
Approchez, approchez ! N’ayez pas peur !
Le jury éphémère (Owyn, Zacharias et Bébel) est heureux de vous inviter à une nouvelle joute littéraire, vingt-quatrième du nom, dont le sujet est le suivant :
“Vols (de) stupéfiants”
(le “(de)” est à garder ou à enlever, et les mots “vols” et “stupéfiants” à utiliser dans le sens que l’on veut)
Les textes
Aelghir
CONFESSION
« Un peu de la fraîcheur venue avec le coucher du soleil pénétrait dans la chambre moite.
‘ Bientôt, je retournerai là-haut’ a-t-il dit.
C’étaient les premiers mots qu’il prononçait depuis une semaine. J’aurais dû me réjouir. Je crois bien que j’ai souri mais, en fait, j’étais au bord des larmes.
Un proverbe dit : « Quand le sage désigne la lune, l’idiot ne voit que le bout de son doigt. » Je ne suis pas sage, je ne voyais que le doigt de Geail. Je ne regardais pas dans la direction que ce doigt squelettique indiquait, au-delà du rectangle sombre de la fenêtre grande ouverte sur la nuit. Je refusais de voir l’astre maudit qui m’avait repris mon amant et qui le tuait à petit feu.
Geail désignait la lune mais il n’était pas plus sage que moi. Son obsession le détruisait et j’étais impuissante. J’ai tout tenté, croyez-moi, pour lui garder les pieds sur terre mais ses ailes brisées l’y retenaient contre son gré. Mon amour, mes renoncements et mes petites bassesses n’ont pu lutter contre l’appel, nuit après nuit, de son paradis perdu. Je haïssais cette maudite lune, cet œil glauque me narguant du haut du ciel.
— Vous croyez vraiment que Geail venait de la lune Emeraude ?
— Pas vous ? Comment expliquez-vous alors ses ailes ?
— Des ailes, des ailes… vous extrapolez, mademoiselle. Le rapport du légiste parle de malformation.
Sizsi hausse les épaules et renifle avec dédain. Elle enserre son fin visage entre ses longs doigts aux ongles rongés, comme dans une coupe fragile. Son regard noir défie l’homme assis en face d’elle.
— Personne ne met en doute l’existence des Smaragdiens mais vous autres, avec vos esprits étriqués de rationalistes, vous n’acceptez pas que certains d’entre eux puissent arriver jusqu’à nous.
L’homme pince la bouche puis hoche la tête avec une feinte commisération.
— Même avec des ailes, comment voulez-vous que quelqu’un puisse franchir les cinq mille stadias qui nous séparent ?
— Il suffit de se laisser tomber vers la Terre.
— Comment pouvez-vous l’affirmer avec autant d’assurance ? Vous l’avez vu atterrir ? s’étonne son vis-à-vis.
— Geail me l’a dit.
— Il vous a menti. Ce ne sera pas la première fois, ni la dernière, évidemment, qu’un homme se fera mousser auprès d’une jolie fille.
— Ce n’était pas un menteur.
Elle martèle ces mots avec colère.
— Si vous voulez. Disons seulement qu’il était convaincu de ce qu’il disait être. Mais là n’est pas le sujet. Avançons dans votre récit.
La jeune femme fixe l’inquisiteur et hésite à poursuivre. Elle n’éprouve aucune crainte, elle est désormais au-delà de toute inquiétude. Mais elle ne voit pas l’utilité de raconter à cet homme ce qui l’a conduite dans les geôles du Saint-Prétoire dont il est le zélé serviteur. Les inquisiteurs en savent assez pour décréter sa condamnation. Qu’ont-ils besoin d’en apprendre plus ? L’enquêteur relève son indécision.
— Je n’aimerais pas en venir à des méthodes plus déplaisantes, mademoiselle, mais si vous m’y obligez…
La colère flambe à nouveau dans les yeux de Sizsi. Quel hypocrite ! Nul n’ignore que les inquisiteurs du Saint-Prétoire adorent infliger la torture aux transgresseurs qui ont le malheur de tomber entre leurs griffes. Sans doute Sizsi doit-elle au nom de son père de ne pas s’être retrouvée, dès son arrestation, entre les mains du tourmenteur. Même le Saint-Prétoire prend des gants avec le Conseiller Mateï. Mais les inquisiteurs ne sont pas réputés pour leur patience. Et Sizsi a fourré son nez là où il ne fallait pas.
