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Les Textes :

Bébel

26/12/2017

Au claire de la lune

Karkara s’ennuyait.
Karkara n’était pas heureux.
Karkara en avait assez de cette vie.

Autour de lui, ses camarades travaillaient avec acharnement.
Pas un mot, mais le cliquetis des machines. Plein de sourires sur les visages !
Ses amis étaient heureux, ils aimaient ce travail.
Mais Karkara avait laissé tomber son atelier, et, tristement, il regardait la lune.
La lune était merveilleuse.
Dans cette nuit glacée, elle répandait sa douce lumière sur l’atelier et réchauffait le coeur du petit lutin.
Karkara pensait parfois au monde extérieur, à tous ces gens, tous les petits enfants qui comme lui regardaient la lune et rêvaient à d’autres paysages.

La lune formait comme un visage, et Karkara le lutin imaginait qu’elle lui parlait :
« Dis-moi, jolie lune, comment est le monde ailleurs ?
– Il est très beau, gentil lutin.
– Et comment sont les gens ?
– Il y en a de toutes sortes. Certains sont cruels ou vaniteux, c’est vrai, mais beaucoup d’autres font de leur mieux pour rendre la vie belle.
– Et les enfants ?
– Ce sont les plus gentils. Tu sais, en ce moment, ils pensent très fort à toi. »

Karkara ne savait pas si cela était vrai, ou si la lune ne cherchait qu’à le réconforter. Il en avait déjà parlé avec ses amis, et tous ne lui disaient pas la même chose.
« Réfléchis, riait Koudou, crois-tu vraiment que nous nous donnerions tant de mal pour des gens qui n’en valent pas la peine ? Et le Père Noël ? Pourquoi ferait-il tout ça, si le monde autour de nous ne le méritait pas ?
– Réfléchis, objectait Kojip d’un ton docte et triste. Les gens, s’ils n’étaient pas malheureux, auraient-ils besoin de nous ?
– Réfléchis, ajoutait Kikola, s’il y avait quelque chose à voir, pourquoi le Père Noël nous interdirait-il de quitter l’atelier ? »
Cet argument mettait en général tout le monde d’accord.

La vie s’écoulait dans l’atelier depuis tant de temps et tant d’années.
Le Père Noël n’était pas un mauvais patron. Et puis ! Il faut bien admettre que c’est lui qui avait la plus grande part du travail. Tous les ans, dans la nuit du 24 au 25 décembre, il attelait ses rennes, il riait un bon coup, et puis son traîneau partait dans le froid, les cadeaux bien attachés, dans un fantastique sifflement.
Les lutins le regardaient partir avec admiration, agglutinés à la fenêtre, ils le voyaient partir dans la neige, et puis revenir avant même les premières lueurs de l’aube.
Le Père Noël était accueilli en héros. Il était parti dans un rire, il revenait et cette fois c’étaient tous les lutins qui riaient, émerveillés.
Karkara ne savait pas compter, alors il n’aurait pas pu dire combien de fois il avait assisté à cette scène. Il ne savait pas compter, non, ce qu’il savait faire, c’était visser des roues sur les véhicules. Toute l’année, il prenait des camions, des voitures de sport, des poussettes, des petites voitures à friction ou des engins de chantier, et il vissait ses roues, avec plaisir, avec talent : le Père Noël lui-même disait qu’un visseur comme ça, c’était du tout bon pour l’atelier.
Il prenait sa roue, il retournait le véhicule, il vissait, il prenait les autres roues (en général quatre au total), il terminait, il passait à un autre véhicule, sans fin, sans lassitude. Qu’est-ce qu’on riait à l’atelier ! Il y avait toujours un lutin pour faire des blagues. Une fois, Koudou avait imité le Père Noël quand il se donne un coup de marteau sur les doigts : Karkara avait tellement ri qu’il avait gâché son camion ! Et Kojip qui leur disait que ce n’était pas drôle, et qui finissait par hurler de rire encore plus fort que tous les autres !

