
Théme 1 : L’aile ou la cuisse (longueur maximum : 2 pages)
Théme 2 : Atterrissage inattendu en un lieu inconnu (longueur maximum : 2 pages)
Les textes Théme 1
JustBob
Souvenirs d’enfance
En cet instant, je sens une vague douloureuse de souvenirs me submerger. Je ne peux la réprimer. Je réalise alors que le moment est enfin venu de me confronter à mon passé. La barrière que j’avais soigneusement élaborée pour me protéger, pour continuer à vivre comme si rien ne s’était passé, vient de céder comme une digue fragile face aux flots impétueux d’un torrent. La souffrance que j’ai toujours refusée d’affronter est là, définitivement ancrée dans mon corps et dans mon âme malgré tous mes efforts pour l’oublier. Quelle dérision ! Moi, qu’on appelle craintivement « le cOeur de glace », je tremble et je pleure dès que je pense à mon enfance. Et pourtant, la voilà ! Nue. Cruellement réelle. Dénuée de tous les fantasmes que j’ai imaginés tout au long de mes nombreuses nuits sans sommeil.
Je ferme les yeux. Le combat le plus important de ma vie commence. Il est temps pour moi d’affronter ma réalité.
Je me souviens d’un enfant. Agé d’à peine un lustre et déjà triste comme s’il avait vécu une vie entière de tourments. Il est malingre, pâle et craintif. Il ignore ce qu’est la joie et il ne connaît pas l’insouciance des gamins de son âge. Il ne parle pas. Il n’a rien à dire. Souvent il pleure. Il me dégoûte. C’est un faible, une pathétique créature sans volonté, à peine plus vivant qu’une vieille souche d’arbre vermoulue. Mais ce n’est qu’un enfant. N’ai-je jamais su qui il était ?
Cet enfant, c’est moi et c’est ce que je n’ai jamais voulu reconnaître. Maintenant il me regarde et je sens dans ces yeux toute l’amertume que je lui inspire. Il a toujours était seul et même moi, adulte, je l’ai dissimulé dans une pièce sombre de mon esprit. Je t’en prie, excuse-moi pauvre gosse ! Il ne me sourit pas. Il veut se venger. Enfin. Son regard me dit que notre rédemption ne viendra qu’après la douleur. L’enfant qui n’a jamais existé sait que je suis prêt. Il ouvre les portes du souvenir.
Ma famille ? Tous les visages que j’ai inventés fondent comme neige au soleil et laissent la place à des silhouettes sombres et indistinctes. Celles de mes frères et sOeurs sont nombreuses. Sept, huit ? Je l’ignore. Mais je sais que je suis le plus petit. Ils ne m’aiment pas. Ils sont trop occupés à survivre. Je ne suis pour eux qu’une bouche de plus qui réduit leur portion de nourriture. Nous vivions dans une petite chaumière entassés les uns sur les autres. La faim et la misère étaient notre quotidien.
L’image de ma mère est floue mais je sens une odeur de cendres et les fragrances fétides de la maladie. Elle s’occupe de moi tout comme elle s’occupe du bétail de la ferme. Et encore ! Mon existence a bien moins de valeur que celle de nos maigres moutons. N’a-t-elle jamais montré un signe d’affection pour moi ? Je ne m’en souviens pas. Curieusement, je n’ai aucune colère contre elle. La pauvre femme ! Sa vie est pénible et misérable. Plus que tout, je ressens sa soumission. Et dans ce sentiment que j’exècre, je me rapproche d’elle. Soumission à des conditions de vie pathétiques, soumission à mon père…
Mon père… Une forme menaçante se dessine. Il n’a pas de visage. C’est juste une force, une voix grondante et rauque qui me terrifie. Et je me rappelle la douleur. Des coups parce que je fais du bruit, parce que je suis sur son chemin, parce qu’il en a envie. Des coups pour rien. Des coups que je ne comprends pas. Et parfois, des mains fortes et calleuses qui m’enlèvent mes vêtements, qui me caressent, qui me forcent. Ses ordres, ses halètements, son odeur de sueur, la souffrance et moi qui ne dis rien. La soumission.
Oh oui, tu peux pleurer mon garçon et tes larmes sont les miennes.
Puis vint le Manchot. C’était une véritable légende. On disait de lui qu’il était le meilleur guerrier ayant parcouru ce monde, qu’il était immortel. On racontait que s’il avait eu ses deux bras il aurait pu défier les dieux eux-mêmes. Lui, je m’en souviens parfaitement. Il avait une puissante carrure qui n’entravait en rien la souplesse et la rapidité de ses mouvements. Son regard était si froid qu’il constituait une arme aussi redoutable que son épée. Son visage portait les marques d’une vie entière vouée au combat. Même maintenant, après tant d’années, je pourrai dessiner avec exactitude le lacis de cicatrices qui courrait le long de sa mâchoire massive et sur son large front dégarni, la ligne mainte fois brisée de son nez et de ses arcades sourcilières ainsi que les rides de ses joues creuses qui ne semblaient jamais avoir connu l’ombre d’un sourire.
Oui, je le connais par cOeur. Car plus que mon père, cet homme fut mon Maître.
Une poignée de pièces de cuivre. Tel fut le prix qu’il donna ce jour-là à mon père pour le débarrasser de ma misérable existence. J’étais là au moment de cette ignoble transaction et maintenant l’enfant se souvient de la terreur qui le submergea. Terreur qui jamais plus ne le quitta. Pourtant sa nouvelle existence ne pouvait pas être pire que la précédente mais il n’imaginait pas alors qu’elle puisse être meilleure.
Le Manchot m’amena avec lui et un long voyage débuta. Tout au long de ce périple, cet homme sinistre m’adressa à peine la parole, si ce n’est pour m’assigner des corvées comme le ramassage du bois ou l’étrillage de nos montures. Il me faisait froid dans le dos et, quand il posait son regard indéchiffrable sur moi, la panique s’emparait de mon esprit et j’imaginais le pire. Pourtant, jamais il ne me frappa et jamais il n’eut de mots insultants ou agressifs. Jusqu’à ce que nous parvînmes à son manoir…
Cette vieille bâtisse perdue dans une contrée reculée se dressait à flanc de montagne et semblait être aussi ancienne que le roc sur lequel elle s’appuyait. Aussi vaste que poussiéreuse, cette demeure n’avait visiblement pas connu de présence humaine depuis bien des années. Elle baignait dans une odeur de moisi et le vent hurlait en s’engouffrant dans ses longs corridors et ses salles immenses. Les ténèbres y avaient élu domicile et ne cédèrent qu’à contrecOeur la place à la fragile lueur des flambeaux.
Alors que j’étais pétrifié de peur sur le seuil, le Manchot se retourna vers moi. Il me parla lentement en me fixant droit dans les yeux.
– Ecoute bien. Je vais t’expliquer les règles. Elles sont simples. Tu feras tout ce que je t’ordonnerai. Tu ne me parleras pas sans mon autorisation. Tu m’appelleras Maître. Est-ce bien compris ?
– Euh… oui…
Je ne vis pas le coup venir. Une force irrésistible me souleva du sol et je m’affaissas brutalement sur la pierre froide du perron. Le sang envahissait ma bouche tandis que je balbutiais.
– Oui, Maître.
Quand j’osas enfin relever les yeux, l’homme s’était déjà éloigné.
– Nettoies cette demeure.
– Oui, Maître.
Ce fut la première et dernière fois qu’il me frappa. Jamais plus le pauvre enfant que j’étais n’oublia les règles. Il savait parfaitement ce qu’était la soumission.
Les années s’écoulèrent lentement dans cet endroit désolé. Mon univers se réduisait au manoir et aux tâches que m’assignait le Maître. Je n’avais pas le temps de m’ennuyer. Il y avait toujours quelque chose à faire même si je n’en comprenais pas le sens. Je devais entretenir la demeure, servir les repas, m’occuper des chevaux, couper du bois, faire de la maçonnerie et encore une multitude de tâches qui se confondent maintenant dans mes souvenirs. Le Manchot ne connaissait pas la pitié et je devais travailler jusqu’à ce que je m’évanouisse sous l’effort. Mon corps et mon esprit s’endurcirent à ce traitement. J’étais toujours aussi frêle mais j’avais acquis une musculature noueuse et une endurance étonnante.
J’ignore l’âge que j’avais quand, pour la première fois, le Manchot m’invita à dîner avec lui, mais je pense que je devais avoir une dizaine d’années. Ainsi, ce jour-là, mon Maître m’informa qu’exceptionnellement je partagerai son repas. Il avait ramené de sa chasse un énorme faisan que j’avais préparé comme il me l’avait indiqué avec des champignons et des oignons. Il me fit signe de m’asseoir face à lui. J’eus une légère hésitation puis j’obtempéra. Je n’osais lever les yeux vers lui et l’inquiétude me rongeait. Pourquoi ce changement dans la coutume ? Je ne pouvais que présager le pire.
Il tira le plat dans lequel reposait le faisan sur son lit d’assortiments. Lentement et avec précision, il le découpa à l’aide de son couteau. Il déposa sur une large assiette une aile et une cuisse du volatile. Il la poussa entre nous deux et déposa son couteau à côté.
– Regarde-moi.
– Oui, Maître.
– L’aile ou la cuisse ?
Ses yeux ne me quittaient pas. N’y décelant aucune menace je tendis lentement la main vers l’aile, me disant que le plus gros morceau devait lui revenir. Soudain, une douleur fulgurante m’envahit le bras. Poussant un cri, je ramenas la main vers moi. A travers les larmes qui me montaient aux yeux, je vis le poignard planté dans la table et juste à côté un doigt qui se vidait doucement de son sang. Mon regard s’abaissa alors vers la main que je tenais serrée contre moi et réalisas que ce doigt était mon index. Je relevais les yeux vers le Manchot. Il ne semblait pas avoir bougé d’un pouce et son expression était toujours aussi indéchiffrable. Il poussa un grognement.
– Va te soigner et reviens manger.
– Oui, Maître.
Quand je revins à la table, il dégustait tranquillement sa cuisse. Il avait rempli mon assiette. Il vérifia rapidement que j’avais correctement bandé ma plaie et m’ordonna de manger.
– Prends des forces. Demain tu m’accompagneras à la chasse.
Plus que la douleur lancinante qui pulsait de ma main, la crainte du lendemain m’empêchât de trouver le sommeil. Le soleil venait à peine de se lever, que le Maître vint me chercher. J’étais persuadé que je ne le verrai pas se coucher. Mais tel ne fut pas le cas. Ce fut ma première journée d’enseignement et au cours des mois qui suivirent, le Manchot m’appris patiemment toutes les règles et astuces de la chasse. Il m’initia à la traque, à la lecture des traces, à la pêche, à la connaissance des plantes et des animaux, à l’utilisation de l’arc, de l’épieu et du couteau. Il m’inculqua aussi à me mouvoir comme une ombre sans déplacer le moindre brin d’herbe, à trouver de l’eau et à survivre dans la nature sans aucunes ressources.
L’apprentissage était dur et je frôlas la mort à maintes reprises. Je devais avoir douze ans quand j’affrontas mon premier grizzly. De ce combat, je garde encore les traces des griffes de l’animal sur ma poitrine. Peu après, mon Maître m’amena dans un coin éloigné d’une semaine à cheval du manoir. Il m’ordonna de lui donner mon couteau et mes vivres puis de me déshabiller. J’étais nu et je frissonnais dans l’air frais de cette région montagneuse. Il me regarda longuement.
– Nous dînerons ensemble à ton retour. Et ramène un faisan.
– Oui, Maître.
Il partit sans se retourner.
J’aurais pu ne jamais revenir au manoir. Mais le Maître m’avait donné un ordre et l’enfant que j’étais n’imaginait pas possible de désobéir. Maintenant je sais, mon enfant, que ce n’est pas seulement en raison de cette damnée soumission ancrée au plus profond de toi que tu as osé revenir auprès du Manchot.
Ne sens-tu pas cette farouche volonté qui t’anima quand résolument tu t’engageas sur le chemin du retour ? Ne sens-tu pas cette envie irrésistible de relever le défi lancé par ton Maître ? Tu dois enfin réaliser, tout comme moi, que ce jour-là tu as décidé non par soumission mais par fierté que tu survivrais malgré tout.
Un mois plus tard, j’étais de retour. Le Manchot m’attendait. Je brandis sous ses yeux le magnifique faisan que je venais de capturer. Il eut un sourire. Le seul que je ne vis jamais sur son visage.
– Va préparer la bête. La recette que j’aime. Puis, rejoins-moi dans la salle à manger.
Le soir venait de tomber et, pour la deuxième fois, je faisais face à mon Maître. Et le rituel recommença. Il découpa le faisan et déposa une aile et une cuisse dans un plat. Je le vis déposer lentement son couteau à côté. Son regard rencontra le mien et je sus que le moment était venu.
– L’aile ou la cuisse ?
Ce soir-là, je perdis mon annulaire.
Le lendemain, nous partîmes vers le village le plus proche qui était situé à deux semaines de la demeure. C’était la première fois depuis que le Manchot m’avait acheté que j’allais rencontrer d’autres personnes. J’étais aussi impatient qu’angoissé. A quelle nouvelle épreuve j’allais être confronté ?
Nous arrivâmes tard le soir dans le sinistre bouge qui servait d’auberge. Une demi-douzaine de solides fermiers se reposaient en cuvant la méchante bière du cru. Le Manchot me fit asseoir près de lui et nous partageâmes une chope sans prononcer un mot. Au bout d’un petit moment, il s’adressa à moi.
– Je vais me lever et partir. Une fois que je serai dehors, tu vas prendre ce pichet et le renverser sur la tête de l’un de ces paysans. Je t’attendrai à la sortie du village.
– Oui, Maître.
Et je suivis scrupuleusement ses ordres. Je ne me souviens plus de ce qui s’ensuivit si ce n’est le goût du sang et la folie qui s’empara de moi. Je fus jeté dehors plus mort que vivant mais je sais que les fermiers ne s’en sont pas sortis indemnes. Tandis que, péniblement, j’essayai de rejoindre mon Maître, je ressentis pour la première fois la colère et une envie de vengeance. Non pas contre lui, mais contre ces rustres que je n’avais pas su vaincre. Le Borgne m’aida à soigner mes blessures.
– Tu ne sais pas te battre. A notre retour, je t’apprendrai. Maintenant, repose-toi et oublie ta colère.
– Oui, Maître.
Il en fut ainsi. J’appris à manier toutes les armes de l’épée à la massue en passant par la lutte à mains nues. L’arme de prédilection du manchot était, comme je m’y attendais, le poignard. Il m’initia à toutes les techniques sans négliger les plus fourbes et traîtres d’entre elles. Il m’enseigna qu’il n’y avait ni gloire ni honneur dans le combat, que c’était la plus vieille activité de l’homme et qu’il s’agissait d’une question de survie. Je me souviens maintenant de ce qu’il me dit un jour alors que j’étais exsangue, que je perdais mon sang par de multiples blessures et que je ne parvenais même plus à soulever mon arme.
– Tu sais plus que tout autre ce qu’est la souffrance. Apprends à vivre avec et arrange-toi pour que personne ne puisse te faire souffrir à nouveau.
Des mois et des années passèrent ainsi. Ma mémoire me fait maintenant défaut. Tout se mélange dans un maelström d’images de combats, d’épreuves, de douleur. J’oubliais ma solitude et le vide terrifiant de mon cOeur en me dévouant corps et âme à cet apprentissage. J’avais enfin une raison de vivre, aussi dérisoire soit-elle. A travers les yeux de l’enfant que je n’ai jamais pu être, je me rends maintenant compte de la pauvreté sentimentale que j’ai toujours connue. Soumission et fierté, voilà les seules émotions dont je me rappelle. La colère et la rancOeur m’étaient étrangères. Contre quoi ? Contre un monde que je ne connaissais pas et que j’ai toujours vu aussi inhumain que cruel ?
Je m’aperçois maintenant que mon tempérament s’est forgé au contact du Borgne et que ce dernier souffrait autant que moi. Sous sa carapace je discerne maintenant un petit enfant terrifié, faible et impuissant face à cet univers de violence et d’injustice. Pourquoi ne nous sommes nous jamais avoués notre peur mutuelle ? Par la force de la tradition ? Par l’ancestral rapport de force qui, depuis la nuit des temps, régit les relations entre les hommes ? Par la crainte d’être déçu ? Par la crainte d’être vulnérable et de souffrir encore et encore ?
Au cours de ces années le Maître m’invita trois fois à sa table. Le rituel fut à chaque fois identique et je perdis les trois derniers doigts de ma main droite. Je n’ai jamais fuit cette épreuve. Je n’ai jamais réussi à comprendre sa raison d’être. A quoi bon ? Malgré mon handicap, je devenais chaque jour meilleur. A à peine seize ans, j’avais déjà participé à un grand nombre de batailles et j’étais plus expérimenté que bien des vétérans. Depuis longtemps, je ne comptais plus les vies que j’avais brusquement interrompues de ma main valide. Malgré cela l’entraînement continuait.
Puis vint ce fameux jour. Ce jour que dans ma folie je pris pour une nouvelle naissance. Ce jour à partir duquel, je bannis définitivement ce pauvre enfant dans les tréfonds de mon esprit tourmenté. Le jour où je m’infligeas la pire des mutilations. Le regard que je jette maintenant en arrière sur ces évènements, me montre que ce jour était inéluctable. Il devait en être ainsi. Soumission à la tradition, soumission à la souffrance.
Le Manchot me faisait face. Comme d’habitude, il avait soigneusement découpé les morceaux du faisan et le plat dans lequel reposaient l’aile et la cuisse nous séparait. Comme depuis toujours. Brillant, diaboliquement acéré, parfaitement froid, le couteau du Maître était posé à côté du plat. Nos regards s’affrontaient en silence. Sans haine. Juste insensibles.
– L’aile ou la cuisse ?
Ce fut rapide. Le Manchot s’écroula, son couteau fiché dans la poitrine et le sang jaillissant de sa bouche. Il ne cria même pas. Alors que je me précipitais vers lui pour tenter de le sauver, il me fit signe de m’arrêter. Par réflexe, j’obéis. Même en cet instant, je ne sus pas laisser l’enfant s’exprimer. Je l’avais muselé, enfermé. NON ! Il ne devait pas hurler, pas pleurer. Plus jamais.
Je vis mon Maître rassembler ses forces il m’adressa un dernier regard où je lus pour la première fois autant de fierté que de tristesse. Et par-dessus tout : la soumission. Il prononça quelques mots avant de pousser un ultime soupir.
– Tu dois te montrer plus fort que moi… Maître.
Je pris son corps dans mes bras et le déposa sur la grande table. Lentement, sans un bruit, je le préparas pour son dernier voyage. Alors que je le nettoyais avec une éponge imbibée de vin doux, je vis pour la première fois ce qui dissimulaient les bandages de son bras droit. Le membre était affreusement mutilé jusqu’au coude et je pouvais compter de multiples traces de coups de poignard.
Après lui avoir rendu les honneurs, je partis du manoir. Pour la première fois j’étais seul et libre. Toute ma souffrance ? Je l’avais enfermée avec un pauvre enfant dans une pièce obscure de mon esprit. Et j’espérais alors ne plus jamais le revoir. J’étais maintenant devenu le Manchot, un guerrier légendaire, le meilleur d’entre eux, aussi insensible qu’impitoyable. Voilà ce que je crus, pendant de nombreuses décennies, être ma vie.
Voilà. Les portes du souvenir sont ouvertes et je sens un petit garçon terrifié qui n’ose pas encore regarder à l’extérieur. Mais je sais que cela va venir, je sais qu’un jour je serai réconcilié avec moi-même. Je sais que l’enfant me pardonnera et que nous partagerons enfin notre histoire.
– Maître ? Vous allez bien ?
La voix timide du gamin qui me fait face, me ramène à la réalité. Combien de temps suis-je resté plongé dans mes souvenirs ? Cela n’a pas d’importance. Le rituel doit continuer. Tranquillement je pose le couteau à côté du plat où, tout à l’heure, j’ai disposé l’aile et la cuisse du faisan.
– Regarde-moi.
– Oui, Maître.
– L’aile ou la cuisse ?
L’enfant hésite. Je lis dans son regard la crainte et l’inquiétude. Lentement, ne me quittant pas des yeux, il dirige sa main droite vers l’aile. Ma main jaillit dans un geste quasiment imperceptible.
Je tiens son poignet et le guide fermement vers la cuisse.
