Archives des textes de la vingt-neuvième joute.

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Thème : Les Enfants Magiques.

Pour cette vingt-neuvième joute littéraire de la Pierre de Tear, nous vous proposons un concours un peu spécial, dans le cadre de notre partenariat avec les éditions Casterman. À l’occasion de la sortie du tome 1 de la bande-dessinée Les Chevaliers d’Émeraude d’Anne Robillard et Tiburce Oger, les Enfants Magiques, vous êtes donc invités à rédiger un texte sur le thème :

Les Enfants Magiques

Les cinq vainqueurs (choisis par le jury et les votes des lecteurs) remporteront chacun un exemplaire de la bande-dessinée.

(note de l’archiviste cosma : ah ouais un partenariat, rien que ça)

Les textes

Mélisande

En ces murs

« Je vous le demande encore une fois, concentrez-vous, intima sœur Margarede. C’est la dernière et je vous libère. »
Autour d’elle, une trentaine d’enfants firent la grimace. L’un d’eux, un petit garçon rondouillard d’environ huit ans, se laissa tomber sur le sol d’un air boudeur et croisa les bras. Sœur Margarede s’approcha de lui à grands pas et le força à se relever.
« Augustan, ce n’était pas une demande que je vous adressait. C’était un ordre. Relevez-vous et reprenez votre place dans le cercle. Si vous refusez, soyez certains que j’en parlerai à votre responsable.
-Je n’ai plus envie de le faire, grommela l’enfant. Ça ne m’amuse plus.
-Une fois encore, je ne vous demande pas votre avis Augustan. Reprenez votre place.
-Je n’ai pas envie ! »
Le petit garçon hurla ces derniers mots tout en levant ses deux mains vers la sœur. L’air sévère de celle-ci se changea en une grimace d’appréhension. La peur se lisait dans ses yeux tandis qu’elle reculait sans quitter l’enfant des yeux. Celui-ci lui sourit d’un air méchant. De ses mains jaillit un rayon opaque d’une couleur brune presque rouge qui frappa de plein fouet sœur Margarede. Celle-ci fut catapultée à l’autre bout du champ où elle et sa classe se tenaient debout au milieu des blés.
La jeune femme atterrit dans la boue et se releva dans un horrible bruit de succion. Elle était couverte de terre et d’une couche brune de crasse qui faisait disparaître le blanc immaculé de ses robes et de sa coiffe. Lorsqu’elle fit un pas en avant, sa jambe gauche trembla puis céda sous son poids et elle tomba une nouvelle fois. En face d’elle, la classe entière était secouée par des rires enjoués. Margarede peinait à retenir ses larmes. Douleur physique et peine morale se mêlaient jusqu’à frôler l’explosion.
Tout en essuyant la boue de son visage, elle rejoignit les enfants. Elle se força à garder son air le plus impassible. À son grand plaisir, celui-ci fit son effet car les enfants cessèrent de rirent et commencèrent à murmurer entre eux d’un air inquiet. Certains, trop rares, gardaient les yeux fixés au sol, honteux. Mais la plupart gardaient un sourire arrogant en la fixant du regard. Elle aurait voulu leur donner quelques bonnes paires de claques.
Si seulement elle pouvait encore…
« La leçon est close, déclara-t-elle. Rentrez immédiatement à la maison mère. Augustan, vous vous présenterez dès votre arrivée à votre grand frère. Expliquez-lui ce qui s’est passé. N’omettez pas de lui dire que le sort que vous m’avez envoyé manquait de puissance et que vous avez été passable toute la journée. »
L’enfant blêmit de rage. Un instant, la sœur crut qu’il allait réitérer son geste. Mais l’enfant se contenta de lui tourner le dos avant de disparaître en un clin d’œil. Les autres enfants de la classe disparurent à leur tour, se téléportant à la maison mère. Pas un seul ne se proposa pour l’emmener. Sœur Margarede se retrouvait seule au milieu d’un champ perdu au milieu de nulle part et avec une cheville foulée, voire cassée. Des larmes de rage coulèrent sous ses paupières.
Elle se mit en route, avançant avec difficulté, mais sans jamais émettre le moindre gémissement de douleur. Un bâton trouvé le long de la route l’aida à mieux répartir son poids et épargner sa jambe blessée, mais le rythme de sa marche se faisait de plus en plus lent au fur à mesure que passait le temps. Pour ajouter à la difficulté, la nuit tombait et Margarede butait de plus en plus souvent dans des ornières du chemin de terre qu’elle suivait.
Il faisait totalement noir depuis plus d’une demi heure quand la jeune femme cru distinguer une lueur tremblotante à l’horizon. Bientôt, elle distingua plusieurs lumières avançant vers elle. Avec un soupir de soulagement, la sœur continua à avancer, jusqu’à ce que deux femmes et un homme vêtus des mêmes robes blanches que la sienne la rejoignent en courant.
L’homme se précipita aussitôt pour la soutenir par le bras alors que Margarede commençait à s’effondrer.
« Nous nous inquiétions pour vous ma sœur, lui dit-il. Mais pourquoi avoir dit aux enfants de rentrer sans vous ? Vous auriez dû vous téléporter avec eux ! Marcher dans ces mauvais chemins avec la nuit qui tombe… C’était très imprudent ! Nous n’osions envoyer les enfants à votre recherche de peur que l’un d’eux ne trébuche et ne se fasse mal. Franchement, je m’attendais à mieux de votre part.
-Ils ne m’ont pas laissé le choix, souffla Margarede. Ils sont juste… partis. Ils ont fait exprès. »
La sœur ne put que remarquer les regards sombres et presque méprisants qu’échangèrent le frère et les deux autres sœurs. Elle eut envie de crier, mais se retint à la dernière seconde.
« Vous verrez cela avec le frère supérieur, finit par dire la plus âgée des deux femmes. Rentrons, et nous demanderons à l’un des enfants de s’occuper de votre jambe.

Une heure plus tard, la jeune femme était allongée dans une salle d’infirmerie déserte et silencieuse, attendant que quelqu’un vienne s’occuper d’elle. Après une attente qui lui sembla interminable, une enfant de sept ans entra dans la pièce. La petite fille était vêtue d’une chemise de laine trop grande pour elle et ses yeux étaient gonflés par la fatigue et le manque de sommeil.
Margarede connaissait ce regard là. Elle le croisait tous les jours dans les yeux des plus jeunes enfants de la maison. Elle-même, elle avait eu ce regard fatigué lorsqu’elle avait l’âge de la petite fille. C’était il y avait à peine quinze ans, mais elle avait l’impression que des siècles s’étaient écoulés. L’enfant pleine de vie et heureuse de quitter la ferme où elle avait grandis pour devenir autre chose s’était évaporée. Elle avait laissé place à une femme amère et colérique. Elle ne voulait pas accepter ce qui lui était arrivé, et elle préférait ruminer sa rancœur contre l’univers entier, et contre les enfants en particulier. Elle n’était pas quelqu’un de bien, sans doute. Mais Margarede s’en accommodait.
« Comment tu t’appelles ?, demanda-t-elle à l’enfant qui s’approchait en baillant.
-Cédile, répondit la petite fille en souriant.
Elle avait l’air gentille et serviable. Margarede avait été pareille à son arrivée à la maison-mère.
-Tu es nouvelle ici n’est-ce-pas ?
-Oui. Je suis là depuis deux mois. Frère Ansène dit que je suis douée pour soigner les gens. Alors il m’a réveillée pour que je vous soigne. Vous avez quoi ?
-Une cheville foulée, répondit Margarede d’une voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle aussi, elle avait été douée pour les soins quand elle pouvait encore pratiquer la magie. Avant qu’elle ne devienne une adulte.
Pendant que la petite fille promenait ses mains au-dessus de sa jambe, Margarede eut l’impression de sentir une fois encore la magie. C’était presque la même sensation que lorsqu’elle était enfant. Le frisson d’extase, l’impression de plénitude… Mais la magie qu’elle sentait à l’œuvre dans sa jambe n’était qu’un picotement en comparaison. Elle aurait donné n’importe quoi pour redevenir une enfant et être à nouveau capable de faire des merveilles.
Pourquoi la magie était un don que seuls les enfants pouvaient employer ? Pourquoi le monde entier était-il bâtit sur une telle injustice ?
« Voilà, c’est fini. »
Margarede sortit de ses pensées. La douleur à sa cheville était partie, laissant place à un profond sentiment de manque. Elle aurait voulu que la magie reste encore dans son corps, toujours. Mais c’était un souhait vain, comme tous les autres. La magie était partie, à jamais. Mieux valait s’en accommoder.
« Je peux m’en aller maintenant ? Ma sœur ?, demanda la petite fille.
-Oui, répondit Margarede avant de s’interrompre. Non, attends. J’ai une question, Cédile. Que seras-tu quand tu seras grande ?
-Une grande magicienne, répondit l’enfant d’un ton arrogant du haut de ses sept ans. Pas comme vous.
-Que suis-je pour toi ?
-Une ratée, comme tous les autres frères et sœurs ici.
Margarede sourit froidement.
-A ta place je me demanderais pourquoi ce sont des adultes dépourvus de magie qui vous enseignent à utiliser celle-ci. Et maintenant, file te coucher. »
Cédile la fixa quelques secondes avec incompréhension, puis sortit de la pièce en haussant les épaules.
« Petite peste, murmura Margarede. Tu crois tout savoir juste parce qu’on te dit que tu es une enfant merveilleuse. J’attends avec impatience de voir ton réveil. »
La sœur aurait dû se lever et se rendre au bureau du frère supérieur. C’était son devoir d’expliquer ce qui s’était produit. De dire que tout était de sa faute, qu’elle n’avait pas l’instinct maternel, qu’elle ne savait pas s’occuper des enfants… Mais elle ne voulait pas. Elle désirait juste s’endormir, et se réveiller enfant.
S’éveiller pleine de magie, de rêves, d’espoir.
Le cœur empli à nouveau de magie.