Le plus dur, c’était le mois de décembre. Là, on la voyait arriver, la nuit de Noël, et on se rendait compte qu’il fallait finir dans les temps. Les lutins alors ne faisaient plus de blagues et ne parlaient presque plus. C’est là que Karkara, tous les ans, perdait un peu d’enthousiasme, et c’est dans ces jours-là, cette année-là, qu’il avait subitement perdu le goût de son travail. Il voyait ces roues, ces belles roues en plastique, et il ne ressentait plus rien. Il ne voyait plus l’intérêt de les monter sur les camions et les poussettes, il ne voyait même plus le côté drôle de la chose.
Il regardait la lune, et il lui parlait, et elle lui faisait miroiter des horizons différents, loin du Père Noël, loin des copains, loin du bruit des machines de l’atelier.
Il devait faire quelque chose.

Il réfléchit un peu, et puis il se décida : il alla trouver le Père Noël dans son bureau. Celui-ci, comme toujours à cette période, lisait le courrier qui lui était adressé. Il n’était pas très content, parce que de plus en plus d’adultes lui écrivaient, et il devait traiter en priorité les lettres des enfants. Karkara le trouva grommelant dans sa barbe.
« Pardon de vous déranger, Père Noël, …
– Karkara, tu ne me déranges jamais.
Et c’était vrai.
– … je suis bien embêté, pour être vrai, parce que c’est embêtant, et j’aimerais bien que ça cesse, tous ces tracas, c’est pas très bon pour mon atelier, avec toutes les roues qu’il me reste à visser…
– Je t’ai compris, Karkara.
– Merci Père Noël.
Karkara s’arrêta parce qu’il avait compris que le Père Noël lui demandait d’en venir au fait.
– Eh bien, je regarde la lune, et je lui parle, …
Le Père Noël sourit dans sa barbe devant la naïveté de son petit lutin, qui croyait encore que la lune pouvait parler !
– … Ou j’imagine qu’elle me parle, se reprit Karkara, et elle me dit des choses …
Le Père Noël s’était arrêté de sourire.
– Elle me dit que le monde est beau, et que les gens, dehors, font la vie belle …
Le Père Noël le regardait avec acuité. Karkara se sentit soudain tout petit et timide.
– Alors, je me dis, quoi, pas vrai, non ? Je me dis que j’ai envie … d’aller voir si c’est si bien ? Et puis je reviendrai ?
Le Père Noël hocha la tête.
– Mon petit.
Il était vraiment très compréhensif, parce qu’il continuait à réfléchir et à le regarder.
– Ce monde, dehors, n’est pas beau. Il est vraiment très beau. J’ai vu beaucoup de gens, j’ai souri à beaucoup d’enfants. Quelquefois, quand je fais mes petites tournées de décembre, je passe dans les rues, les adultes ne croient pas que c’est moi, ils me saluent comme un vieil homme, mais les petits enfants, ils me reconnaissent, et ils sont si heureux !
Karkara écarquillait les yeux.
– La lune ne t’a pas menti. Je comprends ton idée. Et je n’aurai qu’un mot : ne quitte pas l’atelier.
Karkara ne comprenait pas.
– Ce monde n’est pas fait pour les lutins, Karkara. C’est le monde des hommes. Tu n’es pas un homme, tu n’es pas un enfant, petit lutin. Mon atelier est fait pour toi et tes amis. Dehors, le monde est beau, mais il est dangereux. Un jour, un petit lutin qui s’appelait Jipko a voulu, comme toi, aller voir. Je n’ai pas su trouver les mots pour le retenir, et il est parti. Il a croisé quatre-vingt-dix-sept personnes qui n’ont pas compris qui il était, mais qui lui ont souri et l’ont accueilli. La quatre-vingt-dix-huitième personne était un garçon méchant, qui a voulu l’attraper et lui a lancé des pierres pour lui faire du mal. Si ses amis n’étaient pas venus me prévenir, je n’aurais jamais pu le secourir.
– Et qu’est-il devenu ?
– Eh bien, je l’ai ramené, on l’a soigné. Il a décidé de changer de nom pour bien me faire comprendre qu’il était devenu un lutin raisonnable, un nouveau lutin, et il n’est jamais reparti.
– Mais moi, peut-être que le quatrième, à moi, il donnera du chocolat ?
Le Père Noël soupira.
– Je vais te demander de me laisser finir mon travail, petit lutin. Plus aucun lutin ne peut quitter l’atelier, à présent. J’ai trop pleuré quand j’ai cru que Jipko ne reviendrait jamais. »

