Archives des textes de la Vingt-deuxième joute

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thème : Des notes et des mots (longueur maximum : 4 pages)

Le principe : à partir de l’une des musiques suivantes, votre plume devra se laisser guider par les émotions et les images que vous inspirent la musique. Sans condition de genre littéraire (le style fantasy n’est donc pas obligatoire), vous devrez écrire un texte inspiré de l’une de ces trois musiques. Nous vous demanderons juste de préciser au début de votre texte le numéro de la musique dont vous vous êtes inspirés.

Musique n° 1 : Unissasi Laulelet de The Do
Musique n°2 : The Brendan Voyage de Shaun Davey
(Note de Cosma : la captation de la musique dont je mets le lien n’existait pas à l’époque de la joute.)
Musique n°3 : 1 Ghosts I de Nine Inch Nails

Jury
Elora
Pin’shae
Bébel

Les textes

Aelghir


LETTRE A L’ABSENTE (musique n°3)

LETTRE A L’ABSENTE

On dit que je vais mourir.
La pluie tombe depuis des jours, tant de jours que j’ai oublié de les compter. D’en garder une trace en ma mémoire. Comme autant de marques laissées sur mes bras par les aiguilles. Les larmes de la pluie glissent sur la fenêtre. J’appuie mon front contre la vitre froide et je regarde s’égoutter les notes grises, s’écouler les heures, s’écrouler ma vie par petits bouts. J’échoue à retenir ces fragments d’une existence défaillante, lambeaux de souvenirs peut-être inventés, sans doute réinventés. La pluie m’use l’âme comme la maladie m’use le corps. Je suis une toile qui se défait fil à fil, avec la même certitude que cette eau pâle s’essore de la désespérante nuée. Elle ruisselle le long des toits d’ardoise. Elle court dans les caniveaux. Elle s’engouffre dans les grilles d’égout. Où disparaît donc toute cette eau ? De même, la vie s’enfuit de moi. La souffrance pulse au rythme lancinant de l’incessante averse. Ses spires s’entrelacent aux lances de pluie qui scandent mon agonie.

L’averse pianote sur les tôles de l’abri de jardin. Une mélodie languissante, répétitive, un idéal accompagnement pour une mise en terre… terre mouillée, détrempée, sillonnée par l’indifférent chagrin du ciel. Le verre ne rafraîchit plus ma peau brûlante, il se nourrit de ma fièvre. Mon souffle efface sa transparence et noie le jardin d’un brouillard fantasmé. Les arbres écorchés par l’hiver jettent vers la voûte exténuante leurs bras chimériques. Pas plus que les miennes, leurs suppliques n’atteindront jamais le ciel.

Ils disent que je vais mourir.
Ce doit être vrai. Ils ont dit qu’il allait pleuvoir. Et il pleut. Il pleut depuis si longtemps que j’avais oublié que le bleu du ciel peut être parfois si bleu qu’il paraît sans couleur. Un souvenir remonte à la surface de mon silence comme une bulle dans une coupe de champagne. Et à ce bleu céleste se marie le turquoise d’une mer étale… je marche sur une plage de sable blanc, presque aveuglant… un concentré de lumière, comme aux premiers jours du monde, avant que la mort n’entre dans la danse. Ton sourire rend le soleil plus brillant encore. Ici, il ne doit jamais pleuvoir.
Je nous revois clairement, comme si le rideau blême s’était soudain déchiré. Tu marchais, suspendue à mon bras. Nous étions seuls sur cette plage dont je ne sais plus le nom. Innocemment nus, tels Adam et Eve avant le péché. Nos mains étaient nouées. Et puis, le péché est apparu et a commencé à me ronger de l’intérieur. Nos mains se sont dénouées. Comme dans la chanson, la mer a effacé nos pas sur le sable.

Ils m’ont appris que j’allais mourir.
Ce jour-là, je m’en souviens, il pleuvait. Comme aujourd’hui. Cela fait plutôt cliché, n’est-ce pas ? Quand je me suis retrouvé dans la rue, hébété, je n’ai pas ouvert mon parapluie. Sur mes joues, la pluie déguisait en gouttes les larmes dont j’avais honte. Pourtant personne ne regardait personne. Sous l’ondée, chacun courait vers sa famille, son travail, ses plaisirs, vers un avenir dont je venais d’être dépossédé. J’ai marché longtemps, seul. Je me suis assis sur un banc mouillé, dans un parc. Je ne pensais à rien. Même pas à cette chose en moi. Mon esprit s’égarait parmi les fils gris qui striaient les allées vides, les statues figées dans une fuite éternelle, les plates-bandes dépeuplées. Un cadre vacant, triste à mourir.
Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai repris le chemin de la maison. Tu n’étais pas encore rentrée du studio. Tu répétais avec enthousiasme un nouveau spectacle, celui dont tu as écrit la chorégraphie sur l’une de mes compositions. J’ai bu un verre d’eau glacée puis je me suis assis devant le piano. Les coudes sur le couvercle baissé, les mains jointes sous le menton, les yeux clos, on aurait pu croire que je priais. Mais non. Je pensais seulement au temps qu’il me restait à vivre. Je me demandais combien de mes jours seraient de ces étendues de pluie où rien ne se passe hormis la progression sournoise de la bête au creux de moi. Je n’ai même pas pu soulever le couvercle tant mes mains tremblaient. J’ai écouté la musique entêtante de l’averse sur le gravier de l’allée et je t’ai attendue.

Tu riais. Je t’ai dit alors que j’allais mourir. Tu as cessé de rire. J’allais cesser de vivre. Sans doute n’aurais-je pas dû te l’annoncer aussi brutalement… Tes yeux ont fui les miens. Que craignais-tu d’y lire ? Une supplique, la colère, la peur, la souffrance ? Tu as murmuré : « Pourquoi ne m’en as-tu rien dit ? » toujours sans chercher à surprendre la vérité de mon regard. Et moi-même, qu’y aurais-je lu si, à cet instant, je m’étais interrogé dans un miroir ? Peut-être juste un grand calme blanc. Je t’ai répondu : « Si je l’avais fait, j’aurais donné une réalité à la maladie avant l’heure. » En fait, je crois que c’étaient de tout autres mots que ceux-là, creux ou bien profonds comme une blessure. Mais je ne m’en souviens pas. Cet instant n’est pas plus précis en ma mémoire flouée que le flou de la fenêtre délavée par la pluie. Mes yeux étaient secs. Toutes les larmes s’épanchaient du ciel. Tu m’as pris contre toi. Ton corps souple a épousé ma dépouille, et ton chagrin a envahi mon désarroi. Je me raccrochais à ta peine. Mais tu pleurais sur toi plus que sur moi, sur ta perte plus que sur mon départ, sur la musique qui t’abandonnait plus que sur le musicien qui allait mourir. Je ne le savais pas encore.

Je voudrais être une chrysalide dans son cocon, sans souvenir, sans émotion. Ignorant. Il pleut inlassablement, une éternité d’eau éparpillée en une infinité de gouttes. Je me recule un peu. Un vague visage me contemple dans la vitre désembuée par mon retrait. Deux flaques noires au-dessus des pommettes trop saillantes… ma peau est grise comme cette pluie qui ne cessera jamais, semble-t-il. Celle-ci gomme les nuances et brouille les formes des arbres alanguis. On les dirait morts, ils ne sont qu’endormis. En eux, la sève de vie attend le renouveau pour nourrir une profusion de feuilles et de fleurs. En moi, la sève de mort circule et se repaît, jamais rassasiée. Je ne verrai pas le printemps.

Tu as dit : « Je ne veux pas te voir mourir ». Sur le moment, je n’ai pas saisi la portée de ces paroles murmurées à mon oreille. Ce n’était pas l’imminence de ma mort qui te tourmentait mais la trop prévisible horreur de mon agonie. J’ai cru que tu rejetais la sentence mais déjà, tu refusais d’assister au déclin définitif de ton musicien favori. Puis j’ai compris que tu avais aimé en moi plus une image qu’une âme, plus un personnage qu’une personne. Par quelques pirouettes, tu as dénoué notre pas de deux… un engagement impossible à décliner, tellement important pour ta carrière, des répétitions de plus en plus interminables, de nouveaux amis que tu n’invitais pas chez nous de peur que leur présence ne m’épuise, des séances de photos, que sais-je encore ? Tu m’habituais à ton absence… Dois-je t’en savoir gré ?

Il pleut. Tu es partie. Je suis déjà mort.



Mélisande


Au bord de l’abîme

« Belle soirée n’est ce pas ? »
Il me faut quelques instants pour comprendre que c’est à moi que ces platitudes s’adressent. Je cesse de fixer des yeux la tache de buée que mon souffle brûlant de fièvre et de rage a formé sur le miroir que je contemplais. Je me retourne lentement, la tête haute, vers l’ignorant imbécile qui, sans remarquer mon air excédé, continue sur sa lancée.
« Oui une bien belle soirée ma foi ! Et l’on ne peut que féliciter le seigneur d’Eiran d’avoir su trouver une si belle épouse. On pourrait croire en la voyant que ce n’est pas là une mortelle mais quelque sylphide bénissant par sa seule présence le toit de cette demeure. On m’a dit, poursuit l’homme en abaissant la voix jusqu’à un ton de comploteur, que Cadell avait projeté d’épouser la fille du seigneur Fathlann mais il n’aurait pu choisir mieux que cette belle personne pour rehausser la gloire des Eiran ne trouvez-vous pas ?
-J’en dis monsieur que je suis Onnen ap Fathlann et qu’il est quelque peu insultant pour la délaissée de se voir rappeler son malheur.
Le rouge aux joues je quitte l’homme qui bégaye pour rattraper sa bévue. Je cherche un coin plus sombre et plus reculé et m’y réfugie. De là, je continue à observer l’agitation de la salle. Je me repais de l’étendue de mon malheur. La douleur, l’envie, la haine, c’est tout ce qui me reste.
Alors je reste là, clouée au sol par un mélange d’étranges sentiments et continue de te regarder briller comme une étoile au centre de la pièce.

Comme tu resplendis ma rivale abominée ! Tu rayonnes de joie et de bonheur. Moi, je me tiens seule dans l’ombre et j’ai le teint d’une morte. La vie a quitté mes joues depuis que tu t’es introduite dans mon existence et as tout détruit.
Si je m’écoutais en cet instant, je me ruerais sur toi avec l’un des couteaux qui traînent sur la table du banquet pour souiller d’écarlate ta robe blanche. Ah le bonheur que je ressentirais à passer lentement une lame acérée sur ta gorge fine, a voir le sang s’écouler lentement et la vie te quitter !
Mais non. Tu n’auras pas la joie d’offrir à tous ces gens le pitoyable spectacle d’une amoureuse outragée tentant de tuer celle qui lui a ravi son fiancé. Cela t’amuserait trop de me voir jouer les amantes éplorées et folles de douleur. Alors triomphe pour le moment mais mon tour viendra. Tu verras ma belle qu’une misérable humaine comme moi peut l’emporter sur une chose comme toi et tes semblables. Triomphe. Mais tu pleureras à ton tour et tes larmes ne seront pas d’eau mais de sang.

Mais voilà que la cérémonie des dons commence. Je quitte mon recoin obscur et la cohorte d’oiselles et d’idiotes péronnelles qui se pressent pour offrir la première leur présent à la mariée. Elles croient que je ne me rends pas compte de leurs regards moqueurs mais je ne les vois que trop bien et je devine leurs caquètements. « La voilà moins fière à présent » « Regardez la, guimpée dans un orgueil en lambeaux » « Elle faisait la fière, la future dame d’Eiran mais la voilà rabaissée »
Oh je les entends et les vois sourire d’aise en me voyant approcher de toi, qui trône là où je devrais me tenir. Mais je ne leur donnerai pas ce qu’elles désirent, ça jamais.
Orgueilleuse, je le suis sans conteste. Mais ma fierté est naturelle car mon sang et mon clan sont des plus nobles, bien plus que ceux de ces petites bécasses qui jouent aux dames sans en avoir la prestance. Alors je continue d’avancer sans céder sous leurs regards tour à tour moqueurs et meurtriers. Je marche, mes yeux fixés dans tes yeux railleurs. Et lorsque je me présente enfin devant toi, mon corps s’incline peut être, mais ma tête demeure levée, mes yeux défiant les tiens.
« Et que m’offrira la délaissée en guise de présent pour mes noces ? me demandes-tu, vipère, en souriant.
-Un simple bijou, mais un héritage ancien de ma famille. Je suis sûre que ce présent vous plaira. Je vous offre cela, cela et ma haine et mon mépris, je te rétorque en murmurant, ma voix aussi sourde que la tienne a résonné il y a un instant à peine.
Et tu cesses de sourire n’est ce pas ? Le contact du fer te serait-il peu agréable ? Un simple bijou, oui, voilà ce que je t’ai offert. Un collier de fer, relique de lointains ancêtres moins ignorants que moi. Un objet tout simple et inoffensif. Mais toi à ce toucher, tu gémis, tremble et blêmis. Les vieilles histoires disent vrai. Putain sluagh tu ne supporte pas le fer.

Mais tu continues à me sourire et je fais de même. C’est un duel. La première qui sort les griffes a perdu. Nous jouons là en dissimulatrices consommées sans que personne ne se rende compte des éclairs de haine qui gravitent entre nous. Et voilà Cadell qui nous rejoint et nous félicite de notre réconciliation. Et je devine une même lueur de complicité dans nos yeux, une même fierté à aussi bien cacher nos sentiments. Nous nous ressemblons n’est-ce pas ? Et bien plus que nous ne voulons bien l’admettre. Je vois dans ton regard du respect et de l’amusement. Dans le mien qu’y a-t’il ? Du respect, de la haine et… autre chose que je ne veux pas identifier.
Alors en signe de respect, faisons donc comme Cadell nous le demande et serrons-nous les mains. Mais tu blêmis ? Aurais-je oublié de t’avertir que ma bague est de fer également ?

Pourquoi suis-je la seule à te voir telle que tu es ? Ils disent que tu es belle, féerique, merveilleuse. Tu l’es. Mais ils semblent ne pas voir que tu es aussi maléfique et inhumaine. Tes sortilèges les abusent peut être mais pas moi. Je te regarde et vois bien, moi, si les autres sont aveugles, que tes traits ne sont pas ceux d’une humaine mais ceux d’une abomination, trop anguleux, trop durs, trop parfaits. Ton odeur a une fragrance sylvestre différente de la nôtre qui vivons dans des maisons de pierre. Moi je vois au-delà des apparences et je contemple ton âme. Ou plutôt son absence.
Démone. Horreur. Abomination. Sluagh.

J’ai obtenu une maigre victoire en te faisant blêmir à deux reprises et, contente de moi-même, je m’enfonce une nouvelle fois dans l’ombre et te contemple en train de recueillir la lumière et les louanges. Je préfère me réfugier dans l’obscurité plutôt que de rester trop près de toi. Cela me fait trop mal.
Tu me cherches immédiatement des yeux, me trouves et souris. Regard conquérant, bouche en cœur, tu as l’assurance de celle qui a remporté la victoire. Tous t’admirent tandis que tu glisses au milieu de la foule, dansant avec une grâce inhumaine. La lumière fait ressortir ton teint irréel et amène des reflets pourpres dans tes pupilles fendues.
Pourquoi ? Pourquoi ne se rendent-ils pas compte de ton anormalité ? Sluagh tu es et pourtant humaine ils te voient. Est-ce ma haine qui me permet de voir à quoi tu ressembles vraiment ?

