Archives des textes de la quarante-quatrième joute.

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Thème : C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit

(note de Cosma : pas retrouvé l’article principal donc pas plus de precision)

Les textes :

Sordon

L’homme affronte ce regard lourd qui accable tout son être.
Une sinistre présence sourde des lieux.
D’une sombre silhouette sise sur un monstrueux trône d’ossements émane une écrasante pression qui oppresse la pathétique créature.
L’espace laissé au haut de l’escalier qui parachève la majestueuse ossature des lieux contient le sinistre assemblage d’os et de tendons qui sert d’écrin au monarque millénaire.
La sensation de mort, instaurée par la crasse et la poussière centenaire est aggravée par les lamentables lambeaux de lourdes draperies, jadis bordeaux et lie mais désormais noircis de suie et de moisissures, qui tapisses murs et galeries

Un imperceptible mouvement fixe les orbites vides de l’ancien monarque sur cet être de chair et de sang qui se tient devant lui.
Tandis que la misérable créature manque de passer de vie à trépas tant sa peur étreint ses entrailles, un cliquetis retenti et résonne lorsque le bracelet d’or orné, dérangé pour la première fois depuis des siècles se repositionne sur le radius d’un blanc laiteux, rendu presque lunaire par la luminescence spectrales de torches qui ponctue l’obscurité de quelques flaques de lumières tremblotantes.
Ici et là, entre de gigantesques colonnes qui soutiennent le haut plafond de la nef gothique les restes des richesses du temps jadis renvoient quelques éclats mystérieux qui subliment l’ambiance morbide.

Le bras décharné du monarque, se tient désormais à l’horizontale, pointé droit devant lui.
Sans qu’un seul mot ne soit prononcé, lentement mais inexorablement, des créatures sortent des ombres et s’amassent derrière l’homme.
Ce dernier, pétrifié, se remémore les circonstances qui l’ont poussé à se trouver en ces lieux en cet instant.

Hiver 917 CR [calendrier du renouveau] – Quelque part dans les montagnes Irganes

L’homme nommé Rictus par ses compagnons tente de conserver un semblant d’espoir.
Affichant la mine qui lui valut son surnom, le sergent pose un pied devant l’autre.
Le cheminement est difficile dans cette neige qui colle aux jambes.
Quand ce n’est pas un brouillard à vous geler les os, c’est un blizzard mordant qui vous assaille et quand, miracle, les éléments cessent de se déchainer, la luminosité réverbérée par la neige immaculée vous brule la rétine.
Les quelques rares lames de granites et d’ardoise qui saillent de la neige ne servent qu’à vous empêtrer les pieds où finir de déchirer ce que la tempête n’avait pas lacéré.
A ses côté, le jeunot progresse péniblement. Sa blessure s’aggrave. La seule raison pour laquelle la gangrène ne s’est pas encore établie, est que le gel des chaires meurtries empêche la pourriture de prendre. Son bras est ruiné, Rictus le sait bien, mais il se garde bien de faire le moindre commentaire.
Le jeunot n’est pas stupide, mais il a décidé consciemment de s’aveugler et de garder ce fol espoir que peut-être tout s’arrangera.
Depuis l’escarmouche, surtout depuis la mort du médecin du bataillon, une atmosphère morose flotte parmi les hommes. Le sergent en est bien trop conscient pour prononcer quelque parole susceptible de plomber un tant soit peu plus l’ambiance.
Cela fait une semaine que les cinquante hommes pataugent dans une neige de plus en plus épaisse. Avec la peur de perdre leur avance sur les éclaireurs impériaux comme seule motivation pour continuer.

Sans être désespérée, la situation n’est pas non plus des plus enviables. Isolés derrière les lignes ennemies, à environ deux-cent kilomètres du front, traqués par la garnison locale, le bataillon poursuit l’objectif chimérique de retrouver les vestiges de l’ancienne civilisation.
Tentative désespérée de l’état-major républicain pour renverser le cours de la guerre contre l’empire d’orient.
La trouille au ventre, privé de médecins et de ravitaillements, le lieutenant compte désormais sur les éléments déchainés et l’improbabilité de leur cheminement pour échapper à l’ennemi.
Le seul relâchement de tension s’est produit lors du franchissement du premier col, trop altitudinal pour les biplans impériaux. Toutefois ils ne sont que trop conscient de la présence de leurs poursuivants.

Profitant d’une relative accalmie et d’un renfoncement dans les parois de roc gelé, le Lieutenant, Casimir Ibrahimovick, ordonne une halte.
La force de l’habitude prenant le pas sur la morosité ambiante, le bivouac est rapidement établi. Ibrahimovick organise promptement la garde puis convoque ses sergents.
Il leur expose la situation à venir.
Au fil de l’énoncé, les mines moroses affichées par les briscards, virent au faciès crispés.
Le prochain col s’annonce particulièrement rude, impraticable pour les traineaux. Ce qui implique de se séparer de tout équipement non-indispensable.
A savoir : Armes, munition, tentes lourdes, radio, en fait quasiment tout ce qui la troupe possède. Seule la nourriture, le gaz et quelques armes légères seront conservées.
Coincée en territoire ennemis, privé de la plupart de ses ressources dans un climat hautement hostile, la vie des soldats va devenir vraiment rude.
Le lieutenant conclut en donnant l’ordre à ses sergents d’inventer une histoire de contact radio avec l’état-major susceptible de soutenir le moral des troupes.

Rictus et le sergent Alex déballent la radio. Pendant qu’Alex s’échine avec la dynamo, Rictus s’affaire sur les boutons.
Evidemment, au sein même de la tempête et à grande distance, il serait chimérique d’essayer de joindre les troupes alliées, mais tant qu’à faire semblant, autant intercepter une communication impériale.
Toutefois, des ondes, seul le bruit blanc et de l’environnement, seul le bruit du blanc ne se font entendre.
Tout en simulant un décodage, il tente de converser avec un Alex essoufflé, mais impossible de communiquer au milieu des rafales de vent chargées de plus en plus de rasoirs de glace.

Hiver 917 CR – Quelque part sous le plateau d’Empirion.

Un abime de ténèbres infinies, omniprésentes et oppressantes. La conscience immergée flotte et s’égare. Il n’y a pas de notion de temps en ces lieux.
Toutefois, la conscience existe et s’auto définit : « Je suis_ »
Avec l’existence, revient la souffrance : Une ligne infinie d’une nitescente insoutenable et cependant toute aussi obscure que son environnement.
Faute de pouvoir faire autre chose, la conscience observe cette souffrance, la fixe intensément, s’y accroche de toute son existence et l’absorbe.
Inexplicablement, son regard semble se porter depuis un « ailleurs », externe aux ténèbres environnantes.
Pourtant, sa vision fait partie de ces ténèbres, non, l’être EST les ténèbres et le trait en fusion son agonie.
Une sphère immatérielle, d’un éclat semblable à celui de l’axe, parcourt ce dernier. Parfaitement silencieuse la géométrie nouvelle induit le mouvement. Au même moment, un son lancinant, pur, omniprésent et insondable nait de l’environnement.
La sphère atteint l’extrémité de l’infinité. Elle y rebondi, toujours aussi silencieuse, glissant tout en propageant des ondes de souffrances.
La conscience s’affermit, se baigne dans le supplice infligé par la sphère, vibre de toute son existence en résonance au son et aux ondes.
Elle suit du regard l’avance de la sphère. Celle-ci provoque une cascade d’évènement au sein de l’entité qui désormais existe en tant que : « Moi. »
Le moi est désormais capable de se dissocier du néant, porté par l’indéfinissable souffrance.
La sphère atteint à nouveau l’extrémité de l’infini, rebondit pour repartir d’où elle vient.
L’entité glisse.
Elle tente de se raccrocher à la sphère.
Plus elle se démène, plus le néant se délite. Elle tombe, ailleurs. Dérive au sein de sa propre conscience. Puis enfin, forgée à l’aune de sa propre souffrance, s’éveille.

L’obscurité règne autour de l’être.
Pas les ténèbres de l’autre lieu, la simple absence de lumière. Hébétée, la créature reste immobile repliée en elle-même. Elle se sent mal.
Pas la souffrance de l’autre temps, un simple mal de chair. Elle tente de vomir, mais rien ne se passe.
Un long moment, semblable à l’éternité lui est nécessaire pour s’ouvrir à ses sens. Ce n’est plus le néant qui l’entoure. Il fait noir, froid, le silence règne et pas un souffle d’air n’agite l’environnement. Toutefois, l’environnement existe et l’être en a conscience.
Avec cette conscience vient également la conscience de son propre corps et par la même, apparait également une sensation de perte terrible.
Agacée, elle ne parvient toutefois pas à mettre le doigt sur ce que cela peut bien être.
Et puis soudain, sans raison apparente, le souvenir du néant lui revient. Et avec la mémoire du néant, « tout » lui revient…

Alors elle hurle :

Un hurlement sinistre, l’incarnation même du désespoir.
Tout le pouvoir de l’être millénaire est infusé dans ce cri. Des lézardes se forment dans les parois de la grotte, tandis qu’une formidable énergie se propage le long du tissu de la réalité.

Hiver 917 CR – Montagnes Irgannes, milieu d’une paroi rocheuse.

Les hommes souffrent. Impossible d’avancer sur ces parois de granite avec les gants. Impossible également dans ce froid de conserver ses doigts sans les gants.
La montagne prend son tribut aux pathétiques créatures qui osent la braver.
Telle une déesse implacable, elle les toise de toute sa grandeur. Sa masse imposante se faisant ressentir malgré l’univers restreint à un cocon tissé de fils d’air glacé et de cristaux de glaces vibrionnants.
Le gel s’insinue partout. Il s’engouffre sous les vêtements à l’occasion d’une bourrasque traitresse. Il remonte le long de des membres depuis leurs extrémités glacées. Il cingle les visages et mord le moindre centimètre carré de peau non protégée.
Cela fait à peine deux heures que la troupe a entrepris l’escalade. L’impression ressentie par Rictus s’apparente pourtant bien plus à une éternité de souffrance qu’a une progression de quelques centaines de mètres à peine.
Le vieux sergent de toute la hauteur de son improbable optimisme trouve toutefois une bonne nouvelle :
Les conditions météo sont si exécrables que la zone de bivouac n’est déjà plus visible. Aucunes chances donc que les éclaireurs impériaux ne les repèrent. Ni aucune chance non plus qu’ils trouvent la cache d’équipement, dissimulée sous un épais manteau de neige.
Toutefois, il existe également une mauvaise nouvelle :
Les conditions météo sont exécrables.
L’enfer blanc se déchaine tout autour des hommes. Les corniches polies par les incessantes bourrasques seraient absolument impraticables sans les crampons. Privés depuis l’escarmouche de la plupart des piolets, les hommes du bataillon, encordés par cinq ou six, tentent de s’accrocher aux rares prises qu’ils trouvent.
L’escalade est rude. Les sensations anesthésiées par le gel ne permettent pas aux hommes de s’assurer des prises. Gênée par leurs épais vêtements la progression des soldats se fait millimètres par millimètres.

Privé de son bras droit, le jeunot peine.
Le bataillon n’abandonne personne, c’est la règle. Pourtant le lieutenant doit prendre une décision : Il est déjà quasiment impossible d’avancer pour un homme valide, alors un blessé n’a quasiment aucune chance de survivre à cette escalade.
Incapable de penser correctement dans ce froid, aux prises avec sa propre survie, Ibrahimovick ne parvient pas à résoudre son dilemme.
L’impulsion délivrante provient du principal concerné. Epuisé et conscient qu’il ne pourra jamais survivre au col, Le Jeunot propose de redescendre, de tenir le bivouac aussi longtemps que possible faces aux forces impériales. De les retarder aussi longtemps que possible pour laisser une chance aux autres de s’échapper.
L’idée plait au lieutenant. D’autant qu’un petit commando aurait une petite chance de pouvoir tirer profit des conditions climatique pour priver l’adversaire de l’avantage de leur nombre.
Rictus se porte volontaire pour accompagner son gars.
Après un bref conciliabule, lancé à force de cris à la face du vent, à plus de cents mètres au beau milieu d’une tempête, collé contre une paroi de pierre gelée toute l’escouade de Rictus prend le chemin du retour.

Malgré le rendez-vous fixé de l’autre côté des montagnes, personne n’est dupe : Rictus et ses gars vont au-devant de la mort…
C’est dans un silence morose, entrecoupé des gémissements du vent qu’Ibrahimovick et ses hommes reprennent l’ascension.
Grace au rappel, Rictus et son détachement atteigne relativement rapidement le pied de la falaise. Ils entreprennent de rejoindre la zone du bivouac.

La secousse les fait chanceler.
Tout autour d’eux, s’abattent blocs de glaces, neige et pierres descellées.
Trop occupé à s’abriter contre la paroi comme ils le peuvent, ils n’ont guère loisirs de s’inquiéter pour leurs camarades restés là-haut, accrochés à la falaise mouvante.
Ebranlé par l’évènement Rictus ne réalise pas tout de suite la présence de l’avalanche sur le versant opposé de la vallée. C’est uniquement lorsque le Jeunot crie : « courrez ! » qu’il prend conscience de la masse de neige et de glace qui se précipite à leur rencontre à toute vitesse. Oubliant absolument toutes ses responsabilités et ses hommes, il décanille pathétiquement usant de toutes ses forces, luttant contre l’épaisse couche de neige qui le fait trébucher.
A une petite centaine de mètres devant lui, l’affleurement rocheux qui masquait leur ancien bivouac le contemple d’un air narquois, semblant lui susurrer à l’oreille : « C’est trop tard ! Tu ne vas pas y arriver mon gars ! » Redoublant d’effort il fend la neige en direction du relatif abri que la roche semble lui refuser. Rapidement, ses hommes, aidés par sa trace, le rejoignent. Et miraculeusement, quelques secondes avant que s’abatte la déferlante, le petit groupe trouve refuge derrière le granite qui désormais fait rempart à la neige tonitruante.
Priant pour que l’avalanche ne surpasse pas l’éperon, Rictus et ses hommes se blottissent au si loin que possible du flux déferlant.
Lorsque le calme retombe, les oreilles assourdies, Rictus se demande quel peut bien être ce rythme effréné qui lui emplit l’esprit. Il lui faut quelques secondes pour réaliser que c’est son propre battement de cœur. Soudainement privé de l’adrénaline, il s’effondre, épuisé, contre le granite glacé. Lorsqu’il rouvre les yeux, le lieu du campement est transfiguré.

