
Thème : Silence (longueur maximum : 5 pages)
Les textes
Pin’shae
La Loi du Silence
La nuit était tombée, amenant avec elle le froid du désert voisin. Drapée dans un manteau de laine épaisse, je me dirigeai vers le temple d’Athorn. Les rues étaient désertes et balayées par le vent glacial et chargé de poussière. En m’approchant du lieu sacré, j’aperçus quelques ombres furtives et encapuchonnées, marchant d’un pas hâtif dans la même direction que moi. J’arrivai aux marches du temple en même temps qu’une dizaine d’autre personnes.
Sans un mot, nous pénétrâmes sous les colonnes. Je heurtai légèrement une femme qui se retourna vers moi. Son visage semblait rongé par le souci et la crainte, mais son port était altier. Son regard à la fois fier et résigné détailla dédaigneusement ma tenue. Je sentis des années de mépris et de préjugés percer à travers son désespoir, mais la détresse et l’angoisse qui étaient gravées dans ses yeux m’étreignirent le cOeur. Les miens trahissaient-ils autant de peine ? Je lui cédai le pas, puis pénétrai à sa suite dans le sanctuaire.
L’habituel recueillement silencieux du temple d’Athorn avait cédé la place à un assourdissant mutisme, porteur d’un lourd vacarme de terreur pieuse. Une foule compacte et muette se massait sur les gradins circulaires qui descendaient vers l’autel. Ils étaient si nombreux. Pourquoi ? Pourquoi ? Venaient-ils eux aussi attendre le verdict de la justice divine ? Etait ce une foule d’époux, d’amantes, de mères, de fils, ou d’amis venus assister à la mort ou au salut d’un être cher? Jornaï n’aurait que moi…Puis je me souvins que les prévenus n’étaient que trois. Mes yeux s’agrandirent d’effroi. La sinistre réalité me déchira le cOeur. Cette populace n’était qu’une nuée de vautours, venus se repaître du spectacle de la douleur des autres et attendant avec impatience l’exécution des blasphémateurs.
Ecoeurée, je me frayai un passage vers le premier rang. Le simple contact de ces charognards me dégoûtait, mais je devais trouver une place le plus près possible de l’arène, afin de soutenir mon aimé. Jornaï. Comment en était-il arrivé là ? Tout en bas des marches, je bousculai une femme, afin de me faire un espace au bord du cercle rituel. Elle me toisa de toute sa hauteur, me lançant un regard féroce et un rictus empreint de mépris se dessina sur ses lèvres. Je reconnus alors la femme que j’avais déjà heurtée quelques instants plus tôt. Elle épousseta son manteau de soie noire avec une moue dégoûtée. Il était vrai que mon habit de toile brute n’était guère reluisant, rapiécé et encore couvert de la poussière du désert. Puis, la femme détourna son regard vers la droite. Machinalement je regardai dans la même direction.
Mon cOeur ne fit qu’un bond. Ils étaient là, alignés en une courte file. La tradition voulait que les accusés fussent jugés dans l’ordre décroissant de leur noblesse.
Le premier était un homme entre deux ages, vêtu d’un pourpoint sombre richement brodé de motifs dorés. Il arborait un air arrogant et suffisant et semblait fixer l’autel avec une farouche détermination, proche du défi. La femme en noir près de moi semblait ne pouvoir en détacher les yeux, mais il ne lui adressa pas le moindre regard. Il me sembla distinguer un mouvement rapide, entre la poche de l’homme et celle du prêtre sacrificateur, comme si un objet changeait de propriétaire.
Derrière lui se tenait un très jeune homme au visage sombre et agité de tics nerveux. Il paraissait prêt à fondre en larmes.
Puis enfin, je le vis. Jornaï. Nos regards se croisèrent. Ses yeux noirs semblaient vouloir me convaincre de son innocence. J’y lisais toute la franchise et tout l’amour qu’il me portait. Un dialogue silencieux s’installa. Je voulais tellement qu’il sache que même malgré son crime, je lui conservais toute mon affection et mon soutien. Il n’était pas utile d’essayer de me persuader. Une convocation au jugement d’Athorn ne pouvait signifier qu’une chose : Jornaï avait profané le silence sacré du temple. Son seul espoir de salut était de convaincre le Dieu qu’il s’agissait d’une erreur. Telle était la version qu’il avait défendue devant moi, mais je n’y croyais guère. Un Dieu se trompe rarement. Son regard semblait plein de désespoir, mais il me semblait que la peine la plus lourde pour lui ne serait pas la mort, mais de mourir alors que je le pensais coupable. Mon cOeur se glaça à cette pensée, et je tentai d’effacer de mes yeux toute trace de reproche. Ce regard serait le dernier souvenir de moi qu’il emporterait avec lui, il ne devait y voir que l’amour que je lui portais.
La foule commençait à s’agiter. En ces lieux, nul n’oserait proférer ne serait ce qu’un grommellement, sous peine de se retrouver à son tour au centre du cercle rituel, mais le silence sacré s’emplissait d’une tension presque palpable. Le public attendait des coupables et surtout du sang. Puis, l’un des prêtres qui gardaient les prisonniers s’avança vers l’autel et y brûla les herbes sacrées nécessaires à l’invocation d’Athorn. Des lourds volutes de fumée bleue s’élevèrent, attirant irrésistiblement le regard des spectateurs vers la voûte du toit. Je parvins enfin à m’arracher à la contemplation de mon aimé, et fixai mon attention sur le centre de l’arène. Au cOeur du nuage une lueur apparut, d’abord faible, puis de plus en plus soutenue jusqu’à devenir aveuglante. La fumée prit la forme d’un corps, immense, azuréen et transparent comme de la glace. Athorn. La terreur et le respect envers notre Dieu se mit à gronder dans le recueillement muet du public.
Sans attendre, le Dieu appela le premier accusé. Le noble arrogant avança vers Athorn d’un pas conquérant et sur de lui. Après avoir gravit les marches menant à l’autel, il leva les yeux sans hésitation vers son Juge. Son visage, baigné de l’aura bleue divine, ne trahissait aucun signe d’angoisse ; au contraire, on pouvait y lire une singulière confiance en l’avenir. La femme qui se tenait à coté de moi était livide. Celui qui semblait être son mari ne lui avait pas adressé un seul regard. Athorn détaillait l’homme, comme s’il sondait son âme. Le regard habituellement impassible du Dieu se durcit. L’accusé pâlit légèrement, puis se ressaisit, le rose d’une colère naissante lui montant aux joues.
« Kern Asthellin, tu es doublement coupable, de profanation de la Loi du Silence et de corruption. »
Immédiatement, l’un des prêtres saisit le condamné, et le mit à genou, sa tête reposant sur l’autel. Le second prêtre, celui qui portait le couteau rituel, fit tinter la bourse que l’homme lui avait donnée, et sourit d’un air mauvais. Le noble Seigneur Asthellin, n’eut pas le temps de se débattre, et la lame sacrée entra et ressortit prestement de sa gorge, inondant le marbre de l’autel d’un flot noir qui s’interrompit rapidement comme la vie quittait son propriétaire. Contre moi, je sentis son épouse défaillir. Elle s’accrocha désespérément à mon cou et cacha son visage dans les plis de mon manteau. Finalement, la promiscuité avec une pauvre femme de mon espèce ne paraissait plus la gêner. Elle finit par se redresser, et quitter précipitamment la salle visiblement plus accablée par la honte que le chagrin, en se frayant un passage dans la foule des vautours qui tendaient le cou, avides d’images du châtiment mortel.
« Varhem Leyollin, approchez ! » reprit la voix grave d’Athorn. Déjà, le corps du Seigneur Asthellin avait été évacué. Le jeune homme qui paraissait si nerveux à mon arrivée, semblait être sur le point de se décomposer. Il se mit en marche, sous la traction imprimée sur chaînes par les prêtres. Au bout de quelques pas, ses jambes déjà tremblantes se dérobèrent sous lui et il s’effondra sur la pierre lisse et froide de l’arène. Le mépris de toute la foule se fit sentir dans l’atmosphère déjà tendue. Le peuple avait porté son propre jugement. Cet effondrement était un aveu de culpabilité. Cependant, Athorn le Juste ne se contentait pas de ce type de spéculations. Les prêtres traînèrent le malheureux face contre terre jusqu’à l’autel, puis le redressèrent. Son visage apparut, couvert de larmes qui reflétaient la lumière bleutée. Lorsqu’il leva la tête vers le Juge, ses traits se tordirent en une grimace douloureuse de désespoir. Avant même de croiser le regard d’Athorn, un long sanglot lui échappa. « Noooooon » croassa t-il d’une voix étranglée.