– C’est le meilleur morceau. Prends-le.
Le gamin me regarde. Tandis qu’il s’empare de la pièce de viande, un timide sourire se dessine sur ses lèvres.
Dans une pièce sombre au fond de mon esprit, un enfant s’éveille et sourit. Enfin
Donlope
Cela faisait maintenant plus d’une semaine que Seros ne dormait plus, ou pour être plus précis, plus vraiment. Ses nuits n’étaient plus que de longs tunnels obscurs au sein desquels il se perdait une fois franchi le seuil du sommeil. Il errait ainsi jusqu’à l’aube, prisonnier du royaume de Morphée, poursuivi par la sombre créature qu’il avait eu le malheur de libérer.
Lui, l’archimage de Praseodymios en était réduit à fuir le sommeil et son démon familier, sans aucun autre recours que d’attendre la renaissance du jour pour pouvoir à nouveau respirer. S’il n’avait été aussi épuisé, il aurait certainement lui-même apprécié l’ironie de sa situation.
Mais à l’inverse de ses nuits, ses journées étaient bien trop courtes pour cela. Il cherchait sans répit, mais en vain jusqu’alors, comment mettre fin à son calvaire nocturne. Il en était certain, cette invocation d’il y a une dizaine de jour était bien la source de son problème. Elle n’avait finalement pas été aussi stérile que cela…
Chaque nuit, le cauchemar reprenait là où il l’avait laissé et sa fuite également. La créature le poursuivait toujours, inlassablement, ne le laissant parfois s’éloigner que pour mieux le rattraper quelques instants plus tard. Il la sentait derrière lui, la devinait dans chaque chemin qu’empruntait son sommeil, la savait à l’affût et prête à surgir du néant pour le saisir à la moindre faiblesse.
Qui était elle ? Cela, il ne le savait pas précisément mais il savait qu’elle était sa perte et c’est pourquoi il fuyait sans se retourner.
Mais cette nuit serait différente ! Il ne pouvait plus continuer ainsi. Sa santé mentale vacillait et il ne voyait plus aucun moyen d’échapper à l’inévitable confrontation. Il allait se battre et vaincre ou perdre la raison.
C’est ainsi que Seros l’archimage fît face et contempla enfin le visage de sa nemesis.
Celle ci lui apparut à l’instant même où il sombra dans un profond sommeil.
– « Eh bien Seros, tu ne fuis plus ? »
– « Qui, qui êtes vous donc ? Pourquoi me guettez vous ? Pourquoi me poursuivez vous ? »
– « Voyons Seros, tu ne me reconnais pas tout archimage que tu es ? Il est vrai qu’on ne m’a plus appelée depuis bien longtemps, mais tout de même tu me déçois. Quant à tes autres questions, tu en sauras la réponse lorsque tu me connaîtras. »
Seros détailla alors la créature, s’efforçant de trouver en un quelconque recoin de sa mémoire un indice qui lui permettrait de l’identifier.
Grande, le teint d’une pâleur de craie, elle le dépassait d’une tête et le fixait d’un regard amusé et narquois. Totalement nue, elle exhibait son incontestable féminité sans la moindre gêne et bougeait avec la fluidité d’une danseuse. On distinguait à peine deux cornes minuscules sur le haut de son front, perdues sous les frondaisons d’une opulente chevelure noir de jais qui semblait douée d’une vie propre.
Ses yeux sombres semblaient percer jusqu’à son âme, le révulsaient et l’envoûtaient tout à la fois. Le regard de Seros arriva enfin sur les deux ailes aux membrures délicates qui dominaient sa sculpturale beauté.
Alors, il sut et son visage prît lui aussi la teinte de la craie.
– « Vous, vous êtes une… » laissa-t-il échapper dans un souffle
– « Oui Seros ? »
– « Une succube ! »
– « C’est un nom qu’on me donne en effet, mais je préfère pour ma part celui de Lamie. Ce fût mon premier nom, il y a longtemps. »
– « Mais comment est ce possible ? »
– « Tu m’as appelée Seros, ne t’en souviens tu pas ? »
– « Non ! Non, c’est impossible ! Je n’ai rien fait de tel ! »
L’invocation lui revint alors en mémoire, il avait sûrement du faire une erreur mais laquelle ?
– « Et pourtant me voilà. Je suis maintenant à toi…et tu es à moi ! »
– « Non ! Jamais ! »
Et Seros se remit à fuir. Il lui fallait maintenant du temps pour tenter de comprendre quelle avait bien pu être son erreur. Dans ses rêves, la Lamie le poursuivait toujours, se moquant de lui.
– « Seros ! Fuir ne sert à rien, je serai toujours au cOeur de tes nuits à présent. Je ne te comprend pas, pourquoi m’as tu appelée si tu ne veux pas de moi ? »
La course de Seros continua alors jusqu’au matin mais dès son réveil, il se rendit dans son laboratoire renversant grimoires et bocaux dans sa précipitation. Retrouvant l’invocation, il s’y plongea avidement, vérifiant, re-vérifiant, arrachant les pages.
En vain, il n’avait pas fait d ‘erreur ! Poumons de rossignol, langue de sirène, peau de pêche, argile fine des entrailles de la terre, eau de source prélevée sous une lune rousse, cuisse de grenouille ; cette nymphe aurait du apparaître !
Cuisse de grenouille ?! Le bocal, où est le bocal ! Seros se jeta alors au sol, au milieu des conteneurs qu’il avait renversés dans sa hâte, fouillant frénétiquement parmi ses composants de sort. Il ne lui fallut pas longtemps pour retrouver le bocal en question ; d’une apparence totalement anodine ce dernier portait une étiquette blanche sur laquelle figurait son contenu.
Une main qui n’était pas celle de Seros y avait rayé la mention « Cuisse de grenouille » et inscrit un peu plus bas « Aile de Chauve-souris ».
– « NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON ! »
Le hurlement de Seros perça le silence du petit matin, alertant toute l’Académie.
Professeurs et étudiants, interloqués, abandonnèrent aussitôt leurs activité respectives pour se précipiter dans la tour de Seros.
Ils le trouvèrent assis par terre, se balançant d’avant en arrière, le regard fixant un point dans le vide et répétant sans cesse : « C’était l’aile, pas la cuisse… ».
Dom
Cette fois, il en avait assez. C’était la fois de trop.
Depuis sa naissance, c’était toujours comme çà. Pourquoi était-ce systématiquement à son frère aîné, l’Héritier du Royaume, que l’on posait immanquablement la question : « L’aile ou la cuisse ? » Forcément, l’autre répondait invariablement : « La cuisse, bien sûr ! » Bien sûr ! L’expression le rendait fou. Plus de vint ans maintenant qu’il entendait cette réponse récurrente : « Bien sûr ! » Forcément après, il n’avait plus le choix, lui : toujours l’aile ! Ce morceau rachitique où la peau rivalisait avec l’os, où l’on pouvait toujours chercher la chair, en bref où il n’y avait rien à manger. Et, dans ce Royaume, où cette volaille constituait la nourriture de base, à chaque repas, jamais de surprise : il avait le « droit » à l’aile.
Et si ce régime avait admirablement profité à son aîné, lui, par contre, n’avait guère grandi, guère forci.
Et c’est comme çà que, malgré son âge, on lui donnait toujours une douzaine d’années. Lui, qui était le second fils du Roi !
Autant son frère était grand et fort, autant lui était fragile. Autant l’autre avait de la prestance, autant lui paraissait terne. Autant l’autre était toujours en bonne santé, autant lui était maladif. Et le pire était que ces comparaisons, même le petit peuple les faisait ! Quand il quittait le château pour descendre au village, il entendait bien les railleries derrière son dos. Il soupçonnait même que les vilains l’appelaient « poulet ». Quelle honte !
Il faut dire que sa mère l’avait surnommé « poussin » à la naissance. Cela n’arrangeait pas les choses. Et le pire était qu’elle continuait. « Poussin ! », par ci, « Poussin ! » par là ! C’en était trop ! Si un jour son père, puis son frère, venaient à mourir, ce serait lui le Roi ! Le Roi !
L’autre fois, une délégation d’elfes était venue rendre visite au Roi, son père. Il traversait le Grand Hall pour les accueillir aux côtés de son père. Quelle magnificence, ces elfes ! Un port altier, des visages nobles, une aura de magie telle qu’elle semblait presque pouvoir être touchée. Il allait les saluer, comme tout descendant du Roi se doit de le faire. Et ne voilà-t-il pas que son abruti de frère rentrant de la chasse, suant, puant, arriva. En plus, il avait dû boire : il sentait la vinasse ! Il les salua d’une manière à peine décente. Et ces stupides elfes lui firent en retour une révérence digne d’un roi ! Lui, forcément troublé par ces échanges de politesse, se vautra dans son salut, et finit allongé au pieds de la délégation, déclenchant les rires unanimes de tous. « Quel formidable bouffon vous avez là, messire Prince ! Un jeune oisillon, juste né, n’aurait pu réussir pareille prouesse ! » Tentant de réfréner ces larmes de honte, il se précipita dans sa chambre, pour n’en ressortir qu’une fois la délégation elfique repartie.
Il les haïssait, ces elfes dédaigneux et moqueurs ! Ils se moquaient de tout, ne respectaient rien, du haut de leur morgue pleine de magie.
Un autre jour, c’étaient des nains qui étaient venus à l’occasion de l’anniversaire de son père. Il avait toujours eu de l’admiration pour eux : habiles artisans, fiers guerriers. Il se sentait même assez proche d’eux : eux aussi subissaient les quolibets du bas peuple ! Il faut dire qu’avec leur taille d’un mètre, pour une circonférence équivalente, il y avait de quoi ! Mais leur travail du métal était sans égal. Et leur rage au combat les avait conduit naturellement à devenir des alliés importants. Comme la coutume le voulait, ils avaient apporté des cadeaux non seulement au Roi, mais aussi à ses fils. A son père, ils offrirent une magnifique armure de mithril : « Elle détournera de vous, Roi, les lames les plus traîtres ! ». A son frère, une splendide épée à double tranchant, enchâssée de rubis et de diamants : « Elle vous aidera à maintenir la paix dans tout le royaume, Prince ! ». Et à lui, un coquettier métallique : « Les Oeufs, c’est bon pour la croissance : elles t’aideront à déployer tes ailes ! » Il était devenu rouge de honte. Quel affront ! Il s’était réfugié dans sa chambre, une fois de plus, les rires l’accompagnant dans sa fuite.
Ces nains, quelles créatures exécrables ! Des nabots, aussi larges que haut ! Leur langue, leur barbe les faisaient ressembler à des porcs vautrés dans leur fange. Il les haïssait !
Puis, à l’occasion de la signature d’un traité d’alliance avec le royaume gnome voisin, le Roi, l’Héritier, lui et la cour s’étaient déplacés dans la capitale gnome. Une ville bien étrange, chatoyante, piaillante, pleine de vie. La réputation des gnomes n’étaient plus à faire : habiles illusionnistes, ils maniaient également l’aiguille divinement bien, et confectionnaient des habits extraordinaires. Bien sûr, ils n’étaient pas très beaux, mais avaient le verbe haut. Après la signature du traité, l’échange habituel de cadeaux avait eu lieu. Au Seigneur Gnome, avait été remis une magnifique selle, comme seul les artisans du Royaume savent les travailler. Ses enfants (nombreux !) avaient été également bien soignés. Puis vint leur tour de recevoir des présents. A son père, une chasuble en soie ornée des couleurs des deux nations. A son frère, un habit de chasse particulièrement ingénieux, doté de nombreuses poches, aux couleurs changeantes. Ce fut ensuite à lui. Il essaya l’habit de cour. Bah, il était un peu grand, mais qu’importait il lui plaisait, et il en était même fier ! « Eh bien, jeune coq ! Reste plus qu’à vous remplumer un peu ! » Le ciel lui tomba sur la tête, et il n’avait même pas sa chambre pour s’y réfugier ! Il se précipita dehors, laissant derrière lui les sarcasmes.
Sales gnomes ! Avec leur nez bouffi, leur humour à quatre sous, et leurs aiguilles … Qu’ils se piquent avec jusqu’à l’os avec, et que leur sang n’arrêtent pas de couler !
« L’aile ou la cuisse ? La cuisse, bien sûr ! ». Tout était dit dans ce simple échange !
Des complots, il en avait fomenté des monceaux, tous plus compliqués et alambiqués les uns que les autres. Il avait rêvé d’accidents de chasse : son frère, à l’occasion d’une battue, n’aurait pas vu une branche et se serait ouvert mortellement le front. Ou encore de sombre poison, dont la fameuse cuisse aurait été enduite, et qui aurait conduit l’Héritier à la mort dans d’affreuses convulsions. Voire même d’une révolte de ces stupides volatiles, qui se seraient soudainement soulevés contre les massacres des leurs, et auraient lutté pour éviter le couteau du boucher. Tout lui était passé par la tête. Et il s’était vu, lui, répondre à la fameuse question : « L’aile ou la cuisse ? », « La cuisse, bien sûr ! ».
Mais, pour faire un complot, il faut des comploteurs, et il était désespérément seul. Personne avec qui partager ses visions, ses stratagèmes.
Il avait bien essayé d’aller voir les volailles, et de les rallier. Mais ses tentatives étaient restées sans suite : elles ne lui avaient même pas répondu. Quelqu’un qui passait par là lui avait même lancé : « Alors, on est bien chez les siens ? », avant de s’enfuir sans qu’il ait pu voir qui c’était.
Un soir, il s’était rendu chez un vieux rebouteux de mauvaise réputation, un sorcier disait-on même. Son but était qu’un mauvais sort soit lancé à son frère, afin que celui-ci perde ses dents et soit à l’avenir incapable de manger de la viande, et réduit à se nourrir de soupe. Lorsqu’il lui avait fait part de son projet, l’autre avait éclaté d’un rire sardonique et méchant : « Un poussin, qui se veut se lancer dans la magie noire ? ! Autant l’envoyer chasser le renard ! » Il avait fui de honte.
Mais, cette fois, il en avait assez. C’avait été la fois de trop.
Lorsque la question rituelle et tant exécrée fut posée à son frère, que, comme à l’accoutumée, celui-ci répondit « La cuisse, bien sûr ! », et qu’on lui tendit le plat avec comme unique vestige l’aile qu’il en était venue à haïr, il répondit :
« Non merci, je n’ai pas faim ! »
Et, le griffon, qu’il était, étendit ses ailes et, une fois de plus, s’enfuit.
Zacharias
Comme tous les vendredis matin, Cuisto se prépare pour se rendre au village acheter des provisions. Il vit dans une petite maison de pierre au milieu de la forêt à une demi-lieue de Tarse.
Un bâton à la main, vêtu d’un pantalon et d’une chemise de bûcheron, il part dans le village suivi de son seul compagnon, Carotte, un âne. De taille moyenne et malgré son embonpoint, il marche en boitant d’une allure assez rapide.
Quand il arrive à destination, toutes les personnes qu’il croise le saluent le sourire aux lèvres.
Toutes les semaines il entend les même choses. “Salut Cuisto !”, “Comment vas-tu mon ami ?” ou encore “Une bonne journée à toi Cuisto”. Alors que les enfants viennent lui demander de raconter ses nombreux voyages tout en caressant Carotte.
Longtemps, il a été le cuisinier du baron Elric. Au fil des années, leur relation évolua en amitié. Le baron l’avait emmené dans toutes ses expéditions.
Aujourd’hui, Cuisto a beaucoup d’histoires à raconter. La plus part du temps, il rajoute des éléments pour embellir le récit, car pour lui l’important n’est pas l’histoire en elle-même, mais de voir les enfants les vivre avec une attention qui mobilise tous leurs sens.
– Bonjour Hank ! Comment vas-tu mon ami ? dit Cuisto en pénétrant dans l’atelier du forgeron.
– Salut Cuisto ! répond-il en restant concentré sur la pièce qu’il est en train de polir.
Une fois terminé, Hank, un homme d’une grande taille au corps musclé par son travail, retire son tablier de cuir. Il plonge les mains dans un tonneau contenant de l’eau claire et s’asperge le visage pour nettoyer la poussière de métal mélangée à la sueur.
– J’ai réparé ton chaudron dit-il en s’essuyant les mains et le visage. Il est comme neuf et devrait faire encore au moins un siècle.
Cuisto sourit, dévoilant ses dents abîmées et noircies.
– Je serais sûrement mort avant lui alors, dit-il en riant.
Le forgeron lui tend le chaudron. Après avoir regardé où le trou s’était formé, Cuisto reprend la parole :
– C’est du bon boulot mon ami. On ne voit même pas où tu es intervenu.
– Arrête, tu vas me faire rougir.
– Combien pour ce travail ?
– Rien du tout ! C’est pour les bons gâteaux que tu nous apporte souvent.
Sans dire un mot de plus, Cuisto attache le chaudron sur le dos de son âne, puis prend deux pots en grès dans les sacoches de voyage que porte Carotte.
– Voici pour toi et ta famille dans ce cas.
– Qu’est ce que c’est ? demande Hank, les deux pots dans les mains, gêné par ce présent.
– De la marmelade mon ami.
– Quoi ? Mais tu es fou ! tu sais que ce produit vaut une fortune ! S’exclame le forgeron.
– Profite en avec ta famille alors.
– C’est quoi !? demandent Jérémy et Geoffrey, les fils jumeaux de Hank, essoufflés.
– C’est de la marmelade que Cuisto nous a faite.
– Merci Cuisto ! disent les jumeaux à l’unisson, bouche bée. On va se régaler !
– Si vous aimez ça, je vous en apporterais une prochaine fois.
Les jumeaux se regardent puis poussent des cris de joie.
– Dit Cuisto, demande Jérémy, on peut venir te voir pour que tu nous raconte une de tes aventures ?
Les bras croisés, Cuisto réfléchit un instant.
– Je vous attends demain après-midi dans ce cas.
Les jumeaux partent en bondissant d’excitation et l’un d’eux dit :
– Viens, on va prévenir Stephen et Alicia.
– Ah les enfants ! s’exclame Cuisto à gorge déployée.
Après son arrêt chez le forgeron, il se rend chez le meunier pour acheter de la farine, puis chez le potier. Finalement, c’est en fin de matinée, qu’il arrive à l’auberge pour déjeuner. Située près de l’église, au centre du village, c’est le lieu de rendez-vous des villageois.
Quand Cuisto entre, il ne peut échapper à l’accolade virile de cette force de la nature de 2 mètres de haut. Ses 140 kilos de chaire musculeuse et rebondie, l’englobe l’espace d’un instant, tandis qu’un rire joyeux s’échappe de sa mâchoire puissante.
– Bienvenue mon ami Cuisto ! s’exclame le maître des lieux en le lâchant.
– Un jour tu vas me briser Aleck, dit-il en reprenant son souffle.
Avant qu’il ne puisse dire autre chose, l’aubergiste le saisi par le bras et l’entraîne vers une table déserte.
Dans la vaste salle principale, il y a une dizaine de tables de taille moyenne ainsi qu’une plus grande pouvant accueillir une vingtaine de personnes. Près de celle-ci, se trouve un meuble sur lequel repose une dizaine de petits tonneaux, et à coté sur le sol, une foudre. Près de la porte de la cuisine, on peut voir un vaisselier très garni. Une dizaine de personnes sont en train de manger tandis que Tania, la fille de l’aubergiste, s’occupe de faire des aller-retour vers la cuisine pour servir les clients.
Tous les deux installés à une table, à l’écart, Aleck demande à sa fille de lui apporter un pichet de vin et deux verres. Couvert par les bavardement des autres clients, l’aubergiste parle quand même à voix basse.
– Je suis heureux de te voir commence-t-il un large sourire aux lèvres. Depuis que tu nous as donné quelques nouvelles recettes, nous avons plus de clients et les affaires reprennent. Merci pour tout mon ami tu nous as sauvés.
– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, Aleck, mais ta femme Katherine qui est un vrai chef.
– Bien sur ! Mais si tu ne nous avais pas aidés, cela n’aurait pas suffit.
– Tiens papa, ton pichet.
Avant même que Tania ne termine de poser les verres sur la table, Aleck commence à servir le vin.
– Merci Tania ! Peux-tu t’occuper seule de la salle quelques instants ?
– Pas de problème, dit-elle un large sourire aux lèvres. Et de toute manière, presque tous les clients sont servis.
– Merci mon ange dit Aleck en prenant la main de sa fille.