Karkara retourna à son atelier. Il était vraiment très triste. Il avait vraiment cru que le Père Noël lui accorderait une permission. Il reprit sa place dans l’atelier, et se remit à travailler, sans conviction. La lune était toujours là, derrière la fenêtre ; elle lui souriait avec compassion.

Quelques jours plus tard, Noël arriva. La grosse gamelle de chocolat fumait déjà dans un coin. Les rennes étaient prêts, harnachés. Le Père Noël sortit de sa chambre, étincelant dans son habit rouge. Il salua les lutins, s’étonna de l’absence de Karkara, qui devait bouder dans un coin, sans doute, et monta dans son traîneau. Les rennes frémirent de plaisir et commencèrent à trotter. Le traîneau s’éleva, on ouvrit les portes, le Père Noël rit un bon coup et partit dans la nuit.

Sous la hotte, le nez rouge dans le vent froid, un petit lutin s’accrochait pour ne pas tomber …

Owyn

18/06/2019

Fantômes de glace

Texte publié dans le recueil La folie et l’absinthe (éditions Noir d’Absinthe, avril 2019), sous le pseudonyme Amaryan.


***


Encelade semble se dissoudre dans le vide spatial. Enluminés des lointains rayons du soleil, les lents panaches des geysers s’étiolent au-dessus de la courbe pâle du satellite, meurent dans l’obscurité étoilée. Ils m’apparaissent comme le signe d’une condamnation pathétique, inéluctable. Un monde qui, tel un titanesque cachet effervescent, achèvera un jour de se répandre dans l’espace de l’anneau E en poussières infimes, dans des millions d’années. Cette vision m’inspire une brusque et irrépressible mélancolie. Elle m’est familière, pourtant. Combien de fois ai-je parcouru les rapports, contemplé encore et encore sur les écrans cette petite lune blême à la vie secrète ? Seulement, c’est la première fois que je la vois réellement, de mes propres yeux. Elle est belle, petite, triste, lacérée de cicatrices de glace.