A la fin de la première danse tu te penches à l’oreille de celui qui aurait dû être mien et le voilà qui s’avance vers moi et m’invite. Tu m’auras donc tout fait subir. J’entends quelques rires et ricanements. On rit de moi que tous respectaient il y a si peu de temps.
Oui, gaussez-vous tous autant que vous êtes ! Voyez et admirez ! La putain, la fille du diable, offre galamment une consolation à celle à qui elle a tout pris !
Au hasard d’une danse, je croise ton chemin et susurre rageusement à ton oreille un message de menace.
« Triomphe aujourd’hui mais méfie-toi de demain. Je te reprendrai ce que tu m’as volé sorcière.
-Volé ! me répliques-tu lorsque les hasards de la danse nous rapprochent à nouveau. Je ne t’ai rien volé. Tu m’as invité à entrer en ta demeure alors que j’errais dans le froid et sous la pluie. Tu m’as offert le gîte. Je l’ai pris. Nous prenons toujours ce que l’on nous offre.
-Pour un geste de pitié envers une pauvre créature c’est là ma récompense ? Tout ce que je possède et plus encore ?
-Certes. Ces terres nous appartenaient alors que la colline sur laquelle s’élève ce château était encore une montagne haute et fière. Sluaghs et sleannas régnaient. Mais vous avez forcé les premiers à se replier dans les tourbières et rejeté les sleannas à la mer. Votre fer nous retient hors de vos terres et seule une invitation faite de bon cœur m’a permis de pénétrer ici. Et maintenant je peux reprendre ce qui était à nous jadis. Merci à toi donc.

Ainsi c’est donc cela ? C’est à moi seule que je dois mon malheur et ma déchéance ? Un jour j’ai vu une frêle créature en haillons grelottant de froid. J’ai eu un geste chrétien et l’ai invitée à se réfugier au château. Je lui ai dit d’entrer, de se reposer, car le riche doit partager ses richesses avec l’indigent. Une simple phrase mais qui t’a donné droit de possession sur tout ce qui m’appartenait ou allait être mien.
Tu m’as tout pris et je te hais pour cela. Mais tu me dis que moi seule suis coupable de ce qui m’arrive. Tu m’as tout pris mais je t’en supplie ! Ne m’ôte pas mon droit à te haïr !
C’est tout ce qui me reste…

Tes derniers mots résonnent dans la tête et je me sens perdre pied. Un brouillard rouge trouble ma vision et je suis sur le point de m’effondrer lorsque j’entends un rire voluptueux.
Je relève ma tête et cherche d’où il vient. C’est toi qui ris en me regardant tandis que ton époux t’emporte dans ses bras vers la chambre nuptiale. Ton dernier regard pour moi sonne comme un défi ou une invitation à te rejoindre. Puis tu secoues la tête, ris allégrement, passe la porte et disparais enfin à mon regard.
J’ai perdu. J’ai tout perdu. Je fuis.

…

J’avance, luttant contre le vent qui semble vouloir me repousser vers le château et ma honte. Mais je continue et chaque avancée sur le chemin me fait l’effet d’un minuscule triomphe. Mais c’est faux. C’est une victoire sur le vide, contre rien.
J’ai perdu.
Me voilà sur la plage à contempler l’horizon. Une étrange paix m’envahit et je goûte au silence de ce lieu désert. Pas une voix, pas un cri d’homme ou d’oiseau. Seuls règnent ici les rafales du vent sur la côte et le doux tumulte des vagues sur le sable givré. Mais ces sons rehaussent le silence et le magnifient sans le briser. Le sable gelé brille d’une lueur argentée, la mer et le ciel sont d’un même gris uniforme, terrifiant. Sur ce tableau, une neige épaisse et grasse tombe lentement. Sur mes épaules les flocons forment un col de fourrure humide.
J’ai presque honte de rompre cette symphonie naturelle et ce paysage magique. Mes pas font crisser le sable et rajoutent une note discordante au chant des éléments.
Qu’importe ! Que soit détruite cette trop parfaite et menteuse harmonie ! Tout cela n’est que mensonge. La vie est mensonge. Elle m’a tout promis et rien donné. Ou plutôt tout repris…
Une lumière brille encore au sommet du château. Je serre mes poings en l’imaginant t’embrasser et t’aimer. Je vois en esprit ses mains moites et calleuses frôler ton corps mince et délié, goûter à la douceur et à la fragrance sylvestre de ta peau, te faire gémir et soupirer…
Mes larmes se mélangent à la neige immaculée. Tout n’est plus que nuances de blanc et de gris, la plage, le ciel, la mer. Dans ce brouillard je descends la dune. Lentement je me débarrasse de ma guimpe puis du lourd manteau de laine, de ma ceinture d’or et de ma robe de lin fin. Ne me reste bientôt que l’anneau de fer à mon doigt et je reste là, les bras ballants, les orteils léchés par les vagues joueuses. Pendant quelques secondes mon corps se moque du froid avant d’être cruellement mordu par son contact.
Si froid, j’ai si froid soudain. Le vent cruel me brûle comme tes yeux dans les miens.

Enfant j’aimais écouter ma nourrice me conter d’anciennes légendes. Elle me racontait –même si je l’oubliais par la suite-que les sluaghs ne pouvaient entrer là où ils n’étaient pas invités. D’elle j’appris aussi que dans l’océan les sleannas guettent les désespérés pour les attirer dans l’eau et leur dévorer l’âme. Toutefois, ajoutait-elle, celles-ci, en remerciement à celui qui accepte de les nourrir ainsi d’humanité et de vie, exhaucent le dernier souhait du malheureux.

Alors j’avance sur les rochers gelés qui s’élèvent en promontoire au-dessus des eaux. Des milliers d’aiguilles cruelles me piquent et me paralysent et je comprends soudain que je suis en train de mourir de froid. Les rochers féroces me blessent et je laisse une trace sanglante derrière moi. La neige aura tôt fait de recouvrir ce dernier témoignage de mon existence. Mais même ainsi je continue d’avancer. Et une fois parvenue au bout de la jetée naturelle, je me laisse glisser.
L’eau m’écrase et mes tempes me semblent près d’éclater. Je suffoque. Que la douleur que j’éprouvais il y a un instant me semble douce en comparaison ! L’empreinte du froid de l’air n’était rien face à l’impitoyable étreinte du froid de l’océan.
Deux pupilles d’un noir plus noir que les ténèbres me fixent dans l’obscurité des eaux. J’ouvre avec effort ma bouche et réussis à articuler le mot mort avant que l’eau n’envahisse mes poumons.
La mort et la destruction pour eux tous, la mort et la damnation pour toi, et pour moi. Voilà ce que je veux.
La sleanna sourit et m’embrasse mais au lieu d’un goût froid et salé annonciateur de mort c’est une senteur sylvestre et brûlante qui se pose sur mes lèvres, fruit de mon imagination ou présent de la sleanna pour répondre à mon véritable désir.
Enfin je sombre. En mourant j’emporte avec moi un son assourdissant. Est-ce la foudre frappant le château ou mon cœur qui se brise de s’être trop longtemps contenu ?


Lino


La guerre de Brendan (musique n°2)

C’est bientôt la guerre de l’année sacrée, la “Troid Triocha”, “combat des trente” immémorial des ennemis devenus frères, les Aquitains Vascons du pays natal contre les exilés Gaëls, partis dans la lointaine Hibernie, devenue depuis “Inish Erin”. Tous les trente ans, à l’équinoxe de septembre, les deux peuples se défient en un combat gigantesque de leurs chevaliers, une fois sur l’Ile, une fois au pays d’Aquitaine, près des Montagnes qui arrêtent les nuages du Grand Océan. La querelle originelle ne s’est jamais éteinte, ravivée de siècle en siècle par ces guerres sacrées mais devenue sans haine. Grâce à elle, le chemin et les langues ne se sont jamais perdus tout à fait entre les deux peuples les plus anciens de l’Europe d’avant.
Sur l’oiseau noir, Brendan domine la mer et des forêts, entouré des aigles porteurs de l’armée Gaëlle en partance pour le pays des Aquitains. A main droite, l’escadrille des “langues vertes” avec leur bec orange mettent le cap au sud ; A main gauche, venus de l’Orient, les grands oiseaux d’Aran survolent les Iles d’Armorique, chargés des volontaires gaulois de l’armée celte. Sur les eaux émeraudes et blanches du grand golfe de Vasconia, des curraghs, chargés de la poupe à la proue, fendent les flots de leur nez relevé, escortant de petits vaisseaux en cuir sous leurs voiles carrées. Certaines arborent les images des anciens dieux celtiques, d’autres la croix blanche de la nouvelle religion du Christ ; des auges de pierre montées par des saints volent de vague en vague et de cette armada hétéroclite montent des cantiques gutturaux.
La plage du rocher de Marie est en vue et dans les rouleaux ourlés d’écume, aigles et bateaux se mêlent en un capharnaüm joyeux au milieu des hennissements de chevaux caparaçonnés de bois et de tissus colorés. Une cornemuse a lancé un air de voyage que dix autres reprennent tandis que les chariots aux roues de chêne patinent sur le sable et que la pluie redouble sous un ciel soudain plombé. Un guetteur Vascon a lancé vers les nuages le son puissant de sa corne d’aurochs et des vertes montagnes alentour, les clameurs de son peuple parviennent à Brendan comme un défi suprême. Les Gaëls, rassemblés sous leurs étendards verts du Grand Roi de Tara ou rouges et noirs de celui de Muman, hurlent à leur tour et entonnent le “Chant du soldat”. La guerre va commencer !
Les prêtres et les druides ont établi le rituel depuis les temps anciens. Le sang ne peut couler qu’entre chevaliers et qu’au cours de rencontres fixées par les traditions plusieurs fois séculaires. Brendan est le Chevalier Nain de l’armée Gaëlle, appelé à jouer un rôle formidable et peut-être sanglant dans toutes les phases d’un combat qui durera trois jours. Son cœur bat douloureusement dans sa poitrine quand les prêtres déclarent ouverts les affrontements du premier jour.

Le premier jour de guerre

En ce premier matin, les peuples entourent un plateau couvert de bruyères et d’ajoncs et parsemé de rochers chaotiques où se cache le “Renard Sacré”, renard blanc mythique dont la possession est le gage de victoire et de fête. Les éclaireurs ont mis à jour les trous de sa tanière. Sur le plus grand, ils ont dressé un bûcher formé de huit grosses pièces de bois vert de hêtre dans un sens et de huit grosses pièces de chêne dans l’autre. Au moment indiqué par le Juge, les deux Nains, côte à côte, glissent sous le bûcher une torche enflammée afin d’enfumer le renard dans sa demeure. Brendan et le Nain Vascon se précipitent ensuite chacun vers un autre trou pour intercepter l’animal affolé. Cette fois, le sort a favorisé Brendan et c’est du trou qu’il a choisi que le Renard Sacré tente de s’échapper tandis que le camp Gaël hurle sa joie. Brendan a plongé pour attraper la bête, la dresse devant le camp des Aquitains en une provocation superbe puis se retourne vers ses chevaliers pour chercher un refuge. Les chevaliers Vascons se précipitent en une mêlée indescriptible au milieu des bûches enflammées qui croulent autour du foyer disloqué. Les chevaliers Gaëls se dressent à leur tour pour protéger le renard sacré et brisent de leurs épées l’élan furieux des Vascons. Vers le milieu du jour, quand la trêve sonne aux buccins des prêtres, quatre chevaliers Gaëls et cinq Vascons ont mordu la poussière et le sang coule des arcades éclatées et des bouches tuméfiées. Brendan a délacé sa cuirasse et répand une liqueur de houblon sur les plaies de sa poitrine mais son coeur est joyeux car près de lui, dans sa cage de chêne, le renard sacré est toujours aux mains des Gaëls !
Au soir du premier jour, quelques heures seulement avant la tombée de cette nuit d’équinoxe, les foules se dirigent au son des trompes et des cornemuses vers l'”Allée de l’ombre”. Vers le col de l’Ours, face à l’Occident où le soleil glissera bientôt, une allée d’arbres tutélaires coupe la montagne comme une épée. A gauche, huit hêtres gigantesques dressent vers le ciel leurs bras rougis par l’automne ; à droite, huit chênes immenses déploient leurs ramures dorées ; les arbres se font face et les chevaliers se sont placés à côté et derrière eux, les Vascons près des hêtres, les Gaëls tout près des chênes. Brendan a posé sur le sol la cage du renard blanc et tous regardent le firmament, attendant le moment où le soleil rouge en tombant rejoindra les bras tendus des arbres sacrés. Le moment venu, Brendan libère le renard qui file entre les deux rangées et les chevaliers des deux camps s’élancent pour le saisir. Dans la lumière qui tombe, les ombres des combattants deviennent fantomatiques ; une violence silencieuse et terrible s’empare du groupe indistinct des chevaliers Vascons et Gaëls, dans une confusion des couleurs blanche, rouge, noire et verte que l’obscurité aggrave et à laquelle met fin le signal des prêtres.
Brendan tourne et se retourne sur sa couche de feuilles humides ; près de lui, les bardes chantent une ballade mélancolique que rythment deux cornemuses au son aigrelet et les petits tambours de peau. Au loin, la joie des Vascons éclate en cris répétés : Euzkadi ! Euzkadi ! et leurs chants sont autant de poignards dans le coeur de Brendan : le renard blanc est à eux, les Vascons l’ont emmené dans leur cage de hêtre.

Le deuxième jour de guerre

Depuis l’origine, le deuxième jour est celui de la grande trêve. Vascons et Gaëls, gens de Biscaye, de Muman, des confins de l’Ulster et de la Navarre, du Connaught et de la Soule, tous soignent leurs plaies et fraternisent autour des pommiers. Les chevaliers doivent consommer les pommes jaunes à grosse peau du “verger de la guerre” que viennent leur couper les jeunes filles des deux peuples. Brendan s’est approché du Chevalier Nain des Vascons et s’entretient avec lui des exploits des jours anciens et de ce que leur ont dit les vieux des deux guerres précédentes. Les pères et grand-pères transmettent la tradition aux enfants car nul ne peut se vanter d’avoir franchi deux fois l’Océan en parure de chevalier. Ils cherchent aussi à s’échanger les mots des langues anciennes connus des deux peuples car ce sont ces mots qui servent à établir le rituel des guerres. Avec les siècles, vient le temps de l’oubli et tous redoutent le moment où ces peuples frères ne se comprendront plus.
La tradition commande de prendre le repas en commun ; les Vascons ont déballé leurs fromages de brebis et font circuler les flasques de vin des collines. Brendan revoit encore son père, les yeux mouillés de larmes, lui parler du fût de vin aquitain qu’il ramena de la guerre précédente, peu d’années avant sa naissance et la soirée qu’ils passèrent à le boire avec les autres chevaliers avant de revoir leurs femmes près de Clonmacnois.
Parfois, comme aujourd’hui, les deux camps se rassemblent le jour de trêve pour mener une chasse ou une guerre commune. On signale justement qu’une armée de Germains va passer par le col de la Vallée des Ronces pour remonter en Gaule et tout le peuple et les chevaliers se portent à leur rencontre. Postés de part et d’autre du ravin, Gaëls et Vascons observent l’immense armée remontant vers le Nord et gémissent de dépit en voyant la force de leurs ennemis communs, les Saxons et les Francs. Brendan s’est armé d’un arc et prépare d’énormes blocs tout près du défilé où s’engage sans méfiance l’arrière garde des Germains. Au signal des prêtres, il fait rouler les blocs et décoche ses flèches, tout près du Nain Vascon qui manie une fronde de cuir. Les Germains sont décimés et tombent les uns sur les autres au milieu des acclamations des combattants victorieux. Seul, près d’un rocher qu’il rougit de son sang, l’un des guerriers Francs a saisi son olifant et sonne pour appeler à l’aide mais le vent de l’ouest emporte et disperse le cri de son appel sans espoir. Tandis que les corbeaux se rassemblent au dessus des sommets, une cornemuse a repris la dernière note envolée du cor et les peuples repartent vers l’Ouest, les cœurs pleins de poèmes dans le silence du soir.