Son plateau à la main, Tania les quitte et retourne voir si les clients n’ont besoin de rien.
– Elle est comme sa mère pleine d’énergie et de courage, dit-il en levant son verre. Maintenant trinquons à la reprise des affaires !
– A la reprise des affaires ! reprend Cuisto en tapant son verre contre celui de l’aubergiste.
– A partir d’aujourd’hui, c’est la maison qui t’offre les repas à chaque fois que tu viendras.
– Je ne peux accepter ça Aleck !
– Sans toi nous n’aurions peut être plus rien. Je te demande d’accepter mon offre car c’est le moins que je puisse faire pour te remercier.
Cuisto, ne peut détourner son regard des yeux suppliant de l’aubergiste.
– Très bien tu as gagné j’accepte, soupire-t-il.
A ces mots, Aleck saisit le pichet et ressert du vin à son Ami ainsi qu’à lui-même. Le breuvage terminé, Aleck prend la commande de Cuisto avant d’aller aider Tania.
Après avoir bien mangé, il est temps pour Cuisto de retourner dans ses foyers.
Comme à l’aller, toutes les personnes qu’il croise le saluent en faisant de grands signes.
Cuisto se plaît dans cette région. Il aime les gens et n’a eu aucun mal à s’intégrer il y a cinq ans lorsqu’il est arrivé. Aujourd’hui il est heureux et pour rien au monde il ne partira d’ici.
Quand il arrive chez lui, il débarrasse Carotte du chaudron et des sacoches de voyage avant de le laisser vadrouiller en liberté.
Sa maison a deux pièces. Une chambre meublée par une armoire et un lit et la pièce de vie, qui en dehors de la table et des chaises situées en son centre, donne l’impression d’être dans une cuisine d’auberge. Des ustensiles sont accrochés sur tous les murs, ainsi que des casseroles et d’autres récipients. Un poêle à bois est placé à coté d’un plan de travail, et un chaudron suspendu dans la cheminée par une crémaillère. Il y a aussi de nombreux pots sur des étagères contenant les épices, la farine, le sucre et de nombreux autres ingrédients.
Le lendemain, les enfants viennent comme convenu. Après avoir frappé à la porte, Jérémy et Geoffrey les fils du forgeron entrent, suivi par Stephen le fils du meunier et Alicia la deuxième fille de l’aubergiste. Les enfants ont une dizaine d’années, et c’est un bonheur pour eux de venir ici car à chaque fois ils ont du gâteau en plus de l’histoire. S’attendant à en trouver un posé sur la table, ils laissent échapper malgré tout des “Oh !” de surprise et des “Ah !” de joie en voyant qu’il est au chocolat (leur préféré ! ). Tout sourire en voyant leurs mines enjouées, Cuisto les invites à s’asseoir pendant qu’il finit de presser des pommes.
– Vous voulez une part de gâteau ? demande-t-il en distribuant une assiette à chacun.
Les enfants répondent par l’affirmative, et c’est dans un silence religieux que chacun mange sa part.
Comme un rituel, les enfants savent que maintenant ils vont entendre l’histoire de Cuisto et qu’a l’issue, ils en auront une autre part.
– Quelle histoire vas-tu nous raconter ? demande Alicia, du chocolat au coin des lèvres.
– Je vais vous raconter la dernière expédition que j’ai fait avec mon ami le baron Elric.
– Mais alors tu n’auras plus rien à nous raconter après ? questionne Jérémy l’air inquiet.
– N’ayez crainte j’ai encore de nombreuses histoires à vous raconter.
Cuisto se lève, va dans sa chambre, et après une minute revient avec un petit coffre en bois dans les mains. Avant même qu’il ne se soit assis, Jérémy lui demande ce qu’est ce coffre.
– C’est la dernière chose que m’a offert le baron, répond-t-il avant de s’asseoir et de poser le coffre devant lui, sur la table.
– Qu’est ce qu’il y a dedans ? questionne Stephen.
Agissant comme s’il n’avait rien entendu, il pose les mains sur le coffre et commence son histoire.
C’était il y a cinq ans.
Cuisto finissait de ranger la cuisine du château dont il était le chef, quand le baron arriva.
– Bonsoir ! la voix du baron résonna dans la pièce déserte.
– Bonsoir baron ! dit Cuisto en regardant une dernière fois que tout était bien à sa place.
– J’aimerais que nous fassions quelques pas ensemble sous cette nuit étoilée mon ami. J’ai des choses importantes à te dire avant notre départ de demain.
– Comme il vous plaira Baron. J’ai justement terminé de nettoyer.
D’un mouvement de tête, le baron Elric, regarda la cuisine. Elle était impeccablement propre. Tout le matériel brillait comme s’il était neuf. Il n’y avait aucun doute, Cuisto était vraiment exceptionnel. En plus de faire des plats qui avaient l’art de réveiller les papilles, il prenait le plus grand soin de son matériel.
– Ta cuisine est impeccable Cuisto. Comme toujours !
– Je tenais à ranger et nettoyer quelques petites choses avant demain.
Les deux hommes quittèrent la cuisine, pour se rendre dans les jardins du château. Le ciel était sans nuages et on pouvait voir les étoiles briller de tout leur éclat profitant de l’absence de la lune. C’était une nuit calme, malgré la guerre qui opposait les peuples du Nord de l’île à ceux du Sud.
Le baron était un homme élancé au visage fin. Ses longs cheveux blonds ondulés lui tombaient sur les épaules. Tout en marchant, il lança la conversation.
– C’est une belle nuit n’est ce pas ?
– Oui très belle.
– Demain nous partons pour une mission qui contrairement à toutes les autres, peut nous coûter la vie. Nous serons six sur la route. Nous devons être un petit groupe pour augmenter nos chances de réussite. Avant de partir, je tiens à régler certaines choses. Tu as servi mon père puis tu es resté à mon service après sa mort. Au file des années, nous sommes devenus amis et à ce titre, je me dois de te traiter en ami et non en servant.
– Mais baron…
– Laisse moi terminer ! le coupa le baron. Les deux hommes s’arrêtèrent. Le baron posa une main sur l’épaule de Cuisto et le regarda droit dans les yeux.
– Je tiens tout d’abord à te rendre ta liberté. Quand nous rentrerons, tu seras libre de rester ou de partir. De plus, tu trouveras un petit coffre sous ton lit. Dedans il y a de l’or pour que tu puisses vivre confortablement ainsi qu’un document scellé de mon sceau dont tu connais le contenu car nous en avons déjà parlé.
Des larmes coulaient sur les joues rondes de Cuisto. Il ne savait plus quoi dire car c’est la première fois qu’il était traité ainsi. Il était heureux certes, mais ayant toujours eut un maître, il avait l’impression d’être un animal abandonné.
– Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur le document Cuisto ? l’interrompt Stephen.
Les yeux brillant, Cuisto ne répond pas et reprend son histoire.
Au petit matin, le petit groupe pris la route. Tous étaient vêtu d’habits de voyage. Aucune armure, ni aucune arme n’étaient visible car ils devaient ressembler à des voyageurs et non à des guerriers.
A l’heure du déjeuné, ils s’arrêtèrent dans une auberge au sud du château du baron Elric. Après le repas, ils reprirent la route sans dire un mot. Le baron avait l’air satisfait. Cuisto donna un coup de talon dans les flancs de son cheval pour remonter au niveau du baron qui voyageait seul en tête.
– Baron ! commença Cuisto en s’éclaircissant la gorge. Quel est le but de notre expédition ?
– Maintenant que nous sommes partis, je peux t’en dire plus. J’espère que tu ne m’en voudras pas de ne rien t’avoir dit plus tôt, mais une des clefs du succès de notre mission était le secret.
Le baron se retourna pour vérifier que les quatre hommes qui les accompagnent étaient suffisamment éloignés pour ne pas entendre ce qu’il allait dire.
– Même eux, dit-il en hochant de la tête en direction de leurs compagnons, ne sont pas au courant. Ils savent juste que c’est une mission de repérage.
– Que devons nous repérer ? interrogea Cuisto.
– Nous devons déterminer la position des troupes ennemies et en rendre compte à notre souverain des terres du Nord.
– Comment allons nous nous y prendre ? et quel est mon rôle si nous prenons nos repas dans les auberges ?
– Le fait de manger dans les auberges nous permet de connaître précisément les positions des troupes dans la région.
Maintenant Cuisto comprenait pourquoi le baron semblait absent à table et n’avait pas dit un mot de tout le repas.
– Vous avez appris des choses à l’auberge ?
– Oui ! et pour certaines se sont des informations capitales pour la suite des opérations. Il me faudra donc vous quitter demain matin pour rendre compte des nouvelles en ma possession.
Le baron marqua une pause en voyant la réaction de son ami.
– Ne t’inquiète pas Cuisto. Je vais donner le commandement du groupe à un de mes soldats pour poursuivre la mission.
– Je ne comprends toujours pas quel est mon rôle.
– J’allais y venir. Quand vous allez avancer vers les lignes ennemies, vous serez certainement capturés. Tes talents culinaires te permettront d’entrer dans leurs cuisines et d’être en contact avec les soldats et les commandants de leur armée. C’est là que tu apprendras les informations qui nous permettrons de gagner cette guerre.
– Mais je n’ai jamais fait d’espionnage ! Que se passera t-il si je suis découvert ?
– N’ai crainte ! tu es un cuisinier et tu auras juste à ouvrir tes oreilles. Ensuite tu te sauveras et nous feras part de ce que tu as appris.
– C’est bien beau tout ça, dit Cuisto d’un ton incrédule, mais comment je fais pour m’échapper une fois dans l’armée ennemie ?
– Comme tu es cuisinier, personne ne se méfiera de toi. Tu n’auras qu’a servir un repas contenant des plantes soporifiques aux gardes ce qui te permettra de sortir en toute discrétion. Tu auras toute la nuit pour parcourir le plus de distance possible et ainsi te mettre à l’abri. Tu ne feras pas route vers le nord car c’est là qu’ils te chercheront en premier. Tu iras donc vers l’est. Je t’attendrais à l’auberge du Cheval Blanc à Falaise. As-tu des questions ?
Encore sous le choc de ce qu’il venait d’entendre, il lui fallut quelques instants pour reprendre ses esprits.
– Moi un espion !? Mais pourquoi m’avoir choisit ?
Le baron sourit légèrement.
– Pour deux raisons. La première comme je te l’ai dit tout à l’heure, ils ne se méfieront pas d’un cuisinier. La seconde est que tu es la seule personne en qui j’ai réellement confiance.
Le soir, ils dînèrent dans une autre auberge et y restèrent coucher.
Le matin après le petit déjeuné, le baron désigna son remplaçant pour diriger la suite des opérations. Il choisit Antonio, un homme de grande taille très musclé, les cheveux brun et courts avec des cicatrices sur le visage. Une fois tout réglé, le baron pris la direction du nord, alors que le reste du groupe poursuivit sa route vers le sud. Le soir, comme ils l’avaient fait le midi, ils durent chasser pour manger. Deux des hommes s’y employèrent pendant que Cuisto et les autres allumaient un feu et préparaient le campement pour la nuit. Malgré le peu d’ingrédients, Cuisto réussit une nouvelle fois à faire un plat avec beaucoup de goût, que chacun dégusta autour du feu en silence. Cuisto était au bord de la rivière en train de nettoyer la vaisselle sale lorsqu’il entendit des hurlements provenant du campement. Il se leva brusquement, mais fût arrêté dans son élan par quatre soldats en arme et armure. Aussitôt, il leva les bras en signe de résignation.
– Qui es-tu ? et que fais-tu là ? demanda un des soldats en s’approchant.
– Je suis un cuisinier Monseigneur. Les hommes que j’accompagne m’ont payé pour mes services.
L’homme le toisa quelques instant.
– Attachez le et emmenez-le ! S’il est vraiment cuisinier il peut nous être utile.
Ils l’emmenèrent vers le campement où il put voir les quatre hommes du baron Elric gisant sur le sol.
– Que t’es t-il arrivé ensuite ? Demande Alicia.
– Ensuite, j’ai fait tout ce que le baron m’a demandé. Je me suis intégré, puis leur vigilance s’est relâchée. Quand j’ai appris tout ce qui me semblait nécessaire, je suis allé retrouver le baron dans l’auberge où il m’attendait. Ensuite, nous sommes allés chacun de notre côté et je suis arrivé ici.
– C’est grâce à toi si nous avons vaincu l’ennemi alors s’exclame Jérémy.
– Je ne sais pas, mais mes informations ont dû les aider. Vous voulez une autre part de gâteau ? leur demande Cuisto en se levant.
– Mais tu ne nous as toujours pas dis ce qu’il y a dans ton coffre, insiste Alicia.
– Ah oui ! C’est vrai, le coffre. Dedans, il y avait de l’or…
– Ca tu nous la déjà dit fait remarquer Alicia.
Il ouvre le coffre, et en sort un parchemin scellé du sceau du baron. Les enfants sont en admiration et demandent à le voir de plus prêt.
– Pourquoi tu ne l’as jamais ouvert ? demande Alicia, les yeux brillant de curiosité.
– Parce que son contenu n’est pas à mon goût.
– Mais… Commence Alicia avant de s’interrompre sachant qu’elle ne saura pas le secret de Cuisto.
Cuisto se lève et s’essuie les mains sur la chemise.
– Vous reprendrez bien du jus de pomme avec le gâteau ?
Sans même attendre la réponse, il sort de la maison pour aller chercher des pommes.
A son retour, il est content de voir que les enfants, en particulier Alicia, ne lui posent plus de questions sur le parchemin. Tout en mangeant, les garçons l’interrogent sur la mission d’espionnage pour avoir plus de détails. Cuisto a à peine le temps de répondre à une, qu’une autre est déjà posée. Alicia, quant à elle, mange en silence et semble se désintéresser de ce qui se passe. La nuit approche, et Cuisto est obligé de demander aux enfants de partir pour être chez eux avant l’obscurité.
Cuisto regarde les enfants s’éloigner, et il ne peut s’empêcher de sourire en voyant les garçons s’agiter en parlant d’espionnage et de batailles. Un peu plus tard dans la soirée, après avoir nourrit ses poules et ses lapins, il retourne dans sa maison. Il repense à cette histoire, et arrive à la conclusion qu’il est plus sage de détruire ce parchemin. Quand il ouvre le coffre, sa surprise est grande quand il voit que celui-ci n’est plus là.
– Alicia ! Qu’as-tu fais, soupire-t-il.
Au même moment à l’auberge de Tarse, Alicia et son père sont assis à une table. Aleck lit le parchemin que sa fille lui a apporté.
– Alors qu’est ce qu’il y a d’écrit ? demande Alicia avec empressement.
– Je comprends pourquoi Cuisto n’en a jamais parlé, dit Aleck d’un air pensif.
– Dit papa ! qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? trépigne la fillette.
– Il est écrit que le baron Elric fait de Cuisto le maire de notre village
– Le Maire ! s’écrie Alicia.
– Moins fort ! la gronde son père en regardant la réaction des clients présents.
– Il ne faut parler de ça a personne ! Tu entends Alicia ?
Elle acquiesce sans dire un mot.
– Demain j’irais le voir pour lui rendre ce document que tu n’aurais jamais dû prendre. J’espère qu’il ne sera pas trop en colère.
Les larmes aux yeux, la fillette réalise qu’elle vient de commettre une grosse bêtise.
Le lendemain matin, Aleck se présente chez Cuisto. Il frappe à la porte, et comme il n’entend aucune réponse, il entre. Sans grande surprise, il constate que la maison est déserte. Il le cherche donc à l’extérieur. A part les poules et les lapins en liberté, il n’y a toujours aucunes traces de Cuisto.
– Cuisto ! Tu es là s’écrie l’aubergiste.
Aucune réponse. De retour à l’intérieur, il prête plus d’attention aux détails, et c’est là qu’il remarque que le chaudron ainsi qu’un grand nombre d’ustensiles ont disparu.
Tout est clair maintenant dans l’esprit d’Aleck. Cuisto est partit.
Au village, la vie continue comme avant, mais personne ne revît jamais l’Ami Cuisto.
Les textes Théme 2
Aramina
De la meurtrière du donjon Orland observait les dernières manOeuvres s’effectuer. La lumière du soleil couchant se reflétait sur les solides armures des fiers guerriers. Chaque homme ajoutait son éclat rouge, orange, comme nimbé d’une aura de puissance. Ou de sang. Serait-ce le leur ou celui de leur adversaire ? Cela la prophétie ne le disait pas. A la pensée de celle-ci Orland leva ses yeux vers le ciel. La nuit n’était pas encore tombée que la comète apparaissait déjà. Ce n’était pas la première fois qu’une d’entre elles traversait leurs cieux mais elles n’avaient jamais été aussi proches. Et aucune n’avait arboré ce rouge insolent.
Orland soupira. Il ne restait que quelques jours, les prêtres étaient formels. Deux mois auparavant, le Grand Prêtre du Temple Royal et son conseil avaient exigé une audience auprès du Roi. Ils avaient alors révélé l prophétie que tant d’entre eux s’étaient transmis au fil des générations. Lorsque l’étoile de feu passera la constellation de la Porte, les Guerres du Chaos reprendront comme au début des temps. Alors le fils du royaume, le prince de ses âmes, l’élu des Dieux se lèvera pour sauver les hommes. Orland ricana et commença à monter les vieilles marches menant à ses appartements. Le problème des prophéties, se dit-il, c’est qu’elles apportent toujours plus de questions que de solutions. Qui devront-ils combattre ? La majorités des autres races s’étaient déjà fondues dans les cités humaines. Cela ne laissait plus que les elfes des glaciers et les géants marins. Ces premiers n’avaient jamais apprécié les humains mains ils ne témoignaient jamais d’hostilité en dehors de leurs frontières. De plus, en comparaison des formidables forces qui se massaient dans la cours ils ne représentaient qu’un buisson face à la forêt. Quant aux géants marins… Leurs trois mètres de peau écailleuse en faisaient une race impressionnante, mais ils ne pouvaient survivre sur terre. Impossible que la menace vienne des flots. Orland eu alors une vision, la même qui le hantait depuis des mois : La comète filait comme un éclair vers leur planète puis, dans un arrêt sans un tremblement malgré l’étourdissante vitesse, elle flottait quelques instants au dessus de la ville royale. La surface lisse de cette sphère gigantesque ne ressemblait à aucun des matériaux connu des hommes. Et, dans un silence étouffant, elle commençait à se déformer, de grosses cloques naissant à sa surface, à s’étirer. Alors, dans un déchirement effroyable, la sphère s’éventrait pour vomir sur les terres fertiles une armée de monstruosités vivantes. Un flot intarissable de créatures difformes et armées se déversait sans discontinuer, tentacules, griffes et chairs sanguinolentes luttant pour prendre pied sur ce monde promis.
Orland secoua la tête et essuya d’un air absent les gouttes de sueurs froides qui coulaient le long de ses tempes. L’esprit humain ne trouvait jamais mieux que le surnaturel lorsqu’il manquait de réponse.
Arrivé en haut de l’escalier, il entra dans sa chambre. Le feu crépitait déjà dans l’âtre en prévision de la fraîcheur nocturne. S’assoyant sur son lit, il délaça ses lourdes bottes et se laissa tomber en arrière. Il ne devrait pas tourmenter par de telles pensées. Quoi qu’ils aient à combattre, il ne seraient jamais plus prêts qu’en ces jours. Et rien ne lui disait qu’il était l’Elu des Dieux. La prophétie datait de plusieurs siècles, du temps où il n’y avait qu’un seul royaume sur Philéa. Aujourd’hui ils étaient sept à se partager la planète, tous prêts à recevoir l’ennemi. Sept princes, sept Elus potentiels. Si c’était lui il le saurait le moment venu.
L’agitation des derniers jours venant à bout de ses réserves d’énergie, Orland décida de s’octroyer un peu de repos avant le soupé. Il ferma les yeux et glissa lentement dans le monde des rêves.