De l’autre côté du ciel, presque à la frontière de l’écran pressurisé, Saturne semble plus réelle, plus solide que cet astre évanescent. J’ai le bon angle de descente pour observer, un long moment, son étrange et éternel cyclone hexagonal. La planète aux anneaux se déploie comme une danseuse aux teintes d’ocre, gracieuse, attrayante. Mais c’est là un monde seulement pour les orages furieux et les gaz mortels, fussent-ils animés d’une forme de conscience improbable. Je m’imagine soudain converser avec des êtres d’hélium et d’hydrogène, des spectres de tempêtes, des filaments d’éther. Mes fantasmes solitaires m’amènent un rire aux lèvres.
Une bulle d’un vert trouble flotte jusqu’à moi, liquide aux particules de rêve dans son enveloppe d’algue translucide. Échappée d’un tiroir mal verrouillé, comme ses aimables sœurs. Elles envahissent l’habitacle, fées sphériques, me caressent, m’appellent. Je me dessangle de mon fauteuil, laisse la microgravité me soulever. Lèvres entrouvertes, je gobe un de ces petits esprits verts, le sens éclater contre mon palais, puis la saveur végétale, entêtante, envahit mes sens. Le frisson délicieux glisse le long de mes nerfs. Je m’apaise, en prévision de l’harmonie qui s’en vient. Je les appelle mes fées vertes, car leur douce teinte embrumée me rappelle le spiritueux qu’on consomme avec une cuillère et une gelée de sucre dans un rituel suranné, sur les riches stations de Ganymède où j’ai grandi. Mes bulles d’harmonie en ont peut-être la saveur florale, mais les plantes issues des serres paradisiaques d’Io, la subtile touche d’alcool qui agit sur les vaisseaux sanguins, sont dosées pour moi et personne d’autre, ajustées à mes ondes mentales. Pour l’éveil et la paix de l’âme dans ma mission qui s’annonce, sur mon astre de glace diaphane.
Les autres fées, versatiles, je les laisse à regret se rassembler au centre de la capsule en une lente rotation. Je les réunis au creux de mes mains, me force à les repousser dans le caisson réfrigéré où elles reposent d’ordinaire. Une hésitation. J’en aspire une seconde avant de refermer le tiroir d’une main encore ferme. Le besoin est toujours plus grand, l’équilibre chaque fois plus long à trouver. Je dois préparer ma descente, dans tous les sens du terme.
Je suis la porte d’entrée de l’humanité, le premier pas, la poignée de main adressée à chaque nouvelle espèce. Je suis empathe, chamane, diplomate. L’être qui accueille dans son esprit les pensées et les émotions, ou ce qui s’en rapproche, de toutes les créatures sentientes dont les Terriens croisent la route. Je suis le réceptacle de la curiosité et de la souffrance, de l’hostilité et de l’incompréhension. Il y en a peu comme moi qui sont nés, depuis que notre espèce parcourt les étoiles. Nous sommes précieux. Fragiles. Toujours seuls, loin de la frénésie des mondes peuplés, nos sens en éveil. Nous attendons la rencontre.
J’ai reçu mes instructions hier, ce que l’ordinateur de bord nomme hier. L’hier terrestre. L’ordre de mission a mis fin à mon sommeil programmé ; j’ai vu que j’avais voyagé jusqu’à ce monde que les Terriens observent depuis si longtemps sans oser l’approcher. La rencontre a été décidée, enfin. Ce sera moi. Et ma préparation ne se résume pas seulement à l’enfilage laborieux de ma combinaison pressurisée omnisys. Ma respiration harmonisée sur les ondes de ma pensée, l’âme embrumée par ma fée verte, j’ouvre mon esprit. Le temps se délite, je plonge dans la lenteur des existences d’Encelade.

Laissant glisser ma main sur le filin qui me relie à ma capsule, je bondis avec la légèreté que me confère la microgravité le long de la faille de glace, vers la sonde. La petite machine aux allures d’araignée semble me fixer de son œil rouge, elle communique avec ma combinaison pour me guider sur la croûte gelée d’Encelade. Je ne sais déjà plus si la descente a été longue, s’il m’a fallu du temps pour m’habituer à la pression moindre, à l’oxygène pur qu’exhale mon casque scellé. Hors du temps. Ce monde en perpétuelle dissolution s’entoure d’une armure de glace et garde sa vie secrète. Je la sens palpiter, lointaine. Elle chasse l’angoisse de cette apparence de mort. Ne perdure que le vide, étrange, de l’inconnu. Il me faut le percer. Je ne peux empêcher un soudain pic de panique, et mon cœur s’emballe.
Pour mes semblables, Encelade est un mythe. Nous connaissons sur le bout des doigts tous les peuples plus lointains que la Terre a déjà contactés. Pour notre formation, nous nous baignons dans leurs esprits, nous nous ouvrons à l’absolue étrangeté des êtres. J’ai goûté à la cruauté poétique des Épées Noires de Tau Ceti E, à la douceur éphémère des Cryofilaments de la ceinture de Kuiper, vies tissées entre elles qui vivent et meurent en une seconde, mais existent ensemble pour l’éternité. J’ai même effleuré la masse écrasante de l’océan pensant de Gliese 1 214 b par le biais d’un de ses symbiotes, membrane orageuse conservée dans une cuve, sur notre base centrale. Mais ce qui se cache sous la glace que la sonde va bientôt briser, en ce qui sera peut-être perçu comme une agression, je ne peux m’en faire la plus petite idée. La vie cachée d’Encelade que nous n’avions jamais encore effleurée, si proche de nous, dans notre propre système solaire, inobservable pourtant, inaccessible sous son carcan de glace sans l’invasion que nous allons finalement commettre. J’ignore ce qui les a décidés. Et pourquoi moi ? Suis-je sacrifiable en raison de mon âge ? Un choix propice par mon expérience ? J’ai beau avoir communié avec d’innombrables formes de vie, mes compétences me semblent bien vaines, en cet instant. Je n’ai jamais effectué le premier contact, le premier pas. De mon vivant, il n’y a pas eu d’autres rencontres. Notre seul rôle était de nous tenir prêts.
Seront-ils seulement intelligents, ces êtres méthanogènes dont nous avons cru recevoir un signe de vie élaborée dans les volutes fatidiques des geysers d’Encelade ? J’inspire l’oxygène pur, laisse la fée verte m’apaiser. Je pianote sur le bras de ma combinaison. Une petite boule viride est libérée à l’intérieur de mon casque, et je l’aspire, me gorge de sa saveur. Lorsque je rejoins enfin la sonde, celle-ci se prépare à forer. Ma descente va commencer.