— Puisque vous y tenez… je me suis allongée sur le lit où gisait Geail depuis plusieurs jours. Il n’avait plus la force de se lever. J’ai passé mes bras autour de son torse maigre, en faisant attention de ne pas toucher les moignons de ses ailes. Il n’aimait pas ça parce que c’était douloureux et aussi parce qu’il avait honte d’avoir abandonné son héritage. Je lui ai murmuré : ‘Mon amour, je vais t’aider à retourner chez toi.’. Il a tourné son visage vers moi, ses yeux à quelques centimètres des miens, noirs comme des gouffres. Son souffle sur mes lèvres était brûlant. ‘Comment pourrais-je sans mes ailes ?’ a-t-il dit, d’une voix rauque. ‘Je te les redonnerai, fais-moi confiance.’ Il s’est mis à rire, un croassement qui m’a écorché les oreilles et le cœur. Puis d’un coup, il a cessé de se moquer. L’abîme de son regard s’est rempli de larmes. Il m’a dit d’une toute petite voix : ‘Quand, Sizsi, quand me rendras-tu mes ailes ? Je t’en prie, fais-le vite ou j’en mourrai !’ Il ne m’avait pas demandé comment mais quand. Il le voulait tellement qu’il était certain que j’y arriverais. Je n’allais pas le décevoir, sieur inquisiteur, je n’ai jamais failli à une promesse. Je savais déjà comment j’allais la tenir, cette promesse-là… Geail s’est agrippé à moi et il a chanté, à voix basse. Oui, la plupart du temps, il chantait au lieu de parler comme nous autres. Ca aurait pu paraître ridicule, mais non, c’était tellement naturel chez lui. Ca doit être la façon de communiquer entre Smaragdiens. Je n’en sais trop rien, parce qu’il est resté toujours très secret sur son passé. Cette nuit-là, pourtant, j’en ai appris un peu plus sur ce qui l’avait amené sur Terre. ‘Voler entre les pics moussus, planer au-dessus de la canopée des hauts dalhians, frôler du bout des ailes les vagues écumeuses de la Mer Verte… tu ne peux savoir combien tout cela me manque. Ils m’ont chassé du paradis, ils m’ont brûlé les ailes pour que je n’y retourne pas. Mais j’y retournerai ! Tu vas m’aider, Sizsi, tu vas m’aider, n’est-ce pas ?’ Je lui ai demandé qui l’avait expulsé de la lune Emeraude et pourquoi. Il n’a dit que ces mots ‘Les Mentors n’aiment pas être éblouis par la vérité’.
— Que voulait-il dire par là ?
— Je n’en sais rien.
— Vous ne lui avez pas demandé de précisions ?
— Non.
— De toutes façons, qu’aurait-il pu vous raconter ? Ce n’étaient que les délires d’un esprit dérangé.
— Je présume que, sur la lune Emeraude, les Mentors sont l’équivalent des inquisiteurs, réplique sèchement la jeune femme.
— Prenez garde ! Vous n’êtes pas en position de faire de l’ironie facile !
— Alors cessez de m’interrompre.
— Continuez ! ordonne l’homme sur un ton menaçant.
— Geail s’est endormi. J’ai défait mon étreinte et je me suis levée. J’ai enfilé des vêtements noirs et des bottines souples. J’ai quitté discrètement la maison, et je suis partie à pieds. Pas question de prendre un fiacre. Et puis, le Saint-Office n’est qu’à un quart d’heure de marche de chez moi. Il n’y avait personne dans les rues, à cette heure de la nuit, couvre-feu oblige. Même pas les hommes de la Sainte-Vigilance. Je n’ai croisé aucune patrouille, il faut croire que la chaleur les avait dissuadés d’abandonner leurs bocks de bière bien fraîche !
Sizsi cherche sur le visage de l’homme une réaction à sa pique mais l’inquisiteur doit juger que son allusion à l’incurie des gardes chargés de faire respecter le couvre-feu ne nécessite pas, pour le moment, qu’il s’y arrête. Elle reprend son récit :
— Je suis arrivée sur l’arrière du Saint-Office. Il y a, sur la droite, une porte basse qui n’est jamais surveillée. Je suis rentrée par là dans le bâtiment.
— Cette porte est verrouillée, non ? Enfin, elle l’était, mais au matin, le gardien l’a trouvé ouverte, sans qu’elle ait été forcée. Comment vous vous y êtes pris ? Vous aviez un complice ?
— C’est ça, un complice.
— Son nom !
— Bilbo quelque chose. J’ai fait sa connaissance au bal des Fleurs et je l’ai séduit. Je lui ai promis que je coucherais avec lui s’il me laissait entrer.
L’inquisiteur la gifle à la volée. Elle pousse un cri de douleur et de surprise mais ne porte pas la main à sa joue cuisante.
— Petite garce ! crache l’Inquisiteur. Ne me prends pas pour un idiot ! Pas la peine de vérifier si ce Bilbo existe… nous avons un dossier complet sur toi, comme sur tous les sujets de l’Empire. Pas un seul de leurs faits et gestes, de leurs paroles et même de leurs pensées ne nous est caché ! La paix du Saint-Empire est à ce prix. Les secrets nuisent à la pureté ! Ainsi le Saint-Prétoire sait parfaitement qui, ou plutôt, ce que tu es, Sizsi Mateï. Mais tu as franchi la limite ; le rang de ton père ne te protège plus désormais.
