
Thème : Sciences & Arcanes
e mois de mars 2017 marque le retour des Joutes de la Pierre de Tear pour une quarantième édition. Quarante joutes et seize ans d’existence, seize années à l’ère du numérique à plonger nos regards dans les parchemins virtuels d’univers de légendes, anciens, magiques, sombres, comiques, rêvés…
Pour cette occasion, nous vous proposons de nous livrer un parchemin un peu plus long que d’habitude, puisque la limite est encore une fois étendue à 8 pages, soit 6000 mots (une marge de +/- 25% est admise). Mais comme toujours, votre texte se devra d’appartenir aux genres de l’imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction), avec une petite particularité cependant…
Par ce thème Sciences & Arcanes, nous vous proposons de vous essayer au registre de l’Arcanepunk, un genre mettant en scène des univers où sciences et magies cohabitent en parallèle au sein d’une même société, à l’image, par exemple, de l’Ère des Légendes dans la Roue du Temps. Dans cette société, la magie est connue de tous et est utilisée comme une technologie courante, au bénéfice du plus grand nombre, au même titre que peuvent l’être par exemple les machines à vapeur.
Vous êtes libres d’imaginer toutes les formes de magies que vous souhaitez, de même que les degrés de technologie pourront être très divers : univers hypertechnologiques de Space-Opera, Steampunk, rétro, etc…
Vous avez jusqu’au 30 avril pour poster votre texte ICI.
À vos plumes virtuelles, et que l’inspiration soit avec vous.

Les Textes
BradPriwin
La source infinie.
Des collisions périodiques éclairaient la salle exiguë et voûtée de son spectre visible. Par
régénérations continues, le rayonnement de la sphère uniformément chargée ne faiblissait pas,
bien au contraire. Enfermée dans une coquille parallélépipédique, elle émettait de fugaces
étincelles en rebondissant contre les parois en silicium. Ainsi, elle baignait dans un volume où
des ondes électromagnétiques se propageaient à pulsation constante.
La table d’expérience résistait brillamment aux effets de la masse, des radiations émises
par la source et aux sollicitations auxquelles elle était assujettie. Un empilement de livres
poussiéreux accompagnait les documents mal triés, les esquisses de schéma au feutre noir,
l’oscilloscope branché sur le dispositif, où se répétaient des signaux sinusoïdaux ainsi que divers
métaux galvanisés. Au-delà de la surface requise pour les mesures, ce laboratoire privé de
fenêtres révélait une savante combinaison de la théorie avec la pratique. Le tableau gavé d’un
fatras d’équations différentielles et intégrales, où se glissaient modestement des inscriptions
vagues, prouvait ce fait à merveille.
Alors que la sphère survivait à ces conditions singulières, une scientifique se pencha vers
son projet et scruta minutieusement le déplacement régulier de l’orbe autour de sa position
d’équilibre.
— Nous avons réussi ! jubila-t-elle. Nous avons créé la source infinie !
Mintra Sile, chercheuse de renom, ne put dissimuler son enthousiasme. Elle ôta ses
lunettes en nickel, révélant son visage ovale aux traits froncés et aux iris verts, et fit glisser sa
natte auburn sur son buste. Certaines particules surchargées et invisibles à l’œil nu vinrent alors
impacter son haut de forme en soie doté d’une plume. Mintra les ressentit un peu sur son
chapeau, mais pas sur son blazer incarnat en velours et à motifs en spirales, ni sur les pans de sa
chemise blanche finement cousue.
— Cette découverte va nous permettre d’accomplir beaucoup d’innovations
technologiques ! pronostiqua-t-elle. Rudish, nous devons l’annoncer de ce pas !
Rudish Freils, son jeune apprenti, s’avérait plus dubitatif. L’air hagard, ce garçon glabre
et malingre étudia de son regard pétillant d’innocence ces résultats prometteurs. Avant de pouvoir
prononcer quoi que ce fût, Mintra l’étreignit en enserrant ses bras autour de sa blouse beige, et
ses genoux se cognèrent involontairement contre son pantalon en toile. Cela fait, la savante
ébouriffa les cheveux lisses et dorés de l’adolescent avant de poser ses mains sur ses épaules
menues.
— Oui, euh… C’est formidable ! balbutia Rudish, ne sachant quoi dire.
— Bien sûr que ça l’est ! s’enthousiasma Mintra. Saisis-tu la portée de cette invention ?
Les atomes vibrent en phase et échangent de l’énergie avec leur environnement dans une
alternance entre accumulation et libération. Nous avons exploité le principe de conservation de
l’énergie pour renouveler toutes nos sources d’alimentation !
— Je n’en doute pas, mais… Pourquoi dites-vous « nous » ? Je ne suis que votre assistant,
tout le mérite vous revient. Vous avez imaginé ce projet et élaboré toute la théorie !
— Sans toi, je n’aurais jamais abouti à cette découverte. Ne te mésestime pas, Rudish, ta
contribution était indispensable. Il faut en avertir tes parents et exposer nos résultats à la
Maîtresse de l’Arcane !
— Quoi, déjà maintenant ? On n’enregistre pas des mesures à caméra haute vitesse, on ne
prend pas des photos ?
— Voyons, le matériel ne va pas s’envoler, notre institut est étroitement surveillé ! Nous
aurons tout le temps de leur montrer ! Allez, viens !
Saturée d’impatience, Mintra attrapa son protégé par le poignet et l’entraîna hors de leur
laboratoire. Pendant leur traversée des couloirs, elle ordonna poliment à deux gardes sur leur
passage de surveiller leur création. En quelques minutes, le duo de scientifiques déterminés
abandonna leur secteur de travail dans l’immense Institut de Recherche en Mécanique et
Électromagnétisme, sans informer le moindre collègue scientifique, et se dirigèrent vers un
département plus porté sur la construction. D’une allée à l’autre, des ornements enrichissaient les
plafonds incurvés tandis que des tubes en verre gorgés de tension électrique bordaient les murs
latéraux. Dans leur chemin, ils croisèrent une multitude d’autres chercheurs et ingénieurs qui les
reconnurent aisément et leur offrirent des saluts courtois. Animés par leur volonté de
reconnaissance, Mintra et Rudish rejoignirent la branche où fourmillait une activité incessante.
Dès la poussée des lourds battants, la salle au pavé pierreux leur exhala une odeur
persistante de rouille. Des rouages de toute sorte étaient actionnés par des mécaniciens opiniâtres,
des moteurs à propulsion tournaient à plein régime, des engrenages sifflaient sous l’impact des
marteaux. C’était un endroit sale, opaque, crachant des volutes noirâtres entre deux scintillations
contrôlées. Mais c’était aussi un lieu chaleureux, débordant d’amitié, où les travailleurs s’alliaient
pour élaborer véhicules et autres appareils mécaniques utiles au quotidien. La supervision de la
Mécanicienne en Chef contribuait beaucoup à cette atmosphère typique. Des simples demandes
jusqu’aux ordres secs, la quarantenaire ne rechignait pas non plus à la tâche. Au contraire, elle se
salissait avec ses collègues. Elle trempait ses mains calleuses dans le fluide noirâtre qui
nourrissait les machines, rafistolait les engins endommagés et coordonnait la construction des
attirails sophistiqués.
Carssi brandissait une clé mixte à cliquet au moment où son fils le repéra. Confiant son
outil à un confrère, elle reboutonna par décence sa veste en cuir d’où le harnais de son débardeur
ressortait. Des mèches brunes et pointues enveloppaient ses oreilles sans dissimuler sa figure
carrée au nez busqué et aux souillures ostensibles. Après avoir coulé un regard maternel à
Rudish, elle adressa une moue perplexe à l’égard de sa responsable.
— Contente que tu sortes un peu de ton labo ! fit-elle, un sourire espiègle au coin des
lèvres. Alors, fiston, quel bon vent vous amène ici ?
— Notre projet a abouti ! répondit Mintra avec enthousiasme. La source d’énergie infinie
fonctionne, du moins à une échelle millimétrique. Imaginez les vastes possibilités qui nous
tendent les bras si nous parvenons à les reproduire sur vos moteurs !
La scientifique faillit se perdre dans un intarissable flot de paroles truffé de termes
techniques, mais elle ressentit de la gêne lorsque la mécanicienne lui flanqua une forte tape dans
le dos. Carssi exulta à son tour puis enlaça son fils de ses bras râblés. Bien qu’habitué aux
étreintes de sa mère costaude, Rudish grinça des dents, une douleur lui vrillant les épaules.
— Je pige que dalle à votre baragouin sur l’énergie, la lumière et les ondes, lâcha-t-elle,
enlevant ses mitaines en cuir. Mais si on peut exploiter vos résultats, ce serait cool ! On
continuerait de s’unir à la tâche pour fabriquer et utiliser des véhicules toujours plus
performants !
— Mais d’abord, nous devons parler de cela aux autres, dit Rudish. Nous travaillons sur
cette expérience depuis deux mois, j’ai hâte de leur montrer.
Carssi pinça la joue son fils.
— Hé, mon gars, si t’es fier de cette découverte apparemment révolutionnaire, manifeste-
le un peu ! Vous voulez vous adresser à la Maîtresse de l’Arcane, je suppose ? Partons trouver
ton père, il nous mènera à elle. Inutile de vous rappeler que je conduis.
Le sang de Rudish se glaça à l’évocation aventureuse de sa mère. Ni une, ni deux, la
mécanicienne agrippa le bras de son garçon et héla sa promotrice. Tous trois foncèrent vers le
compartiment nord du hangar, par-delà la cacophonie que ses collaborateurs propageaient. Au
bout d’une course immodérée, ils repérèrent une petite plateforme où deux jeunes quidams
retapaient son véhicule rouillé et frottaient sa carrosserie. Un amalgame d’appréhensions et de
joie emplit le cœur de Rudish lorsqu’il les reconnut.
— Lavin, Jocine ! interpella-t-elle. Arrêtez de lustrer mon engin, il est en très bon état !
Occupez-vous plutôt d’ouvrir les portières, on part sur-le-champ !
— Oui, madame ! obéirent les apprentis.
À la hâte, la petite rousse et le mince blond, eux aussi vêtus de cuir, déployèrent les
portières arrière et s’inclinèrent maladroitement devant leur supérieure. Carssi se plaça sur la
place de la conductrice et laissa Mintra s’installer sur le siège passager, tandis que son fils chéri
se retrouvait coincé entre les deux fougueux mécaniciens, amis de longue date.
— Attachez vos ceintures ! conseilla Carssi.
— Maman…, bredouilla Rudish, perturbé. Tu as… coupé les ceintures ?
— Lâche-toi un peu ! dit Jocine en lui flanquant un coup de coude. Pour mieux profiter
des sensations, pas besoin de ceinture !
La combustion des propulseurs, l’enserrement des mains de la pilote sur le volant, le
crissement des sièges et le dégagement de la fumée s’imbriquèrent en un unique phénomène.
Quand le véhicule démarra en trombe, Mintra eut beau écarquiller des yeux et se crisper sur son
accoudoir, elle ressentit tout de même de multiples secousses. Tout en se retenant de hurler, elle
vit le hangar défiler devant ses yeux à une vitesse folle. Proches de leur sortie, la télécommande
magnétique leur ouvrit le passage vers les airs, là où les autres véhicules circulaient.
En ce milieu de journée, des centaines de véhicules sillonnaient les routes aériennes dans
tous les sens. Ils bifurquaient entre des bâtiments pointant si hauts dans le ciel que leurs plus bas
étages disparaissaient sous une brume blanchâtre. Entre les voies ferrées juchées par-dessus les
ponts métalliques, des appartements s’étendaient entres les entreprises. Ici et là, des plantations
coiffaient les zones plates et tranchaient avec l’aspect grisâtre et froid de tous ces blocs recelant
des milliers de citoyens. Des grands espaces recevaient aussi des rencontres prévues et fortuites,
où les distractions brisaient la besogne quotidienne.
Comme de juste, les scientifiques n’eurent pas le temps d’explorer du regard l’activité
tapageuse de la cité d’Alodria. Les académies pompeuses, les hôtels faramineux, les écoles
publiques, les centres commerciaux gigantesques, les établissements sportifs et les panneaux
publicitaires éblouissants défilèrent sous leur nez. Durant des minutes aussi rapides que leur
véhicule, ils crurent subir la contraction des longueurs, événement bien connu dans le milieu,
mais il ne se produisait qu’à une vitesse proche de la célérité.
Ils atterrirent lourdement sur une plateforme élevée, aux pieds d’un bâtiment d’apparence
cristalline et émaillé de symboles curvilignes. Alors que les mécaniciens frémissaient encore
d’excitation, la savante se recoiffa derechef, l’air choquée. Envahi de tremblements, Rudish était
maintenu en place par ses deux voisins. Jocine et Lavin enroulaient leurs bras autour des siens
tout en le lorgnant d’une œillade coquette.
— Sauf votre respect…, balbutia Mintra. Je crois que je ne vous laisserai plus jamais
conduire. Rouler vite, je veux bien, mais appeler votre mari en même temps… Ce n’est pas
vraiment autorisé dans la loi…
— Au moins, on a gagné du temps ! s’exclama Carssi en haussant les épaules. Mon
homme m’attend à l’entrée. Ne le faisons pas attendre, il est du genre très ponctuel.
Sur ces mots, la conductrice ouvrit sa portière comme elle fichait une baffe. Une vague de
chaleur accompagna la régression du vent et la baisse de la pression à cette altitude. Les
voyageurs, secoués ou exaltés, sortirent un à un et allèrent vers l’entrée, une haute porte en
bronze. Dès qu’ils furent à portée de vue des occupants, ses battants s’ouvrirent dans un puissant
grondement et libérèrent la voie vers un long couloir tapissé et orné d’ameublements dorés.
Émergea alors un homme écrasé par le décor. Il ne broncha pas lorsque son épouse vint recueillir
ses lèvres en un enlacement trop robuste.
— T’es en forme, Noreth ! complimenta-t-elle. Bon, il faut emmener notre gamin avec sa
charmante responsable pour qu’ils parlent de leurs résultats !
Le secrétaire se délivra de l’emprise de sa femme et remit son costard en lin et sa cravate
unie. Homme mince et à l’allure soignée, il coiffait impeccablement ses mèches blondes comme
son bouc et harmonisait l’élégance de sa tenue avec la distinction de son poste. Renfrogné, il
aperçut les salissures partagées avec le contact de sa compagne.
— Chère épouse, tu es fidèle à toi-même, persifla-t-il. Le centre des Arcanes constitue-t-il
un lieu idéal pour des mécaniciens ? Si tu souhaites accompagner notre fils, je ne vais pas t’en
empêcher, mais notre directrice risque de ne pas apprécier.
— Tant pis pour elle ! s’écria Carssi. Je viens quand même.
Ses deux apprentis opinèrent du chef, conscients d’être intrus dans ces lieux.
— Même si elle ne l’exprime pas correctement, ajouta Mintra, cette découverte mérite
d’être entendue de tous ! Oui, j’aurais pu prévenir d’abord mes collègues de mon département…
Mais qu’importe ! L’heure est venue de montrer cette source infinie ! Oh, je trépigne
d’impatience !
