
Sujet : serpent, trahison, flèche, écarlate, énucléer (longueur maximum : 4 pages)
Ces mots ne sont pas un thème imposé, mais des mots à insérer dans vos textes, avec le plus d’originalité possible ! 
(énucléer c’est arracher les yeux)
Les textes
lugh
La perle de l’Impératrice
Le soleil luisait dans le ciel, frappant la terre de ses rayons, figeant le paysage dans une torpeur faussement amicale. Assis sur un buffle paisible, le visage recouvert d’un foulard délavé pour se protéger de la poussière, un bambin conduisait son destrier à travers les rizières. Ces vastes étendues vertes de plants de vie, séparées par des murets juste assez larges pour laisser passer un homme, sont le terrain de jeu privilégié des enfants. Leurs mères s’y courbent le dos de l’aurore au zénith puis plus tard jusqu’au crépuscule surveillant parfois leur progéniture d’un œil distrait. Que risquent leurs enfants ? Glisser dans un trou ou rencontrer un serpent de boue peut-être. Ou tomber malade à cause des moustiques qui hantent ces décors pourtant attrayants. Mais de ces maux là on ne se prémunit pas, on s’accommode. Toujours. La vie est assez rude sans qu’on cherche à s’inquiéter du lendemain.
L’enfant laissa paître un instant sa monture rajustant son chapeau de bambou tressé. La chaleur étouffante fit perler des gouttes de sueur sur son jeune visage bronzé. D’un coup de badine, il se relança vers le village. Le soleil qui règne est souvent le complice des nuages qui s’amoncèlent à l’horizon. Il leur laisse la place quand il est fatigué et alors des trombes d’eau inondent la vallée. Une fois les premières maisons atteintes par l’hardi équipage, l’enfant descendit et guida le buffle à l’aide de la longe. Il croisa de jeunes voisins espiègles et rieurs et prit le temps de se bagarrer à l’aide de mottes de terre. A l’approche de sa maison, comme les autres construite en bois sur pilotis, il conduisit le buffle dans son enclos. Puis, il bouscula en riant son cadet qui jouait paisiblement dans la cour de ferme et pénétra joyeux dans la demeure. L’heure du repas approchait et il se faufila tout naturellement vers l’âtre où une marmite pleine de promesse attendait calmement. Des têtes d’adultes se tournèrent brièvement vers lui, sans qu’il s’en souciât. A 7 printemps, on n’est pas tenu de saluer les invités. Pourtant, ce jour-là, son père l’appela :
– Kiem, viens par ici.
La voix était sèche, un peu dure. L’enfant obéit et s’interrogea, allait-t-il être puni de quelque méfait ? Il s’approcha de son père et de son oncle qui parlaient à un étranger, Tameiv comme eux.
– Voici mon fils, le troisième.
– C’est lui. Il a le Don. Nous partons.
Les hommes se levèrent car tout était dit. Son père lui fit des adieux graves comme s’il s’adressait à un étranger. Comme s’il parlait à un homme. Sa mère était absente, aux champs comme toujours. Il ne la reverrait pas.
Le froissement de la soie et le doux murmure de l’eau qui ruisselle confirmèrent l’impression de Kiem : l’impératrice de Tameiv était en retard pour son bain. Il n’avait pas besoin de se retourner pour suivre le ballet des suivantes empressées et des valets énucléés. Droit et raide à son poste de garde, il surveillait l’allée qui menait à l’alcôve impériale en plein cœur de la cité. L’allée, les frémissements des bosquets agités par le vent, les interstices entre les écarlates poutres laquées du toit et la moindre fissure des murs centenaires. Ses yeux éternellement clos ne pouvaient être induits en erreur car son esprit fouillait les moindres recoins, sentait le parfum des fleurs de pêchers et épiait avec avidité ce concert étrange de la soie et de l’eau.
Un pas dans l’allée, à cinquante toises, un intrus franchit la porte Sud. Il marchait sans se presser, sa foulée régulière, légère presque furtive. Celle d’un homme aux allures de prédateurs. Kiem se raidit. A mesure de l’avancée de l’inconnu, il distinguait mieux les contours, l’homme maintenait un bras dans le dos. Kiem fléchit doucement les jambes, la main sur la poignée de son sabre. L’intrus était à 30 toises, il commença à distinguer ses traits. Un nez aquilin, des cheveux en bataille.
– Tuan, sombre idiot !
– Ah ah, nerveux, Kiem ?
Rasséréné, Kiem reprit sa posture figée. Il répondit d’un air pincé :
– Tu ferais mieux de respecter l’allure réglementaire. Un de ces jours, un collègue trop zélé t’enverra une flèche sans sommation.
– Flèche que j’esquiverai sans mal, comme tout Veilleur qui se respecte, répondit négligemment le dénommé Tuan.
– Tu es trop confiant dans tes capacités.
– Crois-tu ? T’es vraiment trop rigide. Tu croyais vraiment qu’un intrus allait parvenir à se faufiler, ici ? On est au cœur de la cité impériale et les Veilleurs surveillent chaque ruelle. Et pourquoi attaquer le palais ? Les fesses de l’impératrice sont-elles d’albâtre pour valoir la mort ?
La blague était courue, l’âge de l’impératrice rendait un peu ridicule l’étiquette impériale qui interdisait aux hommes de lever les yeux vers elle. Mais la loi reste la loi et plaisanter à ce sujet restait dangereux aussi il reprit :
– Nous sommes énucléés pour pouvoir servir au palais, c’est notre honneur et notre charge. Du reste, la Princesse Yen prendra prochainement auprès de son Père le rôle de l’Impératrice. Il y aura peut-être alors plus de candidats, conclut-il dans un sourire.
– Son mariage amenuisera encore le rôle des Veilleurs. Nous n’aurons peut-être même pas la charge de sa garde. N’es-tu jamais las de jouer un rôle aussi terne quand notre Don nous destine à de grandes choses ?
– Garder l’Impératrice est un grand honneur et une lourde responsabilité, rétorqua Kiem impassible.
– Mais nous valons mieux. Nous pourrions servir l’empire autrement qu’en faisant les cent pas comme le premier garde venu. Pourquoi ne pas nous confier de missions à l’extérieur ?
– Quitter la cité impériale est passible de mort, tu le sais. Du reste, nos capacités ne nous permettent pas de nous aventurer dans l’inconnu. Que ferais-tu dans une foule ? On dit que dehors quand la populace se regroupe pour commercer, il n’y a pas l’épaisseur d’un foulard entre chaque badaud. Tu peux appréhender par l’esprit tant de gens, dans des lieux que tu ne connais pas ?
– Peut-être, répondit Tuan flegmatique. Comment savoir si nous n’essayons pas ?
– Méfies-toi, tu pourrais être écartelé pour de tels discours. Les Grands Veilleurs ne plaisantent pas avec l’ordre, tu le sais.
– Les Grands Veilleurs ne plaisantent jamais avec rien, à propos de rien. Ils sont comme toi, ils respectent les consignes et leurs vies s’arrêtent là, ajouta Tuan avec une nuance de mépris dans la voix. Allons, je te remplace, reprit-il. Va te reposer.
– D’accord, merci. Tu as la marque ?
– Oh non, tiens, je l’ai oublié. Tu vas me forcer à aller la chercher ?, fit Tuan en rigolant.
– Non, soupira Kiem, c’est bon, disons que j’ai omis de la demander. A cet après-midi à l’entraînement, nous verrons alors qui est le meilleur au sabre.
– Car tu en doutes ?, insinua Tuan goguenard. Puis soudain sérieux, il ajouta : Je t’aime bien, tu sais.
Décontenancé par cette marque d’affection peu usuelle entre jeunes amis, Kiem ne répliqua pas et se contenta d’un salut de la main puis s’en alla.
Allongé sur sa natte, les yeux mi-clos, Kiem rêvassait paisiblement tentant de se représenter le monde du dehors. Tout ce qui existait en dehors de la cité impériale et dont depuis 10 ans, il avait été privé. Il comprenait la réaction de Tuan car la vie de Veilleur était d’une monotonie pesante. Mais lui aimait contempler le monde à travers ses yeux d’esprit et il était reconnaissant à l’impératrice de s’être occupé de lui dès sa jeunesse. Etre éduqué au sein du sérail impérial, recevoir l’entraînement d’un Veilleur et l’incorporation au sein de la garde impériale, autant de marques de bienveillance qui le remplissait de gratitude.
Il perçut l’arrivée des gardes bien avant qu’ils ne tambourinent à la porte. Des Vigilants pas des Veilleurs. Formation d’élite tout comme eux, les Vigilants sont au service de l’Empereur et les maîtres des deux Ordres se livrent une guerre larvée dans un jeu politique sournois. Ils ouvrirent la porte sans même attendre sa réponse et pénétrèrent bruyamment dans la pièce :
– Réveilles-toi, chien et suis-nous.
– Qu’est-ce que… ?
– Silence, traître !
Le chef de l’escouade le regardait les yeux injectés de haine, ses acolytes saisirent Kiem tandis qu’il ajoutait en savourant ses propos :
– L’Impératrice vient d’être assassinée… par un Veilleur. Et la perle de L’empereur a été dérobée. Tu étais de garde et on te retrouve à roupiller. Belle discipline chez vous autres, les aveugles.