La cloche annonçant le début des cours la réveilla. Elle était toujours allongée sur le lit, le dos accoudé au mur, et elle avait froid. Elle voyait plusieurs enfants et adultes dans l’infirmerie, mais aucun d’eux n’avait pensé à la recouvrir d’une couverture. Les enfants avaient même dû le faire exprès dans l’espoir qu’elle tombe malade.
Les enfants ! Donnez leur la moindre liberté, la moindre sensation qu’ils sont importants et voilà comment ils se comportent, songea Margarede en se redressant. Comme des tyrans dotés de tous les pouvoirs. Et le fait qu’ils en aient vraiment ne les rendait que pire.
Alors qu’elle se rendait au bureau du père supérieur, en tentant de faire passer la douleur dans sa nuque due à sa nuit des plus inconfortable, elle sentait le regard de chaque enfant peser sur elle, scrutateur. Beaucoup des charmantes petites têtes blondes et brunes impeccablement coiffées se frôlaient pour étouffer des rires. Des petits bambins joufflus de trois ans jusqu’aux grands adolescents dégingandés, tous étaient amusés. Heureux de la voir en difficulté.
Ce fut avec un énorme soulagement qu’elle referma la porte du bureau du frère supérieur derrière elle. Au moins ici, il n’y avait pas d’enfants.
« Sœur Margarde, la salua le frère supérieur. Prenez place je vous prie.
-Volontiers mon frère, répondit-t-elle.
Elle s’avança dans la pièce et s’assit sur l’inconfortable cathèdre de bois qui faisait face au bureau du frère supérieur. Celui-ci la fixait de l’air sévère qu’il affichait la plupart du temps. Jeune encore, âgé d’à peine quarante ans, il était comme elle-même et tous les autres frères et sœurs, habité par un même regard aigri et hanté.
Le regard de quelqu’un ayant touché à la magie et en étant désormais à jamais privé.
« Pouvez-vous me dire ce qui s’est passé exactement ?
-Les enfants m’ont laissé. Augustan s’est montré… insolent, il m’a projeté en arrière puis ils m’ont tous laissé. C’est tout.
-Non ce n’est pas tout ma sœur. Vous avez un problème d’autorité. Vous ne savez pas vous imposez aux enfants dont vous avez la charge. Vous êtes leur grande sœur, vous devez vous comporter comme telle.
-Comment ?, hurla Margarede, laissant la rage accumulée se décharger enfin. Comment voulez-vous qu’un adulte se fasse respecter par même un seul de ces enfants ? Chacun d’eux a le pouvoir de nous tuer d’un claquement de doigts. Ensemble, tous les enfants de la maison pourraient détruire le soleil ! Et je suis sensée réussir à imposer mon autorité ?
Le frère supérieur se dressa hors de son siège, plaquant ses mains sur la table qui les séparait.
-Silence !, lui intima-t-il. Certaines choses ne doivent pas être dites à voix haute !
Margarede lui répondit par un sourire glacial.
-Vous voyez ? Vous même vous les craignez ! Vous avez aussi peur que moi.
-Taisez-vous !
-Vous avez peur qu’un jour quelqu’un révèle la vérité et que les enfants découvrent qu’aucun adulte n’a de pouvoir magique. Parce que ce jour-là, les enfants comprendront qu’ils sont des dieux et nous des insectes, et ils détruiront le monde pour s’amuser.
-Vous êtes congédiée ma sœur, rétorqua le frère, le visage désormais couvert de sueur. Deux de vos sœurs vous conduiront chercher vos affaires. Vous savez ce que cela signifie. Vous êtes bannie à vie de toutes les maisons-mères, avec interdiction d’approcher un enfant ou de devenir mère vous-même. Vous n’êtes pas faite pour l’éducation. »
Margarede ne prit même pas la peine d’opiner avant de quitter la pièce. Elle ne perçut même pas vraiment la présence des deux sœurs à ses côtés, les rires et les insultes des enfants. Elle avait l’impression d’être aveugle et sourde.

Le bruit des lourdes portes de bois de la maison mère se refermant derrière elle la ramena au temps présent. C’était le crépuscule et le vent soufflait tout autour d’elle. De lourds nuages s’amoncelaient sur sa tête, menaçant de la noyer sous des trombes d’eau. La terre gelait autour d’elle à ses pieds. Mais elle ne le remarquait même pas. Margarede secouait frénétiquement la porte de bois dans l’espoir insensé qu’elle se rouvrirait pour elle, qu’on la laisserait rentrer.
« Vous n’avez pas le droit, murmura-t-elle en sanglotant. C’est ma maison. C’est ma maison depuis que je sais marcher, vous n’avez pas le droit de me la prendre. C’est chez-moi ici… »
La pluie commença à transpercer ses vêtements, le gel se répandait autour d’elle et commençait à se infiltrer ses chaussures et à remonter le long de ses jambes. Le bois se couvrit d’échardes acérées qui lui cisaillaient la peau. Mais même ainsi, elle refusait de s’éloigner, d’accepter son exil hors de la maison de son enfance. Elle avait peur de l’inconnu qui s’étendait au-delà des limites de la maison-mère, peur de ce monde sans magie. Mais les enfants se montrèrent sans pitié dans leur cruel amusement. Un blizzard glacial se leva, naissant de nulle part, la soulevant et l’emportant loin de chez elle à la vitesse d’un éclair.
De la neige glacée la frappait de toute part, pénétrant sous ses vêtements, dans sa bouche, son nez et ses oreilles. Elle valsait dans tous les sens, incapable de protester face à cette manifestation de magie sauvage et sadique.
Personne ne ferait rien pour elle. Les adultes étaient impuissants face à la force d’un enfant. Et pour préserver leur petit confort créé par la magie d’enfants rois, pour que leur mensonge ne soit jamais dévoilé, ils étaient prêts à la laisser torturer par des enfants vicieux et rancuniers.
Et Margarede ne se leurrait pas, ils espéraient bien qu’elle meure rapidement. Ils ne lui avaient laissé emporté que quelques vêtements de rechange, mais pas la moindre nourriture, ni rien lui permettant d’affronter le froid hivernal qui avait commencé à s’installer dans la région. Tout cela parce qu’avec elle mourrait leur petit secret parfaitement préservé : à l’âge adulte tous ces enfants perdraient leurs pouvoirs et redeviendraient des humains normaux. Et le seul choix qu’ils auraient serait de rester à la maison mère comme enseignants obligés de taire ce secret, ou de rejoindre une famille qu’ils n’avaient pas vu depuis des années et devenir paysans, marchands, soldats ou commerçants en attendant qu’on leur vole leurs enfants pour que ceux-ci par leur magie fassent à leur tour tourner le monde.
Oui, Margarede savait qu’elle n’avait aucune capacité pédagogique, mais pas moins qu’aucun de ces prétendus adultes responsables qui mouraient de peur devant ces enfants tout puissants. Elle aurait pu en rire si elle ne s’apitoyait pas autant sur son sort, et si elle ne préférait pas nourrir sa haine envers les enfants.
Elle atterrit finalement brutalement dans le même champ où la veille tout avait commencé. Les enfants avaient bien pris garde à l’envoyer dans la même flaque de boue. Elle se releva gelée, trempée, et poursuivie par un rire d’enfant enjoué.
C’était fini.

Demiandre

Un dur voyage

C’était une sombre nuit d’été. Sèche. Aride… La pleine lune nimbait la plaine par endroits, où la lumière perçait l’épais rideau de nuages.
*
Une douzaines de personnes se déplaçaient lentement, des torches à la main, les capes relevées sur leurs épaules, tenues par des mains frêles et ridées.
*
Arrivées à un cours d’eau, l’un des membres de l’expédition se mis à plat sur le sol et examina l’eau. La humant, la touchant, la gouttant avec un doigt tremblant. Après avoir attendu quelques instants, il but à grandes gorgées, l’eau dégoulinant de sa peau tannée jusqu’à sa barbichette blanche.
*
Après de longs efforts, une flammèche jaillit enfin dans les brindilles, illuminant des visages émaciés. Ils jetèrent – dans le feu qui ronronnait maintenant au milieu du cercle de pierres – divers fortunes de leur récolte de la journée. Viande maigre, poissons, et légumes sauvages. Un festin rare.
*
Le lendemain, dix personnes se remirent en route. La couche de nuage disparue accablait déjà les voyageurs d’une étouffante chaleur. Ils laissèrent derrière eux les rebuts. D’autres animaux sauvages pourraient se servir de ce qu’ils ont laissés pour survivre. Qui sait, ces-derniers pourraient même être un de leur prochain repas !
*
Au zénith, la compagnie rencontra une autre poignée de pèlerins, venant de leur droite. Ils se rassemblèrent autour d’un bivouac et parlèrent de leurs aventures. Une sombre ambiance régnait, tandis que les gens relataient au fil de leurs histoires un espoir abandonné. Ils se savaient condamnés.
*
Le lendemain, la nouvelle troupe se mit en marche ensemble, vers la même direction. Les muscles semblaient moins tendus, les yeux plus vifs, les mains plus fermes. Leur voix résonnait d’une nouvelle hardiesse.
*
Aux flans d’une montagne, au cœur des collines entourant le pic massif, ils n’étaient plus que 7 à parcourir les terres, se hâtant lentement vers la colline suivante irisée par le crépuscule. Les mines revêches traduisaient la morbidité de leur périple. Plus rien ne pourrait les sauver désormais. Ils décidèrent de s’arrêter auprès d’un arbre frêle, portant sur ses fines branches quelques fruits fripés.
*
La mort l’avait emporté. Il se réveilla, les autres cadavres autour de lui. Des rires d’enfants surgissaient de la vallée, et des oiseaux chantaient dans le feuillage de l’arbre robuste auprès duquel ils avaient campés. Des visages souriant arrivèrent en courant vers eux, des gourdes et des fruits plein les mains. Il était au paradis ! Il se délecta du jus qui coulait sur son menton, de la saveur sucrée de la chair, et bus une rasade d’eau fraîche et pure. Ses pieds bruissaient en écrasant de l’herbe verte.
*
Ils continuèrent à voyager, ne savant que faire. Ne devraient-ils pas être jugés comme tous leurs pairs pour leurs actions passées ? Devaient-ils simplement continuer à errer ainsi, attendant la fin, suivant cet instinct qui les menait vers un endroit inconnu ? Les visages semblaient rafraichis, les rides moins marquées. Les enfants les accompagnaient, donnant une toute autre allure à leur groupe. Des rires, des larmes, des envies. Ils doublaient leur nombre, et étaient de tout âge.
*
Ils parlèrent peu, et semblaient vouloir rester entre eux. La journée fut étrange. Arriver ici, rencontrer ces étranges êtres venus de nulle part. Ses jambes lui faisaient moins mal qu’avant après une journée de marche. Il mangea de la viande, des fruits, des céréales et des légumes, une récolte jamais vue depuis des âges. Ils se couchèrent repus, et se demanda si cette fois, ce n’était pas la fin.
*
A son réveil, il retrouva la scène comme laissée. Les enfants dormant sous un arbre, les autres allongés sur l’herbe drue à côté. Ils repartirent vers leur objectif inconnu, les enfants sur leurs talons. La route semblait plus vivante. Des arbres touffus verdoyaient l’horizon, tandis que des bosquets tachaient le paysage de leurs couleurs. Ils parcouraient plus de chemin par jour, et trouvaient toujours plus de nourriture. Ils reprenaient des forces, leurs visages décidés.
*
Entre deux montagnes, une forêt épaisse barrait d’un vert émeraude le fond de la vallée. Le flanc des montagnes se rejoignaient à l’endroit où le soleil passait pour se lever. Ils s’avancèrent vers cette muraille de verdure pour continuer tout droit. La végétation était dense, mais la tribu progressait vite au milieu des branches et des herbes hautes, masquant des racines d’arbres traîtres. Des chants d’oiseaux les entouraient, accompagnés de cris d’animaux lointains.
*
Parvenus en haut, les enfants les interpellèrent. Il ne s’attendait pas à ce qu’ils leurs parlent. Depuis leur rencontre, ils n’avaient pas parlés. « _ Vous avez assez errés ». L’ainée des enfants s’adressait à eux avec respect et compassion. Elle tendit le bras devant elle, sur la destination qu’ils avaient atteint. Une vallée ensoleillée était peuplé de centaines de gens, dans un village entouré de plantation, bouillonnant d’activité. Ils regardèrent ce mirage avec effarement. Leur rêve prenait vie devant eux. Ils se retournèrent, les yeux mouillés, vers les arbres en contrebas. Il n’y avait personne…