Ils y étaient. Le lieu où les intérêts de tout un chacun convergeaient. Chaque domaine
scientifique nécessaire était associé aux sept arcanes magiques. Ces branches se divisaient selon
les couleurs du rayonnement visible, à savoir le violet, le bleu, le vert, le jaune, l’orange et le
rouge. Un maître spécialiste dirigeait chacune des divisions, eux-mêmes sous la tutelle d’un
supérieur. Actuellement, la Maîtresse des Arcanes régentait trois hommes et trois femmes, dont la
Maîtresse de l’Arcane Violet, responsable de la branche Mécanique et Électromagnétique. À
l’instar de ses homologues, son rôle consistait à établir le lien entre la recherche scientifique et le
gouvernement de la cité, surtout sur le plan économique, politique et culturel. Elle commandait
les projets, finançait les expériences et communiquait avec ses employés. En outre, elle
communiquait souvent avec ses pairs ainsi que sa supérieure lors de conseils restreints, où les
grandes décisions guidaient Alodria vers un avenir tout tracé, pour toujours plus d’innovations
technologiques et de réformes sociales. La magie, élément fondamental dans l’évolution de la
société, y occupait une place primordiale. Dans son fonctionnement, elle se révélait liée à la
science, tant elle lui ressemblait sur bien des aspects. Entre autres, n’importe quel passionné y
avait accès, elles aidaient à appréhender l’organisation du monde et ses mystères, elles alliaient
un colossal savoir théorique avec les applications pratiques. Aussi et par-dessus tout, elles
dévoilaient des phénomènes fascinants à mesure que les découvertes avançaient. Théorèmes et
inventions détruisaient les certitudes antérieures pour bâtir de nouvelles vérités, toujours
susceptibles d’être remises en question. En responsables de ces alliances, les Maîtres de chaque
Arcanes devaient maîtriser les deux domaines et porter autant de valeur à la magie comme à la
science. Cependant, beaucoup privilégiaient la magie acquise dans le milieu dont ils étaient issus.
Et c’était le cas de leur Maîtresse.
Leur long trajet, ponctué de contemplation et de murmures, les mena à une salle circulaire
aux murs parés de couleurs vives. Autour d’eux se dressait le portait de chacun des Maîtres,
espacés selon des angles égaux de soixante degrés, alors que l’effigie de la Maîtresse des Arcanes
les dominait depuis le plafond incurvé. Noreth s’arrêta devant la peinture détaillée de la chef de
l’Arcane Violet, accrochée sur l’assemblage esthétique de briques de même teinte.
Soudain, un vrombissement emplit la pièce. Le sol réalisa un mouvement circulaire
uniforme, et les murs tournèrent jusqu’à se positionner à une orientation précise. Le souffle
coupé, ils aperçurent une porte s’ouvrir automatiquement. Sous sa superbe image émergea une
femme plus hautaine encore. Une magicienne très grande, déliée, au visage d’une pâleur extrême,
aux yeux presque lumineux, à la chevelure d’un noir intense nouée en une longue queue de
cheval. Une noble vêtue d’une longue tunique, d’un mauve identique que sa cape en soie ornée
de broderies ambrées. Une dirigeante orgueilleuse, au faciès ferme, dédaignant l’ensemble de ses
visiteurs, même son secrétaire. Deux gardes du corps la suivaient, un homme et une femme d’âge
moyen juste armés d’un long bâton, mais ils paraissaient insignifiants par rapport à elle.
Après avoir identifié Noreth, Mintra et Rudish, la Maîtresse de l’Arcane Violet
s’interrogea sur l’identité des trois mécaniciens crasseux en face d’elle. Ravalant sa fierté, elle
tendit sa main à Carssi.
— Enchantée, se présenta-t-elle. Je suis Sadilya tan Voldik i’Morda, fille de l’Avocate
Paëwyn tan Zulish i’Edwi et du Haut Magicien Domod tan Hiriel i’Ashrelle, et je…
— Avec un nom pareil, coupa sèchement la mécanicienne, vos parents devaient pas vous
aimer, je vous plains. Au fait, moi c’est Carssi Freils, mère de Rudish et épouse de Noreth, votre
secrétaire. Apparemment, mon gamin a fait une découverte révolutionnaire, j’étais obligée de
l’accompagner ! Ah oui, si vous permettez, je vais juste vous appeler « Sadi ».
— Je vois, répondit Sadilya, les sourcils froncés. Votre invective aurait eu de la valeur s’il
provenait d’une personne avec un minimum d’éducation. J’ose espérer que vous traitez votre
mari différemment de la manière dont vous vous occupez de vos machines. Si vous souhaitez
souiller ce bâtiment prestigieux, grand bien vous fasse. Admirez donc cette architecture hors
d’atteinte pendant que je me consacre aux choses sérieuses.
Ce disant, elle méprisa ses autres invités et ne fixa plus que Mintra, dont la vivacité restait
préservée. Mais ses oreilles se baissèrent au moment où Sadilya la toisa, la surmontant de plus
d’une tête.
— Mintra Sile, déclara-t-elle. Vous êtes la seule dont la présence en ces lieux se justifie.
Vous vous êtes précipitée jusqu’ici, détenant dans votre laboratoire les clés d’une révolution
scientifique et sociétale, fruit d’un travail quasiment individuel. Il va me falloir de plus amples
informations pour éclaircir mes interrogations. Suivez-moi, nous allons parler dans de bonnes
conditions.
La scientifique déglutit, intimidée. Tandis que Noreth restait impassible, elle refusa le
soutien de son second et de Carssi et se soumit aux instructions de sa supérieure. En marchant sur
une dalle de biais, Sadilya se téléporta, de même que ses gardes du corps. De leur côté, le groupe
pénétra dans la salle qui baignait dans une lueur violacée. Ils s’arrêtèrent sur une balustrade
installée face à une autre. La Maîtresse de l’Arcane s’y tenait, debout, fière, ses mains livides
croisées derrière son dos. Entre ces deux rambardes se trouvait un gouffre semblable à un fluide
laminaire où des vagues perturbatrices transportaient des ondes. Ce phénomène magique attira
l’œil de Mintra et Rudish, avant qu’ils fussent rappelés à l’ordre.
— Votre projet consistait à chercher de nouvelles sources d’énergie, dit la magicienne à
haute voix. Malgré les applications pratiques possibles, quand je vous avais allégué les moyens
de mener cette recherche, j’estimais qu’il s’agissait d’une étude théorique.
— Au début, oui ! confirma la savante. Croyez-moi, j’ai passé des nuits blanches à
approximer des solutions à des équations non linéaires… Puis il nous a fallu expérimenter. Des
mois de travail et de collaboration, à rassembler le matériel, à l’adapter, à ajuster chacun des
paramètres, à répéter l’expérience encore et encore… Le résultat est là ! Je comptais rédiger un
article bien documenté après avoir reçu l’approbation des hautes sphères, mais je tenais d’abord à
vous en informer. Et puis…
Le crissement régulier du stylo sur des longues feuilles blanches rythma la conversation.
Sadilya foudroya alors son secrétaire du regard, interrompant les explications de la chercheuse.
— N’écris plus rien ! somma-t-elle. Cette réunion est trop importante pour nous contenter
de la retranscrire, des preuves concrètes sont nécessaires.
Elle s’intéressa de nouveau à la scientifique, la tête haussée.
— Tu as tout accompli dans ton bureau, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
— C’est exact, affirma Mintra. Si cette source infinie porte bien son nom, elle doit être
toujours active.
Elle écarquilla des yeux quand les iris de sa patronne se noircirent. Déconnectée de son
environnement, Sadilya tendit les bras, et le fluide se clarifia de plus en plus, jusqu’à révéler le
laboratoire du duo de scientifiques. La sphère électrifiée continuait de cogner les parois, toujours
aussi active dans son milieu clos. Passant outre l’attitude de leur supérieure, les mécaniciens
admirèrent longuement ce dynamisme si performant émanant d’une si petite source.
L’alimentation idéale pour les moteurs déclinants.
Néanmoins, du scepticisme et de la crainte s’installa dans leur cœur, leurs ambitions
détruites par une puissante volonté. Les yeux de Sadilya étincelèrent : au-delà de son utilité
propre, cette source devint l’objet de convoitise. Elle posa ses coudes sur la balustrade, joignit les
doigts et balaya l’assemblée d’un regard condescendant.
— Voilà qui est intéressant ! se réjouit-elle. Ta persévérance est remarquable, Mintra,
digne des scientifiques de l’ancien temps ! Apprendre de tes échecs passés pour mieux te relever.
Nul doute que ta contribution aura été indispensable.
— Sa… contribution ? s’immisça Rudish, sidéré. Elle a presque tout fait, l’honneur de
cette expérience lui revient !
— Je ne t’évoquais pas, mon garçon. De tous les brillants étudiants universitaires, il a
fallu que ce soit toi qu’elle prenne sous son aile. Laisse-moi t’expliquer quelque chose :
dégobiller par cœur les équations incompréhensibles d’un livre alambiqué ne t’a pas rendu pas
intelligent, loin de là. Tu ne dois ta place qu’à la position de tes parents dans mon entreprise, petit
pistonné.
Le visage de Rudish se décomposa, et les fulminations de sa mère n’y changèrent rien.
— Comment osez-vous ? s’indigna Mintra. Vous voulez vous approprier notre travail ?
— Ce travail n’est pas vôtre, rectifia Sadilya. Sans le soutien de l’Arcane Violet, sans
mon financement, votre étude n’aurait jamais existé. Mintra Sile, je respecte ton intelligence,
mais tu manques de recul. Je te suis supérieure dans la hiérarchie, donc la découverte de la source
infinie me revient.
— Mais c’est notre projet ! hurla la savante, les poings serrés.
— Ne vous inquiétez pas, se moqua la magicienne, je vous citerai dans les références
bibliographiques.
La figure de Mintra se blêmit nettement. Faute d’arguments pour contester, elle
s’immobilisa, relâcha les bras, et se perdit dans la contemplation indirecte de son œuvre. Carssi
prit alors sa place, accusant la Maîtresse du doigt.
— Nous sommes six témoins de cette usurpation ! tonna-t-elle. Qu’allez-vous faire contre
ça, Sadi ?
— Dont trois mécaniciens médiocres, méjugea Sadilya. Qui vont croire les politiciens et
les puissants magiciens : des gens comme vous ou la Maîtresse de l’Arcane Violet ? Je vous
laisse méditer sur la question. Maintenant, ouste, j’ai mon projet le plus important à présenter. Je
vais enfin sortir de l’ombre !
La réunion s’acheva sur une belle victoire, du moins pour certaines personnes. Insultes,
grognements et cris de rage auraient pu fuser si la bienséance n’était pas d’application. Carssi
sortit vite de la salle, Jocine et Lavin sur ses talons. Son empressement traduisait son envie de se
relâcher autre part, là où personne ne l’entendrait. Une fois parvenue à un couloir vide, elle se mit
face à un mur et le cogna de toutes ses forces, quitte à se faire mal.
— Ça m’énerve ! tempêta-t-elle. J’ai envie de frapper quelqu’un, là, tout de suite !
— Lanvin est volontaire ! proposa Jocine.
Elle poussa son ami sur sa chef, qui fut aussitôt renvoyé vers elle : les deux apprentis se
vautrèrent par terre, un peu confus.
— Un exemple de collision inélastique…, murmura Rudish en les rejoignant.
La motivation du jeune homme avait dépéri, mais il subsistait en lui une once d’espoir,
contrairement à sa responsable. Mintra avançait avec peine, son teint d’une pâleur morbide et sa
démarche semblable à une grosse particule immergée dans un liquide. Elle se figea au milieu du
couloir et laisser Noreth poursuivre son chemin. Chez lui ne se lisait aucune indignation, il se
contenta de tapoter l’épaule de sa femme et lui adresser un signe sibyllin. La mécanicienne
plaqua ses mains contre ses hanches, indécise, et observa son mari s’en aller sans demander son
reste, tel un fantôme sans émotion. De pensées éparses trottèrent alors dans sa tête, l’invitant à
réfléchir sur la situation.
— Jocine, Lanvin ! appela-t-elle. Rassurez-moi, je me comportement comme ça avec
vous ou les autres mécaniciens ?
Lanvin se servit de la jambe de son amie comme appui pour se redresser. Raide comme
un pilier, il répondit :
— Absolument pas ! Vous êtes parfois dure, mais vous reconnaissez nos talents ! Pas
comme cette frustrée…
— C’est bien ce qui me semblait ! Merci, votre soutien me fait du bien ! Je peux pas aider
mon fils, ou alors je sais pas comment faire. Je propose juste qu’on rentre chez nous ! On
trouvera bien la solution, enfin j’espère ! Je vais cogiter à ça, cette vaurienne s’en tirera pas à bon
compte !
— Tu peux rentrer à la maison, maman, autorisa Rudish. Je trouverai un moyen… plus
calme pour vous rejoindre.
La quiétude tant souhaitée s’obtint en quelques instants. Les mécaniciens saluèrent les
scientifiques avec un soupçon d’empathie puis disparurent à leur tour dans l’infini dédale de
couloirs du bâtiment. Dans un sens comme dans l’autre, nul ne revint : Mintra et Rudish se
retrouvaient livrés à eux-mêmes, incapables de trouver une solution.
— Vous allez bien ? s’enquit l’assistant. Vous êtes plus blanche qu’un tablier de
chimiste…
— Je… J’avais confiance en elle…, souffla Mintra, en pleine désillusion. Je pensais
qu’elle me comprendrait, parce qu’elle a dû se battre pour obtenir sa place… Mais non, son
honnêteté est aussi existante que les monopôles magnétiques…
Quand elle fixa Rudish, son désespoir décrut, et une détermination nouvelle la supplanta
peu à peu. Ses mains se calèrent sur les épaules de son second.
— J’ignore comment vont agir tes parents, mais je ne compte pas rester les bras croisées !
Pas question de la laisser sur son triomphe ! En tant que scientifiques, nous devons rassembler
des documents contre elle et rallier nos collègues à notre cause. Accompagne-moi, Rudish,
cessons de nous enfermer dans notre laboratoire et allons de l’avant !
Comme dans l’espace des phases, deux chemins s’ouvrirent mais convergèrent vers un
destin identique.
Le premier trajet ne minimisa pas le travail fourni : au lieu de se rendre directement à sa
demeure, Carssi se permit un crochet vers le bar le plus populaire du quartier, histoire d’oublier
ses problèmes. Elle engloutit un verre d’alcool fort, sans prendre le temps de profiter des bienfaits
du breuvage, puis laissa le volant à Jocine. Conformément aux lois en vigueur, la mécanicienne
en chef ne pouvait pas conduire dans son état, aussi fut-elle frustrée de la lenteur excessive de son
apprentie. Des dizaines de minutes leur furent nécessaires pour rentrer à leur appartement, niché à
l’un des derniers étages d’une tour aux vitres en plexiglas au relief argentin.
Le déclic de la carte magnétique leur offrit l’accès à leur habitation. Ils avaient beau
résider à cinq là-dedans, ils ne manquaient ni de place, ni de confort. L’ameublement basique leur
permettait d’accueillir plus de personnes, à l’image du lit triple installé dans la chambre de
Rudish, Jocine et Lavin. Mais les mécaniciens ne s’attardèrent dans le couloir tapissé, car un
silence pesant régnait dans les environs. Soudain, le cœur de Carssi se mit à battre la chamade.
Ses craintes devinrent fondées quand elle ouvrit à la volée la porte de sa chambre.
Elle aurait pu pousser un hurlement guttural, elle aurait pu s’arracher les cheveux et
frapper les murs, mais elle resta juste plantée devant le cadavre. Son mari avait la tête écrasée sur
le clavier de son ordinateur holographique, une large entaille écarlate creusée dans sa nuque.
Quelques filets de sang s’écoulaient le long de ses bras relâchés, tâchant ses beaux vêtements à
jamais. Assassiné en un instant, parce qu’ils possédaient trop d’informations.
— Non, non ! se lamenta-t-elle. Pas toi, Noreth, pas maintenant !
Carssi se pencha auprès de son défunt époux, et une larme roula sur sa joue.
— Je savais que t’avais continué à écrire, malgré son avertissement ! Qu’est-ce qui t’a
pris, bon sang ? T’as cru qu’elle te verrait pas ? Y’avait d’autres moyens pour la faire tomber ! Je
vais dire quoi à notre garçon, maintenant ?