La sonnerie d’un cor le tira brusquement de son sommeil. Il maudit les prêtres qui s’étaient fourvoyés dans leurs calculs, l’attaque ne devant pas avoir lieu avant deux semaines au moins. Et d’un coup, il réalisa. Orland ne se trouvait plus dans sa chambre mais allongé à même le sol dans un lieu qu’il ne connaissait pas. Il remarqua qu’il portait de nouveau ses bottes et, en se relevant, le poids à sa droite lui appris qu’il avait également son épée. Une vague de panique le traversa. Il était sûr de ne plus être au château, pourtant, si on l’avait kidnappé, pourquoi lui aurait-on donné ses armes ? Ses yeux s’habituant à la pénombre, il compris qu’il se trouvait dans un long couloir, dos au mur qui formait le cul de sac final. Au dessus de sa tête, l’absence de plafond lui permettait de voir les étoiles, mais il n’en reconnu aucune. Il tira silencieusement son arme mais il ne fit que quelques pas avant qu’un formidable cri ne retentisse au loin. La souffrance, la solitude, l’horreur… Les échos de la voix rebondirent sur les murs longtemps après qu’elle se soit tut.
La peur lui nouait le ventre mais Orland tenta de recouvrer son calme. La seule possibilité logique était qu’il rêvait tout cela. Sachant qu’il était plus dangereux d’attendre que d’agir, il entreprit de loger les parois du couloir le plus discrètement possible. Il passa un premier carrefour, puis un deuxième, et un troisième… Cela ajouté aux lacets qu’effectuait le couloir, il devint clair qu’il se trouvait dans un véritable labyrinthe. Au bout d’une dizaine de minutes, une porte se dessina sur le mur opposé. Après une énième tentative pour se réveiller, il décida de franchir la porte. La serrure rouillée lui résista quelque peu et le battant s’écarta brutalement dans un sinistre grincement. Orland s’accroupit instinctivement contre le mur de peur de s’être fait repéré. Rien ne venant briser le silence il passa la porte sur ses gardes.
Si aucune torche ne brûlait sur ses murs, la salle était pourtant brillamment éclairée. Pas un meuble, pas une tenture n’était visible. Mais le plus remarquable était l’immense damier noir et blanc qui composait le carrelage. Orland eu un pressentiment et préféra la patience à sa folle envie de fuir les lieux. Tenant son épée par la lame, du pommeau il assena un coup violent sur le premier carreau. Rien ne se produisant, il avança sur celui-ci et répéta son geste sur le second. Au troisième ce qu’il soupçonnait se produisit et une volée de fléchettes traversa la salle. Voulant atteindre la porte opposée à l’entrée, il continua de frapper et d’avancer durant plus d’une heure. Sept nouvelles volées de flèches se déclenchèrent jusqu’à son arrivée. La poignée de la porte s’actionna sans problème et de sa lame il repoussa le battant.
Crânes et ossements jonchaient le sol de toutes parts et la lumière avait de nouveau disparu. Un étrange feulement provenait du fond de la salle. Orland s’approcha du bruit discrètement, sa lame prête à frapper. Sur son parcours les épées se mêlaient aux armures de toutes régions et de tous temps. Il eut une pensée pour tous les braves combattants qui avaient dû mourir ici et qu’il rejoindrait peut-être bientôt. Sa tension se relâcha brusquement lorsqu’il réalisa que la créature se trouvait en fait derrière une herse métallique. Sous ses loques la bête semblait faite de lambeaux putrides et à ses mains naissaient de longues griffes noirâtres. Elle semblait pour l’instant dormir et occupait toute la largueur de son couloir. Orland hésita mais, de derrière elle, il sentit une brise fraîche lui caresser le visage. Le premier souffle depuis son arrivée. Peut-être une sortie. Il s’assit alors sur un large bouclier à damier bleu et blanc pour pouvoir réfléchir tranquillement. Il pouvait essayer de passer en cachette mais il devrait enjamber la chose et serait trop à découvert. Il pouvait également tenter de la tuer dans son sommeil mais comment prévoir l’efficacité d’un coup d’épée sur une créature comme celle-ci ? Les ossements, autour de lui, lui prédisaient l’issue quasi certaine du combat. Effleurant le pommeau de son épée, il resta perdu dans ses pensées quelques minutes de plus avant de se redresser. D’un air déterminé il remit son épée au fourreau, détacha du mur la corde de la herse et recula pour la hisser. Orland tremblait sous l’effort et la concentration pour imprimer un mouvement fluide aux massives barres de métal. Une fois la herse entièrement relevée il fit une rapide prière puis hurla de toutes ses forces. L’immonde bête se releva avec une rapidité époustouflante. Ses yeux mauvais se dardèrent sur lui et, dans un rictus écumant, elle s’approcha. Orland luttait pour ne pas obéir à ses instincts qui lui ordonnaient de refermer l’issue. Fermement campé dans le sol il attendit. Lorsque la créature passa dans l’encadrement il relâcha brutalement la corde. La herse se rabattit et, de ses flèches d’acier, empala la créature, la réduisant à une vague bouillie. Orland se détacha alors de remonter les barreaux et fila dans le couloir.
Il courut un long moment avant de déboucher à un nouveau croisement. Deux voies partaient sur la gauche, une sur la droite et une dernière continuait tout droit. La brise venait toujours du chemin face à lui mais portait à présent une étrange odeur. Des cliquetis métalliques se firent entendre et quatre silhouettes trapues s’approchèrent. Orland hésita une seconde. Dans un tel dédale il pourrait aisément semer ses adversaires s’il prenait un des couloirs transversaux. Mais quelqu’un voulait qu’il ne sorte pas d’ici, il devait donc s’attendre à ce que les bons chemins soient les plus dangereux. A ses premiers pas dans leur direction les êtres se ruèrent sur lui dans des sifflements suraiguës. Leurs larges capes à capuches empêchaient Orland d’anticiper leurs mouvements. Mais, heureusement, les trois couloirs ne permettaient qu’à deux d’entre eux de se battre simultanément. Au corps à corps, l’odeur s’était muée en puanteur et les brides de peaux qu’il apercevait étaient teintées d’un bleu sombre et couvertes de pustules qui de temps en temps éclataient et projetaient des gouttelettes d’acide. Avec l’énergie et la rage du désespoir Orland paraît, taillait et se fendait sans réfléchir. En un mouvement tournoyant il décapita son premier adversaire qui déséquilibra le deuxième dans sa chute. Sans hésiter il le transperça de part en part. L’acide faisait fumer ses vêtements et lui brûlait horriblement le visage et les mains. Des larmes de haine se formèrent à ses paupières et il piétina les corps adverses pour s’attaquer aux deux suivants. Orland se sentait déconnecté de la réalité. Il se vit parer un premier coup et s’accroupir pour éviter un deuxième. Il se regardait toujours quand, de sa position au sol, il profita de la garde trop légère de celui de droite pour l’éventrer. Voyant son dernier compagnon tomber et la folie dans les yeux d’Orland, la créature restante tourna les talons et s’enfuit. Mais la soif de vengeance d’Orland le poussa à le poursuivre, sa colère lui donnant des ailes. Presque à sa hauteur, il lui planta son épée entre les deux omoplates, stoppant nette la course effrénée. Orland revint à lui et resta abasourdi devant le corps à ses pieds. Il n’avait jamais frappé quelqu’un dans le dos auparavant. Il ne s’était jamais vraiment battu pour sa vie. Il aurait pu le laisser fuir, ne pas le tuer. Il s’affaissa contre le mur, secoué de sanglots, pleurant de fatigue, de soulagement, de peur, d’incompréhension. Quand Orland retrouva son calme, il ne pouvait dire combien de temps avait duré sa prostration. Peut-être dix minutes, peut-être deux heures… Il devait repartir au plus vite avant que d’autres n’arrivent. Il marchait d’un pas soutenu quant une nouvelle intersection se présenta quelques mètres plus loin. Un couloir semblait partir vers la droite et devant … Une étrange barrière liquide se dressait à la verticale. Derrière elle, il reconnaissait sa chambre où le feu brûlait toujours dans la cheminée. Sous l’émotion, il s’avança d’un pas chancelant, un rire hystérique aux lèvres. Au carrefour un murmure attira son attention. Il pivota instantanément, l’épée au clair. Ivre de rage, il ne laisserait plus rien s’interposer entre lui et son monde. Tout ce qu’il aperçut, c’est un enfant de six ans au plus enchaîné au mur, pleurant le regard éteint. Il connaissait cet enfant, il l’avait déjà croisé dans les rues de sa ville. Ses fins cheveux blonds se maculaient maintenant de croûtes de sang et les meurtrissures recouvraient son corps nu. De l’ombre sortit une fine silhouette gobelinoïde. Un éclat près de sa main dénonça le grand hachoir qu’il tenait fermement. Dans un sourire obscène et sadique il attrapa l’enfant par les cheveux et lui tira la tête en arrière, découvrant ainsi largement sa gorge.
Orland rugit lorsqu’il s’élança vers le monstre. Battant le sol de ses puissantes jambes il devait arriver à temps, il devait dévier ce bras… Et la terre se déroba sous ses pieds. Au léger clic du mécanisme, il sut qu’il s’était fait piéger. Sa chute sembla s’éterniser. Il sentit ses os se broyer, ses chairs se déchirer lorsque l’épée pieu se planta dans son ventre. La douleur fulgurante le tétanisa mais la seconde suivante l’anesthésie annonciatrice s’empara de lui. Ses dernières gouttes de vie s’écoulaient le long des pieux et il sut qu’il ne se réveillerait pas de ce dernier rêve.
« Odos mon amour … » la voix si douce, si chaude, si triste, fila à travers les étoiles.
Le Dieu de la vie lâcha le minuscule labyrinthe qu’il tenait dans ses puissantes mains. Il n’osa se retourner vers sa femme, ne pouvant affronter son visage réprobateur. Il regarda longuement le labyrinthe s’abîmer dans les profondeurs de l’espace.
« C’est le cinquième, il n’en reste plus que deux. Pourquoi lui ? Il avait la prudence, la patience, l’intelligente, le courage. Il aurait pu… »
« Non ». Malgré l’accent douloureux la voix était intransigeante. Le silence interrogateur se prolongeant il ne put que s’expliquer.
« Il n’avait pas le détachement. Il aurait fait un bon martyr ou un merveilleux héros. Mais il était de ces hommes qui, pour sauver un village, tuent leur royaume ». Aucune réponse ne lui parvenant il ajouta :
« Comprend moi ma douce, ce qu’ils vont affronter, nul d’entre eux ne peut seulement l’imaginer. Il n’y aura pas de répit, pas de reddition. Pas de seconde chance. Celui que je désignerait portera le sort de tous ses frères sur ses épaules. L’élu se doit d’être parfait ».
Odos agita les mains et un nouveau labyrinthe apparut. D’un autre geste il déposa Kalin, prince de Ternion au centre de celui-ci. Elya caressa mélancoliquement le visage de son mari et, dans un sourire triste, elle se retira pour le laisser finir son devoir.
Maneero
A la perfection
Rien de tel qu’un trou de mémoire pour ruiner toute votre assurance. Je sais que je ne voulais pas venir jusque dans ce trou paumé. Mais alors pourquoi m’y étais-je tout de même rendu ? Je l’ignore. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je ne me souviens plus pourquoi j’ai accepté d’être parachuté sur ce plateau enneigé au coeur de l’Asie, attendant la peur au ventre je ne sais quoi de désagréable, grelottant, à cette haute altitude, parmi les ombres environnantes que je distingue derrière un de ces brouillards épais qui semble ne jamais devoir se lever. Ignorant ma raison d’être ici ainsi que la cause de ce bizarre oubli d’une révélation qui devait pourtant être essentielle pour me décider à partir pour cette terre, mon seul salut me semble-t-il, commencera par rassembler les éléments de l’histoire. De mon histoire.
Je m’appelle Edward Harrold. Hier encore, je vivais en Angleterre. Mon père était anglais, et je ne l’ai jamais connu. J’ai été élevé par son frère aîné, un vieux marin acariâtre du nom de Simon Harrold. Mon père a soi-disant débarqué une nuit d’été pluvieuse, me tenant dans ses bras, paniqué par quelque chose que Simon n’a jamais très bien su m’expliquer. Il m’a littéralement déposé chez lui avant de s’absenter “un moment” pour ne jamais reparaître. Selon Simon, la famille de ma mère devait être composé de gens très pieux à qui mon père avait joué un mauvais tour. “Pouvait pas s’empêcher de violer ce qui est sacré”, disait-il, un sourire amer sur les lèvres. Simon et lui n’étaient pas en de très bons termes, et le marin n’a jamais très bien supporté mon arrivée forcée dans sa vie. Etonnamment, il n’a jamais essayé de m’abandonner ou de me confier à je ne sais quelle association. Parfois je me dis que tout le monde y aurait gagné, car mon enfance à Kingsport fut tout sauf heureuse. Mais je m’égare. Le fait est que je n’ai jamais connu mes parents, et que comme tous les orphelins incertains de mon genre, je n’ai jamais cessé d’être tourmenté par cette absence. Comme vous pouvez le constater, on ne peut pas dire que j’ai mauvaise mémoire, encore que je ne raconte ici que des faits marquants dans ma vie. Mais ma décision de venir en ce lieu aujourd’hui m’échappe encore. Un bond dans le passé proche m’aidera sans doute à y voir plus clair, plus que mes histoires d’enfance ratée.
Mes bêtises d’adolescent, que les juges ont attribué à une éducation défaillante m’ont mené tout droit en prison. Là encore mes souvenirs sont très clairs, plus que mes motivations d’alors, mais je ne vous expliquerai pas ici les circonstances qui mènent au viol avec violence. Je ne vous détaillerai pas non plus les années de prison qui s’ensuivirent. J’ai survécu, j’ai grandi, et quand je suis enfin sorti de cet enfer j’étais devenu un adulte. Un adulte au passé lourd, trop lourd pour avoir accès à une vie normale, quand votre seule famille est un vieux marin violent que vous détestez et qui vient de mourir sans personne pour le regretter. L’avenir m’importait peu. Ainsi l’armée est-elle vite devenue ma nouvelle famille. Peu d’ambition, une tendance à attirer les individus à problèmes et à en créer de nouveaux, un caractère instable, tous ces ingrédients de ma personnalité m’ont permis de me sentir à l’aise dès le départ, et à me faire respecter, dans le chaos. Et pourtant mes supérieurs, ou tout du moins une partie d’entre eux, me considéraient comme quelqu’un d’intelligent sur qui compter. Après tout, si je suis capable de m’analyser comme je suis en train de le faire, c’est parce que j’ai l’intelligence suffisante pour le faire. Ainsi donc j’étais estimé par les hautes sphères. Enfin, seulement par le Général Schaeffers en fait, celui à qui je dois ma présence en ce lieu inhospitalier aujourd’hui.
Schaeffers n’était pas le genre d’homme avec qui on pouvait discuter. Tout juste bon à vous donner des ordres. Malgré tout il semblait me considérer différemment des autres gradés. Mon aptitude exceptionnelle au tir était reconnue par tous, mais expliquée par beaucoup comme une conséquence évidente de mes problèmes juvéniles, et la vie qui les avait accompagné. Schaeffers lui ne faisait jamais ce genre de rapprochement. Non pas parce qu’il trouvait cela déplacé d’en parler, mais manifestement parce qu’il attribuait mes talents à autre chose. Il me parlait comme s’il me connaissait déjà depuis longtemps. Lui savait que je n’étais pas un de ces débiles mentaux, cas que les autres n’envisageaient même pas lorsqu’ils avaient déjà eu vent de mon passé. Ainsi ce général aimait à me confier certaines responsabilités, et était pour moi, malgré son mutisme autoritaire, la seule personne que j’appréciais vraiment. Il m’avait déjà parlé d’une mission spéciale qu’il voulait me confier, à moi seul, chose exceptionnelle que je ne comprenais pas, ne faisant pas parti du corps d’élite. Jusque là, j’avais décliné cet honneur et je lui avais demandé de trouver quelqu’un d’autre tant qu’il en était encore temps. Puis hier soir, il m’a convoqué à nouveau, encore moins enclin à la discussion que d’habitude, pour m’ordonner cette fois de partir la nuit-même pour l’Asie mineure, afin d’être parachuté au-dessus d’une zone mal connue, dans les montagnes, puis d’attendre les ordres. Une nouvelle fois, j’ai refusé ce qui était pourtant un ordre, atterré par l’absurdité de cette “mission”. Et c’est là qu’il me l’a dite. C’est là qu’il a prononcé cette phrase, celle dont je ne puis me souvenir, et qui m’a décidé à partir sur le champ, sans autre questions, sans regrets.
J’ai atterri ici vers midi. Aucun moyen de savoir à quel moment de la journée nous sommes en dehors de ma montre. Le soleil n’existe plus ici, inhibé par d’épais nuages gris et le brouillard ambiant. J’ai l’intuition que les ordres ne viendront pas, jamais. J’ai l’horrible intuition que tout ceci n’est qu’une énorme excuse de la part de Schaeffers pour me perdre ici. Peut-être n’est-il pas si sympathique que ça après tout, peut-être me déteste-t-il en fait plus que tous les autres… Mais d’une façon plus hypocrite… Mais pourquoi diable ai-je accepté avec autant d’empressement de venir ici ? Ne me serais-je pas rendu compte du piège qui m’était tendu ? Car il s’agit bien d’un piège. Je suis probablement le seul être humain vivant à des kilomètres à la ronde, pour autant que je me souvienne de la description qui m’a été faite de cet endroit. “Les montagnes de l’impossible, Edward”, m’avait-il dit. “Là où tout peut exister, car elles restent à découvrir; petit périmètre, mais à haut risque, tous ceux qui s’y sont risqué ne sont jamais revenus…”. J’aimerais me rappeler la suite de son discours d’hier soir. Mais je ne peux pas. Qu’est-il arrivé pour que je sois handicapé par ma mémoire à ce point ?
C’est une certitude, je ne suis pas seul ici. Les ombres que j’entrevois se déplacent lentement. Et elles se rapprochent. Il est temps que je pense à me défendre en cas d’agression. Mon arrivée n’a pas pu passer vraiment inaperçue. Mon parachute gît étalé derrière moi, recroquevillé contre la paroi rocheuse à laquelle je tourne le dos. Certes il y avait le brouillard pour masquer ma descente, mais quelque chose me dit que ça ne servait à rien. Mon paquetage ne contient pas d’armes à feu, juste un couteau de survie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je me suis distingué dans le tir, pas dans le combat de mélée ! Reste mes réflexes dans le domaine acquis lors de la période la plus trouble de ma vie, si celle-ci a pu être considérée un jour comme calme et limpide. Et à part ce couteau… des rations pour environ deux jours et… c’est tout. Pas de radio, pas de moyen de communication… Mais si bien sûr, je me souviens. L’opération. Ce doit être le choc opératoire.
Pendant le voyage en avion, j’ai dû subir une petite intervention chirurgicale considérée comme “nécessaire au bon déroulement de l’opération”. Un mouchard. Un bidule électronique logé dans ma nuque. Le truc perfectionné, capable non seulement de les renseigner sur ma position, mais aussi d’entendre ce que je dis et ce qui se passe autour de moi, et même, m’ont-ils dit, de me communiquer discrètement des informations, via des vibrations émises directement dans ma boîte cranienne. L’opération avait été indolore, mais j’étais resté dans les vapes un bon bout de temps, je pense même avoir été à moitié inconscient pendant le début de ma descente en parachute. Ainsi donc je suis bien ici en reconnaissance, tout ceci n’est pas une manigance de la part de Schaeffers, je préfère ça.
On approche. Quelque soit la chose qui vient vers moi, elle est grande, de forme humanoïde, et sait que je suis là. Il n’est pas dit que je resterai immobile comme un lâche. J’avance moi aussi dans sa direction. Si cette chose à quelque hésitation, quelque crainte, ainsi je le verrai. Quant à moi, je ne montrerai pas ma peur.
Emergeant du brouillard, un homme, remarquable de par ses nombreuses particularités physiques, me toise. Je fais de même. Grand, vigoureux et musclé, torse nu parsemé de cicatrices impressionnantes, à la chevelure et la pilosité abondantes et blanches, et à la peau ambrée comme celle des autochtones du pays mais aux yeux européens et d’une couleur… indéfinissable. Il porte un pagne de fourrure noire pour seul vêtement. Comme cliché du représentant d’une tribu inconnue, je n’aurais pu rêver mieux. Cependant je ne sais pourquoi, je me sens en confiance. Peu à peu d’autres ombres font leur apparition, de haute taille pour la plupart. Le brouillard semble reculer pour me les découvrir sans qu’elles aient à avancer. Le spectacle est beaucoup moins réjouissant : c’est bien une tribu à priori humaine que je découvre là, mais dans un état de dégénerescence la plus totale. De nombreuses infirmités parsèment les corps malingres et sales; manifestement mon grand musclé a droit à des égards, ne serait-ce que de propreté. Nul doute que c’est leur chef. Ici et là, hommes, femmes et enfants confondus, tous d’apparence jeune, avancent maladroitement, essayant de gérer leurs infirmités. Il leur manque pour la plupart un morceau du bras, mais certains n’ont pas la chance d’en avoir. Je ne parviens pas à deviner si ces anomalies sont le résultat de mutilations ou de trop d’accouplements congénitaux, quoique la deuxième option me paraît plus probable, et plus rassurante. Mais même la vision de cet enfant avançant sur ses deux bras, compensant l’absence totale de jambes n’arrive pas à me faire ressentir de la pitié.