hybrid

La Procession

La promenade était belle ; Edan n’avait pas été en ville depuis son enfance. Son oncle l’avait invité et c’était avec plaisir qu’il rendait visite à son parent, occasion pour le jeune homme qu’il était de voir le monde avant que ne lui incombent les responsabilités de la vie adulte et de son héritage en tant que fils de fermier.
En réalité, la ville qu’il imaginait ne ressemblait pas du tout à celle où il se trouvait ; seuls les beaux quartiers, où les gardes le dévisageaient d’un œil peu amène tandis qu’il se promenait près des riches villas, reflétait l’idée qu’il s’en était faite. Le reste de la cité n’était qu’amas de gens, de poussière et d’ordures. Dès que l’on s’éloignait des opulentes demeures, la misère humaine surgissait, plus présente, plus pressante que jamais.
Sans être particulièrement riche, son oncle vivait confortablement d’un commerce florissant à mi-chemin entre les deux quartiers et c’est dans cette direction qu’il se rendait, désireux d’éviter les tire-laines et autres gens de mauvaise vie. Son père l’avait mis en garde avant son départ : « ne fricote pas avec ces types-là, tu n’en tireras que des ennuis. ». En toute honnêteté, Edan avait hésité à suivre ce conseil, mais une fois sur place, il s’était aussitôt rangé à l’avis de son père. Les individus qu’il avait croisés en s’approchant des quartiers malfamés ne lui avaient inspiré, dans le meilleur des cas, que du dégoût ; dans le pire, de la terreur. Certains des articles clinquants ou exotiques qu’ils exhibaient avaient inévitablement attiré son attention, sans parvenir à lui faire risquer le maigre argent qu’il possédait. Il n’était pas venu jusqu’à la ville pour en repartir comme un miséreux et apparaître comme un idiot aux yeux de son hôte et ses proches !
Alors qu’il approchait du quartier où vivait son oncle, le temps jusque là clément se couvrit subitement, apportant avec lui le vent et la bruine ; les nuages, gorgés de pluie, masquèrent la lumière du jour et les badauds qui erraient autour de lui se figèrent, les yeux rivés sur le ciel obscurci.
Un bruit, sourd, grave, pareil à celui d’un tambour monstrueux résonnant à travers la ville retentit brusquement. La population eut un sursaut puis les gens se précipitèrent vers leurs maisons, les mères entraînèrent leurs petits avec elle, les commerçants replièrent leurs étals à la hâte. Les volets, les portes se claquèrent et une cohue empressée s’empara de la petite place où il avait abouti, chacun cherchant le premier refuge à sa portée.
Le gong résonna à nouveau, terriblement puissant, effrayant et envoûtant. Edan, qui ne savait plus dans quelle direction se rendre, observait les derniers habitants courir à l’abri de leur foyer. En quelques minutes seulement, la place s’était vidée de toute vie hormis la sienne et les feuilles tourbillonnaient follement autour de lui, prises dans le même vent qui fouettait vêtements et cheveux. Edan avait bien tenté d’arrêter les fuyards pour comprendre leur réaction, mais aucun n’avait daigné prendre le temps de le lui expliquer.
Le gong encore ; il s’arrêta au coin d’une maison et chercha du regard la provenance de ce son si incongru. Au loin, il distingua une rangée de silhouettes qui approchait, en ordre parfait. Surpris et intrigué, il observa la scène.
Au rythme du tambour en tête de cortège, une véritable armée de jeunes filles et garçons avançait en ordre parfait. Tous vêtus de la même robe bleu nuit, ils progressaient dans le seul bruit de leurs pas et de leurs vêtements soyeux. Certains, comme le tambour, lui adressèrent un regard mauvais, d’autres seulement curieux. Quelques adultes à la mine sévère et à la robe vert sombre les encadraient, les mains religieusement jointes devant eux. S’agissait-il des processions de ramassage dont il avait tant entendu parler ? La crainte qu’elles inspiraient à ses semblables le laissait perplexe : pour quelles raisons les gens fuyaient-ils devant ces rangées d’enfants, chez qui le Talent avait été décelé ?
Par défaut, Edan savait que la magie n’inspirait que frayeur à ceux qui l’entouraient, pourtant, lui, était fasciné : il aurait donné cher pour être de ceux-là. Seule ombre au tableau, il n’avait d’autre talent que celui de travailler la terre et d’en récolter le fruit. Cela lui était suffisant pour vivre, mais il se prenait parfois à rêver que même adulte à présent, un Sorcier vienne le chercher pour lui apprendre les rudiments de La Magie. Il aurait alors participé à cette procession non plus en tant que spectateur mais en tant qu’acteur, il aurait appris le Talent, il serait devenu célèbre et admiré.
Hélas, son destin n’était pas de ceux-là.


Au cœur du cortège, Colin avançait fièrement. Ses maîtres lui avaient appris, depuis son départ, à se tenir aussi droit que sa condition nouvelle le lui imposait. Il avait appris de ses tuteurs que les villes et villages par lesquels ils passaient pour se rendre en Auvalie, lieu de leur apprentissage, n’étaient pas déserts mais que la population, craintive, préférait ne pas assister au spectacle. On lui avait raconté que, par le passé, certaines mères tentaient de forcer les sorciers à prendre leur enfant afin de leur offrir l’opportunité d’une vie plus clémente ; qu’au contraire, certains parents avaient tenté de soustraire à leur protection des enfants qu’ils ne désiraient pas voir partir. Souvent, ces affrontements s’étaient soldés par des morts et désormais, la populace ne désirait plus frayer avec eux.
Unanimement, ses maîtres s’accordaient sur l’honneur qui lui était fait, à lui et tous ses nouveaux frères et sœurs ; le Talent était rare et il devait se sentir à la fois flatté et estimé d’avoir été l’un des Élus. Ils traversaient le pays de part en part, suivant un itinéraire complexe que les maîtres déterminaient au fur et à mesure de leur progression. Il avait cru comprendre que la durée du voyage était incertaine, son seul but étant le ramassage de tous les enfants possédant le Talent. Ainsi, ils se réunissaient parfois le soir lors de leurs haltes, et les aînés utilisaient leur don pour trouver la trace du prochain Élu. Une fois, Colin avait évoqué la possibilité que le cortège n’appelle à lui la totalité des enfants magiques, la réponse avait été immédiate : « Tous les enfants viennent à nous d’une manière ou d’une autre, car leur Talent est attiré par le Nôtre. Les plus proches des terres d’Auvalie viennent d’eux-mêmes nous rejoindre car ils ne sont pas faits pour la vie ordinaire. Il est impossible que jamais nous omettions un seul Élu. »
Il avançait parmi les autres enfants et remarquait que peu à peu, il avait gagné la tête de la procession ; son Talent était puissant et il était des plus anciens. Déjà, le souvenir de sa famille lui échappait, il ne se rappelait guère qui il avait été et comment il avait grandi. Puis il remarqua le jeune homme qui les observait passer, qui ne semblait pas effrayé mais envieux et admiratif. Son regard accrocha le sien et brusquement, Colin se remémora comment il avait quitté ses parents, plusieurs mois plus tôt. Il se rappelait les hurlements de détresse de sa mère et les bras de son père qui la retenaient ; son frère qui l’avait attrapé par les épaules en lui donnant quelques conseils désormais oubliés. Cet inconnu lui rappelait le grand frère qu’il avait quitté et ranimait son souvenir.
« Sois fort, Colin » avait-il dit en se mettant à sa hauteur.
« Je ne veux pas vous quitter ! » avait-il rétorqué, en pleurs.
Une vague de honte le submergea à ce souvenir. L’homme éveillait en lui l’enfant qu’il était à son départ, dissipait les enseignements qui lui avaient été fournis durant le voyage. Avait-il fait le bon choix ? Pourrait-il les revoir un jour ?
Un des aînés se mit à sa hauteur et lui adressa un regard réprobateur. Colin détourna les yeux et après un soupir, contempla fixement la nuque de l’enfant qui le précédait.
Aller de l’avant, toujours. Il était un Élu et devait se comporter comme tel, sans s’appesantir sur le passé.


Edan regarda les derniers enfants passer, les derniers tambours qui clôturaient la procession. Après tout, cette vie pouvait être aussi la sienne ! S’il les suivait jusqu’au bout, alors peut-être pourrait-il devenir, lui aussi, un Enfant Magique.

Pin’shae

Révélation

Lorsqu’il s’éveilla, Jorund fut frappé par l’étrange clarté qui régnait dans la pièce. Une autre nuit, il aurait pu attribuer aux rayons sélènes les reflets bleus qui coloraient la mansarde. Mais la cérémonie de Révélation à laquelle il avait participé – qu’il avait subie, oui ! – quelques heures plus tôt se tenait toujours lors d’une nuit sans lune. Comment se faisait-il, alors, qu’il y vit comme en plein jour dans ce dortoir sombre?

Sans bruit, il se faufila entre les corps endormis de ses camarades. Christen ? Kari ? Abelthorn ? Lequel était-ce ? Sormia ? Chisen ? Alvery ? Et d’abord, comment le reconnaitre ? Quelle différence pouvait-il exister entre un enfant de dix ans et un futur mage Révélé ? Et cette fille, là, la « fille de la sorcière » comme on l’appelait ? Pourquoi pas-elle, hein ?

Doucement, il s’approcha de la couche de la fillette. Veillant à ne pas faire craquer les lames du plancher – il savait qu’à quelques pas, de l’autre côté de la porte, deux gardes avait certainement le sommeil léger – il se pencha au-dessus d’elle. Dans cette lumière inquiétante, les tâches de son qui couvraient le visage endormi prenaient des allures de graines de pavot. Jorund trouva ça mignon, jusqu’à ce qu’une main minuscule mais étonnement robuste vint lui enserrer la gorge, pendant qu’une autre se plaquait sur sa bouche.
« Crie pas, ou on est fichus ! »

Un cri, il lui fallut en réprimer un. Les yeux… Les yeux de la fillette étaient entièrement bleus. Plus d’iris, plus de blanc, juste deux immenses pupilles d’un bleu profond, électrique, et, sembla-t-il à Jorund, légèrement luminescent. C’était elle. Pas de surprise au fond : qui mieux que la fille de la précédente Révélée pouvait convenir pour succéder au vieux Kern ?

Se dégageant, il chuchota :
« Parle pour toi ! Il suffit que j’appelle et ils viendront te prendre, Révélée ! Tu finiras comme le vieux Kern, ficelée en haut de la vigie !»

Frissonnant de son audace – « Eveillez la colère d’un Révélé, et ce sera peut être la dernière chose que vous ferz ! », disait l’adage – il recula vers la porte du dortoir. Un simple cri, et un garde accourrait. L’Instructeur serait-là en un battement de cœur , et il jugulerait le pouvoir de la fillette. Au lever du soleil, il aurait rendu la Révelée inoffensive et lui aurait implanté les sorts de protection. A midi, le village aurait une nouvelle barrière et tous seraient en sécurité pour de nombreuses années. Ce serait si facile ; un simple cri et…

Croisant les yeux brillants de la gamine, il hésita. Pauvre fille! Un destin peu enviable l’attendait. Chaque enfant à travers le monde craignait de devoir participer un jour à la Révélation de son village, et encore plus d’être l’élu de cette cérémonie. Plus d’insouciance, plus de jeux, plus d’espoir d’avoir une famille, plus rien, rien que le devoir de protéger un territoire contre les monstres de l’extérieur… Et cette fille -comment s’appelait-elle déjà ? – avait déjà dû endurer dix ans d’une vie si misérable…

La fuite de sa rénégate de mère avait été vaine. Le sacrifice de ses yeux aussi. La « sorcière » comme on l’appelait avait bravé le pouvoir de l’Instructeur, refusant de prendre la relève du vieux Kern qui atteignait déjà un âge respectable, vingt ans plus tôt. Depuis cette époque, on racontait aux enfants désobéissants qu’après s’être échappée après sa Révélation, elle avait vécu parmi une meute d’Ulfen, errant aux abords du village, ne s’établissant jamais trop longtemps au même endroit, de crainte d’être reprise. Quelques années plus tard, poussée par le chagrin, la solitude et, disait-on, les prières incessantes de son amour d’enfance qui n’avait pas hésité à franchir la barrière magique de Kern pour la retrouver dans les bois, elle était venue s’installer un peu à l’écart des dernières maisons . Sa propre barrière permit au village de s’agrandir un peu. On évitait toutefois de trop s’approcher de chez elle : son pouvoir ne tenait les monstres à l’écart que par sa volonté, et personne n’oubliait qu’elle avait fraternisé avec les Ulfen… Qui aurait pu dire si son intention n’était pas de les lâcher dans le village ? On se défiait d’elle, et de son pouvoir sauvage, qui avait grandi sans être canalisé par un Instructeur. Oh, plus personne n’aurait osé essayer de la contraindre à devenir la source de magie protectrice du village, non, mais tous lui avaient tourné le dos, jusqu’à sa propre famille déshonorée par sa rébellion, et jusqu’à son amoureux qui finit lui aussi par l’abandonner, enceinte d’une petite fille. De désespoir (ou était-ce pour apaiser la crainte des villageois ?), la sorcière se creva les yeux, supprimant ainsi de la source de son pouvoir mais personne ne lui revint.