Abasourdi, Kiem suivit les gardes sans mot dire. Ils le conduisirent à travers la cité jusqu’aux cachots, puis on l’enchaîna et il attendit de longues heures dans le noir repassant en esprit les heures écoulées. Tuan. La marque. Il n’avait pas été relevé. Il avait laissé l’assassin s’approcher de l’Impératrice et du joyau. Il ne méritait plus le nom de Veilleur. La trahison de Tuan le blessait profondément mais trop préoccupé par le poids de ses propres fautes, il ne parvenait même pas à éprouver un ressentiment tangible. Seule la honte surnageait dans le tourbillon de ses pensées. Tuan. La marque. L’Impératrice et la Perle.
A genoux, son front fixé au sol, Kiem percevait néanmoins avec acuité le va et vient d’un puissant personnage. L’Empereur faisait les cent pas, et semblait plus courroucé que peiné. On disait qu’il ne voyait plus l’impératrice depuis des années, l’Empereur se contentant joyeusement de ses concubines. Le Grand Veilleur, ses yeux clos tournés vers l’impériale présence mais lui aussi prosterné à genoux était figé dans un masque de peur. Les bras croisés dans les longues manches de leur tenues d’apparats, les mandarins, conseillers spéciaux de l’empereur attendaient patiemment que celui-ci soulage sa vindicte.
– Trahison ! Par un de vos adeptes, et le misérable chien courre toujours.
Le Grand Veilleur crut bon de justifier :
– L’homme était l’un de nos éléments les plus doués, votre excellence, il sent aisément la présence des Vigilants lancés à sa poursuite. Mais nous mettrons la main dessus, car il ne peut quitter les murs de la cité. Le bruit, la foule et les rues inconnues seront pour lui un obstacle invincible s’il quitte l’enceinte. Pantelant, il errera et nos hommes le prendront alors.
L’Empereur contempla l’homme à ses pieds puis lui lança un formidable coup dans l’estomac. Deux gardes de l’Empereur se précipitèrent pour relever le Maître de l’Ordre des Veilleurs.
– Qu’ai-je fait au ciel pour être entouré d’imbéciles ? N’as-tu pas compris que les hyènes chassent en meute ? Ce sicaire va retrouver d’autres charognards aux yeux bien ouverts et disparaître avec eux. Que le dragon de pluie foudroie ce maudit ! Les noces de ma fille devront être annulées et repoussées de plusieurs printemps.
Un des mandarins intervint :
– Nous pouvons encore avancer la cérémonie pour qu’elle ait lieu avant les funérailles de votre regrettée épouse, votre altesse.
– Sot! La Perle était le cadeau de noce de ma fille, je ne peux me renier. Je suis pris au piège de ce protocole que vous aimez tant ! Me voilà forcé d’attendre la majorité de la Princesse. Elle se réjouirait ma « regretté épouse », la garce !
La réponse cinglante était accompagnée d’un regard noir autour de lui. Comme s’il défiait quiconque de prendre la défense de feu l’Impératrice.
Avec un toussotement discret, le Grand Veilleur reprit :
– Qu’en est-il de celui là, votre seigneurie ? Il est tout prêt pour une décollation.
– C’est le Veilleur qui a déserté son poste ?
– Oui, votre seigneurie.
Kiem déglutit. Le visage écarlate, il se courba encore plus sur le sol.
– Marquez-le au front du sceau d’infamie et relâchez-le en dehors de la cité. Qu’il mendie pour avoir trahi la confiance du Ciel.
– Bien, votre Seigneurie.
Sur cet arrêt, l’Empereur de Tameiv se retira, ses Vigilants sur les talons.
Les bras maintenus par une gangue de bois, Kiem cheminait péniblement sous le poids du pilori. Son front était un brasier, là où sa chair torturée avait souffert sous l’assaut conjugué du fer et du feu. Parcourant les méandres de la cité impériale, il s’approchait de la lourde porte qui menait au dehors, vers le monde extérieur qu’il n’avait plus revu depuis 10 printemps. Ses gardes s’entretinrent brièvement avec les Vigilants chargés de surveiller l’entrée de la cité puis roulant lentement sur ses gonds, l’immense panneau pivota révélant aux yeux aveugles de Kiem un monde fantasmagorique.
Le bruit de la foule, étouffé par les murs de la cité le percuta de plein fouet et les milles et unes odeurs qui s’échappaient de la place l’assaillirent soudainement. Surtout, il était noyé dans le flot de perceptions de ses pensées. Trop de couleurs, de vibrations, Kiem ne parvenait pas à distinguer une réalité tangible à laquelle se raccrocher, il errait dans un océan tourmenté. Les gardes le firent avancer et, suffoquant, il se raccrocha presque désespérément au bras d’un des gardiens. Comprit-il son trouble ? Les Vigilants, au service de l’Empereur, sortent fréquemment en dehors de la cité et ne sont pas soumis à la cérémonie de l’Enucléation. On ne le repoussa pas néanmoins et il put franchir sans encombre les premières toises de cette foule agitée.
Puis, les gardes le poussèrent contre un mur et il s’affala. Le brouhaha ambiant brouillait ses perceptions extra-sensorielles et il ne parvenait pas à différencier les formes humaines des charrettes, étals et bestiaux de la place du marché. Il perçut néanmoins à leurs cris le bruit des vigilants qui se frayaient un chemin dans la foule. Une tape sur son bras le fit sursauter, une main calleuse lui glissa quelques pièces puis lui attribua une vigoureuse tape, bourrue mais amicale, et Kiem distingua brièvement un uniforme qui s’éloignait de lui.
Trois jours plus tard, il crevait de faim. Guère préparé à errer dans les rues, sa marque sur le front repoussait les donateurs que sa cécité aurait pu amadouer. Verser une obole à un traître au Ciel provoquait plus de malchance que de fortune, alors quel intérêt ? Les crachats et les quolibets, il en avait sa part par contre. Titubant et effrayé par ce monde hostile qu’il ne faisait qu’imaginer, il avait néanmoins voulu s’éloigner de la place impériale. La peur d’être reconnu par quelque marchand qui l’avait aperçu autrefois. Et pourquoi souffrir le mépris d’une courtisane qui l’avait tendrement frôlé naguère ? Il avait rejoint les abords du Fleuve Rouge où s’entassaient des bicoques que les crues emportaient et qu’inlassablement d’autres âmes infortunées replantaient. Tassé dans un coin entre deux ruelles nauséabondes, il attendait une improbable piécette qu’un ivrogne aurait la folie de lui verser. Frappé par la peur de l’inconnu et la honte de la disgrâce, son esprit se remodelait comme la lame sous les coups de marteaux du forgeron. Son idéal de Veilleur était toujours vivace mais Kiem faisait son deuil de sa sereine vie assurée. Qu’importait après tout ? Son corps peu habitué aux privations se rebellerait bientôt et la maladie sinon la faim mettrait un terme définitif à ses tourments.
Avisant des parcelles de lumière au sein des ténèbres de ses perceptions, il se releva pour tenter d’appâter un badaud éventuel. Se fiant aux exclamations pochardes qui trouaient le silence déjà écorché par les stridulations de sauterelles, Kiem se rapprocha de la taverne. Ses chances de récupérer des restes étaient rares, mais au moins la chaleur diffuse et la lumière lui faisaient du bien, le raccrochaient pour un temps à ces vies qui le frôlaient sans le voir. A peine s’était-il assis que les battants de la porte s’ouvrirent, un homme sortit et s’arrêta juste devant lui. Kiem tenta de le dévisager mentalement, pieds bottés, cape sombre et yeux aveugles. Tuan. Interdit, Kiem se releva lentement, il l’imaginait en fugitif traqué et il découvrait un homme en pleine possession de ses moyens.
– Kiem, je te trouve enfin. Mon pauvre ami ! Entre vite.
– Que fais-tu là ? On m’a marqué mais toi, ils te tueront. Quelle folie as-tu commise ?
– Je suis sincèrement désolé de ta disgrâce, je n’avais aucun moyen de la prévenir. Tout est arrivé trop vite. Viens, nous te cherchons depuis deux jours.
Abasourdi, Kiem entra, guidé par Tuan. Les tablées restèrent silencieuses à leur approche puis reprirent bien vite leurs conversations. Tuan le conduisit près de l’âtre où attendait une silhouette encapuchonnée. Il s’assit sur le siège resté vacant mais tomba aussitôt à genoux. Sa vision particulière lui permettait de distinguer sous le voile de la capuche les traits de l’Impératrice qui lui souriait. Et dans les longues manches de son manteau, la perle volée luisait d’une teinte étrange.
Aelghir
Une douce vengeance
(à lire en écoutant la toccata et fugue en ré mineur de J.S Bach)
Les pieuses statues de la façade se trémoussaient sous mes yeux dans une fascinante danse macabre. Les flammes rougeoyantes leur concédaient une vie éphémère. Je levai les yeux. Les flèches de Saint Deustan se perdaient dans les sombres nuées qui étouffaient la ville d’Erinberg. Le vent tourbillonnant qui attisait les incendies dégageait par instant leurs dentelles de pierre. Le crépitement rageur du feu dévorant les charpentes évoquait une averse furieuse. Des cris d’agonie fusaient aux alentours de la vaste place sur laquelle s’élevait l’orgueilleuse cathédrale : ceux des habitants pris au piège du brasier ou percés par les coutelas des pillards. Si j’étais écrivain, je pourrais en tirer des paragraphes lyriques voire enthousiastes mais je laisse cela à mes biographes. Il me suffit d’avoir apporté l’orage destructeur de la guerre sur Erinberg.
