Archives des textes de la vingtième joute

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Thème : Anniversaire (longueur maximum : 6 pages)

A l’occasion de cette vingtième joute, nous fêtons cet anniversaire en modifiant temporairement les règles. Pour cette joute-ci, chaque jouteur a proposé un ou plusieurs sujets, qu’il n’est pas obligé de suivre ensuite. Lorsqu’il enverra son texte, il sera le seul à connaître le sujet de son texte. Ainsi, chacun choisit le sujet qu’il veut parmi la liste donnée et écrit là dessus. Seul les votes du sondage determineront le classement final. NB : Veuillez indiquer au début de votre texte votre sujet !! Du genre : Sujet choisit : Chaussette verticale Ceci n’est pas obligatoirement votre titre ! Mais il est indispensable que vous notiez au moins votre sujet.

Les textes

Pin’shae


Jolie lavandière

(Thème : le rire des lavandières)

A tout juste dix-neuf, il est d’autres rêves qu’un mariage de raison. Si jeune, et déjà condamné à oublier l’idée de danser avec les jolies filles de fermes aux joues roses, au bal du printemps. Telles étaient les pensées du jeune Paul, accoudé à l’appui de la fenêtre. Le regard perdu dans les étoiles qui pâlissaient déjà, il rêvait éveillé au temps du bonheur passé. Elle était bien finie cette jeunesse bénie, où il pouvait encore courir les champs et les filles avec Ewenn…Dans quelques heures, il serait l’époux de Jannic, la veuve du forgeron, de près de dix ans son aînée. Jannic au visage distordu par les marques de fer rouge infligées par un mari violent. Jannic la boiteuse. Jannic qu’on disait sorcière et qui effrayait les enfants. Jannic, la riche propriétaire.
Par un malheureux hasard, la veuve avait jeté son dévolu sur le jeune Paul au moment où les parents de celui-ci croulaient sous les dettes.
Nous t’avons tant donné. Ne soit pas un ingrat …Nous ne sommes plus tout jeunes, qui subviendra à nos besoins dans quelques années ?… D’autres seraient heureux d’être à ta place !! Tu finiras par t’accommoder de son visage. La belle maison et les beaux habits finiront par avoir raison de ton dégoût, tu verras !
Paul soupira. Oui, peut-être qu’il se ferait à l’idée. Peut-être était-elle douce et bonne, après tout ? Il se leva de sa chaise. Déjà, il était temps de revêtir ses habits de marié.

***

Le ciel s’éclaircissait à nouveau, annonçant une belle journée d’été. Un oiseau vint se poser devant la fenêtre de la cuisine, mais Paul ne décolla pas son nez de son bol de gruau du matin pour l’observer. Un an avait passé, mais rien n’y faisait. Regarder le visage de sa femme lui était impossible.

– Tu prendras bien une galette de plus, mon amour ? Le travail aux champs est rude, tu dois prendre des forces !

Jannic était attentionnée et sa voix était douce comme le miel. Pourtant, Paul ne pouvait s’empêcher de ressentir un frisson de dégoût à chaque fois qu’elle l’appelait « mon amour ». Un dégoût mêlé d’une colère froide. Pourquoi avait il fallu que cette créature s’amourache de lui ? Il était jeune, il était beau, il avait la vie devant lui! Mais une vie de prisonnier auprès d’une femme monstrueuse ne valait aucune des richesses de ce monde. Plus d’une fois, il avait songé qu’il serait plus heureux veuf… Et cette pensée l’effrayait. Comment une femme avait-elle pu l’amener si près de penser à… ça !? Ce ne pouvait être que l’œuvre d’un être malfaisant… Sorcière… Sorcière…

On frappa à la porte. Ewenn ! Ewenn venait le tirer de ses sombres pensées pour l’emmener aux champs. Jannic lui ouvrit.

– Oh ! Euh… Bonjour m’dame ! Paul est prêt ? demanda-t-il en portant une soudaine attention sur les poules qui picoraient devant le seuil.
– Pas tout à fait, Ewenn. Entre donc un instant, proposa Jannic cordialement.
– Oh non, m’dame… je vais rester l’attendre ici.
– J’arrive, Ewenn.

Paul passa en coup de vent devant sa femme, les yeux rivés sur ses galoches, évitant même de la frôler. L’instant d’après, les deux hommes étaient partis. A grandes enjambées, ils remontèrent l’allée de la propriété. Quand ils furent assez loin Ewenn prit la parole :
– Dis donc vieux, je suis désolé, mais je n’y arrive pas. Elle… elle me fait peur tu sais ?
– A moi aussi, Ewenn, à moi aussi…
– Je ne sais pas comment tu fais. Je crois qu’à ta place je deviendrais fou.
– Peut être que je le suis déjà.

Après ces quelques phrases, ils gardèrent le silence tout le long du chemin qui menait aux terres du vieux Mac. L’humeur de Paul était de jour en jour plus lugubre et déteignait sur le pauvre Ewenn. Lorsqu’ils arrivèrent à hauteur du vieux lavoir abandonné, des rires cristallins vinrent interrompre leurs sombres pensées. Parmi les éclats, une voix douce et triste chantait :

Pauvre lavandière, bien triste est ton destin
Ton cœur soupire dans la brume du matin
Ton cœur soupire en vain
Lave le linge, noie le dans ton chagrin
Coulent les larmes amères, car son cœur n’est pas tien


Subjugué par cette voix, Paul s’approcha de la haie qui bordait le chemin. Il se hissa sur la pointe des pieds et il la vit. Au sein du plus joli groupe de jolies jeunes femmes qu’il n’ait jamais vues, ses yeux se posèrent sur celle qu’il cherchait. Son visage était si fin, ses traits si doux et pleins de bonté ! Et ses grands yeux en amande brillaient d’un éclat si triste.

– Il faut que je lui parle… souffla Paul.
– Mais qu’est ce que tu fais, voyons, Paul ? Allez viens ! On ne sait même pas d’où viennent ces filles ! murmura Ewenn, inquiet.
– Il faut que je lui parle…
– Tu as perdu l’esprit ! Viens je te dis.

Ignorant complètement son ami, Paul se glissa au travers de la haie, et se dirigea vers la belle lavandière au regard triste.

– Que t’arrive-t-il, belle amie, pour que ton chant soit si triste ? Qui a osé mettre ton cœur en peine ?

Les rires se turent. La jeune femme se détourna de son ouvrage, et adressa à Paul un sourire radieux et légèrement narquois.

– Oh, monsieur ! Ne vous fiez pas à ces paroles. Ce n’est qu’une vieille chanson de lavandière… Quant à mon cœur, il a toutes les raisons de se réjouir, puisque mon chant a su retenir l’attention d’un beau jeune homme comme vous.

Le cœur de Paul ne fit qu’un bond, et ses joues s’empourprèrent. Autour de lui, les lavandières se mirent à rire à nouveau. Paul, gêné, recula de deux pas et trébucha contre la haie. Les rires s’élevèrent de plus belle, ricochant comme des galets sur l’onde du lavoir.

– Eh bien, mesdames… mesdemoiselles, l’heure avance, et je ne saurais vous retarder dans votre tâche… Bon jour, mesdemoiselles.

Troublé, Paul franchit la haie et rejoignit Ewenn sur le chemin. Celui-ci fit mine de le sermonner alors qu’ils reprenaient leur route en grande hâte, puis administra une bourrade à son ami :

– Complètement fou… En tous cas, elle est vraiment très jolie ! »

Et les deux garçons entamèrent leur journée de labeur de plus joyeuse humeur que jamais.

***


– Tu sembles troublé, mon amour… A quoi penses tu ?

Le soir était tombé, et le chemin de retour avait trouvé Paul plus maussade encore qu’au matin. La perspective de retrouver Jannic alors que ses pensées allaient à la jolie lavandière lui semblait tellement douloureuse…
Devant l’âtre, Paul fumait sa pipe, évitant soigneusement de penser à son épouse… Son esprit voyageait vers le lavoir et entamait une gigue avec l’ombre de la jeune femme inconnue. Elle était faite pour lui, c’était certain, aussi certain qu’il était fait pour elle… Il se prenait à rêver à des jours heureux auprès d’une épouse charmante, rieuse et douce… Au lieu de cela, il avait Jannic, Jannic qui le harcelait de questions, se rappelant sans cesse à son souvenir. La laisserait-il en paix ?

– C’est cette lavandière n’est ce pas ? »

Paul s’étouffa avec la fumée. Il posa sa pipe sur l’accoudoir de son fauteuil. Comment savait-elle ? L’avait elle suivi ? Impossible ! Un de ses chevilles avait été brisée par son forgeron, et elle ne s’en était jamais complètement remise. Elle n’aurait pas pu le suivre, même si elle l’avait voulu. Et pourquoi l’aurait-elle fait ? Sorcellerie ! Sorcellerie ! Elle me surveille, elle me voit !
Allons, c’était idiot… Non… Ewenn avait dû lui parler. Damné Ewenn et ses principes !

– Mais de quoi parles-tu ? Quelle lavandière ? Tu sais bien qu’il n’y a plus de lavandière au village depuis que le vieux lavoir tombe en ruine, mentit Paul avec un aplomb qui le surprit lui-même.
– Ne mens pas. Je l’entends quand tu mens, mon amour.

Paul blêmit. De quoi se mêlait cette sorcière ? La rage faisait bouillir son sang. Sorcière! Maudite Sa voix brûlait encore de colère lorsqu’il la salua :

– Je préfère aller me coucher plutôt que d’entendre tes sornettes. Dors bien, Jannic.

***


Le lendemain, lorsque Ewenn vint chercher Paul, celui-ci l’attendait déjà devant la porte. Paul ne répondit pas au salut de son ami. Comment avait-il osé le dénoncer à sa femme, lui qui n’avait commis aucun crime, lui son ami, lui un homme si courageux de vivre avec une épouse contrefaite ? En arrivant au vieux lavoir, Paul s’engagea immédiatement entre les branchages de la haie. Il tomba nez à nez avec la jolie lavandière.

– Je savais que vous viendriez, minauda-t-elle.
– Ah, oui mignonne ? Eh bien, c’est donc un rendez-vous ? sourit Paul.
– Oh monsieur ! Nous ne nous connaissons pas ! Comment pouvez vous… ?
– Il me tarde de mieux vous connaître, jolie lavandière. Accepteriez vous de me voir un de ces soirs ? osa Paul, et il se sentit à la fois trop audacieux et le plus heureux des hommes.
– Oh… Je ne sais pas… Moi aussi j’aimerais pouvoir vous parler en l’absence de votre ami qui nous épie derrière la haie, répondit la jeune femme d’un ton malicieux.
– En ce cas, si vous m’aimez un peu, vous serez sur la lande brune, au coucher du soleil, à la prochaine lune… Dites-oui…je vous en prie… Mon cœur se meurt d’amour, et bientôt, je devrai moi-même chanter la chanson des lavandières si vous refusez…
– Je ne sais pas…

Paul s’enhardit et se saisit vivement de la coiffe de dentelle fine que portait la jeune fille.

– Je prends ceci en gage. Si vous ne venez pas par amour de moi, au moins venez la récupérer !

Et il s’enfuit, sous les rires les lavandières. Courant à toutes jambes, il agrippa Ewenn par la manche et s’en alla vers les champs.

– Tu es… complètement… fou, Paul ! s’essouffla celui-ci ! Et ta femme ?
– Si tu ne lui rapportes rien, cette fois ci elle n’en saura rien !
– Paul… je ne lui ai rien…dit

***

Le soir venu, Paul rentra chez lui, bien moins exalté qu’au matin. Il contemplait la coiffe de dentelle de la jeune fille. Jolie petite coiffe de dentelle fine, m’apporteras tu l’amour de ta propriétaire ? Mais son cœur était serré…Si Ewenn avait dit vrai… alors sa femme le surveillait peut-être… Elle connaissait même peut–être déjà son rendez-vous secret. Que dirait–elle ? Au diable cette sorcière ! Je n’ai pas demandé à l’épouser ! Oui, mais que va-t-il m’arriver si elle découvre la coiffe ?

Inquiet, Paul poussa la lourde porte de chêne qui donnait dans la cuisine. Redoutant l’instant où Jannic l’appellerait « mon amour », il pénétra dans la maison et retira ses galoches. Il faisait froid. La mégère avait laissé mourir le feu. Il se dirigea vers l’âtre pour raviver les quelques braises qui subsistaient et y jeter une brassée de petit bois. Sous ses pieds quelque chose collait. Il baissa les yeux et vit qu’il pataugeait… dans une mare de sang !

Il réprima un cri lorsqu’il découvrit le corps décapité de son épouse. Il s’effondra dans son fauteuil, devant l’âtre. Certes il ne l’avait jamais aimée… Il avait même souhaité être veuf, mais de là à … non… Que s’était-il passé ? Et la tête, cette tête difforme? Où était-elle? Pourquoi celui qui avait fait ça avait il emporté une chose aussi hideuse?

Soudain une pensée terrible lui vint. Il était débarrassé. Il pourrait vivre son amour avec la lavandière au grand jour. Oh bien sur, pas tout de suite, il faudrait laisser passer du temps… Mais un jour viendrait… Il se mit à pleurer, serrant la coiffe de dentelle contre son cœur.

***


– Ainsi, tu es toujours décidé ? Tu es… complètement fou…Tu le sais, hein ? demanda Ewenn, le soir de la nouvelle lune, sur le chemin de la lande.
– Plus que jamais, mon ami, répondit fermement Paul
– Et le respect à ta femme ? Le respect aux morts ?
– Au diable cette sorcière, elle brûle sûrement en enfer à l’heure qu’il est ! N’essaye pas de me dissuader. Reste ici, nous sommes arrivés.

Le cœur battant, Paul gravit la lande brune, à la seule lueur des étoiles. Serait-elle là, sa promise ? Il embrassa la jolie coiffe et pressa le pas. Au sommet, une ombre se détachait, plus sombre encore que le ciel, mais si fine et si gracieuse.

– Tu es venue !
– Oui, mon amour, je suis venue. Je suis venue récupérer ma coiffe que tu m’as volée et réclamer l’amour que tu m’as promis. Autrefois, j’étais jolie. Je t’aurais plu. Peu importe, car à présent, nous serons ensemble, pour toujours… mon amour.

Et Paul, terrifié, reconnut l’ombre sans tête.


Arwen-la-fée

Sujet choisit: “La dernière lettre”


Voici le dernière lettre que je t’écrirais mon amour.