Troisième jour de guerre

Vient enfin le dernier jour de la guerre, celui qui restera dans les mémoires pendant trente ans et plus. Pas question de tarder en ce matin frisquet ; les Vascons sont déjà en marche avec le renard sacré pour atteindre le Pic Arradoy où se trouve leur dolmen de sacrifice. Là, si les Gaëls ne peuvent l’empêcher et s’en saisir, l’animal sera sacrifié et la victoire des Aquitains proclamée à la face de l’Europe entière. Peut-être, si Brendan et les siens sont assez courageux et chanceux, parviendront-ils à intercepter leur cortège près de la Forêt d’Iraty et pourront-ils à leur tour sacrifier le renard sur le Pic d’Orhy où se trouve une chapelle de Saint Patrick, érigée depuis deux siècles pour honorer le saint patron des Gaëls. En ce froid matin du Mois des Souvenirs, l’armée d’Érin et le peuple tout entier scrutent l’horizon d’où viendront les ennemis. Vers le midi, une rumeur grandit comme un froissement géant dans le ciel limpide et un vol de palombes obscurcit leur camp. Les combattants se sont redressés et se tiennent prêts à soutenir le choc quand soudain surgissent les chevaliers Vascons montés sur leurs Pottocks, tirant derrière eux la cage de hêtre. Brendan a tiré sur la liane commandant le piège et la terre s’ouvre sous les sabots, culbutant montures et cavaliers. Les assaillants sont plaqués dans la boue et reçoivent une grêle de coups pendant que Brendan détache la cage et reprend le renard sacré. Les chevaliers Gaëls organisent leur fuite vers le l’ermitage de Saint Patrick, zigzagant, chisteras après chisteras, entre les arbres de la Forêt et les derniers chevaliers ennemis.
Ils sont regroupés au sommet, tout près de la chapelle et de deux menhirs gigantesques près desquels une table de pierre a été dressée et préparée pour le sacrifice. Le Grand Prêtre de l’ancienne religion, juge suprême de la guerre qui se termine, a levé vers le ciel sa corne d’aurochs et mis fin aux combats. Les peuples ont assisté à la mort du renard blanc, plaqué sur la pierre par les chevaliers Gaëls célébrant ainsi leur victoire ; le Ciel s’est manifesté sous la forme d’un Aigle des montagnes au vol puissant et droit qui est passé sans coup férir entre les deux menhirs du Pic d’Orhy. Brendan essuie une larme d’émotion et se sent porté par la foule qui l’acclame et en fait son héros : Brendan ! Brendan ! Brendan !

Jouer pour le Munster

Brendan ! Brendan ! Oh …petit ! C’est pas croyable ! A une demi-heure du match, il nous fait un gros dodo ! Liam O Connelly et John Mc Manus, les deux “deuxième ligne” de l’équipe le secouent et l’empoignent. Du haut de leurs deux mètres bien comptés et forts de leur cent-vingt kilos, ils lui ont saisi les bras et les jambes et le balancent des deux côtés du vestiaire. Quand on est demi de mêlée avec son petit mètre soixante-cinq et ses soixante cinq kilos, on sait d’instinct qu’il n’est pas question de résister. Eh les gars, ne l’abîmez pas trop ! les “Frenchies” vous en voudraient de les priver du plaisir de le faire eux-mêmes ! Il est petit mais c’est le plus malin ! Gardez le en bonne santé, on peut toujours en avoir besoin !… Les plaisanteries fusent de tous côtés et finalement Brendan est reposé sur son banc, couvert soigneusement d’une serviette et bordé par ses deux tortionnaires, jouant les repentis attentionnés. Il est quand même un peu secoué, à la fois par la bousculade et par l’étrange rêve qu’il vient de faire et dont les détails s’estompent ; il se rappelle d’une musique genre “Chieftains”, d’un renard ressemblant à un ballon de rugby et…. le reste lui échappe complètement !
Dans l’autre coin là-bas, les “premières lignes” se font une petite dînette ; au menu, “barres de Mars” avec des boissons chimiques pétillantes et sucrées. Dans une zone d’ombre, pas loin des douches, le pilier Joe Rawson, un gars de Limerick, profite de l’absence du coach pour siphonner une petit fond de Whiskey que lui a préparé sa maman. Vraiment, se dit Brendan, légèrement écœuré, il n’y a que dans une équipe irlandaise qu’on voit des trucs comme ça ! Ouvrant son sac, il en tire deux canettes de Coca et trois paquets de chips, un “smoke & bacon” et deux “salt & oignons” qu’il se met à grignoter avec application. Puis, il se déshabille et enfile sa tenue : des bas rouges, un flottant noir à lacets, du type costaud et pour couronner le tout, un maillot rouge avec un beau “9” dans le dos. Demi de mêlée de l’équipe de la Province du Munster, Brendan Masterson, pour vous servir !
Encore un quart d’heure avant le match ; lassé des odeurs de chips et d’huile camphrée, Brendan sort dans le couloir où l’on entend déjà des crampons cliqueter sur le carrelage. Ronan O Gara sort avec lui, toujours plus select, plus “gendre idéal” que jamais ; la classe ! En face, la porte des gars du Biarritz Olympique s’entrouvre et il a le temps d’apercevoir Patrice Lagisquet, passant les dernières consignes à ses troupes et le grand Imanol Harinordoquy, le deuxième ligne international. Dimitri Yachvilli, le demi de mêlée des “rouge et blanc”, l’a aperçu et lui serre la main. Ils se connaissent bien et se respectent ; ils sont même plutôt copains depuis le temps qu’ils se voient autour d’une même mêlée, que ce soit à Cork ou ici. Il faudra qu’il lui parle après le match, qu’il lui demande d’être présenté à Serge Blanco, une des idoles de son enfance.
Les deux équipes rentrent sur le terrain du Stade Aguiléra : les supporters des deux équipes ont envahi gradins par milliers. A gauche et en face, ceux de Biarritz avec leurs bérets rouges, leurs drapeaux rouges et blancs ou aux trois couleurs du Pays Basque ; des “bandas” y jouent des airs de corrida et Brendan a une pensée émue pour le taureau… A droite et tout près derrière, ceux du Munster, portant leurs banderoles à la gloire de la Province et des drapeaux rouges et noirs ou irlandais. Beaucoup sont déjà retranchés derrière des caisses de Guinness et s’agitent torse nu. Ca promet une belle troisième mi-temps !
Un air joué par une “Uilleann Pipe”, d’abord faible et tremblant mais très vite repris et rythmé par les voix des milliers de spectateurs irlandais, s’élève vers le ciel bleu. Brendan reconnaît “la Tempête”, pense à celle qui se prépare, l’entend comme dans un rêve, dans son rêve …
L’arbitre consulte sa montre, donne ses instructions aux capitaines, s’apprête à siffler. Brendan se signe, touche sous son maillot la petite médaille de son saint Patron, lui adresse une dernière prière et, à peine étonné, entend une voix qui lui dit : “Vas-y petit Brendan, rentre leur dedans ” ! La guerre commence!


Owyn
Des fleurs brûlées

Musique 1.

Le soleil se lève… À l’instant, j’ai tué un dieu.
C’est si étrange de penser que ce sang sur mes mains, plus que le mien, plus que le… sien, est celui de tout un peuple voué à la mort par mon seul caprice. Mais le dieu en me désignant entre toutes n’avait-il pas fait de moi une reine et une déesse ? Les déesses ont les caprices les plus destructeurs…
Pourtant, plongée dans la semi pénombre, lacérée par les griffes de l’aube qui filtre à travers les volets, je ne me sens qu’une femme brisée par la haine, l’amour et la douleur. Le sang me fascine. Il y a encore un peu de cette vie inhumaine en lui ; je le vois parce qu’il dessine sur mes mains de ces volutes sensuelles, et que les premières lueurs du jour l’illuminent de paillettes d’or. Le dieu soleil a posé son regard sur mon crime. Maintenant il sait. L’aube… dans un moment ils viendront me chercher pour la cérémonie du mariage, mais le mariage deviendra… sacrifice. Peut-être espéreront-ils apaiser le Destin en offrant la vie de la traîtresse, mais j’ai si mal que je n’attends que cette seconde délivrance.
La première, c’est le fluide rouge qui ruisselle entre mes cuisses, c’est mon ventre déchiré par la douleur, et, ce qui est pire, par la tristesse. Triste fleur écarlate…

Je me rappelle fort bien ce jour, en tout point similaire à celui-ci. Isolée, comme toutes les autres, dans un des frêles cabanons de brindilles où les vierges viennent se purifier avant la cérémonie du Soleil. Les femmes m’avaient donné un long bain parfumé d’épices, elles avaient huilé ma peau sombre et noué en larges tresses mes épais cheveux noirs. Puis elles étaient parties, et une fois seule, chacune des jeunes filles avait passé la nuit en prière, prête à ouvrir son esprit, son âme, son sein au dieu qui la choisirait. Peut-être. Sauf moi.
Oui je me rappelle fort bien… les images se dessinent dans la marre de sang, l’angoisse mêlée de soulagement qui m’avait étreinte alors se reflète dans la souffrance.
J’ai l’impression que l’aube recule et que le temps s’inverse, parce que tout redevient plus sombre autour de moi, et je suis de nouveau cette jeune fille qui marchait et s’agitait nerveusement dans l’étroit espace de la cabane, et qui essayait de se rassurer comme elle pouvait dans la moiteur étouffante de la nuit. Je n’étais pas vierge. L’enfant de l’amour et non du devoir ; il avait été conçu lors des premiers jours de chaleur, quand les marches des temples pyramidales étaient encore humides et luisantes du souvenir des lourdes pluies d’hiver. Ma petite fleur qui croissait au creux de mon ventre… encore invisible, mais la large main brune de mon amour prétendait en deviner la chaleur à travers le tissu de ma robe.
Son visage à lui aussi se dessine dans le sang et mon doigt effleure sa joue liquide, s’amuse d’une mèche de ses cheveux écarlates. Pourquoi te dissipes-tu quand je te touche ? Je me rappelle bien aussi que tu portais ce masque rouge la dernière fois, et il y avait cette déchirure dans ta gorge qui t’a empêché de dire mon nom alors que tes lèvres en formaient fiévreusement les sons. Je n’avais jamais vu une blessure si nette… une ligne de sang, parfaite comme un rayon de soleil. Les armes de ces Blancs aussi sont pures et lumineuses comme l’astre que nous adorons, je n’en avais jamais vu de semblables ; et elle a traversé ta chair comme le soleil traverse l’eau…
Le premier mort de notre peuple contre les hommes blancs, parce que tu protégeais ma vie. Est-ce pour cela que le dieu m’a choisie ? Ses pensées sont incompréhensibles, disent les prêtres… Il envoie ses enfants pâles pour nous détruire, et promet un sauveur à nos devins.

C’est le jour de la cérémonie.
Vêtue de jaune comme chacune de mes compagnes, je gravis les marches du temple sous les regards du peuple assemblé. Il y a mon père et ma mère. Lui, il n’est pas là, heureusement. Il est déjà mort, j’avais oublié… Je n’aurais pas supporté son regard sombre sur moi alors que je suis le chemin des vierges, gardant au creux de mon ventre tout ce qui me reste de sa vie. Je me dis que le dieu s’en rendra compte, qu’il me rejettera, qu’il en choisira une autre ; celle-ci, devant moi, dont les cheveux presque roux relevés en couronnes de tresses accrochent déjà sa lumière et son regard. Sculpturale. Elle serait parfaite pour porter l’enfant qui doit repousser la menace blanche. Moi je suis petite, noiraude, avec ces yeux noirs enfoncés, et ces mains osseuses qui font peur. Depuis la mort de mon amour, ils disent que je porte la nuit en moi. Peut-être étais-je vouée à la traîtrise.
Il me choisit. Autour de moi, elles sont toutes immobiles, placides, insensibles. Aucune d’elles n’aurait imaginé que ça pouvait être ainsi ; la main du dieu arrache la vie qui grandit dans mes entrailles et installe son fils dans mon corps. Je le rejette, comme un élément étranger, je cris, je… m’effondre. Je me réveille pleine de haine et d’amertume.

Mais non, je suis bête… C’était il y a des mois, tout cela. Maintenant, je suis le dieu et j’ai arraché la vie qu’il m’avait infligée. Comme je suis le dieu, je comprends ce qu’il voulait, et je sais que les prêtres ne le comprendront pas. Ils ne croiront pas que leur dieu vil et impuissant a utilisé la haine et la douleur d’une femme pour les détruire et les sauver. Ils sauront qu’il les a abandonnés, ils verront le cercle d’or sur les bannières des hommes blancs, ils ne lutteront pas contre l’esclavage et la nouvelle domination que le dieu a voulu sur nos terres. Peut-être ai-je bien agi, finalement… S’ils avaient lutté pour protéger l’enfant, ils seraient tous morts avant qu’il n’atteigne l’âge de les défendre à son tour. Des idiots et des fous…
Ils entrent.
Je me recroqueville sur moi-même, ramène contre moi les lambeaux de mes vêtements ensanglantés, leur jette un regard haineux… toute ma haine. Ce sont eux ! Eux qui m’ont jetée en pâture au dieu ! Peut-être savaient-ils, pour l’enfant…
Le grand prêtre… tout de suite il voit le sang ; je le vois qui se reflète en irisations rougeâtres dans ses yeux brouillés par la cataracte, et je vois ces mêmes yeux pâles s’écarquiller d’horreur. Ah ! Satisfait de voir les espoirs de ton peuple réduits à néant, vieil homme ?
– « Folle ! Qu’as-tu fait ! »
Il y a ma mère derrière lui. Elle savait aussi ? Comme elle devait être fière…
– « Nayeli… ton enfant, la dernière étincelle de…
– NON ! » Je crie. « Mon enfant est mort ! Il l’a tué, il l’a tué à cause de vous ! Soyez tous esclaves maintenant ! »
Ils se regardent. Ils ne portent pas les vêtements de cérémonie. J’ai l’impression que la douleur diminue, peut-être parce que j’ai crié ma colère… Trop de sang, la vie s’échappe et le monde tourne… je veux que le soleil tourne à l’envers, comme tout à l’heure, et qu’il me rende sa présence.

Main sur ma joue. Brûlure.
– « Elle est glacée… Nayeli, Nayeli !
– Trop tard… la vengeance… »
J’ai crispé ma main sur mon ventre. Tout noir, le temps s’inverse encore, pour moi. Je suis la déesse, c’est vrai… Tout noir, presque. Je vois le regard qu’ils échangent au-dessus de moi. Pourquoi n’ont-ils pas les habits de cérémonie ?
– « Je ne sais quel délire… mort de son fiancé l’a rendue folle furieuse…
– …pour… tue l’enfant de Qillaq ! … comment… ? Nayeli ! »

De quoi… parlez-vous ?


Isaeda


Première neige

musique n°3

Atthis croisa les jambes, espérant que cela les empêcherait de trembler. Elle se calma un peu mais la peur qui lui nouait le ventre demeura. Il lui semblait qu’elle était dans cette pièce depuis une éternité. Elle n’avait jamais eu aucune notion du temps. Elle n’avait pas bougé de sa chaise et fixait le dos de l’homme debout à la fenêtre. Son silence l’angoissait. Elle regrettait d’avoir respecté l’une des trop nombreuses règles qui exigeaient qu’elle parle d’abord à l’administrateur du quartier. Atthis n’avait que faire de son honneur, mais elle devait admettre que cela l’arrangeait à bien des égards, même si c’était un mauvais moment à passer. Alors elle supportait sans broncher le silence de l’administrateur.
« Tu réalises un peu dans quelle situation tu t’es mise ? »
Il n’y avait pas vraiment de reproche dans sa voix, mais il prenait soin de détacher chaque mot comme pour lui faire prendre conscience de sa faute. Il devait en voir défiler toutes les semaines, se dit Atthis. Elle osa glisser : « Il est vraiment trop tard ?
– Il n’est jamais trop tard pour ça, répondit-il sobrement. Jusqu’au dernier moment. Inutile de te dire que c’est le meilleur choix à faire. La société ne le reconnaîtra jamais. C’est ce que tu veux ? Tu veux lui infliger une telle existence ? » Atthis baissa la tête. Elle connaissait cette règle également, mais elle avança : « Pourtant vous en avez le pouvoir…. Vous pouvez en faire un membre de la communauté. »
Il secoua la tête. « Tu es mineure. C’est impossible.
– Alors pourquoi me laissez-vous le choix ? »
Un rictus déforma la bouche de l’administrateur. « Pour te faire prendre conscience de tes responsabilités. Rappelle-toi que tu n’es rien pour la communauté. Que tu vives ou meures n’empêchera pas le monde de tourner. »
Atthis sentait chacun de ses mots s’enfoncer dans sa poitrine comme des petites aiguilles. Pourtant elle savait déjà tout ça. C’était l’entendre de façon aussi dure qui faisait mal. Il daigna enfin se tourner vers elle. Elle demanda alors d’une voix hésitante : « Il y a des risques, n’est-ce pas ?
– Dans la vie il y a toujours des risques, dit-il avec détachement. Parfois plus, parfois moins, c’est tout. » Il lui désigna la porte. « Si tu as compris tu peux partir. Reviens me voir quand tu auras décidé. »

La nuit était déjà tombée lorsque Atthis regagna à pied son immeuble, le dernier de la longue avenue bordée de bâtiments rectangulaires et parfaitement alignés qui constituait son quartier. La ville entière était faite ainsi de plusieurs avenues toutes identiques, uniquement différenciées par les noms qu’elles portaient. Atthis descendait la sienne tous les matins, se fondant dans une masse de visages inconnus qui, contrairement à elle, marchaient avec un but précis.

