Archives des textes de la Vingt-troisième joute

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thème : “La joute dont vous êtes le héros” (longueur maximum : 4 pages)

En effet, comme Raymond Queneau a écrit un “conte à votre façon” où il laisse au lecteur le choix de l’histoire qu’il veut se voir conter (… ou pas, mais nous y reviendrons), vous allez devoir proposer au lecteur des alternatives à votre histoire, à des moments-clés de celle-ci. Sur ce conte se calquera le canevas suivant : * Situation initiale : “dans la nuée”, “dans la ville” ou “sur des sons de cloche”, * Éléments perturbateurs : un étrange animal apparait ou un hurlement retentit, * Actions et éléments de choix : voler un objet/abandonner quelqu’un, tuer un personnage/fuir, traverser un miroir/demeurer dans l’ombre, * Élément de résolution : fin d’un monde. On a donc une situation initiale au choix, un élément perturbateur au choix, puis un couple action au choix fuir/tuer, traverser/demeurer ou bien voler/ abandonner. Comme vous pouvez le voir, ce n’est pas un canevas linéaire, puisqu’à chaque étape vous pourrez faire partir l’histoire dans deux directions différentes, comme dans le conte de Queneau. La longueur sera de maximum quatre pages (en gros une situation initiale plus un élément perturbateur plus une action et une fin), sans compter les développements alternatifs de l’histoire (en gros une ou deux pages de plus pour la version alternative).

Jury
Liliana
Galain
DarkShadok

Les textes

Aelghir


L’HISTOIRE DONT TU ES LE HEROS (mais je sens que tu vas le regretter avant la fin)




Tu étais bien tranquille, ce jour-là… ou peut-être était-ce une nuit. Si haut dans la nuée, pour peu qu’on soit distrait, la ronde du soleil fait perdre la tête et les heures.
Qui aurait pu prévoir qu’un hurlement imprévu (évidemment) allait te faire choir de ton doux nuage ? Personne ! Et pourtant tu chus !


« Dis, man, dessine-moi un flacon.»
Stupéfait, (On le serait à moins !), tu t’assieds péniblement, tu tournes la tête et tu découvres, accroupi à deux pas de toi, un blondinet accoutré comme un pingouin. Tu t’enquiers :
« C’est toi qui a poussé ce hurlement atroce ? »
Tu t’étais sans doute attendu à te trouver face à face avec un animal aussi étrange que terrifiant, style baragogne, tu sais, celle qui a plein de crocs et de griffes et qui dévore joyeusement les emplumés dans ton genre. Mais non, ce n’est rien qu’un drôle de petit bonhomme à la tignasse hirsute et aux yeux bigleux.
« Ben ouich, man. T’aurais fait quoi, toi, si tu t’étais coincé la tête dans un tonneau ? J’ai failli m’arracher les oreilles !»
Tu ne peux faire autrement que de le croire parce que la taille des appendices en question légitime la douloureuse difficulté de l’opération. Mais tu t’abstiens de faire une remarque et en cela, tu fais bien. Parce qu’à mon avis, « man », l’individu doit être assez susceptible.
« Bon, c’est pas tout, là ! Tu me le dessines, ce flacon !
— Tu es marrant, toi. Je viens juste d’arriver de là-haut (d’un geste vague, tu désignes quelques flacons nuageux suspendus dans le ciel mauve… flocons, pas flacons, désolé, flocons nuageux, donc !) sans même avoir le temps de prendre un écritoire. »
Tu secoues les plis de ta tunique blanche… enfin, presque blanche, avec quelques taches herbeuses et terreuses du plus bel effet, afin de montrer au casse-pieds que tu n’as même pas de poche pour y ranger quoi que ce soit.
« Alors, avec quoi tu veux que je te dessine un truc ? Aïeuuuu !
— Avec ça, hé ballot ! »
Le nabot te chatouille le bec avec une plume qu’il vient d’arracher à ton crâne. Tu voudrais bien lui allonger une claque mais il anticipe ton geste et bondit hors de portée. A cet instant, tu n’as qu’une envie, c’est de remonter sur ton nuage pour gratouiller les cordes de ton luth en coulant un regard chaviré vers les nuées roses où se prélassent de coquettes donzelles. (Plutôt bovin, le regard, si tu me permets, mais bon, revenons à nos moutons)
Donc, te voilà sur terre, et si tu veux rentrer chez toi, il te faut rallier le lac Adémi, t’asperger abondamment de son eau magique et attendre que le soleil à son zénith transforme en vapeur les gouttes qui vont grimper dans l’atmosphère et toi aussi par la même occasion.
« T’es borné ou quoi ? Dessine-moi un flacon ! » glapit le bilieux blondinet.
Comme il t’arrive à hauteur du genou, il est monté sur une souche à demi pourrie pour t’apostropher. Comme ça, il t’arrive à l’estomac. En tous cas, lui, il ne manque pas d’estomac. Il commence à te chauffer sérieusement les oreilles.
« Hors de question, trouve-toi un autre pigeon !
— J’ai déjà le papier !»
Tu vas passer ton chemin lorsque le gnome sort un rouleau de son veston. Un sceau antique pendouille au bout d’un lac en soie effrangé. Tu fais un saut en arrière. Sait-il, ce niquedouille, ce qu’il est en train d’agiter sous tes yeux ? Ta vue d’aigle te permet de reconnaître l’empreinte sur la cire verte. Ton cœur fait trois bonds et demi dans ta poitrine. Car il s’agit là du fameux ‘Parchemin Perdu’ du Tsar Dinaluile. Le sot déborde de joie :
« Suffit de trouver de l’encre et le tour est joué.
— Où as-tu ramassé ce rouleau ?
— J’l’ai trouvé au fond d’un vieux tonneau. Malheureusement, à part ce truc, il était vide. C’est pour ça que tu dois me dessiner un flacon. Je crève de soif, man !
— Et tu sais lire ?
— Pfff ! J’en ai pas besoin pour tester les qualités d’un vin.
— C’est dingue comme le hasard fait bien les choses !
— Il a fait quoi, Eléazar ? Je savais bien qu’il fallait que je me méfie de ce type. Trois barriques de cent litrons pour le prix de six barriques de cinquante, c’était pas net.
— Le hasard !… laisse tomber. Tu vois ce sceau ? Eh bien, c’est celui du mage Watermane, l’inventeur de l’encre violette. Je suis sûr que le parchemin contient la recette de sa découverte. Fais voir.
— Nan ! Tu peux toujours te gratter.
Le blond nabot pas beau te gratifie d’un regard mauvais.

Arrêt sur image, mon gars. C’est le moment crucial, le carrefour primordial de ton existence, l’instant T où tout se tait ! Tu n’as pas chu en vain. Silence, on réfléchit !
Soit tu hausses les épaules, tu traces la route vers le lac Adémi afin de rejoindre ton petit cumulus confortable, avec eau chaude à tous les étages, et tu abandonnes le gnome à sa soif dévorante. (Mais tu as intérêt à te dépêcher parce que le zénith arrive toujours à l’heure, contrairement aux diligences de la Essehaincéhef)
Soit tu écoutes le doux chant des sirènes et tu voles son parchemin au rabougri qui, de toutes façons, ne sait pas lire.