S’il le fallait, si l’ordre m’en était donné, je les taillerai en pièces, tous jusqu’au dernier, tout infirmes qu’ils sont. “Edward”. “Edward”, me dit une voix dans ma tête. Celle de Schaeffers. “Edward, est-ce que tu m’entends ?”. Je ne réponds pas. Je n’ose pas briser le silence qui s’est instauré en ce lieu. Qui sait ce qui sortira de leurs bouches ? “Edward, tu dois y aller. Rencontre-les. N’aie pas peur, n’aie aucune crainte. Rappelle-toi pourquoi je t’ai choisi”. Je voudrais bien. “C’est toi le meilleur. Ne laisse pas passer ta chance, Edward”. Le chef me fait signe de la main, je comprends qu’il me fait signe d’avancer au milieu des siens. J’obtempère. Doucement, car personne ne se pousse pour m’éviter un contact charnel, comme si pour eux je n’étais pas un objet de crainte, ce qui me surprend à défaut de me rassurer. L’enfant, du haut de ses bras me contemple, me sourit. Et me découvre ses dents : monstrueuses, implantées selon une logique déconcertante, horriblement pointues. Ce détail me pousse à dévisager plus en détail mes hôtes les plus proches, et retrouver ce même signe distinctif sur les sourires qu’ils m’adressent. Je n’arrive pas à me sentir en danger. Je sais pourtant que je devrais, en toute raison, être terrorisé.
“Edward, Dieu en est témoin, tu vas accomplir une chose prodigieuse”. Dieu en est témoin… Schaeffers avait prononcé cette expression la veille il me semble, comme il en a l’habitude pour annoncer quelque chose d’important dans ses phrases… Oui je me souviens à présent. Il disait ceci : “Edward, Dieu en est témoin, tu ne seras pas un étranger là où je vais t’envoyer”. Et ensuite, oui : “Tu fais parti des leurs, nos savants sont formels. Tu as tout d’un hybride issu d’un croisement entre un homme et le spécimen femelle mort que nous avons retrouvé il y a trente ans de cela, dans un hangar désaffecté, ici en Angleterre. Certains détails de ton anatomie, et ta force naturelle, le prouvent”. Submergé par l’émotion, je n’ai plus la force de dire quoi que ce soit. Tout me revient. Tout me réapparaît comme tout m’était réapparu la veille : mon enfance, mes problèmes, mon comportement jugé aberrant… tout sous un nouveau jour, produit monstrueux de… J’entends. Je les entends. Dans ma tête, et ce n’est pas le truc électronique. Ils savent parler sans utiliser leur voix. Mon Dieu je comprends tout. Mon père était un monstre. Et ma mère…
“Edward -Schaeffers poursuivait-, nous allons arriver d’ici quelques heures. Je compte sur toi Edward. N’oppose pas de résistance. Laisse-toi emmener dans leur cachette. Nous viendrons te chercher. Enfin nous allons pacifier ce territoire, pouvoir l’étudier. Tu seras un héros, Edward. Ne panique surtout pas”. Il m’avait tout raconté pour me convaincre. Mais ils avaient ensuite effacé en partie ma mémoire, j’en suis sûr à présent. Je sais qu’ils en sont capables, j’ai déjà entendu parler de leurs méthodes. Il n’était pas question de pacifier quoi que ce soit hier soir. Les lâches. Savent-ils pour les infirmes ? Surement. Le chef m’a déjà tout révélé. A mon tour d’être franc. Il sait à présent, je lui ai dit. Sa tribu le considère comme un dieu, comme tous les “parfaits”, rarissimes, même s’il n’a pas toujours été seul. A lui donc de traiter avec moi, d’entendre ma requête. Je m’agenouille au milieu des malheureux. L’enfant me regarde toujours. Il ne faut pas qu’ils viennent. Si quelqu’un doit payer pour ce qu’a fait mon père, et tenter de racheter sa faute, c’est bien moi. Le chef a compris, et s’apprête à faire ce que je lui ai demandé. Il prend appui d’une main sur mon dos voûté, s’agenouille à son tour, penché au-dessus de moi, m’empoigne la tête de l’autre main, et s’affaire avec empressement à détruire le dispositif, à déchirer ma nuque de ses dents. Ma mort est inévitable, je le sais, mais qu’importe. Elle rachètera les crimes de mon père, le kidnappeur, le violeur de déesse.
DonLope
Acte I
Un vieux troll rentre sur scène, il lui manque des dents et le bout de long nez est manquant. Sa démarche est lourde de rhumatismes. Ses yeux étincellent cependant alors qu’il prend la parole :
Il y a des jours comme ça
Ou c’est sur, y a rien qui va !
Pourtant, tout avait bien débuté,
Je m’étais levé du bon pied.
Petit déjeuner frugal et léger,
Juste une cuisse de hobbit braisée
Arrosée d’un petit vin pétillant
Au goût fruité et bien gouleyant.
Mon pagne le plus confortable,
Ma massue, cette vieille compagne.
Une bonne respiration , un petit rot,
Me voilà parti au petit trot.
Dans la forêt un elfe j’ai vite repéré,
Mais dès qu’il m’a vu il s’est sauvé.
Je suis plus tout jeune et pour le choper
J’ai quand même eu quelques difficultés.
Tout en mâchouillant un cuissot saignant,
Je continuais mon chemin en pensant :
Quelle belle vie que celle de troll velu !
Elle est pas faite pour le premier venu.
J’arrivais enfin, peinard, à la clairière
Vous savez bien, celle de la Pierre.
Après avoir fini tous les restes,
C’était déjà l’heure de ma sieste.
Je m’allonge tranquille à l’ombre,
Et illico dans le sommeil je sombre.
Je sais bien que j’aurais du me méfier
Mais bon, comment je pouvais me douter ?
J’ai à peine du fermer l’Oeil une plombe
Et d’un coup, je sens que je tombe !
J’ouvre les yeux, j’agrippe ma massue
Et je finis dans le noir et sur le cul.
Acte II
Le vieux troll attrape une pinte de bière qui passe et s’en jette un vite fait dans le gosier avant de continuer :
C’est sur, là, j’étais bien réveillé
Et surtout, franchement contrarié.
En plus j’avais mal à l’arrière train
Et de nouveau une petite faim.
Je me relève et j’entend une voix
« Salut le Troll, bienvenue chez moi. »
Je regarde autour de moi, personne.
Je crie, « Montre toi, que je te sonne ! »
J’entend alors la voix qui rigole
« Tu ne peux pas me voir , le Troll
je suis ton nouveau mage employeur,
fais contre mauvaise fortune bon cOeur
Tu es dans mon donjon pour le garder
C’est pour ça que je t’ai invoqué.
Alors mets toi au boulot tout de suite,
Ils arrivent, fais leur prendre la fuite ! »
« De quoi !? Un donjon à garder ?
Non mais, tu m’as bien regardé ?
Je veux pas de ce boulot, merci.
J’ai passé l’âge de ces conneries !
Et puis en plus, je suis pas ton larbin
Si t’en veux un, va te chercher un nain ! »
« Dépêche toi Troll, ou il va t’en cuire !
tu n’as pas le choix et rien à dire. »
A ce moment là, voilà la porte du donjon
Qui cède, et je me retrouve comme un con,
Face au groupe habituel : un voleur, un nain,
Une elfe, un guerrier, un prêtre, un magicien.
Je me dis alors : Gortch – c’est mon nom –
Là c’est clair, va falloir être bon
Mon grand, si tu veux t’en sortir vivant
T’as plus le choix, faut foncer dedans.
Acte III
L’audience est captivée, elle en oublie même de se gratter…
Je saute sur l’elfe. Ben ouais, l’habitude…
Vu sa tête, il a du me trouver un peu rude !
Un bon coup de massue entre les yeux
Pour les terminer, y a rien de mieux.
Pendant ce temps, le guerrier m’agresse
Et me plante son épée dans une fesse.
Ca pique et ça a le don de m’énerver
Alors, j’ai pris le temps de la retirer.
Et je lui ai rendu son cure-dents,
Bien fort, en plein dans les dents.
Pendant ce temps, le magicien incantait
Mais y avait le nain qui me gênait.
Pas grave, je n’ai eu qu’à le lancer
Contre le mago, pour m’en débarrasser.
Mais le voleur avait disparu entre temps.
C’est pénible, ils le font systématiquement !
Pendant que je le cherchait partout,
Il me préparait un mauvais coup.
Par derrière, évidemment, le lâche.
J’ai frappé si fort qu’il a fait une tâche…
Le prêtre, je l’ai gardé pour la fin
Ils sont toujours plus gros, c’est bien.
Lui, je l’ai décortiqué lentement
J’aime bien prendre mon temps.
Ca m’avait bien calmé les nerfs
Mais j’avais pas que ça à faire.
J’avais déjà assez perdu mon temps.
Avec cet intermède sanglant.
En plus, j’aime pas les donjons pourris.
Alors j’ai poussé la porte et je suis sorti
En courant aussi vite que j’ai pu
C’est sur, on m’y reprendra plus !
Jolandar
La porte condamnée qui barrait tout entrée à cette antique Abbaye, a finalement cédée sous les coups répétés de l’homme. Il pousse les dernières planches cloutées et passe ses jambes avec souplesse. Ses pieds touchent un sol de marbre, et devant lui, l’obscurité a ses yeux découverte, offre une dimension qui ne serait pas offerte, il sent que les grandes arches de pierre enserrant ce vaisseau sacré, perdent leurs poids ici. Plus de lourdeur, l’obscurité, prends un odeur de légèreté. Dans un coin a peine moins obscure que la nef, une torche s’allume, l’homme s’avance et enlève le capuchon de soie noire qui lui occultait le visage. De long cheveux bouclés,couleur de jais, se dispersent sur son dos, un visage droit et fin, forme les traits d’une magnifique femme. Des yeux verts encadrent un joli visage, délicat mais résigné. Pourquoi cette salle est t’elle devenue aussi grande ? Et pourquoi ces maudits Chiens des Abysses l’avaient t’ils traqués, eux qui ne sortent que le jour ? Son cOeur battait encore de cette folle course, ou elle avait perdue son cheval. A pied dans la nuit, sans le recours a l’épée offerte par sa caste , elle serait dans d’immondes écuelles flottante en petits lambeaux dans une soupe. C’était presque risible, elle se surprit à rire seule. Son rire se répercuta, dans les profondeurs nocturnes . Elle commençait a s’interroger sur la suite de la nuit : Fallait t’il qu’elle sorte, a la merci des Chiens, ou bien qu’elle reste en ce lieu ? Pendant qu’elle réfléchissait elle s’aperçu que la flamme de la torche penchait, et tanguait devant ses yeux, comme si il y avait un courant d’air. A part de petits soupiraux en hauteurs, il n’y avait que la porte qu’elle avait démantelée. Elle suivit donc des yeux la direction désignée par la flamme. Une tenture représentant Les anneaux du pouvoir autour du Créateur, banal. Mais comme elle l’avait lu maintes fois dans des récits, contés par les ménestrels, elle tira d’un geste sec, sur la tenture qui s’affaissa et laissa devant elle béer, une montée d’escalier. La vielle rambarde de pierre qui était creusée dans le mur, suintait. Elle manqua donc de se rompre les os, mais elle parvint enfin après cette montée nocturne et hasardeuse au sommet d’une tour torturée, tant par son architecture, que par l’atmosphère oppressante qui y régnait. Une petite meurtrière, ouvrait un regard sur la nuit. Au centre de cette pièce trônait simplement sur un guéridon de pierre, un bol en terre cuite. Le danger rode, elle le sent. Un bol, un escalier dérobé, une abbaye perdue, condamnée, une bande de fous meurtriers, rien de cela n’est le juste fruit de la main du Créateur, on l’a amenée ici, pour qu’elle touche a ce bol, elle le ressentait comme cela. Elle tourna donc autour de ce bol ; un si familier objet, peut être est t’il destiné aux moine en pénitence ? Le scrutant, l’examinant tantôt en se baissant, ou bien en se haussant sur la pointe des pieds pour en examiner le contenu. Rien d’anormal. Mais a l’étude complète du bol, elle vit une petite inscription sur le flanc de l’objet, elle s’approcha, ouvra de grands yeux, et lut : « Gaëlle vous étés allée trop loin, cette fois ci… » .Soudain Elle sentit son nez attiré par l’inscription, son corps suivi. « Mais tu es idiote ma fille, tu a été menée ici, d’un bout à l’autre… Maintenant débrouille toi » Contact. Tout est blanc. Ou suis-je ?
La nuit est noire, non elle s’éclaircit, la première paupière se relève, elle croit avoir rêvé, non elle ouvre ses grands yeux verts et se retrouve allongée sur une grande dalle de schiste, elle se redresse, s’assoit, et observe la pièce. Cette dernière est remarquable, un bassin orné de pétales de lotus en faïences, ceint une petite fontaine, ornée d’améthystes. De grandes colonnes de grés rouge entourent la salle. « Ou ai-je bien pu atterrir ? » Oui je me souviens ces Chiens, ce bol, enfin ce satané traquenard, non on m’a amenée ici, inconsciente, oui mais le bol »pensa t’elle, perplexe, « non, je dois aller au bout du rêve, si s’en est un … » Elle se lève donc, saute sans bruit de la table en forme d’autel, et commence a tourner, a scruter la salle pour déterminer une issue. Effectivement elle débouche dans un corridor éclairé par des nappe, pareils à un fin tissu de soie en suspension qui s’enflamme qu contact de l’air. Effrayée presque, mais envoûtée par une odeur délicate d’encens, elle s’approcha de la porte située au fond de ce même corridor, ses pas résonnèrent sur les dalles. Elle sentit bizarrement son cOeur battre plus vite, en se présentant devant la porte elle entendit un son de clochette cristallin provenant d’une cavité dans le plâtre immaculé des murs. La porte s’ouvrit simplement sans aucune pression de sa main. Quand elle pénétra dans la salle suivante, elle vit tout d’abord un trône de bois, simplement biseauté et travaillé, autours se dressaient six sièges de bois, non pas de simples tabourets, mais des sièges ornés également avec la même magnificence. Ce qui la frappa ce ne fut pas, ce beau mobilier, mais surtout une délicate odeur de jasmin, provenant après examen des lieux d’une vasque de terre, avec comme contenant une multitude de bâton encenseur. « Cela tranche avec ce a quoi je m’attendais… Vigilance ma fille, vigilance, tu es assez bête pour te faire coincer dans une Abbaye, poursuivie par une bande de chiens des Abymes… » Elle fit donc le tour de la pièce, de son pas gracieux, en chantonnant un air qu’elle avait apprise étant jeune, oui elle se sentait à l’aise dans cette vaste salle. Tout à coup un autre son de clochette provenant cette fois ci de l’instrument situé devant le trône se fit entendre. De grandes effusions lumineuses, accompagnées par une musique de cour se fit entendre. Au dessus des sièges, étaient placés de petites ouvertures se transformant petit a petit pour pouvoir laisser passer, des êtres avec de grandes ailes d’un blanc immaculé,brassant l’air avec vigueur, ceignant à leurs tailles une multitude de petits ceinturons dorés à motifs triangulaires . Non ces créatures aux yeux si étranges ne pouvaient pas être hostiles, une telle majesté, un tel charisme émanant d’eux, ils ne pouvaient être que les reflets de l’essence même des anneaux du pouvoir, et l’être imberbe au centre ne pouvait être que le créateur lui-même ! « Non ma fille tu es en plein rêve, ces êtres sont le produit de ton imagination bien trop fertile pour être une fille-épee , tu sais bien que tu ne crois pas au créateur, et que ce ne sont que fariboles puériles, jamais tu ne pourra avaler que le monde a été créer de toutes pièces par ce petit homme imberbe et trapu, non, fariboles tout ça ! »
Tous les êtres étaient alors, gracieusement assis sur le sièges, quant l’individu trônant pris la parole, tous les autres se regardèrent en échangeant de bienveillant sourires, a moitié moqueurs, il parla en ces termes : « Moi un homme trapu, bedonnant, imberbe ? La pièce qui jusque là avait toujours gardée une teinte accueillante, s’assombrit, des goûtes d’une eau invisible résonnèrent sur les lourdes dalles de pierre . Les êtres se regardèrent entre eux, et fixèrent la personne du centre, un lourd silence s’abattit. Gaëlle toujours restée attentive et malgré tout au centre du cercle se sentit dévisagée, transpercée de ces regards qui n’avaient rien d’humain. « Comment cet homme a-t-il bien pu deviner ce que je pensais de lui, je n’ai jamais pensée au terme de « bedonnant ». se pourrait ‘il réellement qu’il soit.. Non résonnement absurde, ma fille, tu vas prendre ton épée et t’élancer jusqu’à cette porte pour gagner du temps c’est devenu malsain, je pense… » Sa main, tremblait, dans ses yeux la fièvre d’avant le combat, son cOeur commence a brasser l’adrénaline, elle sent l’odeur du combat, pourquoi elle dans un tel traquenard, une fille de paysan….
Elle regarda, avec une lueur de volonté d’affrontement le personnage central, celui-ci la regarda de ses profonds yeux bleus, la fixa, la dévisagea comme jamais elle ne le fut. Elle sentait ce regard pénétrant, vider toute source nocive de son être, elle se sentait molle, apaisée, bien… L’être la quitta des yeux, haussa le regard jusqu ‘a ses pareils, et ensemble ils éclatèrent de rire ! Un bedonnant, une homme trapu, ah ces humains ont de bien drôles d’aprioris sur le Maître. Le « maître » jetait des regards d’homme comblé a l’assistance… Il prit la parole : « Ces creatures, auto-bapisées Humaines, ont de bien drôles histoires a se raconter pour penser que le Maître, est cela, ou bien un être vaporeux, un souffle de la bise sur la Lande, un embrun… Peut être même qu’il n’existant pas… » A ce moment il jeta son regard d’azur sur Gaëlle, qui après ce moment de froid, de danger palpable, précédant un moment de calme et d’apaisement ne savait plus que faire, confuse presque fautive autant qu’elle se sentait, elle rougit. Le Maître coupa alors sa réflexion, vous vous demandez qui nous sommes et ce que nous voulons, je le lis dans votre âme, vous étés terrorisée a l’idée que je puisse lire dans votre âme, n’ayez crainte nous le pouvons tous. Mais nous ne sommes pas Intéressés par votre vie, ce qui nous intéressent et justement votre capacité a nier toute éventualité d’un pouvoir omnipotent et supérieur, oui nous sommes des créatures supérieures ici, s ont placés tout les « Eudore » comme vous les appelez, les constituants des anneaux du pouvoir » et d’une voix chaude et conviviale il dit « … et moi le Créateur ». Gaëlle se retourna violemment, pris son épée et couru vers la porte qui se referma aussitôt et fit place a un magnifique chêne blanc. Elle cria alors : » Non cela ne se peut, le créateur ne peut exister c’est l’homme le seul créateur de toutes choses, la terre s’est formée par les mouvements des astres, engendrant le Grand Cataclysme cela ne se peut ! »
Les Eudores prirent alors la paroles, le premier dit :
-Qui a bien pu provoquer cela ?
-Qui provoque les miracles ?
-Qui protége et dispense ses grâces dans le monde sans choix, de façon désintéressée ?
-Comment se peut il que nous puissions connaître vos intentions ?
-Comment se peut il que nous vous connaissions ?