Le mépris du public se changea en dégoût. Cet homme venait de profaner le silence du temple une seconde fois, devant eux. J’éprouvai pourtant une étrange compassion pour ce pauvre garçon, si jeune et si désespéré qu’il avait préféré signer ainsi son arrêt de mort plutôt que d’affronter le jugement.
La sentence tomba aussitôt : « Varhem Leyollin, tu es coupable d’avoir profané par deux fois la Loi du Silence».
Je détournai le regard, incapable de supporter la vue de l’exécution de ce Varhem. C’était presque un enfant. Pourtant, je ne manquai rien de sa mort. Accablé par le désespoir, le jeune homme se débattit avec force, sanglotant et appelant à l’aide. Personne ne viendrait. J’entendis ses chaînes tinter, puis sa tête heurter violemment l’autel. Ses cris cessèrent au milieu d’un gargouillis sinistre. Je me retournai au moment où sa dépouille était enlevée par deux clercs.
Quoiqu’il en soit, toute compassion que j’avais ressentie pour ce pauvre garçon fut oubliée lorsque Athorn convoqua mon aimé.
« Jornai Tel’Estan, approchez ! »
Jornaï se mit en marche vers l’autel au centre de cette arène de mort. Ma vision commença à se brouiller et je sentis une larme rouler le long de ma joue, puis une autre. A chacun des pas de mon aimé, des morceaux entiers de mon coeur me semblaient éclater en poussière. Pourtant, je ne pouvais détacher mon regard de sa progression. Malgré la détresse de mon âme, j’éprouvais une immense admiration, peut être même un peu de fierté devant le courage de celui que j’aimais. Comment arrivait-il à ne pas s’effondrer comme son malheureux prédécesseur ? Le regard inquisiteur et méprisant de la foule aurait déjà suffi à me faire trébucher de honte, sans même parler d’avancer vers la justice d’un Dieu et une mort presque certaine. Et Jornaï marchait, sans courber le dos, mais sans arrogance, à la fois digne et pénitent. Soudain, la vérité m’apparut comme une évidence. Jornaï était innocent. Nul ne pouvait marcher avec autant d’assurance vers le jugement d’Athorn s’il était coupable. Le blasphème de mon aimé ne pouvait être du qu’à un accident. Puis la honte m’accabla. Comment avais-je pu douter de lui ainsi ? Jornaï avait toujours été droit et respectueux de nos Dieux. Un nouvel espoir naquit dans mon cOeur, telle la première fleur d’avril, éclose après un long hiver. Athorn était un Dieu impitoyable, mais juste. Si seulement Il pouvait comprendre l’innocence de Jornaï, il n’y aurait plus de sang versé ce soir. Je me redressai. Je devais me montrer fière de la dignité et du courage de celui qui m’avait accordé son cOeur. Je séchai mes larmes d’un revers de manche encore couvert de la poussière des rues.
Mon aimé gravit les marches de l’autel, encadré par deux prêtres, l’un tenant l’extrémité de la chaîne qui lui enserrait les poignets, l’autre portant le couteau rituel, outil béni et consacré, qui reflétait d’un éclat sinistre l’aura bleutée du Dieu. Une secousse imprimée par le prêtre sur la chaîne indiqua qu’il était temps pour le condamné d’affronter le regard d’Athorn.
Lentement, Jornaï leva les yeux et fit face au visage glacial et sévère de son juge. Les prunelles du Dieu, graves et transparentes, rencontrèrent celles de l’homme. L’échange muet commença, emplissant tout l’espace du temple, du fond de l’arène aux confins de la haute voûte, attirant les regards de la foule de façon presque magnétique. Nul ne pouvait détacher les yeux du lien invisible reliant le modeste Jornaï au tout puissant Athorn. Je tentai désespérément de déchiffrer l’expression du Dieu, tentant d’y déceler un indice de son jugement. C’était bien évidemment futile. Quel mortel aurait pu deviner les pensées d’Athorn, sous ce visage impassible ? Et pourtant, à chaque seconde qui passait, Il sondait l’âme de mon aimé, et se forgeait petit à petit l’opinion qui lui permettrait de décider de l’innocence ou de la culpabilité de Jornaï. Une autre certitude m’envahit alors. Nul être coupable, si puissant soit-il, ne pourrait soutenir un tel regard bien longtemps. Cependant, il était reconnu qu’Athorn le Juste décelait rapidement l’innocence. Je compris alors comment s’opérait le jugement. Si le dieu doutait de l’innocence d’un homme, Il maintenait son regard inquisiteur, amplifiant la crainte et l’angoisse de l’accusé. Ainsi, la culpabilité commençait à le ronger, et les traîtres et les blasphémateurs finissaient par se condamner eux mêmes, avouant leur faute en détournant le regard. Seul un homme certain de son innocence pourrait supporter le regard dur et sévère du Dieu.
Les secondes s’égrenaient, lentement, et le lien était toujours là. Jornaï tenait bon, s’accrochant à son innocence comme à une planche d’espoir flottant sur l’océan déchaîné par la tempête silencieuse du jugement. Le Dieu devait douter de la sincérité du regard de mon aimé, puisqu’il le mettait à l’épreuve. La petite flamme d’espoir qui subsistait encore dans mon cOeur, née de la dignité de Jornaï, vacilla un moment. Le temps semblait s’étirer interminablement. Depuis combien de temps Jornaï soutenait-il ce regard terrible ?
Les battements de mon cOeur résonnaient si fort entre mes tempes, que leur vacarme me semblait emplir la salle entière et profaner ainsi le silence sacré. Soudain, le visage d’Athorn s’anima d’un mouvement presque imperceptible. Puis le verdict divin tomba.
« Jornaï Tel’Estan, je te déclare innocent. »
Je restai figée un instant, écoutant l’écho de ces mots se répercuter sur les larges colonnes de marbre, comme pour m’assurer de leur véracité, puis je m’élançai vers le centre du cercle, le cOeur débordant de joie. La foule retenait son souffle, donnant à cet instant une dimension d’éternité.
Blottie dans la chaleur des bras de mon aimé, je plongeai mon regard avec passion au plus profond du sien. Notre destin se scella en l’espace d’un soupir, le temps d’un cri de joie.
« Jornaï ! »
Ses yeux noirs s’emplirent d’effroi…
Aelghir
Dans les Marais Noirs
“Je m’élève au-dessus des cris de rage et de dépit. De stupéfaction aussi… Il est impensable qu’un Aguilarn désobéisse à un ordre de la reine. Ma colère est un moteur puissant qui me porte plus haut encore au-dessus de toutes ces têtes renversées, ces yeux écarquillés, ces bouches grandes ouvertes. Les Gardes s’élancent à ma poursuite mais Ferdiya Lorne elle-même ne parviendrait pas à me rattraper. J’irai dans les Marais Noirs, de mon plein gré et avec mes ailes… Mais je reviendrai.”
Je replie mes ailes. Elles sont lourdes d’humidité. L’épuisement transforme leurs plumes en plomb. Mais elles sont toujours là, dans mon dos courbé par le chagrin et la colère. Le couteau du bourreau ne les a pas tranchées au ras de mes omoplates.
Je marche dans la boue fétide et tiède des marais. Je patauge dans la vase noire de l’exil. Les gouttes qui roulent sur mes joues ne sont pas des larmes. Non ! Ce ne sont pas des larmes. Pourquoi pleurerais-je, d’ailleurs ? Je suis vivant. Je suis vivant et libre. Je suis seul.
Le silence est oppressant. Je tends l’oreille pour détecter des sons. Le bruit d’aspiration assez écOeurant que produisent mes pieds en s’arrachant de la fange… mais ce bruit vient de moi.
« Dans le silence et la solitude, on n’entend que l’essentiel ».
Quel est le crétin qui a écrit cette phrase pompeuse ? Je crache dans la boue. Pas grand-chose pour exprimer mon mépris ou plutôt mon exaspération. Ma gorge est trop sèche. Donc, moi, Raphèl, j’énonce sarcastiquement :
« Dans le silence, la solitude et la soif, on n’entend que l’essentiel »
L’essentiel ? J’ai été piégé et trahi. J’ai réussi à échapper aux Gardes de la Justice et de la Paix Royale. J’ai cherché refuge dans les Marais Noirs. Voilà.