Tu hésites ? Je suis bon gars, je t’ai griffonné un bref topo pour t’aider à te décider.



Premier choix : Retour à la case départ en chantant à tue-tête, comme les matelots du ‘P’tit Annick’ : « Au ciel, au ciel, au ciel, j’irai la voir un jour ! »

Tu te dis que le Pouvoir, en fin de compte, c’est plus de tracas que d’agréments. Tu n’as pas si envie que ça de remplacer le Tsar Kosi sur le trône impérial. Tu décides donc de regagner à pattes tes pénates. Tu cours comme un dératé jusqu’au lac en espérant arriver avant le zénith. Sur place, tu fais tout bien comme il faut et l’évaporation magique te ramène sur ton cher nuage. Tu tapotes la ouate pour y poser douillettement ton postérieur et tu mates les poulettes du cumulus d’à côté. Voilà qui est casanier et totalement dénué d’envergure. Mais bon, c’est ton choix, je ne vais pas y revenir.
Néanmoins… jette un coup d’œil en bas, tu veux bien ? Penche-toi juste un peu. Mais non, tu ne vas pas tomber, pas avec la corde de sécurité que tu t’es nouée autour de la taille. Là ! Qu’est-ce que tu vois ?
Le damné gnome que tu as abandonné à son triste sort d’assoiffé interpelle un type trapu à l’air pas malin. Il lui tend le parchemin du Tsar Dinaluile sur lequel le mage Orête a jadis tracé les signes cabalistiques de la Formule Absolue.
« Dessine moi un flacon ! »
Le voyageur sort un portemine de sa poche, examine longuement le feuillet puis le retourne pour crayonner sur la partie vierge le flacon demandé. Pouf pouf ! Le parchemin se volatilise une fois le dessin fignolé et une fiole pleine apparaît entre les mains du nabot niais. Celui-ci la porte à ses lèvres et le vide d’un seul trait. Tu écarquilles les yeux ! La Formule Absolue vient d’être pulvérisée en échange d’un vin vite avalé par un vaurien ! A cause de qui ? De toi et de ton esprit pantouflard, espèce d’enrhumé du cerveau !
Un soupçon t’effleure alors, fleur de nave. Le voyageur n’est-il pas en train de se frotter les mains ? Il contemple le nabot ivre qui roule à terre et se met à ronfler dans la poussière. Puis il lève les bras et entreprend de clamer à forte et peu intelligible voix (Il a un accent zétazunien à couper au couteau) :
“God bless you and may God bless America”
Je traduis parce que je sais que tu n’es pas très doué pour les langues :
« Certains pensent que les Zétazunis sont prêts à attaquer la Perse. C’est ridicule… Cela dit, toutes les options restent ouvertes. »
Par la mamelle gauche de Madonna ! Avant de dessiner le flacon, le gars a appris par cœur la Formule Absolue du mage Orête qui octroie la terrible bénédiction des Tailaivangélistes à qui sait en tirer profit. Il est plus roublard que tu ne l’avais cru au premier abord.
Ca t’en bouche un coin, hein ! Tu peux être fier de toi ! Grâce à ton credo « Moi et les petits oiseaux ! », le vilain Diable You va devenir l’homme le plus puissant du monde. Et, dans pas longtemps, tu peux me croire, il fera péter la planète et les jolis petits nuages avec.



Second choix : Appropriation arbitraire mais argumentée d’un artefact apportant art et argent à son acquéreur. (En un mot comme en cent : le POUVOIR)

Là, tu te dis que le Pouvoir, c’est quand même assez jouissif parce que, grâce à lui, tu peux faire plein de choses formidables, comme commander trois cents pizzas au caviar à quatre heures du matin, épouser une taupe modèle ou exterminer ceux qui te minent le moral, les minus, les mineurs, les minets, les moines, les moineaux et tous les enquiquineurs.
Au terme d’une lutte acharnée, tu arraches donc au lutin le parchemin tant désiré. Le nabot botté en touche, n’en parlons plus. Mettons aussi au rebus le luth que tu torturais, les mutines que tu lutinais, les cumulus que tu accumulais. Tes projets viennent d’entrer dans une nouvelle dimension. Car tu es le seul à détenir la Formule Absolue dont Orête eut jadis la révélation, un soir de bacchanale, tandis qu’il rechargeait ses accus à coup de canons de rouge ! Tu disposes de l’arme hégémonique, de l’alarme cosmique, des larmes de Monique !
Là, tu respires un grand coup, tu jubiles en silence (parce que si tu te mets à hurler, tu risques de faire tomber un autre nigaud de son nuage et il pourrait identifier lui aussi le rouleau que tu serres contre ton cœur. Pas question, man !). Et soudain, tu t’avises que n’importe qui pourrait passer par ici, par hasard, et chaparder le parchemin. Qu’il est triste de ne pouvoir faire confiance à personne ! C’est alors que tu te décides à proférer, telle une profession de foi, la sentence qui va faire de toi le Roi du Monde, voire de l’Univers :
“God bless you and may God bless America”
Oh ! Non ! Qu’as-tu fait ? Ton accent est pire que celui du diable You. Sais-tu ce que tu as émis, misérable pou du ciel ?
“Gad blesse you and may Gad blesse Ameurica”
C’est malin ! Non, mais vraiment, quel débile ! Parce que, vois-tu, crâne de moule, ce que tu viens de clamer, c’est l’Anti-Formule-Absolue concoctée par le Mage Hic, au cours de la même sublime beuverie que le Mage Orête. Ce dernier traita Hic de faux Mage qui pue et le Franchouillard insulté se vengea en bidouillant l’incantation de son collègue. Il instilla dans sa contrefaçon la souche du virus de la fièvre acheteuse, une vacherie qui se répand à la vitesse d’un pet sur une toile cirée. Voilà ce que tu viens de lâcher sur le monde !
Tu aimerais bien savoir s’il existe un remède, un antidote, un antimythe ou quoi que ce soit qui puisse te sauver la mise. Je suis au regret de te dire que la peste noire, à côté, ce n’était qu’une vaste partie de rigolade. La fièvre acheteuse va dévorer ton monde en deux temps trois mouvements, le livrer aux cannibales, le désertifier.

Bon maintenant, qu’est-ce que tu vas faire ?