La jeune femme baisse les yeux et fixe, maussade, la chaîne qui relie ses poignets. Elle comprend à cet instant qu’on ne la laissera jamais utiliser son pouvoir pour s’évader. Les agents du Saint-Prétoire savent. Comment ces fouines ont-elles appris que la fille unique du Conseiller Mateï a ce quelque chose de plus qui fait de son détenteur un danger pour la société, selon ces maudits, bien sûr ? Qu’importe ! Elle ne s’est jamais servie de son don jusqu’à deux nuits plus tôt, pour tenir sa folle promesse à Geail. A part pour quelques amusettes, quelques farces innocentes…
Par la pensée, Sizsi manœuvre le mécanisme qui ferme les bracelets de bronze. Ceux-ci s’ouvrent avec un déclic sec et libèrent ses poignets meurtris. L’Inquisiteur s’empare de la chaîne avec un cri de triomphe. Il examine attentivement les ardillons puis s’exclame :
— Remarquable ! On ne distingue rien. C’est donc ainsi que tu as ouvert la première porte, puis les suivantes, jusqu’à celle du cabinet du Grand-Officiant et, pour finir, les nombreuses serrures de l’Armoire Sacrée.
— Oui, reconnaît-elle.
Sizsi a perdu toute combativité. Les Dés sont lancés et ont exposé leur face noire. Mais l’homme n’en a pas fini avec elle.
— Comment as-tu su que l’Armoire contenait de l’Eau Divine ?
Elle hausse les épaules avec fatalisme.
— Ca me semblait évident que le Grand-Officiant conservait les précieuses fioles dans son bureau. Et si je n’y avais rien trouvé, je serai allé fouiller ailleurs, dans sa chambre, ou dans les caves, jusqu’à ce que je les déniche. Mais quand j’ai vu ce gros coffre avec toutes ses ferrures, j’ai su que c’était là-dedans qu’il les gardait à l’abri. Je n’ai pris qu’un flacon, j’espérais que personne ne s’en apercevrait.
L’enquêteur soupire, comme un père excédé par les sornettes de son enfant.
— Les fioles sont comptées chaque matin. Et nous avons des chiens renifleurs, l’ignores-tu ? Nous avons remonté ta piste. Où as-tu caché la fiole que tu as volée ?
Sizsi enserre son torse de ses bras nus et glacés. Des larmes coulent soudain sur ses joues pâles. La tristesse et la peur l’envahissent mais un peu de joie se mêle à ses pleurs.
— J’ai réussi quand même, oppose-t-elle à l’homme qui la toise.
— Réussi quoi ? A te faire arrêter, jeter au cachot, menacer de la torture, et bientôt juger et condamner. Il n’y a pas de quoi pavoiser. Dis-moi où est la fiole et tu bénéficieras de l’indulgence du Grand-Préteur, les travaux forcés au lieu de la mort.
Sizsi se force à sourire. Le souvenir de Geail l’y aide. Son sourire s’agrandit et déconcerte l’inquisiteur. Il fronce les sourcils.
— Je ne peux pas vous la restituer, sieur, j’en ai fait boire le contenu à Geail.
— Mais tu n’as pas idée de la valeur de l’Eau Divine, espèce de femelle stupide ! Tout un flacon pour un pauvre fou qui se prenait pour un oiseau !
L’inquisiteur s’étouffe presque de colère. Il va devoir rendre des comptes sur la perte de cette fiole. Le liquide mystérieux qu’elle renfermait a nécessité plus de mille heures de distillation, de décantation, et de clarification, sans parler des plantes rares qui entrent dans la préparation.
La jeune femme éclate de rire devant la mine de son persécuteur.
— Le Grand-Officiant atteint les cieux lorsqu’il avale l’Eau Divine au cours des Hautes Liturgies. Geail ne voulait que retourner sur la lune Emeraude. Quand je suis rentrée à la maison, je suis allée aussitôt dans notre chambre. Il n’y avait pas de temps à perdre. Je l’ai secoué un peu pour le réveiller mais il m’a fallu pratiquement le porter jusqu’à la fenêtre. Oh, il n’était pas bien lourd. La lune nous regardait, parfaitement ronde, d’un vert profond, auréolée de nacre. J’ai chuchoté à Geail : ‘Mon amour, bois cette Eau Divine, elle te redonnera tes ailes.’ Il m’a souri, ô dieux, qu’il était beau, en cet instant, comme au premier jour de notre rencontre. Je lui ai fait boire l’Eau. Il a regardé la lune Emeraude, il a tourné la tête vers moi, puis à nouveau vers la lune. Il s’est mis à fredonner un air que je ne connaissais pas. Ca a duré quelques minutes puis un grand frisson a agité tout son corps. Il m’a regardé une dernière fois, son visage était radieux, comme celui du Grand-Officiant lorsqu’il est en extase, mais tout de même plus beau. Il a dit : ‘Je vais prendre mon envol, Sizsi, viens avec moi, mon amour !’ Il m’a pris dans ses bras et nous nous sommes embrassés. Il y avait encore quelques gouttes d’eau Divine sur ses lèvres… Il a déployé ses ailes et nous nous sommes envolés vers la lune Emeraude. Nous sommes montés, plus haut, toujours plus haut, à travers l’air tiède de la nuit. C’était stupéfiant. Je n’avais jamais éprouvé de telles sensations, la liberté, l’authenticité, l’invulnérabilité, l’énergie, toutes les possibilités à portée de main. J’ai entendu le rire des dieux !