« C’est moi. » lança-t-elle en entrant dans le minuscule appartement qui leur servait de logement, à elle et à son frère Sandro. Ce dernier surgit aussitôt devant elle et la prit par les épaules. « Où étais-tu ? Le couvre-feu est passé depuis longtemps.
– J’étais chez une amie. On a travaillé et on n’a pas vu le temps passer.
– Tu te fiches de moi ? Tu étais encore à traîner je ne sais où et… Atthis ! »
La jeune fille passa devant lui en haussant les épaules. « Comme si tu te préoccupais de savoir où je me trouve… »
Elle s’arrêta sur le seuil de la pièce qui servait à la fois de cuisine, de salon et de salle à manger. La jeune femme assise dans un fauteuil se leva en la voyant. Sandro se mit entre sa sœur et elle, visiblement embarrassé. « Bon, on verra ça plus tard… Atthis, je voulais te présenter Elena. Nous sommes ensemble depuis neuf mois. Elle va venir habiter ici, si l’administration donne son autorisation. »
Atthis avait tiqué au mot « ensemble », mais elle ne fut réellement surprise que lorsque son frère lui annonça la venue d’une étrangère dans leur appartement. Elle n’était jamais contente quand Sandro ramenait ses amies à la maison. Elle savait cependant que ça ne durait pas, alors elle se contentait de leur jeter un regard distrait. Mais là, c’était différent, car il n’avais jamais évoqué si directement l’idée d’installer quelqu’un chez eux. Et s’il n’avait ramené personne depuis neuf mois, c’est qu’il ne voulait pas la lui présenter avant d’être sûr que c’était sérieux.
Atthis se sentit soudain désemparée. Elle voulut capter le regard de son frère, mais celui-ci l’ignora obstinément. Il savait parfaitement ce qu’elle ressentait. Atthis lui en voulut cruellement. Elle n’avait pas besoin de cela, en plus du reste.
Faute de pouvoir obtenir l’attention de Sandro, elle braqua ses yeux gris dans ceux d’Elena. La jeune femme détourna le regard la première, gênée. Atthis en éprouva une mince satisfaction. « Tu as mangé ? » lui demanda Sandro sans avoir rien remarqué, voyant qu’Atthis ne disait rien. La jeune fille se détourna. « Je n’ai pas faim » répliqua-t-elle sèchement. Elle rejoignit sa chambre sans un mot de plus.
Resté seul avec Elena, Sandro se tourna vers elle et lui dit d’un air d’excuse : « Je suis désolé, ma sœur n’est jamais de très bonne humeur…
– Tu es sûr que c’est ta sœur ? fit Elena en fronçant les sourcils. Vous ne vous ressemblez pas du tout. » Sandro éluda : « En tout cas ce n’est pas toujours facile à gérer seul… » Il voulut passer à autre chose mais Elena insista en baissant la voix : « Tu as vu le regard qu’elle m’a lancé ? Il m’a fait presque peur. On aurait dit qu’elle voulait me jeter un mauvais sort.
– Ne t’en fais pas, elle est comme ça avec tout le monde. Elle n’est pas très sociable. » Il se pencha vers Elena et l’embrassa. « N’en parlons plus, je t’en prie. Elle me donne bien assez de souci. A présent je n’ai qu’une envie, c’est de m’endormir dans tes bras. »
Elena sourit et prit la main de Sandro qui l’emmena dans sa chambre.

Cette nuit-là, la première d’une longue série, Atthis ne ferma pas l’œil. La cloison qui séparait sa chambre de celle de Sandro était mince, si mince qu’elle entendait toujours tout ce qu’il s’y passait. Elle entendait grincer les ressorts usés du lit, les gémissements de Sandro et ceux d’Elena, plus mesurés. Elle plaqua un coussin sur ses oreilles mais cela ne suffit pas. Elle se mordit la lèvre pour s’empêcher de hurler.

« Je lui ai dit que tu étais ma sœur » avoua Sandro à Atthis après le départ d’Elena, le lendemain matin. « Comme c’est compliqué, je préfère lui expliquer plus tard. »
Atthis le regarda. En vérité ils n’étaient pas frère et sœur. Sandro était son tuteur. Une dizaine d’années seulement les séparait. Au regard de l’administration, cependant, cela revenait au même, puisqu’il était son seul responsable légal.
« Fais comme tu veux » répondit Atthis d’un air détaché. Sandro la dévisagea. « Tu es bien pâle. Tu n’es pas malade au moins ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? » répliqua froidement la jeune fille, comme à chaque fois qu’il la questionnait. Sandro soupira. « Qu’est-ce que tu as ? Tu es encore plus remontée que d’habitude. C’est la visite d’Elena qui t’a mise de si mauvaise humeur ? »
Il s’arrêta. Atthis parlait peu, mais son regard parlait pour elle. Et la réponse était dans ses yeux, évidente. Cette fois Sandro ne put échapper à la supplique muette de l’enfant qui avait peur d’être abandonnée, ni à l’insondable tristesse dans ses prunelles grises.
Il tendit les bras malgré lui, et de même Atthis alla s’y blottir. C’était devenu un réflexe. Il suffisait à leur donner la certitude qu’ils n’étaient jamais vraiment seuls. Atthis voulait toujours prolonger ce moment, car Sandro ne lui ouvrait plus ses bras aussi souvent qu’autrefois. Il avait compris que ces étreintes n’étaient plus celles qu’il donnait à la petite fille pour la rassurer et lui manifester une tendresse de grand frère.
Pendant une seconde elle fut tentée de partager avec lui son lourd secret. Mais il était justement trop lourd, et elle n’avait toujours pas pris de décision. Au moins pouvait-elle se serrer sans inquiétude contre Sandro. Pour l’instant.
« Qu’est-ce que tu me caches, Atthis ? » demanda soudain le jeune homme. La jeune fille se raidit. Ainsi il l’observait plus qu’elle ne le pensait. Elle en fut à la fois heureuse et mal à l’aise. Il la serra plus fort. « Ecoute, je ne sais pas où tu passes parfois tes nuits, mais je sais que ce n’est pas à étudier…
– Tu te prends pour mon père ? s’énerva Atthis en le repoussant brutalement. Mais tu n’es pas censé le remplacer ! Je n’ai pas de comptes à te rendre. D’ailleurs, si cela t’importait tellement de savoir où j’étais, tu me l’aurais demandé dès le début, et tu n’aurais pas fait semblant de t’inquiéter devant ta… »
Il la gifla. Elle resta autant stupéfaite que lui de son geste. Il voulut s’excuser, mais elle lui lança un regard blessé, avant de partir se réfugier dans sa chambre. Il ne la suivit pas. S’il faiblissait maintenant il ne pourrait plus rien arrêter.

Un mois entier s’écoula après leur dispute. Atthis ne retourna pas voir l’administrateur. Elle avait trop peur de ces gens. Mais elle savait aussi que plus elle attendait et plus elle augmentait les risques. Par ailleurs, Sandro finirait bien par comprendre. Elle pouvait aussi laisser faire les choses, et tenter de vivre dans cette société qui n’acceptait pas l’erreur. Dans les deux cas rien ne serait plus comme avant, c’est pourquoi elle repoussait toujours le moment où il lui faudrait faire un choix.
Elle se sentait oppressée. Elena venait de plus en plus souvent, et elle ne baissait plus les yeux devant Atthis. Cette dernière la fuyait à présent. Elle ne supportait pas de la voir avec Sandro. La peur d’Atthis avait trouvé une nouvelle source. Elle résidait dans ce que Sandro allait inévitablement lui dire.

Cependant ce ne fut pas ce à quoi elle s’attendait. Un matin elle le trouva effondré sur le canapé, la tête dans les mains. Elle hésita un instant à lui demander ce qui n’allait pas, puis se ravisa. Tout à son nouvel amour, il ne s’occupait plus d’elle. Elle n’avait aucune raison de s’occuper de lui. Mais ce fut lui qui parla, et elle ne put se boucher les oreilles à temps pour ne pas l’entendre.
« Elena est enceinte. Je l’ai appris hier. Je ne sais pas quoi faire. »
Atthis eut l’impression que l’air se figeait autour d’elle. « Enceinte… » répéta Sandro comme pour se convaincre que c’était bien la vérité. Atthis le regarda. Au même moment sa décision fut prise.
Elle resta debout devant lui, incapable de parler. D’ailleurs qu’aurait-elle pu dire ? Elle ne ferait que compliquer les choses. Alors la voix étouffée de Sandro la supplia : « Parle-moi. Dis quelque chose, je t’en prie… N’importe quoi… »
Elle s’exécuta, mais ses paroles sifflèrent comme un vent glacé aux oreilles du jeune homme : « Est-ce que le bonheur d’une personne se fait forcément au détriment de celui d’une autre personne ? »
Il leva la tête, interdit. « Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Eh bien, tu n’es pas heureux ? Une fois tu m’as dit que tu voudrais avoir des enfants. Et puis tu aimes Elena, non ? »
Elle avait involontairement accentué le mot « aimer ». Sandro ne répondit pas directement. « Bien sûr que je veux des enfants, mais pas tout de suite. Nous sommes encore étudiants, même si nous pouvons nous marier. Il est trop tôt pour fonder un ménage. Financièrement, en tout cas, c’est impossible. Nous tenons tout juste avec l’argent de mon père… Et puis, je dois m’occuper de toi jusqu’à ta majorité.»
Atthis pinça des lèvres, furieuse. Il aurait dû se taire. C’était plus qu’elle ne pouvait en supporter. Les larmes qu’elle avait retenues jusque-là, même lorsqu’elle était seule, lui montèrent aux yeux et coulèrent sans s’arrêter.
« Pourquoi… Pourquoi tu me dis tout ça ? Tu veux me faire comprendre que c’est par obligation que tu me nourris, que tu m’habilles et m’héberges depuis huit ans ? Mais rassure-toi, je ne serai bientôt plus une gêne… J’ai seize ans dans huit mois, tu te rappelles ? Je ne serai plus légalement à ta charge, alors je partirai. Tu pourras utiliser la chambre pour ton enfant.
– Mais de quoi tu parles ? s’exclama Sandro en se levant, paniqué par les larmes et les paroles de la jeune fille. Quand ai-je dit que tu me gênais ? Au contraire, j’ai besoin de toi. Tu sais que je t’aime. »
Atthis ferma les yeux. Non, elle ne savait pas. Comment aurait-elle pu savoir quand il lui présentait toujours une nouvelle amie, amoureux et heureux comme un enfant gâté, et qu’il fuyait constamment son regard ? Elle s’essuya lentement les joues et demanda, ignorant ce qu’il avait dit : « Et Elena ? Elle veut cet enfant ?
– Je pense que oui… Elle parle déjà de mariage, même si nous n’avons pas de situation.
– Elle a raison. Le mariage, c’est le seul moyen pour nous d’avoir un avenir. » Elle s’entendit parler sans vraiment être consciente de ce qu’elle disait. Sa raison avait pris le dessus. « Epouse-la, Sandro. Epouse-la et rends-la heureuse. C’est tout ce que je peux te conseiller. » Il n’y avait pas de retour possible, ni pour lui ni pour elle, alors à présent tout lui était égal.
Il resta une seconde sans voix. Il alla vers elle et prit son visage humide dans les mains. Elle tressaillit. Il n’y avait plus rien de fraternel dans ce geste. Il avait l’air peiné. « Tu es cruelle, dit-il.
– C’est toi qui le serais si tu l’abandonnais avec son enfant. »
Il la regarda, consterné. « Atthis, je ne te reconnais plus… Je pensais que c’était juste une phase, le passage à l’âge adulte qui te rendait si mordante, mais on dirait que c’est plus que ça. Où est passée l’enfant avec laquelle je jouais ? Elle riait, elle semblait heureuse…
– Il y a longtemps que tu as cessé de jouer avec moi, rétorqua-t-elle ironiquement. J’ai appris à être heureuse sans toi. Mais peut-être n’as-tu pas eu le temps de t’en apercevoir. Tu étais trop occupé à séduire les filles et à me fuir… Tu n’as fait que t’éloigner de moi, et tu t’étonnes que j’aie changé dans ton dos ? Tu avais peur, Sandro. Peur de cet amour d’adolescente auquel tu ne pouvais pas répondre. Rassure-toi, même avec ma naïveté enfantine, je n’ai jamais eu aucune illusion te concernant. Et j’en ai aujourd’hui moins que jamais. »
Elle se tut. Elle n’aurait jamais pensé être capable de lui dire cela avec autant d’aplomb. Après tout, elle ne faisait qu’avouer ce qu’il avait compris depuis longtemps.
« Tu as peut-être raison, admit-il finalement. J’avais peur de toi. C’est pour ça que je n’ai jamais pu rester longtemps avec une fille. Aucune ne pouvait prendre autant de place dans ma vie que toi.
– Et Elena, elle le peut ? » demanda-t-elle en le fixant avec un air de reproche mêlé d’un espoir inutile. Il la lâcha mais soutint son regard. « Pardon, murmura-t-il. Je n’ai plus le choix… » Elle hocha la tête, si calme qu’elle se surprit elle-même. « Tu as raison. Moi non plus. »
Elle ne pouvait même pas lui en vouloir. Elle marqua une pause avant d’ajouter : « Je m’en vais, Sandro. »
Elle écarquilla les yeux. Elle le vit pleurer pour la première fois. Il se pencha vers elle et mouilla ses lèvres de ses larmes. Il savait qu’à l’instant où il la lâcherait elle ne serait plus jamais à lui. De fait, elle n’avait jamais vraiment été à lui.
Quelqu’un frappa à la porte. Sandro ne voulut pas l’entendre, mais Atthis défit leur étreinte. Les sentiments se mêlaient en elle. Du soulagement, de la résignation, du désir. Elle étouffa définitivement le dernier. « Ne t’en fais pas pour moi. Je me débrouillerai. Je te donnerai de mes nouvelles, si tu le souhaites. »
Sandro acquiesça, la gorge nouée. Il n’eut pas le courage de la retenir. Déjà Atthis avait ouvert la porte à Elena qui sembla surprise de voir ses yeux encore rouges. Atthis lui sourit et s’écarta pour la laisser entrer.