A ce moment-là, tu te réveilles… ou pas.


lugh

Conte à dormir debout

1

Vous êtes enchanté et Lun Mantoujours, dernier roi sous la montagne de la vallée des quatre plaines, qui attend patiemment sa sorcière fétiche, l’incomparable et fantastique Daï dans la ville du Champ de Raymond. Elle glane des informations à l’auberge des deux ruisseaux et comme à l’accoutumée, vous montez la garde à l’extérieur surveillant la porte de derrière. Deux raisons primordiales à cela : la plupart des attaques de l’Ennemi arrivent en traître. C’est triste mais c’est ainsi, les méchants que vous affrontez ont tendance à privilégier les coups tordus aux coups de mains, les poisons aux poissons et les tortures aux tortues. En général, une bonne stratégie est pour eux le coup de dague empoisonnée, à cinq contre un, de dos par une nuit sans lune lorsque leur cible a les pieds attachés aux mains et si possible au fond d’un lac. Bref, les adversaires du Servant Lun et de la sorcière Daï ne brillent pas pour leur honneur. C’est d’ailleurs une des clés pour comprendre les motivations du mal, la clef de dos.
Cela devrait vous rendre d’autant plus fier de servir une maîtresse du Pouvoir Inique ce qui nous conduit à la deuxième raison. Lun se ferait haché menu plutôt que de laisser un seul cheveu de Daï s’effilocher ailleurs que sur un peigne finement dentelé, marqué d’ébène du sceau des maîtres artisans de Tyr, vendu pour seulement 100 piastres, autant dire que c’est donné. Enfin, disons que Lun la porterait sur des dizaines de lieux au moindre danger, se jetterait sous le cheval qui menacerait de la renverser mais qui du coup ne pourrait plus parce qu’un cheval se cabre devant un homme allongé. Au passage, les partisans des grandes maximes : « Mieux vaut faire face en homme debout plutôt que de ramper au sol. » n’ont probablement jamais tenté d’arrêter un cheval au galop. Ou mettons qu’il serait prêt à lui tendre la main en cas de coup dur. En fait, c’est VOUS qui décidez, ceci est votre histoire, ou presque.

A l’origine lorsque le Pouvoir Inique est apparu un certain désordre s’est installé dans la région des trois affluents. Le système Fléaudal donnait jusque là satisfaction. Les paysans moissonnaient la terre paisiblement jusqu’à ce qu’une menace leur arrive dessus : ogre des collines rébarbatif, dragon asthmatique ou vils brigands des villes. Les paysans se retrouvaient alors souvent dans l’obligation de payer un tribut qui ponctionnaient durement leur pouvoir d’achat déjà menacé par les incendies ou la hausse des cours d’eau. Alors hop ! Une annonce placardée à l’auberge des des casse-pognes, pour signaler la présence d’un fléau. En moins d’une semaine, de valeureux héros parvenaient à résoudre le problème d’un coup de cuiller à pot ou de masse à clous et devenaient alors les seigneurs du village. Ensuite, ils s’installaient et prélevaient aussi un tribut mais au moins on avait pu faire la fête et manger des cuisses d’ogres avec des pommes ce qui est très savoureux.
Et voilà que patatras, un beau jour, des éclairs fusèrent un peu partout dans le royaume. Un mage tellurique avait dû rater d’assez loin son sort de transformation de racine de scolopendre en grenouille car les magiciens se mirent à foisonner de partout et les hères devinrent légendes. Au point de gêner par leur nombre ! Un type qui passe sa prime jeunesse à étudier d’arrache-pied pour maîtriser les arcanes obscurs, ça ne chamboule pas trop la vie de tous les jours. Il sort de sa bibliothèque empli d’ouvrages runiques tous les cinq ans pour aller voir un confrère et s’entretenir de sujets comme : le mode de reproduction des licornes, les fautes d’orthographe à la page quatre-cent-vingt-et-un du manuel «Paulimeaurfisme et autres-z-étrenjetés» ou le dernier sort de toute-puissance. De temps à autre, un magicien occis à grands coups de boules de feu une gorgone ou une colonie de goules mais rien de dramatique. Les paris le donne de toute façon perdant contre les vampires à cinquante contre un.
Alors que ces néo-mages n’ont jamais étudié et sont plutôt prompts à l’action. Pépé Gâteau qui boîte et qui boit, qui enfume tout le monde et qui s’enrhume tout le temps, dézingue les sicaires par paquets de dix. Tout cela parce que l’un d’eux a marché sur la queue de Médor, son dragon. Oui, les dragons sont devenus domesticables. Eux qui arrivaient en soufflant sur les villages, répandant la mort et la désolation et vitupérant sont à présent aussi féroces que des agneaux repus depuis que leur champion toute catégorie poids lourd, Gultharg, le destructeur, a fini en salsifis, ça c’est fin.
Pourtant, l’un d’eux résiste encore et toujours à l’envahisseur. Il semblerait qu’il maîtrise lui aussi le Pouvoir Inique et on en viendrait à se demander s’il ne serait pas un peu derrière tout cela. Soyons honnête, l’hypothèse du mage tellurique maladroit ne satisfait pas tout le monde. D’abord la confrérie des mages telluriques elle-même, qui a souhaité rester neutre dans cette affaire, mais qui assure : «Pour une fois, c’est pas nous». Et ensuite Daï, récente mais puissante maîtresse ès Pouvoir Inique dont vous étiez auparavant le garçon de course mais depuis peu le Servant farouche et fidèle, prêt à prouver votre valeur.

Vous vous apprêtiez à trouver le temps long lorsqu’un hurlement retentit. Votre sang ne fait qu’un tour, d’abord en raison de la brièveté narrative et ensuite car malgré la douleur exprimée par ses cordes vocales voluptueuses, vous avez reconnu la voix de votre sorcière bien-aimée. Peste soit des rascals ! Vos ennemis l’auraient-ils attaqué de face contrairement à toutes les règles déontologiques qu’ils ne suivent pas ? Que le choléra les engloutisse dans un torrent de morve ! Vous bondissez à travers la frêle porte de bois que vous enfoncez d’un coup d’épaule pour l’effet de surprise et prouver votre force. La scène que vous découvrez avec des yeux ébahis vous laisse pantois, muet d’étonnement et pour le dire d’un seul mot, vous n’en trouvez pas pour exprimer votre saisissement. Daï est allongée, ou plutôt affalée sur un banc, complètement cuite et se tordant la cheville. A ses côtés, un cuisinier éméché la regarde, l’air ahuri.
Elle tourne la tête vers vous et vous déclare d’une voix tremblante :
«- Gnii… Me suis tordu la cheville.. Gnii… Atroce douleur…, fidèle Escuyer.»
«- Mais, mais,…, bégayez-vous. Vous ne pouvez pas vous soigner à l’aide du Pouvoir Inique ? Vous avez guéri de pires blessures.»
«- Gnii, non. Je peux soigner les autres mais pas moi-même. Gnii. C’est comme porter un coffre et se soulever soi-même, digne Servant»
«- Mais qu’avez-vous fait? Vous deviez glaner des informations auprès des villageois!», accusez-vous atterré.
«- J’ai voulu cuisiner le coq au vin, Gnii. Mal m’en a pris, compagnon de Légende. Gnii. Enhardie par les nouvelles, j’ai repris de la boisson et je ne me suis réveillée que pour me fouler le pied en me vautrant. Gnii. J’ai mal, Brave Vengeur.»
«- Qu’avez-vous appris? , interrogez-vous passablement agacé.
Mais la magicienne sevrée uniquement de sommeil, harassée par sa journée de labeur, oublie d’un coup sa douleur et s’endort sans plus vous prêter attention. Vous vous tournez vers l’aubergiste attablé:
«- Pourquoi l’avez-vous laissé boire autant? N’est-ce pas votre responsabilité d’éviter que la beuverie devienne dangereuse? , menacez-vous, le doigt pointé vers lui.
«- Mais je savions point, mon petit maître. L’a jamais bu qu’une coupe, l’est pas ben solide non plus la petite gaillarde. M’enfin, peux-ben vous dire ce que tout le monde sait.
Et comme un enfant récitant un poème bien appris, l’aubergiste déclame d’une traite :
«- Le cataclysme magique qui a répandu le Pouvoir Inique serait le fait d’un puissant dragon. Celui-ci aurait utilisé les pouvoirs combinés du Sceptre des Damnés et de l’Orbe de Puissance pour conférer le Pouvoir Inique à lui-même et aux humains afin qu’ils éliminent tous ses rivaux et lui permettent de devenir le Seigneur des Fléaux.»
«- Comment s’appelle-ce dragon? Et pourquoi ne craint-il pas les champions humains munis de cette nouvelle magie qu’il leur procure?»
«- Il se fait appeler Smurf, le ver sournois mais son vrai nom reste secret et d’après la rumeur, il aurait choisi lui-même les bénéficiaires du Pouvoir Inique et il en rit encore.»
En concluant sa diatribe, il jette un regard en coin à Daï toujours effondrée qui ronfle lourdement. L’histoire est plausible.