La coulée recouvre la plupart de la zone. Une grande crevasse s’ouvre désormais au fond de l’enclave. Imposant sa présence béante aux petits humains qui remercient tous leurs dieux et même les autres pour leur survie.
Harassé, le sergent reprend ses esprits. S’ils ne veulent pas mourir de froids, ils doivent bouger ou s’abriter. Dans l’immédiat les tentes et le matériel étant toujours ensevelis, heureusement à l’écart de la coulée, Rictus ordonne à son peloton de s’abriter dans la crevasse. Celle-ci est en effet suffisamment grande pour accueillir une dizaine d’hommes.
A l’intérieur, la chaleur ne remonte pas, mais l’absence de vent est un réel soulagement.

Hiver 917 CR – Quelque part sous le plateau d’Empirion.

Les derniers échos du cri se répercutent au loin puis s’estompent laissant le silence reprendre possession des lieux.
La solitude assaille le monarque millénaire, lui tord les entrailles. Le poids de l’éternité s’abat sur ses épaules et l’écrase. Ni la peur ou la tristesse ne l’atteigne, c’est un désespoir indescriptible qui l’étreint.
Assis sur son trône d’ossement, il se souvient :
Il avait tout : Richesses, puissance et savoir.
Tout ce qu’il était humainement possible de posséder était en sa possession.
Au fil de son existence de mortel, emporté par son insatiable soif de savoir et de pouvoir, l’homme était devenu un dieu.
Issus d’une famille aristocratique il avait eu accès aux meilleures écoles. Sa fierté personnelle l’empêchant d’être moins que le meilleur, il enchainait études, entrainement physique et réflexions socio-philosophiques. Tout ce qui pouvait le rendre meilleur était consumé par sa faim dévorante.
Très rapidement, il était devenu la coqueluche des clubs les plus prisés.
Invité de marque pour de nombreux événement, il s’était tissé un réseau de relation des plus remarquables.
Afin d’assoir sa position et son influence sur les hautes sphères de l’empire, il prit pour épouse l’héritière d’une famille rivale riche et puissante.
Très vite, grâce à ses talents de stratège et de manipulateur, il obtint le trône avec la bénédiction de toute la nomenklatura.
Une fois son autorité assurée, toujours en manœuvrant subtilement ses pairs et grâce au pouvoir économique de tout Empirion, il s’était attelé au plus vaste programme de recherches de toute l’histoire de l’humanité. S’édifiant au rôle de référence pour toutes les sciences appliquées en plus d’être le roi.
Les années passant, alors que ses connaissances de l’univers s’approfondissaient, au début très subtilement puis de plus en plus insidieusement sa compréhension des humains s’étiolait. Et plus elle s’amenuisait, moins il ressentait le besoin d’en comprendre la raison.
A soixante-neuf ans ses connaissances sur le monde physique étaient telles qu’il parvint à l’aide d’insaisissables procédés à retrouver un corps jeune et bien portant, aveugle aux jalousies que cela suscitait. Dans le but de maintenir le décorum et afin de conserver une emprise sur le monde des hommes, il se remaria alors avec une jeune femme intelligente et influente. Il appréciait son intelligence qui lui permettait de partager avec elle ses grandes envolées philosophiques.
Malgré la philanthropie que ses longues séances de réflexion et de philosophie l’avaient poussé à adopter envers la population, meilleur moyen de la conserver heureuse et docile et donc de conserver sa position, plus il gagnait en puissance personnelle, plus il s’éloignait des réalités de la chair et des besoins fondamentaux des vivants.
C’est à l’âge de cent ans, qu’eut lieu sa plus grande réussite :
Il était enfin parvenu à libérer son esprit des contraintes de son corps, à l’ancrer dans la réalité même de l’univers. Il ne gardait désormais plus qu’un lien avec son corps pour interagir sommairement avec ses anciens pairs.
Libérés de la surveillance de leur monarque dont la réalité divergeait de plus en plus de la leur, les membres de la nomenklatura complotaient et s’entre-déchiraient dans le but futile de récupérer quelques bribes du pouvoir sur le monde des hommes.
Ce qui eut pour conséquence directe : une dégradation rapide de l’appareil de gestion et des infrastructures de l’empire.
Le monarque ne s’en souciait guère. Ses besoins matériels ne subsistant plus que pour interagir avec le milieu du même plan d’existence.
Tandis que la révolte grondait parmi la population face à l’oppression grandissante des sphères de pouvoir, l’être désincarné qu’était devenu le monarque engrangeait une quantité incommensurable de connaissance sur les fondements de l’univers tout en perdant peu à peu sa capacité de raisonnement philosophique.
En quelques décennies, les guerres incessantes entre les grandes familles, les états voisins et la population civile avaient dévasté le monde des hommes.
Les armes construites à l’aide des fragments de savoir légués par le monarque consumaient le monde.
Désormais sa femme ne s’occupait plus que d’une coquille de chair vide pour le seul pouvoir que cette position lui confiait. Les quelques rares édits ou conseils qu’il proférait ne l’était que sur demande directe et bien souvent abscons et déconnectés de la réalité matérielle.
Décimée par le ravage de la planète, l’humanité retombait lentement dans un moyen-âge obscurantiste et semi-technologiste subsistant tant mal que bien.
Un demi-siècle plus tard, les derniers gouvernants des ruines du monde des hommes, la femme de l’empereur en fin de vie comprise cherchèrent un bouc-émissaire pour la débâcle que vivait l’humanité, souhaitant futilement se dédouaner aux yeux de la postérité.
Chargeant cyniquement l’être dont la seule faute avait été d’abandonner l’humanité à sa propre stupidité de tous les maux du monde. Ils le sacrèrent roi des ossements, puis le scellèrent dans une crypte profondément enfouie sous les montagnes, assis sur un trône bâti avec les ossement des défunts. Censé représenter les maux et tords qu’on lui reprochait l’artefact immonde accompagnerait désormais à jamais l’être immortel dont la chair disparaissait morceau après morceau.
Ils le condamnèrent à l’oubli et à sa seule solitude.

Il lui fallut longtemps pour réaliser qu’un changement de condition avait occouru dans le monde matériel. Mais trop absorbé par les arcanes de l’univers il n’en avait cure.
Toutefois, les décennies s’écoulant, ses connaissances de l’univers approchant de l’absoluité, il se mit soudain à ressentir un manque.
Une émotion insidieuse commençait à ronger ses pensées. Tel un cancer pour cet être qui n’était plus que réflexion et esprit, la solitude se mit à le détruire.
Désormais omniscient, l’être ressentait le besoin primal de continuer à évoluer. Mais il avait atteint la limite de son propre développement. Il prenait conscience en ce moment seulement de la perte qu’il s’était infligé en se détachant des autres existences.
Son égoïsme puéril orienté vers son seul but de connaissance l’avais privé de la seule et unique chose qui pouvais désormais l’emplir et le satisfaire :
Les émotions telles que l’amour, la peur, la colère, la joie et toutes les autres, disparues à jamais. Consumées par la solitude et le désespoir, seul réalité encore à sa portée.
Nulle relation désormais ne lui était permise. Oublié dans une crypte obscure du monde matériel et seul à son niveau d’existences.
La flammèche fugace qu’était la solitude à son apparition était désormais un incendie qui le consumait tout entier. Un brasier qui effaçait son égo du plan de l’existence. Le néant étant le seul refuge que l’entité avait trouvé pour échapper à l’horreur de la souffrance innommable qui déchirait son âme.

Dans le présent, l’entité prenais conscience que sa solitude n’était pas née le jour de son sacrement mais bel et bien au tout début de son existences tandis que, jeune aristocrate, il se démarquait des « autres » en s’efforçant de leur être supérieur en tout.
Dans un réflexe primal, issus de son existences de mortel, une larme formée de condensation s’échappe de l’orbite vide d’un crâne oublié de tous, dans une crypte obscure dissimulée sous un haut plateau de montagne portant le nom d’: « Empirion » .

Une question toutefois restait en suspens : Pourquoi avait-il été régénéré du néant ?
Pour la première fois depuis des millénaires l’être n’avais pas de réponse. S’accrochant à ce maigre espoir, il se met à sonder son environnement.

Hiver 917 CR – Une crevasse quelque part dans les montagnes Irgannes.

Rictus estime qu’ils disposent du reste de la journée et de la nuit avant l’arrivée des premiers éclaireurs impériaux.
Mettant à profit ce répit, le petit détachement, composé de six hommes, commence à s’organiser.
Dans un premier temps, ils construisent un abri de neige et de glace au-dessus de la cache de matériel pour pouvoir le dégager à l’abri de la tempête.
Puis tandis qu’une équipe creuse pour récupérer le matériel, une autre explore la crevasse. Correctement dissimulée, cette dernière pourrait bien leur offrir un abri le temps de laisser passer les impériaux.
Ce qui s’apparentait au premier abord à une simple béance dans le roc, s’étend en réalité sur plusieurs centaines de mètres dans la montagne. Assurés d’avoir assez d’air, les hommes de Rictus s’installent sous la roche. Grace à un mur de neige habilement placé devant l’entrée de la crevasse, la lumière des réchauds ne filtre pas à l’extérieur. Ils parviennent à l’aide de cloisons de neige à se chauffer un petit volume d’air. S’offrant par la même le summum du confort dont ils ont disposé depuis longtemps.

A l’extérieur, le sergent explore les environs immédiats. Le terrain alentour se prêtera bien à une embuscade et sous condition que le temps se dégage devrais leur offrir une vue bien dégagée pour repérer les éclaireurs impériaux. Satisfait, il dresse une carte sommaire qu’il présente à ses hommes.
Dessus il a indiqué : position de vigie, emplacement pour tireurs embusqués, voies de replis et tout ce qu’une stratégie de guérilla de montagne peut nécessiter.
Confiant dans leur chance de succès le petit détachement creuse quelques tranchées afin de pouvoir de se déplacer efficacement, dissimulés dans l’épaisseur de neige laissée par la coulée.
Misant sur le fait que les impériaux ne s’infligerait pas une marche de nuit en ces contrées hostiles et glaciales, Rictus ordonne à ses homme de profiter pleinement de la nuit pour se reposer. Personne ne prend de tours de garde.
L’absence de mauvaise surprise jusque à l’aurore lui donne raison. Reposés et réchauffé pour la première fois depuis des semaines, le moral est plutôt haut.
Néanmoins, l’angoisse de l’attente ne les épargne pas. C’est les tripes nouées que ses gars prennent positions.

Rictus reste malgré tout confiant.
Le temps est plutôt favorable pour une fois, sans neige pour boucher la vue mais tout de même couvert avec une très légère brume qui dissimulera efficacement ses gars immobiles sans pourtant pouvoir masquer les mouvements ennemis. Priant pour que la météo se maintienne, Il attend.
Les heures passant sans que rien ne se passe, il commence à croire que les troupes impériales ont décidé d’abandonner la poursuite. Malheureusement pour lui, aux alentours de dix heures, sur la crête du col qu’ils avaient franchi pour parvenir dans cette vallée, une silhouette se découpe.
Le signal, transmit aussi discrètement que possible à l’aide d’une petite chute de neige depuis une vigie alerte tous ses soldats. Plaqués au sol afin de ne pas se faire repérer ils regardent l’impérial dévaler la pente rapidement.
Des skis ! Exactement ce dont le bataillon aurait eu besoin pour ne pas souffrir ces dernières semaines.
Originalement le plan prévoyait d’en dérober avant l’ascension des contreforts, toutefois, l’escarmouche ne leur en avait pas laissé l’occasion.
Étonné qu’ils aient maintenu leur avance sur les impériaux malgré leur manque d’équipement, Rictus suppose que les impériaux n’en avais pas non plus sur place.
Après courte réflexion il conclut qu’en effet il est inutile pour une garnison d’arrière-garde de patrouiller une chaine de montagne profondément située en terres alliées. Probablement que les impériaux se sont également tapé le chemin à pied avant l’arrivée de renfort correctement équipés.
Priant pour que l’éclaireur ait la mauvaise idée de continuer plus avant son chemin avant l’arrivée de l’avant-garde au sommet du col, le sergent estime la trajectoire de l’éclaireur et se déplace furtivement à l’aide d’une des tranchées dans le but d’intercepter l’impérial sans tirer de coups de feu.
Pour la trace en revanche il ne pourra rien faire, désavantage d’une météo plus clémente.
Il a une pensée rapide pour les gars d’ Ibrahimovick, leur souhaitant de s’être tiré sans encombre du séisme.
Manifestement, l’éclaireur ne s’attend pas à une embuscade puisque il continue son chemin sans plus attendre.
Rictus en affiche un :
L’éclaireur vient droit sur lui. A la vitesse à laquelle il progresse, le risque que le gros des troupes n’apparaisse avant qu’il le neutralise est quasiment nul.
Surpris par le brusque vide de la tranchée qui s’ouvre dix mètres devant lui, l’impérial se met en alerte. Mais pas avant que le sergent ne lui ait décoche un morceau de glace d’un tir de fronde magnifiquement placé. Remerciant sa brillante idée de s’entrainer quelques heures la veille à cette méthode archaïque et donc abandonnée de se battre, Le vieux sergent se précipite hors de la tranchées, abat son poing sur le visage ensanglanté de l’homme hébété et l’assomme.
Le combat ne dure que quelques secondes. Malgré le silence ambiant, le sergent ressent la suspension de respiration de ses hommes. Promptement il tire l’éclaireur dans la tranchée, recouvre le rouge du sang avec de la neige et retourne se cacher pour l’attente suivante. Non sans en profiter pour achever en silence l’éclaireur et lui prélever ses skis.
Malheureusement leur bonne étoile ne pouvait pas durer indéfiniment.
Le deuxième éclaireur qui apparait une dizaine de minute plus tard est alerté par l’arrêt brusque de la trace de son compagnon. Il lance une fusée rouge depuis le haut du col avant de repartir en arrière.
Une vingtaine de minutes plus tard, c’est tout un bataillon qui prend position sur la crête du col. Rictus prie pour qu’ils n’aient pas de tireurs d’élites avec eux. Le col les surplombant à une distance d’environ 800 mètres, un sniper équipé d’un bon fusil ferait un carnage.
Un simple soldat équipé matériel standard ne représenterait en revanche pas trop de risque au-dessus de 300 mètres, distance à laquelle ce serait ses gars qui disposeraient d’une position de surplomb.
Rictus laisse échapper un petit soupir de soulagement. Tous les soldats ennemis s’engagent dans la descente. Il suppose que les bons tireurs doivent tous être mobilisés au front pour couvrir les no-man’s land entre les tranchées.
Dissimulés derrière leurs abris de neige et de glace, les gras de Rictus laissent s’approcher à découvert les impériaux. L’honneur d’ouvrir le bal revient au vieux sergent. Il attend patiemment que le premier ennemi s’approche à moins de cinquante mètres pour ouvrir le feu.
Malgré l’état d’alerte, le bataillon impérial est pris au dépourvus. Les gars de Rictus abattent une bonne quinzaine d’impériaux avant qu’un sergent n’ordonne le repli.
Quelques soldats toujours dans la descente tentent bien de riposter mais les tirs totalement imprécis n’inquiètent que très peu les retranchés.
Le moral de Rictus remonte d’un bon cran. Ils disposent d’une bonne position, que l’ennemi ne pourra pas contourner à moins de franchir un autre col depuis une vallée adjacente, ce qui prendrait au moins trois jours.
De plus, le bataillon adverse semble ébranlé. Ils ne s’attendaient probablement pas à une embuscade de la part d’une troupe ennemie sensément désespérée et sur les rotules.
Si ce bataillon est seul ils pourraient bien gagner la confrontation malgré leur réel désavantage numérique.
Toutefois, la réalité le rattrape promptement. L’ennemi sonne la retraite puis L’empire prend position dans la descente du col.
Rictus jure pour lui-même. Cette attitude ne peut signifier qu’une chose : L’ennemi attend sous peu l’arrivée de renfort.
Laissant le Jeunot à la vigie, il fait rapidement le point avec ses gars. Ils conviennent de ne se replier sur les positions les plus élevées, proches du bivouac qu’en dernier recours. D’essayer de tenir jusqu’au soir puis de se murer dans la crevasse.
En espérant que les impériaux croient à une fuite nocturne au mépris des dangers de la montagne.
Qu’ils ne cherchent pas de cachette.
Plan qui dépend tout de même grandement de la présence de chute de neige durant la nuit. Gros coup de poker qu’ils tentent. Mais après tout cette dernière était quasiment tombée continuellement les deux dernières semaines. Elle serait bien vache de leur jour ce mauvais tour maintenant que sa présence ne serais plus une malédiction.
Evidement comme tout bon plan qui se respecte il n’a pas tenu plus de cinq secondes après le début de la vraie confrontation…
Un autre bataillon rejoint le premier, puis un deuxième, puis un troisième. Le vieux sergent jure. Ce n’est pas quelques garnisons locales qui sont à leurs trousses. Mais bel et bien toute une foutue compagnie !
Quelqu’un là-bas son cul posé bien au chaud dans un bureau devais vraiment leur en vouloir.
Finalement, peut-être que le plan désespéré de l’Etat-major Allié est bel et bien plus qu’un espoir chimérique. Sinon pourquoi l’empire aurait-il pris la peine d’envoyer toute une compagnie se geler le cul dans des montagnes d’arrière-pays ?
Evidemment, qui dit compagnie dit tireurs d’élites… Et de toute façon qu’auraient-ils bien pu faire à dix contre un demi-millier ?
Le sergent beugle à ses gars de décaniller promptement. C’est sous une grêle de balle, que l’ennemi n’a même pas besoin d’ajuster, qu’ils se replient vers la crevasse.
Malgré les tranchées, Jürgen y laisse sa peau.