Je sautai à bas de mon cheval. Sans le regarder, j’ordonnai à Otton Zingler de m’imiter. Le musicien contrefait eut, je présume, quelque peine à descendre de sa mule mais je l’entendis bientôt claudiquer à ma suite sur le parvis. A grands pas, je me dirigeai vers le porche d’entrée de la cathédrale. Deux soldats y étaient de garde. Des Francs Cavaliers, membres de mon unité d’élite, les seuls en qui j’ai toute confiance. Ils me saluèrent :
– Herr Marescal, vos ordres ont été exécutés à la lettre.
– Fort bien. Que nul n’entre ici après moi.
Sachant qu’ils iraient jusqu’à tuer le Kronprinz si celui-ci voulait passer outre un de mes ordres, je pénétrai dans l’impressionnant édifice en traînant derrière moi un Otto de plus en plus effrayé. Il ignorait à quelle sauce j’allais le dévorer. La lueur de l’incendie qui ravageait Erinberg éclairait les vitraux comme en plein jour, avec toutefois une nuance vermeille qui me plut assez. Elle rendait moins mièvres les illustrations de la vie de Saint Deustan et de sa victoire sur les Drakkons. L’immense travée centrale se diluait dans la pénombre car la lumière semblait à dessein se concentrer sur le chœur. Comme dans toutes les églises de Francie et de Germanie, une grande croix de bois nu dominait l’autel. L’ostentation dans la simplicité à moins que ce ne soit le contraire. Je suis un guerrier et ne m’embarrasse guère des subtilités de la religion.
J’attrapai Otton Zingler par le col de son pourpoint étriqué et lui montrai l’escalier de bois qui menait aux grandes orgues dont se prévalait la cathédrale Saint Deustan.
– Va ! Je veux que tu joues la toccata et fugue en ré mineur de Johannès Sébastian Bach. Ne t’arrête sous aucun prétexte tant que je ne te l’ai pas signifié. Quoi que tu entendes ou que tu voies.
Le gnome hocha vigoureusement la tête, à la fois terrifié et excité. Les grandes orgues de Saint Deustan étaient célèbres dans tout le Saint Empire. Et Johannès Sébastian lui-même y avait interprété certaines de ses œuvres. Enfant, je l’avais entendu jouer au cours d’une messe présidée par l’Archevêque Von Graff. L’organiste se hâta vers les marches raides et les gravit quasiment à quatre pattes. Je me désintéressai de lui et remontai la nef. Mes bottes ferrées claquaient comme des coups de mousquet dans ce lieu habituellement réservé au recueillement et aux pompes d’une religion toute de façade. J’allais y célébrer un autre genre d’office. Une odeur d’encens et de cire froide flottait sur les rangées de sièges vides. L’ombre nichée entre les colonnes à ma droite et à ma gauche, là où se tapissaient les bustes des Saints et des Archevêques défunts, ne me parut vomir aucun anathème à mon encontre. J’étais dans mon droit.
Enfin, je m’immobilisai devant l’autel. Ce soir-là de l’an de grâce 1754, la haute croix noire supportait un corps, non pas celui du divin supplicié mais la lourde carcasse de son principal serviteur à Erinberg et dans la province d’Austrasie… quoique si j’emploie le terme de serviteur, c’est uniquement par dérision. L’Archevêque Astolf Von Graff n’a jamais servi que ses propres intérêts et surtout ses propres plaisirs. Selon mes ordres, il avait été extirpé de son luxueux palais, traîné dans la cathédrale, mis nu hormis son caleçon, hissé et solidement attaché sur la croix. J’avais pensé un moment le faire crucifier à l’instar de celui qu’il servait si mal mais je ne voulais pas qu’il meure trop vite. D’en bas, je contemplai avec dégoût ses épaisses jambes variqueuses, sa bedaine pleine de vin et de mets fins, la toison roussâtre sur sa poitrine soulevée par une respiration sifflante. La vision de son visage qu’un triple menton rattachait directement à son buste n’incitait pas à moins de répulsion. Des lèvres lippues, des narines larges, des bajoues parcourues de veinules violacées et des yeux noyés dans des paupières bouffies traçaient sans ambiguïté le portrait d’un jouisseur effréné.
Je crachai sur le sol consacré et ôtai mon pourpoint de velours écarlate pour me retrouver en chemise et plus libre de mes mouvements. Je sautai sur l’autel sans égard pour la nappe brodée d’argent et les récipients sacrés. Un lourd ciboire d’or chuta sur les dalles de marbre et le tintement du métal résonna longuement sous les hautes voûtes perdues dans l’obscurité. Comme si Otton attendait ce signal, les premières notes de la Toccata s’élevèrent, nettes et audacieuses.
Astolf Von Graff ouvrit les yeux. Il les avait tenus obstinément fermés comme si son aveuglement volontaire avait pu éloigner de lui la menace. Mais mon visage à hauteur du sien, mon souffle sur ses lèvres tuméfiées par les coups des soldats trop zélés, il ne pouvait plus que m’affronter.
– Meinherr Archevêque ! le saluai-je avec une politesse glacée.
– Wilhem Von Ausbourg ! gargouilla-t-il, hésitant entre la peur et le courroux.
– Herr Marescal Von Ausbourg, précisai-je en lui pinçant fortement la joue droite.
Le fait de m’avoir connu enfant ne lui donnait pas le droit de me parler comme à un domestique. Dix années m’avaient vu faire mes preuves au service du Saint Empire. Malgré ma jeunesse, mon titre de Marescal était loin d’être usurpé.
Le vieux porc glapit de douleur. Je le lâchai, non par compassion mais parce que le contact de sa peau grasse m’était odieux. Je pris un peu de champ et défis mon catogan de soie noire. Mes longs cheveux blonds s’éployèrent sur mes épaules, accentuant ma ressemblance avec Déréniss. Je voulais que l’Archevêque sache pourquoi j’avais assiégé sa ville et pourquoi je l’avais fait lier sur une croix, dans sa propre cathédrale. Ses lèvres obscènes tremblèrent. Il venait de comprendre qu’il n’avait aucune mansuétude à attendre de ma part.
– Wilhem, s’obstina-t-il pourtant à m’appeler comme au temps où il me gourmandait pour un péché véniel. Wilhem, détachez-moi. Je doute que notre bien-aimé Empereur cautionne vos agissements. Vous outrepassez vos prérogatives. Laissez-moi partir et tout cela sera oublié.
Oublié ! Pourrais-je, moi, oublier Déréniss et ce que ce pourceau lui avait fait subir ?
– Notre bien-aimé Empereur a toute confiance en moi. Vos nombreux péchés sont montés jusqu’à son trône. Et il a pour l’heure d’autres soucis que l’Austrasie.
– Mettre une province à feu et à sang pour une femme, croyez-vous cela digne d’un Marescal du Saint Empire ! Pour une fille qui n’était même pas humaine ! C’est une trahison envers vos semblables, Von Ausbourg ! s’emporta-t-il soudain.
Je le frappai d’un revers de main avec haine mais sans colère. Je devais lui reconnaître un certain courage. Des larmes perlèrent au coin de ses petits yeux fourbes. Que Dieu me préserve d’éprouver la moindre once de pitié pour cet assassin !
La musique, maintenant, montait jusqu’aux ténèbres de la voûte et ruisselait le long des murs antiques. L’acoustique de Saint Deustan rendait hommage à cette œuvre superbe du plus grand des compositeurs de Germanie. Les notes jouées rapidement, simplement touchées, la rapsodie des accords, la succession des gammes et des arpèges emplissaient la nef d’une voix puissante et riche… la voix de Dieu. Von Graff parut l’entendre seulement à cet instant. Il s’agita dans ses liens.
– Vous comptez couvrir ainsi mes cris ? m’accusa-t-il.
J’écoutai avec plaisir la force sonore de la partition. Zingler n’usurpait pas sa réputation. Puis je répliquai :
– Vous ferais-je cet honneur, Archevêque ? Le méritez-vous ? Non pas. J’aime tout simplement cette sublime musique. Et Déréniss partageait ma dilection.
Malgré moi, ma gorge se serra. Je ne voulais pas céder au poison doux-amer des souvenirs, du moins tant que je n’aurais pas quitté ces lieux… mais comment évoquer sans émotion ma sœur, ma jumelle, mon autre moi-même ?
– Votre Déréniss ! Une drakkonide ! Le péché sans rémission de votre mère ! Comment la noble Iréna Von Ausbourg a-t-elle pu forniquer avec un Drakkon alors qu’elle était déjà enceinte de vous ? Votre enchanteresse de sœur vous a envoûté dans le sein même de la pécheresse. Le feu vous a purifié comme il nous a tous purifié, reconnaissez-le, Wilhem. Sa mort vous a libéré de sa diabolique emprise.
– Infâme débauché ! Vous osez salir Déréniss morte parce que vous n’avez pu la souiller vivante. Croyez-vous que j’ignore que vous avez voulu la mettre dans votre lit ? Elle vous a repoussé et vous vous êtes vengé en la condamnant au bûcher.