Tu as décidé de changer.
Tu dis ne pas être bien dans ton corps mon ange.
Toi si belle.
En te voyant le première fois, j’ai cru que je rêvais.
Puis tu as parlé et mon cœur a hurlé.
Que ça fait mal !
Une douleur si douce, un sentiment si fort.
J’aurais aimé que ce fut l’effet d’un sort ; la magie, j’aurais pu la contrer.
Si j’avais su qu’en te donnant mon cœur, je te donnais aussi ma vie…
Ton visage si doux, ton teint pâle, tes yeux gris et ta chevelure argentée…
Tu as été enfantée par la lune, mais le corps si beau qu’elle t’a donné, tu n’en veux pas.
Ces formes si belles qui font de toi la plus belle des créatures, tu les haies.
Ton visage, ta poitrine, tes hanches…
Tu incarnes la perfection.
Et tu veux pourtant aller voir cette sorcière pour…
Je n’ose pas y penser mon amour…

Je t’ai aimée dès le premier jour,
Je t’ai aimée les jours suivants,
Je t’ai aimée plus fort chaque jour.
Je ne comprend pas ton choix mon ange,
Nous étions si heureuses !
Souviens-toi ma fée…
Nous nous promenions dans les champs de fleurs…
Les Florales qui nous observaient enviaient ta beauté.
Nous rêvions dans les bois…
Les Nymphes t’ont prise pour l’une des leurs.
Nous visitions les océans…
Dans les abysses, ta beauté enivrait les Sirènes.
Partout où nous allions nous étions si heureuses…
Puis il a fallut que tu en parles…
Ton visage s’assombrit de jour en jour.
Etrangement, la tristesse te rendait encore plus belle.
Cette tristesse ne t’a plus quittée.
Tu refusais nos étreintes.
Tu refusais que je te touche.
Tu refusais que je te vois nue.
Tu me disais que ton corps était devenu étranger.
Tu es allée la voir.
Elle t’a dit que c’était possible.
Tu penses que c’est la seule solution pour retrouver ton sourire.
Que je regrette de t’avoir emmenée dans cette forêt,
On l’a dit enchantée, mais elle est maudite.
Quand tu m’as annoncé ton choix, mon amour,
Mon cœur s’est brisé.
J’ai senti mon sang se glacer au fil de tes paroles,
Tu m’expliquais que c’était ce que tu voulais faire.
Je ne puis supporter une telle métamorphose, mon trésor.
Je ne puis imaginer que tu perdras ces formes, ce doux visage, cette voix enchanteresse…
Je t’ai aimée ma fée,
Quand tu étais heureuse, insouciante,
Je t’ai aimée ma fée,
Quand tu es devenue mélancolique.
Mais je ne supporterais pas ce changement.
Pourquoi mon amour ?
Cette question je te l’ai posée tant de fois.
Des réponses tu m’en as données,
Mais aucune ne m’a convaincue.
J’ai prié, supplié la lune de te guérir, de te redonner ton sourire…
Mes prières ont été vaines.
Aujourd’hui, mon amour, tu vas aller voir cette sorcière.
Quand tu reviendras, tu ne seras plus la même.
Quand tu reviendras, je ne serais plus là.
Je refuse de ne plus te voir comme je t’ai connue.
Je veux garder l’image que j’ai de toi, celle de notre première rencontre.
Ton visage si doux, je ne pourrais l’oublier.
Ton teint pâle, tes yeux gris et ta chevelure argentée…
Tes formes, ta poitrine, tes hanches…
Je ne serais pas là à ton retour ma douce fée,
Je ne serais plus jamais là.
Je vais partir, voler avec les Anges…


Bébel


Chaturanga

sujet choisi : le sacrifice du cavalier


Sutemus plissait les yeux dans la tourmente. Abrité derrière le Bouclier d’Assaut, la main crispée sur sa lance, prêt à la projeter de biais, il voulait surtout garder en vue le Cavalier Anturus, dont la protection lui avait été confiée à ce moment très précis du combat. Le centaure, faisant fi de la tempête et des bourrasques, avait conquis une parcelle très importante du terrain, d’où il maintenait presque à lui seul le camp adverse sous pression. Pas beaucoup plus loin, presque face à eux, le Général Polmorfi faisait entendre une voix qui n’avait plus rien de juvénile. La mise en place initiale était finie désormais, et on déplorait les premières pertes dans les deux camps. L’orage avait changé la donne, et le moindre mouvement devenait risqué. Sutemus lui-même, pourtant pas le plus exposé de tous, avait déjà trébuché plusieurs fois lors de simples changements de pieds.
Miraltal venait de faire sortir un de ses puissants Rocs de derrière la ligne de Boucliers d’Assaut, quand soudain, un cri énorme, inhumain, se fit entendre.

Lorsque le messager du roi arriva dans la majestueuse propriété, Anturus était occupé à discuter de la récolte avec son chef vigneron. C’était une soirée rêvée, le soleil faiblissait doucement vers des tons orangés qui radoucissaient les ombres. Se frayant un chemin parmi les nombreux serviteurs du centaure, et sans un regard pour les vignes opulentes parfaitement alignées vers l’horizon, le messager se dirigea vers le maître des lieux :
– Messire, le Roi vous fait mander de toute urgence au Palais Royal.
– Le Roi est mon Seigneur. Je vous suis.
Anturus laissa glisser son regard sur les vignes, puis sur le vigneron :
– Bien, nous reparlerons de tout cela à mon retour. D’ici là, je vous fais confiance pour soigner ces plants.
Le vigneron opina. Il savait les inquiétudes de son maître pour que leur domaine conservât sa position de fournisseur royal. Puis Anturus laissa là les humains qui l’entouraient et se dirigea d’un pas assuré vers la villa.

Une fois le centaure préparé pour le voyage, il rejoignit le messager du roi et, escortés par les quatre lanciers du domaine, ils se mirent en route pour Caïssa. Anturus avait le cœur lourd, et ne put s’empêcher de jeter un dernier regard vers sa villa, où les femmes et les centaurelles lui lançaient leur au revoir. Mais le centurion se reprit bien vite, et, revenu à la hauteur du cheval du messager, il lui demanda d’une voix ferme des précisions sur ce qui le ramenait si vite à la ville blanche :
– Ah, sire, répliqua l’homme, je ne saurais vraiment vous le dire. Mes instructions ont été fort brèves. Il me semble que c’est en rapport avec les Alfils.
Anturus ne dit rien, mais les pensées funestes de la guerre s’imposèrent à son esprit. « Seraient-ils donc en avance ? pensa-t-il. Je comprendrais alors cette urgence. » Face à lui, le soleil brusquement chuta derrière les collines.

Ils arrivèrent à Caïssa alors que la nuit était déjà bien sombre. La capitale s’était éteinte, quelques passants discrets, quelques chats qui de loin en loin troublaient les lumières éparses des lanternes. Sans un mot, le cortège rejoignit l’Hémicycle, ce bâtiment aux dimensions singulières qui donnait tout son cachet au coeur de la ville.
Sitôt la porte franchie, Anturus fut saisi par le brusque changement autour de lui. La Salle des Délégués bruissait des mille éclats d’une séance politique. Aucun orateur ne présidait l’assemblée, mais dans plusieurs endroits de l’hémicycle de petits groupes discutaient avec agitation. Un vieil homme en toge bleue se précipita vers le centaure qui s’apprêtait à rejoindre son groupe parlementaire.
– Anturus ! Te voilà enfin !
– Scipion ! M’expliqueras-tu ce qui se passe ?
– Ah, Anturus ! La situation est grave ! Les Alfils du Nord sont à nos frontières ! Nos agents viennent de faire parvenir l’information, et c’est la crise.
Le brouhaha qui l’obligeait à hausser la voix illustrait suffisamment son propos. Scipion poursuivit :
– Le groupe des Délégués Racistes a dû se faire exclure de la séance. Ils voulaient que l’on enferme tous les Alfils du royaume. Cela a failli dégénérer.
– Où sont-ils ?
– Ils ont rejoint la Villa Caïus. Il y a eu un peu de bousculade.
Anturus ne fut pas surpris. Les gardiens de l’Hémicycle, formés pour la plupart de vétérans, n’étaient pas des tendres.
– Et le roi ?
– Nous l’attendons d’un instant à l’autre. Il est en conférence avec les généraux.
Anturus quitta son vieil ami pour rejoindre son siège, se frayant un passage parmi les rares délégués Alfils présents. Ces créatures à torse humain, mais à la musculature surdéveloppée et au visage difforme, barré par un énorme appendice nasal, étaient des guerriers redoutables qui savaient se muer en ouvriers placides. Néanmoins leur infériorité intellectuelle vis-à-vis des centaures, et encore plus des humains, avait toujours freiné leur pleine intégration dans l’Hémicycle, sans parler du mépris affiché par les Racistes. Le fait que le péril provienne de leurs congénères du Nord n’allait pas arranger leurs affaires.
Anturus s’aperçut que les conversations autour de lui étaient marquées par le manque de renseignements dont disposaient les délégués. Il espérait que le roi en savait davantage, car pour l’heure il ne parvenait pas à cerner le problème avec précision. On ne savait guère quels étaient les effectifs de l’armée des envahisseurs, ni si une situation diplomatique était encore possible.
Soudain le silence se fit dans la salle. Le roi, en grande tenue d’apparat, venait de faire son apparition, suivi par les cinq généraux suprêmes, eux-mêmes encadrés par les vingt meilleurs champions du royaume, ces guerriers extraordinaires qui à eux seuls, disait-on, pouvaient remporter des guerres.
Lorsque chacun eut regagné son siège, le roi prit enfin la parole. Jamais le vieux monarque n’avait paru si las.
– Messieurs les délégués, entama-t-il, le conseil extraordinaire s’est achevé sur la décision suivante : en accord avec les cinq généraux suprêmes, j’ai décidé que, face à la menace des Alfils du Nord, nous ne pouvons pas nous permettre d’affrontement direct avec leur armée. Selon toutes nos sources de renseignements, le nombre et l’organisation de ces légions dépassent de loin les estimations dont nous disposions jusqu’à présent.
Bien qu’il fût interdit d’interrompre le roi en plein discours, un léger bourdonnement commença à se lever dans la salle. L’armée royale passait depuis des générations pour la plus puissante du monde connu. Et les Alfils, bien que redoutables adversaires, n’avaient jamais été en mesure de contester cette prééminence. Jusqu’à ce jour.
– Peut-être serez-vous surpris d’entendre ces conclusions, prévint le roi, mais les faits sont là : la Confédération Clanique d’Our, que nous aurions pu considérer comme une protection suffisante, s’est fait facilement déborder par les Alfils du nord. Nos informateurs parlent de légions immenses marchant au pas cadencé, des engins de guerre, d’immenses convois d’intendance. A l’heure actuelle, un choc avec notre armée serait très incertain, et une défaite catastrophique.
Nouveaux murmures dans les travées.
– Nos généraux se sont rangés à l’avis du généralissime Miraltal, dont, tous ici, vous pouvez estimer l’immense valeur, maintes fois démontrée. Avant d’envisager le combat contre cette armée, il faudra faire preuve de patience et d’endurance. C’est pourquoi nous tâcherons d’affaiblir l’ennemi, de le harceler de toutes les façons, que ce soit par les petites unités, mais aussi avec l’aide inestimable des meilleurs de nos champions.
Cette ultime précision aurait dû emporter l’adhésion des délégués. Ainsi Anturus, un brin consterné par cet aveu de faiblesse, retrouva-t-il un peu de cœur au simple énoncé du mot « champion », juste le temps pour que le général Polmorfi intervienne. Des cinq généraux suprêmes, il était considéré comme le plus brillant. Sa carrière ne comportait que des succès, et son audace était devenue proverbiale. Bien qu’il fût le fils aîné du roi et à ce titre héritier du trône, personne ne pouvait lui contester un talent militaire unique. Parce qu’il était le fils aîné du roi, il pouvait se permettre beaucoup de choses. Comme intervenir dans l’Hémicycle sans autorisation.
– Messieurs les délégués ! proclama-t-il, que le roi me pardonne, mais je ne peux laisser ce royaume sombrer sans réagir !
Cette intervention stupéfia l’ensemble des personnes présentes. Les Alfils, qui depuis quelque temps baissaient le regard, redressèrent subitement la tête. Polmorfi poursuivit.
– Vous ne pouvez pas ignorer que cette décision a été prise malgré le désaccord de trois des généraux suprêmes. Le titre de généralissime, que porte si bien le général Miraltal, ne peut suffire à écraser tout bon sens !
– Général Polmorfi ! hurla Miraltal.
Mais l’assemblée voulait que Polmorfi poursuive et laissa suinter sa réprobation. Le roi eut un geste d’impuissance.
– Merci père, lâcha le général. Nous sommes d’accord pour estimer que les Alfils du nord ne pourront nous atteindre avant un mois. Our est vaincu, certes, mais Our reste à traverser. Un mois. Nous avons un mois pour nous préparer. Pour insuffler à nos troupes ce petit supplément de discipline qui nous mettra au niveau des Alfils. Et notre armée réorganisée, propulsée par les exploits des champions, saura vaincre l’ennemi.
Les délégués attendaient une réaction. L’un d’eux interrogea :
– Mais pourquoi ne pas coupler ces deux stratégies ? Des troupes de harcèlement et la réforme du reste de l’armée !?
Polmorfi grimaça.
– Ce serait idéal, en effet. Mais nous risquons d’être en infériorité numérique, et il nous faut donc lever la plus grande armée possible. Les troupes de harcèlement nous enlèveraient trop de forces, surtout si, comme je le crains, elles ne reviennent pas.
Cette dernière phrase souleva un grondement dans les rangs des délégués. Le bruit s’amplifia, menaçant de dégénérer en tumulte. Le général Miraltal intervint :
– Le roi a déjà entendu ces arguments, et son choix est fait. Un mois, reprit-il plus fort pour calmer les quolibets qui naissaient çà et là, un mois c’est bien trop court. Notre armée ne sera pas plus forte. Et nous n’aurons rien fait pour ralentir l’armée adverse.
– Quand les Alfils du nord seront là, tempêta Polmorfi, leur organisation sans faille nous désagrègera. Un mois c’est mieux que rien, nous n’avons pas le choix.
Les vivats saluèrent le jeune général. Le général Miraltal se retourna vers son roi, implorant. Celui-ci eut un regard en l’air, comme s’il cherchait l’inspiration, puis il leva le bras, et le chahut, de mauvaise grâce, stoppa.
– Je pensais que nous étions arrivés à un accord. Mais, vous le voyez, les choses sont bien compliquées. Je ne puis choisir entre deux talents qui à mes yeux sont égaux, mon général le plus valeureux et … mon fils.
Le silence était complet.
– Nous ne pouvons pas nous déchirer davantage. Le royaume doit subsister. C’est pourquoi … j’annonce solennellement la tenue d’un Chaturanga.
Anturus fixait intensément le vieux roi, puis il regarda les deux généraux rivaux pour observer leur réaction. Miraltal et Polmorfi se regardèrent, puis le fils du roi tendit la main au vieux général, qui la lui serra fermement mais sans agressivité. Les deux hommes allaient se livrer au plus indécis des Chaturangas.

Anturus regagna son logement urbain alors que l’aube avait déjà tiré du sommeil nombre d’habitants. Seul, d’un pas saccadé, il rentrait sans hâte, rempli des événements de la nuit. Le Chaturanga était un affrontement réglé lié depuis des générations à l’histoire de ce pays. Plusieurs fois déjà, il avait permis d’éviter divers troubles ou même une guerre civile. Le perdant devait admettre le bon droit de son vainqueur.
Sitôt la décision royale connue, les hérauts avaient appelé à travers la ville les meilleurs combattants de chaque caste pour former les deux équipes. Chacune était composée de seize unités : le Général menait la bataille, il était assisté d’un Champion, de deux Alfils, de deux Cavaliers, qui étaient presque toujours des centaures, et de deux Rocs, ces terribles oiseaux géants, avec leurs maîtres. Enfin, huit lourds Boucliers d’Assaut, poussés chacun par deux lanciers, servaient à la protection des huit combattants. Sur terrain découvert, il fallait tout faire pour capturer le général adverse. Le camp qui y parvenait remportait la victoire.
Les combats étaient toujours très engagés et incertains. En effet, tous les combattants étaient de capacités proches, et c’était, des deux généraux, le meilleur stratège qui l’emportait.
Anturus aurait voulu ne pas participer. Comme beaucoup, il aurait préféré attendre la bataille contre les Alfils. Les Chaturangas étaient très violents, souvent plus de la moitié des combattants périssaient. Et Anturus ne pouvait s’empêcher de penser que ces pertes représentaient un énorme gâchis.
Mais il avait vu les hommes s’avancer. Quelques écuyers, des palefreniers qui se proposaient pour pousser les Boucliers d’Assaut. Un maître-roc tirant son impressionnant animal derrière lui. Le regard empli d’une détermination sans faille. Puis un champion, enfin, s’était avancé. C’était Allungus, dont on pouvait être certain qu’il aurait préféré étriper des Alfils. Les quatre Alfils avaient été trouvés aisément, mais on pouvait comprendre que malgré leur fidélité au roi ils n’aient pas envie de combattre ceux qui demeuraient malgré tout leurs frères de sang.
Et il avait manqué deux combattants, tous deux pour le camp de Miraltal – à croire que le charisme du généralissime s’était étiolé. Et Anturus n’avait pas voulu que les centaures fussent les derniers à compléter les équipes. Miraltal ou Polmorfi, qui avait raison ? Malgré toute son expérience, il n’en savait rien. Mais son honneur lui avait soufflé de se proposer. Pour le royaume, sûrement, mais aussi pour lui-même. Montrer aux Racistes qu’ils n’avaient peut-être pas raison de mépriser autant les non-humains.
A présent, il rentrait dormir un peu, avant le premier entraînement.