Le plan de la reine est tombé à l’eau ! Dans la bourbe des marécages, plutôt… inutile de pavoiser, mon pauvre Raphèl ! J’ai échappé à ses sbires, d’accord mais pour quel résultat ? A part que mes ailes sont toujours bien accrochées à mes épaules, pesantes et souillées par la vase, je suis dans la même situation que si j’avais été jugé et exilé.
J’avance toujours, je pourrais même essayer de voler. Secouer l’humidité empoissant mes plumes, déplier et replier plusieurs fois les articulations, courir sur quelques mètres pour prendre mon essor… mais vers où ? Les Marais Noirs sont le trou du cul d’Aguilar, le cloaque de la Ruche. Il n’existe rien de plus minable, de plus insalubre, de plus désespérant. Même le quartier du port, cette décharge où je suis né, ressemblerait au palais céleste d’Abaladaya en comparaison des Marais noirs. Pas étonnant qu’on y fourre les Réfractaires après la mutilation.
Rien que l’odeur ! Par le derrière velu du vieux Cornu ! A chacun de mes pas, je crois rendre mon dernier repas, et pourtant ce dernier est fort éloigné dans le temps. Je préfère ne pas trop me poser de questions sur ce qui mijote dans l’infâme bouillie noirâtre. De temps à autre, des bulles montent à la surface et explosent avec un soupir répugnant. L’haleine pourrie des Marais noirs m’enveloppe d’une puanteur de chair avariée, de plantes en décomposition, de merde en fermentation.
Et ce silence ! Je hais le silence. J’adore le bruit et la fureur ! La vie quoi ! Ma vie débridée, entre la scène et la fête, entre les acclamations de mes fans et les soirées plus qu’animées avec Vayer ou Ferdiya… Par les Anges Maudits ! Quels lâches ! Lâcheurs… lécheurs de cul royal ! Traîtres ! Pas un pour racheter l’autre ! Mon Duc et ma Navigatrice ! Si prétendument amoureux de moi ! J’ai bien lu dans leurs yeux qu’ils repoussaient mes dénégations. Qu’ils voulaient croire le parchemin accusateur !
Je crache mon dégoût dans la vase. Je chancelle. Je refoule des larmes. Ne te mens pas, Raphèl. Le silence te fait peur…
Oui ! Je suis terrifié par le silence, l’absence de bruits, de sons, d’éclats, de brouhaha, de tapage, de clameurs. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours cherché à tuer le silence autour de moi. Pour ne pas entendre le silence en moi… Même les glapissements de mon ivrognasse de mère et les grossièretés de mon ordure de beau-père m’ont servi d’armes pour lutter contre ce vertigineux sentiment de solitude. Puis j’ai découvert la musique. La musique, c’est le remède le plus efficace contre le silence. Le silence est intimement lié à la mort. La musique, c’est le bruit de la vie. Mon chant, mon merveilleux chant, je l’ai forgé comme une armure, comme la meilleure des protections contre le vide effrayant. Et puis il y a ces voix qui envahissent ma tête si je ne fais pas taire le silence… ces voix qui m’accusent de faiblesse et d’indécision, qui me reprochent d’exister… ces voix que je refuse d’entendre. Alors je chante, je ris, je jouis… je chantais… Pour qui chanter maintenant ? Pour quel enthousiaste public ? Pour les monstres qui me guettent sans doute derrière les troncs gluants des arbres, cachés par les lianes brunâtres pendouillant des branches noueuses. On dirait des haillons crasseux qui s’accrochent à des bras squelettiques. Pour les Réfractaires aux Ailes amputées qui ont été exilés dans ce mouroir… ils ne doivent pas être bien nombreux les Aguilarns qui rejettent le Choix Définitif pour vivre pleinement l’Androgynie*. Des idéalistes, défenseurs du libre-arbitre. Ou des hédonistes… Moi, ce n’est pas pareil, je me suis fait piéger par cette salope d’Abaladaya… Et puis, ils sont certainement tous morts. Je patauge peut-être dans ce qui reste de leur corps mutilés, bouffés, digérés et chiés par la vermine des Marais… ces sales bêtes que je devine à l’affût mais que je n’entends pas. Toujours cet atroce silence.
– AAAAAAAAAAAAAAAAAH !
Je viens de hurler. Mon cri n’éveille aucun écho, n’arrache aucune réaction au marasme ambiant. Il s’étrangle. Il n’a pas déchiré la toile étouffante qui m’emprisonne. Je ne recommencerai pas de peur qu’il termine sur un sanglot. Sans doute un reste de dignité. Pourtant je suis mon seul spectateur.
Je suis épuisé. Je ne veux plus avancer. Pour aller où d’ailleurs ? En tous cas, pas ce… soir ?
Dans les Marais Noirs, la nuit n’existe pas. Pas plus que le jour. Toujours la même lueur verdâtre, avec juste quelques variations. A vomir ! L’éclairagiste mériterait de se faire virer. Je dois avoir un teint de cadavre. Très couleur locale !
Une sorte de butte émerge du bourbier. Assez large pour que je m’y affale de tout mon long. Ce que je fais, avec un long soupir. A plat ventre. J’ai soif-faim-chaud-froid-mal-aux-pieds-aux-ailes-au-coeur-peur. Dans l’ordre. Ou en désordre. Quelle importance ?
Et puis, il n’y a même plus le bruit écOeurant de la vase crevant sous mes pieds. Juste le silence, agressif, pervers, insinueux, désespérant. Même les voix dans ma tête se sont tues. Juste un bourdonnement dans mes oreilles, presque un non-bruit. Je sens le battement trop rapide de mon cOeur dans ma paume pressée sur ma poitrine. Je ne l’entends pas. Seule ma voix pourrait briser ce cocon oppressant mais je n’ose pas émettre un son. Par appréhension ? Par lâcheté ? Par découragement ? Je n’ai pas envie de savoir. Je croise mes bras sous mon visage pour l’isoler de la terre spongieuse. J’écarte mes ailes de façon à couvrir la majeure partie de mon corps. Etonnant : le sommeil me gagne rapidement. Pas si étonnant que ça finalement : je suis tellement fatigué…
J’ouvre les yeux. Un instant, trop bref, je ne sais plus où je suis. Mais l’odeur et surtout le silence s’imposent aussitôt à moi. Chez moi, chez Vayer, chez Ferdiya ou dans les auberges plus ou moins raffinées que je fréquente, il y a toujours du bruit. Plus ou moins raffiné… des chants bien sûr, toutes sortes de musiques, et tous les sons de la vie, conversations ou engueulades, rires ou râles amoureux, joyeux fêtards volant d’une Alvéole à une autre pour une longue nuit de beuverie et de d’orgie, chocs de vaisselle et appels des serviteurs et des marchands dès les premières lueurs du jours… ici, je baigne dans un silence moite, je m’y noie sans espoir de remonter à la surface. Je referme les yeux. Je mords ma lèvre inférieure pour ne pas supplier. Supplier qui et surtout pourquoi ? Les Anges ne sont-ils pas cul et plumes avec les puissants, la grande Abaladaya en l’occurrence ? La royale pétasse a piétiné la justice et la loi pour empêcher son cher neveu, le Duc Vayer Asach, de commettre une mésalliance. La foudre ne s’est pas pour autant abattu sur elle. Et moi, je croupis dans les Marais Noirs, seul endroit d’Aguilar hors de portée de ses foutus Gardes de sa foutue Justice Royale ! Je n’ai pas vingt ans, mes ailes sont encore mouchetées de beige et je n’aurai jamais de nom à ajouter à mon prénom. J’aurais adopté celui d’Asach. Ou Lorne, si j’avais choisi de rester garçon pour vivre avec Ferdiya. Ou encore un troisième… j’avais pensé à Evangel… Raphèl Evangel… pas mal comme nom pour un artiste. Ouais… tant pis. D’autre part, puisque je suis désormais un hors-la-loi, personne ne pourra m’obliger à fixer mon appartenance sexuelle. Je resterai Androgyne tant que je le voudrai ! Sauf que par ici, ça risque de ne pas durer bien longtemps.