— C’est triste…, commenta Lanvin à voix basse. Il voulait juste partager des
informations, il ne méritait pas ça…
— Le seul avantage de sa mort, ajouta Jocine, c’est que vous aurez plus de place pour
dormir…
La mécanicienne refusa de se murer dans la tristesse. Elle chercha des informations
partout dans le bureau, y compris dans les tiroirs privés de son homme. Plus d’entassements de
dossiers rédigés avec soin, tout était vide. Prête à s’égosiller de plus belle, Carssi chercha la
patience enfouie en elle. Bien que son visage virât au rouge vif, elle s’écarta du sentier de la
violence et consulta ses apprentis. Elle ne s’emporta pas contre eux, même si des rictus hargneux
jonchaient sa figure.
— Appelez-le, ordonna-t-elle. Tout de suite. Puis mettez-vous à l’abri, le temps que les
choses se tassent. Je dois appeler les autorités, j’espère qu’ils vont pas croire que je l’ai tué, ni
qu’il se serait suicidé « de trois balles dans le dos ». Oh, il va me manquer…
Pour leur propre sécurité, les apprentis obéirent sans discuter. Le sang avait coulé, les
larmes aussi, les innocents périssaient, et les meurtriers triomphaient.
Le deuxième trajet se révéla moins chaotique. En dépit de son humeur déprimée, Mintra
adopta une conduite sereine sur la voie de l’espoir. Une voie directe vers la récupération de
l’honneur, vers l’intégrité scientifique violée au nom de quelques raisons égoïstes. Leur institut se
présentait sous son meilleur aspect : de structure austère, elle recelait une population déterminée à
la soutenir au besoin. Pour sûr, des partisans de Sadilya sévissaient au sein de l’entreprise, mais la
savante y comptait suffisamment d’amis pour lever l’injustice dont elle avait été victime.
Dès leur retour, les expérimentateurs se heurtèrent à une autre mauvaise surprise : leur
source infinie avait disparu de leur laboratoire. Les agents de la Sadilya avaient agi dans une
parfaite discrétion, puisqu’aucun ne semblait encore rôder dans les parages. Ne restait plus
qu’une table de laboratoire incomplète, où l’oscilloscope se limitait à afficher des signaux
indicibles. Mintra s’insurgea contre la malhonnêteté de sa supérieure, trahissant une myriade de
règles pour s’approprier la gloire.
Nonobstant leur désenchantement, les deux scientifiques mêlèrent adéquatement la raison
et la passion pour contrecarrer les projets délétères de leur patronne. Leur institut comportait plus
d’une centaine de travailleurs assidus. Peu importait leur position, la plupart connaissaient la
réputation de Mintra Sile et lui accordait une plus grande confiance qu’à Sadilya. Quand la
savante leur apprit comment sa réunion s’était achevée, leur sang ne fit qu’un tour. Une unique
solution était capable de rétablir la vérité : dénoncer l’usurpation de la Maîtresse de l’Arcane
Violet.
Ce fut le début d’une brillante coopération scientifique. Les relations entre les chercheurs
s’étendit au-delà des quelques conversations échangés autour d’une table, ou des craies usées lors
d’interminables démonstrations. Ensemble, ils fouillèrent les lieux suspects, amplifièrent leur
réseau et scrutèrent les moindres recoins de leur lieu travail, à la recherche d’informations
compromettantes. Que ce fût sous format papier ou numérique, Sadilya se montrait discrète et
effaçait la majorité de ses traces. Déceler une de ses fautes, même minime, relevait d’un exploit
de taille, sinon du pur acharnement. Tôt ou tard, la réalité finissait par se révéler, et les abus de
pouvoir étaient payés.
Durant plusieurs jours, la complicité interne emmena l’institut dans une incontrôlable
effervescence. Sans prêter attention à eux, comme si elle avait bâti son empire seule, Sadilya
entama sa marche vers l’ultime renommée. Elle présenta sa source infinie, désormais à portée de
mains, aux hautes sphères du pouvoir, et sa prétendue découverte se propagea comme une traînée
de poudre. Une révolution apte à ébranler une société en mutation perpétuelle. Un changement
dont elle était l’engrenage. Cette perspective l’enferma dans une telle allégresse qu’elle décida de
se révéler publiquement à la fin de cette même semaine, au cours d’une conférence ouverte à tout
public.
La rumeur sur la source infinie occulta toutes les autres nouvelles de la semaine. Même
les meurtres passèrent inaperçus, et ce fut évidemment le cas du pauvre secrétaire anonyme.
Auprès des scientifiques, Rudish ne revit pas ses parents ni ses amis mécaniciens, ce qui le
tourmenta au plus haut point. Lui aussi se vouait corps et âme à la documentation, collectant un
maximum de renseignements jusqu’au jour fatidique.
Le Théâtre d’Alodria pouvait accueillir un millier de visiteurs. Ce soir-là, tous les sièges
furent occupés, et on contraignit même certaines personnes à s’installer dans les escaliers.
Commerçants, mages, industriels, bourgeois, nobles, scientifiques des autres Arcanes, tous
s’étaient massées pour assouvir leur inassouvissable curiosité. Alors que la conférencière se
préparait, des suppositions se répandaient d’une oreille à l’autre. Le suspens montait avec le bruit
et plongeait le bâtiment dans un assourdissant tapage.
La salle retenait son souffle. Dans les coulisses, Sadilya répétait son discours maintes fois
préparé et exécutait des dizaines d’allers et retours sur le plancher crissant. Ses deux gardes ne
cillaient pas lors de ses chuchotements intelligibles, mais ils restaient perplexes quant à
l’accessibilité des lieux. À cause du bruit environnant, il était difficile de percevoir la moindre
approche. Un avantage à parfaite disposition de ses ennemis.
Les sens en alerte, sa garde brandit son bâton et sonda avec circonspection son
environnement. En pleine inspection, elle prévint son confrère d’un mouvement interlope.
L’avertissement s’avéra judicieux : à peine le protecteur s’était rapproché de la magicienne qu’un
homme émergea de l’ombre. Armé de deux pistolets en argent, il les pointa vers sa cible et tira.
D’un tournoiement de bâtons, les projectiles fumants retombèrent sur le sol, et leur cliquetis
s’évanouit dans le tintamarre.
Le mercenaire pesta silencieusement. Suite à son échec, il était coincé entre les deux
gardes du corps qui ne le lâchaient plus des yeux. Méditatif, il les fixa un à un, l’arme braquée sur
eux. À première vue, cet homme ressemblait à l’assassin idéal. Sa veste en cuir sanglée aux
avant-bras s’ouvrait sur un gilet bordeaux fermé de lanières de cuir et surmontait sa chemise à
jabots. Quelques armes étaient dissimulées dans les poches intérieures de son manteau. S’y
associait un haut de forme gris dotées de lunettes de bronze, qui coiffait son visage ferme de
trentenaire barbu.
— Edwen Kay…, devina Sadilya, impavide. Tu tombes bien, les autorités ont posé une
grosse prime sur ta tête. Parmi tous mes détracteurs, qui pourrait t’envoyer ? Ah, sans doute
Carssi ! Elle n’a pas dû supporter la mort de son mari, mais elle ne le méritait pas. Sache que si tu
m’assassines, étant donné mon importance, ta prime risque de beaucoup grimper.
— Je m’en moque, répondit le mercenaire. Ta mort rétablira un peu de justice en ce bas
monde.
— Ne me fais pas croire que tu défends de grands idéaux ! Seul l’argent t’intéresse. Je ne
vais pas perdre mon temps avec toi, j’ai une conférence à mener. Amuse-toi bien avec mes gardes
du corps !
Edwen fut tenté de viser la tête de la magicienne, mais les deux gardes l’en empêchèrent.
Ils firent virevolter leur bâton à une vitesse faramineuse, tant et si bien que l’assassin dut se
couvrir les mains pour ne pas être ébloui. Un halo violet se déploya de leur bâton, et sur le
plancher se dessina le symbole de l’Arcane Violet. Malgré la puissance magique se dégageant du
phénomène, il n’abandonna pas. À son tour, il fit tournoyer ses pistolets, ses mains resserrées sur
la crosse, puis glissa avec fluidité sur le sol.
Des salves de tir et des déploiements de bouclier succédèrent aux attaques au corps à
corps. Les gardes lardaient le mercenaire de coups, mais il résistait pour mieux riposter. Il se
jouait d’eux, les forçait à épuiser leur flux magique et à s’éreinter sur le long terme. Mais leur
persévérance ne rencontrait aucun obstacle, pas même une intervention extérieure. Trop éloignés
d’une scène bruyante, ils se livrèrent à cœur joie dans une surabondance de rafales. La subtilité
d’un assassina céda sa place à un affrontement de haute volée, où toutes les offensives étaient
permises. Les gardes avaient beau lutter à deux contre un, leur indéfectible alliance et leur
complémentarité ne surpassait pas les talents innés d’Edwen. Magie ou arme ordinaire, cela
revêtait peu d’importance, tous deux étaient utilisées tels des outils à des fins pugnaces.
Un nouveau bruissement raviva leur intérêt. Les trois combattants s’immobilisèrent,
haletant, le front exsudant de transpiration. Deux personnes surgirent alors : l’une avait engagé
l’assassin, l’autre répugnait la violence. Rudish s’exposait au danger, Carssi le protégeait par
instinct maternel.
— Arrête, fiston ! supplia la mécanicienne, retenant le scientifique par le col. Ne te mêle
pas de ça !
— Ces gardes n’ont rien à voir avec cette histoire ! insista Rudish. Et pourquoi as-tu
engagé un assassin, maman ?
— Parce que cette vaurienne de Sadi a tué ton père ! s’écria Carssi, la voix éraillée. Il faut
la venger ! T’en as conscience, au moins ? Elle a tué pour plus de gloire !
— Je sais, je l’ai vu dans ce journal… Mais s’ils voient que tu as engagé un assassin, ça
n’ira pas en notre faveur ! On a trouvé un autre moyen de la faire tomber : on a rassemblé des
preuves contre elle !
— Voilà pourquoi t’étais absent pendant tout ce temps ! Je ne savais pas ce que t’étais
devenu, j’ai dû enterrer Noreth seule. Je m’inquiétais, et en réalité… Tu as juste fait ce qu’il y
avait de plus intelligent à faire. Rien que pour ça, je suis contente que tu sois là !
Les larmes coulèrent de nouveau, mais le sang ne se déversa plus. Devant les gardes et le
mercenaires, tout autant dubitatifs, la mère prit son fils dans ses bras, encore une étreinte trop
forte pour lui. Après ce geste affectueux, Rudish se libéra et s’intéressa à ses ennemis.
— Vous avez quand même collaboré avec une criminelle, accusa-t-il. Si vous vous rendez
bien gentiment, je suis sûr que votre peine ne sera pas trop…
— Hé, regarde, là-bas ! s’exclama la garde. Quelqu’un divise par zéro !
Rudish se laissa prendre dans le piège, et les gardes en profitèrent pour décamper.
— T’es fière de toi, je suppose ? ironisa Carssi. Alors, la tentative d’assassinat a échoué,
je me demande si je devrai payer Edwen…
Mais le mercenaire venait aussi de s’éclipser.
Loin des confrontations, la Maîtresse de l’Arcane Violet s’apprêtait à être récompensée
pour son travail acharné. Les rideaux écarlates s’ouvrirent sur sa démarche gracile pendant
qu’elle dévisageait son fidèle public, dotée de son plus beau sourire. L’allure majestueuse,
Sadilya dévoila à tous l’objet tant convoité, cette sphère chargée qui se renouvelait à l’infini,
confinée dans un minuscule volume. Elle fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements, la
meilleure impulsion qui fût.
— Chers concitoyens ! lança-t-elle dans un élan d’ardeur. Je suis Sadilya tan Voldik
i’Morda, Maîtresse de l’Arcane Violet et directrice de l’Institut de Recherche en Mécanique et
Électromagnétisme. Ce que je braque devant vous est de ma propre conception : il s’agit de la
source infinie ! Jamais une découverte scientifique n’aura aussi bien porté son nom. Je ne vais
pas vous bassiner avec des explications théoriques incompréhensibles, sachez juste qu’elle
remplit bien ses promesses. Depuis que je l’ai conçue, à l’aide d’un matériel de haute qualité,
jamais cette source n’a perdue de son énergie : elle se renouvelle à l’infini ! Maintenant, imaginez
combien d’innovations technologiques nous pourrons accomplir grâce à cela ! Voilà pourquoi
vous êtes tous réunis en ce jour. Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un résultat prodigieux de
ma propre main, fruit de mon travail scientifique. C’est la découverte d’une société entière !
Collaborons ensemble et construisons le monde de demain ! Est-ce que vous vous sentez prêts
pour ce projet ?
Elle acheva son discours en levant les bras afin d’exhorter son auditoire. Et dans un
premier temps, cela fonctionna. Les quidams scandèrent son nom sous une pluie de louanges
toujours plus soutenues. Les yeux de Sadilya pétillèrent alors d’espoir. L’espoir d’une société
engagée vers la création durable. L’espoir d’une cité émergeant vers un avenir glorieux. Un
espoir détruit en un instant, lorsque Sadilya remarqua un détail de première importance : aucun
Maître des Arcanes ne se trouvait parmi son public.
Son visage atteignit une lividité extrême. Les chercheurs de son propre institut
s’approchaient par centaines, gênant la visibilité de ses prétendus partisans. Tous ses biens acquis
s’effondrèrent en un instant, car le corps scientifique et magique s’étaient unis. À la tête de tous
les Maîtres des Arcanes se tenaient Mintra Sile, la véritable savante, et elle fusillait sa patronne
du regard. Sadilya chercha une échappatoire et n’en repéra aucune. Le Théâtre se remplit de ses
détracteurs, ses éloges s’estompèrent, et elle dut subir les conséquences des choix. Aux côtés de
la scientifique se dressait la Maîtresse des Arcanes, dont la cape noire renforçait son regard
hostile.
— Sadilya tan Voldik i’Morda, prononça-t-elle comme une insulte, vous êtes en état
d’arrestation pour usurpation de résultats, imposture, abus de vos employés et pour assassinat
indirect mais prémédité. Vous êtes destituée à jamais de votre titre de Maîtresse de l’Arcane
Violet.
— C’est un complot contre moi ! riposta Sadilya, dans un ultime espoir de sauver sa peau.
N’écoutez pas Mintra Sile, ses paroles sont du poison ! Vous n’avez aucune preuve, n’est-ce
pas ? N’est-ce pas ?
Des centaines de regards sévères, surtout ceux de ses homologues, firent disparaître sa
légendaire prétention et lui apprirent l’humilité. Sa quête de reconnaissance l’avait tellement
obnubilée qu’elle ne s’était jamais aperçue d’avoir perdu ses alliés en chemin. Des
tressaillements la gagnèrent en l’attente de sa sentence.
— Maîtresse, comprenez-moi ! s’époumona-t-elle. Il fallait que cette découverte soit
attribuée à un mage ! Depuis deux siècles, l’importance des scientifiques dans notre société
augmente, alors que les mages perdent du pouvoir ! Notre conseil était censé nous laisser du
pouvoir, mais en réalité, nous sommes dans l’anonymat. Qui connait votre nom, ici ? On se
moque du mien, soi-disant parce qu’il est pompeux, mais j’ai juste envie d’être reconnue ! Avant
qu’ils ne disparaissent définitivement de la société !
— Là est votre erreur, Sadilya, reprit Mintra. Depuis ces deux siècles, les mages et les
scientifiques n’ont fait que collaborer ensemble pour l’évolution de la société. Peut-être que votre
Conseil se situe dans l’ombre, mais c’est dans son engagement premier. Il est indispensable pour
nous lier ensemble, et vos équivalents l’ont parfaitement compris. Tous, sauf vous… Vous vous
êtes attirée les foudres des scientifiques et des mages. Soyez rassurée : nous sommes assez
intelligents pour ne pas associer vos actions à celle de toute votre communauté. Ne vous
inquiétez pas, vous aurez tout le temps pour réfléchir.