Le jour du combat était arrivé très vite. Le royaume ne pouvait attendre longtemps.
Miraltal et Polmorfi avaient revêtu leur costume d’apparat. Leurs trente unités s’étaient disposées selon l’ordre immuable : un Roc à chaque coin, le Cavalier non loin, Général et Champion au centre et Alfils à leurs côtés. Devant eux, les huit Boucliers.
Anturus, attendant le signal, regardait le jeune lancier qui le protégeait. On eût dit un enfant. Les Boucliers d’Assaut subissaient les pertes les plus lourdes et rares étaient les Chaturangas voyant subsister plus de quatre ou cinq d’entre eux. Anturus fut pris de pitié pour ce garçon courageux qui regardait le camp adverse d’un air de défi.
– Bonjour, lancier ! Comment t’appelles-tu ?
– Sutemus, messire.
– Je te souhaite bon courage. Sois vaillant.
– Merci, messire.
Puis Sutemus se redressa lorsque le roi fit son apparition. Le monarque tint à saluer chacun des combattants. Ses traits semblaient gris. Comme s’il comprenait que les morts de la journée annonceraient ceux des semaines à venir.
Le roi alla s’installer tout en haut de la tour Ranga, d’où il verrait tout le jeu, à côté des quatre archers-arbitres. Les Rocs braillaient en attendant de s’élancer.
Puis les hérauts soufflèrent les quatre sonneries du départ. Aussitôt, les deux généraux rivaux lancèrent leurs ordres aux combattants. Il fallait progresser vers le Général adverse sans trop se découvrir. Les guerriers les plus forts, le Champion en tête, devaient attendre que le terrain fût moins fréquenté, pour éviter les mauvais de début de jeu.
Anturus n’eut pas longtemps à attendre. Il se plaça d’entrée au centre du terrain, charge à lui de repousser tous ceux qui tenteraient de passer par là. Le ciel s’était couvert et bientôt un orage éclata. Le centaure eut une pensée furtive pour ses vignobles qui devaient bien souffrir sous la pluie. Puis un coup d’œil rapide en arrière, il croisa le regard de Miraltal qui lui décocha un sourire confiant. Le vieux général venait de demander à son deuxième roc de sortir de la ligne de Boucliers. Il voulait en finir au plus vite, prendre le risque de se faire contrer mais en essayant de surprendre le jeune Polmorfi, habitué aux louvoiements interminables.
Anturus commençait à ne plus bien voir devant lui, et il redoutait de se faire surprendre par l’arrivée imprévue d’une unité adverse, voire même par le bras foudroyant du Champion Allungus. Puis il entendit cet ordre terrible de Miraltal :
– Cavalier Anturus ! Ramène-moi Polmorfi ! Maintenant !
Anturus ne pouvait pas réussir. Il était trop loin. Il se ferait intercepter avant. Miraltal avait sûrement tort de l’envoyer ainsi à la mort. Mais il devait respecter le vieux général. Alors, rassemblant ses forces, il poussa un cri sauvage et se jeta vers le Bouclier qui protégeait Polmorfi. Aussitôt, le Roc de défense resserra son bec puissant sur lui et il sombra dans l’inconscience. Mais Miraltal avait tout prévu. Son propre Roc profita de la diversion créée par le sacrifice du Cavalier pour venir menacer Polmorfi qui dut fuir. Un Alfil l’attendait. Polmorfi était cerné. Son seul espoir était le retour de son Champion, qui aurait retardé les agresseurs mais sans doute au prix de sa vie.
Polmorfi ne voulut pas priver le royaume d’un tel combattant. Alors il leva les deux bras et prononça la formule d’abandon : « Chamath !! ».
Aussitôt tous les guerriers survivants répétèrent : « Chamath ! Chamath ! »
Le jeune Sutemus était de ceux-là. Il se précipita vers le corps du Cavalier sacrifié.
Malgré la victoire, il se redressa en pleurs. Un Alfil vint vers lui.
– Sèche tes larmes, lancier ! Demain, le vrai combat commence !
Sutemus soupira, regarda l’Alfil qui tâchait de lui sourire, ramassa sa lance et rentra vers son camp.


Bibilovitch


Passage- Le jour ne vint point.

Tourne, tourne la braise rouge dans le vent
Sous les étoiles, brûlent tes craintes, flamboient ton âme.
Gronde, gronde la force qui en toi descend
Enfant, bien au delà des cieux rends toi sans armes.

Vole, vole la braise noire dans ton coeur
Au dessus des étoiles, le vide de l’épreuve
Tremble, tremble en toi le socle de toute peur
Enfant de Kuuru, oublie les cris de ta veuve

Pour la tribu, le clan chéri de tes pères
Préserve ton esprit, prouve nous ta valeur.
Aux froides ténèbres, où s’effacent tes repères,
Survis, pour qu’un nouveau jour se lève avant l’heure

Reviens Homme avec le soleil
Ou reste ombre parmi les ombres.



Le regard perdu dans le flou des flammes qui s’élevaient devant lui, Giren laissait s’embrumer son esprit tandis que dans la nuit s’élevait le chant rituel de la tribu des Kuuru. Entièrement nu, debout au milieu des membres du clan, exposé à la chaleur du feu, les bras étendus en croix, il accueillait les paroles psalmodiées par les anciens avec toute la disponibilité d’esprit que lui permettait son jeune âge. Du moins était il jeune aux yeux des siens; Il avait déjà connu trente printemps mais ce n’était que maintenant que le conseil des Kuuru l’avait jugé digne d’affronter la Nuit et d’en ressortir homme. Ce n’était pas pour lui une honte d’avoir attendu si longtemps pour passer l’épreuve, les anciens du conseil décidaient de l’heure et ils ne se trompaient jamais.
Le cercle qu’ils formaient à présent autour du feu et de Giren sembla s’écarter pour libérer le passage à une grande silhouette aux formes indistinctes qui s’avançait lentement vers Giren. A travers les ondulations du feu et les rideaux de fumées elle lui apparaissait comme insubstantielle, et s’il n’avait su qu’il s’agissait du Grand Kuur, leur chef, il aurait certainement pu voir en lui une créature d’un autre monde. De là ou il était, malgré l’odeur forte de charbon de bois et de fumée, Giren pouvait sentir les essences dont était enduit le Grand Kuur. Il sentait l’homme, mais aussi la bête, la terre, comme un terreau frais, la poussière comme avant une averse; il sentait les fleurs, celles des champs, mais aussi celles fanées depuis des jours. Il ne sentait ni bon ni mauvais, il était tout cela à la fois et Giren ne pu que s’émerveiller de la plénitude qu’il ressentait, plongé dans une transe olfactive aussi intense.
Les voix des anciens lui semblèrent soudainement beaucoup plus fortes.
Les mots s’impétrèrent en lui en même temps que l’air qu’il respirait, se mêlèrent aux sensations qu’il ressentait déjà, pour n’en former plus qu’une seule, réunissant à la fois son odorat et son ouïe. Totalement perdu par ses sens, il faillit oublier pourquoi il était là: survivre au monde onirique de la Nuit dans lequel allaient l’envoyer les anciens et le Grand Kuuru et revenir au matin enfin homme. L’épreuve était réelle et il le savait, ce n’était pas qu’une simple tradition. Peu nombreux étaient ceux qui échouaient, mais c’était déjà arrivé et il ne voulait pas être de ceux qui restaient aux ténèbres pour l’éternité.
Il n’avait pas vu le Grand Kuuru traverser la distance les séparant, mais il n’était pas en état de réagir à quoi que ce soit de toute façon. Il sentit plus qu’il ne vit le chef de la tribu emmitouflé dans ses habits cérémoniels le saisir aux épaules et plonger son regard pénétrant dans ses yeux.

Reviens Homme avec le soleil
Ou reste ombre parmi les ombres.





Une corneille cria en haut d’une branche avant de s’envoler précipitamment vers Giren, qui la chassa d’un geste rageur du bras. Tournant sur lui même, il ne reconnut pas le paysage dans lequel il était, une vaste plaine caillouteuse où rien ne poussait à l’exception d’un arbre immense, sans feuilles, à quelques pas de là. Giren prit le temps de s’observer et pu constater qu’il était entièrement vêtu des habits de guerre de la tribu, qu’il portait le heaume argenté des Kuuru et qu’une fronde battait à ses côtés.
“Bon et maintenant je suis censé faire quoi?”
La lumière brillante de la lune éclairait la plaine à l’infini; non, vraiment il ne savait pas ou il était. Les croassements de la corneille retentirent à nouveau et Giren lui apporta son attention: elle s’envolait vers les plus hautes branches de l’arbre, qui semblait ne pas avoir de fin lui non plus.
“Alors c’est ça? Une fronde des cailloux et une corneille?”
Pas trop sûr de lui Giren ramassa une pierre qu’il passa dans l’encoche de sa fronde et visa du mieux qu’il le put, mais son jet manquait de force et il ne parvint pas à atteindre l’oiseau qui continuait de s’élever. Si il avait bien une certitude concernant l’épreuve c’est qu’il fallait la provoquer soi même, les anciens avaient étés très clairs. Attendre, rester passif, provoquerait sa mort. Il remplit ses poches de cailloux et commença l’ascension du grand arbre. Pour l’instant il ne voyait pas d’autre moyen de “prouver sa valeur” que de tuer la corneille. Plusieurs fois durant la montée il s’immobilisa sur une branche pour tenter d’atteindre le volatile mais il manqua son coup à chaque fois.
Il perdit le fil du temps. Il avait de moins en moins de munitions et la corneille semblait toujours aussi désespérément inaccessible. En jetant un regard en bas Giren vit que seules les ombres le précédaient, le sol avait disparu de son champ de vision. Tirant sur tous ses muscles et monopolisant toute sa volonté il accéléra l’allure de sa montée pour se rapprocher de l’oiseau le plus possible. Ses mains agrippèrent une branche juste au dessus de lui et il se hissa. En posant ses pieds sur la branche elle émit un craquement. Il eut l’impression de flotter en l’air pendant quelques instants avant de tomber en même temps que la branche vers l’abîme en dessous de lui.
Giren hurla de toutes ses forces durant sa chute qui n’en finissait pas, ses bras tentèrent de se raccrocher aux branches mais elles étaient devenues aussi flasques que du caoutchouc et lui glissaient entre les doigts. Il n’y avait plus de lune, seulement le noir oppressant de la nuit autour de lui. Au loins Giren cru entendre les ricanements d’une corneille.





Il creva une surface liquide. Des tourbillons dans l’eau se formèrent autours de lui, résultat de l’impact colossal qu’il venait de subir. Reprenant ses esprits il nagea de toutes ses forces pour s’extraire de l’enfer aqueux dans lequel il se trouvait. Ses poumons semblaient se rétrécir dans sa poitrine, l’air lui manquait. Sa vision se troubla et Giren craignit que ses mains battant les hectolitres d’eau devant lui soient la dernière chose qu’il vit avant de succomber. A travers les brumes de son délire il crut cependant voir une vive lumière blanche non loin devant lui. Avec l’énergie du désespoir il augmenta sa vitesse.
La goulée d’air qu’il absorba soudain lutta avec l’eau qu’il avait accumulée au fond de sa gorge et il toussa comme jamais il n’avait toussé. Giren se traîna encore sur quelques mètres avant de pouvoir se hisser péniblement sur une berge herbeuse. Toussant davantage, il expulsa l’eau de ses poumons et fit le plein d’oxygène. Il avait terriblement froid mais au moins il était en vie. Quand il se sentit mieux il put jeter un regard alentour. Il se trouvait à côté d’un lac aux aspects enchanteurs, sur un gazon impeccable sur lequel perçaient quelques fleurs aux multiples couleurs. Le tout baignait dans la lumière extraordinairement blanche de la lune immense qui couvrait la moitié du ciel. Giren ne savait plus s’il devait chercher encore la corneille ou si son but était autre. Il se secoua pour chasser le froid de ses membres mais n’eut pas le résultat escompté. Il décida de marcher dans la plaine fleurie à la recherche de quelque chose à accomplir, au moins cela le réchaufferait. Il remarqua soudainement qu’il n’avait plus de fronde, mais qu’un maillet reposait sur ses hanches à sa ceinture. Il l’empoigna et put constater qu’il était très lourd.
Un croassement derrière lui le fit se retourner brusquement.
La corneille se trouvait là, au bord du lac sur une branche échouée. Ses yeux semblaient avoir une expression amusée de défi. Elle sautilla sur l’herbe et s’immobilisa pour fixer Giren. Ce dernier tenta d’oublier la raideur de ses bras et empoigna son maillet avec détermination. Concentrant sa force il frappa en direction de la corneille, mais son coup ne trouva que le sol, l’oiseau l’ayant évité d’un petit bond sur le côté. En essayant de ne pas céder à l’énervement Giren frappa de nouveau…et ressentit l’onde de choc du maillet frappant le sol dans ses bras. La corneille se trouvait à quelques mètres de là, le fixant toujours. Avec rage maintenant Giren frappa encore et une fois de plus le volatile évita l’attaque en s’envolant non loin. Il avait pris son envol cette fois et il se tenait en suspens à un mètre du sol, ses ailes battant à l’envers. Giren resserra sa prise sur son maillet et concentra ses forces. “Cette fois…” Il frappa avec toute la puissance dont il était capable… Son maillet percuta l’air juste devant l’oiseau et fissura le paysage. Des éclats de monde volèrent autour de lui et il se recroquevilla pour se protéger en fermant les yeux, les mains sur la nuque. La corneille croassa.



Lorsqu’il ouvrit les yeux il constata qu’une nouvelle fois l’environnement avait changé. Il se trouvait au pied d’un pic rocheux dominant un désert de sable. La lune le brûlait comme le soleil. Palpant ses hanches il vit qu’il n’avait plus d’arme du tout. Un grondement qui venait du sol le fit soudain sursauter. Giren s’appuya sur la surface rocheuse du pic et mit sa main en visière pour chercher la corneille, mais il ne la vit pas. Un autre grondement, plus fort, fit trembler le sol et Giren dû chercher ses appuis pour ne pas tomber. D’autres bruits sourds se suivirent, paraissant se rapprocher. A chaque fois la terre était ébranlée et Giren se trouvait à présent à genoux, les mains au sol pour éviter de tomber. Les grondements se firent de plus en plus forts et proches jusqu’à que soudain la lumière de la lune soit éclipsée par une ombre immense. Giren leva les yeux vers le sommet du pic et réprima une envie de crier. Des serres atrocement grandes griffaient la roche. La corneille se trouvait là, énorme, totalement démesurée, une véritable vision de cauchemar. Son bec, deux fois plus grand qu’un être humain s’ouvrit pour émettre un son strident et grave à la fois qui fit trembler tous les sens du pauvre Giren, accablé de terreur. Sans arme pour combattre, il ne vit pas d’autre solution que la fuite et couru de toutes ses forces vers l’étendue de sable sans fin. Il entendit les pas du monstre qui le poursuivait et il se dit qu’il n’irait pas bien loin s’il continuait ainsi. Alors qu’il s’apprêtait à abandonner il vit devant lui un abîme béant d’où s’élevait une lumière dorée “Il va falloir encore sauter”. Il s’élança dans le rayon de lumière et au lieu de tomber comme il s’y était attendu, il se sentit comme aspiré vers le haut. Son corps se disloqua et sa conscience lui échappa. Il eut juste le temps d’entendre les grondements terrifiants de la corneille.



Giren ne comprenait pas ce qu’il voyait. En réalité il ne comprenait pas comment il faisait même pour voir: son corps avait complètement disparu, il n’était plus qu’esprit flottant dans le néant de l’espace. Les étoiles défilaient devant lui, il croisait des planètes, mais cela allait beaucoup trop vite…ou trop lentement, il était incapable de le savoir. Les distances ne voulaient plus rien dire pour lui, comme s’il avait fermé un oeil et perdu la perspective.
Le noir de l’espace fut soudain éclairé par une vive lumière, à la beauté incomparable. Le soleil se trouvait devant lui, aveuglant et chaud, très chaud. Les volcans en éruption à sa surface projetaient des éclats de feu vers lui. Giren fut prit de panique quand les premières brûlures le saisirent. Il ne savait pas comment il pouvait brûler alors qu’il n’avait pas de corps et il crut sentir des lambeaux de son âme s’étioler tendis qu’il se rapprochait du soleil. Il chercha dans la conscience qui lui restait suffisamment de force et de volonté pour s’extraire de l’attraction qu’exerçait l’astre sur lui. Il lui tourna le dos, si cela fut possible, et avança vers le néant. Sa vision d’esprit lui montra la corneille qui fuyait elle aussi vers les ombres. Il n’avait plus de temps de comprendre ce qu’elle faisait là et s’accrocha à son désir de la suivre.
Et soudain il perçut une odeur. Ou plutôt était-ce une multitude d’odeurs qui n’en formaient plus qu’une. Le grand Kuuru.


Reviens Homme avec le soleil
Ou reste ombre parmi les ombres.


Giren venait de donner un sens nouveau aux dernières paroles que lui avait adressées son chef. Il laissa fuir la corneille et compris que les ombres ne l’aideraient pas à se cacher, seulement à le perdre.