J’inspirai profondément pour me forcer au calme et nourrir ma haine. Je l’enlaçai étroitement et l’embrassai sur la bouche. Longuement. Je forçai ses lèvres, surmontant mon dégoût. D’abord, il résista puis assez vite, il répondit à mon baiser. Cet ignoble vieux bouc eut même un début d’érection ! En lui,indubitablement, la chair dominait l’esprit. Je me laissai envahir par le timbre puissant de l’orgue et lui tranchai la langue. D’un seul coup de dents. Je recrachai aussitôt le bout de chair sanglante sur la nappe de l’autel et m’essuyai les lèvres du dos de la main. Les yeux exorbités, Von Graff ne beugla pas tout de suite. Puis, avec un flot de sang, un hurlement jaillit du plus profond de son être misérable.
– C’étaient là vos derniers mots. Vous ne répandrez plus d’ordures sur ma sœur bien-aimée.
Il hoquetait de souffrance et de terreur mais ce n’était rien en comparaison du supplice de Déréniss, livrée vive aux flammes d’un bûcher. Je donnai un coup de pied dans un ostensoir en vermeil. L’objet religieux heurta le sol avec un bruit mat presque inaudible à cause des notes vibrantes qui saturaient l’espace autour de nous. Je m’en voulus brièvement de ce geste enfantin. Puis je frappai dans mes mains, bien fort, pour attirer l’attention de l’Archevêque.
– Vous n’allez pas mourir… tout de suite, Meinherr Von Graff. Vais-je d’abord vous castrer comme un chapon ou vous énucléer comme un vulgaire lapin ? Qu’en dites-vous ? Mais c’est vrai que vous ne pouvez parler ! Vous n’agiterez plus votre langue de serpent pour répandre des calomnies et ordonner vos crimes.
Von Graff pleurait doucement. Il savait définitivement n’avoir aucune pitié à attendre du frère de Déréniss. Le sang coulait de sa bouche entrouverte sur la souffrance de sa langue arrachée, les larmes coulaient sur ses joues à cause de l’affliction où le jetait son propre sort. Il n’éprouvait aucun remord au sujet de la fin atroce de ma tendre soeur, juste le tourment de quitter si effroyablement une existence de stupre et de lucre.
Par-dessus tout cela, les envolées des Grandes Orgues de Saint-Deustan, sous les mains géniales du nabot Otton, semblaient m’apporter la bénédiction de Dieu. La musique de Johannès Sébastian a cet effet là sur moi. Elle me transporte au rang des anges… ange guerrier, ange vengeur ! Je sais que je me leurre. Dieu ne peut me pardonner mon acte, même si Astolf Von Graff déshonorait sa fonction par des turpitudes sans nombre. J’ai versé le sang dans un lieu de culte. J’ai mutilé un ministre consacré pour venger une drakkonide. Dieu tolère à peine la présence des Drakkons sur les terres du Saint Empire. Mais la vengeance est si douce. Puisse-t-elle alléger ma peine !
Les yeux de l’Archevêque se firent implorants. Il avait perdu toute sa superbe. Pourtant il savait inutile de chercher à m’attendrir. Je m’interrogeais sur l’opportunité de tel ou tel supplice à lui infliger car je ne voulais pas le perdre trop vite, lorsque ses yeux porcins s’arrondirent. Stupéfaction, espoir, terreur ? Qu’avait-il vu ? Je me retournai vivement au risque de choir du haut de l’autel, prêt à injurier quiconque avait pénétré dans la cathédrale sans mon autorisation. Mais ma voix se bloqua dans ma gorge soudain asséchée.
Déréniss descendait la travée comme je l’avais fait un peu plus tôt et venait vers nous, ses yeux d’opale dans les miens. Un instant, trop bref, je crus qu’elle était vivante et que sa mort n’avait été qu’un cauchemar dont je venais de me réveiller. Mais je me rendis compte qu’elle flottait au-dessus du sol et que je distinguais les dalles pailletées de gris à travers elle. Ce n’était qu’un ravissant fantôme. Je laissai échapper un sanglot. Ma soeur portait la robe de dentelles ivoire que je lui avais offerte pour notre anniversaire de naissance. Dieu ! Qu’elle était belle. Aucun stigmate de son effroyable mort ne subsistait sur son corps gracile. Elle tendit une main vers moi. Les notes graves de l’orgue s’estompèrent. Von Graff se mit à geindre.
– Je t’en prie, mon frère bien-aimé, laisse aller cet homme.
– Que j’aie pitié de lui ? Après ce qu’il t’a fait !
Je n’en croyais pas mes oreilles. Il avait voulu la violenter, il l’avait jetée dans un cachot puant, il l’avait traînée devant des juges corrompus et il avait assisté à son supplice en s’empiffrant de pâtisseries. Et voilà que Déréniss me demandait sa grâce ! Mon cœur était de glace. J’aurais pu pourtant, peut-être, accorder la vie sauve à son bourreau, pour l’amour d’elle. Mais je me retournai alors et je surpris, dans le regard de l’Archevêque, une lueur lubrique. Ce chien en rut ne méritait aucune clémence. Je hurlai ma fureur, couvrant la musique de Bach qui peinait à traverser le voile invisible dont l’apparition de Déréniss nous avait recouvert. Sans cesser de crier, je dégainai mon poignard, immobilisai Von Graff de mon bras replié autour de sa tête et glissant la pointe acérée sous la paupière inférieure de son œil droit, le lui fis sauter. Ses cris, semblables à ceux d’un goret qu’on égorge, se joignirent au mien. Ils ne m’émurent pas et je fis subir le même sort à son œil gauche. Ce ne fut pas très propre. En les arrachant, la lame avait crevé les globes oculaires et j’achevai le travail en les écrasant sous mes bottes.
Le silence s’abattit soudain. Ma gorge était à vif d’avoir vociféré ma haine. L’Archevêque avait perdu connaissance. La musique de Bach s’était tue. Déréniss me regardait avec infiniment de tristesse. Des larmes roulaient sur ses joues pâles. La glace qui emprisonnait mon cœur fondit. Je voulus sauter à bas de l’autel et courir vers elle. Elle m’en dissuada d’un geste las de la main.
– Je ne te demandais pas d’avoir pitié de lui, Wilhem. Mais de toi. Crois-tu que la vengeance apportera un remède à ta peine ? Ah ! Mon frère tant aimé. Cet homme était damné et voilà que tu as fait pire que lui.
Déréniss inclina lentement la tête sous le faix d’un chagrin trop pesant. Les contours de sa silhouette devenaient flous et j’entendais à nouveau l’orgue jouer. J’implorai :
– Déréniss, reste avec moi ! Je t’aime.
– Je t’aime aussi, mon frère mais je ne peux demeurer. Tu t’es égaré trop loin de moi.
Sa voix n’était plus qu’un soupir noyé dans le maelström de musique qui martelait ma pauvre tête. Soudain, il n’y eut plus rien là où ma sœur s’était tenue, juste un reflet d’opale vite effacé.
Otton Zingler se déchaînait toujours aux claviers des Grandes Orgues de Saint Deustan. La puissance de son jeu m’emplissait de désespoir, d’un immense chagrin et d’une étrange sérénité.
Je contemplai mon poignard que je tenais toujours bien en main puis me retournai vers Astolf Von Graff. Le visage figé de l’Archevêque était laqué de sang. Une ombre pourpre peuplait ses orbites évidées. Sa bouche s’ouvrait grand sur son absence de langue. Mais je ne pouvais le laisser vivre. Autant finir de me damner.
Je découpai son dernier vêtement, saisis ses génitoires et les tranchai d’un seul mouvement de ma lame. Je jetai les pauvres restes sur la nappe d’autel. Ils me parurent si dérisoires en regard de l’importance que l’Archevêque leur avait accordée tout au long de sa luxurieuse existence que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
Je sautai à bas de la table et me dirigeai vers la sortie sans un regard en arrière. L’assassin de ma sœur se vidait de son sang vicié. J’avais vengé Déréniss. J’avais vengé une offense mortelle faite au nom glorieux des Von Ausbourg. Mais ma sœur avait raison. Ma peine n’en était pas amoindrie.
Je remontai la travée au son des accents solennels et triomphants de la musique de Johannès Sébastian Bach. Otton Zingler continuerait à jouer le reste de la nuit tant que je ne lui aurais pas ordonné de cesser. Je poussai le battant et tandis que j’émergeai sur le parvis, au milieu d’une ville que ma vindicte avait livrée aux flammes, je sus que je n’écouterai jamais plus la toccata et fugue en ré mineur du plus grand compositeur de tous les temps.
Olos
Distraction…
La tempête allait se déchaîner.
Au dessus du village, agité en ce jour comme une fourmilière, se dressaient de gros nuages noirs annonceurs de pluie, dans un ciel si sombre et si opaque qu’il ressemblait à un couvercle de fonte, à une châpe de plomb prête à s’affaisser à tout instant.
«
Un temps parfait
», songea Arfaël en le contemplant de ses yeux bleus dénués d’expression aussi bien que d’âge.
Vêtu de sa cape noire au capuchon rabattu, il marchait d’un pas vif dans le dédale des ruelles de la petite ville déjà désertes, hormi les chiens et la vermine qui y grouillait. Le bruit de ses talons ferrés scandait sa marche, claquant sur les pavés salis par le répugnant contenu de vases d’aisances… Tout semblait calme, mort, désert…
Pourtant l’air frémissait d’un murmure… Un bruissement lointain, celui d’une masse humaine qui peu à peu se rassemble.
«
Une belle journée, à n’en pas douter
», songea t-il encore avec un sourire satisfait, enjambant une pile de détritus qui coupait sa route, et où un chien pelé cherchait sa pitance.