Malgré les admonestations des villageois, vous êtes partis à l’assaut du repaire du dragon sans plus de cérémonie. Refusant d’entendre leurs cris de désespoir, vous avez pris cette courageuse décision d’affronter seul le péril puisqu’une foulure au pied retient votre maîtresse.
Sur la route au hasard d’un chemin creux, vous rencontrez un vieillard édenté, vêtu en défroques puantes, qui met du temps à se ranger pour laisser passer votre fier destrier.
«- Bouge ton âne », déclare-t-il d‘une voix traînante.
Insulté pour votre baudet qui mérite plus de considération, vous répliquez sèchement :
«- Bougez vous-même, vous êtes sur mon chemin de gloire. »
«- Ce n’est pas à toi que je parle.», siffla-t-il en détournant son regard de votre monture.
«- Ecarte-toi ou je te grille, je m’en reviens de chez le dragon Smurf pour le remercier de m’avoir donné tant de puissance.»
Cette taille si fine, ce port altier, ces guenilles qui s’harmonisent avec tant de grâce à son pif aviné. Ce n’est sûrement pas un clochard ordinaire !
«- Vous êtes Pépé Gâteau?», hasardez-vous timidement.
«- Tout juste. Tu veux aller voir le dragon ?», questionne-t-il vaguement soupçonneux.
«- Heu… Je…», commencez-vous, craignant de dévoiler vos plans à un inconnu.
«- Un sort de brûlure des pieds pour favoriser la vélocité de la langue, peut-être?», questionne-t-il gentiment.
«- Mon objectif est de parvenir à terrasser le dragon, responsable d’une dérégulation de notre système politique fondé sur une résorption modérée des menaces extérieures permettant d’équilibrer la proportion de dirigeants, de braves imbéciles et d’hères conscient de leur chance. Je me rends à sa caverne pour le déloger, le forcer à abdiquer et à tout remettre comme avant.», récitez-vous tout d’un trait.
Le vieux en vous entendant se tord de rire pendant une bonne décade. Les côtes pliées, il suffoque, tressaute et son visage prend une teinte violacée.
« Ah, ah, elle est bien bonne. Tu sembles vraiment ravi de la crèche, toi alors. Je crois tellement en toi que je vais te confier une charade pour la route, essaye de t’en souvenir quand tu croiseras le dragon. Cela pourrait t’être très utile, oui.
Et Pépé Gâteau, monté sur ses ergots, de réciter, fier comme un coq :
«- Mon premier est utile pour les déchets et fréquent chez les Angles.
«- Mon deuxième est rare.
«- Et mon tout ne veut rien dire, ah ah , il manque une lettre, tu l’as dans le cul!».
Sur cette ignoble tirade, il vous écarte sans ménagement et poursuit son chemin. Outré de tant de grossièreté mais ne voulant pas risquer un accès de colère du Pépé Gâteau, vous reprenez votre route le cœur lourd de savoir que la peste du laissez-aller se répand dans toutes les couches de la société et gangrène jusqu’aux bonnes manières des aînés, porteurs pourtant de sagesse inégalable pour vos jeunes épaules. Décidément, ce Pouvoir Inique cause trop de ravage, il faut l’arrêter.

Vous voilà donc à ramper dans les entrailles de la terre, aux tréfonds de la tanière du vil ver aux écailles cagneuses pour lui faire rendre gorge, raison et débarrasser le monde connu du Pouvoir Inique. Mais au fait, souhaitez-vous vraiment cet affrontement ? Votre vaillance est hors de cause mais l’ennemi est du bois dont on fait les tronc de Séquoia, puissant par sa magie et nimbé d’une aura de férocité qui ferait froid dans le dos à une face blême de peur.

Si vous souhaitez affronter le dragon dans son antre armé d’un gourdin pour seul arme et sans plan de stratégie, allez en 3.

Si vous optez pour un repli vous permettant de mieux appréhender les tenants et aboutissants d’un tel conflit, courez en 2.

2
Alors que de vos pattes agiles, vous vous élancez vers la sortie pour une retraite stratégique et véloce, un grand fracas retentit et un éboulement de terre soudain, inopiné et fortuit, fait s’effondrer la voûte de la grotte. Les yeux pleurants de la poussière dégagée et aussi un peu de rage devant le sort qui s’acharne, vous comprenez que la fuite n’est pas une solution raisonnable. Il faudrait des jours à une armée de nains pour extraire la roche de cet enduit terreux. La guigne, hein? et puis le karma aussi sûrement. Enfin, laissons ces considérations philosophiques pour plus tard, vous êtes sur que vous ne voulez pas retourner affronter le monstre? Le dragon ne va pas vous manger! En fait, si il pourrait, mais vous avez en vous des ressources inégalées. Vous êtes l’Elu, chargé de ramener l’harmonie dans l’univers, le Bien dans la vallée et la joie dans les cœurs. Et en plus, l’autre issue est bouchée, allez hop, au 3.