Cette dernière pique, combinée au sourire goguenard de la scientifique, eut raison de la
placidité de la magicienne. Un instant durant, elle céda à sa colère, prête à lancer un sort, mais ses
mains chargées de flux violet furent aussitôt rabattues. Les forces de l’autorité la plaquèrent au
sol, ceignirent ses poignets avec des menottes annihilant les pouvoirs magiques, et l’emmenèrent
hors de cette scène tant ambitionnée. À ce moment-là, déjà armée du soutien des siens, Mintra
Sile obtint son triomphe. D’une part, Sadilya pleurait et geignait comme une enfant, d’autre part,
son public adhéra à sa cause. Rudish le rejoignit depuis les coulisses, suivi de Carssi. Encore
secoués, ils s’efforcèrent de sourire face à cet afflux de curieux. Ils étaient enfin récompensés
pour leurs efforts.
Mintra et Rudish se présentèrent à ses admirateurs, toutes les autres personnalités leur
laissèrent leur reconnaissance méritée. Ils étaient sortis de leur besogne privée pour révéler
publiquement leur découverte, il en allait de leur métier de scientifique. La savante ramassa
lentement la coquille et brandit de nouveau la sphère électrifiée, plus fière que jamais.
— Aujourd’hui débute une ère nouvelle pour Alodria ! annonça-t-elle. La criminalité, la
malhonnêteté et les malheurs séviront toujours. Parfois, la persévérance aide à améliorer notre
société. Je ne garantis pas que la source infinie ait un impact uniquement positif dans notre
monde, mais en nous alliant pour le bien commun, nous contribuerons au bien de tous ! Ce travail
n’est pas seulement l’accomplissement de ma vie, ni celle de Rudish, mon apprenti, ni même
celle de l’institut dans lequel nous travaillons, c’est la révolution de notre société ! Notre source
infinie ! Ensemble, bâtissons notre avenir !
Ainsi Mintra Sile et Rudish Freils gagnèrent leur renommée. Ainsi évolua leur société.
Ainsi fut créée la source infinie
SpearDestiny
(note de Cosma : texte introuvable)
Owyn
( note de Cosma : texte supprimé, mais je vous conseillerais bien le roman Aatea d’owyn, grand prix de l’imaginaire 2026 qui en est une évolution 🙂 )
Sordon
Ætheria
*Prologue*
Au milieu d’une imposante pièce aux murs d’un blanc éclatant, sobrement meublée, trône un majestueux canapé de cuir noir lustré.
Sur le canapé, un homme, pas tout à fait la trentaine, agite délicatement un liquide ambré dans un verre de cristal. Face à lui, sur une table de verre et de platine rutilant, la bouteille repose, prise dans un léger voile d’Ætheria.
Poussant un soupir discret, l’homme décroise les jambes, se lève et se dirige vers la grande baie vitrée.
Tamisant d’une pensée la lumière de la pièce, il observe les bâtiments en contrebas.
Dans son dos, une télévision déroule inlassablement son flot d’information.
*…émeutes dans le quartier ouvrier redoublent d’ampleur. Les forces de l’ordre tentent de résister, toutefois face à la foule enragées, elles reculent lentement mais surement en direction du complexe administratif.
La situation à la gare du nord reste inchangée, les activistes retranchés dans les bâtiments, menacent d’exécuter les otages et de surcharger le cristal d’Ætheria alimentant le réseau transurbain.
Les forces spéciales préparent un assaut dans le but de sécuriser les installations… … … On m’informe à l’instant, qu’un commando affilié aux états indépendants sino-africains est parvenu à pénétrer dans les locaux de la bourse du boulevard Antoine Delacombe. Restez à l’écoute pour de futures informations.
En Europe du nord, les forces de l’OTAN affronte toujours les armées de la coalition islamortodoxe. Les pertes des deux coté sont sévères, malgré l’emploi massif des nouvelles têtes a cristaux d’Ætheria, aucun des partis ne concède le moindre centimètre carré de terrain…*
Dans la rue, les patrouilles de la sécurité intérieure défilent inlassablement. Quelques rares citadins se glissent rapidement le long des murs, pressés de rentrer avant le couvre-feu.
Le soleil couchant se reflète sur les vitres des grattes ciels du centre. Teintant le crépuscule d’une lueur rouge sang. Au loin, des panaches de fumée témoignent des combats entre forces de l’ordre et les groupuscules révolutionnaires.
Retournant à son canapé, l’homme s’interroge. Est-il responsable de tout cela?
Soudain, il déclare à l’attention d’une personne hors de la pièce :
« Je crains de ne pas avoir la réponse à cette question monsieur le président.
Toutefois, nous pouvons être sûrs que l’institut sera pris d’assaut très prochainement. »
*…nombreux morts suite à une explosion dans le métro.
Les renforts de la garde civile qui ont rejoint la police au quartier ouvrier on enfin permis de contenir la foule qui recule désormais face aux assauts répétés. Plusieurs véhicules blindés…*
L’air grave, il tourne et retourne entre ses doigts un petit cristal mémoriel, le moment est peut-être venu de l’utiliser.
*Attente*
Assis sur une caisse en bois, Marc attend le prochain assaut de la journée. Il lustre la baïonnette placée au bout de son fusil. En face les forces coalisées de l’OTAN se battent avec les toutes dernières machines de guerres. Fusils à cristaux d’Ætheria, véhicules à camouflages magiques, les pièges invisibles, impossible d’en dresser la liste.
A quelques dizaines de mètres de l’immeuble, se trouve le croisement où doit se dérouler le combat décisif.
Bien que la peur lui noue les tripes, il affiche, tant pour lui-même que pour ses camarade, un visage confiant et assuré.
Tachant de ne pas penser aux instant qui vont suivre, il se remémore, une fois de plus la succession des évènements qui l’ont mené ici, à attendre une force cent fois supérieure.
******
Marc jaillit, tout bondissant les grandes portes vitrées de la halle communale. A ses côtés, tout aussi pleins d’énergie que lui-même suite à leur longue attente cérémonieuse lors de la remise des diplômes, Angélique, Natalie et Boris plaisantent et rient tout joyeux d’avoir enfin en main le papier de leur avenir. Tous les quatre se réjouissent de la grande fête prévue ce soir pour célébrer les nominations.
Marc aperçoit ses parents de l’autre côté de la place, derrière la fontaine qui scintille sous les premières lueurs crépusculaires des étoiles.
Tout en faisant un grand signe du bras, il entraîne ses amis.
La soirée fut vraiment merveilleuse.
Avec ses amis tout pleins de la fougue de la jeunesse, ils parlèrent longuement de leurs projets d’avenir.
Boris voulait lancer son entreprise de design. Il avait alors tant d’entrain, qu’il fut presque impossible de l’arrêter de parler des dizaines de projets qu’il prévoyait de réaliser.
Comme à son habitude, Angélique n’allait pas se reposer une seule seconde. Dès le lundi suivant elle commencerait un stage en entreprise pour perfectionner ses compétences. Elle espérait trouver un emploi dans les deux mois. Et sans surprise, ce fut le cas.
Quand à lui-même Marc comptait profiter d’une année sabbatique pour se recentrer, avant de se trouver un emploi.
Tandis que tous les membres des familles débattaient et mangeaient, les quatre jeunes s’éclipsèrent sur la terrasse afin de profiter de la fraîcheur de la nuit. Laissant Boris et sa Sœur, Marc et Nathalie s’était dirigés un peu à l’écart, c’est à ce moment que Marc lui avait demandé si elle voulait bien sortir avec lui. C’était presque tout surpris par sa réponse positive qu’il l’avait alors embrasée pour la première fois.
Suite à cette décision, elle avait renoncé à poursuivre ses études dès la fin de l’été. Elle commencerait ses études à l’université au prochain cycle. Afin de profiter de l’année avec lui.
******
Tout rougissant au souvenir de sa timidité, Marc sent une larme se dérouler lentement le long de sa joue. Deux ans. Seulement deux ans de bonheur avec elle avant que la mort ne l’emporte injustement. Faute de moyen pour payer les soins des médecins, une chute mal soignée s’était transformée en infection généralisée.
Leurs familles étaient pourtant aisées, pas plus d’une année en arrière. Mais voilà, alors que le jeune couple profitait du dernier week-end de leur année sabbatique, l’évènement majeur de ce vingt et unième siècle, était survenu.
« Tu penses encore à elle? » Boris s’approche de lui d’un pas vif, puis se campe devant lui. Au fond de ses yeux, autrefois si doux, une éternelle lueur de folie fait transparait. Un frisson nait à la base du dos de Marc.
« Elle sera vengée! Tu le sais! » Elevant la voie pour que tous puisse l’entendre Boris poursuit :
« Elle – et tous les autres! Aujourd’hui nous verrons arriver notre heure de gloire! Aujourd’hui nous vengerons nos sœurs, nos frères, nos parents et tous nos amis, injustement sacrifiés par les imposteurs qui se prétendent nos dirigeants! »
Dans la pièce aux murs délabrés, quelques acclamations se font entendre. Bien peu toutefois.
Se gardant bien de contredire son vieil ami, Marc lui répond :
« Je pensais à notre remise de diplôme.
— Tu devrais oublier tout cela. Ce temps est révolu. Seul notre avenir compte désormais! »
Boris reprend son poste à la fenêtre, tandis que marc replonge dans ses pensées.
******
Tous deux sont assis sur le divan. Ils profitent de leurs dernières soirées au chalet de vacances de la famille de Boris. Par la fenêtre entrouverte, le doux bruissement du torrent au fond de la vallée berce le couple. A la télévision, défilent des publicités auxquelles ils ne prêtent aucune attention.
Elle, la tête appuyée sur son épaule, lui un bras passé autour de sa taille. Ils discutent tous deux des jours à venir.
Natalie commence la faculté de biochimie dans deux semaines. Marc, lui, après ses longues réflexions a décidé d’attaquer directement la vie professionnelle. Fort de son diplôme en sciences des énergies. Il compte trouver un emploi auprès d’une des compagnies de production d’électricité de la région.
Ils s’arrêtent toutefois de parler, lorsque la présentatrice de la télévision annonce enfin l’émission extraordinaire. Bien qu’ils n’aient pas prêté plus attention que cela aux affaires du monde, tel les deux jeunes amoureux qu’ils sont, ils n’ont pas pu échapper au large battage médiatique que l’institut Gibbson mène depuis près de deux mois.
Après les introductions d’usage, l’image du studio fait place à une somptueuse salle de réception. Tandis qu’un drone-caméra fait un traveling au-dessus du public, comportant au bas mot cinq mille invités, la présentatrice expose un bref rappel des travaux de l’institut. Elle se tait lorsque la luminosité baisse et John Gibbson, le jeune directeur de l’institut monte sur l’estrade.
Ce dernier, la voix légèrement chevrotante d’émotion, annonce :
« Mesdames; Messieurs; chers invité; peuple de la terre, j’ai aujourd’hui : l’infini honneur de vous présenter l’aboutissement de quarante longues années de recherches, de dur labeur, de frustration et d’échecs. Mais également d’espoir, un espoir non pas pour nous, de l’institut, mais un espoir pour vous. Vous, nous, l’humanité.
Depuis de trop longues années désormais nous subissons : la famine, la pollution de l’eau, les maladies incurables, le réchauffement climatique; Autant de fléaux qui nous maintiennent dans la peur. La peur du lendemain, la peur pour les êtres qui nous sont chères et la peur pour nos enfants.
Aujourd’hui; mes amis; devant vous, je peux laisser éclater ma joie, car grâce aux résultats des travaux auxquels mon père a consacré sa vie; je vous l’annonce : Désormais l’humanité est libérée, libérée de tous ses fléaux, libérée des limites physiques qui nous étaient jusque à présent imposées.
Laissez-moi, aujourd’hui, vous présenter le pouvoir de l’Ætheria. »
Tandis qu’il écarte les bras, toutes les lumières de la salle s’éteignent. Soudain, sortant du sol, de minces volutes légèrement luminescentes, se répandent dans les airs. Alors que l’estrade et le fond de la salle semblent se fondre dans le néant, John Gibbson reste suspendu dans le vide, debout sur un socle vaporeux, immatériel.
Rapidement, les murs derrière le jeune homme semblent s’éloigner, changer de formes. Un grand hall se constitue, à l’endroit où à peine quelques secondes auparavant, se trouvait le fond de la salle de réception.
Des centaines de tables semblent surgirent du néant, couvertes de milliers de plats à l’attention de l’assistance proprement médusée.
D’un petit geste gracieux, le jeune directeur décroche le micro de son col et le jette au loin.
Désormais débarrassée de tout artifice, Gibbson reprend :
« Messieurs, l’Ætheria permet de générer spontanément tout ce que vous pouvez imaginer. Il permet de soigner instantanément toutes afflictions. Il permet de purifier l’eau et l’air, il permet de se déplacer et tant d’autres choses. Et tout ceci sans consommer la moindre énergie! »
Tandis que le silence se pose sur l’assistance telle une chape de plomb, surgissent de nulle part des hologrammes.
Les nombreuses animations emplissent le volume de la salle. Présentant les nombreuses applications de l’Ætheria. Petit à petit, quelques bruits se font entendre. Répondant à un appel que tous dans la salle ont pu entendre, les invités s’approchent, circonspects, des nombreux plats.
Tout autant abasourdis que l’assistance de l’institut, Marc et Natalie se regardent. Emportés par l’émotion de Gibbson, ils rient.
Cette nuit-là aussi, fut merveilleuse.
******
Revenant au présent, Marc repose son fusil et s’approche de son ami.
« Pense tu vraiment que l’on peut faire confiance à cet informateur? Il est vrai que jusque ici toutes les informations se sont révélées exactes, mais imagine ce qui se passerait si tout ceci n’était qu’un stratagème pour exposer la résistance au grand jour?
— Bien évidement que l’on peut lui faire confiance, elles nous viennent tout droit du grand libérateur! Riposte Boris d’un ton véhément.
— Je trouve tout de même que les circonstances sont étranges, pendant deux ans, nous nous terrons sans jamais savoir quand les forces du Nouvel Europe Unis nous assailliront.
Rester en contact avec les autres poches de résistance est quasiment impossible et soudainement, une grande opération concertée apparait : Nous prenons d’assaut le plus grand centre de concentration d’Ætheria et l’homme que tout le monde hait, l’homme le plus protégé n’importe où sur les territoires des trois puissances, c’est homme-là, serait soudain à portée de main? »
La voie de Marc retombe.
Au fond de lui, il ne parvient pas à se convaincre que la rébellion est juste.
Certes, les agissements de la junte militaire et des dirigeants mondiaux actuels ont conduit le monde à la situation actuelle, mais… auraient-ils pu faire autrement?
Au fond de lui-même il est bien conscient que malgré ses discours sur le libre arbitre et le libre accès de l’Ætheria pour le peuple, le grand libérateur n’est qu’un despote comme un autre. Simplement lui et ses amis se sont retrouvés de son côté lors des évènements qui suivirent ce que l’on nomme désormais “La grande crise de l’Ætheria”.
« Le grand libérateur ne nous trahirait jamais! Aujourd’hui Gibbson paiera pour ce qui est arrivé à ma sœur! La lueur de folie dans les yeux de Boris laisse place à la douleur.
— Le tuer ne la ramènera pas Boris! Marc saisit son ami par les épaules. Bon sang Boris! Ne laisse pas la vengeance t’aveugler! Tu peux compter sur moi, tu le sais. Quoi qu’il en soit, je resterai avec toi. Si tu meurs toi aussi que me restera-t-il? Il attend quelques instants.
C’est toi qui nous parle sans cesse de notre avenir! Alors ne va pas te faire tuer pour ton passé! Après un bref moment de silence, Boris soupire puis répond :
— Tu as raison. Mais nous devons le faire quand même. Les traits de Boris se durcissent, il étouffe visiblement un sanglot. J’y repense tout le temps tu sais; à ce jour-là. »
L’atmosphère dans la pièce est pesante. Un petit réchaud à gaz peine à faire bouillir une casserole d’eau de pluie.