A mesure qu’il s’approchait du coeur de la cité, les rues se faisaient plus fréquentées, plus animées.Plus propres aussi. Dépassant le dernier coin de rue aux murs de chaux lépreux, il arriva aux abords de la grande place. Comme d’ordinaire, en un jour de marché, la place était noire de monde, grouillante et animée.
Et pourtant…
Il lui fallait déjà se mouvoir avec adresse pour ne pas de heurter aux badauds qui gênaient sa circulation, et qui ne manqueraient pas d’engager la conversation avec lui, d’échanger leurs impressions, ce qu’il ne voulait à aucun prix.
La progression d’Arfaël vers le centre de la place était lente et pénible, il lui fallait presque se mouvoir tel un
serpent
en de savantes ondulations pour éviter au maximum les contacts avec l’un de ces pouilleux villageois. Chacun de ses sens était en alerte; on n’était jamais trop prudent quant aux mains baladeuses, avides de bourses, qui ne manqueraient pas de vouloir se glisser sous son manteau…
Il n’avait pas à tendre l’oreille pour entendre les conversations alentours. Paris, prêts, négociations… Toutes les affaires qui font l’ordinaire d’un jour de marché. Et pourtant aujourd’hui, aucun étal n’était dressé sur cette place, sous ce ciel menaçant et noir…
Une seule construction provisoire de bois ornait le coeur même de la place… Et tous étaient là, comme de grosses mouches noires attirées par la puanteur d’une charogne… Tous étaient là, petits et grands, miséreux et nantis, tous vautrés dans leur plein droit, les narines frémissantes de curiosité malsaine, de délectation morbide…
Arfaël sourit, sa main effleurant avec satisfaction l’unique arme qu’il possédait sur lui, un stylet finement ciselé, d’une facture que l’on ne trouvait guère plus en ces temps troublés. Un stylet à la lame d’obsidienne qui semblait receler des energies plus noires que la nuit elle-même.
Autour de lui, la foule se resserait encore, se faisant toujours plus dense. Il fronçà le nez avec dégoût, se frayant un passage avec ses larges épaules, sans s’excuser aucunement, résigné cette fois aux contacts physiques qui l’horripilaient tant, mais qui paraissaient désormais inévitables.
Cette… Puanteur.
Ces relents infectes de sueur et de corps mal lavés. Ces miasmes de maladie, de vieillesse…
Tout cela causait en lui une profonde nausée. Il était écoeuré, répugné jusqu’au plus profond de ses entrailles; il avait l’impression de se déplacer dans l’auge d’un porc, au milieu de cette répugnante populace.
Une jeune femme échevelée, vêtue d’une robe en loques au décolleté délacé, se posta soudain devant lui, le regard aguicheur dans son visage outrageusement fardé. Il la repoussa violemment d’un coup d’épaules, s’attirant de sa part des injures dignes d’un soudard, de qui elle les avait sans nul doute apprises. Tournant les yeux sous son capuchon rabattu, il aperçut également deux autres filles de joie qui surgirent comme des diables de leur boîte, s’approchant de tous les hommes en exhibant largement leurs charmes défraîchis.
«
Evidemment
, songea Arfaël avec dédain et dégoût.
L’agitation du jour, cette exitation latente… Cela doit susciter les plus bas instincts d’une bonne partie des âmes de la ville. Faire ressurgir les instincts les plus bestiaux, dissimulés sous le couvert de la civilisation… Absolumment ecoeurant.
»
Il jeta encore un dernier regard à la fille qui s’était jetée sur lui, et qui maintenant se pendait au cou d’un vieillard chenu au crâne chauve constellé de tâches brunes qui la reluquait avec un sourire libidineux et passablement édenté. Ces gens avaient été ses semblables, il avait grandit dans un village semblable à celui-ci, et pourtant…
Aujourd’hui, il était si écoeuré par la race humaine que cela lui donnait envie de… Tuer…
«
Oui…Tordre un cou entre mes mains… Lire la peur, la terreur la plus profonde dans des yeux écarquillés… La distiller comme un venin… Sentir les vertèbres crisser doucement sous mes doigts, puis se rompre en un craquement sec… C’est celà, la vrai jouissance… Le pouvoir de vie ou de mort…
»
Sous sa cape, ses lèvres sensuelles esquissèrent un sourire, et il en oublia même un instant le monde autour de lui, jusqu’à la répulsion que lui inspirait la foule.
Autour de lui, les gens semblaient exités, en totale symbiose avec la chaleur ambiante et la lourdeur de l’air. L’orage, dans le ciel comme dans le coeur des hommes, semblait prêt à éclater…
Enfin, son calvaire prit fin, et il arriva au milieu de la place, se postant à une place de choix pour assister au spectacle. Il pouvait enfin poser son regard sur ce qui était la cause de tous ces attroupements.
Le centre même de la place, où tronait un étal monstrueux. Sur lui, les membres tendus à l’extrême, était couché le condamné, un homme plutôt jeune au regard hagard, dont le corps pâle était couvert de blessures sanguinolantes, en plus des crachats de la foule.
Autour de lui, les gardes du baron de Fwydeel positionnés en cercle le dévisageaient sans sembler le voir, leurs visages de marbre. Et pourtant, Arfaël pouvait y lire la haine, la rancoeur…
Une rancoeur qui n’était rien en comparaison de celle qui se lisait sur les traits du baron lui-même, assis aux premières loges sur son cheval. C’était un homme dans la force de l’âge, la stature encore puissante, le dos droit, et les cheveux à peine grisonants. Il était connu pour sa noblesse d’âme et sa bravoure, au combat comme ailleurs.
Et pourtant le regard qu’il posait sur le condamné ligoté devant lui recelait tout le mal qu’un être humain peut en souhaiter à un autre, une cruauté qui dépasse l’entendement, l’éclat une vengeance qui se doit d’être accomplie.
Mais dans ce regard se lisait aussi une douleur sourde, une blessure à jamais à vif…
La foule se fit silencieuse tandis qu’un hérault vêtu de noir apparût de derrière le baron, et, montant sur les tréteaux aux côtés du condamné, déroula un long parchemin. Après s’être raclé la gorge, il déclara d’une voix de stentor:
-« Oyez, oyez braves gens!
Attendu que, profitant de sa charge et de son poste de serviteur au château de Fydweel, le dénommé Juidin Gyttrain, serviteur au service du baron Dewn de Fwydeel, à dérobé à son maître un objet de grande valeur;
Attendu qu’il s’est attaquée aux nobles dames de Fydwell que sont la baronne et sa fille, ayant fait subir divers sévices à la baronne, avant de la faire passer outre et de démembrer son corps. Il a en outre [g]énuclé[/g] et violé la fille unique du baron.
Il est accusé de haute-[g]trahison[/g] envers son maître, de vol, de viol et de meurtre.
En conséquence, il sera éventré et depouillé de ses entrailles en ce jour, et jusqu’à ce que mort s’en suive, comme il sied à pareil criminel.»
La foule lançà des hourras enthousiastes, brandissant le poing avec frénésie, tandis que l’air semblait frémir sous leurs cris de : «A mort le traître!», «A mort le chien!», «Au néant le corps et l’âme!».
Arfaël resta silencieux, les lèvres tirées en un sourire dans son visage pâle masqué par sa capuche. Son regard perçant vit le geste presque imperceptible de la main du baron qui se raidissait sur sa cravache, comme s’il semblait vouloir lui-même exercer la sentence, tandis que son second appelait quelqu’un.
Le bourreau sortit de la foule anonyme, son instrument de travail en travers des bras, recouvert d’une toile huilée. Il s’approcha d’un pas qu’il espérait conquérant, bombant le torse, ou du moins la panse qu’il avait lourde et rebondie. Pourtant ses jambes tremblaient. Tremblaient comme un saule face à la tempête.
Arfaël pouvait le voir, sentir sa peur. Il pouvait presque entendre ses dents et ses genoux claquer, songeait- il avec amusement.
Il était évident que cet homme n’avait encore jamais donné la mort…
– «Ce n’est qu’un boucher dépêché à la dernière minute, pour l’occasion… murmura un homme vêtu de satin à un autre, près d’ Arfaël, Hormi des carcasses de boeuf, il n’a encore pas découpé grand chose…» ajouta t’il avec un rire gras qui découvrait des dents brunes.
Le bourreau lançà un regard à la foule qui le regardait les yeux exhorbités, puis au condamné, dont le regard brillait d’une supplique muette. En songeant au mal qu’avait fait cet homme, et à la bourse bien garnie qu’on lui avait promis, il se ressaisit, et imagina que la chose devant lui n’était qu’un quartier de boeuf comme tous les autres… Se reprenant, il monta sur l’estrade d’un pas lourd mais résolu, et se positionna jambes écartées à côté du corps ligoté.
La foule retint son souffle dès qu’il se saisit de son épais coutelat, l’extrayant de la toile huilée en un froissement sec, avec des gestes presque amoureux. Sans plus attendre, il le leva à bout de bras, des deux mains, au dessus du corps dénudé du condamné qui hurlait, en tentant de se débattre avec l’energie du désespoir, ne réussissant qu’à arracher plus encore la peau de ses poignets déjà à vif contre les liens solides qui le maintenaient.
Le temps semblait s’être figé dans une éternelle seconde. Chacun retenait son souffle, se mordait les lèvres d’anticipation. C’était fini, le condamné allait ineluctablement mourir. Nulle [g]flèche[/g] ne viendrait fendre les airs, nulle clameur en sa faveur ne retentirait.