Devant les yeux apeurés de la fillette, cette histoire, mille fois entendue de Jorund, prenait une signification toute particulière. Quelle vie avait-elle pu mener, auprès de cette mère aveugle, quelque part entre les abords les plus miteux du village et les bois sombres et humides, quelque part entre la honte d’être née fille de sorcière et le ressentiment contre un peuple prêt à sacrifier ses enfants pour la sécurité de ses biens ? Pouvait-il vraiment lui faire subir la même peine que sa mère avait endurée ? Voulait-il vraiment la condamner à une vie solitaire, enchaînée à la vigie, comme Kern le fût jusqu’à sa mort? Vraiment ?

« Aaaaaaaaah ! »

Le cri lui avait échappé alors qu’il venait de se raviser. La fillette s’était jetée sur lui et tentant de l’assommer en le martelant de ses poings minuscules.

« Idiot ! S’ils me prennent, ils te prendront aussi ! Comment crois-tu que tu fais pour me voir dans une pièce aussi sombre ?» gronda-t-elle, articulant chaque syllabe dans un souffle rageur.

La porte s’ouvrit à la volée. Un garde fit irruption dans le dortoir et hurla :
« Il y en a deux ! Que quelqu’un aille chercher l’Instructeur ! Vite, je ne pourrai pas les retenir très longtemps ! »

Deux ? Qui d’autre ? Se dégageant de l’emprise de la petite furie, Jorund jeta un regard circulaire sur le dortoir. Parmi ses camarades éveillés en sursaut, certains se frottaient encore les yeux. Quant aux autres… Un murmure se propageait déjà entre les couchettes, et des regards effrayés s’échangeaient. Aucun n’avait les pupilles bleues. Deux… deux…

« Deux ! Formidable ! » exulta l’Instructeur, arrivé en un battement de cœur. Ponctuel, le vieux, songea Jorund. La main si frêle qui le frappait une seconde plus tôt le saisit par le poignet et l’entraina vers la fenêtre obscure.

« Viens, imbécile ! T’es le seul à ne pas avoir compris, où quoi ? »

Le monde devint flou, les ombres bleues dansaient sur les murs, et la nuit vers laquelle ils s’élançaient paraissait venir avec leur rencontre. Soudain, un son guttural et entêtant emplit la salle. L’air vibra et sembla s’épaissir autour des enfants, ralentissant leur progression, rendant à chaque instant leurs mouvements plus difficiles.

« L’Instructeur ! Il essaie de nous arrêter, il faut faire quelque chose ! » hurla la fillette. Quelque chose oui, Jorund était bien d’accord, mais que pouvaient faire deux gosses face à cette effrayante magie ? Sa camarade ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Relâchant sa prise sur son avant bras, elle fourra sa petite patte dans la main de Jorund. Instantanément, une chaleur à la fois vive et très douce parcourut son corps. La voix de la jeune fille résonna dans sa tête.
« Maintenant il nous suffit de vouloir. Il est seul et sa magie n’est pas celle des Révélés, il a du l’étudier. Nous sommes deux et nous sommes plus forts. Viens maintenant ! »

Jorund sentait le sang pulser dans ses tempes, son corps tout entier lui faisait l’impression d’être sur le point d’exploser. Soudain tout fut fini.

De bleu, le monde devint blanc, devint lumière. Ensuite la chute. Puis le sol. Si dur. Un goût de sang dans la bouche. Des étoiles devant les yeux. Le ciel, noir.
L’air redevint léger, frais, et la première respiration eût le goût de la liberté.

« A présent il faut courir. Les bois. Ils n’oseront pas venir nous y chercher. »

Hochant la tête, Jorund regarda la fillette et lui sourit. Il s’aperçut qu’elle ne lui avait pas lâché la main. Elle lui rendit son sourire.

« Je m’appelle Asha. »

Taenad

Les Enfants du Néant

Keorim regardait le corps de l’homme affalé à ses pieds tandis que le sang gouttait de la courte épée qu’il tenait dans sa main. Il avait encore dû tuer quelqu’un. Il resta quelques instants, le regard fixé sur le cadavre au sol avant de l’attraper par les pieds et de le tirer dans un recoin obscur du couloir. La nuit était presque achevée et il faisait encore sombre dans les sous-sols de la grande forteresse de pierre de Kenyma. Il ne prit pas le temps de nettoyer le sang sur le sol. Compte tenu de la luminosité ambiante, de l’heure et du lieu, il y avait peu de chance que quelqu’un découvre le corps avant plusieurs heures. Autant dire que d’ici là il en aurait largement fini … ou alors il serait mort. Il ne se considérait pas vraiment comme un assassin mais c’était comme si le destin l’avait forcé à tuer pour survivre depuis qu’il avait fui le Monastère. Il n’aimait pas particulièrement ça mais il n’avait généralement pas le choix. Et il devait avouer qu’il avait un certain talent pour ce genre d’activités … voire un talent certain.

Il jeta un dernier regard à la masse sombre du corps avant de reprendre sa route à travers le dédale de pierre. Il avait réussi à pénétrer dans le grand bâtiment en passant par les canalisations amenant l’eau au plus profond de la citadelle. Ici, les gardes ne se méfiaient pas des intrus, se disant qu’un être humain normalement constitué aurait été incapable d’entrer par là, mais il y a longtemps que Keorim ne se considérait plus comme un être humain normal. Kenyma était une ville portuaire et l’immense forteresse trônant en son centre était traversée par les canaux qui parcouraient également la ville. C’était une ville riche, la capitale du pays le plus développé du Continent Boréal, et dont l’influence économique et culturelle rayonnait sur tous les pays à la ronde. Le pays que Keorim avait traversé ces dernières semaines pour atteindre son but était si différent du sien. Là-bas, sur le Continent Austral, tout était sombre, triste, même les plantes avaient l’air plus vertes ici … sans parler des habitants qui, ici, allaient jusqu’à adresser la parole aux inconnus … volontairement ! Cette forteresse qui semblait si bien défendue de l’extérieur était finalement le symbole de la réussite du Continent Boréal, l’endroit le plus imposant de la ville la plus riche du pays le plus prospère du continent le plus agréable à vivre … et il devait grimper tout en haut pour La rejoindre ! Il repensa au lieu où il avait grandi, ce Monastère qui tenait plus de la prison que du lieu saint et où on l’avait enfermé jusqu’à ce qu’il réussisse finalement à s’échapper quelques années plus tôt. Le contraste était frappant avec la citadelle dans laquelle il essayait de se faufiler discrètement. En effet le Monastère était un endroit glauque, situé dans le coin le plus reculé d’un pays pauvre du Continent Austral, dirigé par des moines ternes et cruels qui n’avaient l’air d’avoir d’autres activités dans la vie que de le persécuter personnellement. Et le plus triste était qu’il y avait passé plus de dix ans sans jamais concevoir l’idée de partir, persuadé qu’il n’y avait rien pour lui à l’extérieur. Jusqu’au jour où …

Jusqu’au jour où, alors qu’il déambulait sans réel but dans les couloirs du Monastère sous-terrain, il avait surpris une conversation. Deux des moines de haut-rang semblaient en plein débat, et Keorim comprit rapidement qu’il était le centre de la discussion. Les moines le trouvaient de plus en plus agité et se demandaient quand lui viendrait finalement l’envie de quitter le Monastère pour retrouver sa sœur. Keorim en resta abasourdi, il avait une sœur ! Pourquoi ne lui en avait-on jamais parlé ? Lui qui ne se rappelait rien d’autre que le Monastère depuis sa plus petite enfance, il avait une sœur qui l’attendait quelque part dans le monde extérieur ! Il était rentré en trombe dans le bureau des moines, les pressant de questions sur cette sœur dont il n’avait jamais entendu parler jusqu’alors. Ces derniers, le regard horrifié, l’avaient alors enfermé dans une minuscule cellule au plus profond du Monastère. Il y était resté longtemps, très longtemps, sans doute plusieurs mois mais c’était difficile à dire dans le noir et sans contact avec le monde extérieur. Au début, il n’avait pas compris pourquoi on ne voulait pas lui répondre, pourquoi on l’enfermait. Puis il s’était mis dans une rage folle, à tel point qu’il passait parfois plusieurs jours sans voir personne quand il s’emportait et blessait l’un des moines venus le nourrir. Et puis il avait fini par se calmer, on lui avait dit qu’il pourrait sortir à condition de rester bien sagement au Monastère et d’oublier toute cette histoire ridicule. On avait dit au jeune garçon qu’il était qu’il avait grandi, mûri, et c’était sans doute vrai car il avait compris qu’il ne devait plus parler de cette sœur qu’on lui disait imaginaire. Alors il n’en parlait plus … et se contentait d’y penser, chaque jour un peu plus. Les moines l’avaient alors laissé sortir de sa cellule, mais jamais plus il ne put se promener librement dans le Monastère, car toujours il y avait un ou deux moines pour l’accompagner ou le surveiller discrètement au coin d’un couloir sous-terrain. Ils ne lui faisaient pas confiance, et ils avaient parfaitement raison. Plusieurs fois, il essaya de quitter discrètement le Monastère, il eut même l’occasion une fois de voir le monde extérieur ! Mais à chaque fois, les moines le rattrapaient et l’enfermaient à nouveau.

Et puis un jour … un jour, ça avait mal tourné. Keorim ne se rappelait plus vraiment les détails mais il avait fini par se battre avec l’homme qui l’avait surpris à la porte du Monastère. L’autre avait dû faire une mauvaise chute, c’était assez flou dans les souvenirs du jeune homme, ce dont il était sûr en tout cas, c’est que le moine ne s’était jamais relevé ! Il avait tué pour la première fois, et en même temps, pour la première fois de sa vie , il était libre ! Le mélange de ces deux sentiments contradictoires l’avait longtemps désemparé. Les premiers mois avaient été difficiles, ne connaissant rien au monde extérieur, dans un environnement hostile et froid, il avait dû se battre pour survivre. Il avait dû voler pour manger. Et finalement il avait dû tuer à nouveau, pour une raison idiote en plus, une bête rencontre avec des voleurs de grand chemin qui avait mal tourné, chacun cherchant à obtenir par la force ce que l’autre n’avait pas. Depuis, tuer était devenu à la fois de plus en plus facile et en même temps de plus en plus inévitable, comme si une force supérieure mettait toujours plus d’obstacles sur sa route, des obstacles qu’il n’y avait qu’un seul moyen d’écarter.