Dans un coin de la pièce, Marc, assis sur une couverture entassée, tient ses jambes serrées contre son torse. Ses yeux semblent contempler le vide.
Boris ne peut retenir un élan de compassion. A peine son ami se remettait-il de la mort de Natalie, que son père, parti chercher de la nourriture auprès d’un groupement du quartier voisin s’était fait enrôler de force dans les milices du nouveau gouvernement néo-bourguignon.
Et quelques jours plus tard, sa mère mourrait d’une balle perdue lors d’un accrochage entre les forces bourguignonnes et les troupes des anciennes nations de l’OTAN qui commençaient leur grande opération de pacification de l’Europe.
Ne pouvant rien pour son ami, Boris retourne s’occuper du repas. Aujourd’hui encore il faudra se contenter de céréales bouillies. Sauf si Angélique parvient à échanger les quelques objet qu’il a fabriqué la veille.
Soudain il entend un bruit de cavalcade dans le couloir. Interrompant sa cuisine, il regarde les six soldats pénétrer dans la pièce. A leur uniforme, il reconnait une patrouille des forces de l’OTAN. Un sergent s’avance et demande d’une voie impérieuse : “Qui est Marc Olanie? Vous êtes accusé de conspiration avec les forces rebelles!”
Au même moment, Angélique, pénètre par l’autre porte et s’écrie joyeusement :
« Boris! J’ai trouvé des gens qui peuvent nous aider! »
Sa voix s’éteint lorsqu’elle aperçoit les soldats.
Derrière elle, dans l’encadrement de la porte deux hommes armés font leur apparition.
En quelques secondes, la situation dégénère. Alors que le sergent hurle d’abattre les traitres, les deux hommes foncent dans le couloir. Les soldats pointent leurs armes à cristaux d’Ætheria sur la porte. Derrière celle-ci plusieurs cris brefs retentissent.
Le sergent empoigne Marc par le col et commence à le tirer. Angélique voyant cela s’élance vers eux tout en hurlant de le lâcher. Lorsqu’elle empoigne le bras du sergent, celui-ci déclare d’un ton sentencieux : “Pas de pitié pour les traitres!”
Un long sanglot s’échappe de la gorge de Boris alors que sous ses yeux, sa sœur entame une lente chute vers le sol, une fleur rouge s’épanouissant dans son dos.
Marc, apathique jusque-là commence à se débattre il parvient à se libérer tandis que les compagnons des deux hommes font irruption dans la pièce canardant à tout va.
Un silence surnaturel s’installe suite à la brève fusillade. Les joues baignées de larmes, Boris étreint le cadavre de sa sœur.
Désormais sorti de sa torpeur par le choc, Marc tire Boris par le bras et suit le groupe d’hommes tandis qu’on leur dit de suivre, s’ils veulent vivre.
*Assaut*
Le crachotement de la radio sort les deux amis de leurs pensées. Marc vérifie rapidement qu’aucun flux d’Ætheria n’accompagne les ondes.
« Ca y est ! Les sentinelles ont repéré le convoi. »
Rapidement, les hommes présents s’éparpillent dans l’immeuble.
Marc, Boris et le messager du groupe restent au poste d’observation au cas où des instructions de dernière minute arriveraient.
« Nous serons fixés quant à l’authenticité de ces informations. Si elles sont exactes, le prisonnier de ce convoi nous mènera à Gibson et aux installations principales de l’Institut. » La voix de Marc s’éteint. Il rejoint son ami à la fenêtre et lui tends un objet.
« Tiens. C’est à toi de le faire. » Boris hoche de la tête. Les deux amis se serrent rapidement les épaules. Au moment où Marc quitte la pièce, au coin de la rue, le premier véhicule apparaît.
Boris attend quelques secondes, priant intérieurement que les quelques rares cristaux en leur possession protègent les charges contre la détection.
Le véhicule de tête passe, puis le deuxième. Un blindé lourd fait son apparition, puis deux, puis trois. Désormais pleinement engagé sur le carrefour, le convoi ne peut plus échapper à l’embuscade.
Le cœur battant, Boris presse la gâchette.
Tandis que des immeubles s’effondrent devant et derrière les véhicules, les blindés lourd sont projetés en l’air par les puissantes charges d’Ætheria cachées sous la route. Partout dans les bâtiments environnant des coups de feu résonnent.
Malheureusement, les défenses Ætheriques du convoi détournent la plupart des projectiles.
Les soldats des forces Européennes coalisées se réorganisent et s’apprêtent à enfoncer les rangs des révolutionnaires.
Toutefois, la situation s’inverse lorsque Marc parvient à envoyer le seul cristal de suppression en leur possession.
D’un seul coup, des milliers de volutes d’Ætheria filent vers les cieux tandis que toute trace de magie quitte la zone. Sous le choc dû à la subite disparition de leur seul avantage et face à une écrasante infériorité numérique, les troupes européennes se font massacrer.
« Victoire! » Les bras écartés, un air exalté sur le visage, Boris s’avance parmi les décombres. De partout s’élèvent des vivats.
De son côté, Marc manque de défaillir. Il ne pourra jamais s’habituer à la barbarie dont les fanatiques qui composent la majorité des troupes font preuve. Ces hommes n’avaient pas la moindre chance, pourtant personne n’aurait seulement songé à demander leur reddition.
Dégouté par son acceptation tacite des évènements, il s’approche du véhicule carcéral. Il pénètre dans l’espace confiné après s’être acharné sur le verrou.
L’intérieur est sombre, empeste la transpiration et l’odeur aigre de la peur. Un des gardes est au sol, inconscient. Une petite flaque de sang s’épanche sous sa tête. Son compagnon est accroupi a côté de lui, apparemment désemparé. Tout son équipement étant basé sur l’Ætheria, il ne peut rien faire pour l’aider.
« Rend-toi et j’aiderai ton compagnon. »
L’homme acquiesce. Désarmé il est bien conscient qu’il ne pourrait qu’opposer une résistance symbolique.
Marc prend sa petite troupe de soin et commence à essuyer le sang du soldat.
« Il s’en tirera, il est juste assommé. Reste ici. Je ne peux rien te garantir quant à la réaction de mes camarades. »
Marc reporte enfin son attention sur le troisième homme présent. Ce dernier est maintenu contre la paroi par une sangle, qui s’est visiblement incrustée dans sa peau lors de l’embardée. Un sac noir recouvre sa tête et ses poignets sont liés entre eux.
Tout en s’approchant pour retirer le sac, il déclare à haute voie :
« J’espère que cela en valait la peine… tous ces sacrifices juste pour vous, qui que vous soyez, vous avez intérêt à répondre aux questions qui vous seront posées. »
Le souffle coupé par le choc, Marc contemple un visage fatigué et prématurément vieilli. Pourtant cela ne fait aucun doute : Le visage est celui qu’il contemplait avec Natalie, six ans plus tôt, sur un écran de télévision.
Au même moment, Boris pénètre dans le véhicule. L’exaltation de la victoire sur son visage fait place à un rictus de haine.
« C’est lui Marc! Qu’est-ce que tu attends? »
Il empoigne son fusil et s’apprête à abattre l’homme. Seule l’intervention de Marc qui se jette sur son ami sauve la vie du directeur Gibbson.
« Mais qu’est-ce que tu fais? Es-tu fou? C’est lui Marc, c’est à cause de lui qu’Angélique est morte. A cause de lui que tes parent sont morts! » La voix véhémente de Boris résonne dans l’espace confiné du véhicule.
« Les ordres! Rappelle-toi les ordres! Le grand libérateur le veut en vie. Il a dit : “capturez l’homme à tout prix, il nous le faut en vie.” »
En vérité Marc se fiche bien des désirs du grand libérateur. Apparemment la situation n’est absolument pas celle qu’il croyait. Mais face à la folie vengeresse de Boris, seul son fanatisme peut lui faire renoncer au meurtre.
S’adressant alors à Gibbson, il demande :
« Que faites-vous là? Pourquoi êtes-vous enchainé?
— Je, je peux tout expliquer, mais pas ici. Nous devons partir! D’autres vont venir et je doute que vous possédiez d’autres cristaux de suppression. Il faut que je voie votre dirigeant. Croyez-moi, je ne suis pas votre ennemi! »
Boris arrête de se débattre, l’argument semble porter.
« Très bien, vous allez rencontrer le grand libérateur ; mais attention ! Je vous préviens, au moindre geste suspect, je vous abats. »
Marc remet le sac sur la tête de Gibbson.
« Pour votre sécurité. Beaucoup seront comme Boris. Je ne pourrai pas tous les arrêter. »
Les cinq hommes ressortent du véhicule. Le soldat valide portant son camarade. Son teint livide prouve qu’il ne pense pas survivre à la journée.
Marc pousse Gibbson devant lui sans ménagement. Le petit groupe traverse rapidement les décombres. Arrivés au niveau des immeubles, Boris donne rapidement des ordres, tandis que marc poursuit son chemin. Rapidement, tout autour d’eux, les hommes en armes se dispersent. Seul un petit groupe reste en retrait pour couvrir leurs camarades.
*Ruine*
Le petit groupe progresse rapidement dans le réseau désaffecté du métro. Marc s’arrange pour que leur escorte ne compte que des camarades de confiance. Rapidement, ils retrouvent les petites jeeps qui servent de transport aux résistants. Il fait monter son prisonnier à l’arrière d’un des véhicules tandis que Boris prend le volant. Un garde prend la place du passager et deux autre accompagnent Marc à l’arrière, tous ont l’œil aux aguets.
Assis sur la banquette aux côtés de Gibbson, il s’assure que les deux autres ne feront rien de stupide à la vue de leur ennemi juré. Une fois le moteur démarré, il retire le sac de la tête de Gibbson. Les deux hommes accusent le choc, mais fidèles aux ordres, ils continuent de monter la garde.
« Bon… Si vous m’expliquiez ce qui se passe?
J’ai de la peine à vous croire lorsque vous affirmez ne pas être notre ennemi.
Jusqu’à preuve du contraire c’est vous, vous et votre institut qui fournissez nos ennemis. Vous qui veillez à ce que l’Ætheria ne soit pas librement distribué et de manière générale, vous qui êtes responsable de la mort de près de trois milliard d’êtres humains et de la misère de cinq autres. »
Les deux gardes feignent de ne pas écouter. Toutefois il est visible que la présence de l’homme les perturbe. Tout autant que de voir un de leur chef s’entretenir avec lui.
Marc se félicite intérieurement d’avoir veillé au choix des accompagnants. Toutefois, Boris l’inquiète.
« Je… vous avez raison. Mes choix n’ont guère été judicieux. En vérité personne à l’institut n’avait prévu le déroulement des événements. Nous étions tous tellement… enthousiastes. Pourtant avec le recul, je réalise que les événements n’auraient pas pu se dérouler autrement. Nous étions aveugles. »
Un air de tristesse déformant ses trains, Gibbson reprend d’une voix lasse après quelques instants de silence pesant.
« Je crois que je vais reprendre depuis le commencement…
Je ne me cherche pas d’excuses, mais pour bien appréhender la situation dans son ensemble, je pense que vous devez entendre.
Au début nous nous félicitions. Le capital de l’entreprise explosait grâce aux achats massifs. Toutefois, petit à petit, nous nous sommes rendu compte qu’au lieu d’aider les gens, nos produits commençaient à produire de gros déséquilibres dans l’économie.
Plusieurs grosses corporation et états s’étaient massivement équipés avec nos plus gros répliquateurs. Mais plutôt que de baisser les prix de leurs produits, ils profitèrent sans vergogne de la supériorité de leurs capacités de production, capacités de productions dont le coût avoisinait les zéro.
Rapidement, la société mondiale, basée sur le système monétaire et consumériste se retrouva ébranlée dans ses fondements.
Nous avons observé, effarés, la majorité des états se faire complétement dépasser par les évènements. Toutefois, ce n’est que lorsque les petites entreprises et les artisans se retrouvèrent contraints de fermer boutique que nous n’avons réellement pris conscience de la gravité des événements.
Dans le but de contrer les corporations, nous avons décidé de produire nous-même les Ætherions pour la vie de tous les jours. Malheureusement il était trop tard.
La foule des sans-emplois faisait déjà ployer toutes les sociétés.
Nous n’avons jamais réussi à distribuer nos produits tandis que l’anarchie fleurissait de toute part. De leur côté, les grosses corporations finissaient de saigner un peuple dont les moindres économies s’évaporaient comme brume au soleil. Lorsque les nombreux groupes extrémistes commencèrent à émerger et à revendiquer la propriété des plus grands centre d’Ætherions, nous avons été contraints de faire appel aux forces armées pour les protéger.
Aucun d’entre nous ne cautionnait les actions de ces groupements, et puisque la majorité des gouvernements ne contrôlait déjà plus leurs territoires, c’est logiquement que nous nous sommes tournés vers les forces de l’OTAN dont les structures de commandement perduraient. Ce fut probablement notre plus grande erreur. Les membres gouvernants des anciens états de l’alliance s’étaient également regroupés auprès des dernières forces armées restées fidèles.
Nous étions effarés face aux tueries qui éclataient partout entre pseudo-états. Nous nous sommes alors laissé convaincre par le tout jeune gouvernement de la Néo-Europe de restreindre l’accès aux Ætherions et de commencer à en faire des armes ; Dans le but de juguler la naissance de toutes ces guerres dans le monde.
Nous ne pensions pas que les ex-membres des gouvernements mondiaux réprimeraient si violement l’émergence de toutes ces jeunes nations. Et c’est la mort dans l’âme que nous avons contemplé les trois grandes juntes militaires, qu’étaient devenues la nouvelle coalition européenne, les états sino-africains et l’alliance islamorthodoxe, recruter massivement parmi les populations désespérées.
Dès lors l’institut avait perdu tout contrôle sur la plupart des centres de concentration d’Ætheria. L’institut déjà engagé auprès des forces de l’OTAN et de la nouvelle Europe fut donc contrait, afin de ne pas disparaitre, de continuer à soutenir ces dernières dans leurs efforts pour maitriser les dizaines de conflits qui éclataient en leur sein, ainsi que la guerre ouverte entre les trois grandes puissances. »
Gibbson s’arrête de parler quelques instants. Puis il ajoute d’une voix résignée :
« La suite vous la connaissez aussi bien que moi, probablement même mieux, en vérité.
En moins de deux ans, les fronts se stabilisèrent, les trois puissances redoublant d’imagination pour produire de nouvelles armes à l’Ætheria.
La plupart des groupuscules séparatistes maitrisés, seulent restaient les forces révolutionnaires, disséminées parmi les populations aux quatre coins du globe et sans réelle cohésion.
Face aux horreurs commises grâce à mon invention, j’ai dès lors décidé de tenter de réparer au mieux de mes moyens les torts que j’avais causés.
En secret, j’ai fait installer de petits centres de concentration un peu partout dans le monde. J’ai également commencé à faire parvenir aux forces les plus importantes quelques cristaux de suppressions et des informations sur les déplacements des forces armées.
Malheureusement, mon influence déjà très limitée en Europe était quasiment nulle dans le reste du monde.
Il prend un air pensif.
Pourtant la seule chance que nous ayons de changer la situation est de réussir à coordonner les actions de tous les groupes révolutionnaires du globe.
Il reprend son récit :
J’ai alors commencé à rencontrer de plus en plus souvent les résistants, faisant passer du matériel et des informations. Malheureusement les forces de l’OTAN m’ont repéré près du front de l’est il y a deux semaines de cela.
J’ai in extrémis réussi à prévenir un groupuscule avant de me faire arrêter. Depuis, chaque jour et chaque nuit j’espère que quelqu’un vienne pour me libérer.
Je dois à tout prix faire parvenir les localisations des centres clandestins. Vous comprenez ? »
Marc reste silencieux un moment. Au fond de lui, il espère que les paroles de Gibbson sont vraies. Il espère qu’un plan global existe. Il espère que le monde puisse redevenir un endroit gai dans lequel les hommes pourront vivre en paix.