J’ouvre à nouveau les yeux. Il faut bien affronter le présent si on veut qu’il se transforme en avenir. Je me mets à quatre pattes puis à genoux et enfin debout, ce qui me prend un certain temps. J’étire mes bras et mes ailes en grimaçant. Ce somme m’a reposé mais je suis tout courbaturé. Et le crétin qui a dit qu’un bon lit remplaçait une bonne table est effectivement un crétin ! Je ne vais pas pouvoir tenir longtemps sans boire et l’eau potable m’a l’air d’être aussi rare en ces lieux qu’une pièce d’or dans la poche d’un mendiant du Port. Je… mais qu’est-ce que c’est ? Derrière ce rideau de lianes… un animal ? Prêt à bondir sur moi ? Non… Des frissons hérissent ma peau mais je ne sens pas de danger. Je crois que ce qui me surveille a plus peur que moi. Je me penche doucement de côté pour avoir un meilleur angle de vue. La silhouette à demi dissimulée par les lianes est incontestablement aguilarne… sans les ailes. Par les Anges ! Un vrai Réfractaire. Génial ! Pas si sûr ! Avec mes ailes intactes, je dois lui sembler étrange voire menaçant. Il me faut l’apprivoiser.
Un pas, deux, pas plus. Il a un mouvement brusque comme pour s’enfuir ! Je m’immobilise. Les mains en avant, pas trop, ouvertes, vers le bas, inoffensives. Un sourire, pas trop niais tout de même. Ne pas bouger. Il ne bouge plus. Bon.
– N’aie pas peur. Je suis un réprouvé comme toi. J’ai encore mes ailes parce que j’ai pu échapper aux Gardes. De justesse. Je m’appelle Raphèl. Et toi ?
Pas de réponse. Je cache ma déception sous un grand sourire manquant sans doute de naturel. Puis je retente ma chance :
– J’ai atterri hier à la lisière des Marais. Je n’ai pas eu d’autre choix que de m’y enfoncer. Des Gardes Royaux étaient à mes trousses. Ils doivent être toujours là-bas, dehors, pour me tomber dessus si je pointe le bout de mes ailes hors du marécage !
Par les ballantes poilues du Cornu ! Qu’est-ce qui m’a pris de parler de mes ailes ? Elles sont suffisamment voyantes et offensantes aux yeux du Réfractaire. Comment vais-je m’y prendre maintenant pour l’amadouer ? Au moment même où je commence à désespérer de parvenir à gagner sa confiance, il se détache lentement de son refuge végétal. Je ne cesse de sourire. Et je demeure immobile de crainte d’effaroucher la créature maigrichonne revêtue d’une longue tunique grise effilochée. Bien que ample, celle-ci ne dissimule pas des rondeurs sans conteste féminines. Provisoirement ou définitivement, cela sera à vérifier plus tard, mon inconnue a choisi d’être femme. Est-ce parce que je suis en phase mâle ? Lorsque j’ai atterri sur les Marches pour la Convocation, j’étais homme et je n’ai pas changé de sexe depuis. De fait, il m’a semblé plus adéquat de rester garçon pour affronter les Marais ou les Gardes, si ceux-ci parvenaient à me rattraper. Maintenant, je ne suis pas sûr que l’un ou l’autre ait de l’importance : mâle ou femelle, les Marais seront sans doute mon tombeau… Donc je me disais que, peut-être, elle est fille parce que je suis garçon. Une manOeuvre, consciente ou non, de séduction ? Ne sois pas stupide, mon petit Raphèl. Ta jolie petite gueule qui a si bien séduit Vayer et Ferdiya ne te servira pas à grand-chose dans cet endroit merdique. Je lis dans ses yeux verts ? bleus ? plus de méfiance que d’adoration !
– Bonjour ! Alors, comment tu t’appelles ?
Raphèl, grand spécialiste en communication ! Il vaudrait mieux que je me mette à chanter. Vrai, je suis plus doué pour la musique que pour les discours. Mais pousser quelques notes au milieu des Marais Noirs me paraît incongru voire déplacé. Nous sommes dans le sanctuaire du silence et mon chant n’apporterait que désordre. Quoiqu’il m’en coûte, je dois respecter ce lieu et son mystère. Même si je ne le comprends pas. Ce qui est d’ailleurs le propre d’un mystère. Je sais que ma voix déchirerait le voile et que le pire est peut-être derrière. Il ne faut pas réveiller l’eau qui dort…
Le silence dure entre nous. Elle, sans nom, et moi, dont le prénom n’a plus vraiment d’importance, nous nous fixons sans presque respirer. L’air me semble aussi palpable que de l’eau, presque solide. Le silence me fige. Elle bouge très lentement. Son pied ne s’enfonce pas dans la vase, on dirait qu’il la survole. Son genou plisse à peine la toile usée de sa robe. Ses bras ont le lent balancement des tiges de blé lourd de grain. Elle vient vers moi. Et le silence m’englue toujours. Ses yeux m’apparaissent trop grands pour son visage émacié. Si tristes ! Ils sont bleu-vert, en fait. Je ne sais si je suis captif du silence ou de la fascination qu’elle exerce sur moi. Puis elle se met à danser. Et là, je n’ai plus envie-besoin-faim de tous ces sons que mon oreille réclamait. Ses gestes dessinent la musique. Ils tracent dans l’air épais des lignes fluides sur lesquelles s’inscrivent des notes que j’entends avec mes yeux éblouis. Elle est muette, je le sais intuitivement. L’était-elle avant d’être exilé dans les Marais Noirs ou bien est-ce une conséquence de son séjour ici ? Je ne pense pas que ce soit important. Ce qui est essentiel, c’est ce qu’elle me dit sans mot, par ses gestes si harmonieux :
« Je t’accorde ma confiance. Ne la trahis pas. »
Elle me frôle. Puis recule. A peine. Revient vers moi. Touche mes ailes intactes. Sans acrimonie. Juste un peu d’envie. Elle sourit. Du bout des lèvres. Ses doigts dans mes plumes me font frissonner. Peur et plaisir. Elle s’écarte à nouveau et reprend sa danse. Que veut-elle me dire maintenant ?
Je sens mes sourcils se froncer. Mes paupières se plissent d’attention. Ses gestes effacent les vestiges de ma peur et dénouent ma nervosité. Elle semble orchestrer la musique du silence. Est-il possible que j’en vienne à aimer le silence ? Le bourdonnement qui emplissait mes oreilles s’estompe. C’était sans doute une réaction contre le silence si dense des Marais Noirs… comme des moucherons s’ébattant contre mes tympans… étrange, d’ailleurs, maintenant que j’y pense : il n’y a pas d’insectes vrombissant au-dessus de l’eau croupie. Peut-être que la vase infecte est un poison… dire que j’y patauge depuis des heures ! Suis-je… ? Non. Ma danseuse n’a pas l’air en trop mauvaise santé. Famélique mais pas moribonde. Elle danse toujours et j’écoute. Même sans ses ailes, elle est gracieuse.
« Les Anges sont les amis du silence. Les arbres, les fleurs et l’herbe poussent et vivent en silence. Regarde les étoiles et le soleil comment ils se meuvent silencieusement. »
Lorsque j’avais lu cette phrase dans un de ces livres rares dont Vayer est si fier, je ne l’avais pas comprise. Maintenant, j’en saisis le sens. Enfin, je crois que je commence à admettre que le silence peut avoir de la valeur.
« Certains Aguilarns écoutent le silence des Anges, d’autres le bruit du Cornu. »
Ah ! Cette phrase aussi me revient en mémoire. Je crois que c’est Disima Basilaya qui l’a pondue. Un soir de beuverie sans doute… Il l’a écrite dans un des trois premiers chapitres de son énorme bouquin. Je ne suis pas allé plus loin tellement ça me faisait bâiller. Mais j’ai quand même retenu cette sentence. Vayer et moi, ça nous avait bien fait rigoler parce que Basilaya est plutôt du genre « Faites ce que je dis et ce que je fais ne vous regarde pas ! ». Ouais, ce prêtraillon proche du haut des Marches aime bien le bruit du Cornu. En privé, attention ! Et c’est en nous marrant toujours que le duc Asach et moi, nous avons activement ajouté des sons très salaces au « bruit du Cornu » vilipendé par le vénérable prêtre Basilaya. Vayer, mon salaud, tes déclarations enflammées ne valaient pas tripette ! Au premier coup dur, plus personne ! Tu as gardé le silence devant mes accusateurs. Ah ! Tu es resté muet. Muet comme cette fille qui danse pour moi. Ton regard m’a rejeté. Tu n’as pas eu besoin de mots pour trahir ! Elle, c’est tout le contraire. Elle m’accueille dans son… son… royaume. Un sombre royaume de boue puante. Mais il n’y a pas l’ombre d’une traîtrise en elle.
Ah ! Elle s’immobilise dans un mouvement d’une grâce touchante et me tend sa petite main sale. Je la prends. Moi, le musicien adulé par les foules, j’ai trouvé mon maître.