Hiver 917 CR – Quelque part sous le plateau d’Empirion.

Assez rapidement la présence d’esprit inférieur à proximité s’impose. Mais cette information triviale est vite oubliée. Sondant les abimes de l’univers, le vieux monarque cherche la cause de son réveil.
Mais rien, pas même la fusion improbables de deux quasar à des milliards d’années-lumière des restes de son corps n’explique la situation.
Un peu agacé de ne pas trouver de réponse, mais en même temps stimulé par ce nouveau mystère, l’être prend de nouveau conscience de la présence d’humain quelque part au-dessus de lui.
Leurs esprits faibles sont soumis à un stress intense. Un événement traumatisant semble les déstabiliser. Sa curiosité piquée, il prend la peine de les observer plus attentivement. Trois groupes se distinguent. Allant du plus petit et stressé à un relativement conséquent plus ennuyé que réellement perturbé.
Ce dernier, encore relativement loin semble pourchasser une proie. Après une brève analyse, le monarque est surpris par l’équipement en leur possession. Majoritairement fait de bois et de cuir, ils ne transportent que de très rares objets électriques. L’humanité semble avoir sérieusement régressé durant son absence.
La cinquantaine d’homme qui forme le second groupe sont tous épuisés. Ils viennent passer une nuit au froid après avoir franchi une paroi rocheuse au mépris du froid et de la tempête. Ébranlé par la caresse fugace de la mort qu’ils ont ressentis lors du séisme qui les a ballottés au bout de leurs cordes pendu au beau milieu d’une paroi de granite.
Par chance pour eux. Leur accroches ont tenu bon. Ils ne déplorent qu’une perte de matériel minime, mais tout de même problématique. Seule leur foi dans la mission leur permet encore d’avancer.
Le dernier groupe, tapis dans la neige semble attendre la mort.
Histoire de se divertir quelques instants de l’agacement provoqué par l’absence de succès dans sa quête de réponse, l’entité prend le temps d’observer plus attentivement les humains qui se démènent au-dessus de lui.
Il observe le sergent Rictus et ses hommes se replier dans l’étroite fissure de la montagne, poursuivis par les impériaux. Il les voit s’enfoncer de plus en plus profondément sous la montagne talonnés par un adversaire implacable bien décidé à leur faire la peau. Un à un il contemple les membres de l’escouade tomber sous le feu de l’ennemi, non sans pour autant en avoir emporté au moins une dizaine chacun avant de succomber.
Il observe le lieutenant Casimir Ibrahimovick s’approcher des ruines de son ancien empire, ignorant qu’il ne va qu’au-devant de son propre désespoir. En effet, il ne subsiste guère en termes d’héritage que quelques bouts de bétons maculés de rouille et d’antiques objet depuis longtemps cironné à tel point que le moindre contact les change en poussière.
Il prend le temps de contempler le petit groupe d’homme s’abandonner au désespoir.
Il reporte son attention sur les deux derniers survivants du plus petit des groupes : Un vieux soldat âgé qui aide un jeune blessé à progresser dans le noir. Ils ont perdu leur lampe un peu plus tôt ce qui a l’avantage toutefois de les dissimuler à leurs poursuivants. Ces derniers retardés par l’éboulement de la galerie consécutive à l’utilisation d’une grenade par le vieux sergent s’affairent à déblayer la roche pour s’assurer du trépas de leur proie.
L’acte du vieux sergent, consistant à s’enterrer vivant sous plusieurs centaines de mètres de roche qui pourrait sembler stupide au premier abord n’était pas motivé par le désespoir, mais bel et bien par une décision rationnelle :
Un instant plus tôt un léger courant d’air avait attiré l’attention du vieux briscard, preuve que la galerie débouche bel et bien quelque part aussi improbable que cela puisse paraitre. Il espère simplement maintenant que l’espace entre les deux parois ne s’amenuise pas trop pour leur laisser le passage. Bien mal lui en prend. Bien plus corpulent que l’adolescent qui l’accompagne, il finit par ne plus pouvoir avancer au contraire du Jeunot.
Il lui abandonne sac, vivres et munition. Ne conservant que le strict nécessaire pour un dernier barouf d’honneur. Il ordonne au jeune d’avancer. Lui dit qu’il a encore une chance de s’en tirer. De fuir les montagnes. De faire soigner son bras et de vivre une vie heureuse avec une bonne épouse. Qu’il retiendra les impériaux aussi longtemps que possible. Qu’il leur fera vivre un « putain d’enfer » avant de clamser. Après tout le vieux Rictus n’est pas si facile à trucider.
Armé de son seul désespoir, il se tapit dans un renfoncement et attend.
L’impression qu’il laisse aux impériaux ressemble bel et bien aux portes de l’enfer. Contre toute logique, il en trucide plus d’une quarantaine avant qu’excédé, un lieutenant impérial ordonne d’incendier fissa cette « foutue fissure ». Délogé de son abri, une grenade dans chaque main le vieux briscard rend un dernier souffle tonitruant qui emporte six impériaux supplémentaires. Condamnant par la même l’étroit boyau.
Relativement indifférent à l’extinction de tant de vie, un petit détail attire tout de même l’attention du monarque :
Dans son esprit, tel un mantra, le Jeunot se répète : « Oh seigneur d’Empirion, toi qui t’éleva au-dessus des mortels, toi seigneur tout puissant, prend en pitié tes enfants et délivre nous de l’affliction. »

La prière adressée de façon si fervente semble entrer en résonance avec son propre être.
Alors il comprend.
Ce n’est pas dans les limbes de l’éternité ou de l’univers qu’était dissimulé le secret de son réveil. Mais bel et bien dans l’insignifiance de l’esprit enfiévré d’un jeune homme qui s’accroche à tout ce qui lui reste. A savoir sa foi dans une antique prière que lui récitait sa grand-mère, accompagnée d’une histoire sur les mythiques origines de leur famille.
Au bord de la folie, privée de tous ses compagnons, dans le noir, une douleur de plus en plus indescriptible lui déchirant le bras au fur et à mesures que les engelures qui anesthésiaient sa blessure laissent place à la pourriture, le jeune homme progresse lentement mais surement vers cette présence qui semble l’appeler. Cette présence qui l’a empêché en dépit du bon sens de céder totalement à l’abandon de sa raison.
L’antique monarque réalise alors, que sur le plan matériel, ce n’est pas un hasard si cette voie existe dans la roche. Ce que parcourt péniblement le Jeunot n’est pas un caprice d’une nature imprévisible, mais bel et bien les vestiges de l’antique accès à sa crypte.
A cette révélation, se mêle une chose étonnante. Une sensation que cet esprit tout puissant n’avait pas ressentie depuis une éternité.
L’appréhension ?
Son étonnement ébranle à nouveau le tissu de la réalité. Tandis que des torches spectrales s’embrasent dans la crypte, une nouvelle secousse, plus faible que la précédente toutefois, ébranle le monde des hommes.

Hiver 917 CR – Quelque part sous le plateau d’Empirion – crypte

Abandonné, seul le Jeunot continue d’avancer. Porté tant par l’ordre impérieux du vieux Rictus que par la conviction mystique que tout cela va s’arranger. Lorsque retenti la seconde secousse, il ne prête même pas attention à son vacillement. L’idée qu’il pourrait finir enseveli ne l’effleure même pas.
Il pénètre dans la salle mystérieusement éclairée l’esprit embrumé par la douleur. Dans un recoin de ses pensée, flotte le souvenir de mamie Victoria qui lui contait le mythe de la famille.
Il lui faut plusieurs secondes avant de réaliser que l’espace autours de lui est désormais dégagé. Qu’il se tient face à un escalier surplombé d’un monstrueux trône d’ossement sur lequel siège un squelette larmoyant.
Lorsque la conscience de son environnement lui parvient, quelque chose de primal s’empare de son corps.
Un frisson de peur lui remonte l’échine tandis que ses genoux cèdent son poids. La pression qui l’assaille alors que le regard vide se pose sur lui soulève des vagues de panique qui déferlent dans son âme. Cette chose ne peut être. Un concentré de malheur et de ténèbres semble s’écouler de la créature qui trône en ces lieux.
Malgré l’impossibilité de ce fait, le squelette lève le bras. Un bracelet dérangé, cliquette sur les ossement blanchis du monarque antique.
Des ombres entre les colonnes sortent plusieurs personnes. Toutes portent le visage d’une personne qui est cher aux yeux du jeune homme. Elles se rassemblent derrière lui, puis tendrement l’allongent avant de soigner son bras meurtris.
L’esprit totalement dépassé par les événements le Jeunot s’évanouit.

L’appréhension du monarque se change en désappointement. Il n’avait pas vraiment prévu que son descendant perde conscience. Le coup de l’illusion des proches pour rassurer n’était peut-être pas une bonne idée en fin de compte.
Il va devoir réapprendre beaucoup de chose à propos de la vie humaine semble-t-il. Il entreprend de soigner le bras meurtrit du jeune homme avant de se pencher sur son cas. Complètement perdu au sein de toutes ses émotions qui le transportent, il laisse échapper un rire, mi- fou, mi- joie. Pour la première fois depuis des millénaires, lui, l’omniscient dieu humain est totalement perdu. Mais pour la première fois depuis des millénaires, il n’est plus seul. Bien déterminé à saisir cette nouvelle chance qui lui est offerte d’être humain. Egalement déterminé a étudié cette idée folle que ses descendants ont envisagé :
Une société basée sur la responsabilité collective. Qui honni l’individualisme au profit d’un développement du bien commun. Un concept qui lui échappe.
Qui l’eut crût ? Née d’esprits inférieurs, un concept complètement étranger lui était révélé.

Bébel

Connecticut-1

C’était une énorme masse, un rocher aux arêtes saillantes qui filait à quatre kilomètres par seconde à travers le vide intersidéral. Par le hublot du Connecticut-1, le capitaine Hood regardait ce tueur silencieux qui aurait très bien pu désintégrer son vaisseau en un choc fatal.

  • Vous l’avez vu, James ?
    Le major Frank James ne répondit pas. Le vieux soldat qui tenait les commandes de l’appareil était tendu comme un câble d’atterrissage. Cela faisait bientôt cinq heures qu’il s’était installé au poste de pilotage et qu’il assurait le guidage de la frégate entre les deux planètes jumelles du Système Nébuleux.
    Hood prit ce silence pour une marque d’agacement (évidemment qu’il l’avait vu!), mais n’en prit pas ombrage. Cela faisait deux semaines que son escouade s’était réfugiée dans l’appareil et qu’elle tentait désespérément de rejoindre la Terre. Les nerfs de chacun avaient été particulièrement éprouvés depuis un an, et ces derniers jours avaient sans doute été les pires.