La jeune femme se tait brusquement. L’homme reste silencieux et la considère avec gravité. Elle soupire puis achève sa confession :
— Quand je suis revenue à moi, c’était le matin. La lune Emeraude n’était plus visible. Nous étions allongés sur le plancher, Geail me serrait toujours entre ses bras. J’ai su tout de suite qu’il était mort. Mais la félicité peinte sur son beau visage m’a payée de toutes mes peines. Il est retourné chez lui. Maintenant, vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. Ca n’a aucune espèce d’importance. »
lugh
Fée d’hiver
| Dans le creux d’un vallon clair-obscur résidait une chaumière. Bâtie en bois à la lisière de la forêt maudite comme une provocation à la faite des arbres, elle servait de repaire à une puissante sorcière. Les villageois du bourg Voisin la conspuaient collectivement lorsque l’astre luisant les inclinaient à la vertu. Pourtant avec bon sens, ils n’oubliaient pas de la bénir séparément lors du déclin solaire. La nuit, propice aux rêves, est aussi favorable à la sorcellerie. Notre histoire commence quand Hranj, vacher solitaire, décida de porter un pot de beurre rance à sa mère-grand, mal à deux pas du trépas. Une invasion de brigands sanguinaires, les yeux rouges et les mains sales, ayant malencontreusement décimé son cheptel de bétail, le jeune gaillard se retrouvait en effet avec beaucoup de temps libre. Il aurait pu l’utiliser pour parcourir le vaste monde, retrouver les bandits et les mettre en pièce mais il était pacifiste et noble de cœur et préférait le pardon à la vengeance. En plus de cela, les effectifs saisonniers de la horde s’échelonnaient entre deux cents têtes et un millier de bras poilus. Pragmatique, Hranj ne voyait pas l’intérêt de ramasser une sévère déculottée. Le jeune gaillard tenta vainement une reconversion en tant que palefrenier. Le cheval, animal le plus noble, est donc le plus sournois. Rien de telle qu’une vielle rosse pour vous faire regretter la placide tranquillité de vos vaches. Après quelques ruades, toujours indécis sur son destin et sa future carrière, il choisit de rendre une visite de courtoisie à sa meilleure conseillère, connue sous le nom de fée d’hiver. Et que lui appelait Mémé Givrée. Hranj partageait l’animosité feinte du peuple pour la sorcellerie. Les magiciens étaient respectables, oui. Ils s’organisaient en caste, en conseil et en ordre. Qui peut craindre de tels gens aux pouvoirs démesurés réunis sous une seule bannière et obéissant d’un même élan au grand archimage ? Pour les sorcières, la cause est différente. Elles vivaient souvent recluses, ne se mêlaient pas des affaires des autres. Pire, aucune ne prenait ses sorts au sérieux. Les mages élaboraient des théories complexes sur les énergies astrales qui vous convainquaient de leur efficacité avant même que le moindre sort ne soit lancé. Les sorcières semblaient être les premières surprises d’un sort réussi. Un soupçon de suspicion flottait donc sur leurs intentions. Hranj considérait pourtant que la fée d’hiver faisait preuve d’une sagesse déraisonnable à peu près unique dans tout le royaume de Grès. Mêler à cela une tendresse de petit-fils bien compréhensible et vous comprendrez que Hranj souhaitait aussi redorer le blason familial et sauver la réputation de la fée d’hiver. Parti de bon matin, il traversa montagnes et vallées, monts et veaux, vaches, couvées. Allant pédestrement comme un ménestrel d’antan, il découvrit à travers ses pérégrinations la symphonie composée par la nature. Dame Lune chaque soir s’offrait à lui au bord d’un ruisseau ou sur les berges d’un coteau et il s’éveillait entouré de rosée. Il fit d’ailleurs un début de pneumonie et faillit perdre un doigt tant le froid prégnant des nuits était redoutable. Bougre de niquedouille qui allait son chemin sans manteau contre la bise ! Imbécile heureux et sifflotant qui déclenchait sur son passage des sarcasmes bienveillants. Son chemin se parsemait de bonnes actions. On laissait un peu de mou au chien de ferme pour lui permettre de faire un peu d’exercice. On lui donnait du caillou pour interrompre son picorage vagabond des cultures. Chaque jour, la ceinture de Hranj se resserrait mais son périple aussi s’amenuisait. A son arrivée, un attroupement avait lieu sur la place du village. Hranj s’approcha avec détermination et se mêla à la foule qui bruissait de rumeur. Un larcin venait d’être commis sur l’officine d’un apothicaire. Et la foule bête regardait la devanture du magasin commentant doctement la nouvelle. Hranj repéra sur le perron de la boutique un conciliabule entre trois personnages. Un homme, agité de tics nerveux, parlait haut et aigu en agitant les bras dans tous les sens et en jetant des regards hagards de tous côtés. Sa moustache pendant tristement et ses cheveux blancs dépeignés lui donnait l’air d’un