Malheureusement, la souffrance qui étreint son cœur, la folie qui habite désormais les yeux de son dernier ami ainsi que le fanatisme des personnes qu’il côtoie depuis près de quatre ans le font douter de cette possibilité.
« Je tenterai de vous aider. Mais en vérité je ne crois pas que vous ayez vraiment une chance parmi nous. Même si je convaincs Boris, qui ne rêve que de vous tuer depuis quatre ans, je doute que quiconque parmi les force du grand libérateur ne vous apporte le moindre soutien… »
Tandis que ses dernières paroles s’évanouissent, la jeep sort des tunnels, une lumière écarlate baigne ses occupants.
Tout autour, de longues ombres se profilent parmi les décombres qui jonchent le sol. Au loin, derrière eux, le champ de bataille du carrefour s’éloigne et l’on peut distinguer sa fumée.
Aramina
Andaria
Un petit garçon potelé jouait assis dans l’herbe. Ses tous petits orteils s’agitaient au contact des brins chatouilleurs. Il les fixait du regard avec le sérieux et l’extrême concentration d’un enfant de deux ans découvrant le monde. Une douce brise caressait ses belles boucles blondes. Une journée idéale, comme toutes celles d’Andaria.
L’enfant se leva pour de nouvelles aventures printanières et son image se zébra sur le vieil écran grésillant. L’espace d’une respiration l’estomac de Jonas se noua de peur que le poste ne s’éteigne. Il aurait dû partir depuis longtemps, tout son corps lui hurlait de se déconnecter du circuit, mais il ne parvenait pas à lâcher cette télé des yeux. Il voulait juste le voir quelques minutes, quelques secondes de plus. Le temps de lui dire au revoir. Le petit garçon réapparut dans une netteté toute cathodique et Jonas se remit à respirer.
Une toute petite partie de son cerveau récitait l’invocation qui lui était allouée. Tout le reste était comme hypnotisé par ce petit bout d’homme qui courait en riant dans un vaste jardin en fleur. L’enfant s’arrêta et leva les yeux. Un magnifique papillon voletait vers lui. Jonas, lui, n’avait pas besoin de le regarder pour savoir à quoi il ressemblait. C’était lui qui l’avait imaginé dans ses moindres détails. L’insecte enchaina les pirouettes pour le plus grand bonheur du petit et se posa sur sa main tendue. L’enfant approcha le papillon de son visage, en louchant sur l’insecte tant il était proche. Le papillon se mit à battre des ailes contre le petit nez retroussé, ce qui déclencha chez le garçonnet un bel éclat de rire. Louisa créait toujours des merveilles. Normalement il était interdit de prendre des initiatives ou d’utiliser sa magie pour des créations personnelles, mais tout le monde fermait les yeux sur ces petits écarts, c’est aussi ça qui leur permettait de tenir. Le papillon reprit son vol et se dirigea vers une belle demeure en arrière-plan. L’enfant le suivi en sautillant. C’était l’heure de se laver les mains avant de passer à table, les nourrices avaient déjà du préparer son petit bol préféré et sa cuillère. Louisa avait autant envie que Jonas de garder l’enfant sur l’écran, mais le raccompagner à l’heure c’était sa manière de rester encore maman. Ils auraient donné n’importe quoi pour que le son accompagne l’image. Ils n’avaient jamais entendu sa voix.
Dès que l’enfant eu disparut de l’écran Jonas se déconnecta d’Andaria. Son rôle était de filtrer l’air de la plateforme. Il ne savait pas comment il faisait, juste que son pouvoir lui permettait de le faire. Un peu comme il était difficile d’expliquer comment respirer ou faire battre son cœur. Alors tous les jours il prenait son poste et son esprit purifiait l’air des enfants. En échange, il gagnait le droit de regarder l’écran et l’impression qu’un torrent d’immondices traversait son cerveau. Jonas toussa. Personne ne purifiait leur air. Il traversa rapidement les artères métalliques de la station pour se diriger vers les navettes de retour. Sur le quai Louisa l’attendait déjà. Ils échangèrent un petit sourire plein de tendresse et de fatigue et attendirent leur wagon dans les bras l’un de l’autre. Ils ne parlaient jamais avant d’être rentrés chez eux, les incantations leur prenaient trop d’énergie. Et quitter l’image de leur fils étaient tous les soirs un nouveau déchirement. Le chemin du retour leur servait à récupérer et à encaisser ce deuil quotidien.
Jonas regardait le paysage défiler derrière la fenêtre de son wagon. Tout était ocre et sable. Plus un arbre, plus un brin d’herbe. Encore moins une fleur. Des nuages de poussières s’envolaient de la terre morte sous le vent permanent. Au loin se dessinait la silhouette d’une machine déversant ses produits chimiques habituels pour faire pousser les quelques plantes transgéniques qui avaient survécu. Comment les paysans avaient-ils pu empoisonner volontairement leur bien le plus précieux ? Quelle que soit la réponse, il était trop tard de toute manière.
Autrefois la nature était riche et belle. Il y avait des fruits, des animaux. Tout le monde trouvait ça normal. Tout le monde pensait que ce serait toujours le cas. Puis il y avait eu des signes que les choses étaient en train de déraper. Que l’homme avait perdu pied. Qu’il ne vivait avec la planète, mais à ses dépens. Le temps avait commencé à changer. Des plantes et des animaux à disparaitre. Des zones devenaient inhabitables, des populations étaient déplacées, mourraient. Mais comme un train lancé à trop grande vitesse, l’homme avait continué à accélérer sur sa trajectoire, incapable de freiner ou changer de route. Sauf qu’en lieu et place d’un tunnel, il y avait un mur au bout de la voie. Ils avaient tout ce dont ils avaient besoin, mais leur société les avait convaincus qu’ils n’en avaient jamais assez, ou peut-être s’en étaient-ils convaincus eux même. Alors ils produisaient, détruisaient et consommaient, y compris ce dont ils n’avaient même pas envie. Tout devait être plus beau, plus lissé, plus standardisé. Tout devait être en quantité. Les modes changeaient d’un mois à l’autre, les melons pourrissaient sur pied si leur forme ne répondait pas à un ridicule cahier des charges. Aujourd’hui il n’y avait plus de mode. Il n’y avait plus de melons.
Et puis un jour, alors que tout était sur le point de basculer et que la fin semblait proche Elle était venue. Ou Lui. Ou Ça. Chacun avait sa version. Une sensation totalement inconnue et pour laquelle il n’existait pas de mot. Comme une étreinte de l’esprit, une immense lueur sans lumière. Pour Jonas c’était « Elle » car il l’avait ressentie comme une maman pleine de douceur et de compassion qui vole au secours de ses enfants préférés. Cela n’avait duré que quelques secondes, mais certains s’étaient vu doter de pouvoirs. Elle leur avait donné une deuxième chance, celle d’apprendre de leurs erreurs et de réparer leurs dégâts. Et bien entendu ils n’avaient rien appris et encore moins réparé. Au contraire.
Certains peuples s’étaient fait la guerre dans leur désaccord de qui ou quoi était venu. Tous les autres en ont profité pour utiliser ces nouveaux pouvoirs afin de reprendre sur leur lancée. Alors qu’ils avaient la chance inespéré d’un nouveau départ, ils avaient continué à étouffer la poule aux œufs d’or dans l’espoir de pouvoir gratter quelques paillettes. Jour et nuit des corps fatigués incantaient pour faire produire toujours plus à des terres déjà épuisées. Des illusions rivalisaient d’exubérance pour vendre quelques babioles inutiles. On mangeait des fraises sous la neige, dans les robes aux couleurs changeantes. Les enfants pouvaient admirer des licornes tout en circulant dans des allées de supermarché. Personne n’avait jugé utile de soigner leur seule terre malade de ses enfants, ou du moins trop peu de monde. Et la terre est morte.
C’est arrivé comme ça, d’une année à l’autre. Un hiver la nature s’est assoupie et, comme une vieille dame dont le corps ne peut plus porter l’âme, elle ne s’est pas réveillée. Tout s’est effondré, l’abondance, l’apparence et la boulimie de consommation. Les hommes se sont retrouvé avec leurs pouvoirs, leurs grosses voitures, leurs armoires de vêtement et leur étalage de technologies mais sans l’essentiel pour vivre. Alors comme un enfant qui s’est perdu et qui ne retrouve pas sa maison, il a paniqué, mais il n’y avait plus personne pour lui indiquer le chemin du retour. Et de toute façon il n’y avait plus de maison où rentrer. « Elle » n’est jamais revenu, ils avaient même réussi à décevoir cette force plein d’amour au point qu’Elle ne cherchait plus à les sauver. Il y eu alors ce que l’on appellait maintenant « Le grand éveil ». La prise de conscience. Du jour au lendemain les hommes se sont souvenus de l’essentiel et les rues se sont retrouvées noires de monde. Dans un grand élan, scientifiques et magiciens se sont réunis, des groupes de travail sont nés spontanément aux quatre coins du monde. Pendant que les catastrophes naturelles s’enchainaient, que les récoltent mourraient et que les populations déclinaient, il n’y avait plus de guerre, plus de profit, juste un effort commun pour tenter de sauver l’espèce humaine. Il y avait tant d’énergie mais si peu de temps, et pour une fois les hommes s’étaient comporté en adultes. Ils avaient décidé d’assumer leurs erreurs, d’expier leurs péchés et de préserver les enfants. C’est ainsi qu’Andaria et ses sœurs étaient nées.
Chaque ville avait construit sa plateforme. Ingénieurs et incantateurs travaillèrent sans relâche à leur réalisation. Recréer un environnement parfait. Des champs, des fleurs, des écureuils dans les arbres et des oiseaux qui chantent. Les super-structures flottaient au-dessus des perma-nuages. Des centaines d’hommes et de femmes se connectaient en permanence aux circuits pour injecter la magie nécessaire à leur bon fonctionnement. Chacun s’était spécialisé dans un domaine. Jonas filtrait l’air pour le débarrasser de tous les gaz toxiques et irritants. Louisa créait des illusions parfaites d’animaux et d’insectes. Mécanique et magie avait fusionné pour offrir l’essence de ce qu’elles avaient de meilleurs aux enfants. Contre toute attente, ça avait marché. En contrepartie les adultes devaient survivre avec ce qui restait de leur planète.
Jonas soupira. Il effleura la joue de Louisa qui semblait dormir. Invoquer toute la journée la vidait de son énergie, mais c’était sa seule raison de vivre, comme à eux tous. Le soir venu ils rentraient dans leurs logements, simples cubes limités au minimum d’espace nécessaire. Il avait été décidé de laisser un maximum de zones désertes, pour laisser une chance à la nature de reprendre ses droits. Mais contrairement aux déserts d’entant aucune vie ne se dissimulait sous les cailloux et la terre sèche. Ni plante, ni animal, ni insecte ne venait reconquérir les espaces nus. Tout restait désespérément vide. Seuls les virus et les bactéries semblaient vouloir se rappeler à leur bon souvenir. Le paysage n’offrait plus de surprise. Le soir, comme tous leurs voisins, ils ouvraient une boite d’aliment, une par personne. Comme à tous les repas elle contenait une bouillie aussi verte que fade mais apportant tous les nutriments dont ils avaient besoin pour survivre. Comme dans tous les logements il y avait une ampoule au plafond et de vieux radiateurs aux murs, mais ils devaient utiliser leur propre magie s’ils voulaient les faire fonctionner. L’ensemble de l’énergie produite était consacré aux plateformes. Il n’y avait plus de pétrole, plus de gaz. Que des énergies propres et les structures étaient plus que gourmandes. Comme la plupart des gens Jonas et Louisa allaient s’allonger tôt. Ensemble ils évoquaient les images de la journée, les chutes dans l’herbe et les chasses aux coccinelles, les fleurs qui sentent bons et les pieds dans les flaques d’eau, les siestes en plein air et les bulles de savon a éclater. Avant de s’endormir ils passaient de longues minutes, parfois des heures, à imaginer ensemble les moindres détails du Papillon-Au-Revoir. Sa taille, ses couleurs, ses formes… ils construisaient à deux l’illusion que Louisa invoquerait le lendemain. Tous les soirs une différente.
Dans le silence d’un monde qui se vide certains dépensaient le peu d’énergie qui leur restait pour faire fonctionner de vieux postes de musique. D’autres les écoutaient, reconnaissants de cet interlude dans leur monotonie. Ils avaient connu la musique à volonté sans l’apprécier. Maintenant ils se rappelaient de sa valeur. Dans la chaleur et l’air vicié certains trouvaient peut-être l’envie de s’aimer, et peut-être que de cet amour apparaitrait une nouvelle vie. Alors ils devraient faire le choix terrible entre garder leur enfant dans leur monde sans couleur, sans plaisir et sans espoir ou l’envoyer sur une plateforme comme Andaria. Ce n’était pas vraiment un choix, personne ne pouvait souhaiter cette vie terrestre pour la chair de sa chair. Il y aurait des larmes, des déchirements. Certains n’y survivraient pas. Pour tous les autres il y avait les salles d’incantation et les écrans fixés sur leur progéniture.
Le wagon commença à ralentir à l’approche du terminus. En file bien disciplinée tout le monde descendit pour rejoindre leur cube. Jonas balaya du regard le paysage lunaire autour de lui et leva les yeux vers Andaria. Quelles qu’ai été leurs erreurs du passé ils avaient tant réussi en si peu de temps. Ils avaient sauvé les enfants et, dans leur grande culpabilité, leur avait tout consacré pour leur offrir un monde parfait jusqu’à l’âge adulte. Ils avaient renoncé au superflu, innové, ils s’étaient adaptés. Après le pire l’homme avait montré ce qu’il avait de meilleur et de plus courageux en lui. Personne ne pouvait dire de quoi le futur serait fait. Il y avait de moins en moins d’enfants. Peut-être que l’être humain allait s’éteindre de lui-même, en baissant les bras devant l’utilité de continuer une vie sans espoir de renouveau. Peut-être qu’un jour l’inespéré allait se produire, et que la nature se réveillerait d’un très profond sommeil. Ils avaient même accepté de vivre dans cette incertitude. Une seule chose réveillait encore et toujours Jonas et ses compatriotes la nuit. Une seule chose les paniquait et les rongeait un peu plus chaque jour qui passait.
Le regard que porteront sur eux les enfants devenus grands qui descendront d’Andaria.
Elren Ayara
(note de Cosma : Texte disparu)
Aekar
Douze. C’est le nombre d’âmes que l’Exécuteur allait prendre aujourd’hui.
Son pas lent, allongé l’amenait plus près. Chaque coup de son pied sur le sol résonnait dans l’arche tel un coup de marteau. Il ressentait leur coeur battant, pulsant. Il ressentait leurs troubles. Ils l’entendaient.
Son regard portait au loin, pourtant son esprit lui, était plus loin encore. Du bout des doigts, il caressait les ramures de bois du couloir, prenant joie dans la pureté de la vie naturelle qui pulsait à travers tout le vaisseau. Son visage, pourtant, restait impassible. Et ses pensées étaient tournées plus profondément encore, au plus profond de la matrice de l’appareil.
L’appareil était vivant, ni plus ni moins. Chaque couloir était comme une artère, un élément d’un tout beaucoup plus grand. Le tout était le Vaisseau-Arbre, qui les accueillait, lui et les autres membres d’équipage. Dans ses couloirs ils pouvaient marcher, respirer et se sentir chez eux. L’équipage entretenait l’Arbre, et l’Arbre le leur rendait en accueil, nourriture et survie. C’était le Pacte, la façon de vivre que lui et les siens avaient adopté depuis déjà longtemps.
Mais pour l’heure il fallait s’occuper de ceux qui n’étaient pas dans le Pacte. Sa main poursuivait le parcours des racines alors que ses pas l’approchaient des douze portes. Une vie se cachait derrière chacune des ouvertures.