3
Le boyau s’élargit peu à peu tandis que vous progressez douloureusement sur les coudes vers votre destinée fatale. Il finit par déboucher sur une caverne aux dimensions faramineuses, regorgeant de pièces d’or, de vases précieux et de tentures délicatement posées sur des coffres finement ciselées. Le trésor amassé est si vaste qu’il faudrait des années à une douzaine de bonnes femmes dépensières pour liquider la grotte. Et je ne parle pas de crémières ou de mercières, hein. Pas d’honnêtes femmes qui dépensent deux francs six sous en quelques rubans mais bien des dispendieuses brevetées, rombières olympiques qui mangent en une journée de folle dépense le pain d’une vie.
Alors que vos yeux s’accoutument peu à peu aux reflets scintillants du lieu et à l’immensité des richesses amassées, vous vous interrogez sur l’absence du dragon. Les doigts nerveusement serrés sur votre gourdin de fortune, vous tentez de percer les taches d’obscurité dans les sinuosités de la caverne pour lui porter un coup vengeur et définitif. Mais pas de dragon à l’horizon, nul obstacle semble-t-il mais comme vous n’êtes pas né de la dernière pluie, vous subodorez un piège terrifiant du monstre réputé pour ses traquenards sordides. Il aurait notamment vaincu le haut-mage Azerty en lui demandant la démonstration du Grand Sort de Tempête Electrique alors que l’expert ès arcanes occultes prenait son bain. Il fut noté dans les annales du combat et sur l’épitaphe de l’éblouissant mais naïf praticien des arts élémentaires : « L’eau tue.», citation que des générations d’ivrogne ont depuis lors très mal interprété.

Alors que vous esquissez un pas timide vers le butin, vous entendez un rire à glacer le cœur d’un volcan. Juste devant vous! Et alors que vos yeux ne perçoivent toujours rien, un souffle fétide vous enveloppe. «Un sort d’invisibilité», songez-vous effrayé. Comment le vaincre si vous ne pouvez le voir donc le toucher ? Déjà que le gourdin n’est pas reconnu comme l’arme la plus redoutable contre un dragon, vos probabilités de survie viennent de chuter drastiquement. Joueur cruel, le monstre s’amuse pour l’instant à vous faire tomber de son souffle et à vous asphyxier de son haleine putréfiée. Il vous faut trouver un moyen d’attaque, pensez à votre botte secrète! Invoquez le nom du dragon devrait vous assurer sa docilité, il vous suffit de prononcer le mot fatidique d’un air théâtral à l’instant précis où les mâchoires d’acier mais toujours invisible du grand méchant ver s’apprêtent à vous déchiqueter le museau, le poitrail, j’en passe et des meilleurs. Quand vous aurez trouvé la solution et pas avant, le grand œil voit tout, prononcez le nom du dragon et allez au 4.

Si vous ne trouvez pas la solution, votre sort est scellé et le dragon s’envolera bientôt pour imposer son joug de fer sur la contrée. Ce sera la fin du monde Fléaudal et le début de l’ère la plus abjecte de l’histoire des trolls qui comporte pourtant quelques intermèdes plutôt dégueulasses.


4
«- Tricheur ! C’est la fin. Votre roublardise vous a desservi finalement. Trop de ruse tue l’être muse. Tu m’uses à être trop sûr. Bref, vous avez échoué et votre épopée s’arrête ici. »


courez en 2.


Bébel


Les dragakos

La forêt était froide, quasi immobile. Le jour était déjà bien bas, mais les forestiers qui préparaient des fagots pour cet hiver naissant n’en avaient cure. Silhouettes courbées, silencieuses, ils oubliaient leurs doigts bleuis, tant la tâche allait de soi dans ce pays recouvert d’arbres noirs.
Le battement d’ailes d’un oiseau égaré, puis au loin, lente, faible, la cloche du château de Torony laissa s’échapper quelques notes fêlées dans la campagne. Puis la cloche de Legnagyobb, plus volumineuse, consolida l’appel. Les forestiers se redressèrent, mains sur les reins. La journée était finie. Ils échangèrent trois mots, firent circuler l’outre désaltérante, et sans tarder se mirent en marche.
Kulcs sentait le froid descendre sur ses doigts. Tout en haut du château de Legnagyobb, mains sur les oreilles, l’Egna regardait ces petites silhouettes rejoindre sans hâte leurs maigres cabanes. Dans sa tête abrutie par les sons de la cloche, quelques pensées sombres frayaient leur chemin.
Les deux cloches désaccordées s’étaient arrêtées, Torony juste avant Legnagyobb. Kulcs allait redescendre, lorsque soudain un mauvais pressentiment lui fit lever les yeux au ciel. Mais avant d’avoir pu esquisser le moindre geste, …

… un immense oiseau apparut devant lui, le bec ouvert et l’œil plein de rage. C’était un aigle immense, à la teinte violacée, une bête magnifique dont la tête était presque aussi grosse que la cloche du château qui, à côté de Kulcs, finissait de trembler. Puakai ! Ce mot s’imposa aussitôt à l’esprit de Kulcs. Un instant saisi par cette vision effroyable, le garde plongea vers la trappe qui menait à l’étage inférieur, là où se trouvaient les appartements de la princesse. Dans son dos le puakai glapit avec force, puis la tour trembla sous un choc terrible qui fit basculer Kulcs. Il atterrit dans le couloir, se releva d’un bond et jaillit vers la chambre de sa protégée. La princesse se tenait là, dos à la porte, hurlant. L’énorme puakai avait engagé sa tête dans l’ouverture de la fenêtre, en faisant tomber des pierres du pourtour.
Kulcs dégaina son épée du fourreau, et de sa main libre agrippa la princesse. Mais il était trop tard. Détruisant tout un pan de mur, l’oiseau avait serré la princesse dans son bec noir, et arraché sa proie de la main du soldat. En un éclair, Kulcs accrocha le regard paniqué de la demoiselle, puis elle disparut.
Le tumulte des renforts parvint aux oreilles de Kulcs. Mais l’oiseau était déjà loin, repartant aussi vite qu’il était arrivé. Aussitôt prévenu, le roi Olaj réunit ses conseillers.

— Cet attentat est signé, affirma le docte Tudas. Le garde Kulcs a formellement identifié un puakai. De plus, nous avons … ceci. (il tendit une sorte d’écaille noire, marquée d’un point rouge sang). C’est un dragako, il a été ramassé dans la chambre de la princesse. Les Immortels repartent en guerre.

— Nous allons les écraser, s’emporta Kalapacs en brandissant son arme. Comme à chaque fois !


Chacun dans le royaume savait qu’à l’autre bout du monde vivait une race étonnante qu’on appelait les Immortels. Ces humains semblaient avoir été créés ex nihilo plusieurs milliers d’années auparavant. Emportés par leur sentiment de supériorité, ils avaient voulu aussitôt conquérir le monde. Mais s’étant rendus compte qu’ils ne survivaient pas à certaines blessures, et que par ailleurs, dépourvus des organes nécessaires, ils ne pouvaient avoir de descendance, les Immortels s’étaient vite calmés après leurs premières défaites. Repliés dans leur unique ville, Borton, ils vivaient à l’écart des autres peuples. Cependant, la soif de puissance ne les ayant pas quittés, ils se remettaient en campagne tous les deux ou trois mille ans, avec à chaque fois des résultats déplorables.
Le roi Olaj fit signe au bouillant Kalapacs de se taire.

— Si ce puakai a enlevé ma fille, nous devons savoir pourquoi, avant d’entreprendre la moindre action militaire. De plus, massacrer les derniers Immortels ne servirait à rien si ma fille devait en mourir.
Kalapacs avait posé son marteau. Le roi se tourna vers Kulcs.

— Vous allez la chercher, à Borton. Dès à présent.

— Oui, Votre Majesté… euh … seul ?

