
Thème : Romance planétaire
Voici déjà la trente-quatrième joute littéraire de la Pierre de Tear. Nouveaux et anciens jouteurs, plumes occasionnelles ou forcenées, pour cette nouvelle édition, nous vous invitons à vous pencher sur un genre à la frontière de la fantasy et de la science-fiction :
La Romance planétaire
Ou planet opera. Votre texte devra donc avoir pour décor un environnement (une planète) aux caractéristiques déroutantes et mystérieuses, dont vous nous présenterez les différents aspects surprenants au travers de votre récit. Qu’il s’agisse d’un univers futuriste ou au contraire primitif, que votre héros soit un mystérieux alien ou un explorateur égaré, l’important est avant tout de nous faire voyager très, très loin de notre bonne vieille planète Terre !
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À vos plumes, et que l’inspiration soit avec vous.

Les textes :
Gael
L’endormissement
Quand on cherche à endormir un enfant, on se lance souvent dans de grands monologues!
« Ne craint rien mon ange, je suis là, avec toi et nous sommes bien au chaud dans notre nid. Voilà, prend le sein, je sais que ça te soulage quand tu as mal aux dents. Mais fait quand même doucement mon chéri, tu ne voudrais pas me faire mal, n’est-ce pas ? Là, détends-toi. Regarde : les fleurs du saulilète sur lequel se trouve notre nid s’illuminent pour toi, on dirait des centaines de petites fées mordorées qui vont veiller sur toi, qui te donneront de jolis rêves ! Sais-tu ce qui le fait briller ainsi ? Toute la journée, les jolies fleurs blanches prennent le soleil, et lorsqu’il va se coucher et qu’il laisse la place aux trois lunes, les pétales de la fleur se referment en aumônière et libère toute la lumière emmagasinée toute la journée. Leur lumière est blanche normalement, mais à travers les pétales refermés elle prend une jolie couleur. Ben ! Qu’est-ce que tu fais ? Tu essayes d’en attraper une ? Attends, je vais te la donner. Voilà, garde-la si tu veux, si ça peut t’aider à dormir. Attends, mon sein est presque vide, il n’y a plus de lait, prend l’autre mon ange. Là, voilà, reposes-toi. Oh, regarde là-haut, un magnifique alomass ! Qu’il est beau ! Regarde comme il bat ses ailes majestueusement : d’abord les deux de devant, et après les deux de derrière, toujours au même rythme, un, deux, un, deux, et il continuera jusqu’à ce qu’il ait atteint sa destination. En trainant toujours sa magnifique queue derrière lui. Tu te rends compte qu’elle est plus grande que son corps tout entier ! C’est incroyable, n’est-ce pas ? Et ce magnifique vert émeraude parsemé de reflets rouges et jaunes, on croirait voir passer un arc en ciel ! Et qui sait, si ça se trouve il va rejoindre son nid à lui, et peut-être qu’un petit alomassion l’y attend pendant que sa maman le rassure tendrement. Un peu comme toi. Mon petit chéri d’amour. Ah, tu en auras vu des choses aujourd’hui, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu as du mal à dormir… et à cause des dents, bien sûr, elles t’embêteront jusqu’au bout celles-là ! Ce matin tu as fait de beaux dessins pour papa et maman, après tu as préparé à manger avec moi, tu m’as bien aidé ! Et après la sieste on a été où tous les deux ? A la plage ! Tu as mis tes pieds sur le sable très très chaud, et après tu les as mis dans la mer pour les refroidir ! C’était rigolo tous les petits poissons qui venaient pour te chatouiller, pas vrai ? On a passé une bonne journée, tous les deux. Ça me fait plaisir. Oh, et j’oubliai, tu as dit un nouveau mot ! « Fleur » quand tu as cueilli les blanches pour maman ! Tu nous fais de nouveaux exploits chaque jour, mon grand, papa et maman sont fiers de toi, tu sais. Là, mon ange, endors-toi tranquillement tout contre moi. Mon sein est là pour te rassurer aussi. Voilà, tes petits yeux sont fatigués eux aussi, regarde, ils ont du mal à rester ouverts, ne te force pas mon chéri. Ne t’en fais pas, maman n’est pas encore rentrée à la maison, mais papa est là et il veille sur toi. »
Marionne
La beauté cachée d’Irius
C’est une première pour Mira. La première fois qu’elle va sortir du dôme de la colonie Astra. Elle n’a jamais connu d’autres décors que ceux de la structure métallique et en verre qu’offre la cité reconstituée d’Astra.
Elle fait partie de la cinquième génération de la colonie implantée sur la planète Irius. La planète Terre étant devenue terra indesiderata en l’an 2086, plusieurs colonies ont été créées sur diverses planètes afin d’accueillir les immigrés terriens. Les conditions de vie n’étant pas similaires à celles de la planète bleue, les colonies sont donc des villes complètement fermées, hermétiques aux atmosphères de ces terres d’accueil. Ce confinement est surtout un bon moyen pour le gouvernement interplanétaire de maîtriser les flux de personnes, et de gérer leur localisation. Mais depuis plusieurs mois, une rumeur court au sein d’Astra : l’atmosphère d’Irius serait tout à fait compatible aux humains de la colonie. Plusieurs personnes se seraient aventurées en dehors de la structure et en seraient revenues saines et sauves, avec des descriptions incroyables. Un mouvement rebelle est alors en train de naître au sein de la colonie. Mais ce n’est pas dans un sentiment de rébellion que Mira va s’aventurer dehors, mais par envie d’exploration. Elle n’a jamais rien connu d’autre que la colonie, et se demande ce qu’il y a au delà de la multitude d’arbres que les baies vitrées laissent apercevoir. Les livres de géographie ont été victimes de la propagande du gouvernement, et les descriptions de ce que la vie offrait sur la Terre sont très rares. Les membres de la première génération de colons sont aujourd’hui tous décédés, la deuxième génération ne compte plus que quelques membres, et ainsi les souvenirs disparaissent au fil des années.
C’est sa camarade de chambre qui a informé Mira des expéditions secrètes menées à l’extérieur. Son cousin en a fait une, et est revenu avec des tas d’histoires, des multitudes de détails qui ont fasciné la jeune fille, Agatha. Ainsi, elle ne pensait plus qu’à ça depuis le retour de son cousin. Au début, Mira pensait que le cousin avait raconté des sornettes. Mais c’est à la même période que le mouvement de rébellion a pris de l’ampleur. Et Agatha l’a contaminée avec ce besoin d’en savoir plus, de le voir de ses propres yeux. Elles connaissent le risque. Si jamais leur expédition est découverte, tous les membres seraient expédiés sur le caillou Delta qui sert de prison interplanétaire. Mais l’envie d’aventure est devenue irrésistible. Demain, elles sortiront de l’enceinte qui les entourent depuis qu’elles sont nées, avec tous les mensonges qu’elle contient. Car en effet, si ce qu’on raconte est vrai, si la planète Irius est une terre accueillante, alors pourquoi continuer à vivre au sein de la colonie, les uns sur les autres et devant accepter toutes les règles que le gouvernement impose. Demain, elle verra par elle même.