Il retira sa main alors qu’il parvenait à la première. Un noeud de racines, épaisses comme un bras, bloquait le passage et la vue. L’Exécuteur prit une inspiration audible.
« Commençons », dit-il.
Son escorte se mit en mouvement. Un garde plaça ses paumes le long de l’entrelacs de branches. L’obstacle mit plusieurs secondes avant de réagir, pour finir par se retirer lentement. L’Arbre leur obéissait.
La porte naturelle s’ouvrit sur un être décharné – un maigre terrien des bordures extérieures. Poussant un hoquet de surprise, la pauvre créature se recroquevilla au fond de sa cellule.
L’Exécuteur s’avança de deux pas. Il n’était pas nécessaire d’aller plus loin. Il ressentait déjà tout. Il ne put que fermer les yeux et inspirer devant ce flagrant bouquet d’émotions. La route était toute tracée ; il lui fut incroyablement facile de suivre la panique du prisonnier et d’entrer dans son esprit.
Il marchait dans ses pensées, respirait par lui. Les souvenirs l’amenèrent au plus profond des terres crépusculaires.
L’homme était perdu dans ses propres désirs : sa faim, sa soif, ses pitoyables envies primaires. Un être faible. La créature passait ses mains sales à travers des cailloux brisés, des objets rouillés, à la recherche de quelque chose de valeur. Elle observa un objet à son poignet. La chose émettait un son strident. Les bips du détecteur de métal donnaient un faible espoir à la créature. Autour de lui, son groupe – d’une douzaine d’individus en haillons – fouillaient aussi les gravats. La créature releva la tête – les étoiles brillaient en partie à travers une mince couche nuageuse. Cela l’incitait à penser, à s’élever au delà de son statut un court instant. Elle était accablée ; mais l’Exécuteur n’eut pas le temps de comprendre pourquoi.
Une odeur acre lui vint aux narines. Tout le groupe s’immobilisa aussitôt.
Devant lui, une femelle maigre s’avança. Il posa sa main sur son épaule. « Pars », dit la créature. « PARS, VITE ! » ordonna-t-il. La femelle l’observa puis courut à toute vitesse. Elle avait de l’importance pour lui. La créature écoutait ses pas sur les caillasses alors qu’elle s’éloignait. Puis l’odeur le surprit – elle s’intensifiait. La créature prit une inspiration pour en connaître la direction, puis se redressa, prête à faire ce qu’il fallait.
L’Exécuteur ouvrit les yeux. Il en savait assez. Ce terrien avait sauvé un être qu’il aimait, mais cela importait tellement peu. Il s’avança devant cette créature pensante, cet amas de chair, et fronça les sourcils devant tant d’effluves de peur et de panique. L’Exécuteur se pencha plus près, et agrippa un bout de haillon décharné ; il tira dessus, assez fort pour voir la peau en dessous. Oui, elle était là; là était la Marque qu’il avait senti.
L’Exécuteur pinça les lèvres. Cette tâche noire aurait pu passer pour une meurtrissure mais elle était bien plus. Quelques semaines et la créature aurait été gagnée par la servitude. L’Exécuteur relâcha la créature et se redressa. Il baissa son regard un moment, le temps de prendre une dernière inspiration – s’imprégnant des pensées, de l’identité de l’être devant lui – puis il dressa le poing. La créature grogna soudain, mais rapidement se figea. Son coeur, son âme, tout était en suspens. Elle était paralysée. Seuls ses yeux daignaient s’écarquiller sous tant de pression mentale.
Il compta lentement.
Un. La bête relâcha un soupir, profond et lent.
Deux. Les épaules du terrien s’affaissèrent. Trois. Sa panique hurlait, en un cri mental, silencieux mais strident.
Quatre. La créature s’étranglait. Cinq. Elle s’écroula.
L’Exécuteur desserra le poing. Il ressortit. Les gardes s’occuperaient du cadavre.
*****
C’est arrivé à la septième porte que l’attendit la première surprise. La cellule derrière contenait une femelle. Ce qui ne fut pas la surprise en soi ; la seconde porte aussi avait retenu une femelle, qui était en sanglots, et fut rapide à soulager. Les autres portes avaient enfermé des créatures dont les Marques étaient déjà entrées en action, il avait agi rapidement. Mais l’être féminin devant lui, cette fois, avait quelque chose de particulier.
Sa Marque n’était pas visible pour lui. Il allait falloir la rechercher. Mais la personne aussi était particulière ; il la reconnut ; c’était elle ! Celle que le terrien décharné avait sauvé.
Les souvenirs d’un autre étaient parfois difficiles à restituer ; cela lui avait pris quelques instants. Un temps précieux. L’Exécuteur adressa une prière silencieuse au Dieu-Arbre pour sa faute, avant de reprendre.
D’aspect extérieur c’était une terrienne assez commune. Elle avait des yeux clairs, des cheveux noirs et un corps décharné. Elle se tenait recroquevillée sur elle même. Cependant elle ne bougeait pas. Pas un mouvement ne l’agitait.
La première différence notable c’est aussi qu’elle ne faisait pas de bruit. Elle avait bien levé légèrement la tête pour l’observer, à son entrée, mais depuis ne disait rien. La suite était encore plus intrigante ; son Ka’tei, son âme exprimée, ne laissait rien transpirer. C’était pourtant ce chemin qu’il devait rechercher en premier.
L’Exécuteur s’assit en tailleur devant elle. Sa toge couleur noire s’adapta très facilement à sa nouvelle position. Il n’était sans doute pour elle qu’un visage au milieu d’un flot de ténèbres. Elle ne modifia pas son attitude.
« Votre nom ? » demanda-t-il à cette nouvelle créature. Elle ne répondit pas. L’Exécuteur attendit. Puis il ferma les yeux un moment.
Il ressentait bien le corps de la créature, les pulsations de son coeur. Mais quelque chose d’autre venait d’elle – une odeur non corporelle. Probablement la Marque qu’elle portait ? Il la sonda mais ne ressentit pas de transformation.
L’Exécuteur rouvrit les yeux.
« Je suis l’Exécuteur Shaaku », dit-il d’une voix profonde.
La créature ne réagissait toujours pas, et son Ka’tei restait, encore, silencieux. Il allait falloir changer d’approche. Un détail revint à l’Exécuteur.
« Si vous ne parlez pas », reprit Shaaku, « alors je devrai continuer immédiatement avec les autres chambres.» La créature devant lui ne bronchait pas. « Il reste trois hommes, deux femmes et… et un enfant ».
Il eut une réaction ; soudaine, vive. Il s’en délecta et s’engouffra aussitôt dans son esprit.
La créature avait comme des barrières. Il contourna les murs de ses pensées et suivit le tracé direct de son sentiment.
Elle avait des sentiments forts, un véritable torrent. C’était en temps normal une voix dorée pour lui. Mais le chemin pour y accéder était comme tortueux, bloqué de l’intérieur.
« Est-ce que je devrai commencer par l’enfant ? » demanda-t-il à voix haute. C’était un raccourci. Mais elle ne réagit pas comme prévu.
Shaaku sursauta. Rejeté ! Il avait été rejeté de sa pensée. C’était comme si le Ka’tei de la créature lui obéissait fermement. Comble de la surprise, il sentit quelque chose – l’effleurement d’une volonté – qui glissait sur lui.
L’Exécuteur se releva, s’écarta et fit signe aux gardes. Les deux soldats firent vivement leur entrée. L’un d’entre eux dégaina sa lame-coeur pendant que l’autre plaqua la créature d’une seule main.
« Konei ! » s’exclama l’Exécuteur d’une voix forte. Les gardes s’arrêtèrent. L’un d’entre eux marqua même sa surprise, tant il était habitué aux exécutions sommaires.
Une odeur déplaisante piqua l’esprit de L’Exécuteur ; ce garde était déstabilisé, hésitant. Shako tourna le regard vers lui, inspira et put facilement suivre son esprit branlant. Il le plia à sa volonté, le força à se redresser. La peur du soldat, dégoûtante, lui monta plus encore aux narines.
L’Exécuteur le prit par un pan de son armure, l’amena à lui, et lui insuffla de se reprendre. Shaaku conserva l’entrée dans son esprit grande ouverte. Un esprit affaibli, indigne de la confiance de l’Arbre. Il allait devoir s’en occuper plus tard.
L’autre garde se remit en faction. Shaaku lança un dernier regard à la créature emprisonnée, avant de la quitter. Il allait d’abord en finir avec les autres cellules.
*******
Sa seconde confrontation avec la créature allait être, pour l’Exécuteur, une nouvelle surprise. Elle avait pourtant commencé sous des auspices très favorables. Et c’était une bonne chose, car il ne pouvait pas tolérer cette perte de temps.
Il était entré comme à son habitude.
« Il ne reste plus que vous. » dit-il à la créature. Elle semblait abattue, extérieurement. Prête à céder, pensa-t-il.
« Vous et l’enfant » il ajouta brusquement. Elle réagit à cette remarque ; relevant la tête pour l’observer. Mais pas assez encore pour ouvrir son esprit.
« Je ne viendrai pas le voir tant que vous me parlerez. Parlez et je resterai ici, à vous écouter. ». La chose devant lui le regarda longuement, puis acquiesça.
« Très bien, alors, reprenons », dit Shaaku. « Je suis l’Exécuteur Shaaku. »
« – Exécuteur… », reprit-elle d’une voix éteinte et rompue par la soif.
Shaaku acquiesça. Elle ne continua pas. C’était pour elle une façon de prendre en compte son rôle.
« Oui. Je suis ici pour vous guérir de votre mal », continua l’Exécuteur. La créature l’observa.
« – Vous êtes ici pour me tuer », dit-elle sèchement.
« – Ecoutons d’abord ce qu’il y a à dire à votre sujet. Vous pouvez être sauvée. Cela ne dépend que de vous. »
Shaaku disait la vérité, mais pas toute la vérité ; aucune créature terrienne n’avait été jugée digne d’être sauvée, jusque là.
« Alors je vous écoute !
– Et que désirez-vous entendre, au juste ? »
Shaaku eut une seconde d’amusement.
Il répondit longtemps après.
« – Tout. »
La femelle marqua une pause, puis commença.
« Nous venons des terres de Karnad. » Shaaku écoutait. Le Karnad s’appuyait sur la moitié nord des continents. C’était un territoire vaste. La boucle de Karnad, comme l’appelaient les siens, était une des plus peuplées ; peut-être dix à vingt mille créatures comme elle s’y abritaient encore après la destruction.
« Nous étions partis chasser. Récupérer du matériel. » Elle le regardait ; elle étudiait ses réactions. Les efforts de la créature amusaient grandement Shaaku.
« Nous ne voulions pas être repérés par les Séraphins », elle ajouta enfin. Shaaku s’éveilla aussitôt. Il avait ressentit ce goût piquant, ces trois gouttes de peur. Les Séraphins avaient souvent cet effet sur les terriens. Je la tiens. Il se lança dans son esprit.
C’est avec délectation qu’il entra dans le ce torrent. Mais il devait se concentrer ; il devait trouver la Marque ! Si elle n’était pas sur son corps, alors il fallait la rechercher ailleurs. Il était plus aux aguets, désormais ; elle ne pourrait pas le rejeter aussi facilement. Il se jeta de toute son expérience, à travers tous les embranchements à la fois, puis remonta à la branche précise qui l’intéressait. Les souvenirs abondaient.
« Pars », elle entendait. « PARS VITE ! »
Elle se jeta en courant mais les gravats la ralentissaient. L’odeur acre et forte remontait à ses narines. Elle courut à perdre haleine, trébuchant plusieurs fois sur les cailloux instables. Elle finit par prendre appui, enjamber une poutre en toute hâte, passer un cadre de fenêtre, puis se retrouver à l’extérieur du bâtiment en ruines. Elle courut encore longtemps, jusqu’à trébucher et heurter de l’épaule un pan de métal rouillé. Il y avait un trou au travers de la machine. Il y faisait sombre. Elle s’y engouffra. Puis elle attendit.
L’odeur était moins forte – pour le moment. Elle calma peu à peu sa respiration, son pouls. C’était habitait la carcasse vraiment délabrée d’une ancienne machine, mais elle y était bien cachée. Elle avait chaud, mais l’acier de son abri restait froid. C’était bon signe. Le calme s’installa en elle.
Quelque chose se mit à la tarauder un moment plus tard. L’Exécuteur ressentit un picotement et faillit s’extraire de ses pensées par prudence. Mais il devait en savoir plus.
La créature bloqua sa respiration. Elle ne se sentait plus en sécurité. Quelque chose, un sixième sens, lui hurlait le danger. Elle toucha le métal de son abri. Et réprima un sentiment d’horreur – car le métal était subitement devenu chaud.
*******
L’Exécuteur savourait cet instant qu’il appelait celui de vérité. Ou plutôt, il savourait tout ce qui précédait tout juste cet instant délicat ; les prémices fugaces de cette révélation. Car il allait bientôt savoir qu’elle avait bel et bien été Marquée. Le destin d’une vie allait se décider. Sûr de la suite des événements, il ouvrit les yeux pour observer sa victime.
Habituellement, les choses dont le Ka’tei se trouve envahi restent dans un état de stase. Le corps des créatures est hébété, comme figé ; leur mental n’arrive pas à reprendre le dessus, et le corps ne sait plus vraiment comment agir. Selon l’intrusion souhaitée, l’Exécuteur pouvait laisser ainsi la personne comme une coquille vide pour un temps indéfini. Cela finissait le plus souvent par un tir de pistolame, car les pantins ne procuraient aucun amusement pertinent. Ses intrusions actuelles étaient pressées ; sa supérieure, l’Akalla, allait bientôt venir et il ne saurait la faire attendre.
Mais Shaaku fut confronté à une nouvelle surprise. La créature devant lui n’était pas en stase. Elle n’était pas non plus hébétée. Elle n’était pas non plus en transe, comme perdue dans un chant oublié. Non. Elle avait les yeux ouverts, et elle le REGARDAIT.
« Comment faites-vous cela ? » elle demanda d’une voix vive.
« Pourquoi faites-vous cela ? » elle insista férocement.
N’obtenant pas de réponse – Shaaku était encore sous le coup de la surprise – elle se releva. Ce qui était un autre exploit, l’Arbre étant souvent prompt à drainer la force de ses hôtes indésirables et irrespectueux. L’Arbre semblait s’accorder avec elle.
« C’est votre technique ? » elle demande.
« Pourquoi nous considérez vous comme des rats ? »
Shaaku ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Elle avait brisé son contact – ce qui était une chose rare – et il n’allait pas vérifier dès maintenant si son Ka’tei pouvait être rouvert. Ce qui était sûr c’est que le chemin ouvert dans son âme avait donc fonctionné dans les deux sens, contrairement à son souhait.
« – Et bien, et bien, dit-il enfin. Qu’avons-nous là… vous êtes bien la première que je rencontre parmi les créatures perdues. »
Elle fronça les sourcils.
« – Vous avez tué les autres » dit-elle. Ce n’était pas une question.
« – En effet, répondit-il. En effet. » Shaaku se releva à son tour, pour la dominer de sa hauteur. « Tel était leur châtiment. »
« – Leur châtiment pour quoi ? POUR QUELLE FAUTE ? »
Elle s’était mise à crier. Le coeur de l’Exécuteur fit comme un bond malgré lui.
Dans son cri résonnait la puissance d’une spirite ; dans son coeur la force d’un lion ; et elle récupérait de la force à chaque instant. Il ressentit une flamme s’éveiller en elle.
Shaaku fut pris de l’envie de reculer, mais maîtriser ses instincts lui était depuis très longtemps acquis. Les instincts n’étaient-ils pas l’héritage de l’animal ? Eux n’étaient-ils pas au-dessus, devenus des serviteurs de l’Arbre et de forces plus immuables, plus stables, supérieures ?