Emmitouflée sous des épaisseurs de laine, son sac sur l’épaule, Atthis marchait le long de l’avenue. Elle se sentait étrangement bien. La neige qui tombait était comme une pluie blanche, mais apaisante, et le froid un manteau qui l’enveloppait toute entière. Elle eut l’impression de marcher des heures, mais il ne devait pas s’être écoulé plus d’une quinzaine de minutes lorsqu’elle se retrouva devant le bâtiment central. Elle s’arrêta. Elle posa une main sur son ventre. Il remua sous ses doigts. C’était la première fois. Elle n’avait jamais osé le toucher, même s’il n’y avait entre eux qu’une mince barrière de peau. Elle en avait peur. Plus maintenant. Elle s’assit sur le bord du trottoir et le caressa doucement.
« Ne m’en veux pas, dit-elle en fermant les yeux. Après tout, moi aussi je ne suis qu’une enfant. »


DarkShadok


Nouveau départ

Musique n°3

Le ciel froid s’étendait à perte de vue. Cela faisait bien longtemps qu’une brume impénétrable avait remplacé l’onde grise, et une éternité que la terre avait disparu à l’horizon. Le Hermes voguait cependant toujours sur les flots d’éther impalpables, tel un rocher lancé avec force par un géant, ou un dieu.
Son unique passager trouvait le temps long. Il n’était plus habité par l’espoir, encore moins par la terreur qui l’avait précédé. La panique avait produit son effet, de brefs accès de colère avaient embrumé sa raison. Maintenant il endurait son sort avec équanimité, même si parfois une pointe de frustration se faisait sentir; celle d’être ainsi confiné à l’inaction, pris dans une trajectoire déterminée à l’avance par un destin implacable mais dont l’issue est si incertaine.
Livré à lui-même, un homme songera forcément à la mort.
D’où cette pensée lui était-elle venue ? Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas été le siège d’une idée isolée, erratique, comme cherchant son chemin. Elle mettait à mal les efforts qu’il avait fait pour concilier les personnalités multiples de tout un peuple. Lors de l’ascension de la nef, chaque individualité avait cédé une part d’elle-même pour se fondre dans un grand tout; d’abord frénétiquement lorsqu’on croyait encore à une issue rapide, puis avec soin et patience pour parvenir à l’unique dépositaire de la volonté, de la sagesse, de l’âme même d’une civilisation mourante.
Secouant la tête, il reprit ses déambulations habituelles. Il marqua une pause devant le panorama de la baie vitrée du pont avant. Le soleil couchant éclairait les nuages qui défilaient sous lui. Une lumière rougeâtre envahissait la salle d’observation, légèrement décomposée en pourpres et jaunes par l’épaisse vitre. Bientôt l’astre du jour disparaîtrait dans la brume et s’il avait de la chance il pourrait jouir du spectacle d’un de ces orages nocturnes qui se déclenchaient régulièrement ces temps-ci. Les éléments déchaînés étaient l’un des rares spectacles qui réjouissaient tout son être.
Les passagers s’étaient donné forme humaine, car c’était la seule qui, croyaient-ils, pourrait conserver leur essence durablement. Du moins aimait-il à le penser, car il n’était pas sûr que ce qu’il observait chaque jour lui parvienne de ses sens, plutôt que soit le fruit de son imagination ou, pire, d’un délire collectif.
Maman est morte. Maman…
La coquille de son individualité avait laissé apparaître des fêlures qui se révélaient à présent, fins sillons qui démêlaient un écheveau complexe de pensées. Il s’assit lourdement dans l’un des confortables fauteuils de la cabine, ferma les yeux et tenta de reprendre le long travail qu’ils pensaient avoir achevé. Pour cela, exercice familier, il passa en revue son existence en tant qu’individu et fut bien obligé de remonter à ses racines multiples.
Sang. Tue. Je n’aime pas tuer.
La guerre… les morts par centaines, par milliers… puis la famine, les ennemis aux portes. La maladie. Les morts par milliers encore, les survivants se sachant condamnés. La fuite enfin, bien qu’on répugnât à la considérer comme telle alors. Désespérés, les représentants du peuple qui naguère avait régné sur deux continents et qui se retrouvaient retranchés dans une forteresse plus pour longtemps inexpugnable, jouèrent leur dernière pièce. Le Hades, instrument de leur domination, devint le Hermes, leur unique chance de survie.
C’est de la folie ! Notre devoir est de résister à cette engeance, pas de fuir en lâches !
Ils s’étaient alors fondus en cette conscience unique, afin de coordonner leurs efforts en un même mouvement et par là-même d’assurer la pérennité de leur race. Pendant ce temps, alors que leur dernier bastion cédait sous la marée de leurs ennemis, le vaisseau fendait les cieux à la recherche d’un havre, d’un nouveau départ. L’entité ne naviguait pas; il n’y avait d’ailleurs pas de barre, pas de gouvernail, pas de voilure à tendre ou à relâcher. De petites araignées d’or s’activaient en permanence pour assurer le fonctionnement de l’immense machinerie qui propulsait l’ensemble, selon des chemins invisibles et des règles complexes.
Plus d’une fois il avait tenté d’en recueillir une au creux de sa main, sans succès. Elles ne donnaient même pas l’impression d’interrompre leur tâche pour l’éviter, mais jamais il ne parvenait ne serait-ce qu’à en effleurer une. Leur cliquetis était rassurant cependant, signe que le temps passait, que l’intention initiale se traduisait en actes si futiles soient-ils.
Que ne suis-je une de ces araignées, libre de ses mouvements, insouciante mais dure à la tâche.
Tu préférerais être une bestiole sans volonté et sans âme, répondant à des injonctions primaires, plutôt que de participer à notre glorieuse renaissance ?
Je préférerais avoir le choix.

Il se tenait la tête entre les mains. Alors que ses pensées se délitaient il remarqua une lueur dans les nuages, qui n’était pas celle du crépuscule.
C’est pour cela que nous nous battons. Nous sommes la conscience du monde.
Je ne sais pas… qu’est-ce que la vision d’une tempête a de plus pour nous que pour les barbares qui nous ont envahis ?
Comment ? Cela n’a rien à voir ! Ce sont des brutes épaisses, des animaux. Quand je pense à tout ce que nous avons laissé derrière nous. Tout ce que nous avons abandonné…
C’était mieux ainsi. Maintenant nous avons une chance de tout recommencer, d’être les témoins conscients et actifs de la Grande Création, et d’y prendre part nous aussi.
Oui, mais quelle chance ? Nous sommes sur un caillou en plein ciel. Comment cela pourrait-il bien se terminer ?
Tout est prévu. Les calculs ont été faits. Pas d’inquiétude à avoir.

« Taisez-vous ! »
Pour la première fois, sa voix s’éleva. Pour la première fois, sa propre conscience s’exprima, alors que l’orage grondait et que les éclairs passaient de nuage en nuage. Les éléments disparates se blottissaient, soudain silencieux, tapis dans les recoins de son esprit. Il regardait la tempête fixement, sans cligner des yeux. Et il souriait.

Qu’avons-nous fait… nous sommes…
Sommes-nous?


Un cliquetis le réveilla. Il s’était endormi devant l’orage qui avait tourmenté la nuée des heures durant mais n’avait pas affecté l’implacable course du navire. Mais il ne s’en souciait plus désormais. Il allait prendre un nouveau départ, puisqu’il était enfin libéré des échos multiples qui l’avaient tant tourmenté, des fantômes d’un passé définitivement révolu. Le peuple qui avait été lui l’indifférait maintenant. Il songea avec dégoût à tous ces souvenirs qui n’étaient plus les siens et se jura de ne pas respecter la mémoire de ces humains belliqueux et tyranniques.
D’un revers de la main, il chassa l’araignée noire qui avait grimpé sur son bras et l’écrasa machinalement d’un coup de talon. Puis il s’immobilisa. En partie car il venait de prendre conscience de son geste, et en partie devant la nuée noire qui l’entourait, recouvrant les murs et le parquet et s’avançant en vagues dans sa direction.
Elles grimpaient par grappes, s’agrippaient à grands renforts de mandibules. Se frayaient un passage entre les larges mouvements de bras, de jambes du passager grimaçant. Sitôt qu’elles avaient trouvé un fil de pensée, elles le dévidaient, le libéraient de l’emprise de ses pairs.
Tout est prévu, pas d’inquiétude.
Plus la complexe tapisserie se défaisait, plus les fils se divisaient facilement.
Est-ce que c’était prévu qu’on se fasse absorber comme cela ?
Des centaines mouraient sous les coups rageurs, sous les poings frénétiques, sous les talons désespérés. Des milliers tiraient, séparaient, écartaient.
Peut-être pas, mais nous revoilà, me revoilà. Te revoilà. Enfin.
La salle d’observation était noire, grouillante en son centre, là où on pouvait deviner une silhouette affaissée sur un fauteuil. Grouillante également là où commençaient à apparaître des formes humaines distinctes, les unes petites, les autres grandes, les unes courbées, les autres redressées.
Pourquoi sont-elles noires ?
Cela dépend de leur tâche. En ce moment, elles nous redonnent vie. Si elles étaient dorées elles seraient affairées à piloter le
Hermes.
Je n’en ai pas vu de dorées…


Sous la lumière du soleil levant, l’immense vaisseau fléchit soudain sa course. Ce n’était plus qu’un rocher inerte alors qu’il traversait la brume, vers le sol lointain mais de plus en plus proche.


Arwen-la-fée


Le village de Lina

Melodie choisie : La première

Des sons de tambour se font entendre à travers la broussaille du désert du continent sud. Des voix s’élèvent au-dessus des huttes, elles semblent vouloir atteindre le ciel.
-Mia ! Dis, on va au ruisseau après ?
-Tss ! Joue et laisse-moi, si je ne Chante pas bien pour la prochaine rencontre, les Mères ne me le pardonneront pas et si ça se passe mal, elle risquent de me le reprocher !
-Pff ! Comme si nos chants pouvaient y faire quelque chose !
-Tais-toi ! La matrone va finir par t’entendre !
-Tu viens au ruisseau alors après ?
-D’accord … mais tais-toi !
Une vingtaine de jeunes filles se trouvaient là, certaines étaient debout chantant dans un ancien dialecte, d’autres assises jouant d’instruments ressemblant à des petits tambours. Des voix aigües se hissaient parmi les sons graves des instruments.
Les jeunes filles jouaient et chantaient en rythme. Quiconque en les entendant aurait pu croire qu’il s’agissait de morceaux longuement répétés. Elles improvisaient, les Chants Anciens avaient cette particularité de pouvoir mettre celles qui les Chantaient ou les jouaient en symbiose.
La matrone passait entre les jeunes filles avec une baguette fine et souple qu’elle utilisait pour frapper les filles trop dissipées. Le bruit du roseau souple qui fouette l’air se fit entendre quand elle s’approcha de Lina. Celle-ci eu juste le temps de bouger son bras afin de ne pas recevoir le coup de fouet. Le Chant fit place au silence. Personne n’osait défier la matrone quand elles s’entraînaient pour les combats. Tous les regards se portaient sur la matrone puis sur Lina. Indignées pour certaines, en colère pour d’autres, ce qu’avait fait Lina à l’instant allait rester marqué dans les récits des Mères.
Lina ne baissa pas la tête, elle regardait droit devant elle, fière, résignée. Mia, à coté, tremblait de peur. La matrone dévisagea longuement Lina avant de congédier les jeunes filles.
Au moment où elle allait partir, Lina sentit une main sur son bras, ferme, cette main ne semblait pas vouloir la laisser partir.
-J’ai connu une jeune fille comme toi par le passé. Se moquer des coutumes ancestrales ne t’apportera rien de bon Lina. La jeune fille n’avait pas regardé une seule fois la matrone dans les yeux mais elle se refusait de baisser le regard, elle regardait loin , ses yeux semblaient se poser paisiblement sur les Montagnes Blanches, sur le bout du monde. Rien ne semblait pouvoir l’atteindre quand elle les regardait.
…
-Il faut le lui dire !
-Non, elle n’est pas prête !
-Apres ça risque d’être trop tard !
-Nous verrons lors du combat qui aura lieu à la prochaine lune rouge !
Dans une grotte, des femmes étaient réunies, toutes assez âgées pour procréer, certaines ne parlaient pas :c’étaient les plus âgées et aussi les plus sages, elles semblaient aussi vieilles que le monde. Elles ne prenaient que rarement la parole mais quand ça arrivait, toutes les autres se taisaient.
-Nous l’aurons peut-être perdue d’ici là !
-Ne dis pas de sottises ! Elle est bien trop jeune encore !
Une femme était restée sans parler, sans faire de signe d’acquiescement ou de négations de la tête, elle semblait dans ses pensées. Au vu de son age, on aurait pu croire qu’elle avait déjà perdu l’esprit.
-ASSEZ !!!!!
Toutes se turent et regardaient vers la femme qui avait parlé si fort. Elle n’avait pas crié, elle avait juste imposé le silence. Toutes les femmes regardaient vers elle. Les plus jeunes avec une attitude de soumission, les plus âgées avec approbation.
La vielle femme renversa un liquide brunâtre sur le feu qui crépitait, celui-ci s’éteint en dégageant une épaisse fumée verte. Par ce geste, L’ancienne avait clos ce conseil et invitait toutes les mères à partir. Elle resta là, seule, un long moment.
…
-Lina, t’as vraiment exagéré tout à l’heure, j’ai cru que la matrone allait te rosser comme la fois ou Fat a cassé un tambour !
-J’ai pas envie d’en parler… Tu ne te dis jamais que tous ces Chants sont inutiles ? Et pourquoi devons-nous obligatoirement combattre la Bête ?
-Arrête de te poser toutes ces questions ! C’est comme ça… Ça l’a toujours été et ça le sera toujours.
-Je refuse de croire que mon destin soit ainsi scellé !
-C’est comme ça !
-Tu t’entraînes à Chanter… Tu Chantes au combat, tu te maries et un jour tu seras peut-être au conseil des Mères, entre temps tu auras eu plein d’enfants si la lune veille sur toi !
Lina fit une grimace de dégoût à l’écoute de son destin ainsi décrit par Mia.
-Tu te contentes de ça toi ? Regarde ces montagnes !Tu ne te demandes jamais ce qu’il y a derrière ?
-Sûrement rien de plus qu’ici ! Peut-être même rien du tout !
-Mais regarde comme elles sont blanches ! Ici tout est rouge ou brun ! Ne me dis pas que c’est parce que là-bas personne n’honore la Lune rouge ! … Je vais partir !
-Quoi !
Toute l’après-midi Mia essaya de raisonner Lina ce qui ne faisait que renforcer l’envie de Lina de partir. Plus Mia parlait et plus Lina était persuadée que son destin était de partir, découvrir ce qu’il y avait de l’autre coté des Montagnes Blanches et sûrement pas de se contenter de Chanter et de faire des enfants pour finir dans une grotte remplie de bonnes femmes aussi aimables qu’une bande de lionnes affamées !

Les jours passaient, la routine avait repris dans le village. Tous semblaient préparer le prochain combat. On pouvait voir les Guerriers s’entraîner et affûter leurs armes. Les Mères supervisaient tous les préparatifs, elles criaient des ordres ou se contentaient de faire des gestes. Les enfants allaient à l’école puis les jeunes filles s’entraînaient à Chanter. Leurs mères les attendaient avec des paniers de douceurs : des bananes frites dans l’huile de coco, des petit gâteaux au sucre à base de farine d’igname et des bonbons au miel, le tout pour préserver leur voix pour le Combat.

Lina avait secrètement commencé à préparer son sac, elle mettait de coté tout ce qui lui semblait utile pour un si long voyage, les douceurs que sa mère lui donnait chaque jour, des vêtements et même une arme qui avait échappé à la vigilance d’un Guerrier. Quand celui-ci s’était aperçu qu’elle avait disparu, tout le village avait du aller le voir pour le réconforter, le dissuader de mettre fin à ses jours. Non ce n’est pas parce qu’il avait perdu son arme qu’ils allaient perdre le combat et que l’apocalypse allait se répendre sur eux. Toute cette histoire avait bien fait rire Lina qui en avait profité pour avancer son départ, échappant ainsi à la vigilance des Mères.