La nuit fut mouvementée, l’impatience mélangée à la crainte empêchèrent Mira de fermer l’œil. Son paquetage est prêt depuis longtemps, fidèle à la liste non exhaustive qu’avait fourni le guide. Un guide sans nom. Afin de se sécuriser, il demande à ce qu’on l’appelle simplement « guide ». Ainsi, si un membre de l’expédition se fait prendre, il ne pourrait dévoiler son identité. La sortie de l’enceinte de la colonie était la plus périlleuse étape du voyage. La colonie étant truffée de détecteurs de présence, il est de notoriété publique qu’on ne peut en sortir. Et pourtant, le guide a trouvé une faille. Il s’agit d’une trappe de secours, utilisée habituellement pas les équipes de maintenance. Mais les arbres de l’extérieur ayant dévoré l’espace à cet endroit, la trappe était condamnée… jusqu’à ce le guide la découvre. Cependant, bien que condamnée, les systèmes de sécurité tournent toujours, la marge de manœuvre n’est que d’à peine une minute pour laisser les personnes sortir. Ainsi, c’est pour cette raison que le guide a limité les expéditions à quatre membres, lui y compris. Agatha et Mira sont bien en avance en rendez-vous fixé, ayant dissimulé leur paquetage dans un sac de sport. Quelques minutes avant l’heure prévu, une jeune homme vient les rejoindre, il leur jette juste un coup d’œil, par prudence plus que par impolitesse. Enfin, juste à l’heure prévue, leur guide passe devant eux, arborant un sac de sport jaune, signe de reconnaissance convenu. Les trois jeunes gens le suivent alors discrètement, restant plusieurs pas en retrait afin de ne pas éveiller les soupçons des colons qu’ils croisent. Ils s’engagent dans un couloir peu utilisé, menant à des salles d’étude devenues obsolètes depuis l’ouverture de la méga médiathèque. Puis, le guide s’arrête. Il regarde les détecteurs, lorsqu’ils changent de couleur, alors il fait signe aux trois explorateurs de le suivre. Les quatre compagnons s’engagent alors dans un couloir de secours, peu éclairé et au bout se trouve la trappe. Le guide leur fit signe de faire silence, il écoute, scrute l’obscurité. Enfin, il leur fait signe de se tenir prêt. Mira se demande alors si elle peut encore renoncer, mais l’adrénaline l’emporte sur la raison et lorsque son tour vient de franchir la trappe, elle se met elle aussi à courir derrière Agatha, le guide sur ses talons.
Après une course folle à travers la forêt, le guide fait signe de s’arrêter. Ils reprennent tous leurs souffles. Aucune parole n’est échangée conformément aux instructions transmises. Un moment se passe, le guide a l’air satisfait. Ayant repris leur souffle, Mira et Agatha échangent un regard, elles sont toujours en vie. Passé un bref moment de brûlure de la trachée à chaque inspiration, elles se rendent compte qu’elles respirent normalement. Peut-être la première sensation d’aigreur est-elle due au contraste entre l’air confiné de la colonie et l’air de la forêt. Sensation probablement augmentée par leur course. Le guide rompt alors le silence : il leur dit qu’il pense ne pas avoir été détectés, et qu’ils vont pouvoir continuer sans courir mais en marchant rapidement quand même, le mieux étant de mettre un maximum de distance entre la colonie et eux. Les trois explorateurs en herbe se jaugent du regard, au bout d’un moment, le jeune homme tend la main à Agatha et se présente, il s’appelle Jarod. Agatha lui répond et présente alors Mira. La tension se relâche, le guide les presse cependant de le suivre. Au fil de l’avancée dans la forêt, il cite le nom des arbres et fleurs qui les entourent. Mira n’en revient pas, tout l’émerveille. Aucune plante n’est présente dans la colonie. La nourriture est constituée d’OGM animales et végétales, élevés sur une planète entièrement recouverte de serres, et qui sert de réserve pour toute la galaxie. Elle se réjouit des multitudes d’odeurs qui viennent chatouiller ses narines. Comme presque tout sur la colonie, les odeurs sont artificielles. Mira n’ose toucher avec ses mains l’écorce des arbres, ni effleurer les fougères qui lèchent ses jambes. Le guide est tellement bavard qu’elle ne parvient pas à retenir tous les noms qu’il cite. Au début de leur progression, ils ont pu entendre quelques pépiements d’oiseaux, mais sans les apercevoir. Leur course effrénée n’étant pas non plus sujette réellement à l’observation. Maintenant, après le choc de l’air respirable, la découverte de la forêt luxuriante, Mira cherche des yeux la vie animale. Ne sachant où chercher, elle se décide à poser la question au guide. Alors il prend le temps, il leur fait signe de ne pas bouger et de se tenir tranquille. Plus ils écoutent, plus ils entendent de sons. C’est bien différent des musiques d’ambiance zen émises au sein de la colonie ! Le guide leur désigne quelque chose du bout du doigt, ils suivent donc la direction indiquée, et voit alors leur premier animal ! Un grand oiseau au plumage vert qui tape du bec contre l’écorce d’un arbre, le guide leur dit qu’il s’agit d’un geai verdoyant. Mira est subjuguée par la scène. Cependant, elle se demande comment le guide peut savoir tout cela. Les sciences naturelles enseignées au sein de la colonie sont tournées autour de l’être humain et du système planétaire. Jamais il n’est fait mention des végétaux et animaux. C’est presque un sujet tabou, seulement accessible à ceux qui décident de s’orienter dans la branche de l’agriculture génétiquement modifiée. C’est même devenu des fonctionnaires d’Etat, strictement liés par le secret professionnel. Et si leur guide était un ancien fonctionnaire ?… De toute façon, il est maintenant trop tard pour Mira et son amie d’effacer ce qu’elles viennent de faire. Mira décide donc d’arrêter de se poser toutes ces questions et de profiter des quarante et quelques heures qui lui restent au dehors. L’expédition est prévue pour quarante-huit heures, il leur faudra regagner la colonie par le même chemin qu’au départ, à la même minute. Mira se sent bien. Libre. Le geai verdoyant s’envole. C’est alors qu’ils reçoivent des feuilles sur la tête, et que quelque chose vient heurter le crâne de Jarod ! Les trois jeunes gens paniquent, Agatha laisse même échapper un petit cri. Le guide s’en amuse, et ramasse un gland au sol pour le montrer à Jarod. Il leur fait signe de regarder en l’air et c’est un autre spectacle qui s’offre à leurs yeux : des petites bêtes à fourrures, avec une rayure bleue sur l’épine dorsale se baladent de branche en branche. Il s’agit d’écureuils célestes (nom inspiré de la couleur bleue qui leur court sur le dos).
La troupe continue sa progression, il est prévu des pauses pour les repas, et un campement pour les deux nuits. Afin de profiter au maximum, le guide ne laissera dormir ses explorateurs que cinq heures par nuit, les motivant en leur expliquant que l’aube est un moment privilégié pour observer la faune. Mira est déjà tellement passionnée qu’elle a du mal à imaginer quelles autres végétaux et animaux peuvent encore exister. Le guide refuse de répondre à ses questions, lui intimant la patience ! C’est une belle journée ensoleillée qui accompagne la troupe. Le soleil est presque à son zénith. Cependant, avec toutes les branches d’arbres au dessus de sa tête, Mira ne parvient pas à apercevoir le satellite vert du soleil. Elle a tellement de choses à regarder autour d’elle qu’elle laisse tomber et reporte son attention sur sa marche. Elle n’est pas essoufflée, ou du moins pas encore. C’est une des conditions du guide, il n’accepte que des personnes en dessous d’un certain âge, et a minima sportif. Il ne souhaite pas se retrouver avec des boulets, assis en pleine forêt ne pouvant plus mettre un pied devant l’autre. La discrétion de ses missions serait remise en cause avec l’absence de personnes au sein de la colonie. Un recensement est fait chaque jeudi et chaque dimanche au sein de la colonie, par reconnaissance de la rétine de chaque colon. Toute absence constatée ouvre lieu à une enquête, et une alerte est donnée si l’enquête n’aboutit pas au bout de quelques heures. Ces conditions déterminent la durée des missions. La troupe a quitté la colonie un lundi matin, et sera normalement rentré le mercredi matin. Le guide se réserve une journée de marge en cas d’incident, ce qui n’est jamais encore arrivé.
La progression continue à travers les arbres. Le guide fait halte au milieu d’une clairière et indique que c’est l’heure du déjeuner. Les trois jeunes admirent la jolie étendue d’herbe qu’offre la clairière. Des dizaines de fleurs différentes colorent certains endroits et Mira aperçoit d’autres animaux qui volent au dessus des fleurs. La voyant approcher, le guide les rappelle à l’ordre et leur informe qu’il va leur expliquer un certain nombre de choses pendant le déjeuner, et qu’ils pourront prendre ensuite le temps de contempler la faune et la flore en toute sécurité.