Reviens Homme avec le soleil

Il fit demi tour et fit de nouveau face au brasier immense. Chassant ses peurs il avança dans sa direction. Il se sentit brûler, mais il progressa encore jusqu’à le toucher. Il n’y avait plus que le feu et la lumière. Il traversa la lave bouillante et sut qu’il était purifié. La corneille sembla hurler de rage, loin, loin derrière lui. Tout devint noir.



Il ouvre les yeux, l’enfant est devenu homme
Conquérant de la Nuit, nouveau né de Demain
Par la force de l’esprit, sans armes ni heaume
En mémoire de ceux, pour qui le jour ne vint point


Nephtali


Le jour ne vint point…

Le jour ne vint point
Au loin scintillent les flammes de guerre, aussi rouges que la nuit est noire. Les tambours résonnent dans le silence macabre de la plaine. Seuls les corbeaux, dépeçant les cadavres de la veille, semblent encore oser bouger. Après la bataille qui vient de faire rage, les deux camps se font face en silence, sans un mouvement, attendant que le premier pas vienne de l’autre. Ils attendent, n’osant rompre l’état inespéré de paix qui dure depuis quelques heures. Mais les tambours résonnent toujours dans la nuit, s’accordant avec le battement régulier du coeur des cavaliers de l’Ouest, insensibles aux gémissement des mourants qui pourrissent sur le champ de bataille. Ils ne seront pas achevés, ni brulés. Bien trop dangereux d’aller récupérer ses morts: les flèches ne dorment jamais, la guerre n’accorde pas ce genre de répit. Pas dans les plaines du Nord en tout cas.
_ « Général, j’attend les ordres. »
Tryède lève les yeux sur le sous-officier qui vient d’entrer dans sa tente. Un nouveau. Tous les officiers formés sont tombés à présent, la guerre exige du sang nouveau, jeune et inexpérimenté de préférence.
_ « Je ne bouge pas tant que le jour n’est pas là. Demain à l’aube doit arriver du renfort, des troupes fraiches, l’offensive finale ne sera donnée qu’à ce moment-là. En attendant maintenez la vigie à son poste et doublez-la, que le reste des hommes profite des quelques heures qui nous sont accordées. »
Le jeune homme aux galons neufs cousus en vitesse sur son uniforme adresse un profond salut cérémonieux à son supérieur, et sort de la tente exécuter les ordres, fier de servir. Tryède pousse un soupir malgré lui, sa propre fougue de jeunesse lui paraît très loin à présent. L’exaltation du combat, les rêves de gloire et de reconnaisance, tout cela semble s’être envolé en même temps que les ans. Fatigué de ces trois semaines de boucherie ininterrompue, il s’enfonce dans son fauteuil de fortune, les yeux mis-clos et sommeille doucement. Un mince effort lui permet d’imaginer son épouse, Deïa, attendant son retour avec plus de tendresse qu’aucune épouse avant elle. L’image réconfortante de ses montagnes immaculées et protectrices lui permet de s’extraire de la boue dans laquelle ils s’enlisent, la senteur fraiche de la greppe sauvage lui fait oublier l’odeur du soufre, de la sueur et du sang. Perdu dans ses pensées, il ne sent pas le vent léger qui se lève, ne remarque pas que les oiseaux ne chantent plus, ni que des cris indistincts se rapprochent. Puis il sent. La brise qui s’engouffre dans sa tente en faisant voler la toile de lin dans une odeur de charogne le ramène sur terre et lui fait oublier son mal de crâne, comme réintégrant son corps après une brève incartade. Il semble brusquement se rappeller les tambours, se lève d’un bond furieusement désespéré, et hurle des ordres qui auraient dû être donnés bien plus tôt. Les sentinelles gisent d’un sommeil qui ne saurait être naturel, et avant qu’aucun de ses hommes n’ai le temps de sortir de sa torpeur, les flèches surgissent du néant, les traits vifs sifflent dans la nuit, percutent les chairs avec un art que l’on trouverait beau s’il n’était aussi meurtrier.
_ « A moi! Défendez le camp! »
Les ennemis sont là, taillant dans les corps trop lents à se mettre en mouvement et dans ceux dont l’arme est hors de portée, rugissant des cris de guerre et progressant toujours plus vite. Ils encerclent les survivants, pris au piège par leur propre négligeance. Les yeux encore embués de sommeil, ils tatonnent dans l’obscurité à la recherche d’un ennemi à trancher, mais tandis qu’ils s’épuisent en vain dans cette lutte à l’aveuglette, les flèches continuent leur besogne destructrice. Tryède lève les yeux vers la lune qui peine à percer les nuages, et maudit les dieux des Hauteurs. Sans clareté, il ne peut rien espérer. L’aube doit se lever, le jour doit poindre, rien d’autre ne peut les sauver. Dans la fureur de la bataille, Tryède se retrouve dos-à-dos avec une des jeunes recrues, parant les coups de ses assaillants de son bras expert. Il se fend sur un arrivant à gauche, déploie son bouclier en un mouvement ample du bras pour venir frapper par en-dessous le menton d’un autre ennemi. Leurs corps ne sont pas encore à terre que de nouveau vient à lui une nouvelle attaque. Les échanges se poursuivent, le tabard écarlate des cavaliers se fait de plus en plus rare, submergé par un vert épais et sombre. Le jeune homme qui assurait ses arrières tombe à son tour, laissant Tryède isolé parmi les assaillants. Au loin, c’est comme un lueur que l’on pressent, comme une nuit un peu moins noire, les prémices d’un lever de soleil. Si le jour vient… Tryède essuie négligemment le sang qui lui coule dans les yeux, tente de relever la tête pour mieux voir au delà du champ de bataille. C’est là qu’il remarque la lame qui lui passe dans la poitrine, ce bout de ferraille pas plus long qu’un avant-bras qui vient de signer son arrêt de mort. Il reste un instant incrédule, tâtant la plaie de sa main qui vient de lâcher son épée, pousse un hurlement déchirant quand la lame se retire en sens inverse, déchiquetant ainsi les organes. Deïa, mon Amour… Ses pupilles se dilatent, fixant la boucherie devant lui avec un regard vide. Pour mon pays et mes montagnes… Le goût du sang lui monte à la gorge, des rigoles écarlates glissent sur son menton, sur son cou. Le soleil doit arriver, il le doit…

***

La colline semble flamber sous leurs yeux. Des incendies, des chairs calcinées, voilà tout ce qu’il reste du camp du général Tryède. La troupe montée attend au loin. Le ciel rouge donne à la scène un éclat meurtier, le soleil commence à monter lentement dans le ciel.
_ « Nous n’aurions rien pu faire, commandant. »
_ « Sans doute Hazaïel. Sans doute. »
Les chevaux s’en vont, repartent raconter le massacre de l’armée de l’Ouest. Le commandant Ghypté, lui, reste là à pointer son regard sur ces terres brulées.
_ « Commandant? »
S’il ne répond pas, c’est parcequ’il sait que sa phrase se noierait dans un sanglot. Il fait un signe léger de la main, et demeure seul un instant. Quand il rejoint ses hommes, c’est avec un mélange de rage et de douleur dans les yeux. Cette nuit, Ghypté n’a pas perdu une bataille. Cette nuit, Ghypté a perdu un père.


Olos


Sujet choisi: Serments et Miroirs

C’était une nuit de solstice, l’année de mes seize ans. Une nuit douce, où le vent venu des crêtes des montagnes proches faisait chanter les saules dans l’obscurité. Comme tous les autres, j’aurais dû m’en réjouir… Comme toutes les jeunes filles de mon âge, on avait décoré mes tresses de fleurs fraîches qui embaumaient. Je devrais rire et plaisanter, rêvant pleine d’espoir à ce qui allait peut-être m’être révélé, et à ce que la vie me réservait. Et pourtant, je ne sais pourquoi, mon âme ne me laissait pas en paix; la noirceur de la nuit semblait envahir mes sens, et les figer dans une étreinte de glace. Ni la clarté des feux de bois qui crépitaient doucement, ni les rires joyeux des villageois ne parvenaient vraiment à étouffer en moi cet insolite sentiment de crainte et d’angoisse qui m’étreignait.

Pourtant, l’ambiance était à la fête, et j’aurais pu me laisser porter par elle en ignorant le trouble qui m’agitait. Extérieurement, je réussissais à faire bonne figure, ne dépareillant pas des filles de mon âge. Je progressais au milieu des villageois aux mines réjouies, saluant çà et là quelque connaissance, un godet d’infusion aux herbes en main. L’air nocturne était éclairé de vessies de porc gonflées et séchées, lampions lumineux qui perçaient les ténèbres telles des myriades de lucioles. La voûte céleste, elle-même en accord, nous faisait la grâce de nous présenter le splendide spectacle de ses astres, immobiles et éternels. Dans l’air, où flottait une appétissante odeur de viande grillée, résonnaient les notes champêtres d’une vieille ballade, jouée par un fifre. Ça et là, les gens plaisantaient, dansaient, riaient aux éclats, en avalant de larges gorgées de vin aux épices, où de bière. Et malgré mes efforts pour me fondre dans cette ambiance festive et conviviale, je me sentais plus seule que jamais. Je restais souriante, comme toujours, mais mon coeur était enserré par le carcan d’une peur irraisonné toujours grandissante. J’avais beau me morigéner en me disant de rejeter au loin mes peurs enfantines, la boule d’angoisse qui bloquait ma gorge et mon estomac n’en devenait que plus présente.

– «Tu t’amuses bien, Ainell?» Me demanda d’un ton guilleret Jön, un jeune homme souriant à l’épaisse tignasse brune et bouclée éternellement en bataille, surgit de nulle part avec une choppe de cervoise en main.
Ravie d’être arrachée à mes pensées maussades, je lui souris largement.
– «Bien sûr! La nuit du solstice d’été est vraiment le moment à ne pas rater!»
– «Surtout pour toi», répondit-il avec un clin d’oeil amusé, faisant glisser son regard sur ma longue robe blanche au col carré brodé de motifs floraux. Il ajouta, brandissant sa choppe avec un petit sourire en coin: «Qui sait ce que te révélera le miroir tout à l’heure! En tout cas, je compte sur toi pour une danse! N’oublie pas! Bon, je te laisse, sans quoi Hevor va venir me chercher par la peau du cou!», grommela t-il ensuite avec un semblant de regret.

Le jeune homme s’éloigna vers l’un de ses amis qui l’appelait à sa table en lui faisant de grands signes de bras, battant les airs comme les pals d’un moulin, et manquant par là-même d’assommer le vénérable vieillard qui était son voisin de table.
Restée seule, tout me sembla soudain trop étouffant, environnée de tous ces gens. Je déposais mon gobelet vide sur une table, et m’éloignais silencieusement des feux, certaine que dans l’atmosphère de fête ambiante, tout le monde était bien trop occupé pour prêter attention à moi. Je m’assis sur une souche, dans l’obscurité. De là, sur une petite hauteur à quelques dizaines de mètres seulement des feux, je pouvais contempler les autres sans être moi-même trop vue, même si ma robe blanche me trahissait. Encore fallait-il que quelqu’un regarde dans ma direction… Là, je contemplais simplement les étoiles au firmament, regrettant comme souvent qu’elles soient si lointaines et inaccessibles. Quels mystères elles auraient sans doute à nous révéler! Je ne vis pas le temps passer, jusqu’au moment où la clameur de la fête sembla soudain décroître, et me tira brusquement de ma contemplation. Je savais que le moment était venu, mais toutes les fibres de mon être me criaient de retarder ce moment tant que je le pouvais. D’un regard, j’embrassais les villageois, séparés en deux groupes bien distinct. Dans l’un, les fêtards, les familles, qui souriaient et encourageaient leurs filles, vêtues de blanc comme moi; qui leur faisaient face, amassées devant la vieille cabane aux murs de bois et de chaux. Pour moi, il n’y avait personne, alors que plus que toute autre, je ressentais le besoin d’être soutenue. Ce n’était ce soir qu’une vieille coutume amusante, qui relevait plus de la superstition, que de quelque magie. Une tradition villageoise, qui couronnait le solstice d’été. Et moi, j’en tremblais comme une bête que l’on mène à l’abattoir, tout en sachant pertinemment que rien ne pouvait m’arriver. Mais une petite voix maligne tapie au fond de moi semblait m’assurer sans cesse le contraire… Je restais sans bouger, consciente que l’on m’attendait pour commencer la joyeuse cérémonie. Les autres jeunes filles, que je connaissais chacune personnellement, discutaient entre elles en piaffant d’impatience, excitées comme des puces. Elles firent preuve d’un peu plus de retenue, tout comme leurs familles derrière elles, quand la porte du cabanon s’ouvrit pour laisser apparaître dans son seuil la vetula. Vêtue de son habituel châle noir rapiécé en maints endroits, elle quitta les ombres pour s’avancer vers les lumières des feux, comme un être effrayant jailli des pires cauchemars de mon enfance. La vieille femme avançait de son pas lent, traînant sa jambe morte derrière elle. Elle m’avait toujours donné la chair de poule, et cette nuit, plus qu’en toute autre, je craignais de lui faire face. Je la vis scruter les ombres, tout comme les gens commençaient à le faire. Ils me cherchaient. Il n’attendaient plus que moi. J’aurais voulu à ce moment me terrer dans un trou, ou me blottir contre quelque fougère, mais la vetula pointait déjà son regard dans ma direction, comme si son regard vairon lui permettaient de percer les ténèbres. Je n’étais pas quelqu’un que le courage emplissait, pourtant, je me levais, et époussetais ma robe blanche déjà tâchée par la mousse de la souche que j’avais pris pour siège. De toute façon, je n’avais guère le choix, il me fallait sacrifier à la tradition sans quoi je serais définitivement mal vue…
J’affichais un sourire de circonstance, et descendis rejoindre les villageois qui me regardais d’un air passablement exaspérés, d’autres soupirant avec soulagement, ravis de voir les festivités se poursuivre. Je m’excusais, rapidement, prétextant m’être perdue dans la contemplation des astres, ce qui ne détonnait guère avec ma réputation de rêveuse invétérée. Je rejoignis calmement la masse des jeunes filles en robe blanche, me faisant sermonner sur des tons où perçait la surexcitation.

– «Comment peux-tu seulement oublier la cérémonie du miroir, Ainell? C’est le seul moment excitant de l’année!»
– «Encore perdue dans tes pensées, je parie!»
– «Je pensais que pour le solstice, même toi, tu aurais été intéressée.»

Je ne me défendis guère, c’était bien inutile. La vetula s’était rapprochée de nous, nous séparant de la masse des familles. Elle me gratifia au passage de l’un de ses regards froid, qui me faisait songer à celui d’un crapaud, créature à qui elle ressemblait par ailleurs avec sa bouche large aux lèvres boursouflées et noircies. Elle se retourna vers la foule assemblée, qui fit silence, les mines réjouies. La vieille se racla la gorge, en un bruit de vieux soufflet de forge mal entretenu, puis sa voix perça le silence. C’était une voix étonnante qui jaillissait de ce vieux corps décrépi qui semblait sur le point de tomber en poussière à chaque instant. Elle était jeune, vibrante, claire, et un peu grave pour une femme. Chaque fois que je l’entendais, j’en restais abasourdie, tant elle contrastait avec la personne de qui elle jaillissait. Ses mots étaient ceux de la tradition, récités immuablement à chaque solstice, pour la cérémonie du miroir. C’était une occasion de fête, et pourtant elle savait conférer à cette occasion une solennité toute particulière. Combien de fois, toute enfant encore, et a demi cachée dans les jupes de ma grand-mère, je l’avais entendue débiter ces mots, tremblante d’excitation à la pensée qu’un jour moi aussi j’entrerais dans la cabane, vêtue d’une robe blanche, pour percer les secrets du miroir. Et maintenant que le moment était venu, je tremblais, non pas d’impatience, mais d’angoisse.

– «L’Obscurité à laissé place à la Lumière. Les arbres et la nature entière chantent la fuite de l’ombre. En cette nuit du solstice d’été, qui célèbre la victoire des Dieux de l’Empyrée sur les Dieux Damnés, une porte vers l’avenir nous est ouverte. En cette nuit, et en cette nuit seule peut se dérouler la cérémonie du miroir. Vous êtes rassemblées là, jeunes filles dans votre seizième printemps, pour percer ses ombres, et découvrir le visage de celui qui vous est destiné depuis le début des âges…»

La vetula se tut, laissant les jeunes filles gloussantes se regarder les unes les autres. Déjà, l’ambiance se relâchait, et les tonneaux de bières recommencèrent à couler à flots, tandis que la musique se remettait en marche.