Hood ne dormait plus depuis trois jours. En tant que capitaine, il avait pris le commandement de l’escouade à la mort du Colonel Javitt. La survie de l’équipage pesait sur lui depuis bientôt trois cent cinquante heures. Cramponné aux barreaux d’une échelle pour ne pas dériver dans l’habitacle, il contemplait l’obscurité dans laquelle son vaisseau fonçait. A travers la nuit éternelle de l’espace, il revoyait la Terre, l’imaginait au loin, paisible, inaccessible.
L’escouade avait quitté la Planète Bleue un an plus tôt, engagée dans une mission de maintien de l’ordre bien plus loin, dans le système Atlantique.

C’est là que le quart de la population terrestre avait migré cinq cents ans plus tôt, sur cette planète identique à la Terre que les Hommes avaient mis plus de mille ans à découvrir.
Identique, pas vraiment, en fin de compte. Ce n’est qu’à la troisième génération de colons que les scientifiques s’étaient rendus à l’évidence : sur Athènes, on mourait plus, plus jeune que sur Terre. L’air était moins propice, les bestioles pullulaient, des tropiques partout en quelque sorte, malgré la température clémente. On manquait de métaux aussi, et l’industrialisation correcte de la planète avait vite paru utopique.

Tout le monde sur Terre plaignait ces colons aussi fermement piégés, mais aucun retour n’était techniquement possible. Aussi les Humains avaient engagé toutes leurs forces dans la bataille contre les maladies, les disettes et cette rage indicible qui les prenait tous à la pensée que cette planète-miracle s’avérait finalement moins accueillante que la vieille Terre essoufflée.
Un jour, des troubles avaient éclaté. Certains Athéniens se disaient abandonnés, voulaient rentrer, dans un mouvement rétro-migratoire insensé. D’autres au contraire s’estimaient bridés par les politiciens de la planète-mère, ils voulaient rompre les contacts, s’organiser seuls, une fois que les « Terriens » leur auraient fourni ce qu’ils demandaient, une exigence impossible à tenir.
Cela donnait lieu à des discussions féroces qui avaient fini par dégénérer. Les Athéniens fidèle, au début les plus nombreux, étaient cibles d’actes hostiles de plus en plus répétés, jusqu’à ce qu’ils décident de faire appel à des troupes de renfort de la Terre, pour suppléer les forces athéniennes dépassées. C’est dans ce contexte que le colonel Javitt et ses hommes avaient débarqué sur Athènes un an plus tôt.

Le capitaine Hood se rappelait sa grande surprise en découvrant la situation réelle sur la planète. Javitt et ses hommes étaient tombés dans un guêpier. Les rebelles athéniens étaient bien plus nombreux et organisés que ce à quoi il s’attendait. Très vite, il était apparu comme une évidence qu’ils ne pourraient jamais empêcher la révolte de triompher. Lorsque toute une planète se révolte contre vous, vous avez beau être les Humains de la Terre, les plus intrépides explorateurs et les plus organisés des colons, que pouvez-vous y faire ?

Les Terriens, dès le début, cinq cents ans plus tôt, avaient en tête de laisser à Athènes son autonomie, mais le projet prenait l’eau : ce que les Athéniens voulaient, à présent, c’était rentrer sur la planète-mère les armes à la main et se faire la place qu’il n’était plus possible de leur laisser.
Pris par les désertions, les traîtrises, l’hostilité générale d’une population qui dans l’ensemble n’avait jamais vu la Terre, Javitt et ses hommes avaient rempli avec honneur la mission qui leur avait été confiée, en laissant de côté la compassion qu’ils pouvaient légitimement éprouver pour les habitants de cette planète.
Et puis vint ce jour terrible où le colonel avait été tué, emporté par le flot invincible des rebelles. Hood et les quinze survivants de l’escouade n’avaient dû le salut qu’à la fuite, mais leur frégate avait été durement touchée par les tirs ennemis.

Cela faisait deux semaines que le Connecticut-1 filait dans l’espace au tiers de sa puissance, en mode économique total, sans aucun système de détection. Le pilotage devait s’effectuer en mode manuel permanent, car le pilote automatique n’était plus fiable dans ces conditions aveugles.
La frégate avait atteint péniblement le Système Nébuleux, et le passage entre les deux planètes jumelles devait, par un effet de fronde gravitationnelle renforcé, permettre au vaisseau de reprendre de la vitesse à moindre coût énergétique.
C’était le point crucial de leur voyage de retour. S’ils rataient cette manœuvre, Hood et ses hommes perdraient tout espoir de rejoindre la Terre, car alors ils n’auraient plus assez de carburant pour achever leur voyage.

Alors depuis trois jours ils se relayaient, quatre équipes par jour, pour garder le cap au mépris de toutes les infortunes, frôlant les météores destructeurs qui pullulaient dans le Système.
Et au milieu d’eux, cramponné à son échelle, cachant ses tourments sous le masque de l’autorité la plus ferme, le capitaine Hood scrutait la nuit à la recherche du moindre signal d’alerte.

James et Tyler, la jeune recrue qui le secondait, quittèrent leur siège pour permettre à Ronde et Stills de les remplacer. Hood suivait leur installation avec attention, c’était à peu près la seule chose qu’il pouvait faire.
Ronde était un sous-officier de valeur, mais qui, plus que les autres, avait été affecté par la disparition du Colonel Javitt. Il étalait sa grise mine à tous les coins du vaisseau depuis deux semaines. De tous ses hommes, il était celui que Hood sentait le plus proche du désespoir total.

  • Alors, Ronde, bien dormi ? lança-t-il d’un ton qu’il voulait jovial.
  • Oui, mon capitaine – son visage morne et ses yeux éteints proclamaient le contraire.
  • Vous avez raté un beau rocher, tout à l’heure.
  • Je l’ai vu. J’étais déjà réveillé. Quitte à me faire écraser, je …
    Il s’interrompit, regardant un petit cadran qui s’agitait.
  • Eh bien, il semble que nous regagnions de la vitesse. Enfin une bonne nouvelle dans ce marasme …
  • On doit être tout près du centre de gravité du Système Nébuleux, commenta Stills.
  • Etrange …
    Le capitaine Hood s’était approché du panneau de commandes.
  • … c’est trop tôt. La position ne correspond pas. Stills, vérifiez la direction.
    Pendant que son voisin obtempérait, Ronde aussitôt se décomposa. Hood s’en rendit compte immédiatement, rien qu’à sentir un léger affaissement.
  • Ça va aller, Ronde.
  • Oui, mon capitaine.
    Sa voix était fortement altérée et il dut se racler la gorge.
  • En effet, la direction change, reprit Stills. On a quelques degrés d’écart, déjà.
  • Quelques degrés ? Combien ?
  • Hum … 3 … environ … Ce n’est pas grand-chose, on a dû dévier un peu, je vais rectifier.
  • Non, laissez, ne touchez à rien. Si jamais l’écart grandit, c’est que …
    Mais le capitaine s’interrompit, car de lui-même il voyait l’angle croître sur le cadran.
  • Allez prévenir les hommes, il va falloir scruter l’espace. Un corps céleste nous attire, pas loin.
    Ainsi fut fait. Chacun se posta à un hublot. Il fallait savoir ce qui, dans la nuit, attirait ainsi le vaisseau, et les hommes n’avaient que leurs yeux pour trouver. Hood resta avec Ronde et Stills.
  • Gardez le cap. Combattez l’attraction. Si elle s’avérait bénéfique et pouvait nous propulser encore un peu, il sera toujours temps, dans une heure ou deux, de lui céder.

Stills gardait un air froid et des gestes précis. Hood espérait que cela redonnerait confiance à Ronde. Lui-même, aussi, avait besoin de sentir ses hommes forts. Au fond de lui, hélas, il ne voyait pas ce qui pourrait arriver de bon avec cet attracteur imprévu.
Chaque homme était à présent silencieux, attentif au moindre signe. Non loin, à droite, à gauche, les deux planètes jumelles semblaient former les deux plots d’un portail qui peut-être s’appelait la liberté.
James soudain appela. Cela faisait vingt minutes que les hommes observaient.

  • Mon capitaine ! Venez voir !
    Péniblement, à la force de ses bras, Hood flotta vers le major.
  • Je crois que … que je … Sa voix était blanche.
    Il était posté à bâbord, là d’où venait la force d’attraction. Hood regarda aussi. Tout d’abord il ne vit rien.
  • Eh bien quoi ?
  • Il y a plein de points noirs, mon capitaine.
    Noir sur noir, Hood ne voyait toujours rien. Mais James avait forcément raison, c’était James. Les hommes se pressèrent tous à bâbord. Quelques exclamations se firent entendre. Hood ne savait pas s’il voyait enfin ces fameux points noirs ou si ses yeux, à force de s’écarquiller, ne lui jouaient pas des tours. James lui tapota l’épaule de façon fort peu protocolaire.
  • Mon capitaine, c’est un nuage d’astéroïdes.
    Ronde, resté à son poste, ne put réprimer un gémissement.
  • Gardez votre œil, Ronde, le rabroua son voisin, Stills.
  • Mais je … garde l’œil, répliqua l’homme, dont la tête avait basculé en avant (un instant passa). Mon capitaine ! appela-t-il, la voix fêlée.
    Un voile s’était abattu sur les yeux du capitaine. Il réfléchissait à toute vitesse, et n’entendait rien.
  • Mon capitaine ! insista Ronde.
    Hood détourna la tête. Il ne fallait pas laisser Ronde aux commandes.
  • Oui ? J’arrive !
  • Mon capitaine, je suis désolé, mais, … énonça l’adjudant sans cesser de fixer la route. Mais … je ne me sens pas en mesure de …
  • Je comprends, Ronde. Votre lucidité vous fait honneur. Dégagez-vous de là. James !

Le major vint.

  • James ! Vous sentez-vous la force de reprendre les commandes ? C’est une question franche, James.
    Frank James venait de passer six heures les doigts crispés sur les commandes à guetter la mort en face, mais il était de loin le plus expérimenté des pilotes à bord de cette frégate. Tous le savaient, le capitaine comme lui-même. James regarda Ronde qui s’écartait piteusement. Une immense pitié le saisit, lui qui d’ordinaire n’éprouvait que mépris pour ceux qui flanchaient face au danger. Il connaissait Ronde depuis longtemps, il savait quels étaient les talents de cet homme ; mais trop d’épreuves avaient eu raison de sa volonté. James s’installa sans un mot ; Hood plana vers l’adjudant qui hasardait un coup d’œil par le hublot.
  • Ronde ! Ne regardez pas ça. Ça ne sert à rien. Allez vous détendre, reprenez vos … reprenez vos nerfs (il ne voyait pas quoi dire d’autre ; Ronde lui saurait gré de cette sincérité). Lorsque nous serons sortis de ce danger, il faudra relayer les autres, et c’est là que j’aurai besoin de vous. Allez-y, Ronde.
  • Merci mon colonel … mon capitaine.

Ronde rejoignit la chambrée qu’il venait à peine de quitter. Ses mouvements étaient lents, son corps sembla soudain aussi lourd que sur Terre.
Hood avait détourné la tête et ne s’occupait plus de lui. Pendant que Stills et James luttaient contre l’attraction, il retourna au hublot pour voir encore mieux les débris rocheux qui semblaient filer vers eux.
On les distinguait clairement à présent, ce qui prouvait qu’ils se rapprochaient du vaisseau, mais Hood n’avait aucun moyen de savoir si celui-ci pourrait leur échapper. Il ignorait presque tout d’eux : leur nombre, leur vitesse, leur trajectoire. Et il comprit soudain qu’ils n’étaient pas assez massifs pour expliquer l’attraction à laquelle la frégate était soumise.

  • On dévie encore, se plaignit Stills.
  • Rectifiez, Stills, bon sang, fit la voix de James, comme étouffée.
    Hood sentit une main de fer saisir leur vaisseau. Un combat inégal s’annonçait, et ils allaient perdre.
  • Approchez tous, ordonna-t-il, alors que lui-même s’en revenait vers le poste de pilotage. J’ai analysé la situation, et voici ma décision.
    Les hommes ne bougeaient pas, pour ainsi dire, si ce n’était le léger balancement des corps au rythme des soubresauts du vaisseau.
  • Ce ne sont pas les astéroïdes qui nous attirent. Il y a derrière eux un corps bien plus massif, c’est la seule explication à cette étrange attraction gravitationnelle. Je suis persuadé que nous ne tarderons pas à le voir apparaître. Dès lors trois possibilités : la plus simple, les astéroïdes traversent notre trajectoire de part en part, et nous désintègrent.

Il laissa passer un temps, et chacun mesura en lui-même la pertinence de cette assertion.

  • La deuxième : nous poursuivons notre route droit devant, et nous échappons à cette rafale, tout en résistant à la mystérieuse attraction, et sans gaspiller trop de carburant à la combattre. Considérant d’une part notre manque d’informations sur ces astéroïdes, et d’autre part le peu de réserves dont nous disposons, je considère cette hypothèse comme la plus aléatoire. Il reste une troisième solution : foncer face aux astéroïdes.
    Un même murmure sortit des poitrines, murmure tranché par la voix grave de James :
  • Et nous suicider ?
  • Non, major. Ces astéroïdes sont certainement les débris d’une planète qui s’est fait percuter par une autre, plus massive. C’est cette planète qui nous attire. Mais si les débris viennent vers nous, c’est que la planète aussi arrive. Je suis désolé de vous dire les choses ainsi, mais de toute façon nous sommes perdus.
    Personne à bord ne pouvait contester les connaissances scientifiques du capitaine, pas même Frank James, qui bien évidemment n’avait jamais vécu pareille situation. Le major se contenta d’écarter les bras en signe d’impuissance.

Le jeune Tyler voulut intervenir :

  • Mais, mon capitaine, si nous allons tout droit, nous passerons peut-être ?
  • Regardez ! cria Jones, collé au hublot.
    Il avait vu la Chose, une sorte de planète naine, noire, qu’on devinait par le trou qu’elle faisait sur le fond étoilé. De petites boursouflures indistinctes l’accompagnaient : c’étaient les funestes débris qui lui ouvraient la voie. Tyler ne pouvait plus rien dire. Le regard de James s’était durci :
  • Alors vous voulez que nous zigzaguions entre ces rochers pour foncer sur cette planète ? Et après ?
  • Après, nous remettons les gaz et nous repartons, catapultés par le champ gravitationnel. Exactement ce que nous essayons de faire depuis trois jours avec les planètes jumelles.
  • Mon Dieu, lâcha James, vous voulez que … vous voulez que je le fasse. La charge d’un coup tomba sur lui.
  • Nous le ferons tous, cher James, nous vous guiderons, Stills vous secondera. Je suis désolé, James, de vous demander cela, mais … Le ton implorant du capitaine leur serra tous le cœur.
  • Bien.
    Il ne lâcha plus un mot. Lui et Stills opérèrent le virage.

