
Théme : J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire.
oici déjà le 36e opus des joutes littéraires de la Pierre de Tear, alors qu’en ce mois d’octobre se profile la fin de l’année celtique. En cette période particulièrement propice aux événements magiques et rencontres mystérieuses, je vous propose donc ce sujet aux allures de mémoires d’outre-tombe…
“J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire.”
Qu’il s’agisse d’un calme récit au coin du feu ou d’un défi lancé à la face d’un adversaire, je vous invite à nous confronter à la réalité d’un être différent de nous, humains. L’usage de la narration à la première personne n’est cependant pas obligatoire, de même qu’il n’est pas nécessaire que la phrase de sujet apparaisse dans votre texte. Votre nouvelle, qui n’excédera pas 4 pages (env 3000 mots), devra en revanche appartenir aux genres de l’imaginaire (sf, fantasy, fantastique).
Vous avez jusqu’au 16 novembre pour poster votre texte ICI.
À vos plumes, et que l’inspiration soit avec vous.

Les textes :
Demiandre
Le Voyageur des étoiles
J’écris maintenant, ici, entre la vie et la mort. Ma mission s’achève. A vrai dire je ne sais si les miens se souviennent de ma présence parmi vous. Nous sommes si loin de chez moi, et tant de temps à passé… J’écris sur cette stèle en espérant que vous compreniez un jour mes intentions. Je ne sais pas si vous serez un jour capable de comprendre ces mots. Mais je tenais à vous laisser une trace, aussi mystérieuse soit-elle. Cela changera t’il votre destin, votre façon de voir les choses ?
J’aurais du faire cela il y a des années, me révéler à vous, vous apprendre que vous n’êtes pas seuls, et loin de là. L’univers est vaste, vieux, et profond. Il recèle quantité de mystères qu’il nous reste nous aussi à découvrir. Votre galaxie est jeune, mais en vous voyant, je prends conscience que vous rattraperez vite votre retard.
Pendant tout ce temps, vous m’avez fasciné. Votre espèce n’a cessé de croître et d’avancer, s’adaptant et grimpant de mammifères chétifs à prédateurs au sommet de la chaine alimentaire. Je vous ai vu évoluer de la démarche simiesque à la station verticale, petit à petit, mais toujours avec plus de confiance. Votre patrimoine génétique semble extremement prometteur. Contrairement aux autres mammifères, vous affrontez vos peurs, essayez de les maitriser, et les exploitez.
Je dois avouer que j’ai beaucoup appris en vous observant. Et pourtant, j’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. Des faits incroyables réalisées par nombre de civilisations comme la vôtre. Mais contrairement à eux, vous persévérez dans votre voix, aussi dommageable puisse t’elle être, par obstination, ou par résolution. L’art, l’humour, l’amour, tant de concepts étranges que vous chérissez, mais pouvez rangez de côté au profit de l’intolérance, de la guerre, de l’incompréhension de l’autre et de ses intentions, et de la notion relative de liberté que vous cultivez.
J’espère qu’un jour vous me comprendrez mieux moi aussi, à travers mon peuple. Je vous quitte, à jamais. Cette présence que vous ne compreniez pas, que vous cherchiez à percer, qui vous a fait lever les yeux vers les étoiles, va y retourner. Je ne suis pas votre Dieux,. Vous me prêtez des miracles dont je ne suis l’instigateur. Il en existe peut être un vrai, au dessus de vous, mais je ne suis qu’un voyageur des étoiles, resté ici depuis des millénaires à vous côtoyer par curiosité.
Puissiez vous prospérer, et un jour peut-être, rejoindre nos Mondes.
sylesis
Au coin du feu
“J’ai vu tant de choses que vous ne pourriez imaginer, mais c’est notre lot à tous, n’est ce pas ?
Après tout, chaque perception nous est propre car elle reflète une partie de notre personnalité. C’est un peu comme dire ‘J’ai vu donc je suis’.
Mais je vous en prie, débarrassez vous de vos effets et asseyez vous à mes cotés devant le feu : j’ai pris la liberté de mettre une bûche de combustible pour le raviver en vous attendant, et la température devrait vous être confortable. Votre compagne quadrupède semble apprécier, elle : dommage qu’elle doive mourir…
Non, ne prêtez pas à attention à ça : je ne cherche pas à vous menacer, bien au contraire. Mes maîtres y … ont veillé. Quant à comment je suis entré chez vous, inutile de chercher de traces d’effraction, vous n’en trouverez pas. Acceptez simplement que je sois là, ce sera plus simple pour nous deux car je souhaitais vous parler.