Bien sûr, tout seul… vous qui n’avez pas réussi à garder ma fille… Bien sûr que non, idiot de garde ! (il se passa la main sur le front) Seule ma grande bonté fait que vous êtes encore en vie à cette heure-ci. Je vais vous adjoindre un mage-guerrier, il s’occupera du travail, vous serez là pour le guider et pour assurer ses arrières.
Les conseillers se regardèrent, gênés.

— C’est-à-dire, Votre Majesté, que les mages-guerriers ne sont pas en état de voyager ou de combattre. Nous tombons en plein dans leur fête biennale. A l’heure actuelle, tous les chamanes sont à la bière et tous les voyants sont au rouge.

— Combien de temps pour qu’ils reprennent leurs esprits ?

Au moins trois jours.

— Je dirais quatre ou cinq.

— Ou six.


Le roi regarda Kalapacs qui soudain reprit espoir d’une solution armée et caressa son marteau.

— Alors qu’on appelle Katona.


Tous affichèrent alors un profond désarroi.
On fit venir Katona. C’était le neveu du roi, le cousin de la princesse. Un chevalier arrogant, stupide. Enfant, on lui avait offert un fouet en laine, et il jouait à frapper les forestiers qui étaient obligés de se rouler par terre sous peine de tâter d’un vrai fouet de garde. Hormis son chien Kutya qui le suivait partout, il n’avait pas d’amis. Mais Katona, l’idiot, avait un pouvoir inexplicable : la plus grande aura magique du royaume. Pour l’heure, il ne s’en était servi que pour faire apparaître des oiseaux (la première leçon du cursus d’invocateur). Mais en l’absence des autres magiciens, il devenait soudain le meilleur.
Le roi lui expliqua patiemment ce qu’il attendait de lui, il le présenta à Kulcs qui le salua respectueusement.

— Arrête tes courbettes, l’artiste, et suis-moi. Mais attention à Kutya, si tu m’approches de trop près il te bouffe. Adieu Votre Majesté, je reviendrai avec la princesse avant la prochaine fête des magiciens.


Il prit le dragako marqué d’un point et le donna avec désinvolture à Kulcs, qui n’avait pas bougé, puis il éclata de rire, heureux de sa plaisanterie.

… un éclair fendit le ciel et s’abattit avec force sur le château. Sous l’impact, la princesse Kulcs perdit l’équilibre et s’étala près de la cloche qui, bousculée par le tremblement de terre, reprit un unique et funeste coup. Des bruits de panique parvinrent aux oreilles de la princesse. Elle se releva, chancelante, et regarda à l’extérieur. Ce qu’elle aperçut lui coupa le souffle. La tour principale, demeure des appartements royaux, s’était volatilisée, remplacée par un cratère fumant. L’explosion au sol avait été si forte que, tout autour, de nombreux départs de feux renforçaient l’horreur de la scène. Pétrifiée, la princesse ne pouvait détacher son regard de la désolation, guettant des signes de vie sous la poussière. Bientôt elle fut rejointe par ses gens qui étaient accourus à son secours.
— Transportez la princesse en bas, ordonna-t-elle. Elle ne sent plus ses jambes.
Deux domestiques s’exécutèrent.
— Plus vite ! Plus vite ! fit-elle alors qu’ils dévalaient les escaliers. La princesse veut retrouver son père !
Une rage impuissante la faisait pleurer sans pudeur. Mais arrivée en bas, elle s’essuya le regard et bondit hors des bras de ses serviteurs.
— Où est le roi ? implora-t-elle alors que de tous les côtés ce n’étaient qu’agitation et larmes.
Ce fut le sage Tudas, le plus proche conseiller de son père, qui l’accueillit. Il omit de mettre genou à terre, ainsi que l’exigeait le protocole, quelles que soient les circonstances.
— Majesté ! C’est un bien grand malheur qui nous accable ! Le roi … Le roi …
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Le roi est mort, Majesté.
La princesse sentit ses membres flotter un instant, puis elle s’évanouit.
Kulcs se réveilla dans un lit d’appoint, dressé dans une salle annexe de la seule tour encore debout. Lorsqu’elle fut habillée, elle avait repris toute sa dignité.
— Qu’on escorte la princesse jusqu’à la salle du conseil ! commanda-t-elle.
Elle était furieuse qu’on l’eût laissée dormir. En une heure si sombre, elle devait être présente, elle aurait dû participer aux décisions, se montrer aux gens du château, quand bien même elle n’était pas l’héritière. Quand elle arriva à la salle du conseil, voir cet endroit déserté ne calma pas son courroux. Où étaient-ils ?
Le vieux Tudas, là encore, vint à sa rescousse.
— Majesté, je suis heureux de vous revoir.
Il vit qu’elle arborait un visage agressif, marqua un temps et expliqua :
— Il a fallu prendre des décisions en urgence, vous comprenez.
— Que s’est-il passé ? Qui a fait ça ? explosa-t-elle.
— Eh bien … ce sont d’affreuses nouvelles, Majesté. Ce projectile a selon toute vraisemblance été lancé par le puakai du royaume de Borton.
— Quoi ? Que dites-vous ? Mais …
— Hélas, c’est on ne peut plus clair. Il sortit de sa ruha une pierre étrange, noire, et marquée de deux points rouge sang. C’est un dragako ; les puakais ont comme vous le savez pouvoir de les expédier dans les airs d’où elles …
— Je sais tout ça, mais elles ne devaient jamais être utilisées contre un royaume de la Grande Fraternité.
— C’est ce qui nous consterne tous, Majesté. Les Bortoniens ont rompu ce pacte. Nous ignorons …
— Et que comptez-vous faire ?
— La réplique adéquate est à l’étude, Majesté. En attendant, vous devez vous mettre à l’abri.
Un jeune homme au regard clair, suivi d’un écuyer, s’avança.
— Voici le chevalier Katona, que vous connaissez peut-être. Il vient du château de Torony. Nous venons de lui confier mission de vous y ramener, pour votre séc…
— Il n’en est pas question, la coupa Kulcs. La place de la princesse de Legnagyobb n’est pas loin des siens, mais avec eux, pas avec ce jeune … chevalier et son écuyer miteux.
Katona s’inclina dans le plus respectueux des saluts :
— Une telle noblesse vous honore, Majesté. Je me place sous votre commandement. Mon écuyer Kutya, bien que muet, est un homme d’une valeur inestimable qui donnera sa vie pour vous.
— Si Votre Majesté m’y autorise, intervint Tudas, je me permets d’insister fortement. Cet exil n’est que temporaire, et nous ne faisons que suivre les indications laissées par votre père en cas de malheur. Le Chevalier Katona a déjà prêté serment.
Celui-ci baissa les yeux. Kulcs empoigna le dragako à deux points que Tudas tenait encore à la main et s’en alla, sans un regard pour le cratère noir qui, dehors, rappelait avec force le drame de la veille. Une heure après, Katona, Kutya et la princesse prenaient la route de Torony. Ils venaient de surmonter la première colline que Kulcs s’arrêta, froide :
— A présent, chevalier, il va vous falloir décider quel serment vous choisissez de tenir. La princesse a décidé de prendre la direction du Borton, et de venger son père. Elle ne vous oblige pas à la suivre, ni vous ni votre toutou silencieux.
Avant que Katona eût pu l’en dissuader, elle avait lancé son cheval à bride abattue vers l’est. Le chevalier et son écuyer n’eurent d’autre choix que de la suivre.