Autour d’un déjeuner efficace, le guide prend le temps de leur parler. Il leur rappelle les règles du jeu qu’ils ont acceptées au préalable : le suivre quoiqu’il arrive, rentrer au moment venu, et surtout la discrétion la plus stricte. En effet, s’il était pris, il serait expédié en prison, mais ces explorateurs ne devaient jamais oublier que s’il était pris, ils seraient tous en danger. Le gouvernement ayant les drogues nécessaires pour faire parler n’importe qui. Les trois jeunes gens ne peuvent qu’acquiescer à ce rappel. Mira se demandant au passage ce qu’elle pourrait bien devenir, seule, dans cette forêt si elle se perdait ! Le guide continue ses explications, il les informe que beaucoup d’animaux et végétaux pourraient leur être dangereux. Première règle : ne rien cueillir sans son avis préalable. Dans l’enceinte de la colonie, ils ne mangent que des aliments génétiquement reconstitués, un champignon ou une baie ici pourrait leur être fatale. Deuxième règle : ne pas approcher des animaux, même du plus petit. En effet, une quantité d’insectes pullule dehors, une piqûre d’abeille pourrait suffire à tuer l’un d’entre eux. Après toutes ces mises en garde, le déjeuner avalé, le guide les laisse explorer la clairière. Mira et Agatha se dirigent alors vers un parterre de fleurs. Tant de couleurs sous leurs yeux, accompagnées d’un mélange de senteurs. Le parfum des fleurs est entêtant, mais les jeunes femmes n’osent avancer plus, comprenant que le bourdonnement qu’elles entendaient est produit par des abeilles, et autres insectes butineurs, les recommandations du guide les empêchent d’avancer plus. Elles sont subjuguées par la beauté naturelle qui se déploie sous leurs yeux. Les flagrances ne ressemblent à aucun parfum connu qu’elles pourraient trouver dans les boutiques de cosmétiques, qui revendiquent pourtant leurs produits certifiés « bio ». Le guide les rejoint, et leur donne le nom des fleurs qui s’épanouissent devant elles. Mira ne retient que la rose arc-en-ciel qui est d’une beauté compliquée, avec ses pétales aux sept couleurs. Et alors qu’elle pensait avoir déjà tout vu, un papillon d’au moins quinze centimètres d’envergure vient virevolter à quelques pas devant elle, le soleil faisant miroiter les couleurs bleues irisées de ses ailes. Jarod les avait rejoint, et profite également de ce ballet aérien. C’est le sourire aux lèvres que le guide brise cet instant magique, comme suspendu dans le temps. La troupe reprend la marche, le guide leur assurant que l’après –midi leur réservera bien encore d’autres découvertes. Mira reprend la marche le cœur léger, toujours attentive à tout ce qui l’environne. Ils virent une dizaine d’oiseaux différents dans les arbres, croisèrent une autre race d’écureuil, au pelage jaune et roux cette fois-ci, et entendirent de multiples bruits de course autour d’eux sans réussir à apercevoir l’animal à l’origine de la fuite. Le guide leur explique qu’ils font trop de bruit pour avoir la chance d’observer une licorne, un chien des forêts, ou autre gibier. Jarod interrompt le guide pour lui demander ce que sont ces espèces de boules de couleur violette recouvrant des buissons. Il s’agit d’une espèce de myrtilles et le guide les invite à goutter, sans en abuser. N’ayant jamais rien manger de la sorte, le guide les avertit qu’une consommation excessive pourrait leur générer des difficultés de digestion. Mira est d’abord surprise par ce goût nouveau, mais apprécie ce petit goût doux alliant une petite pointe d’acidité et sucrée. Cette randonnée au milieu de la verdure a un effet totalement apaisant sur les trois jeunes gens. Ils ne brisent la quiétude du silence que lorsque la curiosité est trop forte et qu’ils questionnent alors leur guide. La lumière commence à s’atténuer lorsque le guide les avertit qu’ils sortiront bientôt du couvert des arbres, et par la même occasion ils arriveront à leur camp pour la nuit. En effet, au fur et à mesure, la progression est plus facile, l’espace entre les arbres augmentant. Enfin, la troupe parvient aux abords d’une immense étendue d’eau, de couleur vert émeraude. Mira perd son souffle devant ce paysage tellement nouveau. La seule image offerte par la structure de la colonie était un rectangle exigu montrant des arbres. Jamais elle n’avait imaginé contempler un pareil panorama. Perdue dans sa béatitude, elle n’a pas fait attention au fait que le sol devenait de plus en plus meuble sous ses pieds, et elle perd l’équilibre pour s’affaler sur le sable. Car la troupe est sur une belle plage de sable rose. Agatha, d’abord alarmée par le petit cri poussé par son amie, s’enquiert de son état, mais en voyant les yeux arrondis de Mira, elle éclate d’un rire argentin, tellement communicatif que les deux hommes se joignent à elle, suivie par Mira qui a enfin repris ses esprits ! Le guide les laisse explorer la plage après avoir préciser qu’il s’agit d’une mer intérieure. Les trois jeunes explorateurs ont enlevé leurs chaussures et se réjouisse de sentir le sable glisser entre leurs orteils. La mer est tellement étendue qu’on ne peut en apercevoir le rivage en face. Mira se demande ce qu’elle pourrait ressentir sur un bateau, seule au milieu de la mer, sans ne plus voir aucune terre, perdue dans cette immensité liquide. Le guide leur demande cependant de ne pas mettre les pieds dans l’eau, l’eau étant relativement chaude, la mer regorge de méduses. Mira a de toute façon trop peur de plonger dans l’eau, la limite du guide ne la dérange pas du tout, Jarod, quant à lui est déçu. Quelle sensation cela peut bien être de nager en pleine mer, et non dans une piscine artificielle au milieu des cris de tous les autres colons ? Le jour tombe. Le guide leur montre une cabane cachée juste à l’orée des bois, avec une échelle pour y parvenir, il les laisse profiter du crépuscule avant de le repas du soir. Les trois jeunes gens sont assis cote à cote sur la plage, et admire le soleil se coucher sur l’horizon de la mer, inondant celle-ci de couleurs rosées, bientôt suivi par son satellite, dont la couleur verte efface la rosée du crépuscule, pour rehausser le vert de la mer. Enfin quelques minutes plus tard, la première lune se lève, venant éclairer la nuit de sa couleur blafarde, à son tour suivie par la seconde lune, plus petite, mais dont la couleur violette illumine le ciel. Après ce spectacle, le guide les invite à invite à venir autour d’un feu de camp pour se restaurer (toujours avec la nourriture qu’ils ont amené avec eux) et leur expliquer de quoi leur nuit sera faite. Il leur raconte pourquoi avoir construit la hutte en retrait, et pourquoi en hauteur. L’orée de la forêt permet que la planque ne soit pas repérée par la voir des aires, et le fait de la surhausser évite que des petits animaux ou insectes ne pénètrent dans l’intérieur afin de leur garantir un repos sans intrusion dans la cabane. Le guide leur raconte mille et une choses sur ce qu’il a vécu, sur Irius et ailleurs, et répond à l’avalanche de questions dont les jeunes gens le submerge. Les lunes sont haut dans le ciel quand le guide les emmène vers la cabane, chacun se pelotonnant dans la couverture qu’il a emmenée dans son paquetage. Les nuits sont courtes à cette période de l’année sur Irius, et l’aurore pointe déjà ses couleurs sur l’horizon quand la troupe se lève le matin. Ils prennent leur petit déjeuner le regard posé sur la mer, regardant tour à tour les lunes se coucher, et le soleil et son satellite se lever. Le dégradé de couleurs successives laisse Mira rêveuse. Ainsi les rumeurs n’étaient pas de simples histoires. La vie est possible en dehors de la colonie, mais pourquoi le gouvernement ment il ? Elle se perd dans ses pensées quand des cris de stupéfaction la ramènent à l’instant présent : des gerbes d’eau sortent de la mer, accompagnées d’un bruit retentissant. Le guide sourit et les laisse d’abord dans l’ignorance. Puis après les jets, une énorme chose de couleur gris perle pointe à la surface de la mer pour y replonger dans une grosse éclaboussure d’écume. Le guide leur dit alors qu’il s’agit de baleines boréales. Elles viennent à la surface reprendre leur souffle car ce sont des mammifères tout comme les humains. Cette journée commence bien. Mira savoure ce nouveau jour à l’air libre. Le guide va leur faire suivre le rivage sur une certaine distance, puis ils repiqueront de nouveau dans la forêt, mais dans une partie moins dense, il espère ainsi leur faire voir plus de faune. Après une prochaine nuit dans un autre camp, ils devront se tenir prêts à regagner la colonie par la même trappe qui les a conduit dehors. Mais avant de penser à son retour, Mira compte bien prendre le temps d’admirer cette nature fourmillante de vies, aux couleurs et senteurs les plus variées. Jamais elle n’oubliera son premier voyage…
Owyn
Le chant des orages
Les terriens l’appelaient le cyclone de midi. Cette titanesque masse de nuages tournoyants, chargée d’éclairs, qui s’étirait sur un bon tiers de la planète océan. Elle naissait sous les rayons verticaux du gros soleil rouge immobile dans le ciel, au cœur de ce jour perpétuel, berceau d’une chaleur infernale. Ainsi la tempête ne se dissipait-elle jamais. Elle se nourrissait de cette fournaise et de l’océan profond, insatiable fureur qui plongeait le ciel dans une obscurité mouvante et rougeâtre.