Personne ne viendrait le sauver, tous le savaient, il allait mourir, ici et maintenant.
Comme au ralenti, le bourreau abaissa son couteau qui vint mordre la chair tendre de l’abdomen en une gerbe de sang [g]écarlate[/g]. Le condamné lâcha un long cri tandis que le métal de la lame devenait une partie intégrante de lui-même. Au dessus de lui, le bourreau, les yeux plissés sous l’effort, et le visage maculé du sang qui avait jailli, continua son triste office sous les hourras de la foule qui se comportait à l’image d’une meute de loup affamés, enivrés par l’odeur du sang, et de la proie offerte.
Le couteau dessina une traînée sanglante sur le ventre du condamné, du nombril à la gorge, puis en travers de l’abdomen, à la manière dont on éventre un porc. Sous la douleur, le supplicié relançà un cri, d’intense souffrance et de désespoir mêlés, comparable au cri ultime d’une bête blessée. Son visage couvert de sueur, et déserté de toute couleur se contracta plus encore qu’il ne l’était, et il perdit connaissance.
La foule, déçue, se mit à huer le bourreau, qui n’avait pas sû faire durer le spectacle; mais se tut soudain quand il plongea sa grosse main velue dans les entrailles du supplicié. Le pauvre corps meurtri fût traité comme une carcasse d’animal d’abbatoir, le bourreau se mettant à exercer son art de boucherie avec l’application et la sureté de gestes issus d’une longue habitude.
Chaque lambeau de chair, de peau arraché au corps mutilé, était jeté sur un immense brasier à la droite du bourreau. Les déchets sanguinolents y crépitaient un instant, avant de se raccornir, noircis comme du charbon. Il s’échappait du fourneau une horrible odeur de chair calcinée, ce qui n’était pas pour arranger la chaleur ambiante, d’autant plus qu’un aide s’acharnait à éventer les braises ardentes, dispersant encore plus l’odeur aux quatre vents…
Quand enfin le coeur fût arraché du thorax, comme un oiseau à sa cage, et que le bourreau le brandit entre ses doigts épais et dégoulinants de sang, la foule hurla avec une joie sourde et sauvage, comme possédée par un esprit mauvais, avide d’hémoglobine…
Un éclair zébra brusquemment le ciel noir, et la pluie se mit alors à tomber à verse, éteingnant en un instant les flammes des grills, et délayant le sang du condamné entre les pavés du sol comme une marée pourpre et malsaine.
Raffraîchis, les gens semblèrent soudain se réveiller d’un intense sommeil, laissant les gouttes de pluie glisser sur leurs visages,et quittant l’état de fascination dans lequel ils se trouvaient encore un instant plus tôt. Ils se regardèrent les uns les autres, grommelant dans leur barbe qu’il était temps de rentrer chez soi, qu’ils allaient attraper la mort sous cette pluie, qu’il était l’heure de la soupe…
Un retour au banal du quotidien en somme. Se désinterresant du cadavre qui gisait sur les tréteaux, ils commençèrent à vider les lieux, se protégeant de la pluie comme ils le pouvaient.
Arfaël resta immobile encore un instant, souriant à pleines dents sous son capuchon rabattu. La pluie commençait à percer sa cape pour ruisseler le long de ses vêtements de cuir noir, mais il n’en avait cure…
Il se sentait si bien, si satisfait. Amusé.
Les gens étaient si facile à leurrer, à manipuler…Ils n’étaient que des moutons sans défense, tandis que lui était de la race des loups. Tous étaient venus contempler son oeuvre, jouir du spectacle qu’il venait de leur offrir. La mort d’un stupide serviteur…
Sous son manteau, le stylet d’obsidienne semblait irradier d’une joie mauvaise, comme s’il se gorgeait à sa façon du sang innocent versé pour lui…
Arfaël lançà un dernier regard moqueur au noble guerrier au visage ravagé par la peine, toujours assis immobile sur son cheval, qui contemplait avec mépris et dégoût le corps vidé de ses entrailles que l’on libérait de ses liens, avant d’en couper la tête grimaçante pour la planter sur une pique.
L’homme capé au sourire narquois songea que la femme et la fille du baron avaient été bien jolies. Il avait pû tromper son ennui un moment grâce à elles… Et il avait gagné un splendide artefact et un spectacle en prime.
Amusant, vraiment.
Avec un long rire bas, Arfaël, silhouette noire et indistincte sous les trombes d’eau qui tombaient du ciel, disparût dans une ruelle, à la suite d’autres gens, songeant que le Mal était bien la chose la plus distrayante qui soit…
Lilla My
Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Elles avaient toujours été là. Des minuscules bourgeons de peau, elles avaient lentement grandies jusqu’à devenir les vastes étendues de cuir et de cartilage qu’elles étaient à présent.
Et à présent, elles étaient prêtes.
Depuis sa plus tendre enfance, il attendait ce moment. Rien n’était plus important à ces yeux. Même le jour où il avait reçu la cape noire doublée d’écarlate, insigne de sa condition, n’avait pas été aussi plein d’expectative.
Bien sûr, les autres avaient essayé de l’en détourner…
Parents…
« Non, mon petit. Ce n’est pas possible. La légende dit que jadis on le pouvait, qu’il suffisait de lever les yeux pour s’en rendre compte. Mais c’est bien fini. Que veux-tu ? Le temps passe… Et maintenant, mon petit, laisse Grand-Mère se reposer. Et refermes le couvercle, veux-tu ? »
Professeurs…
« Dième ! Vous me copierez cent fois : « Je ne dois pas essayer de m’élever au dessus de ma condition ». Et la prochaine fois que je vous prend à faire la pipistrelle, je vous colle ! »
Amis…
« La vérité, Iki, c’est que t’as un grain. Tu ferais mieux de venir avec nous ce soir, y aura des filles. Ca au moins ça te fera décoller… Eh, t’as pigé ?
Ca te fera décoller !
Trop drôle, hein ? »
Mais qu’avait-il à faire de ces abrutis ? Elles étaient là, vibrantes. Prêtes.
Elles n’étaient pas qu’un simple costume, ni un parasol pour les matinaux, comme certains le prétendaient. Elles avaient une utilité et lui, premier parmi ses pairs, allait les rendre à leur fonction.
Il étendit les bras dans un froissement de cuir. Sous lui, la ville s’étalait, plongée dans les ténèbres. Seuls les réverbères, dans les rues, formaient comme des serpents de lumière. La lune faisait luire le cuivre vert sur la flèche de la cathédrale où il était juché.
Une joie féroce l’habitait, mélange d’impatience exacerbée et de peur profondément enracinée. Son murmure presque inaudible se perdait dans la brise.
« Enfin ! Enfin retrouver l’élément qui m’est naturel… Jamais je n’ai été fait pour marcher sur le sol. Levez la tête, rampants ! Et bavez d’envie devant ce que jamais vous n’atteindrez ! Et regardez aussi, mes frères ! Voyez l’accomplissement de ce que vous condamniez et déclariez impossible… Le sang ? Ivresse dérisoire ! L’extase est de sentir le monde à ses pieds. De contempler comme d’un piédestal la vaine agitation humaine… Et la vôtre, mes frères ! Car vous êtes aussi vains, aussi ridicules que ces mortels. Le Diable… ou Dieu nous a fait ce présent. Nous pouvons devenir l’égal des Anges, l’égal des Démons ! Pourquoi se contenter de la si piètre condition qu’est la nôtre ? »
Il s’avança vers le bord de la corniche. A son côté, une statue, énucléée sans doute par un corbeau trop enthousiaste, le fixait de ses orbites vides. Il lui confia sa cape, tel un duelliste à son témoin.
Puis il déploya ses vastes ailes de cuir et se lança dans le vide.
Un passant qui, sur le parvis de la cathédrale, eut alors levé la tête aurait aperçu la silhouette d’une immense chauve-souris se découper sur fond de lune, avant qu’elle ne chute soudain dans un bruissement de déchirure. Et au moment où la cloche sonnait le premier coup de trois heures, retentit dans le ciel nocturne un cri, hurlement de fureur ou sanglot : « TRAHISON ! Mes frères ! Nous sommes maudits ! »
Le matin suivant, en allant à la messe, les passants s’arrêtèrent devant le corps écartelé d’un bel homme au teint blême.
De sa poche échappée, prêtant à rire, sa carte disait :
Icare P. Dième, vampire.
Mélisande
Un simple contrat
L’homme court, ses pas résonnant sur les pavés. Peut lui importe que la Garde soit attirée par le bruit. Cela a peu de chances de se produire mais même ainsi, il est perdu. Que la Garde du Cercle abandonne ses casernements pour la chaleur moite de cette nuit de fin d’été serait peut être même préférable à ce qui l’attends pour avoir raté ce pour quoi on l’a engagé. Auprès des Serpents de Tr’nbena, la Garde du Cercle peut être comparée à une assemblée d’enfants de cœur. Mais même les Serpents pourraient être qualifiés de cléments auprès de ce que Gren’bekan lui a sans doute réservé en cas d’échec. L’homme est connu pour cela.
Il trébuche sur les pavés éjectés de leurs alvéoles par les torrents de pluie et la boue qu’elles ramènent chaque année. Sn’y’Rnava est bien loin de sa puissance et de sa gloire d’antan et nombre de ses rues sont depuis bien longtemps dépourvues de pavés. Il se relève, la respiration sifflante, et tente de se repérer.