– «Katrell, suis-moi», dit la vieille gardienne des traditions, en pénétrant dans l’obscurité de l’ancestrale cabane de bois.

Katrell, une jeune fille très timide aux longs cheveux noirs regarda ses compagnes d’un air de frayeur subite, chuchotant à ses amies:
– «Et s’il a le visage couvert de pustules? Ou si je ne vois rien du tout?»
– «Ne t’inquiète pas, de toute façon, ma mère m’a dit que la plupart du temps, on ne voit rien du tout, sinon son propre visage.»

La vieille appela une dernière fois, d’un ton impérieux, et la jeune fille brune se hâta de la rejoindre dans la cabane. La lourde porte de bois se referma derrière elle, la coupant du reste de la communauté. J’entamais une conversation avec mes voisines, mais me lassais rapidement, en constatant que leur seul sujet de préoccupation actuel était de savoir quel serait la tête de leur futur époux. Les pronostics fusaient, et je décidais de me taire, me murant dans le silence.
– «Ainell, tu rêves encore? Et toi, tu le vois comment ton futur mari?»

Je levais les yeux vers la jeune fille qui venait de me parler, souriant légèrement:
– «Tant qu’il n’a pas une tête de cochon, tout me va!»

Elle rit, me se postant près de moi me donna un léger coup dans les côtes.
– «Si tu voix une tignasse brune pas coiffée apparaître, ne t’étonne surtout pas! Jön ne te lâche pas des yeux depuis que tu es descendue de ta retraite!»

Je tournais légèrement ma tête, et croisais les yeux bruns de mon admirateur, qui, pris en flagrant délit, s’empressa de prendre une part de gâteau et de l’enfourner dans sa bouche pour faire diversion, d’une façon si comique que ses amis autour de lui éclatèrent de rire, le faisant presque s’étrangler.
Rasinthe, la jeune fille en face de moi éclata de rire, au moment même où la porte de la masure s’ouvrait à nouveau, laissant apparaître une Katrell ravie, qui exhibait un large sourire. Elle se fit aussitôt entourer par la masse des autres filles, curieuses, tandis que la voix de la vieille claquait dans l’air pour en appeler une autre. La jeune fille brune délaissa ensuite ses compagnes, pour aller continuer la fête de l’autre côté des feux, ravie de son expérience.
Le temps s’écoula ainsi, entre attente et rire, le nombre de mes compagnes s’amenuisait toujours autour de moi, tandis qu’elle ressortaient, joyeuses ou perplexes, de la cabane. Enfin, il ne resta plus que moi, seule à attendre sur le seuil, les bras resserrés autour du corps pour me procurer quelque chaleur. La nuit était chaude pourtant, et les braseros proches, et malgré cela, je frissonnais. Une fois encore, j’en vins à me demander comment un simple rêve avait pu laisser ainsi en moi les germes d’une crainte si grande. La porte devant moi finit par s’ouvrir, et une jeune fille en sortit, me souriant au passage. J’étais la dernière, et étrangement, je n’en étais nullement étonnée. La vetula m’avait toujours détestée, même si je n’avais jamais compris pourquoi. Après un temps qui me parût immensément long, sa voix forte se fit entendre, criant presque mon nom. Je forçais mes jambes raidies par l’attente à se mettre en mouvement, et franchis les quelques mètres qui me séparaient du seuil, trébuchant en marchant sur le bas de ma robe. J’entendis les rires dans mon dos, alors que je me rattrapais au battant de la porte. D’un regard vers l’intérieur, je tentais de me faire une idée des lieux, mais tout était bien trop sombre. Je pénétrais dans le noir d’un pas hésitant, et à peine avais-je dépassé la porte que celle-ci se referma en un claquement sec, comme mue par d’invisibles leviers. Je commençais à trembler, quand la voix de la vieille résonna, m’appelant par mon prénom. J’avançais à tâtons, et poussais un petit cri quand mes draps rencontrèrent un tissus rêche.

– «Lève le rideau et rejoins moi» lança la vetula, impatientée.
Je lui obéis en tremblant, et enfin l’aperçut. Le rideau épais séparaient l’intérieur de la cabane en deux, empêchant toute lumière de filtrer dans ce qui faisait office de vestibule. Il y faisait froid, si froid que j’étais étonnée que de la buée ne sorte pas de ma bouche. On se serait crû dans un mausolée en pierre, et non pas une cabane en rondin. La vieille, elle, ne semblait pas affectée par le froid, et me regardait frissonner d’un air impénétrable. Elle était assise sur une chaise de bois sombre au haut dossier sculpté, et me désignait de son doigt crochu vêtu de mitaine une chaise, placée devant une table où reposaient les éléments qui servaient au rituel. Il y avait là la bougie rouge de cire, symbole de lumière, deux encensoirs répandant une forte odeur poivrée pour l’Elévation, et enfin, le miroir lui-même. J’obéis à son injonction, et vint m’asseoir sur la chaise, presque hypnotisée par le miroir. C’était la première fois que je le voyais. A la vérité, c’était la première fois que je voyais un miroir tout court. Il avait pour hauteur la longueur de mon bras, et pour largeur la distance entre ma main et mon coude. Son cadre était de métal brillant, décoré d’arabesques compliquées au relief mis en valeur par l’oxydation des ans. La surface même du miroir paraissait impénétrable. C’était un morceau d’étain poli et lissé, qui prenait à la lumière des candélabres des reflets mouvants. Sa beauté m’avait fait oublier un instant mon rêve et la peur qui en avait découlé, mais la voix de la vieille fit rejaillir en moi mes hantises.

– «C’est le chemin de l’avenir que tu vas lire en ce miroir…» La voix de la vieille était dure et cassante, et je devinais que ce ton était destiné à moi seule.
«Ton avenir… Tu n’en a guère pourtant… Tout comme tes garces de mère et de grand-mère. Mais je suis trop bonne sur mes vieux jours, je n’avais pas le coeur à te refuser cela. Alors regarde, et vas t’en bien vite.»
En me parlant, la vetula retroussait ses lèvres sur sa mâchoire édentée et rétrécie, révélant ses dents jaunies. Son visage tout entier paraissait être celui d’un défunt, avec son teint cireux strié de rides, et ses yeux pers chargés de haine. Je savais qu’elle ne me portait pas dans son coeur, et ma famille encore moins, mais je n’imaginais pas qu’elle me haïssait réellement.

– «Vous n’avez pas le droit de me parler comme çà! Et encore moins des miens!» répondis-je, blessée.
– «Des tiens, et bien, parlons-en! De ta mère, femme adultère qui s’est jetée à la tête du colporteur pour se faire engrosser, avec pour résultat une sale bâtarde, toi… De ta grand-mère, cette sale…»

Je n’en entendis pas plus, quand bien même je l’aurais voulu. J’étais figée, loin de cette femme immonde, tandis que dans mon esprit rejaillissait le rêve que j’avais fait la nuit passée, avec cette intensité si réaliste que je m’étais réveillée les bras en sang, couvertes des griffures que je m’étais moi-même faites. J’étais dans une pièce sombre, semblable à la cabane, sinon que les murs étaient de pierre noire, épais. Je n’étais pas seule. Une chose que j’identifiais à présent comme un miroir me faisait face. Il était bien plus grand que celui de la cabane; plus grand que moi. Sa surface n’était pas trouble, mais brillante comme l’eau de la source la plus pure. Et pourtant, je savais qu’il était mauvais. Il me faisait peur. De lui jaillissaient des volutes de fumée rouge, denses fumerolles qui venaient m’envelopper. La frayeur m’envahit plus encore quand je discernais ce qui me tenait compagnie. Il y avait là un cheval noir, immense, sa tête touchant le plafond bas de la pièce. Il était couvert d’un sang noir et épais qui coulait sur lui comme la pluie sur les feuilles. Ses orbites étaient sanglantes, vides, et pourtant, je savais qu’il sentait ma présence, qu’il me voyait. Son souffle puissant faisait trembler l’air, mais pourtant, il restait immobile.
A l’autre bout de la pièce, m’attendait un spectacle tout aussi terrifiant. Attaché à une corde, se balançait nonchalamment un pendu. Je ne discernais pas son visage, caché derrière de longs cheveux noirs. Il portait une tenue de guerrier, elle aussi souillée de sang, mais ce qui sortait le plus de l’ordinaire étaient ces deux grandes ailes blanches qui jaillissaient de son dos. Elle étaient totalement engluées, et les belles plumes froissées. Un grand vent chaud secoua la pièce de mon songe, tandis que, comme la première fois, l’ombre réapparaissait dans la glace du miroir. Elle restait floue, mais c’était sans conteste celle d’un homme de haute stature. Dans la pièce où dominaient comme couleur le rouge et le noir, ses yeux d’un bleu très clair attirait l’attention.

– «Tu es a moi…» murmura t-il d’une voix sirupeuse, tendant la main dans ma direction. Elle sembla jaillir de la surface du miroir se tendant vers moi pour m’inviter à le rejoindre. La peau qui recouvrait la main avait la couleur du charbon de bois, noire, brûlée, craquelée par endroit sur une chair sanglante garnie de pus. Je hurlais d’effroi, reculant au maximum contre les parois de la pièce pour m’échapper…


– «Debout, petite sotte!» Une violente gifle me fit revenir à moi. J’étais allongée à même le sol de pierre, la vetula a cheval sur moi en train de me souffleter avec un plaisir visible. Je secouais la tête, et arrêtais sa main qui semblait ne plus vouloir s’arrêter de frapper. Elle se recula, comme avec regrets, et regagna sa chaise, en me désignant encore une fois le miroir d’étain du doigt.
– «Dépêche-toi, j’ai assez perdu de temps avec toi. Si la tradition n’était pas d’y faire regarder toutes les jeunes filles sans exception, crois-moi que jamais tu n’aurais franchi ce seuil! Et ne t’avises pas de retomber encore dans les pommes, cette fois, c’est à coup de pieds dans les côtes que je te réveillerais!»

Je m’assis une fois encore, en me disant qu’il aurait peut-être mieux valu que jamais mes pas ne viennent me mener ici. J’étais encore bouleversée par l’horreur de mon songe. Je ne comprenais tout simplement pas pourquoi je cauchemardais avec une semblable intensité, et surtout, cette fois-ci, sans même être endormie. Obnubilée par la scène, j’en avais même oublié les injures de la vetula à mon égard. Pourquoi cette scène d’horreur? Comment avais-je pu rêver d’un miroir, moi qui n’en avait même jamais vu avant ce jour. Et pourquoi cette violence? J’avais eu grand peine à m’arracher à la vision, comme si elle s’ingéniait à me consumer toute entière. La première fois, la douleur que je m’étais moi-même infligée m’en avait tirée. La seconde, c’était les soufflets de la vieille qui m’en avaient détournés. Si une fois encore cela se produisait, je ne savais pas comment je m’en tirerais. Toute à ces noires pensées, je scrutais la surface opaque du miroir. Les ombres ne reflétaient que mon propre visage, pâle, et déformé. J’en détournais les yeux au bout d’un moment, en soupirant de soulagement. Mes craintes avaient été vaines, je n’avais strictement rien vu. Apercevant mon relâchement, la vetula s’était levée, et m’avait saisie par le bras pour me faire partir. Je me levais, tandis qu’elle m’agrippait toujours, et planta son regard vairon dans le mien. J’étais bien plus grande qu’elle, mais me sentais écrasée par sa seule présence.

– «Tu finiras de toute façon comme ta mère, au fond d’un puits, lestée de cailloux!» ricana t-elle. Ma mère. Elle avait eu ses défauts, mais c’était ma mère.
– «Ma mère est morte en me donnant le jour!» ripostais-je vivement, en m’arrachant à son étreinte, écoeurée par la seule présence de cette femme mauvaise.
– «Crois-tu?» me demanda t-elle avec un odieux sourire, faisant monter à mon visage l’odeur pestilentielle de son haleine. «C’est pourtant le sort qui attend les catins qui trompent leur époux…»
– «Taisez-vous, vieille sorcière!» hurlais-je, incapable d’en entendre plus.

La vetula éclata d’un long rire grêle, et entreprit de me raconter le détail de ce qui avait été selon elle la mise à mort de ma mère. Je mis mes mains sur mes oreilles, pour ne plus entendre sa voix, et m’empêcher de me jeter sur elle pour la faire taire à tout jamais. Je voulus sortir, mais constatais avec étonnement que la porte semblait introuvable, comme si elle n’avais jamais existé. Il n’y avait pas non plus la moindre fenêtre. Je me retournais vers la vieille, et m’aperçus qu’elle avait cessé depuis un moment déjà de proférer ses insanités. Elle était debout, comme pétrifiée, la bouche ouverte sur sa glotte noirâtre, dans une expression d’effroi. Ses yeux demeuraient fixés sur le miroir. Je poussais moi aussi un hurlement, et remarquais enfin les nimbes écarlates qui avaient commencés à envahir la pièce. Pour la première fois, la surface polie du miroir renvoyait une image nette. Je voulais fermer les yeux pour chasser de ma vue l’odieuse image, mais je ne pouvais pas, hypnotisée par le magnétique regard bleu qui s’y reflétait. Le visage était plus affreux que je n’aurais pû l’imaginer. Il était comme brûlé, consumé par des flammes. L’homme portait un capuchon et une cape, eux-mêmes englué de son sang noir. Ses lèvres presque inexistantes tant le feu les avaient abîmées étaient tirées en un sourire qui les faisait éclater en des flots sanglants, et dévoilaient des dents aiguës, parfaites de blancheur.

– «Ainell… Ma bien-aimée…» chuchota d’il. Je me retournais avec horreur, le coeur au bord des lèvres. Derrière moi, la vetula s’était remise de sa stupeur première, et me regardait avec crainte et horreur.

– «Qargoth le Damné… Que les dieux de l’Empyrée nous protègent… C’est à cela que tu es promise?» La vieille tremblait de tous ses membres. Elle semblait croire que la perspective de voir ce monstre se refléter dans la glace me comblait d’aise! Il continuait à me fixer, je le savais, je sentais ses yeux brûlants dans mon dos. On eût dit que le spectacle l’amusait…

– «Damnée… Tu es damnée, Ainell! Je vais… Je ne laisserais pas une créature infernale comme toi vivre plus longtemps!» La vieille avait hurlé, sortant de l’un des repli de son ample châle un couteau. Je reculais avec effroi contre le mur, tandis qu’elle se jetait sur moi, mais des flammes venues de nulle part vinrent lécher son vieux corps qui s’embrasa comme du bois sec. Elle se mit à hurler des malédictions, tandis que sa peau se racornissait, et que son corps et son âme se consumaient. Les flammes atteignirent bientôt le mobilier de bois et le rideau, sans paraître causer de dommages au miroir.

– «Rejoins-moi, mon aimée…» La voix de l’homme brûlé continuait à m’appeler, enjôleuse, ensorcelante. Je savais que si une fois encore je plongeais mon regard dans le sien, je serais à sa merci. Il m’attirait comme un aimant, tout en provoquant en moi une répulsion sans nom. «Tu m’es destinée, Ainell, et tu le sais. Pourquoi tardes-tu tant à me rejoindre? C’est là ton destin, et tôt au tard tu m’appartiendras…»

Je reculais contre le mur, comme dans mon rêve. Les flammes commençaient à atteindre la charpente. Il faisait une chaleur épouvantable, et je ne comprenais pas pourquoi les gens à l’extérieur n’étaient pas encore venus à mon secours. En mourant, la vetula avait hurlé comme un goret qu’on étrangle, et j’étais sûre qu’on l’avait entendue. Toussant, les yeux larmoyants à cause de la fumée, je me blottis dans un coin. L’homme du miroir continuait à m’appeler, m’invitant à le rejoindre, me faisant mille promesses et serments. Du miroir semblait maintenant jaillir une brise fraîche, fruitée, et terriblement attirante. De désespoir, je me mis à frapper les murs de mes poings fermés, jusqu’à ce que je remarque que je me trouvais précisément devant la porte. Je discernais maintenant ses lourdes charnières de bronze; la vetula devait l’avoir enchantée, et sa magie avait dû être dissipée par sa mort. J’ouvris le loquet brusquement, et me jetais à plat ventre dehors, les cheveux roussis. Le vent frais me frappa comme une gifle, et j’entendis dans mon dos la voix de l’homme brûlé hurler mon nom d’une voix emplie de rage et de colère. Sa voix couvrit tous les sons de la fête, et glaça de terreur tous ceux qui l’entendaient. Ils restèrent là, à me regarder, couchée à plat ventre dans la poussière, le visage écarlate, la robe en lambeaux, frappés de terreur.