Depuis sa petite navette d’exploration, Jean pouvait sentir l’air crépiter sur la coque métallique tant l’atmosphère était chargée d’électricité. Il manœuvrait prudemment à quelques mètres au-dessus de la mer démontée, attentif aux nombreux messages des différents capteurs destinés à alerter le pilote de dangers potentiels. Mais malgré les violentes turbulences, le vol se déroulait pour l’instant sans difficultés. Aujourd’hui, il escomptait effectuer ses mesures au plus près du centre de la dépression.
Il rectifia légèrement sa trajectoire. Les terriens avaient installé leur base sur des plates-formes flottantes, dans la zone crépusculaire, où l’éternel couchant conférait une lumière douce et une température acceptable. Ils ne s’étaient pas encore aventuré sur la moitié nocturne de la planète océan, qui se résumait à un désert de glace inhospitalier. Pour l’instant, leurs recherches se concentraient sur le cyclone immortel, principal obstacle à une potentielle colonisation humaine, avec les éruptions solaires. Mais la naine rouge semblait aussi calme que leur bon vieux soleil. Et Jean tendait de plus en plus à penser que la dépression, régulière et fixe, ne présentait pas un danger insurmontable à condition de demeurer sur la bande crépusculaire. Malgré sa rotation synchrone, Gliese 581 c paraissait bel et bien la planète la plus prometteuse qu’ils aient jamais explorée. Un réel espoir pour la Terre.
Il s’approcha encore, effectuant une légère courbe autour du cœur du cyclone pour se laisser porter par les vents furieux. En vol, la sensation d’écrasement qu’ils ressentaient sur les plates-formes à cause de la forte gravité disparaissait un peu. Il se sentait presque grisé, à moins que la cause ne soit l’oxygène filtré véhiculé par sa combinaison. On attendait encore des résultats d’analyse plus précis avant de se risquer à respirer l’air extérieur.
Jean activa les instruments de mesure, qui se mirent aussitôt à enregistrer les données. Un court instant, sa lente trajectoire rotative lui permit de tourner un regard en direction de la base terrienne. Mais la courbe de la planète et la pluie battante ne lui permettaient pas d’en entrevoir la masse sombre, unique relief artificiel sur cet univers d’eau et de gaz.
Il ramena les yeux sur le cyclone et son cœur se glaça.
Ces quelques secondes de panique suffirent à lui faire perdre le contrôle. Les instruments s’affolèrent, une alarme retentissante lui vrilla les oreilles tandis que tous les voyants se mettaient à clignoter des informations contradictoires. Le souffle lui manqua. Ses mains pianotèrent de tous côtés alors qu’il tentait de stabiliser le petit appareil malmené par la tempête. Il se sentit happé. Happé vers le cœur du cyclone. Mais la menace bien réelle que représentait la dépression ne lui permettait pas d’effacer la vision qui, en une demi-seconde seulement, avait ébranlé jusqu’aux fondements de son être.
Jaillies des océans, des formes sombres et titanesques s’enroulaient autour du centre de la tempête.
*
Son cœur battait à tout rompre. Une sorte de vertige le saisit. La base était loin. La tempête brouillait les communications. Il aurait aussi bien pu être seul ici, compressé entre cet océan a priori deux fois plus profonds que les abysses terrestres, et l’infinité stellaire qui le séparait de son lointain caillou natal. Seul, oui. Il aurait dû l’être.
Perdu dans les nuées aveuglantes, luttant pour reprendre le contrôle de la navette d’exploration, Jean s’efforça de réfléchir posément. Pouvait-il s’agir de végétaux arrachés aux fonds marins, entraînés dans les airs en une trombe monstrueuse qui reliait le ciel et la mer ? Des bancs de poissons peut-être, qui n’avaient pu lutter contre les courants furieux ? Puis une toute autre certitude le frappa.
Les formes tournaient dans le sens inverse de la rotation du cyclone.
Chaos. Les masses de pluie et d’éclairs se jetèrent sur la fragile coque de métal qui gémit et trembla. Les secousses projetèrent Jean vers le tableau de bord. Une seconde, la tension de la ceinture de sécurité lui coupa le souffle. Puis son dos, sa nuque heurtèrent le fauteuil rembourré et il prit une profonde inspiration. Et soudain, le calme.
Malgré sa combinaison, Jean perçut aussitôt la différence de température, la chaleur infernale atténuée par l’air conditionné de la navette. L’œil. Il avait passé le mur de tempête et se trouvait dans l’œil du cyclone.
Très vite, il reprit le contrôle des commandes, coupa les dernières alarmes. Respirant lourdement contre la visière embuée de son casque, il leva un regard vers le ciel. Un centaine de kilomètres de sérénité tropicale s’étendait devant lui. Révélée par les brutales parois nuageuses qui fermaient les contours de l’œil, Gliese 581 déployait son orbe écarlate parfait dans un ciel violâtre. Il faisait plus lumineux ici que n’importe où ailleurs sur la planète voilée d’orages. Il baissa la tête et ses cheveux se dressèrent sur sa nuque.
Si le ciel était calme dans l’œil du cyclone, la mer, en revanche, se déchaînait. Malmenées par les vents contraires, les vagues se heurtaient et s’entre-déchiraient en une frénésie meurtrière sur une trentaine de mètres de hauteur. Les titans d’ombres remontaient le long des murs de la tempête. Lente et gracieuse reptation.
Jean les voyait nettement désormais. Ils ne semblaient pas affectés par les vents et les courants marins. Ils se mouvaient en une spirale parfaite qui s’opposait à la rotation du cyclone sans paraître lutter contre elle. Jean leur trouva l’allure de grandes raies sombres, dont les larges ailes épousaient les formes de la colonne inversée. Il ne put identifier aucun capteur sensoriel. Ils ne paraissaient pas organiques.
Ils avoisinaient soixante mètres d’envergure. Il y en avait des centaines. Des milliers peut-être si l’on en croyait les ombres qui continuaient à se former sous l’océan déchaîné. Des milliers de ces créatures qui tournoyaient avec lenteur dans des profondeurs insondables.
Le cœur affolé, Jean respirait à toute vitesse et une buée dense se formait sur la visière de son casque. Le sang avait quitté son visage, des tâches rouges et jaunes commencèrent à se former devant ses yeux. Laissant libre court à la panique, il martela le tableau de bord et s’éleva vers le ciel, le plus loin possible des titans indifférents.
Une alarme retentit mais il n’en tint pas compte. Il fonçait vers le ciel. Il voulait dépasser le sommet du cyclone et fuir cette tempête infernale. Fuir cette maudite planète, les monstres qui la peuplaient. La lumière sanglante de Gliese 581 frappait ses yeux à travers la visière protectrice. Puis un grondement sourd fit trembler l’atmosphère.
Ce n’était d’abord qu’une long ronronnement semblable au bruit d’un réacteur qui chauffe. Puis il avait enflé, envahi l’espace, le ciel, vaincu même le hurlement du cyclone, éclaté la frontière de l’audible en un tonnerre de sons et d’ultrasons, en un déchaînement monstrueux, inhumain.