Ils avaient pris la route de Borton depuis de longs jours. Kulcs et Katona n’avaient pas vraiment réduit leurs distances, éloignés de cœur et de condition. Kutya se contentait de rester en arrière de son maître, comme prêt à lui porter secours, sans s’occuper du tout de Kulcs. L’Egna avait bien tenté de le faire réagir, en le traitant de bon chien et autres gentillesses, mais Kutya ne bronchait pas. Katona se contentait d’ouvrir la route, sans envisager la moindre aide de Kulcs.
L’excitation du départ était retombée, et chacun dans le groupe, sans l’avouer, redoutait la force de l’ennemi. Kulcs serrait les dents, et parfois sortait le dragako de sa ruha pour renforcer sa détermination à traquer le puakai.
Un soir, enfin, Katona montra un point au loin et dit :

— Voilà Borton. On n’a pas traîné (il semblait satisfait).
— La princesse aurait préféré qu’on allât encore plus vite, répliqua sèchement Kulcs
Alors qu’ils s’installaient pour la nuit et que le froid peu à peu les enveloppait, Kutya se redressa brusquement et se mit à humer l’air. Katona suivit son regard qui plongeait dans les fourrés, quand soudain une silhouette molle sortit de l’ombre.
— Un gyik ! hurla Kulcs.
La créature reptilienne fut aussitôt rejointe par une poignée de congénères hargneux.
Katona se précipita sur son arme, tout en lançant à Kulcs :
— Je me charge d’eux !
Il fut immédiatement enseveli sous trois gyiks qui avaient bondi sur lui. Kutya ne mit pas longtemps à réagir et fonça dans la mêlée, toute rage dehors. Les combattants formèrent une mêlée confuse. Kulcs avait empoigné son arme et en décousait avec le dernier gyik. La bestiole était d’une vitesse extraordinaire qui compensait son manque de force. Kulcs bénit l’entraînement au château, qui lui permit d’en venir à bout. A ce moment-là, Kutya, le fidèle Kutya, fut rejeté à ses pieds, le corps zébré de déchirures. Katona les rejoignit tant bien que mal, protégeant ses deux compagnons, tandis que d’autres gyiks sortaient de l’obscurité et fondaient sur eux.

— Il faut fuir ! hurla Kulcs. Ils vont nous tailler en pièces !
Katona esquissa un geste de repli, mais la vue de Kutya à terre, en sang, l’empêcha d’aller plus loin. Les gyiks se rapprochaient.
— Non ! Je ne le laisserai pas !
Kulcs vit le regard implorant de Kutya, mais sa décision était prise.
— Sauvez la princesse ! Il mourra en héros !
Katona ne l’écoutait pas, et moulinait les airs de son épée pour protéger Kutya. Kutya qui perdait son sang, qui allait mourir. Et eux aussi mourraient, pour rien. Kulcs regarda son épée, déjà souillée de sang, et …

… fonçant dans la nuit, s’enfuit de la zone de combat, laissant à leur destin ses deux compagnons de route. Les gyiks n’avaient pas prêté attention à cette fuite soudaine. Et dans son dos, l’Egna entendait de grands cris de rage. Les cris de Katona qui mettait tout son courage pour une cause perdue.
Kulcs courut toute la nuit, les sens déroutés, suivant simplement ses jambes qui l’entraînaient vers les murailles. Le matin vint, laissant Kulcs le souffle court, silhouette dérisoire dans ce paysage désertique orné de murailles hermétiques. C’est alors que son regard accrocha une tâche noire à ses pieds, détail étonnant dans ce décor ocre qui l’entourait. Un dragako, un dragako noir avec deux points rouges.

… d’un geste désespéré, abrégea les souffrances de Kutya. Katona, qui dans son combat ne cessait de surveiller ses arrières, vit le mouvement fatal. Il resta un instant immobile, prit un coup de griffe à la cuisse et se replia en hurlant, agrippant Kulcs dans sa fuite. Kulcs courait à en perdre haleine, sans écouter ce qui ressemblait à la ruée des charognards sur une proie morte.
Le matin vint, et leur course nocturne avait amené Kulcs et Katona à faible distance des murailles de Borton. Katona s’assit et regarda Kulcs dans le fond des yeux :
— Pourquoi ? fut son seul mot.
— Il n’y avait pas le choix, et vous le savez très bien. Kutya est mort en héros, vous vous en rappellerez en honorant sa digne mémoire.
Katona eut un geste d’impuissance. Kulcs ne savait pas quoi ajouter. Ses yeux attrapèrent soudain un détail dans le paysage, une espèce de petite tâche noire qui semblait incongrue dans ce décor ocre. Les deux compagnons filèrent devant eux. La tâche noire était un dragako, quasi identique à celui que Kulcs conservait dans sa ruha, à part que celui-ci n’avait aucun point sur sa surface.

Kulcs sortit son premier dragako, et compara les deux artéfacts. Les rassembler ainsi avait forcément un sens. Sous ses yeux ébahis, les deux morceaux se mirent à vibrer, vibrer sans bruit, tandis qu’une voix venue de nulle part lui demandait :
« Combien de points vois-tu sur ces dragakos ? »

Un point. Le garde de Legnagyobb regarda Katona chez qui avait disparu toute arrogance. Un homme apparut, venant des murailles, qui semblait les défier.
— Les Immortels ont enfin compris que le sang royal devait couler pour que leur race se perpétue. Nous avons tâtonné, nous avons expérimenté. Et finalement, la vierge au sang pur nous permettra de devenir ce à quoi nous aspirons depuis toujours.
La princesse apparut, traînée par deux puakais prêts pour le sacrifice.
Katona regarda Kulcs avec amusement, soudain les épreuves s’étaient évanouies, il redevenait ce jeune sot stupide prêt à toutes les cruautés.
— Quel dommage, hurla-t-il ! Combien avez-vous de puakais ?
— Des centaines, sourit l’Immortel.
— Que feront ces centaines de beaux oiseaux, face à … La Horde ?
Levant les bras, il invoqua. Il invoqua des corbeaux, des centaines de milliers, des millions de corbeaux, un brouillard noir qui se jeta sur la ville, sur ses habitants, sur les puakais, épargnant les Egnas, détruisant le monde des Immortels. Au milieu d’eux, le sot, le fou Katona riait.