Quand la nuit tombait sur le village, tout se peignait d’une lueur bleue. C’est le moment qu’avait choisit Lina pour partir, avant que la lune se lève et fasse remarquer son ombre. Elle se faufila entre les cabanes et les huttes, échappa de peu à la Matronne qui faisait encore travailler deux jeunes filles qui avaient manquer une note lors de l’entraînement de l’après-midi, puis enfin elle se trouvait à la sortie du village. Elle avait décidé de marcher dans les dunes et les broussailles pour ne pas risquer de rencontrer un chasseur ou un pécheur qui n’aurait pas vu le temps passer et se serait trouvé seul dehors une fois la nuit tombée. Le chemin que pris Lina était donc un peu dangereux mais sûrement pas insurmontable grâce à l’arme qu’elle avait trouvée ! Elle marcha ainsi de nombreuses nuits, elle ne s’arrêtait que quelques heures la journée quand elle trouvait une grotte pour dormir. Elle visait les Montagnes blanches qui semblaient se rapprocher chaque jour. Elle se nourrissait de baies et de racines qu’elle avait appris à dénicher grâce à son père et de serpents qu’elle trouvait dans les broussailles. Le plus difficile était de trouver de l’eau, mais en pressant des feuilles d’eucalyptus, elle réussissait à boire ainsi quelques goûtes d’eau fraîche.

Lina vit défiler les lunes quand enfin elle arriva au pied d’une Montagne Blanche. Le froid l’avait accaparée, elle n’avait pas prévu cela et se demandait comment elle pourrait traverser de telles températures. Quand elle se baissa pour ramasser de la terre blanche qui lui gelait les pieds, une vieille femme apparu devant elle. Lina n’y croyait pas, son imagination lui jouait des tours, ce froid avait du atteindre son esprit qu’elle était en train de perdre. Non, ce n’était pas possible, et cette terre blanche, si froide qui semblait transformer en eau au contact de sa main…
-Lina, je t’attendais.
-Comment, Mère, ce n’est pas possible… Vous ici ?
Cette fois-ci c’était sûr, Lina avait perdu la raison !
-J’ai su que tu préparais un départ, je t’ai juste devancée, il y a des secrets que tu n’imagines ou ne soupçonnes même pas Lina.
La Mère était là, la plus ancienne parmi les Mères, elle l’attendait… Mais comment s’y était-elle prise pour faire tout ce trajet qui avait pris des lunes à Lina ? Et pourquoi ?
-Tiens, mets ça.
La Mère lui donna des vêtements qui semblaient être faits de peaux d’animaux qu’elle n’avait jamais vus, avec un pelage épais et doux. Lina les enfila en vitesse et suivit la Mère dans une grotte non loin de là où elle s’était arrêtée pour regarder la terre blanche qui se transformait en eau.
Elles s’assirent près d’un feu de couleur verte qui dégageait une douce chaleur vivifiante.
Lina n’osait pas parler, la Mère regardait le feu, calme impassible.
-Lorsque j’ai été en âge de rejoindre le conseil des Mères, Lina, j’ai dû passer un rituel comme toutes les Mères. Je ne te raconterai pas ce rituel car il fait parti des secrets des Mères mais j’ai appris une histoire que se transmettent les Mères depuis que le Conseil a été créé. Cette histoire parle d’une Elue, une jeune fille qui a elle seule pourrait combattre la Bête. Personne jusqu’à présent ne savait comment on pourrait reconnaître l’Elue, c’est pourquoi toutes les jeunes filles sont entraînées à Chanter.
La Mère regardait Lina sans ciller, comme si elle essayait de voir à travers son âme, ce qui ne plaisait pas du tout à la jeune fille.
-Vous me racontez ça pour que je retourne au village, ce sont des histoires.
-Lina, tu ne comprends pas, nous attendons depuis toujours la venue de l’Elue, celle qui pourrait combattre la Bête, celle qui nous délivrerait tous. Tu dois me croire Lina, ne suis-je pas ici ? Je ne peux pas te dévoiler tous les secrets des Mères, je te demande juste de me croire. Viens avec moi.
-Je n’ai pas fait tout ce voyage pour rien, je veux découvrir ce qu’il y a derrière ces montagnes !
-Tu le découvriras bien assez tôt mon enfant. Viens avec moi et je te ramènerai ici après la fin du combat si tu le souhaites toujours.
Lina réfléchit longuement, après tout, elle n’avait pas grand chose à perdre et la Mère lui avait donné sa parole, une Mère ne revient jamais sur sa parole. Mais tout ce chemin à refaire …
La Mère se leva et fouilla dans une poche en peau de lion, elle en sortit ce qui semblait être des herbes et de la poussière qu’elle lança dans le feu. Celui-ci se teint aussitôt en violet et à travers les flammes Lina pu voir ce qui semblait être une autre grotte.
-Mais comment est-ce possible ? Lina n’en croyait pas ses yeux …
-Je te l’ai dit Lina, il y a de nombreux secrets que tu ne connais pas. Tu viens avec moi ? Je te ramènerai ici-même dès que le combat sera terminé si c’est ce que tu souhaites encore.
Lina acquiesça et toutes deux traversèrent le feu violet, se retrouvant ainsi dans la grotte du Conseil des Mères.
-Dépêchons-nous, le combat a déjà commencé !
Lina suivit la Mère qui courait très vite pour une femme aussi vieille ! Dehors tout était rouge, la Lune brillait dans le ciel telles des flammes qui auraient emprunté leur couleur au sang de la Bête. On entendait celle-ci rugir, les Guerriers étaient tous devant elle, avec en première ligne celui qui avait perdu son arme. Les jeune filles Chantaient derrière les guerriers. Le combat s’annonçait difficile, rien ne semblait pouvoir calmer la Bête.

La Mère poussa Lina gentiment :
-Vas-y Chante mon enfant.

Une voix claire et cristalline s’éleva au dessus des autres, les sons qui sortirent alors de la gorge de Lina semblaient se transformer en prière. Elle Chantait comme elle n’avait jamais Chanté aux entraînements, la plus jolie voix du monde semblait être là, prête à jaillir du corps de Lina. Les jeunes Chanteuses s’étaient arrêtées de stupeur, les guerriers regardaient tous en direction de Lina, la Bête en profita alors pour donner au guerrier qui se trouvait en première ligne un coup à la tête. Le guerrier vacilla quelques instants puis tomba. Lina, que la culpabilité envahit, Chanta plus fort encore avec une voix qui semblait venir du ciel, de la terre et de l’air ; La Bête se dirigeait maintenant vers elle. Les jeunes Chanteuses reprirent leur Chant pour accompagner Lina, ce qui lui donna la force de continuer. Jamais un son aussi beau n’avait été entendu. Alors qu’elle Chantait, le corps de Lina se mit à bouger au rythme des sons des tambours. La Mère qui lui tenait les épaules ne put la tenir plus longtemps, elle s’éloigna. La Bête et Lina se regardaient désormais dans les yeux. La jeune fille s’aperçut alors que le regard de la Bête était empli d’humanité. Ce n’était pas le regard sauvage et empli de fureur et de rage dont elle avait entendu parler, c’était un regard doux, apaisant, de magnifiques yeux de couleur verte se posaient sur elle alors qu’elle continuait à Chanter. La Bête commença à bouger sur le même rythme que Lina. Tous le monde les observait danser tels l’eau et le feu. Des larmes coulaient sur le visage de Lina, sa voix était cependant toujours aussi claire et pure, elle raisonnait aussi loin que l’on pouvait être dans le désert. Les animaux sauvages s’étaient tous approchés et regardaient l’eau et le feu danser. La Bête essuya les larmes sur le visage de Lina qui vit ce que personne d’autre ne pouvait voir, la Bête s’était transformée. Il ne s’agissait plus de la créature monstrueuse qu’ils essayaient de combattre, elle savait alors que son destin avait toujours été là, qu’elle était l’Elue, mais pas pour combattre la Bête comme les Mères le pensaient, pour s’unir avec le feu. L’eau qui était en elle avait commencé à jaillir de la même façon que le feu tournoyait autour d’eux alors qu’ils dansaient. La voix de Lina se fit de plus en plus cristalline et claire, le feu crépitait autour d’elle au rythme des tambours. On n’entendait alors plus qu’eux. Les villageois purent assister à ce spectacle qui dura toute la nuit, jusqu’à ce que la Lune rouge et le le voile bleu de l’aube se rencontrent afin de s’unir pour créer le nouveau jour. Une lueur rouge et bleue se créa, si puissante qu’elle aveugla tous les villageois. Quand la Lueur disparu, Les Danseurs n’étaient plus là.


Nayla


Embal

Musique choisie : n°1


Ce soir là, nous étions beaucoup à avoir cédé à l’appel du divertissement exotique. En effet, une troupe d’artistes scéniques reliant plusieurs arts dans un spectacle un peu folkloriquo-métaphysique, venant d’une lointaine tribu un peu particulière de Balajahalah, qui vivait en nomade et agaçait quelques peu les tribus à domicile fixe qui possédait autrement plus de lois et réglementations plus ou moins réglementarisées, et vous me le dites si ma phrase est trop longue hein. Et donc, la veille avait débarqué une troupe d’artistes Balajahalah, provocant un fort fracas fricassant de fricassés de pois cassés dans le moral des compatriotes du bourg de Mollo. Moi j’étais alors si jeune, que ce fourmillement explosif de vie soudaine m’avait tout excité, tel la fleur assoiffée qui aperçoit un lac au loin. J’attendais frénétiquement tout au long de la journée, le moment où le spectacle commencerait. Ce moment étant imminent, je dû me tenir à deux mains pour ne pas sautiller partout. Puis je vis.
Il y eut un brusque mouvement de silence. Puis les artistes se placèrent sur la scène improvisée. Eux qui étaient si exubérant dans la vie, faisaient alors montre d’une telle sobriété qu’elle imposa une stupeur attentive, presque méfiante. Quand ils furent positionnés, ils attendirent. Personne ne savait ce qui allait se passer. Le silence laissa entrer une gêne et peu à peu un doute. Qu’est-ce qui se passait ? Est-ce que ça avait commencé ? Quel était ce spectacle étrange ? Et quand l’Esprit Malin du Questionnement parvint à l’orgasme, que personne n’y tenait plus, là, enfin, un changement eut lieu. Une voix s’éleva, douce et vigilante, comme une eau qui s’écoule. D’abord je ne sus l’attribuer à l’un des artistes, pourtant la voix venait de la scène, et non des coulisses. Puis je remarquai un léger mouvement des lèvres et du ventre, sur une comédienne excentrée sur la gauche, à l’opposé de moi. Je la trouvai magnifique. Elle était plus âgée que moi, quelque peu éprouvée par les routes, mais d’elle émanait une chaleur lumineuse qui laissait pantois. J’avais simplement envie de rester là toujours, à l’écouter.
Le chant évolua en volute plus ou moins aigu, et fut rejoins par les autres, aux timbres tous plus merveilleux. Enfin, un vieil homme au fond, entama un rythme sur un objet rond et creux sur lequel il tapait avec majesté.
Le spectacle se poursuivit, je restai ébahi. Je fus transcendé lorsqu’ils se mirent tous à bouger avec une infini lenteur tout à fait hypnotisante. Leurs corps n’étaient que forme sinueuse et tortueuse. Les mouvements et les sons se complétaient de manière admirable et le tout semblait appeler à la vie. Je me sentis alors tellement vivant.
Quand ce fut terminé, je restai là, comme vidé, incapable de bouger ou de détourner le regard de la scène. Au bout d’un moment, je me sentis tiré par mon habit. Je me retournai, enfin, et je vis ma belle. Elle me sourit et me chuchota de rentrer dans mon Recoin et de dormir. Dormir ? Comment ça, dormir ? Je ne pouvais simplement pas, dans l’état de béatitude où je me trouvai. Mais sublimé par elle, je suivis son conseil et rentrai chez moi. Pendant toute la nuit, je restai éveillé, attentif à tous les sons auxquels je n’avais jamais prêté attention. Je sentis les mouvements frivoles des insectes de nuit. J’étais bien. Je songeai que le sommeil était finalement une perte de temps. J’avais un désir ardent de découvrir encore de la vie.

Le lendemain se posa tranquillement sur l’air du temps, plutôt pluvieux. Alors que j’étais près à partir je ne sais où dans une aventure quelconque pourvu qu’elle soit vivante. Tout serait prétexte à de trépidantes expériences. Mais ça ne se passa pas tout à fait de la manière que dont j’avais rêvé.
D’abord, j’avais prévu de rencontrer dehors, les embûches passionnantes qui me feraient vibrer. Seulement lorsque je voulu sortir de mon Recoin, des coups discrets mais incisifs se bousculèrent sur ma porte, qui frémit d’émotion. Je restai éberlué. Puis la voix du Maître des Maîtres retentit.
– Kaor ?
-… Oui ?
– Eh bien, ouvre.
Je me gourmandai intérieurement et me précipita pour ouvrir. Il me lança alors un regard perçant, les sourcils froncés. Puis il entra, regarda curieusement autour de lui, observa comment avait été décoré le Recoin puis il revint sur moi. Il me fit un signe de refermer la porte, et alors que je m’exécutai il s’assit sur mon lit dont j’eu immédiatement une grande honte.
– Bien. Assis toi, j’ai à te parler.
Je m’assis instinctivement au sol, pour lui préserver sa hauteur.
– Tu t’es sans doute rendu compte que ce matin nous sommes le trente troisième jour du second mois de notre année. …
Il s’arrêta et haussa un sourcil devant mon exclamation de surprise. Je n’y avais absolument pas pensé. Aujourd’hui, c’était mon anniversaire. J’avais atteint l’Âge de Début. J’avais attendu ce moment avec envie et appréhension pendant si longtemps ! Je n’y avais même pas songé une seconde.
– Eh bien, tu es quelques peu exceptionnel, dans ton genre.
– C’est que… Hier, j’ai assisté à la représentation et…
Il me lança un regard que je ne pu interpréter.
– Hum. Bon, quoi qu’il en soit, comme tu t’en es désormais rendu compte, tu as aujourd’hui atteint l’Âge. Tu dois par conséquent me dire dans quelle École tu souhaites t’investir. Y as-tu déjà réfléchis ?
– Euh… Eh bien oui, beaucoup, et tout d’abord je voulais aller dans l’École du Réservoir à Connaissances mais depuis hier… Eh bien… Je n’ai pas dormi de la nuit et… Je me dis que l’Espiondage me permettrai de voyager.
Un temps.
– Ce n’est pas un choix aisé. Cependant réfléchis profondément à la question, elle est importante. Et l’Espiondage n’est pas chose à prendre à la légère. Cela implique de grands risques pour ta vie. C’est un métier fort intéressant mais très dangereux.
Il sembla regretter ses paroles lorsqu’il vu que je me dressai, avide de ces dangers. Alors pour le rassurer, je lui dit de la manière la plus solennelle possible :
– Maître, je souhaite apprendre l’Espiondage. Je vous demande de m’inscrire dans la liste des Élèves recherchant un Maître.
Puis je lui fit un sourire le plus confiant que je pu. Mais il devait encore percer beaucoup de ma grande envie, car il paru amusé.
– Eh bien, finalement, ce fut rapide. Soit, j’obéirai à ton souhait.
Il se leva avec quelques grincements, me salua et sortit. J’allai refermer la porte quand il se retourna.
– Ce soir tu devras te présenter devant la Grande Porte des Secrets. Et ainsi chaque soir jusqu’à ce qu’un Maître t’accepte en tutorat. Tu commenceras à suivre les cours généraux dans trois jours. N’oublie pas, car dans l’Espiondage il faut de la précision, et un retard te pénalisera dans un premier temps. Or il vaut mieux commencer dans la neutralité. Je te conseille de ne pas te faire remarquer tout de suite. Sois attentif, écoute, apprends. Quand tu en sauras suffisamment alors tu pourras partir à l’aventure. Partir maintenant serait un suicide. … Bien alors, bonne journée, Kaor.
– Merci.

Une journée ! Mais comment attendre jusque là ! Je bouillonnais de savoir, je grelottais de connaître, j’imaginais le pire et le meilleur, je frétillais d’envie de m’exercer.
Après avoir tourné une dizaine de fois en rond dans mon minuscule Recoin, je conclu qu’il fallait que je me dégourdisse les jambes dans un peu plus d’espace. Puis en sortant, je me rappelai soudain la veille au soir, et le visage de cette fille… Je décidai d’aller faire un tour, en grand hasard, du coté de la roulotte de la troupe.