Quelque chose… implosa. Les oreilles de Jean se mirent à saigner. De violentes nausées agitèrent son torse de soubresauts alors qu’il s’élevait, s’élevait toujours plus haut vers le ciel.
Pas assez vite. Les titans le dépassèrent. À travers une brume rouge, il les vit se jeter dans le ciel en un ballet puissant et chaotique. Ils se heurtaient et se mêlaient, leurs gros corps impalpables se confondaient en une masse informe et abjecte, et Jean n’entendait plus que la pulsation folle de son sang contre ses tympans éclatés. Les créatures faisaient trembler la fragile navette à chaque fois qu’elles la frôlaient. Elles n’y prêtaient pas plus d’attention qu’une baleine à un poisson rouge. Elles s’élevaient, frappaient l’air brûlant de leurs grandes ailes inorganiques.
Puis vint la chute.
Ces milliers de masses agglutinées, privées d’élan, s’abattirent soudain vers l’océan, nimbées de l’aura rougeoyante de Gliese 581. Les commandes de la navette se mirent à vrombir si fort sous ses mains que Jean ne put les tenir une seconde de plus. Le fragile appareil se mit à divaguer, lancé à toute vitesse vers le ciel. Des étincelles jaillirent des écrans de contrôle.
La masse sombre le heurta de plein fouet.
*
Happé… comme en une mare de boue épaisse et ténébreuse. Impalpable, et pourtant d’une densité supérieure à tout ce qu’il avait jamais pu éprouver.
Ils s’écrasèrent à la surface de l’océan.
*
Blanc. Noir. La lente sensation de sombrer sans rien pouvoir y faire.
Il flottait comme en un cocon de vide aquatique, et le parfum du sang l’enveloppait de son aigreur métallique.
Il voyait les profondeurs de l’océan, teintées d’écarlate, et loin, très loin au-dessus, Gliese 581 au bout de son tunnel d’orages. Sous les eaux, la colonne de titans paraissait se poursuivre à l’infini. Il en venait toujours plus, arrachés aux ténèbres insondables, et ils s’élevaient vers le ciel et le soleil pour s’unir en ce ballet terrible, avant de retomber dans leur berceau aquatique. L’un deux passa à côté de lui. Occulta la lumière de Gliese. Jean eut pourtant l’impression que leurs regards se croisaient. Que peut-être, d’une certaine façon, cette invraisemblable masse sans bouche et sans yeux comprenait que cette petite noix de métal ne se trouvait pas à sa place dans ce monde liquide et trop grand pour elle.
Puis la créature se détourna, reprit sa lente danse sous-marine. Vers ce soleil rouge auquel ceux de sa race semblaient adresser leur puissant chant nuptial. Jean sentit sa conscience lui échapper. Sa vision se troubla. Il regretta presque. L’union de titans aquatiques… qui pouvait se targuer d’avoir un jour contemplé un tel spectacle ? À présent qu’il se trouvait dans les calmes profondeurs sombres, il aurait voulu garder encore un peu les yeux ouverts. Encore un peu…
Il inspira.
Le mouvement ascendant du titan l’entraîna vers la surface.
Aramina
Les malheurs de Sophie
« … et c’est comme ça que, avec Hugo, on a fabriqué Nenette ».
Sophie regarda avec calme le petit visage bleu qui venait de déclamer de façon très appliquée son discours. Non pas avec le calme habituellement associé à une sérénité intérieure, mais celui qui démontre que les torrents de la terreur et les montagnes de la panique ont été dépassés depuis longtemps et que l’on flotte à présent dans des territoires proches de la folie en ayant perdu tous ses repères. Derrière lui, Hugo faisait un petit signe de main à ses parents qui, appareils photos à la main, immortalisaient la participation de leur fils au concours de science des CE2.
Le petit visage bleu lui souriait. De ce sourire apparemment commun à tous les enfants quelle que soit leur origine. Celui qui veut dire « Tu es contente maîtresse ? »
Sophie se retourna vers « «Nenette ». Dans un aquarium, un hamster à pois vert nageait d’un air contrit. Mais quand on est une maîtresse on ne doit pas perdre contenance. 12 ans de métier sans un faux pas. Même quand Paul avait ajouté une cartouche d’encre dans le produit des bulles de savon. Pas même quand Maé avait fait un shampoing à la colle liquide à Elodie.
Alors elle n’allait pas craquer devant une Nenette.
Elle prit une grande inspiration, fit un sourire rassurant à l’enfant devant elle et se retourna vers le parterre de parents venus encourager leur progéniture.
« Et nous pouvons donc applaudir Lu et Hugo pour leur expérience de « modification génétique pour rendre Nenette jolie ». C’était très… intéressant. Surtout le passage avec la machine…euh… celle du séquençage…
Lu la fixait avec un regard suppliant la bonne note. Il venait d’expliquer une méthodologie de manipulation de l’A.D.N qu’aucun être humain n’aurait su reproduire. Il avait accès à des technologies telles que le principe des prix nobels avaient été abandonnés. Mais Lu, lui, voulait son 20 sur 20.
Garder sa contenance. Rester en terrain connu.
« Et ces pois, vraiment très… charmant. Mais dis moi Lu, pourquoi en faire un animal aquatique ? »
Nenette, qui dérivait dans son aquarium devait être en train de se poser la même question.
« Ben pour qu’elle reste tout le temps propre ».
Petit rire collégial dans l’assistance. Sophie avait beau prendre sur elle et faire des efforts pour intégrer tous ces nouveaux élèves, elle avait parfois besoin de se retrouver en terrain connu.
« Et toi Hugo, qu’as tu fais dans cette expérience ? »
Hugo s’avança sur le devant de l’estrade, tout gonflé de fierté :
« Moi j’ai fabriqué la roue ! »
Annonce récompensée de quelques applaudissements chaleureux.
Sophie jusque là hypnotisée par la pauvre bestiole tachetée remarqua la roue en question fixée dans le fond de l’aquarium.
« C’est une très joli roue Hugo »
« Je l’ai faite avec une boite de camembert. Normalement y avait des points verts comme sur Nenette, mais la peinture elle est partie dans l’eau. »
« Oh. Et donc tu as fabriqué un pivot pour qu’elle tourne ? Tu peux expliquer le pivot à tes petits camarades ? »
« Elle tourne pas je l’ai collée. Mais c’est pas grave parce que Nenette elle nage maintenant, alors elle peut tourner dedans. »
Nouveaux rires attendris.
Et ce n’était que la 3ème expérience de la matinée. Elle savait que ce concours était une mauvaise idée. Mais devant l’insistance des parents humains elle n’avait pas eu le courage de leur dire « je ne veux pas le faire parce qu’on va passer pour des cons ».
Le plus étonnant était que les Valspaciens semblaient indulgents avec leur race d’accueil. Parfois même intéressés. Pas un n’avait baillé ou chuchoté pendant la démonstration de Jeanne qui avait présenté son volcan en carton et son éruption de ketchup. Pourtant Sophie soupçonnait qu’ils auraient pu recréer un vrai volcan dans leur jardin, juste pour occuper leur week end.
Nenette, qui avait le sens du spectacle, effectuait maintenant des loopings. Nouveaux regards plein d’espoir des enfants envers leur maîtresse.
Sophie savait qu’elle pataugeait mais la prochaine expérience venait de Xhim, qui comptait présenter une classification des métaux qu’elle pouvait fondre avec sa propre salive. Elle ne savait pas si elle réussirait à supporter cette épreuve, elle gagna donc du temps comme elle pouvait.
« On dirait que vous avez accidentellement ajouté le gène de la natation synchronisée à votre Nenette ».
Sophie chercha du soutien dans la salle. Ce fût une erreur, car malgré les dispositions favorables des parents d’élèves, leur vision lui donnait toujours le vertige. Dans les rangées les humains se mêlaient aux Valspaciens, qui eux même se composaient de 489 races de planètes différentes. La salle des fêtes ressemblait à un mauvais film hollywoodien. A chacun sa couleur, à chacun sa tentacule, voir, en une occasion, son nombril préhensile. Les Valspaciens menaient une existence multiplanétaire depuis des milliers d’années, la situation leur semblait donc naturelle. Mais ils n’étaient arrivés sur terre que depuis 2 ans, et malgré leur effort d’intégration, Sophie perdait parfois pied.