J’apprendrai à écouter son silence. Il me suffira de la regarder. Danser c’est comme parler en silence. Elle me dira plein de choses sans prononcer un seul mot. Je sais désormais que la musique est le silence du silence et que toutes les notes ne font qu’encadrer le silence. Le silence précède la musique et lui succède. Ainsi la mort et la vie, la vie précède la mort et lui succède. Ou le contraire… je n’en sais trop rien. J’étais vivant, je suis mort et si je sors de ce bourbier, je renaîtrai ou alors, j’étais mort et c’est maintenant que je suis vivant.
*L’Androgynie : Un Aguilarn naît neutre. A l’adolescence, les caractères sexuels apparaissent de telle sorte que l’Aguilarn est mâle ou femelle selon son humeur du moment et/ou le partenaire amoureux qu’il fréquente, le plus souvent un Aguilarn fixé. A ses vingt ans, l’Aguilarn se fixe définitivement. C’est la loi. Il doit choisir d’être homme ou femme pour le reste de son existence. Les Réfractaires, c’est-à-dire ceux qui refusent de se plier au Choix Définitif sont dénoncés et sévèrement condamnés.
Nayla
Aperçu Royal
Je marche le long du garde-fou. Le ciel est bien bleu, dilué de quelques lancinants nuages floconneux. L’air salé de la mer me fait du bien. Il m’aide à réfléchir. C’est comme si le vacarme des vagues poussait mes idées, leur donnait le jus de fruit du matin. Seulement là, je ne sais que faire, et la mer est une conseillère peu explicite.
Que faire. Il faut que je décide. Je suis le Tronc d’un Cèdre Centenaire, les Fondations de l’Antique Tour, le Bois de l’Arc Chef, l’Essence du Tracteur, la Colonne qui soutient le Pont, ou plus communément ce qu’on appelle la Reine de ce pays. Le Duc m’inquiète, je suis certaine qu’il prépare un mauvais coup. Mes espions m’ont rapporté quelques éléments inquiétants à son sujet. Le Fou pense qu’il faut l’empoisonner discrètement. Mais je crois qu’il a encore à donner au royaume. Un homme si intelligent… ce serait tellement dommage. Et puis il y a la question des Salvithes, dont je n’arrive pas à discerner les desseins. Ah, trop de choses tournent autour du Royaume. Elles me rongent l’esprit et paralysent mes pensées.
Non, décidemment, je n’arrive à rien. Je descends les marches de la Tour Sud par l’escalier de service, au cas ou je rencontrerais quelques aristocrates postillonnants. Je préfère encore les regards francs, parfois hostiles, des divers serviteurs. Je m’apprête à tourner à un angle pour rejoindre mes appartements quand je bute sur mon Fou.
– « Ah te voilà ! Viens, j’ai besoin de toi. »
Il bondit de côté avec son air espiègle. Il exécute une révérence-cabriole et me suit de son sourire bien connu, sur quelques vers qu’il déniche à la hâte dans son esprit tordu. Cela fait dix-sept ans que je le connais. C’était mon Cadeau de Couronnement. Je ne sais pas ou Père l’a dégoté, il n’a jamais voulu me le dire. Il a le même âge que moi, même s’il paraîtra toujours jeune, alors que moi je prends de l’âge, je m’ancre de plus en plus dans mon rôle de dirigeante. Sa livrée argenté et noir luit dans la pénombre. Sa présence jette toujours un calme serein en moi. D’un air malicieux, il ouvre les portes de mes appartements et nous arrivons dans un petit salon dont l’unique grande fenêtre fait face à la mer. Je chasse les deux serviteurs qui font le ménage, mais il attend que je m’asseye dans le grand fauteuil où j’ai l’habitude de me poser pour réfléchir à moultes choses pour prendre une simple chaise et s’installer près de moi. Il regarde dehors, son expression est presque sérieuse. Je n’en tiens pas compte. Un long silence s’installe et se répand de ses fins petits bras, il nous entoure et vient comme arrêter le temps un moment, pendant que dehors des milliers d’âmes s’affairent à la venue du Duc de Milléat, à la préparation de la fête du printemps. Je peux presque toucher l’amitié profonde qui demeure entre nous, cette complicité, ce respect au-delà de nos rangs, et cette compréhension sans équivoque, cette confiance enracinée depuis toutes ces années. Il connaît le problème qui m’agite, et cela l’assombrit. Mais il sait au fond de lui que je prendrai la meilleure solution, car je dirige bien mon peuple. Nul besoin de parole entre nous.
***
Trois jours après, au matin, je reçois un messager du Fou. Il ne peut répondre de son devoir, il est alité et se trouve mal. Je fais venir deux de mes meilleurs médecins, je suis très inquiète. J’essaie de ne pas donner cette apparence, mais je ne parviens pas à écouter mes conseillers aujourd’hui. Je les renvoie, je n’aime pas perdre mon temps et encore moins le faire perdre aux autres. Les médecins me reviennent, sans résultat, le Fou refuse d’ouvrir sa porte. Sa chambre est fermée, avec un écriteau indiquant : « ne pas déranger, besoin de repos ». Les médecins y voient un simple signe de bonne fatigue, et rentrent chez eux, un peu frustrés peut-être de s’être déplacés pour si peu. Je ne suis pas tranquille.
La soirée passe, et après avoir médité en silence jusqu’à une heure bien avancée, je décide de pousser le trou de serrure de ma porte de placard. Un passage s’ouvre, je parcours d’étroits et tortueux escaliers et couloirs, il y a longtemps que je ne l’ai pas emprunté, et le Fou ne fait pas le ménage quand il y passe en secret. Car je crois bien qu’il tire les informations qu’il me rapporte de ce labyrinthe. Je rejoins l’appartement de mon Fou. Quand j’arrive devant la toile à écarter, je m’arrête de respirer, souhaitant tellement entendre du bruit. Rien. Quand je n’en peux plus, je relâche un souffle angoissé et j’entre.
J’avale difficilement, la surprise m’a séché la gorge pratiquement jusqu’aux poumons.
Pendant un instant, je ne comprends tellement pas que je reste clouée sur place, percutée de toutes parts, bouche bée, mes yeux sont vides d’incompréhension, mes bras restent ballants, impuissants. Je dois être bien risible, car le Fou devant moi, a une expression infiniment sarcastique. Il a une pose un brin théâtrale et un sourire moqueur en coin lui donne un air charmant. Je ne sais même pas comment j’arrive à formuler cette pensée, dans cet instant si étrange.
– « Prise au dépourvu hein ? Sais-tu quelle heure est-il ? »
Mes yeux n’en peuvent plus de s’écarter à force de surprise. C’est très rare que mon fou me tutoie, et encore plus de me parler si familièrement. Et cette question… Me laisse tout à fait pantoise. L’heure ? Mais quel rapport ? Il sourit de manière un peu plus compatissante et poursuit.
– « Eh bien il est deux ou trois heures du matin et nous sommes le quatrième jour du septième mois de l’Année de la Tulipe. Joyeux anniversaire Elindha. »
J’ouvre la bouche et mes sourcils se lèvent bien haut. Mon anniversaire ! Cela fait bien longtemps que je l’ai oublié ! Et tout le monde ici. Un vieil Edit précise que l’anniversaire royal ne se fête pas. Comment… J’aperçois la main du Fou plonger furtivement dans une de ses poches. Je ne peux parler. L’émotion m’anéantie complètement. Je ne pense même pas à me contrôler, je sais bien que c’est peine perdue. Jamais en 17 ans de règne je n’ai perdu le contrôle. De fines larmes s’échappent insolemment de mes yeux fixés sur le Fou. Il s’avance vers moi. Mon cOeur s’emballe. Je sens son odeur faible, de bois et de cannelle. Il est là, tout proche. Il n’a jamais été si proche. Ses traits sont sûrs, confiants, sur cette peau si pâle. Il a toujours un petit sourire. Mais je sens que lui aussi est troublé de se trouver tout d’un coup si proche. Nous ne sommes, ni lui ni moi, habitués à une telle promiscuité. Il me montre une petite boîte en bois d’érable, très belle, incurvée, finement incrustée de motifs élégants. Il me la donne. Je l’ouvre. Je ne retiens pas un soudain éclat de rire. C’est la jolie pierre que je voulais absolument lui piquer quand nous étions gosses. Blanche, nervurée de noir, elle est passée de ses mains aux miennes puis aux siennes tant de fois que nous ne savions plus au juste à qui elle appartenait. C’était notre jeu. Elle est maintenant fixée à une chaînette d’argent et sa beauté fine me ravie. Elle est si simple. Je la saisis doucement et l’élève à la lumière. Mon regard se tourne vers le Fou, qui m’observe avec un délice qu’il ne prend pas la peine de cacher. Je lui demande muettement « Pourquoi ? », et lui dit :
– « Merci ».