fantôme mal réveillé. Hranj supposa qu’il s’agissait de l’apothicaire. Lui faisant face, une splendide femme en robe d’apparat secouait la tête, visiblement contrariée. Son turban de fort mauvais goût remuait en cadence semblant onduler. Quant à sa robe, elle ne couvrait ni ses genoux, ni son ventre et à vrai dire fort peu de son anatomie. Aussi, on ne notait pas tout de suite l’incongruité d’un turban violet surmontant une robe bleue. Hranj la soupçonna d’être l’ennemie jurée de sa grand-mère, la fameuse magicienne Chaleur. Enfin, le prévôt du village, aisément reconnaissable à sa toque d’argent, complétait le trio. Homme d’allure sévère et à l’embonpoint considérable, il considérait ses interlocuteurs avec calme. Sa charge de responsable du village auprès du suzerain, le seigneur Gon, lui conférait une placide autorité naturelle. Pourtant, on notait chez lui à ses brefs froncements de sourcils et à sa moue plissée une perplexité teintée d’inquiétude. Hranj notait dans la foule des mouvements d’impatience. Il se décida à agir et se présenta aux trois personnes comme enquêteur professionnel. Le prévôt jaugea le nouveau venu avec sévérité, la magicienne avec sourire et l’apothicaire sans conviction. Notant l’allure et la jeunesse de l’inconnu, le prévôt lui déclara : « – Un vol vient d’être commis. Nous pourrions avoir besoin de vos services. Toutefois, nous ne vous connaissons pas aussi si vous échouez vous subirez notre loi. » Hranj, d’une confiance excessive de nature, acquiesça. «- Voici l’affaire en deux mots, poursuivit le prévôt. Notre bon apothicaire, qui rend de si chers services à notre village, a été victime d’un odieux larcin. Son entrepôt situé dans l’arrière boutique et protégé par des verrous magiques a été dévalisé. Toutefois, la seule chose manquante est un petit paquet d’herbes. Ce qui est étrange car ce paquet ne vaut pas plus d’une poignée de cuivre. «- Alors que les verrous magiques m’ont coûté deux pièces d’or, enchaîna l’apothicaire avec un regard en coin pour Chaleur, et pour quel résultat ! » «- Ma magie n’est pas en cause, rétorqua celle-ci pincée, le seigneur Gon lui-même me fait confiance pour protéger ses biens. Il n’y a pas à chercher très longtemps. Le vol a été commis par une personne douée de pouvoirs magiques… et de peu de raison. » «- Mémé Givrée, compléta le prévôt. Et Hranj se rendit compte avec stupeur que ce surnom affectueux était plus répandu qu’il ne croyait. Il trouva également le moment fort bien venu pour tenter de disculper sa grand-mère. «- Ces verrous magiques n’étaient-ils pas défectueux tout simplement? Le sortilège aurait pu s’effacer.» «- Au contraire, monsieur l’enquêteur, nos produits sont garantie, c’est du haut de gamme, je les vérifie et les restaure chaque semaine si nécessaire !», rétorqua la magicienne. Hranj réfléchit un instant puis se tourna vers l’apothicaire. «- Aviez-vous d’autres objets de valeur dans l’entrepôt ?» «- Non, principalement, des herbes de la dernière récolte. Quelques fioles, une réserve d’épicerie. Mais rien de grande valeur.» «- Mm, c’est étonnant. Pourquoi protéger votre entrepôt avec des sortilèges si coûteux?» «- Je parle des marchandises entreposées actuellement. Mais nous disposons parfois d’un stock important de potions d’invisibilité dernier cri ou de capes d’amour mirifique.» «- Je vois, et une confusion était-elle possible ? Le voleur aurait-il pu penser que votre entrepôt était plein ? » «- C’est possible, j’aurai du recevoir des caisses pleines de fioles d’invisibilité. Mon fournisseur de potions a du retard, il ne trouve plus sa marchandise. Mais en admettant que cette hypothèse soit la bonne, pourquoi dérober tout de même un paquet d’herbes?» «- Je ne fais qu’émettre des suggestions à voix haute », répondit Hranj. En réalité, il se démenait pour tenter de trouver une autre cible que la fée d’hiver. «- Dites-moi, ce paquet d’herbes, quel genre de plantes était-ce ? » «- Des simples », répondit un peu vite l’apothicaire. «- Stupéfiant », chuchota Hranj.» La foule commença à murmurer. Des passages de la conversation avaient filtré et le nom de Mémé Givrée avait attisé la curiosité des badauds. Un paysan agita une fourche en criant des imprécations. Hranj devait gagner du temps. Il fit signe au prévôt et le prit à part pour lui vanter les bienfaits de sa méthode de travail. Il tenta un baratin sur son efficacité qui reposait sur une logique et une rigueur extrême. Bien sûr, cela nécessitait un certain délai pour être sûr d’identifier le coupable. Le prévôt répondit qu’il n’en avait que faire, que l’affaire était entendue et la fée bientôt dans le sac. Que s’il voulait gagner sa solde, il avait intérêt à exposer son raisonnement rapidement. Hranj s’exécutant prit le ton docte et lumineux des grands esprits : «- Trois questions fondamentales