Ce devait pourtant être un contrat comme les autres. Il avait été contacté un mois auparavant par un homme vêtu de noir et cachant son visage. La trame et la coupe de son vêtement suggéraient son appartenance à la haute société parmi les parias. Un habitant du sixième Cercle sans doute, prêteur sur gages ou voleur chanceux et fortuné. Un homme désireux qu’on rappelle son bon souvenir à un collègue ou à un payeur rétif. Un contrat comme un autre, et bienvenu en ces temps de disette et d’indigence. L’homme désigné par l’inconnu était un fripier du dernier cercle, un fripon doublé d’un racoleur. Il était mort le lendemain. Un contrat comme un autre.
Il trouve enfin une pierre de direction. Se fiant plus à ses doigts qu’à ses yeux, sans la lune pour l’éclairer, il suit les tracés de la pierre. Bon. Avec la panique il a dévié et se trouve à une dizaine de rues du prochain escalier. Il s’appuie un instant sur le mur pour reprendre son souffle et ses esprits. La tête lui tourne. Il ne sait plus trop où il en est après cette course éperdue. Mais il se relève bien vite et reprend aussi tranquillement qu’il peut sa route.
Dans le deuxième Cercle, un homme qui court est automatiquement identifié à un voleur. Nul ne court dans ce Cercle pour quelque raison que ce soit. Mourir pendu pour tentative de vol ne l’attire pas vraiment. Même si le châtiment réservé aux assassins n’est guère plus enviable : énuclée la première fois, écartelé la seconde. Certains repris de justice ayant subi le premier châtiment en rient et disent que cela affine leur vision. Les survivants du moins le disent.
Un bruit retentit derrière lui. Il se retourne, prêt à courir et fuir à nouveau. Rien. Si, là, dans l’ombre. Un chat. Ce n’était qu’un chat. Son cœur bat la chamade. Ses jambes flageolent encore. Il prête longuement l’oreille puis repart.
L’homme en noir était revenu trois jours après le meurtre. Bon. Il connaissait le code au moins. Il apportait une nouvelle proposition de contrat. Le premier n’avait été qu’un test selon toute évidence. Vexant. Mais il payait bien. Cette fois-ci il s’agissait d’un artisan teinturier du cinquième Cercle. Mais pas seul. L’homme désirait la mort de toute la famille. Pour se sentir le pouvoir un crime pareil, il devait n’être lui-même que l’intermédiaire de quelqu’un de plus puissant. Peut importait. Pas son boulot d’y réfléchir. Juste accomplir le contrat.
Il l’avait accompli. L’homme, ses deux femmes, ses trois filles. Il avait ramené leur main droite comme preuve, comme le stipulait son contrat. Un contrat comme un autre. Même si l’une des gamines avait l’âge de sa cadette. L’homme cette fois avait attendu une semaine pour revenir. Et alors il avait pu voir son visage.
Enfin l’escalier. De marbre encore à ce niveau. Le dernier dans la descente qui soit resté intact. Les autres sont partis en fumée, arrachés petit à petit pour être revendus par éclats. Le quatrième niveau. Il relâche son souffle. Les Serpents de Tr’nbena ne quittent jamais les trois premiers niveaux. Normalement il est sauf désormais.
Des voix résonnent en haut de l’escalier. Il distingue un tabard d’or luisant dans l’obscurité. Les Serpents. Ce ne peut être qu’eux. Feront ils une exception pour son crime ? Une voix plus plébéienne et rauque que celle douceâtre et méprisante des Serpents donne un ordre. Des pas dans l’escalier. Ils lui envoient la Garde du Cercle, renonçant ainsi à des siècles de mépris, de complots et de trahisons en son honneur. Sous peu ils seront à nouveau à ses trousses. Il reprend sa course vers l’escalier suivant.
Son employeur n’était pas n’importe qui. Il était borgne et une cicatrice semblait élargir son sourire à la manière d’un saurien. Un visage connu. Celui de l’homme d’affaire du Tamriss Gren’bekan, Youss’nd. L’infâme comme on le surnommait dans cette ville qui n’attribue pas ce genre de surnom à la légère. L’histoire était bien connue dans ce milieu trouble. Un voleur doublé d’un meurtrier, condamné à mort et protégé par le Tamriss qui l’avait pris à son service. Il était tout aussi craint voir plus que son maître. Ils payaient d’or ou de fer ceux qu’ils prenaient à leur service pour une quelconque tâche. Plus souvent de fer disait-on généralement.
Dès lors il était perdu, il le savait. Pour espérer survivre dans cette ville, il ne faut traiter qu’avec des gens de son niveau. Quand on vit en marge de la loi, être identifié par un notable peut vous conduire aux Serpents. A moins d’obéir et de servir. Jusqu’à la mort.
Il ne pouvait rien faire. Deux assassinats avaient suivi. Dans le quatrième et le troisième Cercle. Un marchand d’épices d’abord, une riche hétaïre ensuite. Deux assassinats bien rémunérés et faciles pour un professionnel comme lui. Puis ce contrat. Un contrat comme un autre comme le répétait le proverbe de l’antique Guilde. Le premier précepte. Le seul qui demeurait aujourd’hui de ce monstre tout puissant de l’Ancien Empire. Mais il y a des contrats qui vous tuent plus sûrement qu’une de ces pestes qui frappent périodiquement la ville. Quand il s’en était aperçu, il était trop tard.
Derrière lui il entend les bottes se rapprocher. Il dévale l’escalier taillé dans la roche et plus qu’à moitié démoli. Les mousses et lichens qui envahissent le bas de la cuvette l’ont petit à petit réduit en miette. Il glisse dans les gravats et se redresse sitôt arrivé en bas de la pente raide. Il écoute à nouveau. Mais les bruits de course ne s’arrêtent pas, ralentissant juste pour éviter une chute fatale. Pour la première fois depuis des générations, depuis la débandade de l’Empire peut être, la Garde ose pénétrer dans le dernier cercle. Pour lui. Un contrat comme un autre, ouais. Celui qui avait dit ça ne pensait pas à lui.
Une mission simple en apparence que celle qu’on lui avait confié la veille. Pénétrer dans le premier Cercle, dissimulé parmi les serviteurs de Gren’bekan. Monter sur les toits plats du temple de la Divine Apparition. Surveiller la galerie de passage en contrebas. Patienter jusqu’à ce que passe Gren’bekan et tuer l’homme marchant sur sa gauche. Rien de plus simple. Ces eunuques de prêtres seraient incapables de réagir sous l’effet de la panique. On le lui avait seriné, et il y avait cru.
Puis il avait vu la cible. Jeune encore, d’une quinzaine d’années, avec ces cheveux blonds si rare ici, vêtu de soie jaune et portant par-dessus un tabard noir frappé du signe du dieu. Un seul homme arborait ce signe dans toute la ville. Et c’était lui qu’il devait assassiner.
Sa main avait tremblée. Quoi qu’il fasse la mort se trouvait au bout du chemin. Pas de choix possible. Rien que la mort et la peur qui lui serrait le ventre. La flèche n’avait pas accompli son œuvre meurtrière mais s’était plantée dans le bras de l’Elu du dieu, ce gamin qu’on disait plus sanguinaire que les Serpents eux même.
La panique. La peur. La fuite éperdue dans la nuit. Les cris, la poursuite. La peur.
Epuisé il s’arrête. Ces rues sont les siennes, ce dédale de ruelles est sien, et les gardes ont abandonné. Il reprend son souffle et plus calme tourne encore et encore dans l’enchevêtrement de rues boueuses.
Enfin il arrive dans sa rue et au taudis qui lui sert de demeure. Réunir les quelques richesses de la famille. Réveiller les enfants. Sortir de la ville à la première heure. Si les portes sont fermées, ils passeront par les égouts. Changer de nom et disparaître. Dès demain Gren’bekan réagira.
-Sania ? Sania réveille les enfants on s’en va.
Il pousse la planche de bois vermoulue qui sert de porte à la masure. La lune pénètre par l’ouverture et éclaire la pièce. Vide. Pas un seul des enfants sur les nattes qui servent de lit à la nombreuse nichée. Pas d’épouse au doux et triste regard, couchée sur sa propre natte, mais éveillée attendant son retour pour lui reprocher du regard son métier. Personne, pas un bruit. Même les cancrelats et autres vermines semblent être partis. Pas un son, pas un mouvement. Pas de désordre non plus. Tout est à sa place. Rien ne dénote dans la pièce, sinon une petite tache écarlate au sol.
-Sania ? Sania…
Le choc dans son dos.
L’homme est perché là haut depuis des heures. Les toits de terre séchée donnent une bonne assise au guetteur. La troisième heure de son attente arrive. Il change de position et cherche machinalement sa flasque presque vide. Au moment de boire il retient son geste.
On marche dans la rue en contrebas. Un homme, grand, brun au teint halé s’approche de la porte tout en appelant la femme. La lune éclaire son visage, confirmant son identité. Il se penche vers l’intérieur, illuminé par l’astre nocturne. Bon. Il vise. A qui l’homme a-t-il déplu ? Peut importe. Pas son boulot. Il tire et l’homme s’écroule.
Il descend, sors son couteau de boucher et entreprend de détacher la tête du corps. Drôle d’exigence qu’à eu là son employeur. La seule exigence quand il l’a engagé une semaine auparavant. Peut importe. C’est un contrat comme un autre. Il met la tête dans un sac et s’éloigne. Dans trois jours l’homme en noir reviendra et payera. Peut être y aura-t-il un autre contrat à la clé.