Cette nuit de solstice resta à jamais dans les mémoires. La cabane brûla en entier, mêlant ses cendres à celles de la vetula. Le miroir avait lui aussi fondu, laissant sur le sol une flaque argentée. Et c’est cette nuit aussi que commença ma fuite, mon exil sans fin. Le Damné avait laissé sur moi sa marque, et ma vie entière, je devrais le fuir, lui, ses séides, et tous ceux qui voulaient anéantir la fiancée des ombres que j’étais soudainement devenue…


Kellen


Le saut de l’ange

Le ciel se couvre de nuages aux couleurs de soie violine, teintant le monde de reflets pourpres et irisés de suie. Il ne fait ni nuit, ni jour, le temps est en suspend, entre l’instant d’avant et celui d’après, résistant au moindre changement. Mon monde est ainsi, entre lumière et ténèbres, jamais il ne s’altère. Les saveurs sont sucrées sans être piquantes, les couleurs sont fanées sans s’effacer. Douceur de vivre ou lenteur à mourir, tant de bruits circulent à ce sujet que le monde est monde sans l’être pour tout le monde. Ce que je vous apprends doit sûrement vous surprendre, tant vous autres, êtes habitués aux contrastes et distinctions qui vous permettent de poser des étiquettes sur le monde et votre quotidien. Pourtant, ici, en ce pays, point d’implacable et de fatalité. Nous créons, nous imaginons ce qui doit être protégé. Notre inspiration, flamme de vie en nos cœurs gelés, réside en ce sens là, celui de la conservation, de la préservation. D’où notre monde en suspend, notre désir ardent à la patience. C’est ainsi et pas autrement.

Je me nomme Eithne, feu de glace brûlante dans un corps d’enfant. J’ai l’impression d’avoir déjà vécu plusieurs vies, tant le temps s’étire en ce monde. Pourtant, je n’ai que dix ans, et ne grandit plus désormais, simple corps d’enfant et esprit, malgré cela, encore grandissant. C’est une règle en ce monde, le temps décide de notre croissance. C’est inscrit en filigrane d’argent en notre esprit, enroulant ses chaînes d’entrave au cœur même de notre sang. Lorsque l’heure arrive, car malgré l’instant qui peut durer mille ans il arrive, cesse l’évolution de nos traits et s’incarne alors l’éternité de notre apparence. Je suis donc une petite poupée de dix ans, aux yeux sombres et profonds, aux mains potelées, réminiscence de l’enfance et à la peau dorée, parcheminée de taches de sons. Cependant, malgré cela, chacun en ce monde sait qui je suis, protégée d’un des deux enlumineurs restant en ce pays, seigneur Barachiel, comme on le nomme ici et père comme je le nomme moi même. Les enlumineurs de mon monde sont un peu particuliers, car bien qu’ils exercent à la base le même travail que les doreurs et maîtres dans l’art de rendre une page plaisante, ils exercent aussi une toute autre affaire qui force le respect. Mais nous verrons cela plus tard, lorsque je vous amènerait chez mon père. Plus tard, oui, mais cela viendra en son temps, lorsque celui-ci daignera se faufiler et s’étirer comme il se doit, comme il le sent. Bientôt…

Observez plutôt le paysage de cette ville que l’on dirait sculptée dans de fines broderies aux décors subtils. Les maisons se succèdent toutes avec grâce et délicatesse, incarnation de l’élégance des frontons azurés de bronze jusqu’aux balcons brodés d’arabesques d’un autre temps. Les fenêtres aux vitres telles des eaux noires sont autant de miroirs qui font perdre repères et marques. N’espérez d’ailleurs pas vous diriger et vous retrouver seul au sein même de cette perle aux délices, vous ne pourriez jamais tant vos sens seraient désorientés. C’est là une des nombreuses natures vénéneuses de cette parure citadine au cœur d’un désert vide, elle ensorcelle sans appel. Moi, je n’y suis pas sujette, car je suis née en cette ville. Je suis, comme vous le dite si bien, immunisée, et comme nous le disons si effrontément, avidement envoûtée. Certains de mon peuple y voient un paradoxe, je préfère y voir une simple coïncidence de langage. Ne souriez pas, je n’ai jamais en effet fait mention d’une quelconque innocence, nous sommes pervertis par notre propre suffisance, mais qu’en est-il de vous ?
Poursuivons donc. Rues, avenues, ponts, tout n’est que toiles d’araignée fines et précieusement dessinées. On m’a raconté que vos protégés sculptaient à partir de matière, rongeant et tronquant pour former, créer. Nous, nous faisons tout autrement. A partir de rien, nous employons nos talents, notre inspiration, poussières de plumes éthérés pour engendrer, c’est ce que l’on dit. L’absence nous permet de nous renouveler sans cesse. De rien, nous produisons ces formes qui suggèrent plus qu’elles ne désignent. Car il n’est pas de plus grand art que de plaire à tous et de laisser parler l’imagination de chacun en toute liberté. Nous n’imposons pas, nous offrons… Voilà le secret de cette cité que l’on dit emprisonnée entre les mondes, entre les voiles qui séparent les réalités. Elle est belle, car elle revêt pour chacun son propre canon de beauté. Elle n’emprisonne pas le corps, juste les sens… Plus perverse que le sentiment de l’amour naissant. Pourquoi ? Je l’ignore. Nous sommes nés ici, cette cité fait partie intégrante de notre raison, où voulez vous que nous allions ? Nulle part, ici est notre maison. De plus personne ne peut venir à nous, sauf peut être de temps à autre, en quelques rares occasions, des êtes très particuliers ou des gens comme vous… D’ailleurs qui êtes vous ? Peu importe de toutes façons, si vous êtes là, avec moi, c’est qu’il y a une raison. Bref, la beauté de cette cité n’a d’utile que pour notre ravissement. Nous en sommes heureux, éperdument amoureux.
Voilà que nous arrivons près de ma maison, dans le quartier des enlumineurs renommés. Ecoutez le silence entrecoupé de soupirs. Intriguant, fascinant. Mon père travaille en cet instant. Je le sens, car déjà mon imagination s’enivre de ces nouvelles inspirations. Peut être vous-mêmes y êtes vous sensibles, car la poussière de plume est de loin le venin le plus puissant pour embraser l’esprit. Suivez moi, je vous ai raconté tout ce que je savais. Mais si vous venez avec moi, je le sens, je le sais, vous en apprendrez bien plus que ce que je ne peux connaître pour le moment. Non, je ne vous ai pas menti à propos de mon père ou de ces êtres particuliers qui tombent parfois du ciel, j’ai juste attisé la curiosité de vos sens, par l’inspiration. Ne sous estimez jamais cette émotion, surtout en ce monde. Il est la clef de notre secret et malgré le travail de mon père, j’ignore encore quelque porte ouvrir avec ce sésame. Alors vous me suivez ?

[…]

Ainsi, vous avez accepté de continuer. J’en suis, je dois l’avouer, rassurée. Un mystère comme celui-là ne peut se résoudre qu’à plusieurs. Car cela fait des années que je cherche la clef de ce mystère qu’est celui de mon père et depuis toujours il me demeure muet, invisible. Avec votre aide ou du moins votre présence peut être que je saurai enfin ce qui doit rester sceller par le secret.

Il y a quelques jours, un éclair dans le ciel a foudroyé notre monde. Une lumière évanescente a aveuglé notre vision et nous nous sommes tous réveillés le lendemain, angoissés. Puis le cours des choses a repris normalement, comme si rien ne s’était passé. Le pouvoir de l’inspiration voyez vous. Une fois qu’il est animé, nous n’avons de cesse de créer ou d’imaginer ce qui saurait nous fournir satisfaction. Mais intérieurement, je sais que mon père a quelque chose à voir avec cela. Voyez vous, derrière cette porte au bout du couloir, donne l’atelier de mon père, là où il passe presque tout son temps, quand il ne dort pas. Cela fait des siècles qu’il exerce son travail, je ne compte plus les heures où il n’a pas été en ma présence. Par contre, je peux très bien vous dire combien d’heures il a été présent… Malheureusement. Passons… Nous avons autre chose à faire. Ainsi, il me faudrait traverser ce couloir et cette porte pour découvrir ce secret que le monde entier désire s’approprier. Il n’y a que la nuit où je peux m’introduire dans son atelier, mais dès le moment où mon père passe la porte, le sommeil nous emporte, irrépressible. Il me faut donc trouver une solution pour éviter de sombrer dans les bras de Morphée. IL est certes sombre et doux, fascinant de beauté, mais un amant aime qu’on se fasse désirer. Ne me regardez pas ainsi, je vous l’ai dit. On me donne dix ans, mais mon corps d’enfant recèle un esprit vieux de plus de milles ans, toujours grandissant. Acceptez le.

Voici mon plan, l’inspiration (ou la folie ?) a eu le temps de grandir elle aussi en moi, de m’apporter les imperceptibles variations de l’ambition, émotion poignante qui vous emporte dans l’inconscience. Quelqu’un doit se substituer à moi. Vous êtes un petit groupe, j’ai remarqué parmi vous, un enfant. Mais je sais que tout comme moi, son corps d’enfant cache une puissance qui n’ose se dévoiler. Métatron, dites vous, qu’il s’appelle. C’est un joli nom. Ainsi Métatron prendra ma place, l’inspiration ne fait pas de différence. La poussière de plumes a ses habitudes. Elle ne fera pas de distinction entre vous et moi Métatron, elle vous inspirera des rêves et songes d’un autre temps, de l’autre côté d’un monde qui nous est inconnu. Vous serez en sécurité. Il vous faudra juste agir comme moi, et vous coucher à ma place dans mon lit. J’espère juste que cela fonctionnera… L’inspiration ne m’offre que les opportunités, c’est à moi de les concrétiser.
Le plus dur va être de se synchroniser, car comme je vous l’ai dit, en ce monde, il n’existe point de jour ni de nuit, seulement l’interstice. Il est donc difficile de se repérer. C’est plus une intuition, un pressentiment, rien de concret. Vous, vous avez des repères, des objets qui indiquent ce que vous désirez, nous n’avons pas ce genre d’outils ici bas ou là haut, comme cela vous sied. Il va donc nous falloir attendre, anticiper. Mais, votre venue est annonciatrice de changements, un de nos oracles l’a prophétisé. Ecoutez, chut… Sentez vous l’ambiance changer, se teindre insidieusement de promesses aiguisées par le couperet de l’échéance. Je le ressens, la ville aussi l’entend. Elle chante, un langoureux soupir d’envie, avide de s’abandonner, pour une fois, d’observer. Vite, il est temps. Métatron, suis moi, vous autres, emboîtez aussi le pas. Il nous faut être rapide, l’inspiration n’attend pas, elle prend, jamais à temps, juste quand c’est le moment. Les couloirs sont sombres, comme si la nature même des pierres s’étiolait. Poésie d’illusion qui fait partie des talents immémoriaux de mon pays. Je vous l’ai dit, suggérer plus qu’imposer, inspirer plus que forcer. Voilà ma chambre, Métatron installe toi, vite. Non tu dois te coucher de cette façon, voilà… comme ça. Vous autres, surveillez le, je dois me dépêcher. Ne vous inquiétez pas, mon père ne viendra pas. Il ne vient jamais. Avant, il venait, mais plus désormais. Peut être m’a-t-il oublié. L’inspiration corrompt vous savez, nous ne sommes pas innocents. Nous ne l’avons jamais été. Peut être autrefois, oui peut être, quand les anges venaient… Restez là, je reviendrai.

[…]

Le couloir s’étire en longueur. Comme le temps, il semble dénué de saveur, long filet sans vie, ondulant tel un serpent près à mordre, simulant le repos pour mieux surprendre et prendre. J’avance, faisant attention de marcher bien droit, évitant tout contact avec les murs, parois aux chaînes qui cliquettent prêtes à m’enserrer dans un long baiser… J’arrive enfin au bout du couloir, l’instant est en suspend, comme en attente. Un vide indicible m’envahit, prémices de l’inspiration qui s’invite et s’insinue dans mon sang. Je réprime un tremblement et fait tourner la poignée de la porte avec douceur, profitant de ce moment. IL n’y a pas de sécurité de toutes façons, il n’y en a jamais eu. Que voulez vous, notre nature même nous empêche de traverser l’inconnu. Nous sommes soumis à ce qui nous est du, à cette habitude que nous avons de nous complaire dans les délices de la patience. Mais je ne suis plus patiente, j’ai trop attendu… feu de glace brûlante dans un corps d’enfant. J’ai réussit et ne me suis pas endormie.

La pièce dans laquelle je pénètre est lumineuse, sans pour autant aveugler. Je m’avance, frêle silhouette parmi l’insondable. Sur le côté, je distingue un bureau aux angles arrondis, d’ébène anthracite, tissé d’incrustations de diamant dont l’éclat est sourd, presque atténué. Rien de clinquant, je sais que c’est le simple fait de pénétrer dans une pièce qui m’a été interdite pendant tant d’années qui me fait demeurer fascinée. Un pot d’encre de chine, sombre, eau noire limpide, repose sur le côté droit de la table, prêt à servir. Je m’approche. Quand un cliquetis retentit. Indistinct, étouffé, je crois avoir rêvé. Mais curieuse et je dois bien l’avouer, inspirée, je me retourne. Mes yeux s’agrandissent de surprise, mes mains cherchent une prise sur laquelle s’appuyer, mes jambes flageolent, fébriles. Il est là, il me regarde. Ses yeux d’encre marine, profonds, terribles, me percent de leur rayon incisif. Je sais que quoique je fasse, jamais, je ne guérirai de cette blessure là. Il étire un sourire doux, presque moqueur. Pourtant, il repose là, à terre, enchaîné, les mains pendues au fer, impuissant. Je m’assois devant lui, intriguée, maintenant que j’ai recouvré mes esprits.

– Qui es-tu ? est ma première question, bien que de nombreuses autres s’imposent à moi alors que ma voix s’élève, presque étrangère.
– Quelle serait ta réponse à cette question ?

Sa voix résonne en moi comme un poison, s’insinuant dans mes veines avec passion.

– Je l’ignore. ( Ce n’est que mensonge et je le sais bien. )
– Les êtres tels que toi ne mentent pas. Ce monde n’a pas été crée pour retenir le mensonge. Il a été imaginé pour justement engendrer l’inspiration.
– Quoi d’autre ? m’enquis-je avec ferveur, apercevant au loin l’éclat d’une vérité.
– Mais l’inspiration ne donne pas forcément toutes les réponses, n’est ce pas ? se moque t-il.
– Non, est ma réponse, presque de mauvaise grâce.
– Et donc tu es là. Je suis surpris que personne d’autre que toi ne sois venu avant. Etes vous donc aussi aveugle ?
– Nous sommes patients… Cela est différent.
– Vous n’êtes pas patients, vous oubliez, voilà qui est vraiment différent. Le temps s’étire sur vous et vous arrache la moindre parcelle de souvenirs d’antan. Voilà pourquoi vous créez autant, c’est pour combler ce manque.
– Qu’oublions nous ?
– De nombreuses choses, entre autre de vivre…
– On ne peut pas dire que tu sois bien placé pour en parler, ainsi enchaîné au vide d’une existence délitée.
– Ne crois pas cela. Vous subissez, vous vous soumettez, vous ne faites rien contre, est ce la vivre ? Vous n’avez jamais commencé, moi j’ai essayé.
– Et, vous êtes là maintenant. La vie vaut-elle donc ce sacrifice ? l’interrompis-je.
– La liberté oui…
– Raconte moi !

Il m’observe alors, penchant sa tête avec négligence, les yeux froncés et malgré cela, toujours beau, magnifique, terrible.

– Tu es venue pour des réponses, tu es différente.

Je hoche la tête, acquiesçant à la première partie de sa phrase et ignorant la seconde, de peu d’importance à mes yeux. Ma différence ne réside que dans son regard qui je le sens, corrompt et dissout les doutes.