D’ordinaire, nos satellites s’efforcent de repérer un centre de vie, un endroit propice à un premier contact. Ici, comme sur Gliese 1 214 b, il est impossible d’envisager un tel critère. Le choix du lieu de forage n’est lié qu’à des conditions géologiques. Entre les profondes fissures du pôle sud d’Encelade, la croûte de glace ne mesure, selon les calculs thermiques, guère plus de deux kilomètres d’épaisseur. C’est bien assez. Elle se referme très vite sur notre passage. Dans l’étroit habitacle du robot foreur, les écrans ne me renvoient qu’une blancheur trouble et fissurée, éclairée des reflets rouges de la sonde. Je me sens glisser dans une ataraxie adéquate. Je passe en revue toutes les données récoltées sur Encelade au fil des siècles, l’historique des tentatives d’entrée non invasives, par des robots microscopiques, dans le milieu océanique de la lune, les innombrables essais de communication mécanisée, infructueux. Ces renseignements me sont déjà indifférents. Depuis, l’humanité a perdu l’illusion qu’elle pourrait se préparer à la rencontre d’espèces si différentes d’elle-même par le biais de la technologie. Seul quelqu’un comme moi peut recevoir et appréhender un esprit étranger, le traduire.
Alors que la descente se poursuit, je me sens bien, libre de nervosité et d’anticipation. Sur l’écran de mon casque, je vois la courbe de mes pensées, aussi plate que possible à ce stade. Elle doit l’être. La glace se brise, l’eau avale la sonde, et j’envahis un espace qui n’a jamais connu mes semblables, qui ignore peut-être la technologie empathique ou le principe même de communication. Mon souffle se fige, se relâche.
Ma combinaison omnisys s’affole un instant, s’accorde avec la sonde pour réguler ses paramètres, s’ajuste sur mon corps à la température soudain plus chaude, presque agréable, à la pression un peu plus forte, toujours tellement inférieure aux moyennes terrestres. D’une main hagarde, j’ordonne l’extinction des lumières. Avant qu’elles s’éteignent, j’entrevois les départs des drones minuscules qui vont cartographier prudemment la surface inverse de la croûte de glace, montagnes aux flans adoucis par les marées, qui plongent vers le noyau de l’astre. Cette image fugace s’estompe aussitôt, avalée par l’obscurité.
Je descends dans des ténèbres liquides absolues.