Chacun se mit à son hublot, sauf Hood qui resta près des deux pilotes.
Dans la chambrée, Ronde s’était attaché dans sa couchette et fixait le plafond, hébété. Il sentit la manœuvre et se redressa, nagea jusqu’au hublot, et vit la Chose sombre, les éclats rocheux. Il aurait pu crier, mais l’air manqua à ses poumons. Incapable de réfléchir, il ne voyait plus qu’une chose, son éparpillement prochain. Aucune autre image ne lui vint, pas le moindre souvenir réconfortant, pas le moindre espoir. Tout son être anéanti face à l’image de la mort.

Le vaisseau prit de la vitesse, ils sentaient ses vibrations. La chute les menait droit vers les débris, et James, dont le corps se souvenait des six heures haletantes déjà passées aux commandes, serra plus fort encore le levier de direction.
Un premier bloc fut évité, de loin. Maintenant qu’on y était, les rocs ne semblaient pas si serrés. Hood, en sueur, se demanda s’il n’avait pas surestimé le risque de collision latérale, s’il n’aurait pas mieux valu continuer tout droit. Les mots « trop tard » s’imprimèrent en rouge sur son front. Un coup d’œil à Stills le réconforta quelque peu. Dieu que cet homme était calme ! James, au diapason, les yeux fixés sur la Chose, ne faisait plus un geste de trop.
On entendit un bruit violent, comme une détonation. Hood releva la tête, attendit, mais le vaisseau ne trembla pas, aucun signe de collision. A cette vitesse, un caillou aurait mis fin à leurs espoirs.

  • Ronde ! pensa soudain le capitaine. Allez voir Ronde, ordonna-t-il à Jones, qui se tenait près de lui.
    Le première classe Jones, fasciné, voyait tous ces blocs qui arrivaient sur eux en une avalanche apocalyptique. Hood dut le rappeler à l’ordre, et il quitta son hublot à regret. Mourir, peut-être, mais sans voir sa fin ?

Il se dépêcha de rejoindre la chambrée. Des boulettes rouges lui sautèrent au visage lorsqu’il ouvrit la porte. Elles sortaient en bouillons du crâne de l’adjudant. Ronde s’était donné la mort dans sa couchette et sa tête explosée pendouillait, grotesque, lâchant une aérienne fontaine de sang.
Jones n’était pas un tendre, et des morts, il en avait vu. Il prit un sac et recouvrit la tête de l’infortuné pour stopper le flot néfaste, serra un lacet autour de ce qu’il restait de gorge au malheureux et ressortit. A aucun moment il n’avait imaginé que ce premier massacre annonçait sa possible mort imminente.

Le combat de l’équipage contre la nuée meurtrière se poursuivait. Peu à peu James perdait pied. Il n’aurait pas dû accepter cette dernière mission. Stills aurait pu la remplir aussi bien que lui. Mais lui aussi vit les mots « trop tard » imprimés sur son front. Sa vue se brouilla, un bloc approcha, il l’évita, tout devenait plus rapide, on apercevait très bien la planète naine à présent, et peu à peu la densité des projectiles faiblissait. Il sentait Stills toujours présent, mais la sueur devenait piquante, ses yeux ne voyaient plus grand-chose, il s’affala.
Hood avait pris la mort de Ronde comme une douleur intime, et la relative indifférence de Jones l’avait blessé. Lui voyait la Mort dans cette mort. Les astéroïdes passaient partout en haut, en bas, parfois surgissaient de l’ombre au dernier moment, mais James et Stills évitaient tout, splendides et beaux comme des archanges, et Hood qui n’était plus qu’un homme apeuré se dit que sa dernière pensée serait pour ces pilotes superbes. Soudain James s’affala.

Hood se précipita ; les yeux du major roulaient comme des billes dans l’espace. Il le dégagea et prit sa place tout en hurlant au secours. Tyler arriva et recueillit le corps inerte de Frank James. Stills n’avait pas bougé, son levier de direction se déverrouilla et il devint le pilote en chef. Nulle force dans cet univers n’aurait pu venir à bout de sa détermination, et les astéroïdes qui à présent passaient comme des éclairs semblaient s’écarter de la course du vaisseau.
Le Connecticut-1 franchit les derniers obstacles ; alors le capitaine Hood reprit les commandes, infléchit la trajectoire de la frégate et lui fit dépasser la planète naine qui poursuivait sa route vers l’infini.

Les hommes n’osaient pas crier victoire. Jones leur avait appris la mort de Ronde, et Tyler, pleurant, leur annonça celle de James. In extremis, une crise cardiaque avait eu raison du major, et il n’avait pu profiter du chef d’œuvre de sa vie. On l’emporta dans un placard sécurisé, et dans le silence chaque homme se replaça là où les ordres l’avaient posté.
Le capitaine Hood alla s’attacher dans un coin du poste de pilotage, et en attendant que la chambrée redevienne utilisable s’octroya quelques instants de repos.
Le Connecticut-1, ayant repris la direction des planètes jumelles, filait vers son destin.

Aekar

Paris, Terre des Brumes


Chapitre 1


Il arpentait les couloirs et dardait dans chaque pièce des coups d’oeil inquisiteur. Il n’avait que faire des bois poussiéreux, des pages abandonnées, des poupées et autres petites breloques. Mais les lits, tables, tabourets, et même armoires ; il déplaçait tout et ne laissait pas grand chose au hasard. De menus objets traînaient par terre. Mais les murs, eux, étaient gris et nus. Chaque pièce était silencieuse, aussi muette et aussi froidement tranquille qu’une ancienne tombe.

Peut-être, d’ailleurs, que c’en était une.


Les portraits par contre. Son regard ne pouvait s’empêcher de revenir à eux.


Chacun était posé en vrac et face au sol ; rien n’avait changé. En homme plutôt avisé, il les laissait là. Sa seule marque d’attention fut toujours de les contourner, bien largement, en évitant à tout prix de les déplacer. Il fallait laisser tout ce beau monde endormi.


L’Art était mortel, c’était déjà une chose grave. Mais les Regards ? oh, là était chose bien pire !


Il se souvenait encore. Quand il y avait d’autres personnes. On racontait que pire et plus puissant encore qu’un Regard, cela existait bel et bien. Que régnaient en maîtres “les Murmures”. Mais on disait aussi que même eux étaient dépassés par les Chants. Les Chants étaient les princes terrifiants et suprêmes de ce monde blafard. Il tremblait encore à l’idée d’en entendre un. Parfois, il préférait ne même plus écouter. Ne plus entendre. Il avait considéré régler la chose définitivement. Mais ne plus entendre… non. C’était sans doute aussi risqué que ne plus voir.


La conclusion finale était qu’il ne pouvait rien faire contre les bruits mortels. Fin du sujet pour lui. Mais les portraits, par contre, ça oui ! il pouvait les gérer.


Reprenant ses esprits il revint doucement à sa chambre. Son petit tour était terminé. Tout était normal.

S’asseyant en poussant un long soupir, il se mit à réfléchir un moment. Puis se ressaisit aussitôt. Ah, les fenêtres ! Il était temps d’en faire le tour. Animé de nouveau d’un pas vif, il refit la maison dans tous les sens. Les barreaux étaient en place et les panneaux de bois aussi. Rien n’avait bougé malgré les vents puissants de tantôt. Mais c’est en surveillant par un trou la brume au dehors… qu’il s’arrêta un moment.

Il crut bien avoir aperçu quelque chose. Qu’était-ce ? La lumière d’une lanterne ? alors quoi, c’était une patrouille ? des royalistes, des impérialistes ? il en traînait encore par ici, après tout ce temps ? les pestes !


Sursautant, il se précipita. Les livres s’empilèrent dans le creux de son bras, puis les encriers, puis les plumes. Il buta dans un coin – et jura aussitôt – mais il continua sans s’arrêter. Ouvrant un panneau caché dans sa chambre, il y empila le tout.


Quand on frappa à la porte il pesta et sursauta vivement. Ce n’est qu’après avoir refermé la cachette et vérifié qu’aucun jeu ne laissait penser à quelque chose qu’il se précipita de nouveau, mais cette fois pour ouvrir. Dans son agacement, il eut un juron pour chaque marche de son escalier.

Ce fut néanmoins en affichant un visage serein et aussi calme que possible qu’il leur ouvrit.


« Oui, Messeigneurs, comment… »


Il s’arrêta en pleine phrase ; non, ce n’était pas un officier de patrouille devant lui. Mais bien une femme. Et qui plus est, un bébé avec elle.

La créature adulte portait des habits de pauvrette et paraissait réellement au supplice. L’enfant, il ne le regarda même pas.

Tirant une courte révérence, l’inconnue s’exprima aussitôt d’une voix plaintive.


« Oh Sire, excusez notre arrivée ! Sire, nous sommes si désolés d’arriver en pleine nuit. Oh, mais c’est que nous sommes partis il y a six jours de la ville, voyez, et…

– Quoi ? De Paris, dites-vous ? »


La femme s’arrêta puis hocha de la tête. Lentement.


Il était déjà vivement agacé par cette histoire. Mais il fut alors distrait par un son lointain au-dehors, un bruit de mauvaise augure. Il fallait se dépêcher.

Très vite il s’approcha d’elle et tint son visage dans la main, fermement sur les deux joues. Elle essaya de bouger au début, par réflexe sans doute, mais il la maintint.

Comprenant le geste, elle le regarda dans les yeux. L’air farouche partit rapidement pour laisser la place à un peu d’espoir.

Mais toujours cet air suppliant.


« Oh, cachez vos efforts, par Saint-Juste ! Je ne vous vois pas l’oeil décrépi. Pourtant vous dites venir de la cité ?

– Oui, Sire. »

Il haussa un sourcil. La créature devant lui mit un moment à comprendre.

« Oh, mais c’est que, j’ai passé quelques mois à la campagne. C’est que d’après être revenue à la ville que j’en suis repartie. Milord, si…

– Oh ! Je ne suis pas le lord. Seulement son majordome. »


La femme hocha la tête rapidement mais l’information sembla la traverser comme si elle n’avait pas de sens ou d’importance. Quant à lui, il afficha maintenant l’air le plus simple qu’il put concevoir.


« Bien bien. Et donc, vous désirez ?

– Passer la nuit ici, milord. Et si vous… enfin je n’ose… mais si vous aviez de quoi souper… »

Il soupira mais se reprit aussitôt. Sa réaction avait dépassé sa pensée. La femme ne sembla pas réagir.

« – Très bien, très bien… mais ne touchez à rien ! »

Il se recula un peu et la créature entra.

Mais alors il se souvint du mot. Nous. Et surtout… la lanterne !

Il n’eut pas le temps de réagir que deux autres silhouettes s’avançaient déjà.

Brusquement il voulut fermer la porte ; mais la main d’un des intrus bloqua l’espace. L’autre était vraiment beaucoup plus fort. Le majordome renonça aussi rapidement que possible. Il tira la porte vivement pour finalement l’ouvrir en grand. Les gonds se mirent à grincer. Peut-être pas autant que ses dents.

« Oh ! Mes regets, je n’avais pas fait attention ! »

Les individus grommelèrent bruyamment et entrèrent. Deux hommes. Le premier, le plus grand, lui jeta un regard agressif. Et un peu stupide. Le majordome fit un sourire qu’il voulut le moins maladroit possible et leur fit signe de bien vouloir entrer.

Quand il referma la porte, les gonds grincèrent de nouveau. Peut-être pas autant que ses dents.




***

Chapitre 2


L’odeur de la soupe était comme un paradoxe. Apaisant et savoureux, son fumet transportait tant de promesses appartenant au passé. Le majordome avait choisi ses meilleurs champignons de cave, de ces variétés nouvelles ayant connu leur pousse il y a deux mois au moins ; leur saveur était une surprise pour lui aussi.

Il se surprit à imaginer des scènes aussi délicieuses qu’impossibles. Mais ce fut le bruit strident d’un couvert, frappant gauchement une assiette qui le ramena brusquement à la réalité.

Et juste après, les grosses et pauvres voix finirent d’enfoncer le clou.


“On raconte que là-bas, ça traînasse pas. Pile t’arrive, et pile t’es embarqué. Fissa !”

C’était l’homme fort qui parlait. Sa bouche se tordait quand il le faisait. Les sons qui sortaient étaient invariablement semblables à des braillements. Toujours trop bruyants, et toujours trop discordants.

“- C’est l’exode.”

Le second homme, plus jeune, était pensif. Son regard brillant était comme mélancolique, et sa voix était plus douce.

La femme le regarda puis se concentra sur son enfant. En petits gestes lents et délicats, elle lui donnait à manger de petits morceaux découpés de painchamp imbibés de cette bonne soupe. Le pain farineux, ombré, en était ainsi plus mou.


“On espère arriver dans deux jours”, reprit le jeune homme. “Port-Joyeux est accessible ces jours-ci ?” dit-il en s’adressant au majordome.

– Oh, vous savez, en fin de compte, j’avoue que je l’ignore”, il répondit. “Je pense qu’il s’est éloigné d’une semaine depuis le dernier passage de brumes. Mais je ne sors jamais.” Le majordome afficha un sourire entendu.

– Je comprends, milord”, termina poliment le jeune.

Puis il baissa les yeux.

Toujours aussi pensif, celui-ci. Port-Joyeux était un signe d’espoir pour ces pauvres gens – prendre un navire pour soi-disant s’échapper au loin – mais peut-être que cet homme avait assez de bon sens pour comprendre que ce n’était que la chimère du moment. Sa femme – il avait deviné que c’était là leur relation – se fit par contre plus enhardie sur le moment.


“Mais comment vous faites, alors ? comment vous pouvez vivre ? vous êtes toujours seul ici ? personne ne vient ?

– Oui”, répondit simplement le majordome.