– Tu veux connaître la vérité, le secret de votre monde. Pourquoi et comment vous vivez sans vivre vraiment.
– J’étouffe de ce secret, il me paralyse…
– C’est la vie, tu commences à vivre. Petit à petit, tu essayes.
– Comment le sais tu ?
– Parce que je sais tout de vous.
– C’est impossible. Il te faudrait…
– C’est ainsi, ne cherches pas. Je sais. Je vous ai observé autrefois, votre travail est si précieux, si fascinant. Vous ne savez rien, ne vous inquiétez de rien et pourtant vous créez, inventez, imaginez. C’est étonnant.
– Pourquoi oublions nous tout ? l’interrompis-je encore.
– Parce que vos souvenirs sont un fardeau. Il est pour d’autres. Pour moi par exemple.
– Tu mens, tu te joues de moi.
– Je ne dis que la vérité, la vérité est rarement belle et touchante, aisée et agréable à accepter. Tu la cherches, tu la touches à peine du doigt et tu esquives son contact. Ton peuple est lâche. Pourtant, votre tache est admirable. Je ne peux le nier.

Un silence glacé s’installe entre nous. Il se moque de moi, parce que je suis une enfant, parce que j’ai osé, inconséquent esprit brûlant. Finalement, j’ose lui poser la première question qui s’entremêle à toutes les autres de façon répétée, obsédante.

– Qui sont les enlumineurs ?
– Très bonne question. Mais si tu veux la vérité, il va te falloir éviter toute lâcheté… De plus pour une réponse entière, il te faudra poser la seconde qui t’ennuie…

Je lui lance un regard courroucé.

– D’où provient l’inspiration ?
– N’en as-tu aucune idée ?
– Je ne serai pas là sinon…
– Ne crois pas ça. Souvent, l’inspiration vous invite à voir clair, c’est inévitable. L’inspiration fertilise votre imagination, mais par un intéressant procédé, souvent vous écartez la moindre parcelle de réponse à vos questions.
– Je n’avais pas de réponse, juste des questions…
– C’est déjà beaucoup. Voilà où cela t’a mené. A moi, prisonnier.
– Pourquoi es tu prisonnier d’ailleurs ?
– Cela est en partie l’une des réponses à tes questions. Par nécessité selon certains, par punition, selon moi. J’ai osé, j’ai défié et donné mon opinion, cela n’a guère plu.
– C’est-à-dire ?
– La liberté de choisir, voilà ce que je voulais. La connaissance pleine et entière pour choisir de demeurer sous un joug ou de se libérer et d’assumer.
– Est ce cela vivre ?
– Pas pour certains. Je t’ai dit que pour moi, vous ne viviez pas, soumis et enchaînés comme vous l’étiez sans vous en rendre compte, sans avoir le choix. Vous devriez avoir le choix pour moi. Chacun devrait. Je l’ai eu, je l’ai pris, et bien que ma punition soit dure, je l’assume.
– Mais tu seras libéré un jour.
– Non, chaque plume qui part en poussière me vole un peu de ma vie, de ma liberté… D’autres avant moi ont essayé, bien évidement. Tu te souviens bien avoir vu de nombreuses fois depuis que tu es là des éclairs dans le ciel ?
– Oui, en effet. Tu veux dire que d’autres comme toi sont venus avant toi ? Que vous êtes ces êtres qui tombent du ciel ?
– Oui, nous sommes déchus, jetés à terre, entre ciel et terre. Ceux d’en bas, sont protégés ainsi. Car apparemment les autres ont peur. Ils nous punissent en nous volant notre liberté et notre vie, en nous enchaînant jusqu’à la mort dans ce monde-ci. Les enlumineurs, êtres qui ne sont pas de ton monde, mais du mien, nous arrachent les plumes de nos ailes pour écrire alors la marche du monde, le destin, l’avenir. Ils vous inspirent par ceci, car lorsque les plumes écrivent, elles brûlent, s’abîment en poussières et s’envolent dans l’air que vous respirez, s’engouffrent dans le sol qui est alors fertilisé, se disséminent dans l’eau qui est alors empoisonné de rêves et de créations nouvelles, pour vous, vos esprits et votre âme. Vous ne faites qu’obéir et subir.
– C’est donc cela le secret… Mais à quoi cela sert ?
– Par vous, les hommes sont inspirés, vous êtes leurs anges gardiens, leurs muses, leurs songes et rêves, ils sont aussi soumis à votre pouvoir de façon diluée, imprécise. Mais ils sont aussi protégés de nous, déchus que nous sommes. Car jamais nous ne pourrons les aider si nous sommes tués en ce monde, entre ciel et terre. A mi chemin…

Cette vérité m’effraie, mais désormais je sais. Je comprends et un sentiment de rébellion s’insinue en moi comme un poison. Corps d’enfant, mais esprit ardent, j’ai subit trop longtemps. Je m’approche de l’homme et souris tout en lui arrachant une plume de ses ailes d’argent. Il me sourit en retour, il a compris. Je respire ensuite profondément et commence à écrire sur mon bras. Une souffrance indicible s’empare de moi, car le pouvoir est grand d’utiliser ces plumes, il s’empare de soi et broie. Mais je continue et alors que je sombre presque dans l’inconscience, deux bras m’enserrent avec force et douceur. Je l’ai libéré. Mais je n’ai pas fait que cela, j’ai changé. Mon corps d’enfant de dix ans, je ne pouvais plus le supporter. A la place, j’ai grandit de dix années, fleur empoisonnée, glace brûlante, ardente à se venger.

– Tu as choisi, tu as commencé à vivre pleinement, mais as-tu consciente de ce que tu as fait ?
– Je suis libérée, j’ai choisi, je t’ai choisi… Maintenant, allons nous en.

Je l’entraîne alors et rebrousse chemin. Le couloir n’est qu’illusion désormais, nous courrons, nous voulons partir, nous ne voulons plus subir. Je vous croise en chemin, mais ne vous regarde même pas. Vous étiez des esprits charmants, anges de lumière trop fiers pour se rendre compte que je n’étais plus innocente. Pourtant je vous avais prévenu. Vous saviez ce que j’allais sûrement faire, et vous m’avez laissé faire. Vous m’avez laissé la liberté d’agir. Je ne l’oublierai pas. Merci. Un jour je vous demanderai pourquoi.

Nous courrons toujours jusqu’aux murailles de la ville, là où on m’a toujours dit que le monde s’arrêtait, que le vide seul était. Il m’attrape et je me loge dans ses bras, ses ailes n’ont pas été trop abîmées malgré la punition. Son vol est léger, magnifique. Nous survolons les murs sans portes ni frontières, nous dépassons l’interstice. Au loin, j’aperçois un monde nouveau, tout en bas, fragile, fébrile.

– Je ne t’ai même pas demandé ton nom. Quel est-il, toi que j’ai délivré ? Le premier ange déchu qui ait survécu ?
– Lucifer, je m’appelle Lucifer, le porteur de lumière.

C’est ainsi que moi, Eithne, désormais femme de glace et de feu, ait libéré Lucifer, le diable comme vous l’appelez désormais. Nous sommes tombés longtemps, notre saut, le saut de l’ange, fut terrifiant, libérateur. Mais la légende ne retiendra que son saut à lui. Le mien, celui d’un petit chérubin, fut oublié. Après tout, lui seul a conservé l’inspiration que chaque ange peut offrir au monde. Mon saut, ma chute, m’a dépossédé de mes dons, mais à travers lui, que j’inspire toujours, peut être, j’aime à le croire, je vous inspire encore.


Khyra’fyn


La Porte près de la cuisine

Sujet choisit : La Porte

La porte près de la cuisine

« Julien,

Tu n’étais qu’un jeune adolescent comme les autres… Ou presque. Toi et ta mère veniez de déménager pour monter à la capitale. Isabelle, pensait que là bas, elle et toi vous seriez tranquilles, noyés dans la masse. Je crois qu’elle ne pouvait plus supporter la compassion artificielle dont faisaient preuve les voisins à Tournal. Le changement d’adresse lui permettait aussi de prendre de la distance avec la famille… moins artificielle mais tout aussi indélicate envers vous deux.
Tous les matins à la même heure exactement, elle te levait, tu t’habillais pendant qu’elle préparait le petit déjeuner mais, avant que tu ne puisses manger, elle te prenait la main et te conduisait alors jusqu’à la porte condamnée qui était près de la cuisine. Et vous restiez là, en silence, religieusement, à fixer l’amas de photos annotées, post-it, et articles de journaux médicaux qu’elle avait accroché là.
Tous les jours, le rituel se reproduisait.
Ensuite, vous mangiez face-à-face et elle te racontait ce qu’elle allait faire durant la journée, ce qui était prévu pour toi. Ce que tu pourrais lire : des BD. C’étaient tes préférées. Elle savait qu’à la lecture de ces quelques pages, ton visage s’éclairait, tu souriais et cela la rendait heureuse. Tu pouvais alors passer la journée assis dans le canapé du salon, à lire. Mais elle t’interrompait, toutes les huit heures, elle t’appelait pour que vous retourniez devant la porte. Ce pèlerinage était ce qui rythmait vos jours. Puis, après quelques minutes, elle te libérait. Et le soir, lors de votre dernière escale devant le pan de la porte avant d’aller te coucher, elle te faisait écrire sur un bout de papier les évènements de la journée. Tu écrivais sous la dictée.
Pendant tout ce temps, elle travaillait à la maison. Couture, linge, commerce par internet… Ta mère était courageuse tu sais mon garçon, à force d’efforts et de détermination, elle avait réussit à se créer tout un réseau d’emplois qui vous permettaient de vivre.
Tu ne coutais pas très cher : Tu relisais les mêmes livres tous les jours, tu n’étais pas trop gourmand. Elle a toujours été fière de toi, racontant combien tu étais un bon garçon. Tu n’allais plus à l’école depuis ton accident. A quoi cela t’aurait il servit ?
Tu as des troubles de la mémoire immédiate Julien. Tu ne peux rien retenir plus d’une dizaine de minutes. D’ici une demi-heure tu auras tout oublié de cette lettre. Mais il fallait que tu le sache Julien. S’il te plait, par amour pour ta mère, accroche cette lettre sur la porte. Oui, cette porte que, par automatisme, tu continue à consulter plusieurs fois par jour sans vraiment savoir pourquoi.
Sur cette porte Julien, tu dois écrire toutes les choses importantes qui se sont passées dans ta vie. Tu dois pouvoir tout y retrouver si tu as besoin de quelque chose.
Bon courage. »

Julien termina sa lecture. Il était à présent adulte. Il n’avait toujours pas quitté l’appartement parisien qu’il partageait avec une femme. Celle-ci subvenait à ses besoins. Il ne la connaissait pas. Mais la lecture de la lettre lui apprit qu’il s’agissait d’Isabelle, sa mère, dont il ne parvenait plus à reconnaître les traits. Dans son esprit fissuré, sa mère était une jeune femme, au visage lisse et aux cheveux bruns. Comment la voir dans la vieille femme aux traits ridés par le travail et la peine… ?
Il attrapa le stylo qui pendait à coté de la porte et griffonna sur un papier punaisé là : « Ma mère : c’est la vieille femme qui vit ici ! Je t’aime maman ! ». Ainsi, il s’en souviendrait. Ce serait écrit, il ne pourrait pas l’oublier. Et si cela lui échappait, il le retrouverait puisque la lettre affirmait qu’il avait acquis l’automatisme de consulter la porte.
Une fois le précieux pense-bête punaisé dans le bois vermoulu, il se précipita dans le salon pour y retrouver sa mère, la prit dans ses bras, lui criant qu’il l’aimait, qu’elle devait l’excuser de l’avoir oubliée, qu’il ne l’oublierait plus, qu’il se forcerait à se souvenir pour que tout redevienne comme avant.
Et Isabelle pleurait. Elle pleurait de joie d’avoir retrouver son fils, qu’il la reconnaisse et la prenne dans ses bras avec autant d’amour. Puis ils se calmèrent.
La vieille femme retourna à son labeur et Julien prit une BD, -sa préférée, il l’avait déjà lu cent fois mais il l’ignorait-, et commença à la dévorer. Comme tous les jours.
Et, comme tous les jours, Isabelle l’air un peu triste, se glissa dans le couloir menant à la cuisine et portant sa main tremblante au fragment de papier qui portait l’élan d’amour de son fils, le retira.
La vieille femme le porta à son cœur et plaça un nouveau papier vierge à son emplacement, prêt à être le support des mots de son fils bien aimé.
Puis, de son pas hésitant, cachant son butin sans sa poche de veste, elle retourna au salon. Là, elle croisa le regard indifférent d’un jeune homme qui se demandait ce que cette étrangère faisait chez lui. Il ne dit rien, se contentant d’un signe de tête pour dire « bonjour ». Il était doux, il n’aurait pas tenté de la chasser. Il retourna donc à sa lecture, pensant qu’il devait s’agir d’une amie de sa mère… D’ailleurs, il ne savait pas où elle était…
Mais déjà l’idée s’effaçait de sa mémoire et il se remit à lire.
Isabelle rangea alors précautionneusement dans un carton qui en contenait déjà tant, le bout de papier qui avait tant d’importance à ses yeux et se remit à son ouvrage. Déjà, elle était impatiente que, dans quelques heures, son fils, à nouveau, la prenne dans ses bras et la couvre de baisers.