« Très bien les enfants. Et bien je crois que vous avez mérité un… 20 sur 20 ! »
Les enfants explosèrent de joie sous le regard plein d’amour de leurs parents. Apparemment, le fait qu’aujourd’hui tout le monde aurait 20 sur 20 et que tous seraient premiers ex aequo ne semblait pas ternir le bonheur de quiconque. C’était la seule solution que Sophie avait trouvé pour pouvoir comparer de la physique quantique à l’art de la gommette. A leur arrivée les Valspaciens avaient expliqué qu’en tant qu’invités surprises polis, ils s’adaptaient aux us et coutumes des nouvelles planètes découvertes. Les techniciens du vaisseau diplomatique avaient fabriqué le premier « portail » permettant de voyager d’une galaxie à une autre. Il y en avait maintenant des milliers sur terre. Officiellement les portails étaient en libre service pour les humains. Sauf qu’il leur était impossible de survivre à leurs atmosphères. Mais on pouvait saluer les efforts des voyageurs pour se fondre dans le paysage. Ils avaient donné des prénoms à leurs enfants, les envoyaient à l’école et organisaient des barbecues dans leurs jardins le week end. Ils avaient même déguisé leurs portails en cabine téléphonique pour respecter l’aspect de nos villes. Sophie reconnaissait volontiers que c’était une approche plus agréable qu’un « on rase tout et on refait comme chez nous », mais ça lui causait des soucis professionnels qui n’avaient jamais été abordés lors de sa formation.
« Et bien les enfants, je pense que vous pouvez rejoindre vos parents. Je suis très fière de vous. » Hugo sauta directement de l’estrade dans les bras de son père. Lu parti à petits pas rejoindre l’escalier qui descendait dans le public. Le fait que ses jambes soient atrophiées et visqueuses avait donné lieu à des moqueries à son arrivée, et Sophie avait eu peur que Lu se sente exclu tout au long de sa scolarité. Mais l’utilisation de ses tentacules adhérentes lors de la première balle au camps avait finalement fait basculé Lu dans le clan très convoité des « populaires ».
Sophie soupira et se résolue à enchaîner. Il lui restait encore de nombreuses expériences, allant de « la germination des lentilles sur coton hydrophile » à « la téléportation d’un muffin ».
« Et nous poursuivons avec Xhim et son expérience « les métaux que je peux faire fondre avec ma salive ! »
Les applaudissements reprirent. Puis se turent. Mais Sophie était toujours seule sur l’estrade.
Nenette émit une bulle.
« Hum. Je disais donc, nous poursuivons AVEC XHIM ».
Du côté de l’entrée de la scène, des chuchotements pressants se firent entendre. Des chuchotements de toutes petites voix. Et 8 ou 9 petits bras, appartenant à au moins deux ou trois enfants différents, propulsèrent une boule orange vêtue d’une salopette bleue sur scène. Xhim avança d’un pas hésitant vers Sophie. Ses yeux globuleux débordaient de détresse et sa lèvre inférieure démesurée semblait être en mode vibreur.
« Xhim ? Quelque chose ne va pas ? »
Avant de pouvoir prononcer un premier mot Xhim éclata en sanglots. Sa respiration saccadée générait de grandes vagues adipeuses le long de son gros corps sphérique. Sophie se précipita vers lui, alors que les parents commençaient à s’agiter. Sous la voix douce et les encouragements de sa maîtresse, Xhim réussit à retrouver passagèrement assez de respiration entre deux reniflements pour utiliser sa voix.
« J’ai voulu répété et j’ai trop bavé. Touuuut à fonduuuuuuu »
Et Xhim repartit dans ses sanglots bavouillants, rempli du chagrin inconsolable de celui qui voit disparaître au loin son heure de gloire.
Depuis la salle, une délégation de parents d’élève s’était déjà mise en route pour ramener les métaux nécessaires à son expérience. Dans les rues les portails clignotaient tandis qu’ils transportaient les Valspacien qui faisaient un saut dans une galaxie éloignée. Xhim pourrait bien baver sur son matériel et obtenir son lot d’applaudissements. Lui aussi aurait 20/20, serait premier ex aequo et aurait un joli fanion pour le prouver. En attendant, Sophie s’assit par terre pour recueillir dans ses bras l’enfant blobottant. Et tout en lui caressant le dos, en lui chuchotant des paroles rassurantes, elle se dit que finalement, qu’importe la provenance des enfants, l’essence de son métier resterait toujours la même.
Sordon
Romuléa & Rémusea
Enfin!, je vois devant moi l’orée de la forêt. Je suis de retour sur la plaine du clan.
J’écarte prudemment les hautes herbes, je n’ai plus l’habitude de me déplacer au sol. A peine ai-je parcouru une cinquantaine de mètres que retentit dans mon dos, une voix qui depuis longtemps déjà n’as plus raisonnée près de moi.
“- Henou! Henou, attends-moi!”
Je me retourne, la fille de Lear se précipite sur moi. Visiblement très excitée. La petite fille s’arrête in extrémis devant moi. Enfin, “petite fille” je réalise que jeune fille conviendrait mieux désormais. Bon sang, le temps passe si vite! Quel âge a-t-elle déjà? 14, 15 cycles? Elle est plutôt jolie en fait.
“- He-ho, tu m’écoutes oui?”
“- Et! C’est bon, si tu te calmais plutôt et que tu m’explique pourquoi tu me boules dessus comme ça alors que je viens à peine d’arriver.”
Alors que je prononce ces mots, je vois l’ultra-violet lui monter aux joues. Ben ça! Elle a déjà muée, 17 cycles au moins alors, je devrais revenir plus souvent sur les territoires du clan.
“- Henou! Je ne suis plus une petite fille, alors arrête de me parler avec ce ton! Et en plus tu ne m’écoutes de nouveau plus!”
“- Excuse-moi, c’est juste que je viens de réaliser à quel point le temps file lorsque l’on vit loin des siens.”
“- Mouais! Une excuse de pisteur ça! Enfin bref, depuis que les éclaireurs ont annoncé ton retour, tout le clan est en effervescence! Ca fait des heures que tout le monde te cherche! Tu dois te rendre auprès du grand ancien au plus vite!”
“- Quoi?”
J’ai l’air idiot, je sais mais je ne parviens pas à trouver d’autres mots… Alors je reste là à attendre qu’elle s’explique.
“- Ben alors? Tu viens ou tu restes là bêtement, il t’a appelé, alors VIENS!”
A ces mots, mon corps se met à la suivre, c’est avec un peu de retard, que je réalise qu’elle a usé du commandement sur moi. Je sens le sang me réchauffer les membres à cette idée.
“- Ne t’avise pas de recommencer Léa! La prochaine fois que tu fais ça, je vais oublier qu’on a été compagnons de jeu plus petits. Je ne tolérerai aucune autre intrusion dans mon esprit! c’est clair?”
“- Ah oui? Et si je te commande “oublie”, tu feras quoi? Vu comme tu laisses vagabonder tes pensées, tu risques bien d’oublier jusqu’à qui tu es! Tu crois vraiment pouvoir te balader l’esprit à l’aire comme ça, alors qu’un Arpenteur t’attend! Tu devrais plutôt me remercier!”
Là, je marque l’arrêt! Enfin, la surprise me bloque les jambes.
“- Un Arpenteur? Mais ce n’est qu’une légende! Ca fait des centaines de cycle que personne n’en a vu! … Tu te fiches de moi c’est ça? Tu essaies de m’embrouiller pour que j’oublie ton impolitesse? “
Surprise, elle s’arrête. Elle se retourne. Je sens son esprit chercher le mien, mais j’ai compris la leçon et me fonds dans l’environnement. J’ai la satisfaction de la voir trébucher alors que son esprit ne rencontre rien là où elle s’attendait à me trouver.
L’ultra-violet de la colère quitte ses joues, remplacé par les subtiles nuances de la peur.
“- Que? Comment fais-tu ça? “
Je m’avance pour l’aider à se relever, mais elle me repousse et se recule.
“- Ne me touche pas! Qu’es-tu?, Je te vois, mais tu n’es pas là!”