Elle répondit, effondrée au sol, les mains sur le dallage elle sentait le sang battre a ses tempes, ses cheveux épars, elle sanglotait « Je ne sais pas, je rêve, je ne crois pas à la présence du Créateur ou de je ne sais qui ! Laissez moi en paix ! »
Le Maître alors se leva de son trône descendit de ses pieds nus, vers Gaëlle qui sanglotait, misérable, il s’approcha, délicatement repoussa les cheveux en bataille, et lui essuya les larmes de ses mais d’enfant. Il lui dit d’une voix douce : « Vous étés ici, car vous avez été choisie, vous êtes élue d’entre les votre, destinée a une mission. Votre impiété sera mon glaive, votre courage ma force, et votre sensibilité la colère. Demain vous vous lèverez chez vous, vous vous souviendrez de tout ce qui a été dit et vu. Même si maintenant vous ne croyez toujours pas ce qu’il vous arrive , demain vous croirez et vous porterez mon Etendard devant mes forteresse, car étant le créateur j’ai crée ce qui est bon, mais également ce qui est mal. C’est votre quête, votre existence a été des votre naissance voué à cela. Vous êtes prédestinée, vous êtes Gaëlle, Fléau du Créateur…
Galdrenn
Nayda repassa une fois de plus ses ordres en tête .Lu l’agaçait : ses airs condescendants, ses manières autoritaires… Il n’y a pas si longtemps, je lui aurait fait regretter de me parler sur ce ton! Sa colère tomba aussi soudainement qu’elle avait été suscitée. Elle devait se rendre à l’évidence : l’époque où elles séchaient les cours d’Histoire du Monde sans aucun scrupule pour aller se baigner dans la rivière était bien révolue. Depuis la mort d’Elliandre, Lu avait changé du tout au tout… Tu devrais être heureuse qu’elle ne se morfonde pas toute la journée au lieu de te plaindre, se morigéna t elle. Elle l’était, dans une certaine mesure. Elliandre avait été tout ce pour quoi se battait Lutanéa, tout ce pour quoi elle vivait .Et elle lui avait été arrachée de force, par des Membres intouchables du Conseil Restreint, dont Nayda faisait partie à présent. Elle était devenue une magnifique jeune femme, dont la beauté avait fait rougir plus d’un homme. Seulement elle ne riait plus, elle ne chantait plus comme avant. Elle s’était peu à peu détournée de Nayda et du monde, et semblait prisonnière d’elle même. Nayda avait alors décidé d’agir. Galldrenn, le Haut Dirigeant du Conseil Restreint, devenait trop vieux pour maintenir l’ordre chez les magiciens. Tout le monde savait qu’il vivait ses dernières années, et la lutte pour le pouvoir avait déjà débutée. Si le vieux Galldrenn ne choisissait pas bientôt quelqu’un pour le succéder, Razielk serait alors à la tête de l’ordre des Magiciens-il avait assez comploté pour cela-et Nayda n’osait pas envisager cette éventualité. Toujours est il qu’elle avait alors demandé audience auprès du vieux Dirigeant, et qu’elle avait déposé la candidature de Lu .Galldrenn fut d’abord indécis, mais il s’était vite rendu à l’évidence : Lutanéa possédait toutes les qualités requises, il ne pouvait tout simplement pas refuser. Le vieil homme n’étant pas un imbécile, Nayda se doutait que son hésitation ne concernait pas Lu mais elle. Elle était loin d’être populaire ici, à Aldrian, lieu de rassemblement des mages et Siège du Conseil Restreint. Elle n’avait jamais aimé les règlements, et elle ne se souciait pas de ce qui était interdit : pour ce qui la concernait, tous les mages étaient des petites gens arrogants, qui avaient trop de pouvoir et qui en abusaient. Elle s’étonnait parfois de ses propres pensées : en vérité, n’était elle pas une Magicienne elle aussi ?Absorbée par ses réflexions, elle ne s’était pas rendue compte qu’elle avait déjà atteint l’édifice qu’elle cherchait. Le Temple qu’elle avait sous les yeux était un vestiges des Temps Anciens, à l’Epoque où la magie n’était encore qu’une Légende. L’édifice , immense et tout en colonnes de marbre blanc était consacré à Riannael, Celle qui fut Trahie par les hommes, et qui exerçait sa Vengeance en leur donnant la Connaissance. Nayda n’avait jamais compris comment le Savoir pouvait être un fardeau, elle en avait parlé un jour avec son Instructrice à l’époque de son apprentissage, mais cette dernière s’était contentée de lui répondre que parfois, certaines choses devaient être ignorées pour le bien du monde…Nayda n’avait plus jamais abordé la question, l’occasion ne s’étant plus représentée. A présent elle regrettait de ne pas avoir insisté : elle se préparait à rencontrer l’Oracle, et ce qu’elle découvrirait pourrait alors tout changer, pour elle comme pour Lu. Un prêtre en robe blanche arborant le parchemin sanglant- symbole de Riannael- s’avança vers elle, la mine sombre. Elle fit mine d’observer la fresque sur le mur représentant la Déesse aux long cheveux d’albâtre. Les prêtres de Riannael détestaient recevoir de la visite, ils considéraient les Voyageurs comme des idiots à la recherche d’un Savoir inutile. Plus encore ils haïssaient les Mages, dont l’influence avait peu à peu dépassée celle des ordres religieux. Il fallait se rendre à l’évidence : il était peu probable qu’elle obtienne ce pour quoi elle était venue.
A tous ceux qui n’étaient pas rois ou prêtres, ils refusaient les audiences auprès de l’Oracle. Ils me laisseront passer, s’obstina t elle. Ils le doivent. S’ils refusaient……et bien, elle ferait son Devoir, quoi qu’il lui en coûte.
_ «Mademoiselle ? Je peux vous aider mademoiselle ? »
Nayda sursauta. Le prêtre en robe la regardait, un sourire amusé aux coin des lèvres. Imbécile !Se faire surprendre comme une gamine prise en faute !!Cesse donc de te conduire comme une écervelée !
Le regard qu’elle jeta à l’individu près d’elle l’obligea à détourner les yeux .
_ « Je désirerai voir l’Oracle. » Voilà. C’était dit. Il n’y avait plus qu’à espérer maintenant. L’ homme la dévisagea comme si elle lui avait demandé de provoquer la pluie.
_ « Cela ne se peut. L’Oracle ne reçoit pas de visiteurs . A moins d’être envoyé par Nabalan Vasere vous devriez partir. »
Nabalan Vasere était celui qui se nommait lui même l’Envoyé de Riannael. Un fanatique religieux, et probablement un charlatan. Cependant, sa renommée était telle qu’il avait vite été élevé au rang de Gardien des Temples, et à présent dirigeait tout les prêtres voués à la Déesse. Quoi qu’il en soit, Nayda ne pouvait pas repartir sans avoir vu l’Oracle. Et elle n’aimait pas du tout le ton condescendant de cet individu. Cela lui rappela Lu, et eut pour seul résultat d’attiser sa colère.
_ « Je dois voir l’Oracle. Je suis envoyée par Lutanéa Kesalnot, Dirigeante du Conseil Restreint . Cette requête est de la plus haute importance. » Le prêtre eut l’air déconcerté, puis s’inclina devant elle avec toute la déférence dont il était capable.
_ « Pardonnez mon audace mademoiselle. On m’a informé de votre venue. L’Oracle vous attends. »
Cette fois, ce fut Nayda qui eut l’air désemparé. Informé de ma venue ??Comment cela se peut il ?!Lu m’a fait jurer de ne point en parler !Elle m’a promis de me fouetter elle même si quiconque était au courant de l’affaire !
Lutanéa ne l’avait jamais menacée. Ces paroles avaient agi sur Nayda à la façon d’un coup de gourdin. C’est à cet instant qu’elle avait réalisé que le fossé les séparant se révélerait quasiment infranchissable. Plus rien ne serait comme avant désormais ; elles avaient chacune leurs propres intérêts, et leurs priorités étaient différentes…trop différentes ??Nayda espérait que non.
Le prêtre la guida silencieusement dans les couloirs du Temple. De temps à autre, il s’arrêtait pour allumer une des nombreuses bougies qui éclairaient le lieu, ou encore pour relever un tableau représentant une des nombreuses batailles livrée au nom de la Déesse. L’homme s’immobilisa devant une immense porte en bois usé. Il se tourna ensuite vers Nayda, ses yeux de fanatique semblant sonder ses pensées.
_ « Quoi qu’il arrive dans cette salle, n’en parlez à personne. Peu de gens ont rencontré l’Oracle, la Messagère n’aime pas dispenser son Savoir, pour une raison qui m’échappe totalement. Sachez aussi que ce qu’elle vous dira arrivera, et que rien de ce que vous tenterez ne pourra l’empêcher. »Il s’arrêta, la dévisageant en silence, comme attendant une réponse. Nayda hésita : bien évidemment, elle devrait mettre Lu au courant de ce qu’elle aurait découvert. Et d’autres, aussi bien, si elle pouvait encore avoir confiance en leur parole. Lu et elle auraient besoin d’alliés, si jamais ce qu’elles pensaient découvrir se révélait exact.
_ « Je ferai ce que je dois. »La réponse sembla convenir au prêtre, qui ouvrit la porte et lui fit signe d’entrer.
Nayda entra lentement, le visage impassible. Elle espérait que le vieil homme ne remarquerait pas que ses mains tremblaient…
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Lorsque Nayda sortit du temple, le jour déclinait déjà. Le soleil avait pris des teintes oranges, et offrait un spectacle magnifique. Mais la jeune femme avait l’esprit ailleurs. Rien ne s’était passé comme elle l’avait espéré. L’Oracle, une fillette de sept ans à peine aux yeux vides, n’avait pas répondu à ses questions. Ceci n’est pas la règle, avait elle dit.
Nayda l’avait appris à ses dépends. La Messagère avait alors révélé des choses sur le futur, des choses que Nayda aurait préféré ignorer ; certaines de ces révélations hanteraient ses nuits pendant des années…Elle se souvint des paroles du prêtre : Ce qu’elle vous dira arrivera, et rien de ce que vous tenterez ne pourra l’empêcher… Ces quelques mots résonnaient dans sa tête indéfiniment, comme pour lui rappeler son impuissance. Elle soupira. Le soleil se couchait déjà, et elle avait encore tant à faire…Elle releva ses manches, et observa le dessin tatoué sur son poignet. La Marque de l’Ego. Délivrée par les Portes, elle permettait à un Mage d’invoquer son gardien, son ami, sa moitié…Nayda ferma les yeux, et se concentra sur son compagnon. Son poignet la brûlait, à la limite du supportable….Une larme coula le long de sa joue, qu’elle essuya négligemment d’un geste rapide. Elle lança alors son Appel, et la terre sembla se dérober sous ses pieds. Elle tomba à genoux, épuisée. Elle ne s’habituerait jamais à la fatigue qui suivait immanquablement l’Appel. Une si grande perte d’énergie pour si peu….Elle leva les yeux sur la créature qu’elle avait invoquée. Cette dernière ne lui faisait plus peur depuis longtemps. Elles avaient vécu tant de choses ensemble…Tyanis était la meilleure chose qui lui soit arrivé. La manticore l’avait aidée à se tirer de nombre de situations délicates, sans jamais se plaindre quand elle lui ordonnait de réintégrer le Vide dans lequel elle attendait que Nayda l’appelle. En ce moment même, Tyanis la regardait patiemment, ses grands yeux verts la fixant, prête à bondir pour la rattraper si elle faisait mine de tomber de nouveau. Tyanis, je dois aller à Dyurne. Le feulement de la manticore l’interrompit. Je sais que je suis trop fatiguée pour faire ce voyage, mais c’est très important. Je me reposerai un peu pendant que tu m’emmèneras là bas. Si nous avons de la chance, nous y serons dans quelques heures… La créature déploya ses grandes ailes brunes, sa queue de scorpion battant l’air , prête à prendre son envol dès que Nayda serait montée sur son dos. Tyanis ?… L’énorme tête de lionne se tourna vers elle…..elle était inquiète. Tyanis, il va se passer quelque chose de terrible aujourd’hui, quelque chose que nous avons déjà vécue voilà près de dix ans. La lutte va reprendre Tyanis, et je vais avoir besoin de ton aide pour survivre. Je ne t’obligerait pas à me suivre. Je te donne le choix maintenant. Si tu décides de ne pas venir, alors dépose moi à Dyurne et retourne dans le Vide. Nous nous reverrons …. si je survis… L’Oracle n’avait rien révélé de son avenir à elle, et elle ne le regrettait pas. La jeune fille avait parlé par énigmes, et le peu que Nayda avait compris se révélait être de très mauvais augure… Ne pense pas à ce qu’elle t’as dit. Tout peut changer. Ce prêtre stupide n’y connaît rien. L’Avenir n’est pas définitif.
La manticore l’observait. Je viens, bien évidemment. Tu n’imaginais tout de même pas me renvoyer aussi facilement ?
Nayda retint un soupir de soulagement. Elle avait secrètement espéré cette réponse. La présence de Tyanis auprès d’elle était un réconfort. Avec son Ego, elle pourrait surmonter tous les obstacles. Elle adressa une prière muette à la Déesse Mère, la suppliant de lui donner le courage d’affronter ce que lui réserveraient les prochaines heures…..
Il n’y a plus de temps à perdre Tyanis. Nous sommes déjà en retard. Emmène moi maintenant.
La Manticore s’accroupit alors pour lui permettre de monter sur son dos. Sa peau dure et ses muscles puissants n’offraient que peu de prise pour Nayda qui tentait désespérément de se maintenir sur l’échine de la bête.
Dis adieu à ton repos pourtant mérité, pensa t elle ironiquement avant que Tyanis ne s’élève du sol……
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Ils arrivèrent à Dyurne un peu avant le lever du soleil. La ville était magnifique vue du ciel. Les tours de garde semblaient se perdre dans les nuages , et l’enceinte de la cité, qui datait de plus de deux milles ans, n’avait rien perdu de sa splendeur d’antan. Tyanis déposa la jeune femme à quelques miles de là : Nayda ne voulait pas qu’on sache qu’une magicienne était en ville ; elle avait trop d’ennemis, et la manticore qui l’accompagnait révélait son identité aussi sûrement qu’une carte de visite. Il y avait peu d’Ego de la même race chez les Mages, mais Tyanis quand à elle était la seule de son espèce à être sortie des Portes , ce dont Nayda ne pouvait s’empêcher d’être fière. La magicienne n’avait pas pris le temps de se changer : la tunique bleue qu’elle avait enfilée pour son audience auprès de l’Oracle était bien trop serrée, et ses gants en daim qui lui avaient épargné le froid mordant d’Aldrian n’étaient plus d’aucune utilité dans cette contrée habituée aux chaleurs torrides. Cependant elles ne les enleva pas pour autant : ils cacheraient la marque sur son poignet, et lui éviteraient bien des ennuis.
Elle supporta donc de mauvaise grâce la sueur sur son visage, et prit la route de Dyurne d’un pas pressé.
Elle mit près de deux heures pour atteindre la ville, et lorsqu’elle en franchit les portes elle tremblait à l’idée de ce qu’il allait s’y passer. La plupart des citadins étaient encore endormis ; et pourtant Nayda avait du mal à se frayer un passage parmi tous ces visages qui observaient ses vêtements avec curiosité –et incrédulité, elle s’en rendit vite compte. Ses gants cachaient son tatouage, mais attiraient l’Oeil sur elle …..Eh bien, elle ne pouvait rien y changer, et si elle se risquait à les enlever, elle serait démasquée à la minute même, et tous ses plans tomberaient à l’eau avant même qu’elle ait pu les éprouver…Elle repoussa avec fermeté un homme qui l’avait bousculé….avant de s’immobiliser, le souffle court. Elle n’avait pas eu le temps de dévisager l’individu qui s’était excusé avant de reprendre son chemin ; la capuche qu’il avait relevé sur son visage empêchait un examen détaillé….et pourtant….ses yeux…Elle secoua la tête, comme pour dissiper le brouillard qui entourait son esprit. Elle était fatiguée, n’avait pas dormie de la nuit, trop occupée à se maintenir sur sa monture , et –elle devait bien l’avouer- elle avait peur. Dans ces conditions, il n’était pas impensable que son esprit lui joue des tours. Elle poussa un soupir de frustration et se força à marcher. Elle avait besoin de réfléchir. Elle comptait se rendre dans la taverne la plus proche et décider de ce qu’elle ferait. Elle avait encore le temps. Pour la deuxième fois de la journée, Nayda s’arrêta au beau milieu de la rue, les doigts serrés sur son pantalon bleu. Il y avait quelque chose ici ; un frémissement dans l’air qui lui arracha un hoquet d’angoisse. Les gens autour d’elle continuaient de déambuler, inconscients du danger à venir. Evidemment. Ils ne pouvaient pas sentir le changement. Elle seule en était capable, parce qu’elle était allée au Temple, parce qu ‘elle avait rencontré l’Oracle…Elle voulait crier à toutes ces personnes de fuir cet endroit, de courir aussi loin que leurs jambes le pourraient…Elle s’en abstint. Elle ne pouvait se le permettre. Personne ne devait être au courant de sa présence ici. Ses yeux rencontrèrent alors ceux d’une fillette qui agrippait les jupes de sa mère en riant, et les larmes coulèrent sur son visage. Au loin, un grondement sourd se faisait entendre…..
La petite fille ne riait plus à présent. Elle observait le ciel en silence, prenant exemple sur sa mère. Une silhouette en manteau noir la prit dans ses bras et fit un signe de la tête à l’attention de Nayda …qui leva aussitôt un Ecran autour d’elle en voyant crépiter l’Energie près d’eux. Ses yeux….Elle avait été stupide. Elle aurait du croire en elle, en son instinct… L’homme ne l’attaqua pas, comme elle s’y était attendue. A la place, un Ecran jumeau de celui de la magicienne vint l’entourer. Ses bras agrippaient toujours l’enfant qui pleurait. Et tandis que Nayda avançait dans leur direction, plus déterminée que jamais , le ciel azur prit une couleur de sang, et des éclairs de feu apparurent parmi les nuages. Le grondement devint tempête, la tempête devint ouragan…Autour de Nayda, les habitants couraient en hurlant ; certains s’étaient agenouillés et priait la Déesse Mère. Pourrez vous un jour me pardonner ? Le pourrais je ?? Elle s’obligea à ignorer ces questions. Se lamenter n’était pas la solution : ça ne ramènerait pas tous ces gens, et elle avait mieux à faire…
Elle jeta un coup d’Oeil au ciel, et crut distinguer une ombre qui grandissait à l’horizon. Elle sut alors pourquoi elle était venue. Elle se servit des forces qu’elles avaient encore en réserve pour donner plus de puissance à son Ecran. Quoi qu’il se passe maintenant, elle devrait y survivre. Tout dépendait d’elle. Si seulement j’avais prévenue Lu ! Elle redressa la tête, prête à affronter la Chose qui avançait, et qui tombait à la vitesse d’un météore sur la Cité. Et le Temps sembla soudain s’arrêter. La Chose approchait toujours, mais plus lentement semblait il, et la tempête qui faisait rage à l’instant s’était transformée en une brise légère. Nayda ne baissa pas l’Ecran pour autant. C’était loin d’être terminé. La fillette près d’elle se dégagea de l’étreinte du jeune homme en vêtements sombres, courant rejoindre sa mère…Ce dernier la suivit, tentant désespérément de la rattraper. Il courait toujours lorsque l’orage reprit. La Chose dans le ciel était maintenant visible : c’était une Sphère énorme, de la taille d’un dragon, aux reflets violets. De loin, on l’aurait cru transparente, mais Nayda ne put distinguer l’intérieur. Elle n’en avait pas besoin, de toutes façons. Elle se doutait de ce qu’elle renfermait. Déesse Mère, pourquoi faut il toujours que les choses se répètent ? Elle se servit de son Art pour se boucher les oreilles : elle ne voulait pas entendre les cris des morts, elle ne pourrait pas le supporter. De même, l’impact de la Sphère la rendrait certainement sourde. Cette dernière atteignit finalement la ville ; elle s’écrasa à quelques centaines de mètres de Nayda, qui s’en éloigna précipitamment. Les vitres des bâtiments explosèrent, les murs eux mêmes s’écroulèrent les uns après les autres, aussi sûrement que le vent balaie un château de cartes. Une si belle ville……anéantie en quelques minutes. La jeune magicienne regardait la scène avec une curieuse impression d’irréalité, sa surdité temporaire semblait déformer les visages, transformant leur terreur en souffrance silencieuse. Les villageois étaient balayés par le souffle de l’impact, les débris des Tours de gardes qu’elle avait tant admiré lors de son arrivée tombant sur eux, les écrasant sous leur poids. Nayda ferma les yeux. A présent elle luttait pour maintenir l’Ecran qui l’entourait. La sueur coulait sur son front, et elle avait un mal de tête atroce. Mais ses Défenses tenaient bon. C’était plus qu’elle n’en avait espéré. La Sphère s’ouvrit alors en deux, et Nayda avança dans sa direction, se retirant du silence magique dans lequel elle s’était réfugiée. Sur la place, elle pouvait percevoir les gémissements étouffés des mourants…Elle se concentra sur son objectif et atteignit bientôt la Sphère…Prenant garde de ne pas tomber, elle se pencha à l’intérieur, et elle comprit ce qu’elle était venue chercher. La jeune femme qu’elle observait était à genoux ; ses longs cheveux blonds cachaient presque sa nudité. Cette dernière tourna son regard azur vers Nayda, qui étouffa un cri de surprise. Elle avait déjà vu ce visage……c’était impossible évidemment. Cela ne pouvait être. Pourtant, elle ne rêvait pas. La femme était toujours là, l’observant en silence, visiblement effrayée par la présence de la magicienne. Nayda descendit à l’intérieur de la Sphère, prudemment pour ne pas glisser sur cette pierre poreuse dont elle ignorait l’origine. Elle atterrit enfin en bas, auprès de celle qu’elle avait été envoyée chercher. Lentement, elle tendit une main vers celle ci, et sa voix retentit dans la Sphère comme dans une caverne : _ « Je suis Nayda Farai, ma petite, vous devriez me suivre maintenant. Nous trouverons des vêtements pour vous, et à manger aussi. Je vous expliquerez tout si vous me suivez . Je ne connais pas toutes les réponses, et j’ai de nombreuses questions, mais venez avec moi et vous serez protégée. »
La femme ouvrit de grands yeux apeurés……mais elle se leva et prit la main de Nayda.