Il avait ainsi parcouru les terres du continent Sud pendant plusieurs mois, survivant comme il pouvait, avec pour seule motivation de retrouver cette sœur dont il ne connaissait rien, parcourant villes et campagnes au hasard, n’ayant aucune idée par où commencer. Le premier indice lui fût donné par l’un des moines qu’il s’était mis à haïr au cours des derniers mois. Après que sa fuite avait été découverte, les moines l’avaient traqué sans relâche. Keorim avait d’abord été persuadé qu’ils le cherchaient pour se venger aussi les évitait-il autant que possible. Mais il avait fini par comprendre qu’il y avait autre chose … Plusieurs fois ils avaient eu l’occasion de le tuer, mais ils n’en avaient pas profité, préférant visiblement le prendre vivant même si cela devait leur coûter de lourdes pertes. Suite à l’un de ces combats, le jeune homme avait pu faire un prisonnier. Il l’avait alors interrogé. L’homme n’avait rien voulu dire dans un premier temps mais Keorim s’était rapidement découvert des talents insoupçonnés pour faire parler les gens peu loquaces. Cela ne lui plaisait pas, mais il s’était forcé à s’endurcir au cours de sa fuite, c’était la seule manière de survivre dans son univers, et probablement aussi la seule manière d’en apprendre un jour plus sur sa sœur. L’homme avait résisté mais Keorim avait réussi à lui faire avouer une information capitale avant qu’il finisse par rendre son dernier soupir, le nom de sa sœur : Kenyale !

Keorim avait alors passé les années suivantes à parcourir chaque recoin de chaque pays du Continent Austral. Il s’était aguerri au cours de ses voyages, endurci. Il avait eu l’occasion de participer à au moins deux guerres et une révolution, il avait été impliqué dans des intrigues de cours suite à quelques assassinats. Il était devenu célèbre et craint dans tous le continent bien que personne ne soit capable d’associer son visage de jeune homme au nom terrifiant qu’il s’était forgé – en tout cas personne de vivant … Et durant tout ce temps, chacun de ses gestes, chacun de ses actes n’étaient réellement tournés que vers un unique but : glaner des informations sur cette sœur perdue pour qui il avait vendu cent fois son âme. C’est cette quête qui l’avait amené, un jour de pluie comme les autres, à embarquer sur un bateau à destination du Continent Boréal. Le voyage n’avait pas été de tout repos, pirates, tempêtes et autres maladies à bord avaient décimé une bonne partie de l’équipage et des passagers durant les deux semaines de voyage, pour finir par un naufrage qui l’avait laissé seul survivant à moitié mort sur une plage du Continent Boréal.

Ses premiers pas sur cette terre avaient été pour Keorim un contraste flagrant avec ce qu’il connaissait jusqu’alors. Les premiers habitants qu’il avait rencontré l’avait accueilli chaleureusement malgré sa peau sombre, sa petite taille, ses yeux et ses cheveux noirs qui le marquaient clairement comme un habitant du Sud. Plus il se rapprochait de la capitale, et plus il était sûr d’être dans la bonne direction. Comme si son instinct le poussait indéfectiblement vers l’immense cité. Quand la ville fut finalement en vue, il sut que celle qu’il recherchait était tout en haut de l’immense édifice situé en plein milieu de la cité. Malheureusement, il s’agissait aussi du bâtiment le mieux gardé de Kenyma, si ce n’était du pays ou du continent entier. Il passa plusieurs semaines à rôder dans les ruelles sombres, à traîner dans les auberges louches à la recherche d’un moyen d’accéder à l’intérieur de la forteresse, évitant autant que possible les patrouilles de gardes. Et plus les jours passaient, plus il se sentait frustré, bloqué si proche et en même temps si loin de son but après toutes ces années de recherches et de sacrifices. Bizarrement, il avait l’impression que toute la ville retenait son souffle, que le pays entier était sous tension en attendant le dénouement de sa quête.

Alors qu’il faisait les cent pas dans la chambre de l’auberge miteuse où il s’était installé, l’esprit bouillonnant de rage au point qu’il en tremblait presque, il eut soudain la désagréable impression que les murs se mettaient à trembler avec lui. Il lui fallu un moment pour réaliser que ce n’était pas une illusion de son esprit malade mais que la terre tremblait bel et bien ! Keorim sortit rapidement de la bâtisse qui commençait déjà à s’écrouler. Autour de lui, tout n’était que panique, les gens courant en tout sens dans les rues en hurlant. Alors que les dernières répliques se faisaient sentir, Kéorim était déjà en train de calculer comment il pourrait mettre à profit cet événement inattendu. Il sourit. Finalement, après tout ce temps, il avait enfin un plan.

Comme il s’y attendait, la plupart des gardes de la cité furent assignés comme secours supplémentaires, y compris ceux qui auraient normalement dû être de garde dans les couloirs de la citadelle. Le jeune homme en profita alors pour se glisser discrètement dans l’un des canaux qui abreuvaient les sous-sols de la ville. C’était risqué, surtout aussi peu de temps après le tremblement de terre, mais il était persuadé qu’il s’agissait là de sa seule et unique chance. C’est ainsi qu’il s’était finalement retrouvé dans les couloirs sous le bâtiment. Alors que le jour se levait, il finit par arriver tout en haut de la tour centrale. Étrangement la pièce la plus importante des lieux ne semblait pas gardée. Il hésita un moment sur le seuil avant de finalement pousser les battants.
« Entre, je t’attendais. J’ai pris la liberté de renvoyer les gardes. »
Elle était là, debout au centre de la pièce, celle qu’il cherchait désespérément depuis tant d’années. Et maintenant qu’il se retrouvait face à elle, il comprenait qu’elle était sa moité, celle qui devait combler ce vide béant en lui. Elle lui sourit. Il s’agissait sans doute du sourire le plus chaleureux qu’un être vivant ne lui ait jamais accordé, un sourire qui le réchauffa de l’intérieur.
« Keorim, mon frère, cela fait bien longtemps que je t’attends ! »
« Ke…Kenyale ? »
Le sourire de la jeune femme s’élargit tandis que Keorim restait interdit sur le pas de la porte. Il prit le temps de l’observer. Elle était son exacte opposé, grande, la peau très claire, des longs cheveux d’un blond presque blanc. Et pourtant, malgré leurs différences, il savait qu’elle était sa sœur, l’autre moitié de son âme tourmentée. Elle tendit une main dans sa direction, il fit un pas vers elle avant de s’arrêter, hésitant. Elle reprit la parole.
« Tu dois avoir beaucoup de questions, et moi j’ai beaucoup de réponses. C’est ainsi que ça doit être, c’était déjà le cas la dernière fois qu’on s’est vu. »
« Quoi ? Mais … tu dois te tromper, on ne s’est encore jamais vu, je te cherche depuis des années ! »
Le sourire de Kenyale se fit un peu triste. « Et moi je t’attends depuis des siècles. Et nous nous sommes déjà vu, bien que tu ne t’en souviennes pas. Tu n’avais pas la même apparence ni le même nom à l’époque, bien sûr. Mais tu avais déjà la même âme.»
Keorim fronça les sourcils, perplexe. Sans pouvoir se l’expliquer, il était sûr qu’elle avait raison. Elle repris la parole.
« Je vois que tu ne comprends pas, j’avais déjà dû t’expliquer la dernière fois. » Keorim lut une affection sans borne dans le regard de sa sœur, il n’y avait aucune arrière-pensée négative dans ses paroles. « Nous sommes … disons que nous sommes les exacts opposés l’un de l’autre. Physiquement, tu l’as sans doute déjà remarqué. Mais cela va bien plus loin. A nous deux, nous sommes la dualité, l’infini des possibilités qui existent entre deux opposés. » Elle fit une pause pour qu’il réalise ce qu’elle venait de dire. « Homme et Femme, Vie et Mort, Alpha et Oméga, Bon et Mauvais, Guerre et Paix mais aussi Connaissance et Ignorance, Action et Immobilisme, Nord et Sud, Éternité et Mortalité il y en a tellement… » Keorim commençait à comprendre mais il avait encore du mal à y croire.
« Tu as dû t’en rendre compte, toute ta vie, tu as attiré le malheur, la mort, la guerre. Tu n’as sans doute jamais fait le rapprochement, tu pensais que tu n’étais que spectateur de ces événements tragiques alors que tu en étais le catalyseur depuis le début. C’est pour ça que, depuis des millénaires, les moines du Monastère Kerothi ont pour rôle de te retrouver et de t’enfermer à l’écart du monde à chacune de tes réincarnations. Il leur suffit de suivre les pires catastrophes, les pires guerres et les pires maladies sur le Continent Austral pour te trouver. Alors, ils t’emmènent à l’écart de tout et te gardent en vie pour ne pas avoir à te rechercher à nouveau, ils te gardent dans l’ignorance afin de t’empêcher par tous les moyens de partir à ma recherche. Car tels des aimants nous nous attirons mutuellement. Tu dois te demander comment je sais tout ça ? Je te l’ai dit, nous sommes des opposés, deux faces d’une même pièce. Et tandis que tu traverses l’Histoire en te réincarnant à chacune de tes morts, moi je ne meurs jamais, je suis immortelle et depuis des millénaires, j’engrange tous les savoirs du monde. Mais ça n’est pas gratuit, quand toi tu parcours le monde à ma recherche, moi je suis obligée de rester ici, seule dans cette tour, sans jamais sortir de cette pièce. D’ici, je rayonne sur le Continent Boréal, lui apportant prospérité, paix, récoltes abondantes, alors que tu maudis de ton existence le Continent Austral infesté de guerres, de maladie et de famines. Oui, je suis la raison de la prospérité du Nord quand tu es la cause de la déchéance du Sud. Car nous sommes bien plus que de simples humains, mon frère. »
« Nous sommes les Enfants du Néant, Kéorim. L’Alpha et l’Oméga. Avant nous, il n’y avait rien et après nous, il n’y aura rien. Mais tant que nous existons, indépendants l’un de l’autre, alors tout existe, car tout existe dans l’infini des possibles qu’il y a entre nous deux. Nous sommes en quelque sorte les deux faces d’un dieu qui a créé ce monde.» Kelyane fit une pause, laissant Keorim saisir les conséquences de ce qu’elle venait de dire. « Tu as compris n’est-ce pas ? Tant que nous sommes séparés, ce monde existe. Mais quand nous serons à nouveau réuni, le Néant reprendra ses droits. » Le visage de Keorim était défait, cela pouvait-il être vrai ? Il se sentait vraiment heureux pour la première fois de sa vie à l’idée de retrouver sa sœur, fallait-il qu’ils soient obligés de se séparer ? Elle reprit. « Je ne sais pas ce qui t’es arrivé au cours des autres vies, je suppose que tu as dû en passer certaines enfermé dans le Monastère, parfois tu as dû mourir en essayant de me rejoindre. Ce que je sais, c’est que, deux fois, déjà, tu es parvenu jusqu’à moi. La première fois, tu es mort à mes pieds, la deuxième tu t’es résigné à repartir d’où tu venais, pour le bien du monde. Je suppose que tu as passé le reste de cette existence enfermé dans le Monastère. » Le visage de Keorim se contracta à l’évocation du Monastère, s’il était sûr d’une chose, c’est qu’il n’y retournerait jamais de son plein gré dans cette vie.
« Ce n’est pas possible ! Je n’ai pas tous ces pouvoirs ! »
Kenyale secoua tristement la tête. « Regarde par la fenêtre si tu ne me crois pas. Regarde ce tremblement de terre qui a ravagé la ville. De mémoire d’homme, il n’y en a jamais eu un seul dans ce pays. Tu n’es là que depuis quelques jours et la ville est déjà en ruine. » Keorim s’approcha de la fenêtre, tournant le dos à sa sœur, de là, le spectacle était impressionnant, les deux-tiers de la ville semblaient détruites, des incendies couvaient encore ça et là, partout il ne voyait que désolation et ruines. Il se retourna vers Kenyale, tandis que des larmes coulaient sur ses joues. Elle n’avait pas bougé, elle était toujours debout au même endroit, la main tendue vers lui et un chaud sourire sur le visage.
« Je ne te juge pas, ce n’est pas mon rôle. Au final, c’est toi qui doit prendre la décision. Moi, je ne dois que t’expliquer les causes et les conséquences. »
Il s’avança vers elle, hésitant. Avait-il le droit de tout réduire à néant, égoïstement ? Ou devait il se sacrifier, sachant parfaitement que, pour le reste de ses jours, il ne connaîtrait jamais cette sensation de plénitude que semblait lui promettre Kenyale. Il avança encore d’un pas, jusqu’à lui toucher la main. Une impression de chaleur le traversa alors, il se sentait comme baigné dans une douce lumière tandis qu’il n’existait plus qu’eux deux. Ils ne faisaient que se toucher mais le simple contact entre leurs doigts lui donnait un avant-goût de cette parfaite sensation. Pour la première fois depuis la naissance de l’univers, les Enfants du Néant était entrés en contact et les liens qui maintenaient le monde en un seul morceau commençaient déjà à s’effilocher. Le sol se mit à trembler à nouveau, secouant les murs de la forteresse, des gouffres immenses apparurent à la surface de la terre et s’étendirent rapidement, refaçonnant continents et océans en quelques instants. Partout, les cieux étaient noirs de nuages zébrés d’éclairs. Et dans chaque villes et villages, les gens hurlaient et pleuraient. Au Monastère, sur le Continent Austral, les moines observaient le ciel d’un air résigné, ils comprenaient qu’ils avaient échoué dans leur tâche millénaire.