Surpris, j’en oublie ma colère, je n’ai rien fait de particulier, si? Je ne comprends pas, pourquoi Léa aurait-elle peur de moi?
“- Qu’est-ce qu’il y a Léa? Je t’ai dit que je ne tolèrerais pas d’autres intrusions, mais je ne vais pas te faire de mal!”
A ces mots, je réunis mon esprit et j’effleure le sien avec une onde rassurante. A mon grand étonnement, après une brève détente, son visage se pare de l’infra-rouge de la terreur et son corps est pris de soubresauts.
“- Qu’est-ce qu’il y a? Tu t’es fait mal en tombant?”
Je m’approche d’elle pour la relever. Elle vibre d’effroi dans mes bras.
“- Mais enfin, Léa explique moi ce qui se passe! Tu m’annonces que la grand ancien veut me voir, moi un simple pisteur, puis tu me commandes, violant ainsi une de nos plus ancienne loi, tu m’annonce ensuite qu’un Arpenteur m’attend, tu retente de me commander, puis tu tombes d’effroi par terre en prétendant que tu ne me connais pas. Excuse-moi mais je suis un peu perdu.”
Dans mes bras, son corps se tétanise et son esprit dresse des murailles autour de ses pensées.
“- Mais enfin Léa! Tu n’as pas besoin de te protéger comme ça, je ne vais pas te faire de mal! Quand bien même tu t’es indécemment introduite dans mon esprit tout-à l’heure. “
Son esprit hésite, mais elle achève tout de même ses barrières. Puis elle chuchote :
“- Tu me le promets Henou?”
“Mais évidemment! Qu’est-ce que tu crois?”
“- C’est juste que… ” Elle recommence à trembler, mais elle écarte ses barrières.
“- Bon sang, tu m’as balayé l’esprit Henou, J’ai le meilleur contrôle de tout le clan, pourtant, tu passes mes barrières comme si elles n’existaient pas! “
“- Mais qu’est que tu racontes? Je t’ai à peine effleurée pour te rassurer!”
“- A peine effleurée? Tu rigoles? Depuis que l’Arpenteur est là, comme l’exige l’antique tradition, nous portons tous nos barrières les plus fortes levées en permanence! Et toi tu me touches l’esprit comme si je n’avais rien dressé! Tu as brisé mes défenses aussi facilement que tu chasserais une poussière sur ta tunique!”
Je cligne des yeux, Je n’ai même pas senti de résistance? Elle se fiche de moi c’est sûr! Non, personne ne peut simuler la terreur qu’elle a ressentie.
“- Léa, je suis désolé. Je ne comprends pas ce qui se passe. Je ne voulais pas te faire peur. Tu dis que le grand ancien veut me voir, puis qu’un Arpenteur m’attend, et enfin je ne réalise même pas que tu as des barrières. Il y a forcément une explication! Bon sang, je ne suis qu’un simple pisteur!”
Je peux lire la surprise dans ses yeux.
“- Alors tu ignorais vraiment qu’un Arpenteur est arrivé au village? Tu sais, la deuxième fois, je voulais juste être sûre que tu ne te fichais pas de moi. Je ne voulais plus te contrôler. Au début, je croyais que tu te baladais l’esprit ouvert juste par bravade, c’est pour ça que je t’ai commandé.
- Je croyais que tu savais pour l’Arpenteur, sinon pourquoi serais-tu revenu un cycle avant la fin de ton rite de passage maitre?”
Je la relâche, et je m’écarte, cela devient gênant pour moi de la tenir ainsi dans mes bras. Et puis il se passe trop de choses que je ne comprends pas.
“- Léa, tu dis que je suis revenu un cycle trop tôt? Et ma maitrise ? Léa je suis partit il y a exactement 3 cycles pour passer mon compagnonnage! 3 cycles, comme l’exige la tradition! Mon compagnonnage, Léa, pas ma maitrise. “
“- Henou, tu dois aller voir le grand ancien tout de suite!”
Et cette fois, c’est l’inquiétude que je vois dans son regard, non pas l’inquiétude pour elle, mais la crainte de quelque chose de grave!
“- Léa? Mais qu’est-ce qui se passe? “
“- Je ne sais pas! Henou, cela fait déjà 8 cycles que tu as passé ton compagnonnage! Je… Il faut aller voir le grand ancien tout de suite!”
Elle me tire par le bras, je suis abasourdit, 8 cycles? Elle me tire un peu plus fort.
“- Allez, viens!”
“- Oui, tu as raison, je ne comprends rien à ce qui arrive, mais s’il veut me voir, alors c’est que je dois y aller.”
Elle s’écarte de moi, ouvre ses ailes et prend son envol. Je la suis dans les airs.
A l’horizon, Rémusea se lève, et on distingue Médista, la demeure des dieux. En silence, j’adresse une prière à Thotmèr, le dieu du savoir et de la connaissance.
Depuis des heures, Léa et moi volons côte à côte en silence. Elle ne se plaint pas, mais je vois bien qu’elle se fatigue.
Depuis peu, le disc ocre et pourpre de Rémusea apparait complet, tangent à l’horizon. D’après les anciens textes, cela signifie qu’il ne reste plus que quelques heures avant d’arriver à la montagne sacrée, et au départ de la voie céleste.
L’atmosphère se charges d’ions et l’effet de bord teinte le ciel d’une aura chatoyante. Parmi les volutes ioniques, le tracé de la voie céleste se révèle à nous. Je suis du regard la colonne fantasmagorique, et c’est alors que je l’aperçois, suspendue entre les deux jumelles : Médista, la demeure des Dieux, porte du passage. Je ressens de tout mon corps la présence des dieux et du flux qui relie entre elles les deux planètes.
“- Il faut se poser maintenant Léa, les Dieux ne tolèrent pas que l’on vole trop près de la montagne sacrée”
Elle ne répond rien, mais je sens la crainte respectueuse qui émane de son esprit. Elle me suit alors que je commence à descendre. En dessous de nous, la forêt s’étend à perte de vue. Son pourpre profond ravive en moi les souvenirs de ma première épreuve en tant que pisteur. La première fois de ma vie que je quittais la plaine du clan. La première fois que je me retrouvais seul également. Cela me fait bizarre de savoir que quelqu’un partage avec moi la vision des étendues sauvages, ou seule la main des Dieux contrôle les événements.
La morsure des ions devient plus forte sur ma peau à mesure que l’on se rapproche de la voie céleste.
Je sais par les anciennes légendes que c’est le regard Bèsah qui révèle aux dieux les intentions des Pellerin, à nu. Comme le veut la tradition, j’énonce les récits anciens :
“- Au commencement, était l’univers. Puis les dieux dans leur infinie sagesse créèrent les jumelles.
- Fiers, mais non satisfaits, ils créèrent alors plaines et forêts.
- Pour veiller sur elles, ils créèrent alors les clans.
- Et pour veiller sur les clans, ils créèrent les règles.
- Une fois leur travail terminé, les dieux se retirèrent dans leur retraite ; Médista qui demeure suspendue par leur loi entre les deux jumelles.
- Mais avant cela, pour veiller sur les règles, ils choisirent parmi chaque clans un être digne d’honneur, de force, de volonté et de courage pour être Arpenteur, garant de l’ordre du monde, garant de la paix et de l’histoire.
- et parmi tous les Arpenteurs, ils choisirent le plus sage. Ils le nommèrent “Le grand ancien” et en firent leur émissaire sur les jumelles. Affranchi de l’espace et du temps, il veille sur les Arpenteurs, et désigne le destin de ceux qui sont dignes du regard des dieux.
- Depuis lors, les Dieux observent et jugent, ils demeurent en Médista, gardiens de l’éternité et du savoir.
- Loués soient-ils pour leur savoir et le nom accordé au clan.
- Nous, modestes servants du clan de transmissions, sommes dépositaires de votre antique savoir et vous rendons hommage par les rites anciens.
A mes coté, J’entends Léa qui reprenant mes paroles poursuit :
“-Nous, appelés, venons à la rencontre de votre émissaire, humbles et respectueux. - Nous, appelés, venons en votre demeure, l’esprit à nu, pour vous, mais voilé pour nos semblables, car à vous et à vous seul revient le droit de décider du savoir transmis.