Deux points. La princesse de Legnagyobb regarda Katona, au visage décomposé. Un homme apparut, venant des murailles, qui semblait les défier.
— Les vôtres sont morts car la puissance est avec moi, en moi, s’exclama le puakai.
— Vous avez rompu le pacte ! hurla la princesse. Maudits soient les Bortoniens !
— Les Bortoniens ! s’esclaffa le puakai. Regarde les Bortoniens !
Les portes de la ville s’ouvrirent. En haut des murs, le long des avenues, des cadavres commençaient leur décomposition.
— Les Bortoniens n’ont pas compris le bien que je leur voulais. J’ai trouvé la puissance, ils n’en ont pas voulu, ils n’en ont pas voulu.
Le puakai, dans sa folie, dansait sur les ruines de ce monde en sang. Il dansait encore quand le carreau d’arbalète l’atteignit. Katona avait accompli son devoir. Le puakai roula sur le côté, écume aux lèvres.
— … maudits …
Une pierre noire luisait à ses côtés.

Trois points. Le garde de Legnagyobb regarda ces reliques avec stupeur. Un homme apparut, venant des murailles, qui semblait le défier.
— Les Immortels ont enfin compris que le sang royal devait couler pour que leur race se perpétue. Nous avons tâtonné, nous avons expérimenté. Et finalement, la vierge au sang pur nous permettra de devenir ce à quoi nous aspirons depuis toujours.
La princesse apparut, traînée par deux puakais prêts pour le sacrifice. Kulcs hurla. Un troisième puakai sortit de la ville, et fonça sur le garde.
Les deux yeux cruels de la bête, Kulcs vit sa mort arriver à la vitesse de son vol. L’Immortel sourit, et procéda au sacrifice. Les hurlements de la suppliciée scellaient à jamais le sort de l’ancien monde.

Quatre points. La princesse de Legnagyobb regarda ces reliques avec stupeur. Un homme apparut, venant des murailles, qui semblait la défier.
— Les vôtres sont morts car la puissance est avec moi, en moi, s’exclama le puakai.
— Vous mourrez tous ! hurla la princesse, qui levant son arme, semblait prête à mettre cette menace à exécution.
— Mais, de qui parlez-vous ? s’exclama le puakai.
Les portes de la ville s’ouvrirent. En haut des murs, le long des avenues, des cadavres commençaient leur décomposition. Le puakai avait anéanti la cité de Borton, massacré ses habitants.
— Les Bortoniens n’ont pas compris le bien que je leur voulais. J’ai trouvé la puissance, ils n’en ont pas voulu, ils n’en ont pas voulu.
Le puakai, dans sa folie, dansait sur les ruines de ce monde en sang. Puis s’arrêtant, il contempla la courageuse jeune femme qui lui faisait front, tendit le doigt et murmura une formule étrange.
Alors une pierre noire jaillit du sol et rejoignit le ciel.


Nayla


Anarchie d’un Pamplemousse

Il était une fois un pamplemousse vivant qui habitait une petite maison de briques située non loin du portique de la baraque à frite. Il vivait tel un éléphant sur des sons de cloches amovibles. Il n’aimait guère les laitages et les manuels de philosophie. En effet, ceux-ci, trop exhaustifs ou point-carré, ne reflétaient en rien, dans un semblant liquoreux, l’extrême pertinence temporaire des Grands Philosophes, qu’il estimait tout particulièrement.
Mais alors qu’un jour, lorsqu’il allait pour ravitailler cette terre sèche qu’est la gorge, il fut surprit par un bruit retentissant. C’était un hurlement de choc qui lui rebondissait ainsi aux oreilles. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’il possédait en effet de grandes extrémités olfactives. Que nenni ! L’homme n’est point ce que le corbeau est à son valet. Dans un mouvement de sursaut accru, il abandonna sa petite sœur dans le ruisseau. Il fit volte face, sans jamais changer de visage, car la surprise est une émotion qui sculpte longtemps le faciès. Puis il se mit à courir sans borne sans pour autant penser une seconde au futur proche de sa petite sœur qui ne pourrait certes pas mettre cent bornes entre elle et ce hurlement revendicatif. Son cœur était empli d’une toute autre inquiétude. Le taraudait un étrange serrement de ses entrailles qui palpitaient quant à la noirceur du problème végétal. Un viril asticotement lui chatouillait la nuque et ses poils étaient à fleur de peau.
Lorsequ’il parvint à un ravin hautement achalandé, il ne parvint pas immédiatement à retrouver son souffle perdu. Il préféra exulter en voyant que rien ne se trouvait derrière lui. Mais quand, après de longues et pertinentes vérifications, ses yeux se reportèrent vers l’avant, ses pupilles s’écartelèrent. Pour le coup, son souffle ne revint pas du tout et resta coincé dans de sombres cavernes. Là, devant lui, se tenait quelqu’un. Mais du genre, plutôt Quelqu’un. Et ce Quelqu’un ne bougeait pas. Il restait là, tapis dans l’ombre d’un cerisier en fleur. Une fois le souffle rapatrié à son endroit légitime, il resta une fois de plus stoppé et immobile quelque part dans le néant. Le pamplemousse avait reconnu l’être qui résidait à seulement deux pas de sa cage thoracique. C’était l’homme que l’on appelle parfois Arthur Schopenhauer. Pample s’écria alors :
– « ah ! »
Et Arthur lui répondit :
– « fichtre. 
– … »
Pample ne savait quoi répondre. La conversation était à son comble et il hésitait à courir encore très loin, ou tenter une autre perspective. Il est dangereux de mal attacher ses lacets, comme il est inconscient de ne pas agir devant la bifurcation obligatoire d’un choix qui s’offre soudain. Mais les pamplemousses ne sont pas le genre à se laisser abattre par des abat-jour enflammés. Aussi, Pample se secoua et lança des impulsions à son cerveau pour qu’il fonctionne plus rapidement. Mais le lent labeur en était encore aux prémices de ses élaborations. Il fallu donc à Pample beaucoup d’efforts pour rémunérer les parties intimes de ses neurones en fuite impie. Pendant ce temps, le temps passait, et il ne se passait rien. Or le temps n’est pas tout à fait similaire au néant subcurcial de la majorité effective, il faut parfois plus de temps pour effectuer un virement que de courir par monts et par veaux pour finalement réussir à ne pas monter sur un do d’âne mais rebondir sur un terre-plein rempli de conjonctions tout à fait improbables. Mais le néant n’en était pas à son premier combat. Il savait pertinemment qu’il lui faudrait certains artifices pour substituer un délicieux gâteau au chocolat et à la crème fraîche saupoudré de framboises de la boulangère du coing afin d’enfin vaincre son terrible et filandreux ennemi : le Temps.
Hélas, les pamplemousses ne sont point doués d’une rapidité exemplaire. La décision ne lui parvint pas et le néant enveloppa le temps. Arthur Schopenhauer lui lança un regard de reproche et s’effaça comme une apparition onirique. Le monde s’effondra sous les pieds tremblants du pamplemousse penaud. Nul ne sait ce qu’il advint exactement du pamplemousse désormais sans monde fixe.

La vie est parsemée de chemins, peu importe lequel on prend, l’essentiel est de toujours choisir avant qu’une possibilité ne s’efface de notre champs de vision. On risque alors de ne jamais atteindre le but qui lui, se serait contenté de n’importe quel choix, pourvu que le chemin, au bout du compte l’y emmène.

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