Le 21 octobre 2027, Bragelonne a sorti un Atlas de la Roue du Temps. C’est un volume magnifique, qui comprend une cinquantaine de cartes et plans, de nombreux textes et des illustrations de tous types. N’hésitez pas à vous référer à ces deux vidéos pour mieux comprendre ce que contient cet atlas : ici en 5 minutes et là en 1h45 en compagnie du cartographe de l’imaginaire Stéphane Arson et de l’éditrice Domitille Vimal !
Parmi les illustrations de ce beau volume, on note cinq très grandes illustrations en double page, magnifiques, réalisées par Pierre Santamaria. Vous pouvez retrouver son travail ici sur Instagram. Ils nous a fait l’amitié de nous accorder une entrevue, que nous publions ci-dessous.
Max, pour La Pierre de Tear : Bonjour Pierre. Peux-tu nous en dire plus sur la manière dont tu as abordé ton travail sur cet Atlas ?
Bragelonne m’a fait confiance, et je savais parfaitement que la Roue du Temps possède un lore et une fanbase au même titre qu’un Sorceleur ou un Seigneur des Anneaux (ceux-là, je les ai lus^^).
Donc j’y ai vu l’opportunité de pousser mes illustrations plus loin. J’accorde beaucoup d’importance à être fidèle aux livres. Et je tente de me renseigner sur tous les détails que je peux trouver sur les décors. Je passe facilement une journée à collecter des infos et des références qui m’évoquent l’univers.
Dans les recherches j’ajoute ce qui a déjà été fait sur le sujet, et dans le cas de la Roue du Temps certains visuels sont déjà bien ancrés dans la tête des fans. Les Trollocs par exemple, ou le design du symbole des Aes Sedai que j’ai ajouté en haut de l’entrée de l’Œil du Monde.
Donc oui, il y avait des illustrations d’artistes précédents dans les influences. Je les garde en tête, mais je tente de faire ma propre version quand même.
Max : l’illustration qui m’a immédiatement le plus accroché, c’est l’Oeil du Monde. Tous ces détails sont magnifiques. Quelles ont été tes inspirations ?
Pour l’Œil du Monde je savais qu’on avait un temple très ancien, au cœur d’une végétation simple et ancienne : d’où les mousses et fougères. J’ai ajouté des fleurs simples (anémones, primevères, digitales) car je sais que Someshta entretient le jardin et je voulais lui donner l’aspect jardin d’Éden.
C’est la dernière oasis de verdure, pleine de vie au milieu de la Flétrissure. Dans le fond, derrière Someshta, on imagine une végétation luxuriante mais un peu plus sombre et inquiétante. Ce qui peut laisser présager que tout ne va pas se passer comme prévu…
Pour l’architecture du temple, je me suis inspiré des très anciennes grottes de Bhaja en Inde, qui semblent sorties d’un livre fantastique.
J’y ai ajouté des espèces de dolmens simples qui sont les structures les plus anciennes faites de la main de l’homme.
Et avec Bragelonne, on avait proposé de lui donner une direction Myazakienne : très verte et naturelle, radicalement à l’opposé de Shayol Ghul. Pour renforcer cet aspect, je me suis permis d’ajouter quelques lanternes d’inspiration japonaise au sol.
En termes de composition, j’ai placé le symbole des Aes Sedai à l’emplacement exact du tiers haut/gauche de l’image. Tout dans la composition amène l’œil vers cette zone : le contraste lumineux, mais aussi le chemin de pierre qui serpente jusqu’au bas des marches, les personnages qui se dirigent vers l’entrée et même Someshta qui semble les orienter vers le temple.
J’ai refait cette image 3 fois car la végétation ne marchait pas. Je tenais à faire des patchs de lumière dans l’herbe et j’ai dû trouver une méthode qui fonctionne pour faire les variations d’ombre et de lumière. C’est un mélange de photos et de brushes Photoshop.
Cette image est conçue comme l’exacte opposée de celle de Shayol Ghul où tout est mort et sombre.
Max : Shadar Logoth est lieu marquant du début de l’œuvre s’il en est. Comment bien représenter un brouillard maléfique et une cité morte ?
Visuellement cette illustration était très claire dans ma tête dès le départ.
C’était très excitant de représenter cette ville fantôme, hantée par le brouillard du Mashadar, une entité maléfique issue de la haine et de la paranoïa des anciens occupants de la ville.
La backstory, ici, est super forte : un peuple qui a refusé de venir en aide à ses alliés, qui s’isole et perd ses valeurs. Une haine auto-alimentée qui finit par les consumer sous la forme du Mashadar qui les détruit tous.
Même les trollocs n’y entrent pas. Donc évidemment c’est une ville abandonnée et partiellement en ruine, mais certains édifices colossaux restent encore imposants et témoignent d’une puissance passée.
Je suis parti sur une architecture byzantine et orientale : il y a des tours, des minarets, des dômes géants.