Perdus dans la lumière qui les entourait, insensibles au grincement du monde qui se disloquait autour d’eux, Keorim et Kenyale n’avaient pas bougé. Elle attendait, comme elle le faisait depuis le commencement du monde. C’est lui qui devait faire le dernier pas, et c’est lui qui hésitait. Il se demanda un instant s’il avait vraiment une raison de sauver ce monde. Parcourant ses souvenirs, il ne vit rien que tristesse, guerre, trahison et douleurs. Le seul et unique espoir de paix et d’amour qu’il pouvait envisager, ce monde le lui refusait. Il plongea son regard dans celui de Kenyale, elle accepterait sa décision, quelle qu’elle soit. Pour la première fois depuis longtemps, il sourit. Il referma sa main sur celle de sa sœur et avança d’un pas. Elle le prit dans ses bras. Il lui rendit son étreinte.

Sordon

Ce matin encore…

Compte rendu du PV de la séance du 26 aoute 2334 Sous la direction De Marc lavoyer, grand diplomate des inter-mondes.

Section 4, colonne 5 archives oubliées.

Ce matin encore, alors que je me rendais au café du coin, le petit bar aux boiseries patinées et à l’ambiance bon-enfant, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mais pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté. Je me nomme Marc Lavoyer, et je travail pour L’INRP.
Ah, oui, vous ne savez-pas ce que c’est ! Je suis désolé, autant pour moi… L’INRP, c’est l’Institut National des Recherches paranormale.
Et voyez-vous, j’ai ressentit le besoin de me confier à quelqu’un
Donc, ce matin la, alors que je sortais par la porte donnant dans la petite ruelle pavée derrière le café, j’ai sourit en voyant un gosse courir âpres son frère. Tout était tellement simple lorsque j’avais cet âge là…
Je pris la direction de l’institut, marchant d’un pas Léger perdu dans mes pensées sur “le bon vieux temps”, c’est alors que la chose la plus incroyable de ma vie c’est produite. Au détour d’une ruelle, une petite voie fluette m’a interpellé.
“Monsieur Lavoyer! Monsieur Lavoyer! Aidez-moi s’il vous plait, aidez moi!”
Surprit dans mes pensées, je me suis arrêté et j’ai tourné la tête. Et là, à quelques pas de moi se tenait l’enfant que j’avais vu peu auparavant.
Probablement que j’aurais du me douter que quelque chose n’était pas normale en écoutant le ton tout calme de l’enfant, mais sur le moment, je n’y ai pas prêtez attention. De plus cet enfant m’était inconnu, ce qui n’était apparemment pas réciproque.
Le fait est, qu’en toute innocence j’ai répondu d’une voie gentille :
“Qu’est-ce qu’il y a mon garçon?”
Et c’est la que ça a mal tourné.
“C’est mon frère, il est coincé! Il faut que vous m’aidiez à le sortir” Ce à quoi j’ai répondu :“Mais bien sur, ou est ton frère?”

Le petit garçon a alors prit ma main et commencé à m’entrainer dans la ruelle. Sauf que lorsque j’ai senti que le garçon me lâchait, je n’ai plus su du tout ou je me trouvais.
Les vieux pavés de grès que je connaissais bien avaient été remplacés par un sable rouge très fin et très chaud! Les vieux bâtiments de l’âge préindustriels n’étaient plus là et partout à l’horizon, je ne pouvais voir qu’une étendue apparemment infinie de sable rouge.
La seule fluctuation à cette constante étaient un cube noir-lumineux, tout impossible que cela puisse paraitre qui flottaient en l’aire a environs deux mètres de moi.
Tout de suite, la chaleur m’a accablé, j’ai enlevé ma vareuse, mon polo et mon écharpe. J’ai fourré le tout dans mon petit sac à dos, et je crois bien que j’ai hurlé. Mon cerveau n’as pas tenu le choc plus longtemps, il a disjoncté.
Une heure plus tard environ, enfin je crois, j’ai reprit conscience. La devant moi ce gros cube projetait son ombre lumineuse me grillant la peau. Et juste à coté de moi, l’enfant répétait sans cesse, avec un air hagard :
“…Peuspasresterici,sauvezmonfrères’ilvousplaitmonsieurLavoyer… Monfrèreestlàdedantjepeutpasresterici,sauvezmonfrères’ilvousplaitmonsieurrLavoyer…”
Le tout en pointant du doit le cube noir.
Dès que je me suis relevé, l’enfant à tourné la tête et c’est deux orbites vides, d’une noirceur ténébreuse qui me contemplaient. Puis avec un rictus de souffrance l’enfant a dit : “Là dedans monsieur Lavoyer” Et il a disparut.
J’en suis resté tout baba…
Je pense que j’ai du répéter des insanités pendant un bon quart d’heure avant de me mettre à réfléchir. Je me suis dit : “Bon sang Marc, tu es de l’institut, tu devrais savoir que faire… rappelle toi bon sang!” Et j’ai beau eu essayé toutes les passes possibles et imaginable, j’ai juste réussit à me tanner le cuir sous l’implacable lumière noir qui émanait du cube.

J’ai finit par attacher mon écharpe sur ma tête et décidé d’aller voir le cube d’un peu plus près.
Sauf que lorsque j’eus fait un pas, le cube recula d’autant. J’ai recommencé à jurer. Finalement après m’être acharné à avancer sans pour autant remarquer le moindre changement, j’ai fait un truc tout con, mais qui m’a peut être sauvé la vie.
Dans un accès de rage et de dépit, j’ai donné un grand coup de pied dans le sable, déchirant ainsi l’immaculée surface rouge projetant des éclats minéraux et direction du cube. Puis tout c’est déchainé.

Soudainement, le cube est passé du noir lumineux au blanc ténébreux, la température à chuter violement et dans un grand tremblement, le sable s’est mit à couler par toutes les marques de mes pas. Seuls mes réflexes me sauvèrent la mise, alors que je commençais à m’enfoncer, j’ai sauté en avant. Le monde se déchirait, une tempête s’est levée, des vagues sont apparues dans le sable qui se transformait en une mélasse de plus en plus liquide, le tout filant je ne sais ou à travers mes empreintes de pas. En désespoir de cause, j’ai courut vers le cube, seul élément apparemment encore solide de mon environnement. Et le cube s’est précipité vèrs moi. Au moment de l’impacte, j’ai été comme foudroyé, mais au moins, j’ai réussit à m’accrocher à ce bloc de matière glacée pendant que le monde s’effondrait. Puis, lorsque tout le sable eut coulé, je me suis retrouvé à flotter dans le néant, avec pour seul compagnon un cube blanc obscure, froid et parfaitement lisse. J’ai ressortit de mon sac ma vareuse, mon polo et prit ma petite bouteille d’eau. J’ai bu, remit mes habits et commencé à frapper le cube de mes points.
Je suis resté comme cela à frapper cette chose un bon moment, et à part à m’écorcher les mains, je n’ai pas réussit le moins du monde à changer quoi que ce soit.
J’ai recommencé à psalmodier toutes les incantations possible et imaginable qu’on m’avait apprises lors de ma formation, sans grand succès. Puis ce qui s’était passé avec le sable m’est revenu à l’esprit. La matière inerte avait changé le cube, elle avait un pouvoir sur lui. Je n’avais plus de sable, en revanche il me restait de l’eau. Et quitte à crever perdu dans le néant, j’ai jeté un peu d’eau sur le cube.

La chose n’as absolument pas aimé cela… rapidement, la surface s’est gondolée, elle a fondu révélant un deuxième cube plus petit à l’intérieur. Celui-ci semblait posséder toutes et aucunes couleurs à la fois, je l’ai touché du doit. Et là je l’ai entendu. Ce foutu garçon celui qui était responsable de mon malheur.
“Dedans monsieur lavoyer, vous devez aller dedans. “ J’ai crié, je l’ai insulté je l’ai maudis, mais rien n’a changé, seule ces mots, semblant sortir de nulle part résonnait à mes oreilles. Puis finalement je me suis faufilé par le trou. Et j’ai retrouvé mes bons vieux pavés de grès. J’en ai pleuré de joie. Sauf que lorsque mes larmes ont touché le sol, celui-ci s’est levé vers moi en s’exclamant : “Et bien, vous ne vous gênez pas vous! Non mais mouiller les gents comme cela!” J’ai regardé les pavés s’élever du sol tout pantois…

J’ai présenté des excuses et me suis dit qu’au fond plus rien ne devrait m’étonner, après tout je reviens du néant et j’ai travaillé 9 ans pour l’institut… Dans un grand bruit les pavés se sont remit en place et moi, machinalement je me suis diriger vers le café du coin. J’ai ouvert la porte, me suis affalé sur mon banc à moi, et attendu que Roger m’amène un croissant avec un café bien serré. Au lieu de cela, je me suis fait tancer vertement par le banc pour mon manque de retenu au moment de m’assoir et une espèce de grande limace s’est approchée de moi.
“Et bien, et bien Gilbert, laisse donc ce pauvre monsieur tranquille, tu voit bien qu’il est tout tourneboulé… Alors mon bon, qu’est ce que je vous sers ?” Et moi d’une toute petit voie, j’ai demandé : “Il est ou Roger? Je suis où là? Mon dieu, mais qu’est ce qui m’arrive?” Alors le “serveur” à dit, “bon alors se sera un cordial bien tassé pour monsieur et des informations, vous n’êtes pas d’ici n’est pas?” Ce quoi j’ai répondu : “Mais si!, enfin non, mais… Je… Oh mon dieu! Vous ne connaissez par Roger n’est pas?” Sur ce, j’ai recommencé à pleurer… Quelque instant plus tard, alors que le banc et l table me disait que ça allait aller, qu’il ne fallait pas s’en faire, le serveur est revenu avec un cordial bien tassé, et à commencer à me parler. Je lui ai dit que j’habitais à deux, ruelle de Mouline, mais que je n’étais pas de la ville, je lui ai expliqué qu’a cause d’un gosse, je m’étais retrouvé dans le néant, puis que j’avais finalement retrouvé mes pavés adorés, mais que ceux-ci, non contant de se mettre à causer n’étaient absolument pas les miens.