Pour en revenir à ce que j’ai dit au début, j’ai bel et bien vu des choses que vous ne pourriez imaginer. Peut on concevoir la fin d’un monde ? D’un univers ? Du temps ? Et pourtant ces choses, j’y ai assisté.
On en sait peu à Leur sujet, aussi bien nous que Leurs adorateurs, hormis quelques notions issues des recoupements de divers histoires avec les faits scientifiques amassés :
1) Leur venue était annoncée, au jour près : dés l’antiquité, l’homme est parvenu avec une précision surprenante à calculer les trajectoires stellaires et prévoir les conjonctions extraordinaires, comme celles ci. Les simulations sur ordinateur ont permises de vérifier les conséquences sur la trame sub-atomique d’un tel alignement. Ce jour était proche.
2) il existait des moyens de prévenir cette arrivée. A défaut de l’empêcher définitivement, d’au moins la repousser à la prochaine conjonction à l’aide de certains artefacts et de rituels. Les fouilles archéologiques effectuées sur plusieurs sites l’ont confirmé. Nous les avons étudié.
Lorsque le jour de la conjonction arriva, j’assistais impuissant à Leur arrivée. Le rituel n’avait pas pu être accompli correctement en dépit de nos efforts, et nous avons vu ce que personne n’aurait dû voir : d’abord il y a eu une déchirure noire dans le ciel, puis elle s’est élargie, ouverte, montrant une dimension de cauchemars. Et puis il n’y eu plus rien d’autre. Nous pouvions toujours voir la Lune, mais c’était comme ci le vide entre elle et la Terre n’était plus vide : Ils étaient là.
Ce jour là les civilisations furent soufflées, les plus chanceux d’entre nous moururent sur le coup. Le temps lui même venait de mourir, ou du moins sa continuité. Son écoulement n’était plus que chaos à présent : un observateur extérieur pouvait le voir s’écouler très rapidement à un endroit particulier, et le voir ralenti à quelques mètres de là. Quant à Eux, nous n’étions que du bétail à leurs yeux. Non en fait pas du bétail : des animaux, on s’en occupe, on en prend soin afin de pouvoir s’en nourrir. Nous avions été rabaissés à un rang bien inférieur à cela.
Peu après la déchirure – un moment que je n’oublierais jamais car j’avais passé des mois en préparation à cet instant – je crus être transporté quelque part. Je ne voyais et n’entendais plus rien, mais j’ai eu l’impression de sentir quelque chose de froid sur ma peau là où auraient du se trouver mes vêtements.
Puis il y eut la souffrance. Une symphonie de douleur si effroyable qu’elle tenait presque de l’art. Je hurlais pendant ce qui me semblait une éternité, mais je ne succombais pas. J’avais fait certaines découvertes lors de mes recherches sur la conjonction, et l’une d’entre elles était un symbole de protection, celui là même qui aurait du nous protéger de Leur venue. Je me concentrais dessus, sur son image, et mis toute ma volonté à le garder à l’esprit, un peu comme un naufragé avec les bras crispés autour d’une bouée flottante.
Je résistais à la folie qui menaçait me submerger, au désespoir sans fond qui m’était promis, quand me vint une pensée:
servir.
Entre deux vagues de souffrances débilitantes, j’en vins à penser que ces tortures étaient inutiles, puériles : la jouissance de voir une créature agoniser ? Quand bien même plaisant, c’était un gaspillage si ca n’avait aucun but. Et si mes tourments avaient un but, je voulais y participer à tout prix, mais pas en tant que souris blanche de laboratoire : j’étais un chercheur après tout.
Dés lors, à chaque déchaînement de douleurs, je répondis en visualisant le symbole qui me gardait sain d’esprit et en pensant “servir” avec insistance. En criant quand c’était possible.