doivent être résolues : pourquoi ? comment et qui ? Ici, le pourquoi dépend de la nature de l’objet volé. S’il n’y a pas eu d’autres dégradations et qu’il s’agit effectivement d’un simple paquet d’herbes, il faut admettre que nous sommes en face d’un voleur peu ordinaire. Nous traçons donc une fourche : ou bien la marchandise volée a une valeur ou elle n’en a pas. » Hranj traça alors deux traits sur le sol. Il reprit ensuite son monologue d’un ton toujours uniforme. Il fit d’ailleurs fort bien de ne pas tenir compte de la remarque du prévôt qui trouvait que c’était fort mal dessiner une fourche. «- Le comment est plus intéressant. Aucune de ces protections n’a été efficace, nous avons donc une nouvelle fourche : ou bien le sortilège a été désactivé par un tiers, ou bien celui-ci-ci n’offrait pas une protection efficace et a pu être ignoré. » «- Le qui découle de nos réponses à ces deux interrogations. » Le prévôt restait pensif comme si cet exposé avait fait naître en lui un aperçu de la complexité de l’affaire. « Qui d’autre que Mémé Givrée aurait pu commettre un tel vol ?, questionna-t-il. Pour votre Comment, passe encore, il existe d’autres magiciens ou sorciers et certains peu scrupuleux. On pourrait comprendre qu’ils veuillent dérober une cape ou des potions mais de l’herbe séchée ? Non, cela ne tient pas. «- Mais si ces herbes avaient en réalité une valeur plus grande ?, insista Hranj. «- Pourquoi l’apothicaire mentirait-il ? » « – La marchandise est peut-être illicite ?, suggéra l’enquêteur. « – En ce cas, nous en verrions d’autres. Il est très étrange de faire de la contrebande en si petite quantité. Mais soit, ayons le cœur net. » Le prévôt se leva et appela dans la foule un garçon d’écurie. Il lui glissa deux mots à l’oreille et le bambin détala. « Je fais venir la vieille herboriste qui fournit l’apothicaire en herbe. C’est une âme aussi simple que ces produits. Elle n’a jamais menti en soixante hivers, elle nous précisera la chose. » Hranj acquiesça puis hasarda encore une hypothèse : « – Il est possible que le sortilège de protection n’ait pas couvert l’ensemble de l’entrepôt. Certaines parties de la marchandises étant protégées, le voleur n’a dérobé que ce qu’il pouvait sans se préoccuper de sa valeur. « – Interrogeons Chaleur, répondit le prévôt. Elle ondula jusqu’à eux et déclara d’une voix suave : « – Le verrou magique de protection fonctionnait sur deux niveaux. D’abord, par un verrouillage des accès : porte et trappe supérieure. Ensuite, par une protection de la marchandise elle-même. Même un simple paquet dérobé aurait dû déclencher l’alarme. » Hranj restait interdit mais biffa mentalement l’information. La vieille herboriste vint et confirma la version de son client. Le prévôt durant le témoignage retint un sourire de satisfaction. Voilà. Son travail était fait et plus que bien. Il avait dépensé assez de temps pour cette affaire et le jeune prétentieux, du haut de ses élucubrations, n’avait rien à ajouter. Il le congédia pour la nuit et déclara qu’ils iraient chercher la fée d’hiver le lendemain avec torches, fourches et quelque animosité. Hranj ne parvenait pas à dormir. La culpabilité de sa grand-mère ne faisait guère de doute et Hranj se désespérait de ne pouvoir lui être d’aucune utilité. Le plus troublant était que sa méthode logique lui donnait le même résultat. Le paquet volé n’avait aucune valeur et le sortilège était resté en bon état. Alors qu’il s’apprêtait à céder aux affres du désespoir et au gouffre du sommeil, à l’heure où la chouette pousse son hululement le plus sinistre, Hranj se redressa brusquement, illuminé d’une conviction nouvelle. Il s’habilla en hâte, dévala l’escalier de l’auberge sans se soucier du bruit et courut jusqu’à la maison du prévôt. Qu’importe l‘heure, il toqua à la porte, tambourina aux fenêtres et fit tant de vacarme qu’on fut bien obligé d’ouvrir. Le prévôt, réveillé en sursaut, parut en surcot. Ne sachant encore décider entre le pal ou l’écartèlement, il laissa à l’accusé le temps de présenter sa défense. Mais Hranj ne semblait point remarquer le dérangement provoqué. «- Vite, prévôt, qu’on selle un cheval sur l’heure et allons, pressons ! Cette nuit risque d’être complice d’un forfait de plus si nous n’agissons pas. «- Soit, répondit l’intéressé sinistrement, si vous vous trompez, ce sera le pal. Le cheval partit ventre à terre emportant nos deux justiciers. Ils sortirent du village sous les yeux médusés de quelques fêtards avinés et montèrent vers le château. La garde ne voulut pas d’abord les laisser entrer mais, reconnaissant le prévôt, se firent plus conciliants et décidèrent de les accompagner à l’intérieur. Le châtelain, le seigneur Gon, n’était pas encore couché. Voilà qui était fâcheux. La soirée s’étant terminée fort tardivement par une réception des vignerons de