Mon histoire à d’ailleurs finit par attirer du monde… alors que les chaises et le tables me regardait avec compassion, j’ai remarqué au fond de la salle, un petit tableau sur le quel, un enfant était représenté enfermer dans une cage. L’enfant bougeait, il me faisait signe. Alors je l’ai reconnut. C’était le petit frère! Je me suis levé d’un bond et me suis précipité vers le mur.
Soudain, le planché s’est rebiffé, les couverts ont volé et tout mon auditoire aimable s’est fait menaçant. Je me suis emparé d’une planche qui tentait de m’enfoncer ses clous dans la tête, je lui ai arraché des échardes, je l’ai frappé contre un buffet mal commode et finalement je l’ai utilisé pour dévier les couteaux qui fonçaient contre moi.
La pauvre a vraiment hurlé.
Tant bien que mal, je suis arrivé jusque au tableau, je l’ai arraché du mur après avoir lancer ma planche au travers d’une fenêtre. J’ai sauté dehors et suis partit en courant, évitant les pavés qui semblait tous vouloir m’enfoncer le crane. Heureusement pour moi, les cailloux ne sont pas bien malins et finissent tous par s’écraser comme de grosses masses.

Réfléchissant à toute allure, je me suis précipité en direction de l’institut. J’espérais pouvoir accéder au labo artistique même dans ce monde. Malheureusement pour moi, à la place j’ai juste trouvé un grand bâtiment lugubre et délabrer.
C’est seulement à ce moment là que j’ai remarqué que le tableau me criait dessus. “Les passes, les passes, les gestes magiques ils fonctionnent ici!” alors bien qu’à moitié convaincu, j’ai fait le geste du retour comme on l’appelle, qui permet de se retrouver dans un endroit au quel on est attaché. E enfin. J’ai vu la mine aimable de Roger qui me souriait. “Et bien mon garçon? Qu’est que tu fais la avec un manteau déchirer, un tableau à la main et une mine de déterré? On dirait que tu reviens tout droit de l’enfer!” Et là tout en m’écriant de joie, j’ai serré mon vieil ami dans mes bras et lui ai commandé un triple whisky bien tassé. Après m’être remit de mes émotions, j’ai peint es grandes ligne de mon aventure au Patron débonnaire… Il m’a cru complètement sous, mais au moins il m’a assuré que tout irait bien et qu’il me ramènerait chez moi si je le voulais.

J’ai poliment décliné l’offre, je l’ai remercié et me suis rendu à l’institut. Là je me suis prit la pire engueulée de ma vie. Me pointer en loque, avec une haleine sentant l’alcool à deux kilomètre et 3 bonnes heures de retard pour le travail. C’était un mélange détonnant pour mon chef…
Après m’être convenablement écrasé et rependu en excuses, j’ai foncé au labo para-artistique, j’ai raconté mon aventure à Antoine un bon ami. Lui, au moins il m’a cru, faut dire que ça fait déjà 15 ans qu’il bosse ici, alors les choses étranges il connait!
On a passé le tableau dans un analyseur, on a tous regardé, mais au final on a rien trouvé.
Sauf qu’a ce moment là, une petite voie fluette est sortie dans notre dos. Et là, sur le seuil du labo se tenait les deux frères, l’un me remerciant tout tranquillement pour son frère et l’autre m’annonçant que désormais, j’allais pouvoir monter d’un étage. “Félicitation Monsieur Lavoyer, vous avez bien faillit battre le record de vitesse pour l’épreuve des nerfs. Le directeur vous attend dans son bureau.” Tout étonné, je suis monté de deux étages et j’ai sonné à la porte du directeur. Là, une porte bien conciliante m’a dit d’entrer. Et dans le bureau, se tenait serveur limace dans son costume de travail, la planche à clous, m’annonçant que vraiment, J’avais une belle droite et se foutu cube noir servant de bureau à mon directeur. J’ai été promu chef de la section mondes parallèles, et ambassadeur du néant.
Depuis se jours, je ne m’étonne plus lorsque un caillou me salue, ni lorsque surgissant de nulle part, un petit garçon me demande d’aller chercher son frère qui une fois encore s’est perdu dans les mondes…

Nayla

La Prophétie des Enfants Magiques

Il y a fort longtemps, une sorcière, frustrée des refus plus ou moins courtois qu’elle essuyait auprès de la gent masculine, souleva le peuple féminin et fit un coup d’état. Elle s’empara du pouvoir et mis en place un régime totalitaire qui divinisait les femmes et la féminité et discriminait tout ce qui était de près ou de loin masculin.
Mais les années passèrent, et les hommes, dépités, impuissants, vinrent à se suicider en grand nombre. Il y avait de moins en moins d’hommes au sein de la population et beaucoup de femmes qui s’étaient battues pour acquérir des droits supérieurs et une indépendance complète face aux hommes, peu à peu, s’assombrissaient.
Seules, entourées seulement de femmes, elles vieillissaient, leur beauté s’estompait, laissant la place à des rides de regrets. Elles n’avaient jamais pu avoir d’enfants. La population vieillissait, et aucune nouvelle naissance n’était déclaré. Les hommes en effet, asservis, devenaient de plus en plus incapable de concevoir.

Un jour, Martine, qui figuraient parmi les plus jeunes femmes qui restaient dans le royaume, qui avait observé la Révolution de ses yeux dubitatifs, à l’âge de trois ans, tomba par hasard sur un vieux livre encorné. Elle y lu une prophétie : « Les enfants magiques ».

Martine était dans la vingtaine et n’avait jamais connu l’amour ni la sexualité. Et elle avait fort envie de connaître ces choses dont parlaient les Anciennes avec un mélange de mélancolie et d’amertume, qu’elles s’empressaient de faire passer pour du mépris, si un des émissaires de l’Impératrice était dans le coin.
Elle partit donc tout de suite à la recherche des Enfants Magiques.

Elle passa des mois entiers à voyager. Quand ses vêtements riches et élégants finirent par devenir des loques et qu’elle ressemblait tout à fait à une mendiante errante à moitié folle, elle arriva dans une ville dont elle n’avait jamais entendu parlé.
En s’approchant, elle entendu du bruit, de la musique, des chants, mais ne pu voir quoi que ce soit car la ville était enceinte d’un mur haut de plusieurs mètres.
Lasse du voyage, elle s’éveilla cependant, car elle était enfin face à quelque chose qui apparemment, ne faisait pas partie du Royaume de l’Impératrice : On y entendait seulement des psalmodies vaguement rythmées et surtout terriblement déprimantes. Elle entendait pour la première fois dans sa vie de la musique qui lui soulevait le cœur et lui donnait envie de bouger tout son corps un peu dans tous les sens. Saisie par cette découverte, sa curiosité frappée d’un grand coup dans les fesses, elle s’approcha en essayant de ne pas trop dévoiler son visage, au cas ou.

Elle arriva devant la porte et on l’apostropha :
Qui va là?
Seulement moi.
La voix de Martine était rauque car elle n’avait pas parlé depuis des mois et avalé beaucoup de poussière. Elle n’osait dire son nom.
Arrête, tu vois bien que c’est un mendiant, laisse le, Éric, fit une autre voix.
Martine resta figée. Quelque chose l’avait frappée quand elle avait été interpellé, et à l’annonce du nom d’ « Éric », elle su : c’était des voix d’hommes! Elle n’en avait pas entendu depuis sa tendre enfance. Les rares homme qui restaient au Royaume, ne s’approchaient que rarement des femmes.
Il y avait autre chose, elle tenta de réfléchir vite. C’était ça! On l’avait prise pour un homme. Cela lui donnait une drôle d’impression. Elle se rappela que son apparence crasseuse pouvait éventuellement porter à confusion. Elle se dit qu’elle ferait sans doute mieux de pas démentir cette impression, par mesure de sécurité.
Amusée, elle s’avança sans mot quand la porte s’ouvra et tenta de ne pas regarder les deux hommes hirsutes qu’elle vit alors avec trop d’insistance. Elle avait envie de crier. Ils ne ressemblaient pas du tout aux rares hommes qui persistaient à vivre au Royaume. Ils n’attendaient visiblement pas plus d’elle que de simplement passer son chemin, alors elle prit une marche lente et régulière, pour ne pas laisser paraître son trouble et lui laisser le temps d’observer ce qui l’entourait sans trop paraître.

Les remparts dissimulaient complètement la ville entière qui se cachait derrière. Les bâtiments hauts et effilés étaient peints en blanc avec de grandes traverses en bois apparentes. Les toitures élevées et élégantes étaient en ardoise et se reflétaient au soleil. Les rues pavées étaient pleines d’activités : des marchands traînant une petite carriole criaient leurs avantages, des gens s’affairaient dans tous les coins, portant des habits divergeant beaucoup de couleurs et de coupes.
Martine se forçait à marcher pour ne pas rester plantée là bouche bée. Ses pas la menèrent sur une rue qui montait. Bientôt elle arriva a une bâtisse qui semblait centrale, mais qui curieusement, ne différait pas beaucoup du reste en taille et en style. La porte était ouverte et il sortait une odeur de cuisson délicieuse.
Martine se rappela aussitôt qu’elle mourrait de faim. Les vivres qu’elle avait apporté avec elle s’étaient épuisés depuis quelques temps et elle vivait de cueillette, quand elle était chanceuse. Elle détermina rapidement ce qui se préparait : un lapin à la sauce aux olives, avec un soupçon d’une épice qu’elle ne parvint pas à déterminer. Sans penser à ce qu’elle faisait, elle rentra dans la maison, appelé par l’odeur.

Soudain, le bruit ambiant de gens qui mangent et parlent ensemble s’arrêta net. Et tous regardaient l’individu qui avait pénétré sans prévenir chez eux. Il s’agissait d’un groupe d’hommes, d’âges très différents.
Martine rougit, même si la poussière sur son visage ne le fit que peu paraître.
Euh… je m’excuse, j’ai senti le lapin et je…
Elle fit un mouvement pour s’en aller mais fût arrêté par une voix :
Mais non, vient, il en reste.
Oh ben voyons, Éd!
Quoi, tu vois bien, il est affamé, et ça te ferait pas de mal de perdre un peu de poids.
Oh! Je suis vexé, vraiment Éd, je trouve ça pas correct.
Arrête, tu te sers toujours trois fois alors qu’Émile mange à peine une part. Et ce garçon là a sûrement plus besoin de nourriture que toi qui a déjà mangé deux fois!
Pfff…
Viens là, n’ai pas peur. Comment t’appelles-tu?
Mart… euh
Pardon?
Martin.
Bonjour Martin! Viens t’asseoir. George, va chercher la chaise du bureau s’il te plaît.
Humf
Allez!
Martine s’avança un peu. Elle avait honte, ces gens étaient bien habillés et elle devait probablement sentir très mauvais.