Il sourit encore, il savait que ça me plairait. Il a un geste qui me surprend encore, il essuie doucement mes larmes de ses doigts fins, mais c’est plus que ça, c’est une caresse. Soudain, sans que je ne me rende compte de rien et que je ne puisse réagir, ses lèvres touchent les miennes. Je ne réfléchis pas, et c’est mon corps qui répond. Son baiser dure, notre baiser. Son étreinte reste sur moi lorsqu’il s’écarte, je garde cette marque dans mon cOeur. Il me dit :
– « Joyeux Anniversaire. », comme il aurait pu me dire d’autres mots, plus rares et plus précieux. Il me lance un dernier regard sincère, non dissimulé, et se tourne. Je regarde son dos, j’ai compris. Je remets la pierre dans la boîte et me retourne. Je remonte tous les escaliers et parcours tous les couloirs filandreux, d’un pas différent de la première fois. J’arrive dans ma chambre, les yeux perdus dans le vague. Je m’allonge serrant contre moi mon cadeau. Je m’endors, bercée de doux rêves. Pendant la nuit, j’ai l’impression qu’une présence chaude m’accompagne, mais je n’ose vérifier et quand arrive le matin, personne d’autre que moi ne se trouve dans mon lit. Mais il me semble percevoir encore une odeur de bois et de cannelle. Je laisse un silence remettre mes esprits en place et me lève. Je mange plus que de coutume ce matin, et vais avec mon entrain habituel répondre des différentes taches de la journée. On m’annonce que le Fou est de nouveau opérationnel, je hoche la tête, semblant ne pas y prêter grande attention. Quand je reçois sa visite journalière, il est effectivement dans sa forme habituelle et exécute ses acrobaties avec beaucoup de grâces. Quand nos regards se croisent, je sens que le temps se ralentit pour laisser passer toutes les choses que nous avons à nous dire par cet échange. Personne ne parle. Nous détournons les yeux en même temps. Tout est dit. Tout est semblable à il y a deux jours, et à tous les jours précédents. Hormis un détail peut-être. Une pierre blanche ciselée de nervures noires, sertie sur une chaînette en argent, orne ma gorge, et oscille tranquillement entre mes seins, sous ma robe. La journée passe sans plus d’anormalité que cela. Lorsque je vais me coucher, je constate qu’on a mis une tulipe jaune sur mon oreiller. Elle me donne le sourire malgré la fatigue de la journée. Elle sent bon. Je la mets dans un vase avec de l’eau sur ma table de nuit, et sors ma boîte en bois finement travaillé du tiroir pour la mettre contre moi pendant mon sommeil. Elle et la fleur veillent sur moi toute la nuit. Et Quelqu’un d’autre aussi, semble t-il, car au matin la boîte a disparu.
Je me lève avec le sourire et vais rencontrer les conseillers, Ducs, et diverses personnes demandant une audience avec la Reine. Je juge une affaire sur un homme qui a cambriolé et pillé une ferme à lui seul, je commande les menus aux cuisines pour la fête du printemps. Le Duc de Milléat doit venir. Ma décision se précise peu à peu dans ma tête, et ce ne sont pas les conseillers qui m’aident. Je sens que lorsqu’il sera là, mon avis sera ferme. Aussi je ne me tracasse pas, je me fais confiance pour prendre les dispositions suffisamment en avance. L’euphorie et l’agitation gagnent le château, la fête se prépare des jours avant la date.
C’est dans ce contexte que je réponds au Fou, qui m’accompagne partout, comme toujours, et vais chercher, pendant la nuit, ma boîte dans ses appartements, deux jours après. J’arrive devant la toile, que je pousse délicatement, j’observe soigneusement les ombres et me déplace tel un félin en chasse. Je m’approche de son lit. Il dort. C’est du moins ce que je crois. Le silence est clair, frais, et semble nous relier. Je l’observe un instant. Il est très beau. Ses traits détendus ne sont plus sarcastiques, ironiques, joueurs, ils sont doux et purs. Je comprends tout à coup. Aucun espoir n’est permis. Et cela n’est pas un mal. Car notre amitié demeurera toujours. Cela m’emplit d’un profond bonheur. Je dépose un baiser sur son front, délie doucement ses mains autour de la boîte et la saisit à force de caresses effleurées. Ce jeu était celui de notre enfance. Et jamais plus il n’y aura de baiser. Ces beaux moments se prolongeront par sa simple présence tout au long de mon règne, j’en ai la certitude. Ses conseils m’éclaireront et ses pirouettes d’esprit et de corps me charmeront toujours. Nos sentiments sont assez profonds, honnêtes et forts pour se passer d’étreintes charnelles, d’un contact improbable, interdit. Nos simples présences nous emplissent. Comme l’alliance entre le ciel et l’océan, nous sommes indissociables, et cet amour invisible plane entre nous en silence. Je pense à tout cela en remontant machinalement les escaliers qui mènent à ma propre chambre.
Tout à coup je m’arrête. Je pense : Et s’il était le prochain Porteur ? La tradition veut qu’il n’y ai qu’un seul dirigeant, et que la Lignée soit assurée par un porteur du sexe opposé qui vient s’unir une seule fois dans le lit royal, et donne un unique descendant. Tout de suite après je me remet à marcher. Père ne sera jamais d’accord pour que je choisisse quelqu’un d’aussi peu élevé au niveau du Rang. Je soupire quand j’entre dans ma chambre et m’allonge machinalement. Je dors une fois de plus en serrant contre ma peau le bois nacré, si habilement décoré.
Toutes les Reines devraient avoir un cadeau comme celui-ci.
Au matin, je reçois deux missives. Le Duc est à trois jours de marche, il arrive. La seconde m’informe qu’il n’est pas seul : Une escouade un peu trop nombreuse pour un jour de fête, mais pas assez pour un assaut, accompagne sa suite. Encore un casse-tête. Je prends immédiatement des mesures. Je fais venir mes conseillers, puis je m’entretiens seul avec mon Fou. La situation n’est pas simple. Quelques nobliaux ont faits connaître leurs amitiés pour le Duc. Dois-je craindre un coup d’état ? Je m’attend à tout. Père vient me voir. Il cherche encore à me faire entendre ce qu’il entend faire pour résoudre les problèmes dont il ne connaît que le quart. Dans la journée j’apprend aussi que les Salvithes sont passés à l’acte et ont transgressé le Pacte Pacifique, ils ont pillés deux villages au Nord. Mais il y a très peu de morts. Il est donc encore temps de réagir.
Tous ces soucis m’assaillent soudainement, mais je sens que j’ai acquis une nouvelle force. Une force intérieure puissante, qui me nourrit et affermit ma détermination.
Fou…
Toute ressemblance avec des personnages connus n’est purement pas fortuite.
DarkShadok
Sous la montagne
La grotte menaçante ouvre sa gueule noire.
Rassemblant son courage, le héros fait un pas.
Soudain surgit une ombre qui lui saisit le bras
Et lui parle à l’oreille d’une voix péremptoire.
Attention, prenez garde, ayez le pied agile,
Marchez sans aucun bruit, soyez un funambule
Qui fait avec prudence chaque pas sur son fil.
Ne soyez pas surpris par les animalcules.
Velus, crochus, ils rôdent, et vous feront tomber,
Passant entre vos jambes et écrasant vos pieds.
“Point ne dois me laisser distraire par ces bêtes”
Ce précieux adage, ayez toujours en tête.
L’endroit est bien humide, de cela je conviens;
Ne vous laissez pas prendre par un rhume importun.
Ni raclement de gorge, ni claquements de dents,
Ne sont admis ici, ceci est important.
Je perçois vos soupirs et votre abattement.
Ne perdez pas espoir; à l’issue du chemin,
Vous rejoindrez l’air frais, et sous le firmament
Se trouveront trésors, joyaux, grimoires, satins.
Vous êtes, me dites-vous, Paladin au coeur pur?
J’ai entendu parler d’une Dame en détresse
Gardée par un dragon à l’écailleuse armure;
il ne craint qu’une chose: que votre épée le blesse.
Redoublons de prudence, nous voici approchant
De l’endroit où demeure le maître de céans.
Nombre pensaient ici échapper à la mort;
ils soufflèrent un peu vite, et surtout un peu fort.
Ce mouvement furtif au bord de la vision
C’est mon cousin Slumber qui prépare ses charmes.