Il faut croire que ca a fonctionné car les tortures se sont estompées. Je voyais à nouveau ce monde dévasté par mes propres yeux et fut emmené dans un endroit où je retrouvais mes effets personnels. Là, je fus mis en présence d’un de Leurs avatars, et leur déclarait mon allégeance. Non par crainte, mais par désir sincère de servir, et de pouvoir continuer mes travaux. Soyons honnête l’un envers l’autre, j’ai souvent été amené à envisager, lors de mes recherches, certaines expériences dont la moralité était sujette à caution : je m’en suis toujours tenu à l’écart, mais non sans un certain regret. A présent sous Leur gouverne, j’allais pouvoir être libre dans mes sujets et mes méthodes. A un prix, bien entendu.
Mes maîtres prennent toujours soin que leurs serviteurs restent conscients de leur situation, et ne se fassent pas de fausses idées quant à une possible évolution de leur condition. Je ne cherchais pas le pouvoir et n’avait que faire des manigances entre les autres ‘épargnés’ : je ne cherchais que la connaissance, ma sombre amante. Pourtant Ils s’assurèrent de mon obéissance éternelle en me marquant de corps et d’âme : disons simplement que depuis cette épreuve, ma biochimie n’est plus ce qu’elle a été.
Je n’ai pour ainsi dire plus quitté le laboratoire qui m’a été assigné, abandonnant l’archéologie et l’ésotérisme pour des sciences plus pratiques : Leurs connaissances dans le domaine de l’entropie et de la physique relativiste sont particulièrement impressionnantes, mais sont proches du néant en ce qui concerne les neurosciences et la génétique.
J’ai d’ailleurs commencé mes travaux dans cette direction : hybridations et étude de divers greffes, des domaines qui m’avaient toujours fasciné. Les sujets d’expérimentations ne manquaient pas : outre le cheptel d’un petit milliard de survivants que mes collègues et moi avions à notre disposition, j’ai aussi eu l’occasion de travailler avec, et sur, des êtres venant d’horizons très lointains. J’ai même retrouvé une vieille connaissance : mon ancien directeur de recherche. Ah ce bon vieux Elwood : il n’a pas crié lorsque j’ai relié ses nerfs optiques à divers instruments de la salle afin qu’il puisse admirer sa propre dissection. Probablement parce que j’avais détruit son aire de Broca en testant un nouvel acide un peu avant.
Après, j’ai voulu tester les effets des discontinuités temporelles sur la physiologie. J’avais placé certains de mes chers et éphémères assistants de manière à ce que leurs cerveaux se trouvent à l’intersection de plusieurs bulles chrono-chaotiques : les effets sur les communications entre les lobes sont particulièrement intéressants. »
« Mais je digresse, j’en suis désolé : j’en arrive au but de ma venue.
Finalement mes maîtres ont été si satisfaits de mes travaux qu’Ils m’ont confié une tâche particulière que je ne pouvais refuser. Un petit voyage grâce à Leur technologie. C’est la raison de ma présence séante et pour laquelle vous pouvez voir dans l’âtre les restes des sceaux qui auraient pu empêcher Leur venue. Dieu merci les reliques étaient bien où je me souvenais et je n’ai pas eu à chercher longtemps : je ne voulais pas faire de désordre inutile, après tout.
Oh, les protections étaient bien actives et auraient assurément tué n’importe quel quidam. C’est juste qu’elles ne se sont pas déclenchées en ma présence, un peu comme si elles… me connaissaient. Mais ça n’a plus d’importance à présent. Non, plus d’importance.”
” Ah, les fameuses questions identitaires sont enfin soulevées ! Leurs réponses sont simples, bien qu’il ne soit en fait pas question de où : je suis toi, mon cher Howard, et je viens de demain.
Bonne fin de soirée et … à bientôt.”
Owyn
Mémoires océanes
Il était attendu, et cela lui fit plaisir.
Dès que la carène racla le sable, il vit se découper sur le ciel la haute et étrange silhouette de Kalevi, penché au-dessus de la frêle embarcation. Il contempla en silence les lignes puissantes et sinueuses de la créature qui se faufilait à ses côtés, son froid visage dont les traits inhumains reflétaient peut-être de la curiosité. Les yeux de cuivre opaque, en tout cas, le détaillaient avec application. Et sa voix grave et profonde s’éleva bientôt sur des intonations surprises :
« Que fais-tu, Alenon ? Ne tireras-tu pas ta barque sur la grève ? »
Le vieillard sourit doucement, et son visage sculpté par le sel et la mer parut se craqueler. Il tendit sa vieille main vers le Drac, et le Drac la prit entre ses longs doigts pâles aux ongles acérés.