Rien.
Pas un effleurement sur la surface de mon esprit.
Le vrombissement infime du moteur qui nous pousse, doucement, vers les profondeurs.
Le noir absolu du vide télépathique, aucun remous à la rencontre de mes pensées. Les consciences perçues, à la surface, à travers la croûte, semblent avoir disparu, si bien que je crains les avoir rêvées. Refus de communiquer ? Ont-elles fui, effrayées par la soudaine rupture de la glace ? Comme un cataclysme subit dans leur univers de silence et d’ombre…
Silence factice. Les instruments de mesure de la sonde disent les grondements lointains des cryovolcans, les cris des marées et les gémissements de la glace, tout un univers que je ne peux entendre. Je ferme les yeux et plonge dans la sérénité absolue de l’esprit. La vie finira par venir. Si ce n’est par curiosité, simplement par habituation envers cet étrange objet sphérique qui fait désormais partie de leur océan. Ou bien, si elles ne sont pas ici, je les trouverai. Ailleurs, plus loin. Je respire.
Dans l’obscurité totale, la petite lune paraît une immensité dépourvue de limite. Une chose est certaine, il n’y a, dans cette région, aucune créature, aucune algue produisant de la lumière. Nulle étoile sous-marine. Les mouvements de la sonde m’entraînent à la dérive, suivent le courant, prélèvent des données qui ne me concernent pas. Je me laisse porter, l’esprit large et plat comme un lac. Je vérifie parfois les instruments de mesure, notre lente plongée. Je referme les yeux. Le temps s’étire, cesse d’exister.
Je tombe et je flotte. Cet océan est léger, presque aérien. La matière se glisse en son sein sans ressentir d’opposition. J’ai conscience, physiquement, de la faible pression qui espace les particules d’eau, les étire. C’est une sensation très différente du martèlement des vagues furieuses, lourdes comme du plomb, de Gliese 1 214 b. Je ne saurais dire si les océans terriens se rapprochent davantage de l’un ou de l’autre. Je n’ai effleuré l’esprit que de peu d’humains. Aucun qui accorde à la mer une importance aussi charnelle. Pourtant, l’idée de la mer me paraît belle et puissante. Il me tarde de découvrir par les sens de mes hôtes ce qu’ils éprouvent sous la caresse de leur univers liquide et sombre. Mais déjà, Encelade, aidé par mes fées vertes, me plonge dans une étrange torpeur qui semble le rythme lent et froid de cette lune pâle. Les bips des instruments de mesure sont de petites étincelles qui éclatent à la surface de ma conscience. Je pianote sur mon bras. J’aspire une nouvelle bulle viride et je plonge.

Je plonge et…

Soudain.
Au beau milieu de mon lac mental.
Une onde.

Elle s’insinue en moi comme un courant glacé.

Submersion. Un doigt gelé me palpe. Quelque chose m’avale, me recouvre, me mordille.

Millions de petites vies aiguisées sur la surface de ma peau. Frémissent.

Une brutale euphorie me soulève la poitrine. Je crois exploser. Cœur effervescent. Je regarde les instruments, espère entrevoir les formes infrarouges de mes visiteurs. Rien, le flou.
Brumes irisées devant mes paupières. Ma vue se trouble d’une eau subite. Le fourmillement d’êtres multiples brouille mes sens, me dévore, m’assomme.
Sur l’écran de mon esprit, des zigzags incontrôlés et le tintement de voix comme de petites clochettes, le gémissement d’ultrasons intenses et douloureux. Chants insoutenables, cris fantomatiques. Je veux faire le plat dans mon âme, j’avale la fée verte, mais je n’arrive pas à comprendre.

Je regarde encore les écrans. Elles se pressent tout autour de moi et semblent vouloir m’absorber. Je regarde encore les écrans. Elles traversent mon cœur comme des aiguilles froides et curieuses, explorent, me retiennent. Je regarde encore les écrans, et ma poitrine se serre, ma propre gorge m’étouffe. Un couloir noir me comprime le crâne et, soudain, les écrans paraissent très lointains, à des kilomètres obscurs de mon bras difforme, distendu.
Peur. Ma propre respiration frénétique déchire mes tympans, je gratte les limites du casque et je hurle sans bruit au-dessus des petites voix incessantes qui se pressent contre ma conscience. Elles sont hostiles. J’entends des craquements glacés contre la carlingue, comme si elles essayaient d’écraser l’intrus. Elles sont dévorantes. Elles veulent grignoter mon esprit et… Je dois ordonner la remontée !
Remon… Mais il n’y a plus aucune commande sous mes mains, rien que le long tunnel noir, les parois lisses du métal-non-de-la-glace. Insinuées entre les fissures inexistantes de l’acier, elles recouvrent tout sphère-mortelle-qui-me-comprime. Et leurs esprits appellent appellent appellent sans mots. Voraces.