Lorsque vous dormirez nous vous dépouillerons.
Non! Ne rétorquez point, ni ne sortez votre arme!
Attirée par le bruit l’horreur sans nom s’avance,
Se jette sur sa proie qui lui tournait le dos.
Après gargouillements, râles, craquements d’os,
A nouveau dans la grotte résonne le silence.
Owyn
Un sourire se tisse dans l’ombre
Madame, ce jour-là, semblait de fort méchante humeur. Il était rare, à vrai dire, qu’il en fût autrement, aussi les serviteurs continuaient-ils leurs activités avec le même zèle, n’accordant à leur maîtresse qu’un bref coup d’Oeil craintif, puis détournant bien vite la tête de peur d’attirer sur eux ces longs yeux aussi profonds que deux braises, cernés d’un épais maquillage noir. Mais si la maisonnée s’était depuis longtemps habituée aux colères glaciales de Lyrèen de Sélinée, il y avait ce jour-là, dans le pincement nerveux de ces lèvres de cerise, dans les seules tensions de ces fins sourcils noirs, dans la raideur même de cette gorge blanche, quelque chose de si troublant que les murmures roulèrent bientôt d’un bout à l’autre des couloirs, vagues timides de curiosité et de spéculations. Et des cuisines aux chambres, dans le vaste palais de Sélinée, on n’ouvrait plus la bouche qu’à propos de la petite salle du sommet de la tour.
-« Ca vient de là, je vous dis, susurrait une fille de cuisine, enfouie de la tête aux épaules dans un large chaudron. Il n’y a bien que ce qu’il y a là-dedans qui puisse mettre Madame dans un tel état.
-Je l’ai vue ce matin, renchérit la grosse cuisinière en essuyant ses mains blanches de farine. Une vraie furie quand elle est sortie de cette maudite tour, avec des yeux tout rougis et brûlants comme un feu de l’enfer ! « Une nuit d’attente », qu’elle disait. « Une nuit pour rien. » On se demande bien pourquoi tous ces nobles ils aiment tant leur Songe, ceux-là, si c’est pour les mettre dans cet état. Le Ciel m’entende : j’espère ne jamais savoir ce que c’est, moi, ce Songe-là ! »
Et tous les murmures de se taire à cette seule évocation, jusqu’à ce que plus aucun souffle ne vienne seulement frôler les oreilles de Madame de Sélinée.
Son pâle visage figé comme le marbre sur une expression mêlée de colère et de souci, Lyrèen appuyait son large front contre le rebord de la fenêtre, son petit poing crispé sur les pierres glacées alors qu’elle regardait sans les voir les hautes crêtes déchirées qui se perdaient au loin dans les vapeurs rosées du ciel. Et sous les lourds plis du velours sanglant, la tendre volupté de son corps gracile offrait par son excès de nonchalance toute la mesure de sa nervosité.
Une nuit. Sa mâchoire se crispa. Une nuit en vain sans qu’elle ne vienne. Déjà, par devers la glace qui pénétrait son corps à mesure qu’elle se livrait à la brise hivernale, toute sa poitrine ne brûlait que de la violence du manque. Il lui fallait l’Algëde et le Songe. Mais à quoi bon s’acharner puisque depuis une semaine, elle ne recevait plus aucune réponse ! Elia n’était pas venue, pas plus ce soir-là que le précédent, et elle n’en pouvait plus de s’arracher au monde des heures durant pour ne rencontrer que l’ombre inerte d’une présence désertée depuis des jours. Il fallait bien qu’elle revienne, pourtant, n’est-ce pas ? On ne pouvait se séparer si brusquement de l’Algëde. Et il lui semblait déjà incroyable qu’Elia ait pu tenir sans aucune dose pendant une si longue période !
-« Arh ! »
Un gémissement lui échappa, rauque entre ses lèvres glacées comme la douleur du manque pénétrait sa poitrine et sa gorge, lame meurtrière de flamme et de désir. Elia n’était plus là. Plus depuis une semaine. Et pourtant il lui fallait retourner l’attendre encore, au risque de perdre à jamais son âme dans le Songe. Elle se leva, chancelante, une main pressée contre son cOeur épris d’Algëde.
Fière, pourtant, il lui fallait marcher droite, quand tout son être lui criait de se recroqueviller sur ce qui lui restait de vie et de conscience quand son amant le plus intime l’appelait au creux de son âme, lorsque le souvenir de leur dernière étreinte quittait le flux de ses veines. Elle avait mal, oui. De cette douleur brûlante qui serpentait, infâme, le long de son échine pour venir darder dans son esprit comme une encre noire qui noyait son regard déjà trouble. Ou n’était-ce que les larmes sombres qui s’échappaient malgré elle de ses yeux maquillés ? … Elle se retint au mur.
La croisant au détour d’un couloir, une servante étouffa un cri devant le visage creusé, à peine reconnaissable de sa maîtresse pourtant si belle et noble, pâle fantôme drapé alors dans les plis d’une robe de sang. Elle n’eut que le temps de se ressaisir que déjà Lyrèen de Sélinée passait à côté d’elle.
-« Ma… Madame…
-Je me rends dans ma tour. Que personne ne vienne me déranger. »
Si la jeune fille blêmit, elle ne s’en inclina pas moins avec promptitude, étirant nerveusement ses jupes autour de ses jambes tremblantes alors que la Dame passait à côté d’elle sans lui adresser un regard de plus. Il y avait quelque chose d’abject dans la dilatation extatique de ses prunelles sombres et le frémissement de sa lèvre. Quelque chose comme une aura gluante qui lui collait à la peau et la tirait inexorablement vers l’escalier de pierre, interminable, au sacrifice… La servante s’enfuit en cuisine.
Elle n’aurait pu sans doute percevoir même la joie nauséabonde qui aiguillonna le cOeur de Lyrèen de Sélinée quand elle s’effondra contre la petite porte de bois, dans un spasme qui tordit son corps de grotesque et sensuelle façon, pesant sur la poignée de tout le poids du manque. Elia. Fallait-il moins que son terrifiant silence pour la réduire à cette extrémité ? Jamais rien d’autre ne l’aurait pu pousser à augmenter à ce point les doses d’Algëde, au point de ne pouvoir tenir plus de quelques heures sans cet amant venimeux en son sein. Elle gémit comme sa main se refermait enfin sur le coffret vernis.
à l’intérieur, il y avait l’Algëde. La vue des petites fioles de verre blanc, empli du liquide rougeâtre lui arracha un sanglot de soulagement. Elle en prit une et l’éleva devant ses yeux, horrifiée et fascinée tout à la fois.
Il y avait là toute une beauté obscène, rien que dans ces quelques gouttes de fluide. Epaisse, l’Algëde languide se coulait lascivement le long des parois de la fiole, avec des sinuosités de femme vicieuse. Cette sève rouge formait de grosses gouttes luisantes, pareilles à des gouttes de sang, sur lesquelles la lumière des torches se reflétait, marbrures ambrées qui se tordaient, se contractaient de spasmes sporadiques à mesure que le liquide pâteux glissait au fond de la fiole.
Lyrèen retira le bouchon, huma. Cela n’avait pas d’odeur. Elle but d’un trait. Et aussitôt, une douceur écOeurante lui emplit la gorge, mêlée d’un feu épicée qui enflammait la langue. Là encore, toute violence et tendresse, l’Algëde, tandis qu’elle répandait luxurieusement sa chaleur viciée. Son visage s’éclaira d’une douleur nouvelle.
Roulant sur les dalles de pierres froides, elle arqua le dos au point de sentir ses muscles se tendre de toute leur force, à la limite de la déchirure. Et dans sa gorge, il montait déjà comme un cri rauque de souffrance mêlée du plus pur plaisir, comme toutes les chaînes étroites qui reliaient le corps et l’âme volaient dans son esprit en éclats de verre. Ses doigts griffèrent le mur. Et comme l’essence de son être se détachait enfin de ce corps livré aux étreintes fétides de l’Algëde, l’ombre diaphane accorda une dernière parcelle d’attention à ces membres dénaturés par d’affreuses contorsions, à ce visage cireux, avant de partir… partir pour le Songe, à la recherche de cette présence silencieuse depuis tant de jours. Elia.