Mais cela n’allait pas suffire apparemment. Ils avaient besoin d’une histoire. Alors il se recula dans sa chaise et continua.


“Pour être honnête avec vous”, dit-il en se félicitant intérieurement de ce choix d’introduction, “l’histoire du lord et de cette demeure – j’en suis seulement le majordome, souvenez-vous – est bien sombre. Et vous savez bien que c’est trop risqué de discuter de cela”. Il lança un regard inquiet à la paysanne.

Son teint blêmit et elle se mit à observer les ombres dans la pièce. Il regarda ensuite le jeune homme, qui baissa la tête, encore une fois.

“- On en a vu d’autres, fit l’homme fort de sa voix de contrebasse mal réglée. Racontez.”


Comment avait-il pu oublier ce gaillard ? Le majordome prit un air absolument offusqué et regarda de gauche à droite, arrondissant les yeux.

“- Mais je ne puis ! Vous ne souhaitez quand même pas que cela attire le…”
C’est alors que l’homme fort fit mine de se lever, agacé. Le majordome fit un signe des mains. Le gars se rassit, mais l’atmosphère restait tendue.


“Soit, soit, oublions tout cela”, dit le majordome. Ce fut à son tour de baisser le regard. Il continua.


“C’était, je me souviens, au tout début de la Découverte. Seulement… oui, seulement trois semaines plus tard, fit-il en hochant lentement la tête. Plusieurs brumes étaient déjà passées. J’avais une maisonnée à l’extérieur, un peu avant, mais elle était déjà bien loin suite à cela et le Seigneur Tervoyan, le lord de cet endroit, ne voulait déjà plus que je m’en retourne chez moi. Le précédent majordome n’était jamais revenu du marché. L’intendante non plus. Le garde-chien, un homme pourtant fiable, était parti à leur recherche, mais selon les gens venus nous voir, il avait été retrouvé la veille, dévoré par ses propres bêtes.”


Le majordome prit un instant pour s’humecter les lèvres avec de l’eau filtrée. Le contact avec le liquide amer et lourd l’aidait à se concentrer. Il leva même une seconde fois son verre, cette fois pour en boire une petite gorgée. Alors que l’eau visqueuse descendait dans sa gorge, il en profitait pour observer.


Son auditoire attendait la suite. Le jeune homme l’écoutait patiemment. La femme s’occupait encore de son enfant, qui avait commencé à pleurer. L’homme fort, lui, avait une réaction hostile, et encore impatiente. Le majordome détourna le regard et soupira.


Il leva alors sa serviette et fit mine de s’étouffer et de tousser. En reposant le tissu blanc sur ses genoux et s’excusant, il mit de côté un couteau. Pour le cas où.


“J’étais donc bel et bien le dernier, reprit-il. Le dernier des serviteurs, s’entend. Le lord me nomma nouveau majordome. Il m’interdit de sortir. A demeure il restait bien lui-même ainsi que sa soeur aînée, Dame Estelaime, déjà fort en âge. Oh, et la petite Lisamène, bien sûr. Elle avait quatre ans.”

Il laissa la nouvelle impacter l’auditoire un instant.

“Bien malheureusement, c’est moi qui ai ouvert quand la patrouille est passée. C’est donc moi, finalement, qui les ai laissé entrer.”

Le majordome fit une pause.

“Voilà, vous devinez le reste. Vous savez tout maintenant.”

Alors le majordome se tut.


Le reste du repas se déroula plus calmement. Ils discutèrent encore de Port-Joyeux et de destinations d’espoir, ajoutant toute une collection de petites histoires sans fondement.


Leur hôte ne voulut pas les décevoir ; il leur confirma que c’était sans doute la meilleure des options.


“On raconte que loin du Continent, tout redevient normal !”, lança-t-il même à un moment.

“Et puis, si on attend, qui sait ce qui se produira ?” dit-il une autre fois.

“Combien de brumes encore passeront, chacune nous isolant et nous couvrant d’horreurs nouvelles ? je suis trop vieux et attaché ici pour partir, pour ma part. Mais vous avez raison de quitter cet endroit. Surtout pour votre enfant, avait-il ajouté, il a besoin d’autres horizons que ceux-là.” Il lança un regard entendu à la femme, qui acquiesça vivement et ajouta son accord. Elle parla ensuite de manière encore plus enthousiaste. Elle se passionnait pour ce projet. Il devina qu’elle en était à l’origine.


A un moment, le cas des villes, puis de Paris fut abordé. On en savait aujourd’hui que peu de choses. L’endroit était dangereux, les morts étaient partout, et les rues menaient toutes à des endroits terrifiants. Parfois on était quelque part, et on finissait soudain ailleurs selon ses invités. Parfois même hors de la ville, avait ajouté le jeune.


Les cités avaient des tas de créatures bizarres et de dangers plus mortels. Mais le pire, on racontait, étaient les Bibliothèques.

Les invités racontaient avec inquiétude que des Instruits y avaient survécu. Qu’ils y lisaient à voix haute et pratiquaient ouvertement de l’Art. On disait même qu’ils régnaient en maître sur toute la cité. Bien évidemment, personne n’enseignerait plus jamais la lecture. C’était bien trop dangereux.

Le majordome approuva très vivement ; il se félicitait d’ailleurs d’être d’assez basse extraction et de n’avoir reçu que très peu d’instruction. Il disait qu’il s’occupait surtout des haies et des jardins avant la Découverte. Il ne pouvait plus s’occuper des espaces verts mais l’entretien des caves lui suffisait. Ni livre ni peinture, certainement pas pour lui !


Plus tard, ils abordèrent de nouveau le sujet des Sangs Bleus ; le majordome parla d’une voix triste, affectée. Ils conclurent que tous avaient disparu maintenant dans le pays, récupérés sans doute par les patrouilles pour l’usage occulte et noir des dirigeants.


Le dernier sujet mentionna le cas de l’Empire et des autres nations. Les deux hommes énonçaient des guerres lointaines et des victoires, et de nouvelles conquêtes. On faisait grande nouvelle de l’exploration de nouvelles contrées même à l’intérieur des terres. Mais il fallait être soldat pour participer aux campagnes, et c’était une voie sans retour. Ils avaient fui la conscription. D’ailleurs, ils ne savaient même pas qui était Empereur en ce moment. Et son ennemi juré, le Roi ? on n’en entendait plus parler. Son cas devait être réglé.


Le dîner se terminait enfin. Les invités allaient dormir dans le grand salon – le majordome avait bien insisté sur les mille tourments des propriétaires des chambres, tout le monde convenait donc que c’était préférable d’éviter les grands lits. Puis ils se remettraient en route.


Une petite mention des patrouilles fréquentes finit de les convaincre de repartir au plus tôt.


Tout était en ordre et le majordome fit mine de se lever pour prendre les couverts. La visite allait peut-être s’achever sous de bons auspices, et il se dit que ce n’était pas si terrible.


Il ne réalisa pas tout de suite qu’il n’était pas le premier à s’être mis debout.


L’homme fort s’était levé très vite et le jeune homme aussi. Un regard entre eux, puis ils se jetèrent sur lui.


Il leva son couteau mais le geste était trop lent. Il fut désarmé aussitôt et pris par les deux autres.


Son dernier acte fut de lire le visage de la femme Elle le regardait calmement, avec un sourire léger, l’esprit comme à la fête. Seul son regard était terne.


Alors qu’on le frappait.


***


Chapitre 3


Il ouvrit les yeux mais cela ne servit à rien. Pour commencer, cela lui était douloureux. Mais surtout, il se trouvait dans l’obscurité. Il devina rapidement à l’odeur humide et fraîche qu’il était actuellement dans sa propre cave.


Ses mains étaient attachées. Ses pieds aussi, apparemment. Il sentait un tissu sur son visage. Un bandeau. Apparemment il n’était pas bâillonné, car à quoi bon. Le choix qui se présentait à lui était donc de se déplacer comme un ver de terre dans le noir, ou simplement rester là et réfléchir.


Pour le moment, il opta pour la seconde option. Il avait des choses à ressasser.


“… après être revenue à la ville que j’en suis repartie.”

Comme il avait été facilement abusé avec ce charabia. Il la pensait un peu idiote mais elle cachait bien son jeu. Ils venaient bien de la ville. Sans doute y avaient-ils vécu tout le temps auparavant.


On disait que ça se voyait dans le regard ; que leur oeil devait être livide. On lui avait même raconté, par le passé, que c’étaient les gens des villes qui devenaient ensuite les choses qu’on appelait les Blêmes.


Bah, foutaises que tout cela !


Il n’avait absolument aucune idée de ce qui était réellement arrivé aux grandes villes pendant la Découverte. S’il se souvenait bien des choses, il y eut d’abord une révélation majeure dans l’une des Grandes Sciences. Laquelle des sept Grandes Sciences, il l’ignorait. C’était bien la décennie des plus grandes inventions. Les nouvelles s’enchaînaient sans cesse. Il avait entretenu beaucoup de passion, lui aussi, ces années-là. Il aimait y repenser, maintenant qu’il était dans le noir et affalé comme un sac vulgaire, une simple masse de chair répandue sur le sol le plus sale de sa maison.


C’est peut-être comme cela qu’il finira. Mais il n’avait pas commencé ainsi ! Ses souvenirs étaient remplis de ses heures de gloire. Il avait lu tant de livres sur les sciences de la gravité, du temps et des mécaniques cosmiques. Il avait rencontré certains de ces inventeurs de génie. Si les Instruits devenaient fous mais qu’ils avaient aujourd’hui du pouvoir, et si les Artistes étaient à craindre, alors on ne pouvait imaginer la grandeur réelle des Inventeurs. Enfin, pour ceux qui n’étaient pas déjà détruits par leur Art.


Lui avait eu de la chance : au moment où les brumes envahirent le monde il se trouvait bien à l’abri pour sa part, bien au chaud dans sa demeure. Bien loin des villes et de tous les regroupements. Pour tout le bien que ça lui fasse désormais, bien sûr ; mais au moins il avait évité le sort réservé aux cités et à tous ceux qui y vivaient.


Il y avait bien les brumes, là-bas, ça oui. Mais elles y étaient différentes. Elles avaient des couleurs. Elles avaient du bruit. Ses seules certitudes s’arrêtaient là. Après avoir vu cela, après avoir entendu cela, il avait pris les jambes à son cou et n’avait jamais souhaité aller plus loin. Il y avait des frémissements dans l’air, autour de cette brume, et même quelque chose de malsain qui l’avait fait fuir.


Ses invités avaient sans doute bien plus à lui raconter. Mais apparemment, l’heure des civilités était révolue.


Il s’humecta les lèvres et sentit le goût de sang séché. Ils n’avaient pas relâché leurs efforts.


“Bien, réfléchissons encore”, se dit-il. Il était dans sa propre cave. Il en était certain. Les autres avaient sans doute eu ce réflexe banal. “Mettons-le sous terre”, ont-ils dû conclure. Ils ont cherché l’endroit le plus noir et avec une seule sortie, et se sont sans doute dit “qu’il restera tranquille”. D’ailleurs, la porte était sans doute condamnée.


Mais ils reviendront.


C’est dans la cave qu’il avait toutes ses provisions. Ils finiront par le réaliser. Impossible qu’ils se refusent un petit ravitaillement. Possible aussi qu’ils décident de s’installer ici, finalement, et qu’ils mettent de côté le projet de Port-Joyeux. Et après tout, que pouvait-il croire de toutes les sornettes échangées au dîner ? mais voilà qui les ramenait encore une fois à la cave pour mettre la main sur quelques vivres, tôt ou tard, de toute façon.


Il soupira. Sa position était inconfortable, son corps douloureux, ses attaches serrées, inconvenantes. Et il était las. Ce n’est pas qu’il trouvait sa vie répétitive ou vide, mais c’est surtout qu’elle pouvait continuer ou s’interrompre sans que cela l’affecte, finalement. Il hésita un moment à se laisser mourir comme ça. Il finit d’ailleurs par y réfléchir avec un esprit logique, comme à son habitude.


Pour commencer, cela risquait d’être long et peu agréable. Mourir de soif ? La salle était humide et son filtre à eau était ici également. Il pouvait presque visualiser dans son esprit les flaques stagnantes et les bouteilles voisines. Mourir de faim ? Non. Ce n’est pas comme cela que ça se passera. Les autres reviendraient certainement s’amuser avec lui. Ce serait long, pénible, peut-être sans fin. Et surtout il n’avait aucune envie de leur donner le moindre petit plaisir supplémentaire.


Cette dernière pensée le motiva.


Il tâtonna, les mains liées dans le dos, pour trouver le mur, s’adosser et reprendre son souffle. Il se rappela où étaient ses étagères et ses bocaux. Il longea les murs et rampa à moitié. Des minutes de tâtonnements plus tard et quelques secousses, puis il finit par en faire tomber quelques uns. Aucun ne se brisa, mais il eut plus de chance avec des bouteilles. Les bris de verre furent facile à utiliser et il eut bientôt les mains libres.


Le bandeau retiré il finit par repérer l’éclat blafard de ses pousses de champignons. Ses yeux s’habituaient à l’obscurité. Maintenant, le problème, c’est qu’il ne savait pas vraiment quoi faire d’autre.


Il entreprit de se préparer une arme improvisée. Il savait qu’il n’avait pas la carrure ou la vitesse nécessaire, et une arme ne servirait pas à grand chose, mais il ne voyait pas quoi faire d’autre.


En cherchant de quoi se fabriquer une poignée, il buta sur l’un des nombreux coffres usés qui lui servaient de rangements. Il soupira, s’assit dessus et changea de stratégie.


D’abord il lui fallait se fabriquer une lumière. Cette étape ne serait pas trop compliquée.


On trouvait de très nombreuses, et surtout de très curieuses variétés de champignons depuis la Découverte. Certains servaient de nourriture ; il en possédait beaucoup. D’autres servaient de poison virulent ; de ceux-là, il n’en avait aucun ici. Il les considérait bien trop risqués pour en infester sa cave. Et c’était bien dommage aujourd’hui. Et d’autres champignons encore servaient d’épices piquantes et de compléments. Ou même à rien du tout. Parmi ceux-là, l’un était fluorescent. Il le plaça au fond d’un tesson de bouteille, et cela fit l’affaire.


Alors qu’il fouillait ses coffres et ses étagères pour finir une poignée, il découvrit d’autres de ses trésors oubliés. Il les arrangea, et hésita. Un nouveau choix se présentait à lui. Un choix dangereux.