Rien qu’une seconde, une étrange clarté, une parfaite perception.
Désespoir-et-solitude.

Leur tristesse
– traduction erronée –
me lacère.

Ensuite

tunnelnoir
disparitionduréetem
pslesécrans
parlentenmoitunnelnoi
rsphèredegla
ceviesinsupportablesdévo
rantesjesombre

je…

.

peur
je

.

.

traduction erronée

.

.

.

Mon esprit se désagrège
en volutes rouges
et vertes

.

Il y a quelque chose à côté de moi.

.

Quelque chose à côté
Un son aigu et régulier, un son rouge. Un son lent.
C’est le battement de mon cœur sur les instruments de la sonde.
Je décolle mes paupières engluées. Brumes et larmes.
L’écran montre mon esprit plat. Désert de la pensée.

Je…

Titanesque sphère ocre dans mon champ de vision.
Saturne. Voile de glace. La surface. J’inspire comme un noyé.

Je suis dans le robot foreur. Je suis à la surface. Je halète. Signes vitaux stables.
Je regarde les écrans. La sonde a envoyé un signal d’alerte, il y a environ deux heures. À distance, le contrôle central a ordonné la remontée. Je fouille mon esprit désordonné, cherche le sifflement de l’alarme, le largage du drone de communication d’urgence, le grondement des moteurs luttant pour forer à nouveau l’armure d’Encelade.
Pas de souvenir.
La fissure est déjà refermée. La glace a absorbé notre intrusion, il ne reste qu’une cicatrice, un souvenir estompé de notre passage. Combien de temps en dessous ? La sonde m’ordonne de regagner d’urgence ma capsule, l’habitacle pressurisé. J’ignore comment je fais pour la rejoindre.
Pas de souvenir.
D’un coup, je suis dans le compartiment médical, et les aiguilles robotiques me percent. Les aiguilles me rappellent les esprits des êtres d’Encelade, leurs dents mentales rongeant la surface de mon crâne, la tristesse (traduction erronée), la solitude, l’infinie solitude.
Poitrine s’emballe
Le robot injecte un sédatif.

.