« Je suis un peu fatigué, aujourd’hui, mon ami. M’aideras-tu à la traîner ? »
La créature l’observa sans un mot. Ce jour-là, il revêtait une de ses longues tuniques d’un rouge profond qui dissimulait ses intrigants tatouages lorsqu’il foulait la terre. Il lâcha sa main et se redressa de toute sa hauteur.
« Reste-là. »
L’esquif se balança légèrement, soudain allégé du poids de l’être marin. Il n’y eut qu’un doux froissement d’eau, avant qu’Alenon ne se sente entraîné sur les hauteurs de la plage, à l’abri des marées et du sel. Il se redressa avec peine, alors que son étrange compagnon se portait de nouveau à ses côtés. L’aidait à se hisser hors de la barque. Le vieillard soupira tout en faisant quelques pas sur le sable humide. Ses pauvres genoux tremblaient.
« Je ne serais pas contre un bon feu… »
- La nuit est encore loin.
- J’ai froid, pourtant. »
Le jour couvert semblait s’obstiner à le priver de la chaleur du soleil. Et les roches bien sèches sur lesquelles il s’installa ne conservait qu’un tiède souvenir de son passage. Kalevi, par chance, se pliait volontiers à ses lubies. Il rassembla pour lui un peu de bois sec mais lui laissa le soin de l’allumer, tandis que lui-même allait se percher sur les rochers, ses longues jambes ramenées contre sa poitrine, ainsi qu’il le faisait souvent en prélude à leurs discussions. Il parlait peu aujourd’hui, et le fixait de ses larges yeux qui faisaient comme deux miroirs de cuivre où le ciel se reflétait.
« Eh quoi, fit Alenon tout en étirant ses jambes maigres vers les flammes. Attends-tu déjà une histoire ? »
Sa voix lui parut faible, quoique teintée d’amusement. Kalevi esquissa un mouvement de tête, mais à aucun moment ses lèvres élégantes ne dévoilèrent les fines dents aiguisées en un habituel sourire.
« Ton voyage a été long, Alenon. Je t’attendais pour la fin de l’été, mais le soleil est déjà oblique. Je t’ai cru perdu dans le Plein. Les terrestres sont maladroits sur les mers. Même toi. »
- Es-tu resté ici à m’attendre tout ce temps ?
- Non. Peut-être. J’ai voyagé dans les environs. Mais je suis las des humains pour le moment. Leur guerre n’était pas amusante. Ils n’apportent que des troubles sans intérêt et leurs trésors sont grotesques. Tes histoires sont plus divertissantes.
- Je suppose que tu as raison… »
Enfin, l’hybride sourit, et les flammes dansèrent sur les irisations colorées de ses tatouages faciaux. Alenon lui fit signe d’approcher.
« Viens, viens plus près. Tu es loin et ma vue faible, je te vois à peine. » Puis comme la créature se levait. « Ce voyage a été long, Kalevi… car il était le dernier. À présent, je ne quitterai plus cette plage.
- Tu vas rester ici ?… Et ton bateau ? »
Le regard du vieillard se tourna vers la fragile embarcation, dont l’ombre élancée se détachait sur les nuées blanches.
« Qui sait, peut-être un autre… en aura-t-il besoin. Tout ce qui est à l’intérieur, tu peux le prendre si tu le souhaites. Peut-être y trouveras-tu des trésors à ton goût. »
Mais Kalevi ne répondit pas, et le fixait désormais avec gravité. Les expressions d’habitude cryptiques de la créature lui paraissaient soudain d’une étonnante clarté, comme celles d’un vieil ami. Il sourit à cette pensée. Et comme l’hybride ne disait toujours rien, il parla. Il lui raconta son dernier voyage et les gens qu’il y avait croisés sur la terre et dans ses rêves, et les histoires qu’il avait entendues. Il parla longtemps de choses réelles et imaginaires, de mondes lointains et de petits villages enfouis au sud de Faërie, d’êtres mystérieux tapis dans les forêts et de simples humains. Et il lui semblait que le souffle ténu de sa voix représentait l’héritage le plus important qu’il laisserait sur cette grève. Car Kalevi écoutait, et il savait que les mots prononcés ce soir ne disparaîtraient jamais de la mémoire de l’être des mers. Qu’il en serait pour jamais le précieux gardien, le fidèle réceptacle. Et Kalevi, désormais, souriait doucement, les lèvres closes. Son visage reflétait une sérénité qu’Alenon ne lui connaissait pas.