Nayla
Aie aie aie
Aujourd’hui je ne préfère pas penser. En réalité j’ai quelque chose à faire. Demain tout cela sera terminé…
Mes compères écailleux sont à peu près tous aussi joyeux que moi. Bah, on verra, après tout on peut pas savoir.
A vrai dire, ça ne pouvait enchanter personne. Ils avaient décidé comme ça. Les Truites Fallâces et les Chèvres Moribondes s’étaient déclaré la guerre. On avait quand même l’avantage du nombre et de la rapidité. Bah ! Uliop soit béni, me semble-t-il que j’mérite pas ça, mais qu’est-ce que j’peux bien y faire ? Je suis une simple truite guerrière, j’ai pas droit à la parole. Tant pis comme on dit, non ?
Le début sonna. Ca commençait. Bon qu’est-ce que je fais ? Je combat et je me cache ou je me cache puis je combat ? Une Chèvre s’élança. Elle me rata de peu. Un bruit de tonnerre. Non ! son cri ! BEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEH ! Oui c’est ça. Horrible ce cri !
Ensuite je bondis à la charge après une reconversion à l’euro furtive. Je me démasquait dans un geste de grande puissance et dévoilait la Face Cachée du Monde.
Peu après, je réalisai que j’étais vivant. J’étais dans un endroit mousseux. J’étais allongée et l’air était empli d’une odeur de… chèvre. CHEVRE ! VIIITE ! PARTIR ! Dans un rebond (après James vient le Re, c’est bien connu) je me levai et me trouvai nez à nez avec une truffe… de chèvre.
« – Tu béééh restes là, béééééta. Ok ?
– … Ok. »
Je découvrai un jour plus tard que cette chèvre m’avait recueilli au cœur de la bataille. Je ne m’en souvenais pas, ma mémoire me faisait défaut. Mais des bribes me revenait par flash sous cutané. Ainsi, en me forçant à manger les haricots que me donnait Bykebrelle, mon hôtesse, des scènes me revenaient en mémoire.
Fred, un de mes amis d’enfance, à côté de moi, se faisait énucléer devant moi, tandis qu’à son tour il infligeait une blessure à son adversaire, remplissant ma vision d’écarlate. De ma gauche vint telle une flèche, un de mes fils. Il volait, propulsé par un pied de Chèvre féroce.
Je regardais fixement mes petits pois. C’était pas des haricots tout à l’heure ? Non, un jour avait passé. Ma notion du temps dépassait l’entendement. La Chèvre me parlait de temps en temps. Je ne savais pas vraiment quel était son but au juste. Je lui demandai, un jour ou elle revenait de sa promenade.
« – Euh dites. Madame Bykebrelle, vous… comptez faire quoi de moi ? Fin j’veux dire euh. Vous m’protegez ou vous m’sequestrez ? Vous avez un regard de serpent. Alors j’me d’mande vous voyez. A la fois vous paraissez gentille, mais parfois j’sais pas trop.
– Me prend pas pour n’importe quoi, Petite. J’suis pas impliquée dans une affaire de trahison ou je n’sais quoi. Nos peuples se font la guerre depuis trop longtemps. Alors j’ai décidé de prendre un individu d’votre race pour vous étudier, pour voir ou s’qu’on pourrait s’entendre, tu piges ? Bon j’vais faire à manger.
– Ah euh, ben alors j’peux peut-êt’ me permettre de vous signifier un détail.
– Quoi ?
– Ahah ! Euh ben déjà moi les haricots euh… Les Truites ça mange pas d’petits pois vous voyez ? Ca serait plutôt du genre… aquatique, vous voyez ?
– … Hum. »
En réalité, elle n’était pas méchante cette Chèvre. Elle Oeuvrait pour la Paix comme on dit. Laissons faire les choses, me disais-je.
Je commençais à me sentir sérieusement bien dans cette maison de Chèvre. Elle se dépatouillait pour me trouver quelque chose de comestible pour une Truite, me racontait des Légendes et ce genre de choses. C’était très bien en fait. Mon peuple me manquait un peu quand même, mais ça allait.
Un soir, la Chèvre ne revenait pas. La Truite commençait à s’inquiéter un peu. Puis elle décida de partir à sa recherche, voir sa rencontre. Elle la trouva près d’un arbre, un peuplier qui n’avait rien à faire là au milieu d’une forêt de non-peuplier. Mais de la Chèvre ne restait que la tête, ma léchée, la peau et les pattes. Un Gent de la Haute Gastronomie Autoritaire avait fait ici son affaire pour le dîner du soir.
La Truite se sentit faiblir. Cette Chèvre représentait des Rêves oubliés de paix et de tranquilité. De Cohabitation. Mais après tout, résidait d’autres espèces. Un peu brisée, la Truite partit lentement. Se laissant dériver jusqu’à rejoindre un ruisseau qui mènerait chez elle. Elle rentra, dépitée. Un moment elle y avait presque cru. Elle avait été bercée quelques jours.
Murmure
TRADITION TRAHISON
La place est pleine de la plupart des gens du peuple en train de déblatérer leurs platitudes quotidiennes. Soudain, le serpent sans fin de la procession s’insinue subtilement parmi la masse de la populace et s’avance jusqu’à ce qui est en vérité le centre de la cité. Moi, Cornok, je suis le cœur de ce cortège. Comme mon père et son père avant lui, j’ai milité pour la survie de nos idées, de nos envies, au risque d’y perdre la vie. Et le jour est arrivé où je dois amener mon agonie au paroxysme de ma philosophie.
Le soleil est au plus haut dans le ciel ; l’estrade, ce qu’il y a de plus haut sur cette butte naturelle. Tout le monde me verra, tout le monde m’entendra. Déjà, autour de moi, quelques mètres plus bas, les gens se sont arrêtés de discuter et m’observent passer avec les gardes de la cité. Je les entends murmurer… Non chanceux, mes aïeux échouèrent dans leur tâche et ne purent que choir tandis que d’autres s’appropriaient la victoire. Je suis le dernier espoir de tous ces moutons noirs. Et c’est sous les hourras et les vivas des parias que je pose le pied sur le faîte de ma gloire.
Aussitôt, par je ne sais quel miracle, le silence se fait. Nul besoin que j’adresse un discours à tous ces gens, tous savent à quoi s’en tenir. Alors, sans perdre une seule seconde, je passe ma tête par l’ouverture et me mets en place. Mon compagnon désigné d’office pour ce voyage arrive après moi, entièrement vêtu de noir malgré la chaleur. Il est lui aussi acclamé par la foule, peut-être même plus que moi. Etrange…
Le grand voyage va commencer. On me retire mon capuchon qui jusque là avait voilé ma face afin que tous ici bas puissent voir et admirer que tout s’est effacé au fond de mes orbites vides, énucléés… le dernier supplice que j’aie eu à subir, le dernier que je subirai jamais. Car mon corps ne m’appartient désormais plus. Je l’ai offert au peuple, je l’ai offert à mon dieu, comme mon père et son père avant lui. Certains l’ont rejeté, malgré mon ire : ils s’en mordront les doigts dans les années à venir. Moi je suis sauvé, comme tous ceux qui m’ont suivi, et aujourd’hui, je suis ici pour leur montrer tout ce pourquoi ils ont oeuvré.
On me remet mon capuchon.
Mon corps se replie sur lui-même, mon esprit s’envole de lui-même. Je m’en vais, je suis libre. Mon dernier véhicule fend l’air, rejetant de part et d’autre ce poison que nous respirons et qui nous relie à nos mortelles existences, puis il traverse la première couche, la plus tendre, et s’enfonce plus avant dans les entrailles du monde. Il fait chaud, il fait très chaud. C’est ce brûlant liquide écarlate qui s’échappe et qui m’asperge malgré mon capuchon. Chacun de ces flots s’abat tel une flèche sur ma peau, autant de fléaux qui me m’apportent les pires maux. Mais je tiens bon, et ma bouche reste désespérément close. Je suis le seul de tous ces agneaux à atteindre un niveau d’existence plus élevé, et je le paie, même si je dois pour cela m’enfouir dans une autre contrée.
Soudainement, je subis un soubresaut… Mon véhicule à ce moment a rencontré quelque chose de plus résistant. Le centre, déjà ? Oui, c’est lui, le voilà.
Le centre est dépassé, le dernier obstacle est contré. Mon véhicule prend de la vitesse et n’a de cesse d’accomplir cette prouesse. Mon compagnon doit commencer à s’émouvoir, je n’ai pas besoin de le voir pour le savoir. Il sait qu’il m’a conduit à bon port, que je suis désormais complètement livré à mon sort, et qu’il peut s’en retourner d’où il vient, conscient de bien avoir maintenu le lien. De mon côté, je sens la dernière étape de mon avancée s’achever par une chute qui m’amène au trépas. Mon corps ne le ressent pas, c’est donc que ma conscience s’en est échappée.
J’atterris dans un monde moins agréable, peu appréciable, inacceptable. Et presque aussitôt une force incommensurable m’enlève, m’amenant constamment plus haut. Des morceaux d’images commencent à défiler. Une parcelle de ma vie mortelle, comme il est dit dans toutes les prophéties ? Non… C’est la place, c’est le peuple… Ils se repaissent du spectacle.