- Nous, appelés, venons rendre hommage au grand ancien qui de toute éternité, par votre volonté veille sur votre création.”
- Nous appelés, venons mettre à l’épreuve notre force et notre volonté, afin de prouver que nous sommes dignes de recevoir votre connaissance.”
Alors que ces derniers mots se perdent dans l’infini je sens mes implants se désactiver. Tandis que dans mon crane résonne la voix des dieux.
“- Toi, appelé, toi, dont l’esprit se perd et dont le savoir s’échappe, ta volonté et ta force seront mises à l’épreuve. “
Sans mes implants, le vol devient difficile, l’air tente de replier mes ailes s’oppose à mon vol. Et pour la première fois, je réalise que jamais je n’ai été réellement seul, alors que mon esprit, soudain se retrouve coupé de l’environnement. Il me fallait le perdre pour réaliser que de tout temps, les autres membres du clan étaient là, à la lisière de ma conscience. En tout temps, j’aurais pu envoyer un message. Désormais, seul le silence me répond.
Mon silence est brisé par un gémissement à ma droite.
Je vois Léa qui tente désespérément de garder ses ailes écartées, et je comprends que mon épreuve n’a pas commencé à l’instant, mais bel et bien depuis notre rencontre à l’orée de la forêt. Elle qui était déjà au bord de l’épuisement avec ses implants n’est plus capable de voler sans ceux-ci. Nous sommes encore hauts, si je ne fais rien, elle va mourir. Je réalise cela lorsque dans un suprême effort pour redresser ses ailes, Léa perd connaissance.
Sans sa volonté pour maintenir ses ailes, Léa tombe vers le sol. Je n’ai pas le choix, je plonge à mon tour, sans me demander comment je ferai pour retenir le poids de nos deux corps en chute libre à l’aide de mes ailes affaiblies par le manque de technologie.
Je rattrape son corps et doucement, je redonne de l’angle à mes ailes. La voute de la forêt se rapproche à grande vitesse, Je dois redresser mon vol plus vite! Je donne plus d’angle, nos deux poids conjugués forcent mes tendons, la souffrance me voile la vue. Je tombe encore trop vite, je n’y vois plus, mais je le sais. Je me cabre complétement.
Sous le choc, quelque chose se déchire dans mon dos. La douleur est insoutenable, je perds connaissance à mon tour.
Lorsque je reviens à moi, je sens tout de suite que quelque chose ne va pas. Je ne peux pas bouger! Ma vue est brouillée. Nimbée de la couleur du sang. Des taches lumineuses bougent devant mes yeux, mais ce n’est pas ça qui me dérange.
Soudain, la mémoire me revient, nous tombons! Instinctivement, je crie! Mais ma bouche reste scellée. Une fois la panique passée, je recherche le réconfort de l’esprit du clan, il n’est pas là, je ne ressens rien.
C’est ça! Je ne ressens rien, je n’ai pas mal! Pourtant mon corps doit être en miettes. Et Léa?, comment va-t-elle?
“- Ta valeur n’a pas encore été approuvée par les dieux! Le savoir te sera rendu lorsque les Dieux te jugeront digne.”
La voix résonne dans mon crane, me fait mal et m’engourdi l’esprit!
“- Ton courage et ton honneur ont été éprouvés. Pour tes actes, les dieux t’accordent la vie, mais il te reste à prouver ta force et ta volonté.
“- N’essaie pas de parler, les dieux ne t’on pas rendu la vie pour que tu te noies dans le gel!
N’essaie pas non plus de voir, les secrets que recèle ce lieu ne sont pas pour tes yeux.
Ton esprit est empli de questions et je vais y répondre, dans la mesure du possible.
- Mon nom est : L’Arpenteur. Comme te l’on révélée les antiques légendes, je suis le dernier servant d’Hégèr, dieux du temps et de l’Espace.
- Oui Léa est en vie, mais tout comme toi, son corps nécessite une reconstruction. …Ton humilité et tes remerciements seront transmis.
- Ta venue en ces lieux était dictée par ton destin. Depuis une éternité, le grand ancien surveille tes voies, depuis une éternité, tu as été choisi! Tu es mon origine, mon prédécesseur et mon successeur, il en est ainsi depuis les temps de la création.
- Désormais, Hégèr, premier pisteur du clan de Transmission, ton nom sera : l’Arpenteur, car la loi divine le veut ainsi.
- Ton destin t’a rappelé du passé pour servir maintenant et à jamais! Vingt-sept mille fois déjà, tu as réussi ton épreuve de maitre, par dix-sept fois déjà, le compagnon s’en revient dans le futur pour servir. Car l’Arpenteur est éternel. L’espace et le temps n’ont pas de prise sur lui, seul la mort le guette. C’est pourquoi aujourd’hui, une fois encore, je reviens à moi pour me guider sur le chemin de l’avenir.
- Non, il m’est interdit de me révéler le secret de ce lieu, mais en temps voulu, le grand ancien te mènera à Hégèr, qui te liera dans les chaînes du devoir.
La voix résonne dans l’espace, le violet du sang vire au pourpre, puis au noir. Le froid m’envahit, je tombe… je suis mort, et mon esprit s’est perdu.
La lumière se fait au milieu des ténèbres, la chaleur chasse le froid, je gis aux cotés de Léa sur une table de métal. Un liquide visqueux s’écoule de nos corps, on me retire un tube de la trachée. Autour de moi tout n’est que métal, nulle part je distingue la moindre trace de vie. La salle est sombre et exigüe, le confinement m’oppresse.
Un bruit assourdissant me sort de ma torpeur ; Léa hurle. Sur le mur en face d’elle, les orbites vides de nos corps en lambeau nous contemplent.
La mémoire me revient d’un coup! Sous le choc, je tombe à genoux. Je suis mort, mais les dieux me forcent à vivre, pour servir. Je suis l’Arpenteur, enfin, je l’ai été et je le serai. La tâche est éternelle, l’Arpenteur doit veiller sur la création des dieux, il doit garder les jumelles, chroniquer l’histoire du monde et des règles.
Mon moi prédécesseur est mort, je le sais maintenant. Notre mort à tous les deux fait partie du cycle. Désormais je suis lui, tout comme il fut moi vingt-sept mille fois par le passé.
Ce que je vais devoir faire me désole, mais “elle” ne me laisse pas le choix.
Il ne me reste que quelques secondes pour faires mes adieux, je le sais. Puis ma dernière épreuve sera là, déjà au loin, j’entends Hégèr qui approche.
“- Maudite sois-tu Hatoria, Tu n’es guère déesse de l’amour! Tu n’apportes que la peine! “
Les mots meurent dans ma gorge. Léa se tourne vers moi, elle est terrorisée
” Henou? Que-est-ce qui te prend? Il ne faut pas !”
Je la regarde droit dans les yeux.
“Qu’elle soit maudite! Je t’aime!”
Sur ces mots, Hégèr pénètre la salle. Il nous contemple Léa et moi.
“- Fais le!”
Je ne peux-pas! Je la retrouve enfin, après trois cent quarante cycles! Mais le destin et les dieux me forcent. Je n’ai pas le choix…
Je mêle mon esprit à l’environnement, je capte l’essence de l’espace et du temps. Je renvoie Léa dans mon passé, à ce moment fatidique, à l’orée d’une forêt, sur les terres du clan de Transmission. Mon moi successeur est piégé, la boucle est bouclée, dans trois-cent quarante cycles, je ramasse nos corps pour les mener en reconstruction. Dans trois-cent quarante cycles je la perdrai encore!
La voix de Hégèr retentit :
“- Plus que trois-mille fois et tu es libre! Ta tâche t’attend Arpenteur!”
“… Une fois encore, à peine réunit, les dieux nous séparent. Maudits soient-ils, eux et leur Orgueil!
( note de Cosma : le texte de Bepob “Al-jabar” a disparus 🙁
Résultat
1 Aramina – Texte : Les malheurs de Sophie
2 Sordon – Texte : Romuléa & Rémusea
3 Marionne : La beauté cachée d’Irius
3 Owyn : Le chant des orages
5 Bebop : Al-jabr
6 Gael : l’endormissement