Contact avec la Terre. J’entends un premier souffle, une hésitation, mais je ne leur laisse pas le temps de parler. Le sédatif me nimbe d’une euphorie délectable. J’ai effleuré des êtres que nul ne connaissait. J’ai plongé dans la matière de leur existence jusqu’à la lisière du rêve et de la folie. J’ai accompli le but de mon existence.
— Contrôle central, dis-je d’une voix enrouée. Le contact a été violent. Je ne m’attendais pas à une telle profusion d’esprits dès la première rencontre. Je les ai laissés me déborder, mais s’il faut recommencer, cela…
Le relayeur du contrôle central doit être tout proche. Presque sans aucun délai, j’entends une voix à peine déformée, à peine métallique qui m’interrompt avec froideur :
— Négatif, pas de nouvelle approche programmée. Aucune intelligence détectée sous la surface d’Encelade.
J’étouffe un rire de dérision, un rire enivré.
— Ridicule ! Je peux vous dire que ça grouille et j’ai…
— Je suis désolé. Les sondes ne répertorient que des micro-organismes moribonds et des traces fossiles. S’il y a eu de la vie consciente sous une quelconque forme, elle n’existe plus, nos données sont catégoriques. Cette première immersion nous a néanmoins permis de récolter des données capitales sur le satellite et sa possible exploitation futu…
— Mais vous avez bien dû recevoir les données de mon activité mentale ! J’ai communiqué ! Ils dansaient tout autour de moi !
Silence. Mon cœur bat si fort que je l’entends marteler contre mes tempes douloureuses. Du coin de l’œil, je vois le robot médical préparer une seconde dose de sédatif. Je panique. Je lutte pour réguler mon souffle. Impossible. Impossible. La voix poursuit sans pitié :
— Aucune communication télépathique détectée. L’ordinateur a enregistré les signes d’une narcose à l’oxygène, liée à l’absorption de l’oxygène pur de la combinaison omnisys. Autrement dit…
Un brusque abattement tombe sur mes épaules.
— Ivresse des profondeurs…
L’autre ne prend pas la peine de confirmer.
— Mais j’ai… Mais dès la surface, avant même de plonger, j’ai senti leur présence… Ça ne peut pas être que ça…
Ma voix n’est plus qu’un gémissement. Un silence gêné.
— Contrôle central ?
J’ai l’impression de supplier. L’autre daigne parler, enfin.
— L’ordinateur de bord enregistre une consommation abusive et prolongée des ampoules d’harmonisation mentale. Il suggère une désintoxication.
Je ne dis rien, et le silence s’installe à nouveau, lourd, réprobateur. Bien sûr, ils désapprouvent. Bien sûr, ils savent que nous autres, chamanes, nous finissons tous ainsi, que nous devenons des poids inutiles avec le temps. Rongés par la solitude, dévorés par les ondes mentales, hantés par la peur que le premier contact ne vienne jamais, que notre existence soit vaine. La fée verte comme seul exutoire. Le manque court sur mes veines, puis un désespoir glacé. Ils vont me mettre hors service. Pas d’autre contact. Plus de communications. Plus d’Encelade. Des larmes brouillent ma vue. J’étouffe. L’autre ne dit plus rien.
— Je vais couper la connexion, contrôle central.
J’imagine, je crois, un soupir de soulagement.
— Bien sûr. La capsule est redirigée vers Ganymède. Placez-vous en sommeil dès que vous le souhaiterez, vous recevrez une assistance médicale à votre arrivée à la station. Votre…
Je coupe. Sa voix froide et sans âme excite mon souffle accourci que le sédatif avait calmé. Je lutte contre une détresse nouvelle. Quelque chose qui me rappelle mes terreurs nocturnes d’enfant télépathe, le cerveau déchiré de pensées inconnues et menaçantes, de cauchemars palpables. Les yeux fermés, je crois me trouver de nouveau dans l’obscurité dansante d’Encelade. Un carcan glacial m’emprisonne, me comprime. La voix nasillarde du contrôle central frappe contre les parois de mon crâne.
Micro-organismes moribonds. Vie n’existe plus. Un spasme me secoue. Venus trop tard. Personne. Disparus peut-être bien avant que les humains ne gagnent le ciel. J’ai baigné dans un tombeau ?
Ma raison se révolte. Zigzags chaotiques sur l’écran de contrôle. Un manque dévorant. Le robot médical injecte un liquide à l’étrange reflet verdâtre. La peur. Le doute. J’entends des petits gémissements pitoyables. C’est moi. J’aurais tout imaginé ? Ivresse des profondeurs, désintoxication… Je pleure, et ma poitrine tressaute d’une lente hystérie.
Non, non, je le sais pourtant, je le sais bien ! J’ai plongé dans une âme froide et liquide dévorée de solitude, une conscience multiple, fragmentée et grouillante. Et il y avait un tourbillon de pensées, une frénésie intolérable qui s’est jetée à corps perdu dans le calme plat de mon esprit et l’a déchiqueté !
Il y avait là quelque chose, quelque chose avec des griffes, qui voulait me retenir, qui ne voulait pas être abandonné.
Il y avait solitude et désespoir, une unique pensée nette au cœur des vestiges décomposés d’émois et de mots.
Il y avait solitude-et-désespoir. Il y avait des ruines et des tombeaux.
Il y avait…
Planète morte. Glace éphémère qui se délite dans l’anneau E de Saturne.
Êtres perdus. Esprit sans repos.
Puis le poison agit, écrase mes ondes mentales jusqu’au néant d’un calme factice.
Et je flotte, inerte, sans un soubresaut.
Mon âme déchirée de griffes vertes et soyeuses,
si douces, si douces…


(note de Cosma)

Petit texte d’un soir (Elren Ayara)

et


Grains de lumière (Mání)

ne sont plus trouvable.

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