la région réunis en colloque gustatif, il n’aspirait qu’au silence de son lit. Hranj le pressa de les suivre jusqu’à la salle du trésor. Le châtelain hésita mais la le haussement d’épaule du prévôt le décida. Vérifier les dires du jeune homme était aussi rapide que le condamner pour délire. Accompagnés de la garde, ils descendirent donc vers la grande cave souterraine située sous la forteresse. Leur irruption soudaine au milieu du grand caveau ne fit retentir aucune des alarmes magiques. La cause en était simple et identifiée : une silhouette noire entourée d’ombre, revêtue d’un brocart noir et d’une houppelande sombre se tenait au milieu de pièce. «- Oh, le magicien vert !, s’exclamèrent en chœur les gardes. Sur un signe du châtelain, ils se saisirent du sorcier stupéfait. Hranj jubilait et tandis que le seigneur Gon, dégrisé, leur proposait une collation liquide, il détailla son raisonnement : «- Puisque le vol chez l’apothicaire n’avait pas de sens raisonnable, notre problème était mal posé. Ce n’est pas la nature du butin qui intéressait le voleur mais le vol en tant que tel. Le magicien vert voulait s’assurer qu’il pouvait forcer les protections magiques et s’emparer d’un objet de l’entrepôt malgré les sortilèges de protection de Chaleur. Comme il savait que votre trésor était gardé par la même magie, il s’est entraîné à la défaire chez l’apothicaire. A-t-il réussi du premier coup ? ou lui a-t-il fallu plusieurs nuits pour parvenir à ses fins ? Peu importe. Mais une fois le larcin commis, il lui fallait se hâter de vous dérober, de peur que votre confiance dans les sorts de Dame Chaleur ne s’effrite. C’est pourquoi, je me suis permis de vous réveiller cher prévôt, conclua-t-il, avec un sourire d’excuse. » Ce dernier ne put qu’acquiescer et remercier le jeune homme de sa perspicacité. Le lendemain, Hranj se rendit joyeux chez la bonne fée d’hiver. Sa masure semblait abandonnée et un brin sinistre. Les ombres menaçantes des arbres répandaient leur fraîcheur et Hranj frissonna après avoir toqué à la porte. Sa mère-grand lui ouvrit et l’accueillit d’un sourire chaleureux. Petite et ridée, elle était vêtue tout en blanc d’une robe sévère et d’un voile de dentelles floconneuses. Deux ailes diaphanes trahissaient son appartenance au peuple féerique. Elle le fit entrer et retourna s’asseoir dans un fauteuil à bascule près du feu. Son intérieur était un bazar ordonné d’un classicisme surprenant. Le fouillis à potions côtoyait le fatras à maléfices sans jamais déborder sur la pile de tricots qui s’étalait au milieu de la pièce. Trônant en se basculant doucement, la fée d’hiver saisit deux aiguilles et se remit à son tricot. La lumière de la cheminée était trop tenue pour percer les ténèbres des recoins. Hranj pouvait imaginer des salamandres séchés sur les murs ou des broderies de dentelles en décoration. Pour l’heure, il était tout prêt à croire cette cabane plus splendide qu’un palais. Un contentement de lui-même l’emplissait depuis la résolution de sa première enquête. Par ricochet, cette bonne disposition s’étendait aux autres. Il expliqua en détails à sa bonne fée son arrivée au village et le déroulement de son aventure. La fée terminait son ouvrage, elle lui tendit le tricot en disant : «- Je t’ai confectionné un manteau en laine. Faut-il être nigaud pour s’exposer ainsi aux quatre vents ? Je t’ai aperçu venir à ma rencontre dans ma boule de vision. Je me suis aussitôt attelée à la tâche pour le finir à temps. Je n‘ai fait qu’une seule pause, la nuit dernière, pour dérober ce petit paquet d’herbes. Elle désigna un sachet d’herbes près d’une théière. «- J’étais à court d’infusions de camomille.», expliqua la fée. De plus, le magicien vert m’avait fait part par bravade de son intention. Il sait que j’ai si mauvaise réputation que je ne pouvais guère lui nuire, encore moins le dénoncer ! Quant à cette Chaleur, elle pourra au moins se draper dans sa honte.», conclut la fée. Hranj, muet d’étonnement, enfila le tricot tandis que la fée, ravie contemplait son œuvre. A malin, malin et demi ! |
Galain
Muet
| Voilà. Les mots m’échappent. Les mots s’évadent. J’écris pourtant sans savoir pourquoi. L’horloge, elle, ne cesse pas son oeuvre. Elle fabrique sa mort sans soucis de rien. Le temps n’a pas peur du temps. Les mots m’irritent et les minutes s’écrasent rageusement sur cette page désespérément vide, horriblement froide. Froide. J’écris encore. Encore. J’écris. Je remplis la feuille de mots, j’écris que je n’écris pas, j’écris que je ne sais pas écrire, j’use des mots pour dire que je les ai perdu. Triste ironie de moi face à mon encre. Mes doigts s’agitent fébrilement, tracent quelques lignes, deux bouts de vers ridicules : Les murs murmuraient leurs grises calomnies Morte. Elle. A la lune, elle, versait sa mort J’efface. Et je regarde