Voilà, je n’ai plus le choix maintenant…..Elle était inquiète : elle venait probablement de mettre la main dans un nid de vipères, et il ne lui était maintenant plus possible de la retirer…..elle s’attendait à être mordue à chaque instant à présent. La lutte reprenait… Pourvu que ça ne se finisse pas comme la dernière fois !
Neojah
Le plateau de Glaisia
Quand Branwen aperçut les premiers éclaireurs, elle sut instinctivement quelle était leur prochaine cible : Fyairfief.
Obéissant à un ordre inaudible, elle rallia les Troupes Libres comme elle l’avait déjà fait de maintes fois. Ces milliers d’hommes et de femmes constituaient une force qui avait toujours fait face aux Seigneurs Omnipotents.
Depuis ce qui semblait à Branwen une éternité, ces deux entités n’avaient cessé de s’opposer, à tel point qu’il n’existait pas d’humain n’ayant choisi son camp dans le pays de Glaisia.
Fyairfief, situé en plein cOeur d’un immense plateau bordé de montagnes plus hautes que le ciel, était de nombreuses fois tombé aux mains des deux armées. Depuis maintenant trois saisons, les Seigneurs Omnipotents se pavanaient dans cette magnifique Oeuvre architecturale dont les flèches s’élançaient si haut qu’elles semblaient soutenir la voûte céleste.
Des rumeurs prétendaient que ce château avait été bâti avant même que naisse le pays de Glaisia, et certains murmuraient qu’il s’agissait en fait de la première pierre du monde que les Anciens avaient légué aux hommes avant de les abandonner.
Fyairfief était désormais en vue des Troupes Libres. Branwen distinguait nettement les hommes en armes sur les remparts.
La lassitude s’empara d’elle : à quoi rimait toute cette violence ? Son existence entière n’avait été qu’une succession de batailles où elle avait vu mourir des milliers des siens. Et lorsqu’une bataille se terminait, quelle qu’en soit l’issue, il ne restait qu’à se préparer pour la prochaine confrontation.
Branwen n’était plus qu’à une demi-lieue de son objectif quand elle décida finalement que cette bataille serait la dernière et Fyairfief, son tombeau. Certes, elle se battrait comme jamais, car elle ne voulait pas que sa mort soit inutile. Mais elle savait également que le soleil ne lui réchaufferait plus jamais la peau.
Elle pénétra dans l’enceinte du château quelques instants à peine après que le pont-levis fut abaissé. Son sabre tranchait les chairs ennemies tel un ultime chant du cygne. Le temps lui jouait des tours : les visions de compagnons morts en ces lieus se superposaient aux cadavres qui gisaient sans gloire au milieu des détritus.
Puis, quand elle atteint l’entrée de l’une de ces fabuleuses flèches, Branwen fut saisie d’un sentiment qu’elle n’avait jamais connu : tout son corps semblait être en passe d’accéder à la plénitude tant souhaitée.
Elle chuta lourdement sur les marches de l’escalier sans tenter d’apercevoir son assaillant : peu lui importait qui il était, il avait exaucé son funeste souhait.
La sensation de chute continua malgré l’impact de l’escalier.
Son dernier souvenir fut celui d’une immense douleur.
Une succession de visages sans fin. Chacun de ses visages avait appartenu à des hommes et des femmes avec lesquels elle s’était battue. Certains avaient péri sous sa lame et elle avait versé des larmes pour quelques autres, bien qu’elle ne connût jamais véritablement l’un d’entre eux.
La sensation de chute avait désormais fait place à un sentiment de paix, proche du flottement.
Quand elle ouvrit les yeux, la première chose que vit Branwen fut le plafond. Ou plutôt, la première chose qu’elle ne vit pas. Des colonnes immenses et prodigieuses se tenaient non loin d’elle, et elles devaient normalement soutenir une voûte. Pourtant, Branwen ne vit rien hormis un profond noir lugubre.
En ouvrant les yeux, elle reprit conscience de certaines sensations. Elle se tenait allongée sur une grande pierre plate, au milieu d’une pièce aux dimensions extraordinaire. Même Fyairfief, qui était sans nul doute la construction la plus gigantesque de Glaisia, pouvait entrer dans cette pièce. Elle repensa rapidement à la bataille et, malgré ses réticences, elle éprouva le besoin de savoir qui l‘avait gagnée.
Elle s’assit sur le bord de la pierre. Où était-elle ? Assurément pas chez elle, au pays de Glaisia. Elle n’avait jamais entendu parler d’une construction aussi monumentale, pas même dans les légendes les plus fantaisistes. Avait-elle finalement atteint le Royaume des Morts ?
Elle doutait de sa propre mort tout autant que de la réalité qui l’entourait. Et elle était seule. Complètement seule. Elle commençait à sentir la panique s’emparer d’elle.
Elle hésita à s’enfuir de cet endroit si froid, mais la pièce était tellement vaste qu’il lui aurait fallu plusieurs jours avant de pouvoir en sortir, si tant est que cela fut possible.
A l’instant où elle se recoucha, sa volonté vaincue, une voix susurra son nom.
Un être resplendissant de lumière se tenait à son chevet. Elle n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi beau : ses cheveux d’or tombaient en cascade sur ses épaules, son visage exprimait une empathie divine, et lorsque Branwen croisa son regard, elle fut stupéfaite des yeux qui l’observaient : leur couleur semblait vivre, car elle changeait sans cesse. La voix de l’être s’éleva telle une plume portée par le vent.
– Salutation. Je me nomme Ardoksho et je suis en charge de ta garde.
– Euh … salutation. Quel …
– … est cet endroit ? Il est vrai que tout cela doit te sembler assez confus. Disons que tu es arrivée au bout du chemin de la Vie …
– Je suis morte ?
– C’est une manière assez abrupte de considérer la chose, mais c’est à peu prés cela.
– Et ici … je veux dire : il s’agit du Royaume des Morts ?
– Bien que le terme « royaume » soit désormais inadapté pour qualifier ce lieu, le concept général est assez proche de la réalité. Si ce n’est qu’il n’est encore qu’une transition, tout comme la Vie que tu as pu connaître.
Branwen eut l’air déçu.
– Ainsi, je suis morte, et je me réveille en un lieu qui n’est pas ma destination finale ?
– Exact. Si la Vie est la première étape de l’existence d’un être, celle-ci n’en constitue néanmoins qu’un préambule. Tu es ici dans le Kailâs, un lieu de transition pour tous ceux qui poursuivent leur chemin. Tout être se retrouve ici entre chaque phase de son existence, mais puisque tu viens de finir ta Vie, il est normal que tu ne connaisses pas ces lieux.
– A vrai dire, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai été impressionnée par ce lieu. Je n’arrive même pas à en apercevoir le plafond ! – Tu as raison. Il se situe très loin au-dessus de nos têtes. L’espace-temps de chaque période de l’existence croît de la même manière que mûrit l’être lui-même. Plus tu grandiras en tant qu’être, plus ton Enveloppe gagnera en puissance.
– Je ne suis pas sûre de bien comprendre …
– Ne t’inquiètes pas, ce n’est pas important que tu comprennes cela. Tu verras par toi-même.
– Et … vous ? Qui êtes-vous ?
– Je suis Ardoksho.
Branwen sentit une légère crispation dans la voix de son interlocuteur.
– Ce que j’aimerai savoir, c’est ce que vous faites ici ? Pourquoi vous et pas un autre ? Et, à vrai dire, si je peux arriver à croire en la possibilité d’une telle chose, je n’ai pas l’habitude de voir des personnes qui rayonnent et dont les yeux changent de couleur ?
L’espace d’un instant, Branwen crut voir des étincelles jaillir des yeux d’Ardoksho.
– Je fais partie des Gardes de ces lieux. Nous sommes l’une des premières générations à avoir atteint cette phase de l’existence. C’est pourquoi nous sommes chargés d’accueillir les êtres qui font étape ici. Notre chemin n’est pas achevé, tout comme toi, mais nous sommes plus proche de l’arrivée que du départ.
– Nous ?
– Oui. Nous sommes encore peu nombreux, mais nous avons la charge d’un nombre d’êtres difficilement concevable pour quelqu’un qui vient à peine de perdre la Vie. Quand à mon Enveloppe, elle est le résultat des multiples évolutions que j’ai dû subir au cours de mon existence. Et crois-moi, celle-ci est assez confortable : j’ai vécu des phases où je n’espérais qu’une chose : changer d’Enveloppe ! Ardoksho sourit à cette pensée, ce qui créa une vague d’amour pur dans le cOeur de Branwen. Malgré l’apparente aversion qu’elle exprimait à son égard, la jeune femme était entièrement subjuguée. Elle n’avait jamais posé les yeux sur quelqu’un d’aussi beau que cet être luminescent. Comparés à lui, tous les hommes qu’elle avait pu voir ressemblaient à des contrefaçons grossières qui n’avait pas plus de charme qu’une botte de foin. Et son sourire avait une telle puissance qu’elle n’aurait pas été surprise de voir le sol s’ouvrir.
Ardoksho sembla ressentir l’amour qui naissait dans le cOeur de Branwen et il sourit de plus belle. Il lui saisit les mains, ce qui pétrifia la jeune femme.
– Cela faisait longtemps que je t’attendais, Branwen. Ce que tu ressens en toi, je le ressens également, puisque c’est ainsi qu’il en a été décidé. Cependant, notre amour ne pourra s’exprimer qu’en ces lieux.
Branwen ne respirait plus. Tout son corps n’aspirait plus qu’à combler le désir brûlant qui montait en elle. Ardoksho s’approcha. Il l‘enlaça délicatement, ce qui provoqua en elle d’irrésistibles bouffées de chaleur.
Les yeux d’Ardoksho luisaient tels des bûchers quand leurs lèvres se touchèrent.
Branwen n’avait aucune notion du temps. L’immense pièce dans laquelle elle résidait ne possédait aucune fenêtre et les torches qui produisaient une faible lumière semblaient ne jamais s’éteindre.
La lassitude et l’ennui devenaient au fil du temps de plus en plus pesants et Ardoksho ne venait la voir que rarement. Il lui avait expliqué que leur amour ne pouvait exister qu’en cet endroit et sous certaines conditions. Il lui avait également intimé de rester prés de la pierre et avait déclaré qu’il ne pouvait être présent tout le temps : malgré l’amour qu’il éprouvait, son rang et sa fonction de Garde l’obligeait à s’absenter, laissant du même coup Branwen seule. Et comme celle-ci n’avait aucune autre activité, les périodes d’absence d’Ardoksho étaient de véritables tortures.
Quand Branwen avait commencé à souffrir des absences de son aimé, elle avait évoqué le fait qu’ils pouvaient peut-être se retrouver lors de son deuxième passage au Kailâs. Ardoksho avait souri, prétextant l’ignorance et la naïveté de Branwen, mais celle-ci avait bien senti que son aimé lui dissimulait quelque secret. Cependant, l’amour et la confiance qu’elle portait à son encontre avaient su dissiper ses doutes.
Branwen n’avait jamais vécu de sentiment plus fort que l’amour qui les unissait. Ce puissant sentiment rendait les séparations d’autant plus difficiles et la jeune femme pleurait durant ce qui lui sembla des jours entiers.
Ardoksho vivait également douloureusement la situation. Branwen le sentait tout aussi sûrement qu’elle pouvait sentir son amour. Mais cela ne suffisait plus à la consoler.
Lors d’une période d’absence particulièrement longue et douloureuse, celle-ci s’était rendu compte avec tristesse que la prison de violence qu’avait pu constitué sa Vie faisait désormais place à une prison d’amour. Cette découverte la plongea dans une profonde mélancolie.
Lorsque Ardoksho revint enfin, elle tenta une nouvelle fois de lui faire prendre conscience de la mesure de son désespoir, mais son aimé ne put se résoudre à rester avec elle.
Dés que celui-ci l’eut quittée, elle quitta la pierre et tenta de le suivre discrètement. Elle n’avait jamais vraiment vu d’où arrivait Ardoksho et sa méconnaissance des lieux n’arrangeait rien. Mais elle parvint tant bien que mal à le suivre des yeux.
Au bout d’un certain temps, Ardoksho s’arrêta. Branwen se jeta derrière une colonne lorsque celui-ci tourna la tête, comme pour vérifier qu’il n’était pas surveiller.
De sa cachette, Branwen observait son aimé. Elle le vit devenir si luminescent qu’elle sentit des larmes couler sur ses joues. Mais elle ne voulait pas fermer les yeux : il fallait qu’elle sache.
C’est alors qu’Ardoksho se mit à grandir. Branwen était stupéfaite : alors qu’Ardoksho lui parlait volontiers de sa fonction de Garde, il n’avait jamais évoqué ce pouvoir-là.
Puis la stupéfaction fit place à l’horreur : Ardoksho avait tant grandi qu’elle ne pouvait plus apercevoir son visage. Branwen se recroquevilla contre la colonne : elle n’avait aucune chance de survie si son aimé lui posait le pied dessus.
La lumière se calma peu à peu, laissant Branwen prendre la pleine mesure de ce qui venait de se passer. Comment réagirait Ardoksho s’il la découvrait ici ? Et, surtout, quel serait sa réaction à la découverte de Branwen ?
Elle l’avait suivi par désespoir de cause, parce que cela lui semblait être la seule chose qu’elle pouvait faire. Elle avait même tenter de se persuader qu’elle finirait par retrouver la pierre, et qu’Ardoksho n’en saurait rien.
Mais ce qu’elle venait de voir lui révéla qu’elle avait déjà choisi la fuite.
Quand Ardoksho avait quitté les lieux, Branwen avait très longuement pleuré. Elle ne savait se l’expliquer, mais il y avait dans cette découverte quelque chose qui clochait avec tout ce qu’avait pu lui raconter Ardoksho. Elle ne parvenait à comprendre pourquoi il ne lui avait rien dit et cette frustration doublée du sentiment de s’être perdu dans l’immensité de cet espace avait eu temporairement raison de sa volonté de fuir.
Lorsque les dernières larmes eurent séchées, Branwen se mit à courir de toute ses forces à travers la pièce. Elle avançait droit devant, avec une ferveur identique à celle dont elle avait pu faire preuve lors de sa dernière bataille, à Fyairfief.
Elle ne craignait pas de rencontrer quelqu’un : même l’idée d’être écrasée lui semblait délicieuse.
C’est d’ailleurs ce qui fit failli arriver lorsqu’un pied gigantesque se posa à quelques mètres d’elle. Sous l’effet de la surprise, elle poussa un hurlement si puissant que l’être auquel appartenait ce pied s’arrêta.
Incapable de faire quoi que se soit, épuisée et désemparée, Branwen ne put que constater que l’être se baissait pour l’attraper.
Branwen était terrifiée. De nombreux êtres titanesques la cherchait du regard dans la prison de verre où on l’avait enfermé. Elle sentait plus qu’elle n’entendait les voix : cela faisait vibrer la fiole et pénétrait au plus profond d’elle. Les sons étaient longs et graves et les êtres semblaient se mouvoir très lentement. Elle tentait de rester assise, la tête cachée entre ses jambes, sans cesse ballottée par les mouvements de sa prison.
On finit par poser la fiole sur une table. Les sons continuèrent durant un moment, puis ils firent place à une lumière aveuglante qui rappela à Branwen le secret d’Ardoksho.
L’unique gigantesque silhouette restante s’avança et saisit la fiole sans ménagement. Il l’ouvrit, la coucha par terre et se changea également en lumière.
Effrayée, sonnée par toutes ces secousses, Balwenn resta allongée au fond de sa prison de verre. Elle se doutait que les Gardes, car elle était sûre qu’il s’agissait bien d’eux, ne tarderaient pas à venir la rejoindre.
Au bout d’un long moment, durant lequel Branwen reprit quelque peu ses esprits, des dizaines de silhouettes apparurent. Branwen se leva et chercha si elle ne pouvait apercevoir Ardoksho. L’assemblée était constituée d’hommes et de femmes semblables à son aimé, mais la dureté de leur regard transperçait Branwen de milles flèches glacées.
Soudain, Ardoksho apparut. Il était entouré de trois silhouettes qui semblaient le surveiller de prés et avait les mains liées.
On le jeta sans ménagement aux pieds de Branwen, qui se précipita sur lui pour le détacher.
– Inutile d’essayer de défaire ces liens.
Branwen se retourna vers l’homme qui venait de s’adresser à elle. Il était nettement plus âgé qu’Ardoksho et son visage reflétait le ton menaçant qu’il avait employé.
– Nous le soupçonnions depuis un petit moment de se livrer à quelque acte interdit. Et la mort de Branwen n’a rien arrangé …
La jeune femme sentit son sang se glacer dans ses veines.
– Il semblerait tu aies quand même réussi à faire du bon travail, Ardoksho : elle lui ressemble beaucoup !
Ardoksho évitait les regards que lui lançait Branwen. Celle-ci, trop abasourdie pour dire quoi que ce soit, s’assit à ses côtés, l’air prostré.
– Mais comment as-tu pu oser faire cela : elle est morte et rien, malgré tes pouvoirs divins avancés, ne peut y faire quoi que ce soit.
Ardoksho se releva d’un seul homme sans regarder Branwen.
– Que savez-vous de l’amour ? Votre rôle de formateur ne vous a pas permis de connaître ce sentiment, et d’ailleurs, du temps où Branwen était encore des nôtres, vous clamiez déjà votre désapprobation à tout sentiment amoureux. Comment pouvez-vous me comprendre ?
– Je n’ai pas à te comprendre : j’ai à te former. Quand tu es entré ici, tu savais que toute liaison conduirait à une exclusion d’office. Tu as de la chance que Branwen ait donné sa vie pour que tu puisses poursuivre ta formation divine : c’est là un sacrifice auquel tu ne rend pas honneur en t’abaissant à de tels agissements.
Branwen sentait le sol se dérober sous ses pieds.
– Je ne regrette pas ce que j’ai fait, car je l’ai fait par amour.
– Regardes ce qu’a fait de toi ton maudit amour ? Un dieu déchu, condamné par les siens pour avoir reproduit l’image d’une déesse suicidée …
C’en fut trop pour Branwen et elle se plaça face à Ardoksho.
– Que raconte-il ? Dis-moi que c’est faux ! Dis-lui que je suis morte, de passage au Kailâs, que tu es en charge de moi …
L’homme émis un rire qui fit frissonner Branwen.
– Belle version. Elle me rappelle l’apprentissage théologique du mois dernier, mais je ne pensais vraiment pas qu’elle serait appliquée aussi rapidement …
Ardoksho se décida à regarder la jeune femme. Ce que put y lire Branwen la terrassa.