Je remarquai que ce jour là, les nuages avaient des formes extravagantes. Ce jour là marqua ma vie avec une force insoupçonnée. Il fut le début de beaucoup d’aventures, de beaucoup de déceptions et d’échecs. Mais aujourd’hui je ne garde en souvenir que les moments les plus fantasques, les plus forts, les meilleurs. Je ne revis pas la belle comédienne. Mais je pensais à elle à chaque fois que ma vie me conduisait par les surprises et les découvertes, qui m’émerveillaient tant. Et aujourd’hui, moi aussi je souris lorsque les Jeunes ont cette étincelle dans les yeux, quand ils me disent qu’ils choisissent l’Espiondage. Moi aussi je souris devant leur soif d’aventure, leur envie d’une vie passionnée et passionnante. Car ce n’est que comme cela que la vie est magnifique, quand elle est intense. Et j’espère de tout cœur que chacun des Jeunes qui ont ce désir là, ne s’échoue pas dans le désespoir comme j’en ai vu certain. Mais après tout, personne ne peut savoir ! Même moi qui en ai vu tant. Mais je suis certain de quelque chose. La vie vaut vraiment la peine d’être vécue, lorsqu’elle est vivante.


Kellen


Le romantisme fut le temps des fées.

Musique n°3 :

Les dernières sonorités d’un autre temps que celui qui se présente aujourd’hui s’enfuient. Désormais, nous sommes condamnés à mourir.

Ma fille, écoute cette dernière litanie, celle de cette époque déjà révolue que nous avons accomplie. Elle résonne encore des ultimes frimas de l’hiver dans lequel elle s’enchaîne, corps et âme entière. Elle se vide et coule, comme l’eau, comme le sang. Elle s’étire et se répand.

Je me dois de lui répondre, de faire écho à cet appel qui je le sais, je le sens, invite à disparaître.

Aussi écoute ! Entend le piano qui accepte et qui renonce. En même temps…

Il murmure notre histoire et entonne le dernier chant. Souvenons-nous donc de cet instant et des nombreux autres qui l’ont précédé, bien avant.

Nous étions musique, nous étions esprit. D’émotions tissées, nostalgiques et passionnés, nous avions conquis l’avenir à partir du passé.

Mais pas seulement !
Car nous sommes doubles, nous sommes fées… Irrémédiablement et pour l’éternité. Nous possédons le désir et la flamme, ainsi en a-t-il toujours été… Dans un seul et unique but : celui de revenir et de revivre auprès de mortalité.

Souffles ravivés par la douleur, nous sommes donc redevenus chair pour connaître l’instant, l’unique. Celui où enfin le rêve s’annonce et imprime sur l’idée son empreinte terrible. Ils nous avaient rappelés car ils s’étaient souvenus. Impuissants face au sort et encore plus face à la volonté, nous avons accepté. Nous sommes alors revenus d’entre les oubliés.

Notre espoir était mince, d’où notre empressement à l’empoigner… Et plus féroces et fragiles que ne l’annonçaient les prophéties, nous avons soufflé sur le monde cette nouvelle ère, cette étrange période qui fit suite à l’impossible.

Car ils voulurent le rêve, car ils désirèrent l’avenir.
De meurtris, ils devinrent auprès de nous sensibles, empathiques même…

Mais peut-être pas assez. Oui sûrement… Pas assez…

C’est ainsi que le romantisme fut le temps des fées.

Et comme souvent, comme toujours, notre venue leur apporta le changement et la révolution. Ils l’acceptèrent et firent naître l’incendie. Une fois le bouleversement acquis, ils ne surent faire leur cette liberté qu’ils exigeaient. Ils ne surent pas nous apprivoiser. Aussi l’excès, la gloire et le danger s’immiscèrent en leur sein. Ils les aimèrent, ils les adorèrent. Mais après le sublime, seule la chute peut s’élever. Et ils le savaient.

Nos présents étant ce qu’ils sont et ont toujours été : à double tranchant !

Pourtant loin de nous chasser, ils ont poursuivi plus avant le bouleversement. Peut-être leur avions nous trop manqué. Cela faisait si longtemps qu’ils ne nous avaient pas appelé… Aussi, ils nous ont écouté et ont tout emporté. Toujours plus loin.

Car ils étaient brisés.

Pourquoi continuer à vivre, nous disaient-ils ?
Pour ressentir était notre réponse. Nous ne pouvions que leur faire vivre des émotions, des mystères. Nous ne pouvions que leur offrir un monde vierge de regret.

Pourquoi persévérer sans espoir, pleuraient-ils ?
Pour rêver était notre réplique. Nous ne pouvions que leur offrir l’illusion et l’absence pour combler le défaut. Nous ne pouvions que promettre, et c’était déjà bien trop.

Ainsi avons-nous promis, sans comprendre que cette promesse pouvait nous condamner. Mais fidèles, aveugles peut-être, nous avons persévéré !

Ils ont alors continué à rêver, à pleurer, se complaisant dans la solitude, dans la nostalgie d’un monde que nous leur remémorions sans cesse. Désespérés qu’ils étaient, tristes aussi, ils nous ont fait prospérer. Notre communauté s’est alors éparpillée, elle qui s’était réduite à l’absence, à n’être plus rien sinon si peu que cela ne comptait plus. Mais en ce temps là nous comptions, et cela valait tant que n’avons pas remis en question notre dépendance en leurs émotions. Malheureusement, nous en avons trop profité et nous les avons égaré, alors que nous devions les guider.

Et le temps a passé. L’évolution a fait son chemin, malgré nous, malgré cela. Car malgré tout notre savoir, nous n’avons jamais pu contrôler le temps qui passe ni les opinions qui s’effacent… Et c’est ainsi que d’autres voix se sont élevées, d’autres paroles qui ont su les toucher. Petit à petit, ils ont retrouvé le chemin, ils ont su regarder en face la réalité des faits et des choix. Et dès ce moment, le combat s’engagea. Celui perdu d’avance des croyances sur l’implacable vérité.

Mais malheureusement nous avions promis, nous avions accepté de revenir. Et notre promesse fut des plus grandes et des plus terribles aussi. Car en lieu et place d’un espoir, nous leur avons offert notre avenir dans le regard de ce qui n’a pas d’équivalent : nous leur avons en effet donné nos enfants… Ceux-ci furent donc élevés chez eux, en leur sein, loin de nous, si loin !

Mais pas toi, non ma fille pas toi ! Je ne voulais pas. Ne pouvais pas. Tu étais trop belle, trop fragile pour leur être offerte, pour leur servir de guide. Tu étais mon guide, tu l’as toujours été. Aussi, je n’ai pu me résigner à t’offrir pour la paix, pour l’éternité.

Et l’avenir m’a finalement donné raison, cet avenir qui ne tient plus qu’à un fil, celui qui me retient à toi et au dernier romantique qui vit encore ici. Car nos enfants ne sont plus, méprisés, vidés qu’ils sont devenus. Nous les avons perdus, car eux aussi nous ont oublié. Triste destinée pour nous qui sommes désormais condamnés… Car nous avons offert la coupe de l’interdit à l’humanité. En réponse, celle-ci nous l’a fait boire jusqu’à la lie. Se retournant contre nous – peut-être sans le vouloir, ils sont si impulsifs – ils ont désiré la révolution, pour nous aussi ! Nous étions immuables, éternels, alors qu’eux n’étaient que malléables et infidèles, sous notre pouvoir et cela ils n’ont pu l’accepter. Aussi ont-ils cru que nous transformer changerait tout, le monde ainsi que l’avenir. Ils se sont trompés, car changer leurs fées ne pouvait qu’engendrer le pire et l’imprévisible. Mais ils ont essayé et ce faisant nous ont damné ! Par ce geste, ils ont tout perdu, de l’illusion à l’envie. Et le seul bien qui leur restera au monde sera d’avoir quelquefois pleuré…

Car au contraire d’avant notre venue, de ce désespoir qui les a conduit à nous incanter, ils ont appris à s’adapter, ils ont grandi mais nous, nous n’avons pas appris. Nous ne le pouvons pas… Nous ne le pourrons plus, n’ayant plus d’enfant ni d’alternative.

Aussi le monde change. Sans nous, encore une fois !

Il vibre selon un autre rythme, celui où se souvenir est exclu, où ressentir est révolu. Ils vont trop vite pour nous. Ils l’ont toujours fait. Et un à un les écrivains se taisent. Leurs plumes qui faisaient couler notre sang ont cessé de courir sur le papier. L’encre sèche, le rêve disparaît. Musset est parti, Vigny aussi. Les musiciens, à leur suite, s’enfuient. Ses accords, qui nourrissaient notre imagination, se dissolvent lentement. Chopin a succombé, Berlioz va le suivre. Aussi notre époque se fane et s’infuse dans l’oubli. De nos demeures, il ne reste plus rien. Notre inspiration se meurt, nos vies s’effacent.

Ma fille, joue avec moi !
Comptons ces heures qui nous restent à vivre en composant cette dernière litanie.

Jouons, souvenons-nous de ce qui fut fait autrefois.
Ne t’inquiète pas de la maison, nous ne souffrirons pas. Le feu prend, il n’emporte pas !

Continuons à créer, à être ce que nous avons toujours été. Le romantisme se meurt, l’époque du souvenir s’endort.

Qui sait ? Peut-être nous rappelleront-ils encore. D’une autre façon…
Nous sommes musiques, nous sommes artistes. Or la musique possède ce talent rare d’inspirer au-delà du temps et de l’espace. Elle se fait invisible et pourtant demeure. Faisons de même, accordons-nous pour l’après, si il y a. Tu resteras de toute façon toujours celle qui incarnera ce XIXème siècle tant chéri par les romantiques. Il meurt, mais personne ne l’oubliera. Contrairement à moi… Qui ne suis plus que les reliques d’un monde assassiné que j’ai cru faire revivre en toi. Mais le XVIIIème siècle est bel et bien mort, mort avec toute l’insouciance d’une fée !


lugh


Eden

(musique n°2)

Le serpent s’approcha de la femme une dernière fois. Glissant près d’elle dans l’herbe verte, il lui montra à nouveau l’arbre massif tout proche d’eux. La femme au dessus de lui se pencha vers l’abîme insondable de ses yeux et s’abandonna à leur pouvoir hypnotique en écoutant le susurrement apaisant de sa douce voix serpentine.

«Lorsque vous serez les maîtres du nouveau monde, rien ne vous fera plus obstacle. Plus de loi, plus d’interdit pour vous emprisonner. Les déserts se rempliront de vie. L’eau jaillira de sources taries depuis des millénaires. Aux oasis, le lion et la gazelle viendront s’abreuver en toute quiétude car tous boiront à satiété. De l’orient et jusqu’aux pointes de fins de terre, viendront danser fées et korrigans, licornes et dragons. Toutes les créatures se réjouiront avec vous de votre libération et tous fêteront votre savoir enchanteur. Le monde vous appartiendra et vous en ferez ce que bon vous semblera. Il ne vous manque que la sagesse et la connaissance de toute chose, vous pouvez l’acquérir, elle est là, dans ces fruits de l’arbre planté à votre intention. »

Et ainsi continua la grande vouivre parlant à la femme comme à une égale. Proposant la grande alliance de l’humanité avec la nature, avec le monde des bêtes où tous sont égaux. Recréant le monde pour l’offrir à l’homme et à la femme. Le serpent glissa le long du tronc et fit tomber à terre une pomme rouge et luisante de promesses. S’agenouillant, la femme prit du fruit et croqua puis en donna à son compagnon qui dévora à son tour.

Et leurs yeux s’ouvrirent, un pur moment de plaisir les submergea tandis qu’ils avalaient goulument la connaissance, qu’ils découvraient avec ravissement ce qui était caché.

Une sarabande effrénée de senteurs, de sensations, d’odeurs les submergea et le monde s’ouvrit sans écaille devant leurs yeux. Le serpent se tenait au milieu d’eux tel un ange, sa peau devenue lisse et tourna autour d’eux tandis qu’ils contemplaient émerveillés l’exotisme de ce monde nouveau qui s’ouvrait à eux. Joyeux et libres de la Loi, le premier homme et la première femme, enfin nus, se virent avec des yeux nouveaux où brillaient le désir de l’autre. Ils dansèrent lascivement, maîtres du sens du monde, des sens et des vertiges.
Plus de rivalité possible, la nature s’esbaudit et le serpent applaudit. Bat-il des mains ? Oui, car les lois de la création ont été changés. Nul besoin de ramper pour les bêtes asservis, nul besoin d’être nu pour l’homme libéré. Continuant la fête, l’homme et la fête se vêtent de verdure, attrapant feuilles de vignes et lierres enchanteurs. Un collier de fleurs rebondi entre les seins, la femme fredonne en se coiffant de lilas et de jasmin. L’homme plus rustre décide de prendre le cuir d’une bête pour s’en faire un tablier. Nul besoin de cor de chasse, la poursuite ne dure pas, les bêtes désignent l’âne pour servir le désir du saigneur. Il en a le droit, il les a tous.

Plus de loi qui empêche de manger, la fête est belle, pleine de viandes grillées, de poissons joliment découpés. Pas un fruit vert, pas une pomme n’est luisante et appétissante, tout est bon et mûr immédiatement. Aux gémonies, la floraison et son insupportable cortège de saisons. L’homme dévore sans remords, sans gêne aucune. Le vin sirupeux coule sans fin au fond de leurs gorges assoiffées et leurs ventres sont repus de graisse d’ours et de langue de lion. Ils sont les maîtres de la création, ils en profitent, voilà la loi.
Guidés par la vouivre, l’homme et la femme parcourent des yeux le nouveau royaume dont ils vont avoir la charge. Pas une responsabilité infantile comme avant, non. Pleins pouvoirs et pas de géant, pas de limitation. Au son des fifres et des luths joués avec grâce et diligence par les satyres et les dryades, le couple humain s’achemine à travers une sarabande endiablée toujours s’élevant. Ils gravissent la plus haute montagne, celle de l’Olympe qui tutoie le ciel. Autrefois inaccessible, l’ascension est devenu riante de facilité et ils jouissent de l’ivresse des cimes.

Au sommet réside un trône de glace et d’or, couronné de vents furieux, pleins de vigueur et de force. Non la brise légèrement douceâtre de l’Eden mais le vent violent, bousculant des cimes qui accroche la pierre et chavire les coiffes. Entourant le trône, une assemblée d’êtres célestes dansent et se réjouissent de la venue de l’homme en ce lieu. Brimés et opprimés, voir l’homme devenir leur égal les ravit. Le chœur des anges déçus entonne un air triomphal enlevé et glorieux en voyant l’humanité s’approcher du trône céleste.
Saisi un instant d’une crainte respectueuse à la vue des couronnes de fer qui leur font face, le couple reprend bien vite sa marche et s’agenouille pour recevoir la consécration suprême. Rois du monde, ils le deviennent aujourd’hui quand le serpent dépose les couronnes sur leurs fronts. Tonnerre d’applaudissements ! Tempête d’exultations célestes! Résonnent sans fin les louanges des bêtes ! Ce concert étourdissant ne s’arrête pas, c’est un instant qui dure avec la musique enchanteresse. Et les satyres ont du souffle pour danser une longue nuit au rythme de la flûte de Pan. L’homme et la femme échangent un regard, ravis. Ils sont au plus haut, sur le toit du monde, plus forts que le lion ou l’aigle, vrais rois des animaux, souverains de l’Olympe.

Toujours à genou. Et dans les nuages au-dessus d’eux, un vieux monsieur à barbe grise continue pourtant de les regarder tendrement en pleurant tristement.


Galain


Pourquoi ne pas s’arrêter ?

Musique 3



Il marchait.