D’un côté, il y avait de vieux livres. Et lui savait les lire. Il était un Instruit.


Et de l’autre, il y avait pire encore. La lumière blafarde ne pouvait cacher des plaques de bois dans l’un des coffres. Les plaques étaient recouvertes de toiles peintes. Parfois des paysages. Et ces toiles… certaines seraient des paysages.


Et d’autres… d’autres seraient, inévitablement, des portraits.




***

Chapitre 4


Dans la brume il y avait parfois d’autres choses que de petits bruits suspects. On disait, bien sûr qu’il y avait la mort. Ainsi, apparemment, que bien des choses ; mais rien ne pouvait y être découvert qui soit concevable pour le regard commun.


Et les fous ? Eux avaient regardé, eux avaient vu des choses. Mais rien ne pouvait être cru de ce qu’ils racontaient non plus.


Pourtant, les fous racontaient encore.


Parfois ils parlaient juste de la brume. Certains allaient, d’autres venaient. La brume éloignait les villes. Mais pouvait aussi amener ailleurs ! Ou dans d’autres temps, selon eux.


Un jour l’un d’entre eux discuta d’une maison.

La maison était vide de tout habitant. Enfin, de tout habitant vivant.

On disait que les cadavres, parfois, ne périssaient pas. Les bactéries, les charognards, les maladies elles-mêmes, tout avait perdu ses repères. Est-ce que c’était récent ? ou est-ce que ce moment était resté figé à travers temps ? Impossible à savoir.


Mais ce fou reparlait souvent de cette maison. Quand il faisait son récit, ce qu’il aimait détailler en premier, c’étaient les Égorgés. Parfois il disait qu’ils s’étaient tués eux-mêmes. D’autres fois, qu’un autre leur avait fait ça. Pour lui c’était pourtant la même chose.


Le discours des fous avait de nombreux sens. Pourtant, pas un ne semblait raisonnable.


Mais il y avait un sujet sur lequel le fou raffolait particulièrement de s’attarder, et c’était l’étage inférieur. Des paroles entendues d’en-dessous. Depuis la cave ! La cave, oh ça oui, il savourait le fait de la décrire et de se la mémorer.


Si vous lui en laissiez le temps, le fou vous décrivait chaque pas sur les marches branlantes ; le fou maintenait son auditoire en attente, se délectant de son souvenir macabre. Toujours la voix, toujours les murmures, et toujours l’horreur de cette maison vide. Et les marches, une à une. Mais quel mystère, quelle puissance exacte pouvait se cacher en-dessous ? Et surtout, qui parlait ?


Non, il n’y avait personne de vivant ! Le fou pouvait vous le crier.


Mais un corps, oh ça oui. Il y avait bien un corps. Un corps figé. Lui ne parlait pas, voyons ! Il était mort ! Le fou s’exclama de nouveau : les cadavres ne parlent pas !

Ce mort-là ne parlait pas. Mais l’autre mort ? oui.


Car il y en avait deux. L’un était le corps. Etalé au milieu de livres et de morceaux de bois. Son visage était terrifié.


Il faisait face à un second visage.


Car dans sa main, ce qu’il tenait, c’était bien un portrait.


Le sien.

Saidor

Affres intersidérales.

D’un vert luxuriant apparaît la planète, reflétant la lumière de son étoile. Deux proches lunes modèlent les marées de ses océans qui serpentent entre les continents dominants. En comparaison, la station spatiale paraît insignifiante.

            Il contemple la sphère depuis son hublot. L’envie ne lui manque pas de s’y plaquer, de flotter sur toute la hauteur de la pièce, ce afin de mieux détailler la circulation des nuages et les contours des terres. Mais son devoir doit être exécuté. Cloué sur le platelage métallique par ses bottes magnétiques, il fait volte-face, parcourt ce couloir barlong où chacune de ses foulées retentit.

             La lumière blafarde s’allume sur son passage. Il atteint la plus grande salle du vaisseau. Des cultures entières s’étendent sous des structures transparentes. Pommes de terre, tomates, carottes et autres radis sont censés reproduire les saveurs d’antan, alors exposés sous un éclat naturel. Il en a déjà récolté et cryogénisé plus tôt, mais il s’assure qu’aucun légume, qu’aucun fruit assez mûr ne soit manquant. Ainsi une génération future pourra s’en délecter, si elle en trouve la nécessité.

            Un bâillement s’échappe de lui. Il se cogne la poitrine, rattache la fermeture de sa veste, puis change de direction. Sans consulter l’heure, il constate que son corps l’abandonne, aussi se hâte-t-il vers la salle des communications. Déjà le scintillement des boutons striés sur les machines noirâtres l’éblouit, mais il s’y est adapté. Tant de symboles, de manettes et d’écrans s’amalgament dans un ensemble dépourvu d’esthétisme.

            Il appuie sur la touche bleue, démarrant ainsi la transmission.

             — Rapport de la station Orion, déclame-t-il avec nonchalance. Cinq cent trente-septième jour. Très bonne récolte : trois kilos et quatre cents soixante-quatre grammes de légumes stockés et cryogénisés. Réserve de carburant toujours large et bonne stabilité du vaisseau. Rien d’autre à signaler.

            Alors prêt à achever le contact, une voix rocailleuse le sort de sa torpeur.

            — Garvin ? Un peu plus de motivation, quand même !

            — À quoi bon ? Chaque journée est identique à la précédente. Contentons-nous du minimum.

            — Tu sais dans quoi tu t’es engagé. Vous vous relayez tous les deux ans. C’est trop peu pour mourir de solitude ou des rayons cosmiques ! Enfin, parole de militaire avant tout.

            — Amiral, je ne vois juste pas l’intérêt de cette opération !

            — On a déjà eu cette conversation, Garvin. C’est pas toi qui décides, vu ? On prépare le long terme. C’est ce que l’humanité a toujours fait.

            — Voilà donc le plan ? Épuiser les ressources d’une planète, préparer les réserves pour la prochaine colonie, puis errer entre plusieurs systèmes pour l’atteindre ?

            — Oui. Quel est le problème ?

            — Peut-être ne pas se résigner à ce scénario ? Améliorer notre rapport aux mondes conquis.

            — Ta naïveté devient agaçante. Il n’y a pas d’autre possibilité. Nous sommes une espèce destructrice et ça restera ainsi, peu importe où nous nous installons.

            — J’ai des contacts ! Ils ont dit qu’ils agiraient différemment ! Dans une planète aussi prolifique, on peut trouver un équilibre pour nourrir tout le monde sans détruire notre environnement !

            — Tu as trop d’espoir, Garvin. Allez, salut.

            Les éclats scintillent. La communication s’éteint dans la déception. Garvin est seul. Il soupire, bras relâchés. Son rapport écrit, complétant l’oral, a été transmis, ce pourquoi il se dirige vers sa chambre.

            Il rentre dans cette pièce exigüe, aux murs gris argentés, dépourvue de fenêtres. Une fois ses bottes retirées, l’agriculteur se met à flotter. Une pirouette inutile plus tard, il s’installe dans sa couchette verticale et s’apprête à sombrer dans les limbes du sommeil.

            À peine est-il plongé dans son repos qu’un vrombissement retentit.

            Garvin s’extirpe aussitôt de son lit. Son cœur bat rapidement tandis qu’il gagne le couloir, là où il pourrait discerner le phénomène. Bouche bée, yeux orientés par-delà le hublot, il découvre un vaisseau circuler à proximité du sien.

Une structure étirée et émaillée, d’un noir aussi profond que l’univers, déploie de multiples canons entre ses interstices alors qu’une pointe triangulaire couronne son sommet. Le temps qu’il repère les démesurées réacteurs depuis laquelle le carburant était libéré sous forme de flamme bleuâtres, des oscillations ébranlent la station.

            Le vaisseau s’était amarré au sien.

            — Un croiseur de guerre ! Mais il n’a aucune raison d’être là, c’est beaucoup trop tôt ! Bon, j’imagine que je dois quand même les accueillir.

            Garvin jette un coup d’œil derrière lui avant de trotter dans le couloir. La fatigue l’accable encore, mais il l’ignore, courant ainsi sur toute la longueur de sa demeure. Il ne sent plus son libre mouvement. Une masse moins imposante que la planète, mais davantage effrayante, l’en empêche.

            Essoufflé, la poitrine lancinée, l’agriculteur parvient au pont reliant les deux vaisseaux. Il ne perçoit aucun bruit, sinon le grondement métallique résultant de leur connexion. Il n’entend aucune voix, sinon ses échos comme ses appels se perdent dans le vide. Il patiente plusieurs minutes. Rien n’y fait.

            — Il y a quelqu’un ? Pourquoi s’accrocher à l’improviste ? Répondez !

            Le néant persiste. Dans son soupir, Garvin s’interroge, tâtonne, sourcils froncés.

            Un passage s’ouvre dans un crissement. À l’emballement de son organe vital, tiraillé dans son choix, il finit par s’y engager. Un filtre blanchâtre le traverse de part en part pour le décontaminer, après quoi il accède au premier couloir du croiseur.

            Pour se retrouver dans l’opacité.

            Garvin fait quelques pas avant de s’arrêter. Ses bottes glissent sur le sol lustré, aussi magnétisé que la station. Il n’ose toutefois plus progresser. Il agite ses bras, tente de reconnaître son environnement.

            — Expliquez-moi ! Vous devriez être des centaines à l’intérieur ! Où êtes-vous ?

            Les lampes se rallument à la stupéfaction de Garvin. Il dispose désormais d’une parfaite vue sur le couloir. À sa droite, derrière les vitres teintées, s’alternent des casiers céruléens avec des tables anthracites sur lesquelles s’entassent des dizaines d’armes. Fusils, mitrailleurs et mêmes lance-roquettes sophistiqués interpellent l’agriculteur qui souhaite les examiner de plus près.

            Mais un intense sifflement vrille ses tympans.

            Il tombe à genoux, se bouche les oreilles. Ses poils se hérissent tandis qu’il balaie d’urgence les alentours.

            Le silence s’abat à nouveau. Seul face à l’inconnu, proche de se recroqueviller, les jambes de Garvin flageolent. Il ravale sa salive. Se détache de la vitre. Foulée après foulée, dans l’allée s’étirant sous sa propre confusion, il émet d’involontaires borborygmes.

            Soudain les lumières scintillent. Comme sa sueur a plaqué ses mèches dorées sur son front, Garvin les écarte pour mieux observer le phénomène. Il se conforte dans le puissant éclat. Il se réfère à sa visibilité dans cet étroit environnement. Où chacun des mouvements importe.

            Pas seulement les siens.

            Une ombre file derrière lui. Il se retourne, mais elle s’est déjà dissipée. Garvin anhèle tant qu’il paraît s’étouffer. Impossible de rester droit tant il se courbe en se mouvant. Il ignore le phénomène, n’investigue pas sa provenance.

            Une autre surgit. Elle persiste plus longtemps. Sous son impact la lueur fluctue davantage, la mettant en exergue. Elle se tord en spirales, se courbe en d’indicibles formes. De quoi faire claquer les dents de Garvin. De quoi l’ankyloser alors qu’il cherche une échappatoire.

            Il sprinte vers l’entrée. Il a beau cogner le battant, nul mécanisme ne réagit.

            — À l’aide ! Quelqu’un ! Par pitié !

            Il cogne, encore et encore. Du sang s’accumule sur ses poings moites. Claquemuré dans l’inconnu, des larmes humidifient sa cornée, et il se laisse misérablement glisser contre le mur. Sans prise pour s’accrocher, ni de repère auquel se référer, son esprit s’ouvre aux plus sinistres perspectives.

            Or l’ombre circule toujours. Elle n’est plus unique. Scindée, allongée, épaissie, Garvin se rétracte contre son influence. Une matière noirâtre et intangible l’encercle, réduisant ses possibilités de fuite. D’abord son souffle se hache comme il s’appuie sur la surface solide. Sa transpiration s’écoule à un rythme effréné. Il n’a pas la force d’esquiver, ni de riposter.

            Une attaque lui arrache un hurlement. Des bulles de sang flottent par-dessus son épaule lancinée. Il se mord les lèvres, se force à regarder ailleurs, mais les ombres s’ancrent, affirment leur présence.

            — Qu’est-ce que vous voulez ? Répondez !

            Tout ce qu’il entend se résume à des cris. Ou une langue distordue qui n’est pas la sienne.

            Par-delà la douleur, par-delà la confusion, il sonde les environs. L’aubaine se montre à distance raisonnable, faute d’alternative. Il se relève, main appuyée sur sa plaie, l’espoir que la porte s’ouvrira.

            Elle se déroule et se ferme dans un claquement. Il souffle de soulagement à la détente de ses muscles. Une pointe au torse le bloque sur place comme il ressent l’envie de se courber. Peu lui importe si le remugle lui chatouille les narines. Peu lui importe s’il règne une tenace pénombre. Là l’adversité n’irait pas l’assaillir.

            Bien vite ses croyances se trouvent infondées.

            Les lampes ne cessent de clignoter derrière les vitres. Les ombres s’infiltrent au-delà, s’apprêtent à entourer Garvin. Il constate avec horreur sa paume ensanglantée. Paralysé, à inspirations saccadées, ses mains moites glissent entre les serrures des casiers. L’absence de clarté l’empêche de discerner correctement la menace.

            — Je ne vous ai rien fait… J’ai été trop curieux, c’est tout. Laissez-moi tranquille !

            Au rapprochement des ténèbres, ponctuant d’indéchiffrables murmures, Garvin tressaille tant qu’il peine à bouger. Le renoncement le tente. Tendre bras et jambes, pencher la tête, fermer les yeux, succomber à sa destinée.

            Au lieu de quoi il pense aux armes. Il n’en a jamais brandi une de sa vie, mais il s’y précipite malgré tout. Dès le fusil en mains, dès le cran de sécurité levé, il tire en rafale dans une nuée de cris. Des balles décochent par dizaines avant que le réservoir ne se vide.

            Des trous percent les casiers. Des pans entiers des vitres sont brisées, et leurs éclats se dispersent au sol. Garvin inspecte cette dévastation, dans l’expectative d’un triomphe. Plus il s’attarde et plus il s’attend à un échec.

            Les ombres réapparaissent en-deçà des tables.