– Branwen, je suis désolé. Tout cela ne serai jamais arrivé si tu avais suivi mes conseils, mais je ne peux me résoudre à t’en vouloir : le contrôle de situation m’a quelque peu échappé …
– Echappé ? Que contrôlais-tu ? Tu croyais vraiment que Branwen allait se réincarner dans une vulgaire statue de glaise ? Je reconnais que tu as fait du beau travail : elle est très ressemblante et n’a pas l’air aussi stupide que ses « frères » du plateau d’entraînement « Glaisia ». C’était d’ailleurs une excellente idée de l’y avoir placer après son façonnage : les exercices n’ont cessé de continuer et nous n’y avons vu que du feu. Mais tenter de réincarner Branwen est au-dessus de tes capacités divines …
Ardoksho s’approcha de Branwen et la prit dans ses bras.
– Oui. Je reconnais mes erreurs. Mais cette statue de glaise est tout ce qui me reste de Branwen, et je ne suis pas prêt à la perdre.
Branwen ressentit un tel sentiment de vertige qu’elle se laissa tomber à terre.
– Soit. Tu as été déchu de tes pouvoirs : il n’y a donc rien qui s’oppose à un tel souhait. Vous serez donc jetés tous les deux dans « Glaisia ». Adieu, les amoureux !
S’en suivit un rire démentiel qui précipita Branwen dans une inconscience inespérée …
Quand Branwen s’éveilla, elle eut le sentiment d’avoir dormi durant trois jours. Des hommes en armes couraient prés d’elle en hurlant. Elle releva la tête et aperçut Fyairfief. Elle se releva instinctivement et s’empara de son sabre : il fallait vaincre les Seigneurs Omnipotents.
Elle se rua au contact des troupes ennemies. La bataille avait déjà commencé depuis un moment et les corps freinaient l’avancée des assaillants.
Soudain, après avoir tranché la gorge d’un soldat particulièrement coriace, Branwen fit face à un homme étrange qui la regardait avec douceur et tendresse. Quand elle le regarda, la jeune femme eut le sentiment confus qu’elle connaissait son adversaire.
Puis, elle entendit l’ordre inaudible. Elle releva alors la tête, serra fermement son sabre et fondit sur lui.
L’homme ne tenta même pas d’esquiver l’attaque quand elle le décapita.
Justbob
Le Général
La chute fut longue et vertigineuse, la réception brutale. Le nuage de poussière retomba lentement sur le corps inerte. Après un long moment, le Général s’éveilla brutalement. Il fut sur ses pieds en un rien de temps mais il avait présumé de ses forces et vacilla. La tête lui tournait et sa vision était trouble. Sa première sensation fut l’absence de la douleur. Il palpa lentement son torse et constata que ses blessures avaient disparu. Son uniforme sombre portait encore la trace des coups reçus mais nulle présence du sang qui, un instant auparavant, s’écoulait à flots bouillonnants. Progressivement, ses yeux percèrent l’obscurité qui l’entourait.
Des tombes ! Des milliers, des millions de tombes se dressaient autour de lui, pierres sombres sur un sol de cendres. La sinistre vallée mortuaire était entourée de hautes falaises de roches noires. L’endroit était baigné dans la lueur grisâtre du crépuscule. Haut dans le ciel, un soleil moribond jetait un halo rougeoyant qui ne parvenait pas à percer l’obscurité. L’odeur de la mort flottait en de longues écharpes brumeuses qu’un vent glacial faisait tourbillonner. Le Général frissonna tant d’angoisse que de froid.
– Ainsi, c’est donc cela le Royaume des Morts ?
– Non.
Il sursauta et se retourna, sa lame déjà en main. Un enfant, assis sur une stèle, le fixait de ses yeux bleus délavés. Il devait avoir une dizaine d’années. Ses vêtements noirs faisaient ressortir la pâleur morbide de sa peau. Ses longs cheveux blonds éclataient comme une insulte au décor malsain qui les environnait.
– Bonjour, petit. On m’appelle le Général. Et toi, qui es-tu ?
– Je suis le Dernier et mes parents m’ont appelé Espoir.
– Le Dernier ? Que veux-tu dire ?
– Je suis le dernier humain de notre terre.
– Je ne comprends pas…
– Tu n’es pas arrivé dans le domaine de la mort. Tu es ici à la Fin des Temps. Et je suis le dernier homme encore en vie sur notre terre.
– Tes paroles sont énigmatiques.
– Tu comprendras Général.
Un nuage de brume sombre enveloppa la silhouette du garçon. Quand il se dissipa, le Dernier avait disparu de la vue du Général. Consterné, il réfléchit un long moment. Quel était donc ce maléfice ? Etait-il mort ? Et quel était cet étrange endroit qui lui semblait si familier ? Il soupira. Il était un homme d’action, un combattant et un meneur d’hommes. De là où il venait, on disait de lui qu’il était le meilleur. Jusqu’à ce qu’il tombe dans cette embuscade. Les lances de ses adversaires l’avaient transpercé de part en part. Et maintenant, il se retrouvait ici.
Au loin, il pouvait distinguer les lignes acérées des falaises qui s’abaissaient vers le sol. La sortie de cette vallée devait donc se trouver dans cette direction. Il se mit en marche. Cet objectif à atteindre l’évitait de sombrer dans la folie même si son désarroi était grand. Ses bottes de cavalier soulevaient à chaque enjambée de petits nuages de cendres. Sépulcres et mausolées s’étendaient toujours à perte de vue. Il reconnut le style de certaines d’entre elles. C’était des tombes de guerriers.
Cela faisait maintenant un long moment qu’il marchait et le soleil ne semblait pas avoir bougé d’un pouce. Il se dressait toujours haut dans le ciel, tel l’Oeil d’un mourrant sur le point de s’éteindre à jamais. Il ne ressentait nulle fatigue et ni faim, ni soif. Le garçon avait-il dit la vérité ? Le temps s’était-il arrêté ? Jamais le Général n’avait ressenti un tel sentiment d’abandon.
– Je t’attendais Général.
La lame apparut dans sa main comme par enchantement. Sur la défensive, il chercha la source de cette voix calme et apaisante. Il sentit tout d’abord une douce chaleur lui caresser le visage puis il perçut une lueur réconfortante dissiper la pénombre. Bientôt une formidable silhouette se dessina dans une aura de lumière. Un guerrier se tenait maintenant face à lui. Vêtu d’une armure resplendissante et recouvert d’une cape d’un blanc immaculé, il rayonnait d’une puissance aussi sereine qu’inflexible. Un heaume, surmonté d’une couronne de joyaux étincelants, recouvrait entièrement sa tête. Le Général ressentit une impression de bonté et de compassion mais aussi un irrépressible désir de ployer le genou face à cette créature. Puisant sa force dans une volonté aguerrie par des années de combat, il resta sur ses gardes.
– Qui es-tu ?
– Tu n’as rien à craindre. Je suis le Bien.
– Et pourquoi m’attendais-tu ?
– Pour mettre enfin un terme à ce jour sans fin.
– Comment cela ?
– En participant à la Dernière Bataille. En décidant de l’issue de la Guerre des Dieux.
– Tu parles par énigme.
– En me rejoignant, tu permettras à ce monde de connaître une nouvelle ère. Une ère de paix et d’harmonie. La destinée de l’homme est entre tes mains.
– Entre mes mains ? Je ne suis qu’un homme et les affaires des Dieux n’ont jamais été les miennes.
– Tu es plus qu’un homme. Tu es le Général.
– Que veux-tu dire ? Que je dois prendre le commandement de ton armée ?
– Tu comprendras bientôt. Je t’attendrai et nous combattrons ensemble.
La silhouette se dilua lentement dans la lueur déclinante. Bientôt, le crépuscule reprit ses droits sur ces terres désolées. Le Général resta un long moment immobile. La confusion s’était emparée de son esprit. Avait-il vraiment un rôle si important à jouer ? Ou bien était-il devenu fou ? Il secoua la tête. Il ne pouvait que subir, que ce monde agonisant soit réel ou qu’il soit en plein délire. Il se réfugia dans l’objectif qu’il s’était fixé et reprit sa marche. Il espérait en sortant de cette vallée y voir un peu plus clair. Cet endroit était visiblement maudit et, qu’elle que soit la façon dont il était parvenu ici, il trouverait certainement des réponses plus tard.
Au fur et à mesure de sa progression, la vallée devenait plus étroite et bientôt il aperçut enfin un défilé qui lui permettrait certainement de la quitter. Sa visibilité était mauvaise et il distinguait mal ce qui pouvait bien l’attendre plus loin. Il sentait maintenant ses forces lui revenir. Son corps et son esprit n’avaient jamais été aussi affûtés et il reprit courage. Il ignorait toujours quel était le sens de cette histoire mais il se savait en mesure d’affronter n’importe quel danger.
– Ainsi, c’est donc toi le fameux Général ?
Une nouvelle fois, le guerrier sursauta et, par réflexe, se mit en garde. Les habitants de cette contrée avaient-ils tous la fâcheuse habitude d’apparaître sans crier gare ? Il se retourna et aperçut la plus terrifiante créature qui lui fut donnée de contempler. Une forme humaine massive de plus de trois mètres de haut se tenait quelques pas derrière lui. Elle était entièrement recouverte d’une sinistre armure d’un métal sombre qui luisait d’une lueur malsaine. Hérissée de pointes et d’ergots menaçants, elle semblait suinter d’un liquide visqueux et rougeâtre qui ne pouvait être que du sang. L’être portait un heaume qui lui dissimulait entièrement le visage. Dessus était posé un effrayant diadème de cornes métalliques. Sans baisser sa garde, le Général contemplait l’apparition malgré la révulsion qu’elle lui inspirait. Il sentait frémir en lui la colère et la haine, la soif du sang et la rage du combat.
– Qui es-tu ?
– J’ai eu bien des noms. Pour simplifier les choses, disons que je suis le Mal.
– Et que me veux-tu ?
– Je tenais juste à te rencontrer.
– Pourquoi ?
– Parce que nous serons bientôt amenés à combattre côte à côte.
– Et qu’est ce qui te fait croire que je te rejoindrai ?
– Tu es un guerrier et un chef d’armées. Tu sais ce qu’est la douleur et tu connais la faiblesse de l’homme. Je t’offre le combat éternel. La lutte ancestrale pour la survie, quel qu’en soit le prix. Je t’offre le sang et la gloire. Je t’offre la possibilité d’assouvir toute ta soif de puissance. Tout comme moi, tu respectes la force et tu méprises les faibles. Mon camp est le tien.
– En es-tu si sûr ?
– Tu es le Général. Le meilleur. L’héritier de millénaires de tueries et de massacres. Il ne peut en être autrement.
– Je suppose que je comprendrai bientôt toute cette fantasmagorie ?
– Non. Tu ne comprendras jamais. Tu n’es pas là pour ça mais pour te battre.
– Bien ! Je suppose que nous nous reverrons bientôt ?
– Soit le bienvenu, Général !
L’effroyable créature disparut dans un tourbillon de noirceur laissant derrière elle l’odeur écOeurante du sang frais. Un sourire se dessina sur le visage buriné du Général. Un frisson qu’il connaissait bien le submergea. Il s’étira et lança un hurlement sauvage qui se mua bientôt en un formidable grondement qui résonna longtemps entre les falaises de cette ténébreuse vallée.
D’un pas décidé, il reprit son chemin et bientôt les tombes disparurent derrière ses pas. Devant lui, se dressait, au sommet d’une large colline, un extraordinaire édifice. Sur le ciel grisâtre se découpaient les monumentaux vestiges d’une forteresse comme il n’en avait jamais vu de pareille. Au moins sept rangées de fortifications percées de barbacanes et de meurtrières s’étendaient sur plusieurs kilomètres. Les remparts atteignaient par endroit une centaine de mètres de hauteurs et sur les parapets et les chemins de ronde plusieurs milliers de soldats pouvaient prendre place. Un donjon massif émergeait d’une forêt de tours et de beffrois. Malgré les ravages du temps et des combats qui marquaient ses pierres, la citadelle donnait une impression d’invulnérabilité et d’éternité.
Cette vision était saisissante et le Général s’en délecta un long moment. Il savait ce qu’il avait à faire et avait hâte de parcourir les enceintes concentriques et de parvenir au sommet du donjon. Sa foulée se fit plus rapide, et, sous l’Oeil fixe et indifférent du soleil rouge, il gravit l’étroit chemin qui menait au pied de ce titanesque bastion. De loin, il aperçut la tête blonde du garçon qui l’attendait près de l’entrée.
– Bienvenu en ma demeure Général.
– Ce n’est pas un peu grand pour toi ?
Un timide sourire apparut sur le visage du Dernier. Le Général le lui rendit.
– Alors, dis-moi, vais-je enfin comprendre de quoi il s’agit ?
– Pas tout de suite. Accompagne-moi au sommet du donjon et tout te sera révélé.
Ils empruntèrent en silence un véritable dédale de corridors, traversèrent de multiples cours et galeries, franchirent nombre de fossés et de portes fortifiées.
– Il s’agit de l’ultime demeure des humains. Elle a été édifiée pendant des siècles par les derniers hommes en prévision de la Bataille du Jugement.
Ils parvinrent finalement sur l’immense esplanade plongée dans l’ombre du titanesque donjon. L’enfant amena le Général dans un de ses multiples recoins et s’arrêta face à deux tombes.
– Mes parents gisent ici.
Des larmes coulaient sur les joues pâles d’Espoir. Le vétéran ne sachant que faire lui mit une main réconfortante sur l’épaule.
– Tu veux parler d’eux ?
– Non. Pas encore. Tout doit se jouer là-haut.
Et d’un geste il désigna le sommet plongé dans la brume du donjon. Ils reprirent leur chemin et gravirent un immense escalier en spirale qui traversait l’édifice de part en part. Ils débouchèrent enfin au faîte qui à lui seul était suffisamment grand pour accueillir une forteresse tout à fait respectable. Pris d’une soudaine inspiration, le Général s’approcha du parapet et ne put retenir un juron.
– Incroyable !
Sous ses yeux une plaine grise s’étendait à perte de vue. A l’est et à l’ouest, il pouvait contempler les deux plus extraordinaires armées jamais rassemblées depuis l’aube des temps.
– Et voilà mes deux amis ! A l’est, le Bien…
Le campement baignait dans une lumière douce et sécurisante. Il s’agissait en fait d’une véritable ville qui devait accueillir plusieurs millions de créatures. De son point de vue imprenable, il distinguait la lueur des armes et armures de pur acier des innombrables phalanges de paladins, de puissantes machines de guerre, le vol gracieux des anges de lumière et nombre de créatures qui lui étaient inconnues. Il sentit aussi le regard bienveillant d’un être couronné de joyaux.
– … et à l’ouest, le Mal !
Le paysage était tout autre mais tout aussi impressionnant. Les cohortes démoniaques se pressaient les unes contre les autres dans un chaos indescriptible, dominés par d’énormes et simiesques créatures. Des dragons dessinaient dans le ciel terne un ballet de mort et de terreur. L’odeur de pourriture et de sang parvenait jusqu’à ses narines et il percevait la clameur furieuse de ces êtres inhumains. Et il entendit la voix de l’être au diadème ensanglanté le saluer.
– Et bien ! Voilà qui nous promet une belle boucherie bien en règle !
– Oui. La plus formidable bataille de tous les temps. Et ils n’attendent que toi pour s’étriper.
– Dis-moi maintenant quel est mon rôle ?
– Viens. J’ai encore quelque chose à te montrer.
Il suivit le garçon en direction du sud, là où l’on pouvait contempler la vallée des morts. En approchant des créneaux, il aperçut deux objets négligemment posés au sol. Le premier était une superbe trompe de guerre forgée dans un métal sombre et brillant. Sur toute sa surface était gravé un somptueux lacis de roses noires. Un peu plus loin, gisait une bannière déployée. Sur son épaisse étoffe de tissu immaculé, de simples contours noirs dessinaient une grande rose blanche.
– Voilà la Trompe des Morts, forgée par mon père. Quand tu souffleras dedans, les morts se relèveront et te rejoindront. Et voici la Bannière de Vie, tissée par ma mère. Quand tu la dresseras, les morts reviendront à la vie et te serviront.
– Et pourquoi ferai-je cela ?
Le garçon se baissa et ramassa le trompe. Il la tendit vers le guerrier.
– Tu es le Général ? Tu commandes à une armée ? Lève-la.
Le Général eut un bref sourire. Il s’empara de l’artefact et souffla.
Un son doux et grave s’étendit sur la plaine. Les anges et les dragons suspendirent leur vol. Les combattants de la foi et les hordes démoniaques s’immobilisèrent. L’être couronné prit une profonde respiration. Le guerrier au diadème ricana. Le son parvint dans la vallée et se répercuta en échos contre les falaises de roche noire. Les brumes se dissipèrent et une puissante clameur enfla.
Les tombes déversèrent les légions des morts. Les cadavres vêtus de leurs armures rouillées et traînant leurs armes ébréchées fixaient de leurs orbites vides le donjon qui se dressait maintenant au loin. Lentement, ils se mirent en route. Bientôt les premiers d’entre eux arrivèrent au pied de la citadelle et s’arrêtèrent.
Le Général éleva haut dans le ciel la Bannière de la Vie et la brandit en signe de ralliement. Une douce lueur se répandit alors sur les morts tandis qu’une fraîche fragrance de rose envahissait la plaine. Les morts hurlèrent de joie et ressentirent la vie revenir en eux. Les organes se reconstituaient, le sang s’écoula à flots bouillonnants dans les artères et les os se rassemblèrent. La peau recouvrit les visages morts depuis des millénaires et des millions de regards connaissaient maintenant une nouvelle naissance.
L’antique citadelle, elle-même, revint à la vie. Ses murailles se redressèrent et les brèches se comblèrent. Scorpions, balistes et catapultes se relevèrent de leurs débris et les fossés s’hérissèrent de lances meurtrières. L’armée se mit en branle et s’engouffra dans la forteresse. Les compagnies se formaient d’elles-mêmes et les officiers s’imposèrent. Arbalétriers et archers, phalanges et légions, sapeurs et artilleurs, investirent les lieux prenant leurs positions.
Les mains croisées dans le dos, le Général contemplait le spectacle. Il sentait monter en lui l’excitation du combat. Le goût chaud du sang et l’odeur froide de l’acier et, par-dessus tout, le plaisir de commander. La sensation de contrôler le destin de l’Histoire en puisant dans toutes ses ressources de stratège, de meneur d’hommes et de guerrier. Sentir son esprit acéré comme une lame à la recherche du point faible de l’adversaire, de la manOeuvre qui le surprendra, de l’éclair de génie qui le terrassera et décidera de l’issue de la bataille. Il était le Général et avait passé toute sa longue existence à guerroyer, à étudier et à amener au rang de perfection l’Art de la Guerre.
Quand il se retourna, sept officiers lui faisaient face. Il reconnut certains d’entre eux. De son temps, ils étaient des légendes, des maîtres de guerre dont il avait étudié l’enseignement. Ils le saluèrent.
-Nous sommes à tes ordres, Général.
Il sourit longuement.
– La victoire ou la mort !
Les légendes répondirent à son sourire et rejoignirent leurs hommes.
Un lourd grondement couvrit la plaine. Le démon porteur du diadème parla.
– Général, seras-tu à mes côtés pour déguster ensemble le sang de la victoire ?
Le tonnerre éclata et l’ange couronné répondit.
– Rejoins-moi et l’humanité survivra !
Le Général resta un moment silencieux puis se tourna vers Espoir.
– Dis-moi garçon, que désires-tu.
Le visage du garçon se couvrit de tristesse.
– Vivre.
Il se redressa et s’approcha du parapet.
– Je suis le Général et je commande aux Légions des Damnés ! Je vous défie ! Cette forteresse ne sera jamais votre !
Son cri s’envola au-dessus des enceintes, effleura les guerriers amassés sur les remparts, souffla sur les formidables armées célestes et démoniaques et parvint en rugissant aux deux êtres divins. Dans un fracas assourdissant, leurs voix se confondirent.
– Pauvre fou ! Tu es inconscient ! Tu oses affronter les Dieux ?
Le Général répondit dans un rire sauvage qui fit frissonner les armées célestes.
– Fou ? Vous inversez les rôles. Je suis le Général et je suis l’héritier de millénaires de combats livrés en vos noms ! Vous nous avez tout appris et vous avez donné votre dernière leçon il y a bien longtemps ! Vous prétendez vaincre les Légions des Damnés ? Moi, je vous promets ici le pire des enfers !
La terre trembla et le soleil vacilla quand les armées se mirent en branle. Au sommet du donjon, le Général riait. Sa voix se mêla à celles des Damnés.
– VIVRE LIBRE OU MOURIR !!!