En peu de temps, elle fut assise et elle dévora tout ce qui restait du Lapin. Pendant ce temps, celui qui l’avait invité présenta tout le monde. Il s’appelait Édouard et il était le fils de celui qui faisait office de chez politique de la ville : Alphonse. Les autres hommes présents étaient : George qui s’occupaient des affaires spirituelles et le chef des finances était Émile. Ils vivaient tous ensemble dans cette maison, et géraient ensemble les affaires de la ville.

Quand Martine eut finit son repas, on lui proposa de prendre un bain et de changer ses vêtements, ce qu’elle accepta tout de suite et regretta ensuite : elle serait forcée de dévoiler son véritable sexe et avait peur de ce que cela pourrait engendrer. Elle se retrouva seule dans une chambre à l’étage, avec un bain chaud qui l’attendait et des vêtements propres sur le côté. Elle se dit qu’elle prendrait quand même bien un bain, et qu’elle pourrait toujours s’enfuir par la fenêtre ensuite.

Elle enleva ses loques et plongea dans le bain avec soulagement. Là, son corps se détendit et elle s’assoupit.
Elle se réveilla avec les coups légers qui frappaient à sa porte. Instantanément elle eu peur, et elle essaya de dire de sa voix la plus grave :
Euh je ne suis pas encore habillée ! N’entrez pas !
La porte s’ouvrit quand même et Édouard apparu avec un sourire. Martine essaya de mettre ses cheveux sur son visage et de ne pas montrer sa poitrine.
Oh tu sais, je ne suis pas homosexuel alors…
Martine eut un rire gêné. Édouard perdit son sourire, un peu gêné aussi
Oh mais je ne voulais pas te déranger, c’est juste que ça fait longtemps que tu es là, je me demandais si tout allait bien. L’eau doit être froide, veux-tu qu’on la change?
Nononon !
Mais si ça ne me dérange pas voyons. Tu es notre invité !
Il se dirigeait vers le bain et actionna le levier qui permettait de vider l’eau.
Nononon !
Bah voyons c’est rien.
Martine commença a paniquer. L’eau descendait lentement et elle se dénudait lentement.
Nonon !
Calme toi, c’est vrai il fait toujours un peu froid quand on sort du bain mais je t’en fait couler un encore plus chaud juste après. Regarde tu as des serviettes ici si tu veux te mettre au chaud en attendant.
Martine essaya de penser rapidement à un moyen de sortir du bain pour attraper les serviettes sans dévoiler son identité. L’eau descendait rapidement maintenant et il fallait trouver une solution.
Finalement comme elle ne bougeait pas, Édouard lui tendit les serviettes, qu’elle prit avec soulagement.
Elle se leva et mit précipitamment les serviettes sur elle, de manière désordonnée.
Je ne sais pas quelle a été ta vie mais tu sembles bie…
Elle s’était emmêlée et une serviette était tombée par terre. Elle s’était baissée rapidement mais Édouard avait cru apercevoir un sein. Quand elle s’accroupit pour récupérer sa serviette tombée, elle n’avait rien sur ses fesses et il resta un moment perdu dans sa contemplation.
Martine se relava, confuse et s’éloigna précipitamment. Édouard la regardait, il était confus lui aussi, car ce qu’il avait aperçu du corps de « Martin » le troublait, et il ne savait que dire.
Il se mit à s’affairer avec le bain pour s’occuper. Et il eut une idée.
Ça me donne envie de prendre un bain moi aussi, je vais t’accompagner, il y a un autre bain ici. Tu pourras peut-être me raconter ton histoire comme ça.
Ah…
Ne t’inquiète pas, Martin, je m’occupe de tout.

Quelques minutes plus tard, les bains se remplissaient de nouveau. À la grande stupéfaction de Martine, Édouard se déshabilla, sans aucune gêne, entièrement. Elle ne pu s’empêcher d’admirer son corps. C’était la première fois qu’elle voyait un homme nu, et qui plus est, en bonne santé, bien bâti.
Édouard remarqua son regard fixe mais ne dit rien. Il entra bientôt dans son bain.
Le tien est presque plein tu devrais y aller! Aaaah, ça fait du bien quand même.
Martine, encore une fois coincée, s’approcha lentement du bain. Elle opta pour la rapidité, et tourna le dos à Édouard qui suivait ses mouvements attentivement. Il ne savait pas trop pourquoi mais peu à peu, il sentit un picotement. Il regarda dans le bain et vit que son sexe se réveillait. Il trouvait ça étrange de découvrir qu’il pu être attiré par un homme et troublé, il se tut.
Plusieurs minutes passèrent en silence.

Puis brusquement, Édouard qui avait décidé d’éclaircir ce mystère, se leva, et tout trempé, alla chercher les serviettes à côté du bain de Martin et les emmena plus loin.

Ça suffit, tu caches quelque chose, qu’y a t-il, qui es-tu?
Martine qui ne savait plus quoi faire se résigna. Peut-être qu’elle n’allait pas mourir, avec un peu de chance.

Elle prit une grande inspiration, se leva lentement et leva la tête fièrement. Son corps dégoulinait d’eau et elle en mit partout.

Édouard resta bouche bée, les yeux écarquillés.
Mais tu… tu … mais tu es…
Une femme.
Ah!
Un silence s’installa pendant lequel il dévorait des yeux le corps de Martine. C’était la première fois qu’il voyait une vraie femme. Il avait vu des peintures bien sûr mais ce n’était pas la même chose.
Martine s’aperçut que la forme du sexe d’Édouard avait changé.

S’ensuivit de longs moments d’exploration mutuelle et de découvertes scientifiques. Pour l’un comme pour l’ordre, les surprises étaient toujours plus étonnantes.

Ils en vinrent à être épuisés, et Édouard lui posa beaucoup de questions. Martine lui apprit le but de sa quête : trouver les Enfants Magiques qui étaient sensés renverser l’Impératrice, réunifier les hommes et les femmes et les proclamer égaux. Édouard ne connaissait pas l’origine du fait que sa ville ne fut peuplée que d’homme. Il savait en effet que les Chefs étaient très inquiets à ce sujet mais n’avait jamais su pourquoi, car on l’avait jugé trop jeune encore pour savoir.
Plusieurs centaines d’hommes avaient fondé cette ville avec quelques femmes qui n’étaient pas d’accord avec l’Impératrice. Mais très vite, les femmes succombèrent toutes, car l’Impératrice les avait maudites.

Édouard fit le serment d’aider Martine à trouver les Enfants Magiques, pour le bien de sa cité et du Royaume. Il en parla aux chefs dans un conseil qui dura longtemps. Certains ne voulaient pas accorder leur confiance en Martine.
Celle-ci attendait dans sa chambre et avait très peur. Elle finit par s’enfuir. Elle arriva aux portes de la ville, ouvertes pour laisser un long convoi qui rapportait de la nourriture dans la ville. Elle se faufila en bousculant quelques personnes interloquées et quand elle parvint aux niveau des portes, des cris retentirent. On s’était aperçu de sa fuite.
Arrêtez-la!
La?
Qu’est-ce qu’il dit?
Arrêtez-la je vous dit!
Qui la? Il doit s’agir d’une erreur…
Martine parvint à passer les portes et couru se dissimuler dans la forêt.

Les hommes choqués, demandèrent des explications à Émile, le chef des finances, , qui s’était aperçu de la fuite de Martine.
Les chefs réunirent les habitants sur la grande place et leur expliquèrent la situation. Ils décidèrent, par un vote à la majorité, d’attaquer le Royaume et de conclure une alliance avec les femmes du Royaume, une fois l’Impératrice enfermée. Cela résoudrait le problème de leur cité par la même occasion.

Deux mois plus tard, les troupes étaient prêtes, et les portes s’ouvraient pour les laisser passer. Martine qui n’avait pas réapparu, avait préféré rester cachée et observer depuis l’extérieur ce qu’elle pouvait. Elle était étonnée qu’on ne l’ai pas prise en chasse. Quand elle vit les troupes partir, elle ne comprit pas et elle eut peur.

Elle aperçu Édouard, qui depuis deux mois, faisaient des rêves toutes les nuits et devenait fou, en chef de file. Elle prit son courage entre ses mains et partit à sa rencontre.

Et les Enfants? Tu m’avais promis…
Ah… je suis désolé. Mais où étais-tu passée?
J’ai eu peur.
Ah… reste avec moi, on retourne chez toi.
Hein, mais pour quoi faire?
Pour tuer l’Impératrice!
Formidable, je viens avec vous!

Cependant il fallait quelques mois pour parvenir à la frontière du Royaume. Toutes les nuits, Édouard et Martine poursuivaient leurs découvertes. Mais le bruit de celles-ci réveillèrent chez les hommes des troupes, des envies jalouses. Ils arrivèrent enfin au Royaume, fort énervés, et se précipitèrent vers le Palais de l’Impératrice. Ils tuèrent toutes les personnes qui s’y trouvaient. Mais l’Impératrice demeurait. Elle avait des pouvoirs magiques et les hommes avaient peur d’elle.

C’est alors que Martine s’avança, grosse de cinq mois. Le silence se fit et l’Impératrice n’en crut pas ses yeux. Le ventre de Martine était énorme! Sa stupeur la laissa sans garde et un homme l’acheva d’une flèche dans le coeur.

Alors Alphonse, le chef politique, parla au peuple des femmes et des hommes ainsi :

Mes chers amis, pendant de nombreuses années nous avons été séparés. Je pense que chacun de vous a envie de célébrer les retrouvailles.
Des clameurs se firent entendre partout.
Cependant…
Le silence se fit.
Cependant il faut établir une autorité nouvelle. Je gère déjà une ville, mais je propose qu’on mette à la place de l’Impératrice, quelqu’un qui, je pense, saura faire preuve de justesse et de courage.
Quelques rumeurs se firent entendre. Les hommes pensaient tous qu’il allait nommer son fils. Les femmes ne savaient que faire, elles étaient trop peu habituées aux hommes.

Je pense que Martine fera un excellent travail. En plus elle est bénie, elle est enceinte de cinq mois.
Cinq mois, fit une vieille dame, elle doit avoir des jumeaux alors, parcequ’elle est drôlement grosse.
Martine eut une exclamation de joie. Le visage d’Édouard s’illumina et il dit d’une voix douce :
Eh bien tu les as trouvés, tes enfants magiques.
Martine était au comble de la joie.

Les hommes restèrent au Royaume un temps. Ils aidèrent à reconstruire ce qu’ils avaient détruit. Ils copulèrent copieusement, car hommes comme femmes avaient du temps à rattraper. Certains hommes s’installèrent au Royaume et d’autres retournèrent à leur ville avec plusieurs femmes.
Les années suivantes virent un nombre incalculable de naissances, inauguré par celles des jumeaux de Martine : Maurice et Maéva.

Ils vécurent plus ou moins heureux, avec plus ou moins de femmes, d’hommes et d’enfants. Mais ils ne savaient pas qu’en tuant l’Impératrice, ils avaient tués la dernière sorcière du monde.

Il ne faut jamais oublier les enfants.


(note cosma : vue qu’il y avait des prix a gagné j’ai mis les résutat)

premiere place : Les Enfants du Néant (Taenad)

deuxieme place : En ces murs (Mélisande)
deuxiéme place : Révélation (Pin’shae)

quatrieme place : Un dur voyage (Demiandre)
quatrieme place : La Procession (hybrid)

sixieme place : Ce matin encore… (Sordon)
sixieme place : La Prophétie des Enfants Magiques (Nayla)

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