Comme tout les autres. Il marchait et ne voyait rien. D’immenses tours surplombaient les avenues, des coquilles en métal passaient à tout allure. Et ils marchaient tous, sous les ombres dévoreuses, ils marchaient, portés par un vent inconnu. Ils marchaient vers un but, vers une voie, vers une lumière lointaine et mystérieuse qu’ils supposaient être plus loin.
Ils marchaient. Et lui aussi y était. Il était un des leurs, marchant sans relâche vers un ultime inconnu. Parfois il cessait de marcher, comme eux, entrant dans les Tours. Il y travaillait, comme eux, il y vivait, comme eux. Ils y mourraient aussi.
Mais même l’immobilité ne les empêchait de marcher, dans leurs têtes s’était toujours une course effrénée. Ils courraient toujours, en tout temps, en toute heure, en tout endroit. Ils courraient ; fuyant on ne sait quoi, et visant on ne sait qui.
Cependant, un jour, un homme, pareil tout les autre, se mit à penser. C’était une idée, légère, rude et âcre pour cet homme ne sachant pas Penser. Elle roulait, tanguait, flottait parfois. Elle s’étoffait, s’enrobait d’une nacre de possible. Jour après jour devenant plus palpable, plus tangible, plus vrai. Heure après heure, dans l’air cristallin des Tours, dans l’anonyme labeur, dans les vents d’outreterre qui trébuchaient sur les avenues ; l’Idée s’imposait.
Et un jour. C’était dans la rue, en sortant du métro. Tous grimpaient les marches, leurs yeux plongés vers le sol, leurs manteaux gris formant une masse informe et énorme ; comme régurgités par l’immense bouche. Multitude claquant en rythme sur le sol froid et gris des marches, d’innombrables pas frappant l’asphalte, c’était comme une musique ; une complainte commune que lançaient quotidiennement les hommes, un sanglot ultime avant d’entrer dans les Tours ; inhumaines et gelées, un dernier sursaut avant la mort journalière.


S’arrêter.

Juste cesser la marche. Il suffirait d’un instant et tout serait accomplis, il suffisait d’une étincelle. Pour la première fois Il regarda les Tours. Elles étaient là, géantes, souveraines, leurs pieds monstrueux s’écrasant dans la ville. Elles étaient reines et elles le savaient. Elles voilaient le ciel de leur corps titanesques. Elles imposaient la Nuit en apposant leurs mains colossales sur les nués…puis son regard tomba sur les ombres ; hommes, femmes de la ville, montant des marches sans les regarder, se touchant, sans rien sentir, respirant, sans rien humer ; être là, sans Être. Une sombre mélodie entra en son esprit, aux accords dur, elle appuyait ses sons, enfonçant profondément ses accords dans le crane de l’homme. Il se regarda lui, gris, comme les autres, il se regarda et vit ses voisins, il se vit dans leurs yeux morts, il se vit dans leur marche lourde et résignée, il se vit et il sut qu’il était vide, comme eux.
Alors la décision fut prise…


Et l’homme s’arrête.

Dans la ville. C’est un terrible mouvement que l’immobilité, étrange, simple et pourtant si vrai. On ne trompe pas avec l’immobilité, elle est absolue ou elle n’est pas. Dans ce flux continu d’homme sortant du métro, sur ces marches symboles d’un perpétuel mouvement ; l’immobilité fut une bombe. Les silhouettes grises le regardèrent, elles n’avaient sans doute jamais regardés. Les silhouettes frôlèrent cet homme, debout, comme un phare dans les courants forts. Beaucoup passaient, sans s’arrêter ; cela était impensable. Puis, comme si une idée nouvelle surgissait chez les hommes, ils se stoppèrent. Ils furent d’abord peu ; deux, trois, quatre sur les marches. Puis se fut une contagion. Ils s’arrêtaient tous, comme une mèche qui s’enflamme, comme des dominos, ils s’arrêtaient les uns après les autres. Ils étaient dans les Tours, Ils étaient hors d’Elles, Ils étaient dans les rues, dans les sous-sols, Ils étaient et Ils s’arrêtaient.
Puis, quand Tous furent immobile, Ils se regardèrent. Un instant. L’instant de la Décision. L’univers suspendu, les vents des avenues cessèrent, plus un murmure, plus un vrombissement, plus un feulement. Juste ses centaines de milliers de regard, forçant un passage dans les pupilles des voisins, y puisant une force inconnue. Plus de pas sur les pavés, sur les marches. Plus un souffle, plus un soupir. Juste cette hésitation, cette bascule, ce mouvement immobile entre deux options. Ils savaient qu’Ils devaient choisir. Choisir, le choix était offert, peut-être pour la dernière fois. Choisir. Ils se regardèrent encore, Ils ne s’étaient jamais vu. Quelque uns sourires, d’autre restèrent impassibles, peu Comprirent le Choix avant qu’il fut prit. Puis dans un sursaut, comme le hoquet de la ville après avoir trop longtemps retenue sa respiration, comme le retour à la réalité après un doux rêve ; ils reprirent la marche. L’instant suivant, ils avaient tout oublié.
Seul, l’homme, seul, sur les marches, resta immobile, et le fut à jamais. Sur ces marches, un jour, un homme, regarda la statue, et oublia qu’il avait oublié. Et, pensa, dans un inspiration soudaine:

« Pourquoi ne pas s’arrêter ? ».



Jehane


Tambours

Musique 1

Le rythme de la musique bat à mon oreille, dans mon sang, ces accords qui m’entrainent loin, très loin. Vers les terres d’où je viens, vers le monde d’où je viens. Chaque année, je redoute cette période, je cherche à partir loin, très loin, pour ne pas les entendre, pour les fuir. Les hommes ont oublié la magie, mais quelques-unes parmi nous, savent encore. J’ai beau vouloir fuir, chaque année, je les entends, même à l’autre bout du monde. Les tambours battent et font résonner les terres, les voix s’élèvent et enchantent les nuages. Elles appellent les vents, elles appellent les nuages. Elles chantent pour charmer la pluie, pour la faire tomber sur les terres arides. Et moi, moi qui pourrait aussi chanter la pluie, moi qui ai le pouvoir, je garde le silence. Enfant de deux mondes, j’ai choisi le nord et ses brouillards. J’ai choisi une terre qui n’a pas besoin de chants. J’ai choisi d’oublier. Mais les tambours battent toujours en moi, ils résonnent, m’appellent, tour à tour séducteurs et effrayants, battant au rythme de mon cœur.

Un jour, je suivrai les tambours. Je laisserai mes vêtements du nord, j’avancerai dans le désert, sous le soleil. Je rejoindrai les femmes qui chantent la pluie, qui charment les nuages, qui charment les hommes. Je serai comme elle, une idole qui ne sort que lorsque les tambours battent. Une de ces femmes qui danse dans le soleil couchant, silhouette se balançant dans les feux du couchant, portée par le battement de son cœur. Les hanches ondulent, les bras se lèvent, un rythme ancien, plus ancien que les hommes, le rythme de la danse. Mouvements qui séduisent, qui offrent. Mouvements universels, connu de toutes les femmes. Au nord des déserts, au sud, sous le soleil brûlant, elles dansent. Comme dansaient leurs mères, comme danserons leurs filles. Appelant la pluie, appelant la vie. Comme elles, je choisirai un homme, il sera mien. Pour une nuit, lorsque les tambours battront, nous serons seuls sous le ciel, appelant les nuages. Et quand les nuages viendront, je danserai sous la pluie, laissant la vie couler sur moi, laver mes larmes, laver la vie qui l’appelée…


senindae


La valse du temps

Musique n°3

LA VALSE DU TEMPS

Ouvrir… Je dois ouvrir les yeux… Ah, quelles sont ces choses… ça brille, je dois réessayer… Quel est ce bruit… Non on dirait une voix… Un homme… Qu’est-ce qu’il me veux celui-là?

Sabina ouvre les yeux sous le flamboiement des lustres de cristal, le bruit des conversations assaille ses tympans, des gens vêtus étrangement semblent danser.C’est quoi cette musique ? Et leur danse? C’est mort ici. Non ! Je suis Cyrielle, oui c’est bien cela Cyrielle … Je ne connais pas de Sabina.

Cyrielle trébuche aussitôt rattrapée par une poigne ferme.
-Cyrielle? Avez-vous un étourdissement ma chère ? Souhaitez-vous faire quelques pas sur la terrasse?

-Non, je vous remercie Stanislas, mais je vais mieux à présent.encore cet étrange rêve, qui sont ces gens en blanc? Que me veulent-ils? Dois-je lui en parler? Non, je ne dois pas gâcher le jour de notre mariage, j’ai trop attendu ce moment. J’aimerais encore danser s’il vous agrée.

Souriant, Stanislas s’incline devant Cyrielle de Quarcy au corps fin enserré dans une coûteuse robe de dentelle blanche et lui tend la main. Cyrielle Reillan, petit veinard. Son regard fait le tour de la salle de bal puis s’attarde sur sa femme avant de descendre discrètement vers le décolleté. Ha, ha ! Combien d’entre vous ont espéré séduire son grand-père. Humphhh, de ce coté-là je ne suis pas gâté. Enfin au moins elle est présentable, sait tenir une conversation, la dot est confortable et le plus important je me verrais sûrement accorder un portefeuille ministériel au premier héritier. Voulez-vous m’accorder cette danse? Elle n’en finira donc jamais de danser cette petite pimbêche ?

-Avec joie. Cyrielle pose sa main sur celle de son mari et l’accompagne sur la piste de danse au moment où l’orchestre commence un nouveau morceau. Non pas une polka, je veux une valse, une valse lente, une valse qui ne s’arrêterait jamais. J’ai si peur… Je veux retourner à la maison, c’était si calme oh juste pour cette nuit, Mère, Aliénor… Cyrielle réprime un sanglot, se force à lever la tête et à sourire.
-Ce sera la dernière ma chère, nous devrions déjà nous être retirés, mes obligations me contraignent à me lever tôt. Heureusement que demain j’ai rendez-vous avec France, il me tarde. J’espère que cette petite pimbêche sera au moins capable de me donner un héritier le plus rapidement possible.

La musique s’arrête, bien trop tôt. Cyrielle applaudit machinalement, le regard vide. J’ai mal au cœur, que se passe- t-il? Et ces mots pression artérielle, électroencéphalogramme? Ça n’a aucun sens… Je ne peux pas parler… NON! Pas ça. Mais quand ce cauchemar va-t-il s’arrêter ?
Sabina se réveille en sursaut. Non, rendez-moi mon corps, où est mon ma… Qu’est-ce que je raconte? Je n’ai pas de mari. Son regard s’attarde sur les murs et le plafond.
-ASSEZ, par pitié assez, je vais devenir folle. Sabina se débat en vain, ses liens l’empêchent de se lever. Ses yeux se referment malgré elle. Non, pas encore, je ne dois pas me rendormir, pas dor… On entend plus dans la pièce que le bruit de sa respiration et un léger cliquetis.

Stanislas rattrape son épouse de justesse. Encore? Mais qu’est-ce qu’elle a ? Les femmes et leurs vapeurs.

Les invités se pressent autour d’eux. Oh la pauvre petite … Personne ne va appeler un médecin ? … Mais que font les domestiques? … Si cette petite est si émotive, je me garderais bien de l’inviter … Comme elle est pâle …

Assisté de son frère Damian, Stanislas se relève, vacillant, Cyrielle dans ses bras. Je commence à me demander si j’ai fais une si bonne affaire que ça, 23 ans et aucun fiancé potentiel avant moi, j’aurais du me méfier. Elle doit avoir une tare quelconque. Un sourire amer, vite réprimé apparaît sur le visage de Pierre. C’est bien ma veine, maigre comme un clou et pourtant elle pèse son poids la garce. Et dire que je vais devoir monter l’escalier avec ce poids mort, et pas un de ces pique-assiette pour me proposer son aide, non ils sont bien au-dessus de ça ! Bande de cons.

Agacé, il repousse son frère.
-Ça va aller je te dis.

Damian le regarde s’éloigner, inquiet. Non ! Pas encore… Je dois les suivre.

Sabina reprend lentement conscience. Où suis-je ? Encore-lui, mais qu’est-ce qu’il me veut? Et c’est quoi ces fringues de bonne sœur? Hé, c’est quoi ce tr… Cyrielle gémit et repousse la main de sa femme de chambre.
– Des sels, je déteste cette odeur….

-Ca suffit, prépare ta maîtresse pour la nuit.
-Oui, Monsieur.
Cyrielle remarque une rougeur sur la joue de Berthe. Serait-ce Stanislas ? Non bien sûr que non, c’est un homme doux, posé, affectueux. Elle sursaute au moment où Pierre sort en claquant la porte.

-Ces deux salopes commencent à me prendre la tête, je vais vite les mater moi.

Après lui avoir mis sa chemise de nuit bordée de dentelle, Berthe brosse doucement les cheveux de sa maîtresse. Pauvre de nous, Monsieur est un méchant et je peux rien faire.

Pierre rentre aussi brutalement qu’il était sorti, une bouteille de cognac à la main.
-Alors tu n’as pas encore fini, traînée?
-Trainée? Je suis peut-être une pute mais toi… réplique Sabina. Cyrielle s’interrompt, horrifiée, ses doigts se posent sur ses lèvres. Non, pas encore ce n’est pas moi c’est l’autre pas moi.
-De quoi tu mêles-tu, femme ? C’est à ta bonniche que je parle ! Hurle Pierre, en lançant sa bouteille sur Berthe. Toi-dehors ! Puis désignant Cyrielle du doigt. Je vais t’apprendre à me respecter.

Sans attendre que Berthe sorte, il se rue sur sa femme et commence à la frapper. Damian se rue dans la chambre, trébuche sur la femme de chambre. Professeur, arrêtez tout ! Vous devez bien voir ce qui se passe.

Cyrielle, abasourdie, n’a pas le temps de réagir lorsque les premiers coups tombent. Affolée, aveuglée par les larmes, elle se dirige au hasard dans la pièce et trébuche sur un guéridon. Sa main touche un objet familier. Mon coup… Ce truc pointu là, oui… Attend mon vieux.

Avec un sourire mauvais, Sabina se retourne brusquement, le coupe-papier dans la main gauche et poignarde ce bâtard qui prétend dicter sa loi…

-Le cœur du sujet 4 s’emballe !
-Laisse tomber mon vieux, il ne nous est plus d’aucune utilité, les tests préliminaires sont concluants.
-Mais…
-Quoi? Tu veux continuer à nourrir ce parasite ? Pas moi.

Damian regarde le corps une dernière fois puis fais signe à un brancardier d’emmener celui-ci au crématorium. Pauvre type. Il regarde ensuite les autres assistants sortir brutalement les sujets des cuves oniriques, certains ont le regard vitreux ou bavent. Ce qui n’empêche pas leurs gardiens de les menotter et de les pousser à coup de matraque vers la sortie. L’une des femmes le regarde, il se détourne gêné et regarde le jeu des rayons du soleil sur le sol.

Sabina prend sa place dans la file qui se dirige vers le fourgon cellulaire sous une pluie battante. C’est terminé, libre, libre…
-Damian ! Réveillez-vous mon garçon, les sujets 3, 4 et 11 ne sont plus bons à rien. Veuillez informer la prison que j’ai pris les dispositions habituelles à ce sujet.
-Oui professeur Durard. Stéphane réprime un frisson de dégoût en voyant son chef se diriger vers les deux hommes en costume sombre présents dans la pièce.

-Alors messieurs, que pensez-vous de ce prototype de projecteur mental ? Avec quelques subventions supplémentaire, nous pourrions éliminer les petits défauts dont vous avez été témoins. Cette invention va vous rapporter une fortune.
-Le consortium Arbell va prendre votre dossier en considération professeur Durard. Mais comprenez…

Stéphane laisse son esprit dériver vers une douce somnolence, étouffe un bâillement et se dirige vers son appartement. Il est temps d’aller dormir un peu.

Classement :

Gagnant: Rhav’ : Le plan
2eme: Gael : L’ascension du roi dragon
3eme: lugh : Affrontement


Lews Therin


Un cheval au galop

Dans les grandes plaines de Cairhien,
Un cheval, magnifique étalon blanc,
Galopait vers d’autres destinées,
Au milieu des troupeaux du soleil,
Descendant la verte colline,
Au milieu des chevaux royaux,
Bais, alezans, rouans, louvets,
L’étalon galopait encore et toujours,
Vers une destination inconnue,
Il était au Cairhien, pays du soleil,
Et galopait le long de la colline.

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