La nuit s’écoula, et peut-être un jour encore. Parfois, Alenon dormit. Lorsqu’il ouvrait les yeux, il voyait la créature, l’hybride, son dernier ami, qui revenait vers lui avec des poissons qu’il faisait cuire, et dont il le nourrissait. Puis lorsque le vieillard retrouvait un peu de force, il racontait de nouveau, et Kalevi l’écoutait toujours sans le quitter des yeux, assis à ses côtés.
Lorsque le second jour tomba sur l’horizon, et qu’il eut froid dans la lumière orangée, l’être des mers retira sa tunique et l’en recouvrit. Alenon sourit, car les reflets d’or du jour mourant dansaient sur les épaules blafardes, et les étranges tatouages paraissaient s’animer. Les dragons marins aux couleurs vives sinuaient sur le dos puissant, dansaient sur les bras forts jusqu’à la paume des mains. Ils se mêlaient en un ballet mystérieux, et dont seul Alenon avait un jour entendu conter l’origine. Dans un souffle satisfait, le vieillard demanda soudain :
« Mon ami, ne crois-tu pas qu’il est temps ? »
Et le regard de la créature au sang froid lui parut d’une incomparable douceur :
« Lorsque tu le décideras… vieil ami.
- Je ne t’ai jamais emmené voyager sur les terres de Faërie. Est-ce que tu ne le regretteras pas ?
- Non. Je porte tes souvenirs et j’en suis satisfait. La mer est mon domaine. »
Alenon sourit.
« Kalevi… »
La longue main glaciale enserra la sienne, et la voix lui parut lointaine.
« Qu’y-a-t-il, Alenon ?
- Emmène-moi sous la mer… »
À gestes lents, du bout des doigts, Kalevi découvrit le visage qu’il n’avait connu qu’à travers la brume de sa vision incomplète. Il caressa les joues ridées et les lèvres apaisées, les cheveux fins et épars comme des fils d’argent, puis le sel lui brûla les yeux. Alors il souleva dans ses bras Alenon et s’enfonça dans les eaux. Dans le Plein, le vieillard lui apparut couronné de l’aura légère de sa chevelure, tranquille, comme endormi dans son étreinte alors qu’il l’entraînait vers les récifs.
Ici, les rayons du soleil bas dansaient comme des branches d’or dans le silence des eaux. Ils effleuraient les coraux irisés et les poissons scintillants. Et les trésors oubliés. Kalevi le déposa là, dans cette petite entaille rocheuse qui dominait l’immensité océane, où au fil des décennies il avait entreposé les souvenirs des Hommes. Il le borda d’algues fines et d’une tunique de soie rouge, car la mer essayait de ramener Alenon vers la terre à laquelle il appartenait, et Kalevi ne le voulait pas. Il laissa aussi son sac et son couteau et toutes choses qu’il portait sur lui. Puis lorsqu’il fut certain que le récif protégerait bien son dernier hôte, il s’écarta enfin. Son regard de cuivre s’attarda une dernière fois sur le visage endormi.
« Au revoir, ami… ta mémoire est en sécurité. »
Mais les derniers mots devinrent une plainte profonde et grave, jetée à travers les mers. Et avec la gracieuse lenteur des puissances océanes, le Drac déploya ses anneaux. Un court instant, la lumière du couchant dansa sur les écailles d’un bleu intense, aux rythmes des calmes ondoiements. Dans les irisations dorées se dessinèrent des symboles reptiliens et des histoires des hommes, des contes perdus et des souvenirs anciens. Puis le soleil parut s’enfoncer sous la mer. Les coraux frémirent, et le calme se fit.
En silence, sans un souffle, un grand serpent de mer disparut dans les profondeurs ténébreuses.
(note cosma : texte retiré à la demande de l’auteur.)
Caldazar
Humain, Ô mon humain
ne certaine nuit, en un certain lieu…
Le Monstre parcourait les couloirs de son palais. L’atmosphère de cette nuit, la lune montant lentement dans le ciel semé d’étoiles, les effluves entêtants du jardin, les milles petits craquements et bruissements du bâtiment, le jeu souple des muscles sous sa peau, le goût du sang sur ses babines, tout contribuait apaiser son âme.