l’heure ; rieuse, je la sens qui se moque. Rageur j’écris encore. Quelque mots. Juste écrire pour montrer que je ne suis pas mort. S’agiter parmis l’Ombre de mes lettres. Faire des lignes. Des lignes encore et s’y accrocher. Lutter contre ce murmure nauséeux. Et, passante, les ombres riaient Cela ne veut rien dire. Cela ne veut rien dire. Je deconstruis. Je construit. J’efface. J’écris. J’efface à nouveau. Lithanie désespérante ; je suis voyageur perdu dans sa réalité. Rêveur contrarié ; mes images résistent à ma plume. Ma plume ; voilà. Commence les expressions surfaites, défaites, refaites et mal faite par d’autre que moi déjà. Voilà les mots miroirs. Voilà le véritable envols. Le stupéfiant envol oui. Celui du verbe même ; de l’idée même qui ne s’inscrit plus. Du souffle qui se taît et du silence qui se fait. L’homme veut écrire pourtant. Il veut rompre l’affreux silence ; ne comprenant pas que dans l’échappée de ses mots, dans la fuites du sens qu’il veut placer sur le moment, dans le vol stupéfiant des phrases qui partent loin, vers un horizon où, lui, l’écrivain, ne peut plus les suivre, c’est bien l’écriture elle même qui se livre. On n’écrit jamais mieux que lorsqu’on écrit rien. Ecrire c’est trahir forcément, c’est mentir toujours et prendre un masque trop de fois utiliser. Il faut faire silence. Il faut se taire. Il faut être passant soi même ; partir avec eux dans silence. Se faire muet. Se taire. Se taire. Se taire. |
Note de Cosma : texte soumis en retard en 2008 mais que je vous repartage quand même.
Caldazare (aka caldoue)
Alors que les juges reviennent, la séance reprend :
– Accusés… Fiant et Stup, pouvez-vous nous présenter votre propre version des faits qui vous sont reprochés ?
Le plus grand des deux, encore habillé comme lors de sa capture, se lève aussitôt. Il tient sa casquette, visiblement d’époque peut-être même achetée sur place, entre ses mains et a les yeux qui brillent alors qu’il commence à parler.
– Ah ca, on les a bien eu les frangins Wright ! Vous voyez, Fiant et moi, on était retournés en 1903 pour les vacances, et dans le pack, il y avait une soirée chic, avec des patrons, vous voyez comment c’était ! Donc on y est allés, on avait tout prévu, l’habit et tout le reste et on est vite tombés sur les deux gars qui se faisaient mousser, genre ils allaient faire « Quelque chose de grand, une avancée majeure pour l’Humanité » ou quelque chose du style.
Moi, j’les écoutais pas trop, j’avais plutôt repéré une p’tite blonde à croquer, mais mon pote Fiant, il a dit comme ça : « Font fiants fes types, f’est louffe leur combine, faut qu’on faffe quelquefose, ils m’énervent ! » Oui, il a un problème avec les cheu et les seu, c’est pour ça son nom, hein ?
Un mouvement de tête interrogatif vers son complice, qui opine sombrement.
– Bref, j’lui dis de laisser couler et d’les oublier, et on retourne faire la fête avec les autres mais c’était bientôt fini et la blonde, elle était repartie, donc on est rentrés.
Su’l’chemin du r’tour, on les a revus, ils étaient loin, mais j’les ai reconnus, surtout le chauve, et il y avait la fille, la blondasse, qu’avait l’air de bien s’amuser avec eux, et elle avait l’air vachement proche quand même, si vous voyez ce que j’veux dire.
Moi, ça m’a pas plu donc à la fin des vacances, on s’est renseignés sur qui ils étaient et ce qu’ils avaient fait de si grand que ça. Quand on a vu que c’était si facile à faire, on a eu la même idée tous les deux en même temps !
Le plus compliqué, c’était d’avoir les matériaux donc en fait, on a dû aller deux fois de suite au même moment pour commander, et pis après pour assembler, et on avait que le p’tit propulseur à amener. Et donc, après, on y est retourné en 1903, mais en novembre, et avec un forfait « Maxi Temps Libre », un de ceux ou tu peux faire ce que tu veux, c’est génial comme vacances ! Donc là, on a invité le max de journalistes, et les deux frères, histoire qu’ils soient bien dégoutés qu’on ait été les plus rapides, et que eux, ils ne seront plus connus.
Et du coup, les journaux, c’est pas des Wright qu’ils ont parlés, c’est de Stup et Fiant ! C’est nous qu’on les a battus !
Le Président de la Cour, à la fin de ce témoignage demande au dénommé Fiant s’il veut ajouter quelque chose, et sur sa réponse négative annonce que la Cour va se retirer pour décider du jugement. Peu de temps après, le verdict tombe :
La Cour Suprême condamne les accusés, reconnus coupables au titre des articles L 54 12 -1 et R 54 12-1 à R 54 12-42 du Code des Voyages Temporels et des articles L 421-12 et R 421-1 à R 421-7 du Code de Cohérence Historique, du crime de Vol d’évènement unique, à dix ans fermes de temporalité continue. Ils seront en outre inscrit à vie et de manière rétroactive sur la liste des Interdits de tourisme rétrospectif autour des années 1900-1910.