Instinct ou pas, par contre, il lui fallait gagner en prudence. Aussi il décida de se retirer. A son départ, il laissa son garde refermer l’ouverture. A l’intérieur de la cellule était maintenant une créature terrienne, mais surtout une spirite, un être dangereux comme lui.
L’heure était maintenant venu pour lui d’en faire part à l’Akalla.
*******
Il traversa plusieurs chemins, de nombreuses voies qui auraient été tortueuses pour d’autres que lui. Mais l’Arbre suivait sa progression, il lui parlait et il savait où se rendre.
Le dernier couloir lui fit passer devant une garde d’honneur ; douze gardiens au moins sortirent de leurs alcôves discrètes pour le surveiller. Ils avaient le corps affublé des armures kyto capables de résister aux blasters et étaient bardés d’armes léthales. Un néophyte les aurait considéré comme habillés de bois souple. Ses deux gardes personnels, en comparaison, dans leurs longues toges noires, lames-coeur et simples pistolames d’exécution, n’étaient que peu de choses. Tout au plus partageaient-ils en commun le masque qui dissimulait leur visage.
Shaaku laissa son regard glisser sur l’un des gardiens, détaillant consciemment sa panoplie. A la ceinture, le garde portait des sphères et petites barres de métal. Les barres, il le savait, pouvaient se déplier et devenir des lances énergétiques mortelles. C’était l’arme préférée de leurs guerriers, utilisable au contact et en projectile à large champ. Les sphères étaient habituellement des diffuseurs de gaz paralysant ; très utiles quand on descendait capturer des spécimens. Au bras droit se trouvait un arsenal caché dont lui-même n’avait pas connaissance, et au bras gauche, comme négligemment fixé à l’extérieur de son poignet, un petit cercle ; discret, anodin, mais certainement l’outil le plus important dans toute cette panoplie. Il s’agissait en effet d’un émetteur de champ de force, suffisamment puissant pour dévier toute attaque dans la direction souhaitée.
La puissance de tout cet arsenal était animée par la seule volonté du guerrier ; son énergie « interne ». Pour cette raison, les gardiens étaient rarement vus en activité en dehors des entraînements fréquents et des moments où ils étaient en faction. Ils préservaient leur force.
L’Exécuteur passa devant eux sans les saluer. Leur présence seule justifiait qu’il était tout près de la rencontrer.
Il traversa une arche, et aperçut enfin l’Akalla.
Sa supérieure était devant lui, resplendissante et redoutable à la fois. Ses cheveux étaient devenues des racines ; et sa peau, creusée de fines rainures de bois. Son corps était de chair mêlée à l’Arbre, et s’il s’agissait d’une femme, c’était maintenant une autre espèce.
La force d’une Akalla était multiple : elle avait une puissance physique incroyable ; un regard flamboyant capable de percer les âmes et les Ka’tei ; et on ne pouvait réellement la détruire, car une Akalla était capable de se reconstruire de rien. Sa présence était un honneur, mais également toutefois un danger pour quiconque pensait avoir quelque chose à se reprocher.
Elle se tourna vers lui. Ses yeux, de couleur orangés, lui lançaient un défi.
« JE SUIS AKALLA. QU’ES-TU ? »
« – Je suis l’Exécuteur Shaaku, serviteur du Dieu-Arbre », fit-il en ployant le genoux.
Un instant de silence suivit. Il se sentait sondé, soupesé par celle que l’on appelait la Messagère de l’Arbre.
« – JE SUIS AKALLA. ET JE TE RECONNAIS. » dit-elle.
L’Exécuteur en fut soulagé. Il se releva. Le reste allait pouvoir suivre selon la tradition. Il sentit les pensées de l’Akalla chercher à entrer dans son Ka’tei, aussi il lui ouvrit un espace. Il ne fallait jamais rien lui refuser.
« Les égarés sont-ils détruits ? » pensa la Messagère.
« – Oui, Akalla. Sauf… »
« – Sauf une. », reprit-elle. Elle tourna son regard flamboyant vers le côté, comme observant quelque chose à travers la paroi pourtant opaque du vaisseau.
« Celle-ci, et tous les autres. Ils sont un danger. Je le sens. »
Il ressentait dans son esprit que « tous les autres » signifiait bien l’ensemble des terriens.
« Certains ont donc le pouvoir de devenir grands », pensa-t-elle. « Prends tous les gardes, tous les serviteurs. Tous les Exécuteurs. Installez -vous sur leurs terres. Chassez-les. Détruisez-les. » Elle rompit subitement le contact.
« ELIMINE-LES TOUS. » continua-t-elle de sa voix physique.
« ET TU COMMENCERAS PAR ELLE » dit-elle.
Shaaku se mit de nouveau à genoux.
L’Akalla avait quitté son esprit très brusquement. Son ordre était d’une intensité brûlante. Shaaku laissa les vibrations mentales s’estomper et son coeur reprendre son rythme. Perdre le contrôle, devant une Akalla, était évidemment hors de question. Aussi aucune émotion ne devrait l’ébranler. Il laissa ainsi ce moment passer lentement.
Cependant, il ne comprenait pas. Si des spirites étaient maintenant parmi les terriens, ne fallait-il pas plutôt les guider ? L’exclure de toute éducation, décider de la supprimer, était inconcevable.
Mais Shaaku se releva en ayant accepté son devoir. Le vaisseau-arbre avait déjà transmis le message à tous ses habitants. Quand il sortit d’un pas décidé, la garde d’honneur lui emboîta aussitôt le pas, prête à agir.
Le reste des terriens, quelques milliers de créatures, allait être éliminé. En commençant par « elle »…
*******
… à ceci près que la cellule de la créature était vide.
La disparition de la créature n’était pas seulement un embarras ; c’était une aberration, pure et simple ! Le passage était actuellement ouvert, comme pour insulter sa propre intelligence.
L’Arbre refusait de révéler la position de la créature, mais Shaaku était certain qu’il l’avait pourtant laissée sortir. La cellule étant vide, Shaaku n’avait plus rien à faire ici.
Il ordonna sa recherche – les équipes la trouveront facilement. Pour l’heure, il fallait organiser la mise en place d’une oeuvre bien plus grande.
Il gagna la passerelle – un lieu de l’Arbre situé vers l’avant, vers l’extérieur, et en distribua les premiers ordres.
Leur appareil se mettait en position. Une centaine de nacelles allaient être déployées et former tout autant de bases d’opérations sur la planète. Des dizaines d’autres vaisseaux allaient ensuite les rejoindre pour en faire autant.
La Terre était en dessous, ravagée et meurtrie. Les continents étaient à peine visibles tant les fumées noires et toxiques recouvraient l’atmosphère. Les dégâts causés par les Séraphins n’était que la toute dernière couche de multiples et longues destructions déjà engagées par l’Homme.
Les Séraphins. Ils avaient hérité ce nom d’anciennes croyances ; les êtres humains croyaient alors qu’ils s’agissaient d’anges de feu, d’apôtres divins envoyés répandre l’apocalypse finale. Pour les punir, évidemment. Ou même pour les sauver ! C’était une allusion assez aisée, finalement, vu l’aspect ailé et enflammé des nouveaux arrivants, et il était tellement facile de placer l’Homme encore une fois au centre des projets.
Mais c’était seulement l’une des races non terrestres parmi plusieurs milliards. Une race qui avait la compréhension totale des forces physiques comme des âmes et qui écrasa littéralement les armées, les bâtiments, et tout ce qui était fait homme. Des vagues de feu, de lave et d’ondes mentales avaient ravagé le monde. Autrefois ils seraient passés pour des dieux, désormais ils n’étaient que la fin d’une autre espèce.
Les motivations réelles des Séraphins restaient pourtant inconnues.
Le début faisait penser à une race « d’équilibreurs » ; de ceux qui intervenaient sur les mondes en déliquescence pour en chasser l’espèce qui détruisait et infestait toute la planète. Les équilibreurs étaient très nombreux dans la galaxie et s’assuraient qu’une race néfaste n’allait pas envahir l’univers entier comme un essaim de sauterelles. Sans eux, mêmes des galaxies innombrables ne seraient pas à l’abri d’une bêtise toute aussi infinie.
Mais mille années d’occupation était un temps assez long que les Séraphins avaient mis à profit pour terraformer le monde.
Les horreurs commises envers la nature étaient visibles, insupportables, faites de crevasses, déserts et plaines vidées de toute vie normale. De nouvelles faunes et flores avaient pris forme. Shaaku regrettait le départ de tant de vecteurs uniques.
Le retour des gens de l’Arbre à leur berceau d’origine avait été une terrible déception.
Plongé dans ses pensées, Shaaku reçut un sentiment d’alerte. La fugitive est trouvée.
Il donna ordre à ses gardiens d’organiser l’embarquement et partit flanqué de ses deux gardes pour régler son sort à la créature restante.
*******
L’Exécuteur la retrouva cachée au fond d’une impasse.
Son corps se soulevait rapidement sous l’effet d’une respiration effrénée. Elle transpirait mais ce n’était pas sous l’effet de la course. Il reconnut les symptômes. Son canal s’éveille ! Ses pouvoirs de spirite sont sur le point de se déchaîner pour la première fois !
Ses deux gardes la tenaient en respect avec leurs pistolames mais il allait falloir faire plus.
Shaaku concentra ses pouvoirs. Le tourbillon des émotions de la prisonnière était terrifiant de puissance. Mais il l’entoura de ses pensées, le contint, le réprima. Elle se relâche trop !
Leur canal les faisaient percevoir les émotions de toute forme de vie. Les émotions étaient la base des pouvoirs de tout spirite. Par leur biais, ils pouvaient contrôler les autres, les utiliser et connaître leurs plans.
Les Serviteurs de l’Arbre avaient reçu l’enseignement de cette capacité il y a un millier d’années, dans les Sept Responsabilités qui étaient la fondation de leur ordre. Il était surprenant de voir apparaître cette capacité sous une forme aussi sauvage, car la forme sauvage signifait être vulnérables.
« Vous allez nous détruire », dit-elle.
« JE L’AI VU ! »
Son cri envoya une onde puissante qui fit reculer les gardes. Mais qui ne le fit pas reculer, lui. Shaaku fit un pas en avant.
« Nous n’allons pas vous détruire. Nous ne ferons que peu de choses. » dit-il en avançant encore.
« Votre peuple était grand, autrefois. » La créature l’observait. Ses yeux brillants et ses lèvres tremblantes trahissaient son état. Ce qui aurait été inoffensif pouvait être désormais terrible dans l’esprit d’une spirite. Il l’approchait encore, l’hypnotisant dans son mouvement.
« Il a survécu à de grands fléaux. De très grands. »
« Mais il en a causé… de plus terribles encore ! » continua-t-il d’un ton triste.
« Puis est venu son heure de gloire ! » dit-il sur une note d’espoir. Il restait concentré, concentré sur la maîtrise de l’autre.
« Il s’est éveillé au besoin de protéger le monde. Il s’est éveillé à son devoir, sa responsabilité dans l’Univers. » Il leva une main, dressa ses cinq doigts, et s’amusa à voir que son geste fonctionnait. « Cinq cent. »
« Cinq cent vaisseaux ont été fabriqués pour rechercher d’autres mondes. »
« Dix seulement d’entre eux sont devenus les gens de l’Arbre. » ajouta-t-il en fermant le poing. « Un fondateur. Neuf qui l’ont rejoint. » Neuf conquis était plus près de la vérité.
Il était maintenant tout près d’elle et elle était en son pouvoir. Il baissa les bras et prit ses mains dans les siennes, avec tendresse. Elle était jeune.
« Vous avez souffert. Je le sens. »
« Les Séraphins changent les personnes qui les approchent. Vous le savez. Vous le sentez vous aussi ». La voix de Shaaku s’adoucit.
« Ils ne terraforment pas que le sol, l’air, l’eau. Ils terraforment aussi la chair. Ils terraforment aussi… les esprits. » Il leva sa main droite comme pour caresser ses cheveux, de manière paternelle.
« Vos amis ont tous été Marqués. »
« Ils n’étaient que des restes vaincus de votre peuple. De notre peuple. »
« Mais ils allaient devenir d’autres choses. » Il ouvrit son esprit juste assez pour lui transmettre quelques images de ce qui aurait été leur sort.
« Vous avez été transformée. Différemment. » Elle baissait sa garde. Shaaku se délectait de sa victoire imminente. « Mais vous ne voulez pas les servir. Il vous faut mourir. ».
« Vous savez que je dis vrai. » dit-il enfin.
Il détacha sa main gauche de la sienne. Il ressentait son pouls. Chaque battement, chaque pulsation les habitaient tous deux.
Il leva son bras gauche, et serra le poing. Elle ferma les yeux. Prête à s’abandonner.
Un. La respiration de la créature s’arrêta aussitôt. Il la tenait.
Deux. Il sentit un craquement suspect à l’intérieur de son âme. Des larmes coulèrent le long de sa joue.
Trois. Elle n’eut pas le hoquet escompté. Elle repensait à son amour passé. Et à son enfant ! C’était donc le sien ? Comment me l’ont-ils caché ?
Il ne put retenir ce qui arriva. Une fraction de seconde, il pressentit la chose. Mais l’instant d’après, un VERITABLE TORRENT LE BRISA.
Son contrôle était balayé.
« JE VOUS TUERAI ! » hurla-t-elle en se libérant. Il fut surpris, et même frappé d’hésitation. Il sentit sa volonté envahie. Il était paralysé !
« JE VOUS TUERAI ! » hurla-t-elle encore, en larmes et en plein déchaînement.
L’un de ses gardes, le plus fiable, leva son arme en un geste rapide. Il visa la créature entre les deux yeux. Shaaku entendit un déclic. Mais le projectile de lumière se brisa en plein vol. Ainsi que le second.
La créature tourna le regard vers le garde puis ferma les yeux. Il s’écroula. Le second soldat, lui ne bougeait pas. C’était le soldat faible.
L’Exécuteur sentit l’attention de la créature se porter sur lui-même. Il sourit intérieurement tant il se savait prêt pour ce combat. Leurs esprits dansaient mais lui était entraîné au contrôle de ses émotions. Elle était comme un feu incontrôlé que lui pouvait éviter sans crainte.
Il retrouva même le contrôle de ses mouvements. Il tendit un bras, sentit sa chair, et l’étrangla alors même que leurs esprits dansaient. Il ne dit pas un mot alors qu’il l’Exécutait.
Elle ouvrit ses paupières et le regarda intensément. Ses larmes séchaient.
« Je vous tuerai », souffla-t-elle d’une voix étranglée, sur un ton plus calme. « Puis je les sauverai », elle ajouta.
Un bruit derrière Shaaku l’alerta.
L’Exécuteur ressentit un éclair de douleur et fut poussé en avant, plaqué contre la créature. Il écarquilla les yeux. Alors que son corps vacillait, il tourna la tête. Le second garde avait encore l’arme pointée et fumante. Le garde. Sous son contrôle ! La porte laissée dans l’esprit du soldat avait été utilisée.
Shaaku sentit ses forces l’abandonner et son propre corps chuter. Il ressentit la volonté de la jeune spirite parcourir son esprit et aspirer toutes ses connaissances, toute son histoire. Elle le retint alors qu’il glissait vers le sol.
« Comprends », soupira-il alors qu’il tombait.
« Comp.. rends… nous… » dit-il en mourant.
Son dernier souvenir fut le bruit des nacelles d’invasion lancées vers la planète. Puisses-tu réunir nos deux peuples, pensa-t-il de toutes ses forces.
Mani
(Note de Cosma : texte retiré à la demande de l’auteur)
Mat Coton
La découverte merveilleuse
Classement:
1 – Owyn : Aatea ta’oto ‘ore
2 – BradPriwin : La source infinie
3 – Mání : Le mot
3 – Aekar : L’Exécuteur
5 – Aramina : Andaria
5 – Sordon : Ætheria
7 – Elren Ayara : Magie programmable
7 – Mat Coton : La découverte merveilleuse
9 – SpearDestiny : L’Origine