Ombre parmi les ombres, il musait de pièce en pièce, arrangeant distraitement l’alignement des tableaux, nettoyant un bibelot ou remettant en place un souvenir quand il se prit à penser à son humain. Il décida alors d’aller partager ce moment de félicité avec lui.
Il orienta sa promenade en direction de l’escalier, en gravit silencieusement les marches et se dirigea vers la seule porte sous laquelle filtrait un mince rayon de lumière. De l’autre côté de la porte lui parvenaient des gémissements et le souffle court de son serviteur. Enclin à la bonté par la magie de cette nuit, la Bête s’abstint de pousser la porte et s’appuya contre la cloison. Il goûta encore quelques instants à la tranquillité éphémère de ce moment et prit la parole.
« Humain, Ô mon humain, ne crois pas que j’ignore quelles craintes t’inspirent ce que tu ne peux percevoir que comme des ténèbres insondables. C’est pourquoi je te permets de conserver cette absurde lumière. Mais laisse-moi te conter les merveilles que tu manques ainsi et qui sont familières à ceux de ma race, les formidables batailles que je dois mener pour que la paix puisse continuer de régner sur ce territoire que j’ai conquis. Ecoute, et découvre des couleurs sans pareilles, plus d’odeurs que tu ne peux imaginer… Assiste à des luttes à mort pour les yeux d’une belle, aux jeux subtils de la séduction et de l’Amour, ressens le frisson de la chasse, la joie sauvage des crocs déchirant la chair. Plonge avec moi en mes souvenirs et apprends ! Apprends à profiter des délices de ce monde, laisse parler tes instincts les plus primaires en traquant ta proie jusqu’au moment décisif où tu ramasses tes membres, tends tes muscles et bondis pour lui casser la nuque et lui arracher les entrailles.
Humain, Ô mon humain, j’en ai eu des vies bien remplies avant d’arriver en cette retraite campagnarde ! De puissants Mages m’ont reconnu comme leur Roi, leur Dieu même tant ma puissance était grande en ces temps anciens, j’ai été à la fois chasseur et chassé au cœur de forêts Ô combien plus anciennes que l’Homme, tremblant pour ma vie, d’excitation et de faim, j’ai parcouru de plein droit les jardins de la Cité Interdite, j’ai été Eunuque à la Cour, chantant les plus beaux airs d’une voix sans pareille, j’ai purgé de la Peste des villes entières, accompagné d’un seul Barde pour chanter mes exploits, j’ai navigué sur toutes les mers du globe, prédisant le temps et protégeant le navire des esprits malins. J’ai été mille et mille fois maudit, poursuivi, lapidé par la masse des couards, des mauvais, des mécréants aveuglés par leurs croyances et leurs peurs stupides. En des nuits bien plus sombres que celle ci, j’ai lancé des sorts et invoqué le Démon Suprême en de sinistres Sabbaths, mais n’ai crainte, cette nuit que nous vivons est bien plus pure et délicate. Inspire et sens comme elle appelle à la contemplation.
…
J’entends que tu es plus calme, c’est bien. Un jour peut-être je te trouverais une compagne et te laisserai chercher à te reproduire. Tu pourras alors transmettre à tes rejetons quelques unes de ces perles de sagesse que je m’apprête à t’enseigner. »
Quatre pas décidés résonnèrent de l’autre côté de la porte, qui s’ouvrit brusquement.
« Tannhäuser ! Si tu ne mets pas ce gueulard galeux de chat errant puant à la porte une bonne fois pour toutes, je te jure que je ne remettrais plus jamais le pied, ou quelqu’autre partie de mon corps, chez toi et encore moins dans ton lit !
– Mais, chérie… Le mariage…
– Rien à faire, c’est dans un mois. Tu sais ce qu’il te reste à faire. »
Et elle claqua la porte.
Le Monstre cessa de se lécher l’arrière-train et regarda son humain, assis sur sa couche.
« Cette causerie m’a donné faim. J’ai senti du poulet en traversant la cuisine. J’en prendrais une pleine gamelle, sans croquettes. »
Son humain soupira, se leva, le saisit par la peau du cou et mit le chat dehors.
Classement :
1 Caldazar : Humain, Ô mon humain
2 Owyn : Mémoires océanes
3 Mání : Renzo & Gagarine
5 Demiandre : le Voyageur des étoiles
5 Sylesis : Au coin du feu