            — Vous êtes intouchables ! Je ne peux rien faire, c’est ça ?

            Garvin s’obstine. Il entreprend de recharger le fusil, mais un sifflement lui transperce derechef les tympans. Lâchant son arme, il s’arc-boute, coincé dans une désagréable position.

            Incapable de riposter, l’envie de se rencogner, l’agriculteur cherche une nouvelle échappatoire à la diminution du bruit. Il bondit lorsque les ombres le frôlent et fonce dans la direction opposée.

            Jamais ne s’est-il déplacé aussi vite. Il manque de trébucher à plusieurs reprises. Ses jambes peinent à supporter sa course. Dégoulinant de sueur, respiration charcutée, il ignore sa géhenne tout comme ses limites. Il sait que ralentir reviendrait à sa fin. Désormais il distingue ses ennemis dans la pénombre : ils filent à haute vélocité, sans obstacle pour les endiguer, sans limite quant à leur forme.

            L’extrême longueur de la salle surprend Garvin. Après avoir brûlé le pavé sur des centaines de mètres, ses poumons consumés réclamant de l’air, il aperçoit finalement une porte. Il se réfugie derrière et la ferme de ses forces restantes, conscients que les ombres passeraient tout de même au travers.

            Mais alors qu’il récupère son énergie, son corps retranché dans ses extrémités, une accalmie l’enveloppe. Pas un sombre filament ne s’infiltre par-delà les battants. Chaque grondement, chaque murmure, chaque sifflement s’est estompé. Garvin n’entend plus que lui. Ce qui le fige d’autant plus.

            Il patiente une minute durant. Sa plaie le fait toujours grincer des dents, mais il résiste. L’important se situe devant lui, dans cette artère du croiseur de colossale extension. En son sommet s’étale un plafond carrelé et transparent à travers lequel se déploie l’immensité de l’univers. Un gouffre aux profondeurs insondables s’enfonce dans les méandres du vaisseau. L’unique accès est un pont métallique, limité par deux rampes, qui monte à des hauteurs improbables jusqu’à une autre porte. Tel est le chemin à suivre.

            Garvin débute l’ascension en dépit de ses hésitations. Des brûlures le tailladent tout entier, surtout ses pieds, mais entamer un demi-tour serait inenvisageable. Il est la silhouette écrasée par un imposant décor. Même si ses chances de chuter sont minimes, il grimpe avec prudence, s’accroche prudemment aux rampes.

            Son cœur bat la chamade et son estomac se noue nandis qu’il se rapproche de l’entrée. Dans sa transition, il n’aperçoit que sombreur, pourtant il avise la lueur au bout du tunnel. Il progresse avec lenteur, puisant dans ses forces pour ne pas s’évanouir.

            Il est bombardé de flashs lumineux. Si ébloui qu’il peine à s’orienter, pourtant il n’a qu’une direction où aller. De nouvelles douleurs lui tailladent le crâne. Cette fois-ci, il réprime tout hurlement. Cette fois-ci, il ne laisserait pas aveugler, il ne s’enfermerait pas dans ses affres.

            À un moment de netteté, il fracasse le bouton. La porte ne s’ouvre pas tout de suite, mais quand son crissement transmet l’espoir, Garvin s’y hâte ni une ni deux.

            Un ensemble bariolé l’assaille. Tant d’éclats aux nuances chamarrées l’intriguent au sein de ce lieu nouveau. Une machinerie complexe, partagée entre de multiples écrans et interfaces, brille d’une teinte bien trop carminée. Au centre de la pièce est creusé un puits depuis lequel jaillissent d’étranges grésillements.

            — Des réponses, s’il vous plaît ! Il doit bien y avoir quelqu’un dans ce vaisseau !

            Garvin s’intéresse au puits de plus près. Y circulent des filaments, semblables aux précédentes ombres en termes de structure, sauf qu’ils sont plus clairs. Son organe vital rate un battement lorsqu’une voix en émane :

            — Qui es-tu, pour te mettre au travers de notre route ?

            Ses veines se glacent. Ses cheveux se dressent sur sa tête. Pétrifié, il s’accroche à une des machines, conscient qu’il s’agit d’un inefficace refuge.

            — J’aimerais une réponse.

            — C’est vous qui êtes venus ! Vous vous êtes accroché à ma station !

            — Ta station ? Tu n’as pas l’air d’un pilote renommé.

            — Où est le centre de commande ? J’aimerais vous parler en personne !

            — Qui te dit que je suis un être organique ?

            Garvin se crispe davantage. La voix s’amplifie, pénètre dans ses défenses, parée à le hanter.

            — J’ignore qui vous êtes. Mais pitié, ne me faites pas de mal…

            — Je ne juge pas aux actions, ni aux mérites. Je vais au-delà.

            — Ne me maintenez pas dans l’ignorance ! Pourquoi ma station a une telle importance pour vous ? Où est l’équipage du croiseur ?

            — L’équipage ? Il y en avait un, autrefois. Je ne sais plus quand.

            — Vous me laissez dans le flou volontairement. Assez !

            — Tu es loin d’être autoritaire, jeune homme. Comment t’appelles-tu, d’abord ?

            — Garvin. Je suis agriculteur. Je me suis désigné pour cultiver fruits et légumes sur la station spatiale Orion. Le but est de faire des réserves pour un avenir lointain. Ça vous suffit ?

            Il n’obtient que le mutisme. Sa voix s’amenuise dans l’attente d’une réplique comme une goutte de sueur perle sur ses tempes. Les grésillements persistent, se distordent. Omniprésents, envahissants.

            — Tu es un homme simple. Facile à évaluer. Vois-tu, les ombres appellent aux peurs les plus primitives. Pour toi, je peux faire autre chose, sans me fouler pour autant.

            Garvin échoue à articuler. Il s’évertue à résister, agrippé à des technologies qu’il n’appréhende pas.           

            Un voile translucide l’estomaque. Bientôt un autre décor supplante la salle, projetant l’agriculteur dans un cratère grisâtre. Il est étendu sur un sol rêche, couvert de pierres, en contrebas d’une déclive. Soumis à la vicieuse gravité, sous un ciel nuageux, il sait où il se situe. Mais c’est un lieu dépourvu de vie. Pas la moindre faune ne l’environne, ni même une quelconque faune.

            Garvin halète. Il se racle le nez empli de poussière, mais malgré ses tentatives, ses respirations demeurent lourdes.

            — Vous m’avez téléporté ? Non, c’est juste une illusion !

            — Ton esprit est-il inapte à de pareilles conceptions ? La façon dont je t’ai amené ici importe peu. La propriété est que tu en comprennes la signification.

            — Il n’y a rien à comprendre, tout simplement car il n’y a rien ici !

            — Justement. C’est ce que tu crains, n’est-ce pas ?

            — Quoi ?

            — Ne vis pas dans le déni, Garvin. Je doute que tu te sois isolé dans cette station par passion du jardinage. Tu veux les aider. Mais peut-être qu’il est déjà trop tard.

            — Non !

            Des chuchotements le submergent, sèment la confusion dans sa tête. Aucun mot n’est intelligible, mais il ne peut s’y fermer.  Il n’a plus la force de se relever. Juste d’être entraîné contre son gré, par une puissance invisible et ubiquiste.

            Il est encore téléporté. Moult cris le lancinent en guise de transition, toutefois il n’est plus ébloui. Ses yeux s’écarquillent à la découverte des alentours, alors que ses pieds se posent sur une route disloquée, striée de rails morcelés.

            Une vision cauchemardesque.

            Autrefois les gratte-ciels devaient surplomber des magnifiques rues entre lesquelles s’étendaient parcs et fleuves. Aujourd’hui, les ruines des bâtiments s’entassent sur des monceaux de pierres et de bitume, sans même des plantes grimpantes pour y apporter de la couleur. L’air y est sec, à peine supportable, charriant des volutes de cendres et de poussière.

            Garvin a beau dresser son bras pour se protéger, ses poumons s’en emplissent.

            — Sortez-moi d’ici !  

            — Pas avant que tu t’y sois habitué. Tu dois aviser.

            — C’est exactement le même constat ! Je ne vois que la mort ! Une civilisation rayonnante, désormais détruite.

            — Et pourquoi, à ton avis ?

            — Je n’en sais rien !

            — Menteur. Les raisons sont multiples. Une guerre nucléaire ? Une pollution excessive ? Un gaspillage des ressources ? Peut-être les trois à la fois !

            — L’humanité a commis des erreurs. Tellement. Il doit apprendre d’elles, parfois dans la douleur, pour les rattraper.

            — Vraiment ? Vous avez pourtant une capacité hors norme à les rattraper. Vous les réalisez seulement lorsqu’il est trop tard.

            — Quand le sera-t-il ? Nous avons colonisé d’autres mondes, mais j’ignore ce qu’il est advenu de celui d’origine !

            — Inutile de te fabriquer des illusions. Tu t’engouffres déjà dans des mirages.

            Garvin perd encore le sens de la réalité. Il n’a plus du sol sur lequel se fixer. Plus de lumière en guise de repère. Propulsé vers le haut, il s’incline à cet abrupt déplacement, emporté à une inconcevable célérité.

            Il croit que la fatalité le frappera. Suspendu dans le vide, les frontières sont anéanties, le temps n’existe plus. Tout cri s’est estompé bien que des bourdonnements le harcèlent encore. Il flottait dans les ténèbres auxquelles il s’est accoutumé. Étoiles, galaxies et nébuleuses resplendissent en points lumineux, à des distances inimaginables.

            Néanmoins Garvin n’admire rien. Il ne se berce pas de chimères.

            — Toujours pas réel. Sinon je ne pourrais pas respirer.

            — Emploie ta rationalité à de meilleures fins !

            — Admettons que je me fie à vos capacités de téléportation, même si je n’y crois toujours pas. Pourquoi m’envoyer dans l’espace, au-delà du réel ?

            — Parce qu’il s’agit de ta place. Tu orbites autour d’une planète, et depuis ta station, tu es incapable de discerner ses habitants. Tout comme il t’est impossible de visualiser les phénomènes les plus extrêmes. Pourtant ils t’effraient aussi, pas vrai ?

            Tout se rapproche alors que ses tressaillements atteignent leur paroxysme.

            Une paire d’étoiles à neutrons fusionne. En résulte un court sursaut, d’où jaillissent deux faisceaux dévastateurs.

            Une naine blanche accumule la matière de son compagnon. À son effondrement, la dilatation s’ensuit, puis une désintégration en une terrible explosion thermonucléaire.

            Un trou noir supermassif déforme l’espace-temps. Il absorbe la lumière alentour, alimentant son disque d’accrétion. Sa densité est telle qu’il domine l’univers local. Il est le centre, il est le maître.          

            Et puis, plus rien. Juste le néant. Un milieu dans lequel l’agriculteur baigne, assailli par l’inconnu, par cette voix de constante amplification, modelant son devenir. Pourtant Garvin est encore secoué, paralysé, crispé, anémié, retroussé.

            — Des destructions bien réelles, ainsi que tu peux l’observer. Si éloignées, malgré tout. À des dizaines, des centaines, des milliers de parsecs. Voire encore plus, quand nous visualisons au-delà de l’horizon galactique.

            — Je connais ces phénomènes. Mais pourquoi me les faire voir ?

            — J’ai déjà expliqué pourquoi. Tu trémules, Garvin. Tu n’arrives pas à dissimuler ton ressenti.

            — Ce sont des événements destructeurs. Libérés à des énergies colossales. Poussant les lois de la nature dans leurs retranchements.

            — Beaucoup de connaissances, pour un agriculteur. Mais aussi une ignorance de taille. Des peurs irrationnelles.

            — Comment osez-vous ?

            — Tu places deux types de menace, de nature opposée, à un même niveau. D’un côté, elles sont plausibles, même si elles ne sont pas encore survenues. De l’autre, elles se sont déjà déroulées, mais à d’inatteignables recoins de l’univers. Comprends-tu, Garvin. Craindre tout est futile. Tu dois te focaliser sur l’essentiel.

            — Et c’est cette identifiable voix qui me dicte comment agir ?

            — Certains mystères ne peuvent être percés. Tu as tant vécu dans l’instant présent, te projetant dans un avenir incertain, que tu progresses dans une angoisse permanente. Quelle importance de savoir qui je suis ? Est-ce que cela changera l’avenir de l’humanité.

            — Au vu de votre pouvoir, peut-être que…

            — Tu te fourvoies. La vérité est plus proche. Tu te surcharges de questionnements dépourvus de sens. Voici mon ultime suggestion, Garvin : oublie les réponses. Consacre-toi plutôt aux solutions.

            La voix se tait. La voix n’est plus. La voie se présente. La voie attend son agriculteur.

            L’univers demeurera. Garvin n’y flotte cependant plus en illusion. À l’accalmie des hurlements, à la disparition des chuchotements, il retourne dans son foyer. Dans sa demeure de métal, orbitant autour de la luxuriante planète, dans laquelle s’accumulent des denrées qui peut-être auront une utilité.

            Du temps lui est nécessaire pour s’adapter à la transition. Impossible de se détendre, de se reposer, de se remettre. Il abandonne sa chambre, regagne aussitôt le couloir, et sent enfin les battements de son cœur ralentir. Le croiseur ne s’impose plus par-delà le hublot, si toutefois il était véritablement là. Sa blessure à l’épaule s’est résorbée, si toutefois elle était bien réelle. En revanche, larmes et sueurs l’inondent, comme son mental paraît brisé. Des images assailliraient son esprit pendant encore un moment. Il y résisterait autant qu’il le faut.

            — Je sais ce que je dois faire.

            Il avait accompli une bonne partie de son devoir. Ses cultures attendraient, au contraire de son peuple. Il se précipite vers les parties latérales de la station, entre dans une capsule, et décolle en quelques minutes.

            La station se débrouillerait sans lui, ne serait-ce que durant une certaine période. Son rôle se situe au-delà de sa tâche. Pour la première fois, il se rendrait sur cette planète. Il a un choix à assumer. Il a un avenir à préparer.

            — Un individu seul ne peut changer un destin entier. Mais il peut essayer.

Classement :

1 – Sordon – Texte A : Régénération
2 – Aekar – Texte C : Paris, Terre des Brumes
3 – Saidor anciennement BradPriwin – Texte D : Affres intersidérales
4 – Bébel – Texte B : Connecticut-1

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