J’ai volontairement placé cette statue au centre pour évoquer un des anciens représentants de la cité. Il tient dans la main gauche un bouclier, pour symboliser le serment qu’ils avaient fait de protéger leurs alliés, mais en même temps sa main droite s’élève vers le ciel comme pour appeler le Mashadar.
Si vous regardez son visage de plus près, vous verrez qu’il a disparu. La statue est creuse comme s’il avait été dévoré par la rouille (ou le mal) de l’intérieur.
Toutes les lignes de force et de perspectives pointent vers les intrus, y compris le brouillard qui les encercle silencieusement des 2 côtés de l’image, comme un étau, sans qu’ils s’en aperçoivent. La pointe du Mashadar semble former une main prête à saisir un des membres de la troupe.
En dehors de quelques herbes mortes il n’y a rien de vivant dans cette ville où le Mashadar supprime inlassablement toute trace de vie.
Max : l’illustration des guerriers du Cor est très différente des autres, qui représentent plutôt des lieux. Tous ces personnages, issus de temporalités, d’ères différentes, avec chacun leur histoire, leurs costumes, leurs accessoires, ce n’est pas si facile à représenter… Comment as tu choisi lesquels représenter ?
Pour les guerriers du Cor, Bragelonne m’avait fourni une longue liste détaillée de tous les personnages qui pouvaient être invoqués.
J’ai dû faire un choix car il y en avait beaucoup. J’ai choisi de représenter Arthur Aile de Faucon, Brigitte Arc d’Argent, Gaidal Cain à droite, Amaresu, Jain l’Explorateur, Hend l’Attaquant. Il y a Rogosh et dans le fond on distingue Calian.
Dans la série Amazon, les personnages semblent être issus de périodes et d’origines variées. J’ai essayé de conserver cet aspect en essayant de leur donner des styles et des personnalités différentes.
Certains sont peu décrits dans le livre donc j’étais assez libre de choisir leurs looks respectifs. Je voulais faire quelque chose dans les tons bleus et blancs qui évoquent un moment impalpable : l’instant où ils prennent forme juste après avoir été invoqués par le Cor. Ils apparaissent dans une brume blanche comme dans un rêve.
L’ensemble des guerriers forment une flèche qui fonce vers la droite. À peine invoqués, ils sont déjà en route vers le combat contre un ennemi hors-champ.
Max : la cité de Rhuidean est légendaire ! Il en existe déjà de nombreuses représentations. Quels ont été tes choix et inspirations ?
Dans le livre, Rhuidean est essentiellement décrite comme un gros brouillard au cœur d’une vallée rocheuse au milieu d’un désert.
Mais cette cité est centrale dans l’histoire et je voulais qu’on voie autre chose qu’un simple brouillard d’où sortent quelques pointes de bâtiments. Bragelonne souhaitait une vue plongeante et de loin, et il m’a semblé important qu’on distingue Avendosera.
J’ai imaginé qu’on pouvait discerner la ville lors d’une éclaircie occasionnelle de l’épaisse brume. Dans le livre, l’arbre est censé être symétrique et ressemble à un pin, mais j’ai trouvé que ce serait plus graphique de lui donner un aspect noueux et ancien. Il s’enroule sur lui-même un peu comme un brin d’ADN, ce qui m’a semblé faire sens pour un arbre dont le nom signifie « arbre de la vie ». La taille des bâtiments qui l’entourent donne une idée du gigantisme de l’arbre.
Max : Tu as parlé de l’illustration du Shayol Ghul comme de l’exacte opposée de celle de l’Oeil du Monde. Comment l’as-tu construite ?
Pour Shayol Ghul, la difficulté principale était de ne pas faire la montagne du destin du Seigneur des Anneaux.
Elle devait être imposante et prendre l’espace dans la page, mais comme je ne pouvais pas la placer en plein milieu, je l’ai décalée sur la droite.
Ce qui m’a laissé l’opportunité de montrer une troupe de trollocs sur la gauche.
Cette image devrait être sombre et évoquer le mal : visuellement c’est l’opposé de mon image de l’Œil du Monde. Ici tout est mort et stérile.
Au-dessus du gouffre, le ciel est décrit comme strié de nuages de différentes couleurs et qui se déplacent de façon anormale. C’est le siège du Ténébreux donc on peut imaginer que ces nuages maléfiques sont corrompus.
Cela me semblait être un point d’accroche visuel : certaines percées dans les nuages évoquent un autre temps, un autre moment, comme une anomalie locale au-dessus de la montagne.
Le ciel est tellement noir et sombre qu’il fait intégralement disparaître le soleil. J’ai quand même laissé une fine ligne blanche tout au fond de l’image comme une faible lueur d’espoir au loin.
J’espère avoir répondu aux attentes des fans avec ces images et j’en profite pour remercier Bragelonne de m’avoir confié ce beau projet que j’ai pris plaisir à réaliser.