*
Le Songe étendait ses volutes tout autour d’elle, brumes encore impalpables qui se laissaient sculpter par les lentes impulsions de son esprit exercé. Dans ce domaine, elle était depuis des années considérée comme une experte hors norme… Et que diraient ses fidèles s’il la voyait alors, vaincue par le silence d’Elia et la puissance de l’Algëde qu’elle avait toujours su écraser de sa force pour la plier à ses volontés ! La dépendance, le manque… un frémissement de mépris courut le long de son corps immatériel. Elle ne l’avait pas encore forgé, lui non plus…
Mais si elle n’avait pu vaincre l’angoisse dont s’était affligé son cOeur après la disparition d’Elia, du moins n’avait-elle rien perdu de ses capacités une fois que le Songe et l’Algëde se mêlaient à ses sens, saisissant les fibres, tissant à son gré en quelques secondes tout ce qui composait, dans le moindre détail, l’espace qu’elles s’étaient inventées, Elia et elle. Et déjà s’étendaient à perte de vue les étagères croulantes du poids des livres, et les lointaines alcôves emmiellées du soleil printanier, et le sol se couvrait déjà de cette matière translucide et veinée d’or qu’elle avait créé, des années auparavant. Le reste du palais se perdait au loin dans le Songe laissé flou. Inutile de fatiguer son esprit. Elle n’avait besoin que de cette salle, où, depuis cette nuit, demeurait figée son enveloppe réelle, celle que prenait si naturellement son âme qu’elle n’eut qu’à se couler dans le corps du rêve.
C’était… si exaltant de sentir enfin son être privé de matière emplir dans les moindres détails une chair conçue sur son exacte mesure, quand toujours, dans le Vrai, elle se sentait prisonnière, enchaînée à une armure de plomb, disproportionnée. Si exaltant que les débutants se perdaient parfois jusqu’à ne plus pouvoir relier leur chambre, dans le Vrai, et que le poison de l’Algëde les rongeait jusqu’à détruire leur cOeur. Ils s’éteignaient… Les étoiles au-dessus d’elle, là où les murs disparaissaient dans la clarté du Songe, étaient autant de rappels à ces innombrables morts qui jonchaient ces limbes fantastiques.
Ne leur adressant qu’un vague regard, Lyrèen s’approcha de l’étrange lac miroir qui creusait le sol, à l’exact centre de la vaste salle, là où se rejoignaient en une immense étoile les infinis rayons de la bibliothèque démesurée. Elle sourit.
Oui, il ne lui fallait rien de plus. Voir, sentir son âme évoluer dans cette enveloppe androgyne, suffisait à embraser toute la puissance de son cOeur au sein de ce rêve à son image. Et de fait, elle passa de longues minutes encore à effleurer de ses longs doigts ce fin visage dont la si délicate perfection semblait s’éclairer d’une lueur propre tant il était pâle. Ici, ni homme, ni femme. Rien que ce merveilleux intermédiaire, mais aucun, elle le savait, ne pouvait égaler sa beauté en ce lieu, non plus que sa puissance. Sauf Elia. Une lueur de souffrance ombra l’argent de ses yeux comme elle se détournait du miroir, pour faire face au silence de celle qui manquait à son appel depuis bien trop longtemps.
Son cOeur se glaça.
Elle se dissipait, constata-t-elle en effleurant tendrement cette enveloppe vide et décolorée, figée. Cette silhouette idéale, jusque là simple statue de chair figée dans l’attente d’une âme, perdait déjà de sa constance, déchirée, particule après particule, par le flux du songe qui reprenait ses droits. Et comme Lyrèen se penchait pour examiner le beau visage inerte, elle put voir, avec horreur, ces traits devenir comme flous, oubliés, effacés.
Elia… disparaissait ? Si ce corps avait eu un cOeur, elle l’aurait sans aucun doute sentit se briser et tomber en morceaux sur le sol iridescent, tant les émotions qui franchissaient les barrières de son esprit au-delà du rêve l’écrasaient et l’oppressaient. Elia… pouvait-il… n’y avoir aucune raison ? Jamais, rien, pas même la crainte de la dépendance n’aurait pu pousser la seule personne capable d’effleurer ses sentiments à lui infliger cela. Mais elle avait beau étreindre encore et encore ce corps glacé, baiser ces lèvres mortes, transmettre la chaleur de sa lointaine vie à ces mains inertes, pas un souffle ne répondait à ses appels muets. Aucun son ne brisait le silence.
*
Le Songe s’étira sans qu’elle ait la force de contrôler la pulsation du temps, d’en réguler artistiquement la vitesse comme elle avait toujours su le faire, instinctivement. Là, plus rien n’existait d’autre que la présence désertée qu’elle agrippait en vain dans l’espoir d’une étincelle, un atome d’espoir, à tel point qu’autour d’elle le propre monde issu de leurs soins amoureux se délitait et se déchirait, sans qu’elle prenne seulement conscience de la progression de l’Algëde dans son sang, son cOeur. Mais ses doigts implorants ne griffaient plus que du vide.
*
… Plus… rien ? Un soupçon de surprise effleura sa conscience engourdie comme ses doigts s’entrelaçaient de fibres informes, dans le néant. Elle sentait encore son corps pourtant, l’originel, au loin, à gésir sur les dalles glacées, presque éteint. Le vrai enfin, livré aux remous invisibles d’un Songe non maitrisé, quelque part dans le noir. Avait-elle à ce point perdu le contrôle de son monde, de ses sens ? Altérée par la crainte, la souffrance, l’épuisement, elle pouvait deviner une brise cosmique, qui filtrait au travers de sa peau. Elle se dissipait. Frottant les uns contre les autres ses doigts raidis, il lui sembla que les atomes qui la composaient s’égrenaient peu à peu pour rejoindre le ciel, au loin, les étoiles des disparus… Comme Elia ? Elle découvrit que dans le vide, il existait des larmes.
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Elle, toujours si orgueilleuse, si fière de son esprit remarquable, si créatif que tous les plus grands maîtres du Songe pliaient devant elle. Il avait donc fallu sa destruction pour briser sa vaine arrogance ? Pis, la destruction du seul être qui importait vraiment. Les larmes se perdaient et volaient autour d’elle dans le vide, infimes points de lumière et de vie qui disparaissaient si vite, trop vite. Elle avait méprisé, humilié, écrasé, parfois d’un seul regard tous les pauvres rivaux qui avaient osé s’opposer à elle. Et à présent, elle ne doutait pas qu’ils seraient plus nombreux à se réjouir de sa sinistre défaite qu’à pleurer sa disparition… Tant d’orgueil et de mauvaisetés…
Plus que la dispersion de son âme, pourtant, une chose, une seule chose blessait l’ombre qui demeurait de son cOeur. Elle savait la souffrance qu’avait connue Elia, juste avant elle.
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Elia. Pourquoi elle ? Un quelconque dieu, s’il en existait, avait-il voulu la punir par ce cruel moyen ? Elia avait été l’objet de sa perte. Pour elle, elle avait consumé sa vie dans le flot méphitique de l’Algëde dans l’espoir d’un mot de sa part. Pour elle, dont elle n’avait jamais vu que l’âme dans le Songe, elle se mourait à présent, absorbé par le tissu même qui avait fait toute l’ampleur de sa prétention.
… Et elle ne regrettait qu’une seule chose. Elle savait.
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Elle savait qu’Elia, par mégarde ou par excès de confiance, avait pris une trop forte dose d’Algëde. Elle savait que son cOeur, plus vite que prévu, avait succombé lentement à l’emprise du poison. Pour elle, à cause d’elle, Elia était restée trop longtemps dans le Songe, qui l’avait absorbée. Comme elle à présent. Quel démon avait déclenché cette maladresse, pour la punir, elle ?
… De tous les actes qu’elle avait pu commettre, celui-là seul déchirait son âme de tourments infinis.
Pourquoi ? Elle ne savait pas.
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Pas Elia, s’il vous plait, pas elle. Je me moque de disparaître, mais que le dernier de mes actes, que mon suicide n’ait pas été vain…
Je veux qu’elle vive…
Loin de l’Algëde et…
Du cauchemar…
Je…
Meurs ?
…
D’amour.
…
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On trouva ce matin-là deux êtres sur la plage, laissés nus contre les étendues sablonneuses. Leurs corps avaient été rejetés par les vagues. Deux êtres inqualifiables, dont la merveilleuse beauté n’avait connu d’égale en aucune femme, en aucun homme. Leurs mains s’entrelaçaient étroitement. Les pêcheurs se rassemblèrent autour de ce prodige, sans oser dénouer l’étreinte sacrée qui unissait les deux créatures. A jamais. Et la légende de courir à l’infini, comme un dernier sourire sur les lèvres d’Elia et Lyrèen.
Kyrafine
Mine Triste
texte perdus désolé 🙁