Aelghir


Sujet choisi : Porte(s) Titre : La porte étroite

– Science sans conscience n’est que ruine de l’âme !
« Ca lui va bien de répéter ce genre de sentence. Un singe savant qui imite son maître. Ou bien un perroquet qui serine des propos auquel il ne comprend goutte. Ou mieux : une pie qui vole les réflexions des autres uniquement pour leur clinquant. Il s’imagine qu’il va ainsi acquérir un brillant dont il est, par nature, dépourvu. Pol a sans doute quelques lumières sur les sciences puisque nous avons suivi les mêmes études… quoique, lui, il les a surtout poursuivies sans jamais pouvoir les rattraper ! Mais CONSCIENCE ! Comment ce mot ne lui écorche-t-il pas la bouche ? »
– Conscience ? Sais-tu vraiment, toi, ce qu’est la conscience ? Mon cher Pol, n’as-tu pas, plusieurs fois, triché aux examens ?
« Ca m’aurait scié, tiens, que John-John ne cherche pas à m’écraser de sa supériorité, surtout devant Nayla. J’aurais mieux fait de fermer ma grande gueule. Je devrais le connaître par cœur depuis que je vis dans son ombre. Qu’est-ce qui me prend de vouloir à chaque fois lui en mettre plein la vue ? Ce mec sait tout, ça au moins je devrais le savoir ! Avoue-le, Pol, ce n’est pas devant lui que tu voulais briller… mais devant Nayla ! Ses cheveux comme de la soie noire, sa bouche sensuelle… Ah ! Si seulement j’osais ! Mais elle boit les paroles de ce gommeux de John-John. »
– J’étais loin d’être le seul, tu le sais bien, John-John ! Bien sûr, toi, tu n’en as jamais eu besoin. Même si tu avais foiré un truc, être le fils du directeur de l’Académie, ça t’aurait mis à l’abri du renvoi immédiat.
« Pol a donc triché pour obtenir ses diplômes ! Oh, je m’en doutais un peu. Il n’est pas aussi intelligent que John-John… et beaucoup moins cultivé. La culture dont s’occupe son père est bien plus terre à terre que celle où excelle la famille de John-John. Ce n’est pas dans les champs de navets qu’on peut élever son esprit ! Avec un père et un grand père Francs-Architectes, John-John n’a jamais eu de souci à se faire. Toute la différence entre cultiver et se cultiver ! D’un autre côté, l’arrachage des navets, ça donne de beaux muscles ! Des deux, Pol est quand même le plus beau garçon… Mais regardez-moi comment il est avachi dans son fauteuil ! Il n’a jamais su se tenir. Il détonne dans ce cadre sélect. Je me demande pourquoi John-John continue à le fréquenter… j’adore ce salon : le sofa en velours amande, si doux sous la main, les guéridons incrustés de nacre, la cheminée de marbre vert où brûle un feu bienvenu par ce froid mordant ! Et tous ces bibelots qui doivent valoir un prix fou ! John-John a un goût exquis. Comme pour ses vêtements ! Mon pauvre Pol, ton pull informe ne peut rivaliser avec sa veste blanche. Elle a un tombé impeccable… Et ne me regarde pas comme un gros ours devant un pot de miel inaccessible ! Bon, relançons le débat sur la conscience pour détendre un peu l’atmosphère ! »
– La conscience, c’est comme une voix intérieure qui nous dit si nous faisons bien ou mal. En fait, c’est la personne que nous sommes à l’intérieur de nous.
« Un peu simpliste, ma chère Nayla. Mais susurré par ta voix si mélodieuse, cela est plus jouissif à entendre qu’un discours du Grand Architecte lui-même. »
– On peut résumer de la sorte. Je préciserai, si tu le permets, que c’est l’aptitude innée à observer et à juger nos propres actes. Notre conscience peut nous aider à mesurer la portée d’une action future et nous donner une idée de ce que pourraient être nos sentiments au moment du passage à l’acte. Elle est le signe de notre liberté et ne nous trompe jamais. Les Francs-Architectes considèrent que seuls ceux qui ont une conscience véritablement éduquée peuvent prétendre aux postes de pouvoir. C’est le savoir revenant sur lui-même en nous prenant pour centre. Ainsi nous nous mettons nous-même en demeure de décider et de se juger.
« Ca y est ! Nous avons droit à un cours magistral… pire : dogmatique. La prochaine fois, je lancerai un débat sur le dernier match de foot. Remarque, il est bien capable de m’assener une conférence sur la solitude du gardien de but qui vient de laisser passer le pénalty qui tue !… Ah ! Et puis les Francs-Architectes, ça faisait longtemps… Comme si j’ignorais que tu as postulé pour entrer dans la guilde. Avec papy et papa membres éminents des Architectes, c’est du tout cuit, mon joli ! C’est pour ça qu’ils sont les seuls à grimper jusqu’au sommet, hein ? Parce que leur conscience parfaitement éduquée leur commande de barrer la route aux pauvres types sans ‘éducation’… Stop ! Terrain miné. A éviter, mec. »
– Ouais, mais le plus souvent la conscience réagit après le passage à l’acte.
– Tu parles en connaissance de cause, mon cher Pol ! Tu dois être le champion du remord.
« John-John ne fait pas de cadeau à ce pauvre Pol, aujourd’hui. Et Pol qui blêmit et rougit tout en même temps. Si j’étais lui, je me lèverais et je partirais en claquant la porte. Mais d’un autre côté, John-John n’est pas n’importe qui. C’est peut-être pour cela que Pol supporte toutes ces vexations. Pour un bouseux, fréquenter un membre de la famille des Paxton-Berryl, ça vaut pas mal de sacrifices. »
« Je devrais me lever et quitter ta foutue bonbonnière. Vrai, on se croirait dans une confiserie, ici ! Mais, de un, je sais ravaler ma fierté… naître le cul dans la boue, ça aide. Et de deux, je ne sais pas vraiment pourquoi, je t’aime bien. N’empêche que je ne vais pas me laisser laminer sans rien dire, surtout devant Nayla !»
– D’un autre côté, pouvons-nous nous laisser simplement guider par notre conscience ? Ne crois-tu pas qu’elle peut nous adresser un message qui risque de nous induire en erreur ?
« Pas mal, bouseux ! Tu m’impressionnerais presque. »
– Si nous écoutons cette voix avant que nous agissions, que nous réfléchissions à l’éventualité de faire quelque chose qui comporte un enjeu d’ordre moral et/ou politique, elle nous indiquera si cette action est juste ou non et appropriée à mettre en œuvre.
« Evidemment, tu ne reconnaîtras jamais que tu peux te tromper, être égaré par ta propre conscience, toi, le digne rejeton des Paxton-Berryl. Je me demande si cette envolée est bien de toi. On croirait entendre une sentence cassante du Grand Architecte en personne. »
– En fait, il me semble que parfois notre conscience peut ne pas nous parler d’une voix distincte.
– Que veux-tu dire, Pol ?
– Eh bien, ma chère Nayla, la conscience peut être modelée aussi bien en mal qu’en bien.
– Si notre conscience nous tourmente lorsque nous avons mal agi, comment veux-tu qu’elle soit mauvaise ? Et même lorsqu’on dit qu’on a mauvaise conscience, ça ne signifie pas qu’elle est influencée par le mal mais plutôt qu’elle nous reproche nos actes.
« C’est moi qui retiens son attention, maintenant, pas ce m’as-tu-vu de John-John ! Tout compte fait, j’ai bien choisi mon sujet. Continue, mon gars ! »
– Tu n’as pas tort, mais parfois ce qui peut sembler être bien ne l’est pas tant que ça. La conscience d’un individu est façonnée par l’environnement social ou culturel dans lequel il vit tout comme il parle avec l’accent du coin où il habite : ‘Le pur produit d’un conditionnement social’. Elle est donc modelée par l’état d’esprit de son entourage. Et si celui-ci n’a pas les bons repères, la conscience de notre individu sera faussée.
« Qu’est-ce qu’il a bu ce soir, avant de venir, notre Pol ? Un cocktail détonant ! Le voilà qui singe les philosophes maintenant ! Il nous cite même Bergson. Et Nayla qui ouvre de grands yeux étonnés… Pol, mon bouseux adoré, tu vas rapidement prendre… conscience que tu n’as pas l’envergure pour jouer dans la cour des grands. »
– La conscience s’éduque. Il suffit de choisir les meilleurs professeurs. Le Grand Architecte pose les jalons dont nous avons besoin pour édifier notre conscience, en accord avec le Plan idéal. La conscience morale est l’expression de la raison pratique, comme l’a écrit Kant. Evidemment, si tu fais référence aux peuplades primitives du Sous-Continent, là, je veux bien abonder dans ton sens.
– C’est vrai que les discours du Grand Architecte nous permettent dès l’enfance de nous bâtir.
« Ben, voyons, Nayla, un petit coup de brosse à reluire ne peut pas faire de mal, hein ! Ma toute belle, arrête de battre des cils pour ce dandy. Pour le moment, il fait la roue devant toi mais quand il voudra se caser, ça sera une autre chanson. Il a beaucoup trop d’ambition, John-John Paxton-Berryl pour marier une fille de petits bourgeois… et puis m**** ! Quel donneur de leçons ! Il me gonfle avec son ‘Plan Idéal’. »
– La conscience des Francs-Architectes, à ton avis, qu’est-ce qu’elle leur chuchote à l’oreille lorsque tous ces déclassés crèvent d’accidents ou de maladies sur les Grands Chantiers ? Lorsque la Police Politique refoule les nomades dans les secteurs contaminés ? Est-ce qu’ils l’encouragent à s’exprimer ? Je crois plutôt qu’ils lui filent une grande claque dans le museau et la renvoient à la niche : – Va coucher ! Bien sage !
« Eh bien ! Voilà qui frise la rébellion. Notre paysan crotté se pique de politique maintenant ? Mais ce sont des idées périlleuses, proches du credo des Subversifs. »
– Depuis quand possèdes-tu la capacité de jauger si quelqu’un est digne ou non de l’intérêt de ceux qui nous gouvernent. Le Grand Architecte nous dirige en conscience. Il sait que l’ensemble prime sur le particulier. N’en es-tu pas convaincu, comme tout bon citoyen ?
– Je suis un bon Confédéré. J’aime mon pays autant que toi, John-John.
« Tu as de la chance que moi aussi je t’aime bien, Pol. De telles paroles pourraient te faire envoyer au bagne. »
« Pol va se faire un ennemi de John-John. Qu’est-ce qui lui a pris soudain ? Est-ce si important ce qui se passe dans la tête du Grand Architecte ? »
– Je suis sûre que notre Grand Architecte et le Franc-Conseil agissent suivant leur conscience. Sinon les Etats Confédérés ne connaîtraient ni la paix, ni la prospérité.
– Mais combien de laissés pour compte !
« Une conscience chatouilleuse, voilà qui est nouveau. Pol fréquenterait-il des Subversifs ? »
« John-John me jette un regard soupçonneux. Je devrais faire preuve de prudence. C’est un futur ‘Francar’ et ça ne m’étonnerait pas qu’il vise même le poste de Grand Architecte. On a beau être amis depuis longtemps, sa ‘conscience’ pourrait le pousser à me dénoncer. »
« Pol a soudain l’air d’avoir avalé une grenouille. Il est vraiment temps de passer à autre chose. »
– Oh, les garçons. Laissez tomber les débats philosophiques. Quelle barbe ! On avait prévu d’aller hanter les bars branchés de Nuevavista, non ?
« Sauvé par le gong ! Mais ce n’est que partie remise. Un jour, tu iras trop loin, Pol. Je le lis dans tes yeux. C’est comme une sorte de faim. Une colère impuissante. Tu viens enfin de comprendre que tu ne pourras jamais essuyer la boue de tes pieds et devenir Franc-Architecte. Tu n’es pas né dans le Nid, ‘mon ch’ti bouseux’ ! »
« Tu t’amuses avec moi, Paxton-Berryl, tu t’es toujours amusé avec moi. Je le vois dans ton regard. Tu ne me le caches même pas. Le bouffon du roi, hein, depuis tout ce temps ! »
– Nayla a raison. Allons-y. Le dernier dehors paie la première tournée… et même la deuxième. Tiens, Nayla, attrape ton manteau ! John-John a assez de fric pour arroser toute la soirée. C’est papa Paxton qui allonge la monnaie.
– L’argent d’un ‘Francar’ n’a pas d’odeur, hein ?
– Pas plus que le fumier qui enrichit la terre !
« C’est pour ça que tu supportes mes sarcasmes, hein, bouseux. Parce que j’ai l’argent et que bientôt j’aurai le pouvoir ! »
– Eh mais ! La poignée est chaude.
« C’est presque comme s’il y avait un incendie derrière la porte. Bah ! Qu’est-ce que je vais m’imaginer ? Cette discussion m’a vraiment troublé.»
– Qu’est-ce que tu marmonnes encore, Pol ?
– Rien. Sortons. J’ai assez moisi ici.
« Ouais, tous tes bibelots puent le fric facile de fils à papa… Moi, c’est à peine si je peux payer le loyer de ma piaule. »
– Quel brouillard ! On n’y voit pas à un mètre.
« Ca alors, il n’y a pas une heure, lorsque Nayla et moi, on est arrivés chez John-John, le ciel était dégagé »
« Je n’aime pas ça, ce brouillard si dense ! On n’entend rien. Comme si on avait du coton dans les oreilles. J’ai un mauvais pressentiment. Oh… mais pas un mot aux garçons, ils se moqueraient de moi. L’émotivité féminine, et l’imagination débordante et gna gna gna… »
– Je ferai mieux d’appeler un taxi. Nous avons peu de chance d’en apercevoir un par cette purée de pois. Alors qu’il nous aperçoive, lui !
– Ca serait peut-être plus prudent d’y aller à pied, non ?
– Ah, non ! Tu ne veux pas me faire parcourir au moins un kilomètre avec des chaussures à talon et neuves, en plus !
– Hé ! Regardez !
« Un taxi en maraude ! Quel heureux hasard ! »
– Mademoiselle, messieurs, quelle est votre destination ?
– Vous tombez à pic ! Nous allons à Nuevavista !
– Je vous en prie, montez.
– Nayla, attends ! Normalement les taxis sont jaunes ! Celui-là, il est rouge.
– Espèce de rabat-joie, c’est une nouvelle compagnie, c’est tout.
« Qu’importe la couleur du taxi pourvu qu’on ne marche pas dans ce maudit brouillard ! »
– La couleur du véhicule te pose-t-elle un cas de conscience, Pol ?
« Idiot arrogant !»
– Ma conscience se porte à merveille. Embarquons.
– Je passe le premier, Nayla entre nous deux… C’est bon, allons-y. A Nuevavista, chauffeur !
« Belle bagnole. Il y a largement la place pour trois sur la banquette arrière. Le moteur est drôlement silencieux. J’aimerais bien un jour en avoir une comme ça. Bah ! On peut toujours rêver, ça ne coûte rien. »
« On se croirait sur un bateau naviguant dans une mer de nuages. Je n’aime pas trop cette sensation. Vivement qu’on arrive à Nuevavista. Brrr ! Sois un peu moins impressionnable, ma fille ! »
« Pol, Pol, Pol… mon pauvre Pol. Je crois bien qu’il va falloir que je mette de la distance entre lui et moi. Je me vois mal traîner un tel boulet dans mon ascension vers le pouvoir. Il ne pourra que me desservir. Il ne sera toujours qu’un bouseux de base, même s’il a fait des études… Hé ! »
– Qu’est-ce que c’est ?
« C’était quoi ce choc ? »
– Mademoiselle, messieurs, je crois bien que la voiture a heurté quelque chose. Ne vous inquiétez pas. Je vais voir de quoi il s’agit.
– De quoi ? Seigneur ! J’espère que ce n’est pas de qui ! Un pauvre animal ou peut-être un être humain !
– Ne dramatise pas, Nayla. Ce ne sera qu’une poubelle ou au pire, un de ces miséreux pour lesquels Pol est prêt à partir en croisade.
– Tu n’es pas amusant, John-John.
« Tu es bien un Paxton-Berryl… tu feras un Grand Architecte du tonnerre. Je n’ai plus aucune illusion à ton sujet. Conscience de classe, hein ! Tu peux me faire toutes les leçons que tu veux… Pourquoi il tarde tant, l’autre ? »
– C’est bien long. Je vais voir ce qui se passe.
« On dirait que le brouillard commence à se dissiper… Mais on n’est pas à Buenavista ! Ce bâtiment, avec le fronton éclairé, c’est le Palais du Gouvernement. Qu’est-ce qu’on fabrique ici ! Oh… M**** ! Un type par terre. Il a dû vouloir traverser juste au moment où on passait, cet abruti ! Qu’est-ce qu’on va faire ? »
– Dites, il est… mort ?
– Non. Mais il m’a l’air sérieusement blessé. Avez-vous un téléphone sur vous ? Mon taxi n’a pas encore été équipé.
« Je savais bien qu’un taxi rouge, ça nous amènerait des ennuis. »
– Non. Mais mon copain en a un. C’est un ‘Francar’, alors il peut se le payer… Bon sang ! Mais je connais ce bonhomme !
« M**** ! Le Grand Architecte ! C’est pas vrai! Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Non, ça ne peut pas être lui… on n’est pas loin du Palais… c’est là qu’il crêche, le Vieux. Mais qu’est-ce qu’il ferait tout seul dans la rue, la nuit ? Je ne crois pas que… »
« … qu’il soit le Grand Architecte en personne ? Oh si ! Crois-le, Pol. Ce pauvre homme couché dans son sang, c’est bien le chef du Gouvernement, celui qui décide du destin de tous en son âme et conscience… Parfois, il quitte subrepticement le domicile conjugal pour rendre visite à sa maîtresse qu’il a logée non loin d’ici. J’ai bien peur que, ce soir, elle ne l’attende en vain. »
« Attends ! Mais c’est quoi ça ? Cette voix dans ma tête ! Je nage en plein délire. Qui c’est qui me parle ? C’est lui, le chauffeur… Il me regarde avec un drôle d’air. C’est quoi ce sourire ? On est de part et d’autre d’un type en train de mourir et il me sourit. »
« C’est parce que tu es à la croisée des chemins, mon gars. Il est temps de choisir ta route. C’est pour cela que tu es monté dans le taxi rouge, non ? »
– C’est vous que j’entends dans ma tête… Mince, c’est dingue ! J’hallucine ! Pourtant, on n’a pas encore commencé la tournée des bars !
« Regarde cet homme à tes pieds. C’est le Grand Architecte. Tu le méprises, n’est-ce pas ? Vois, maintenant, il est en ton pouvoir. Tu peux décider pour lui, pour toi. Le pouvoir… N’as-tu pas ce fantasme ? Imposer ton vouloir à celui qui peut tout et enfin, enfin, pouvoir… pouvoir t’élever au-dessus de ta condition mais non pour toi… tu vois, Pol, je connais ton ambition et elle est louable. Moi, je détiens le pouvoir de faire de toi le prochain Grand Architecte. Je peux aussi te renvoyer patauger dans ta bouse natale. Ouvre la bonne porte. Que trouveras-tu derrière ? »
– Je ne le méprise pas. Je méprise ce qu’il représente. Et… je me mépriserai si je profitais de cet accident. Je passerai le reste de ma vie à me mépriser.
« Ta fameuse conscience ! Va-t-elle t’excuser ou t’accuser ? Réfléchis bien, une telle occasion ne se représentera pas. Réfléchis bien à ce que je te propose : le Pouvoir de réaliser ce dont tu as toujours rêvé. »
– Ne vous foutez pas de moi. C’est non… John-John ! Viens vite.
– Eh bien, qu’est-ce qu’il y a encore ? Buenavista nous attend !
– Le taxi a heurté un homme… et pas n’importe qui ! Téléphone vite au 911 !
« Et voilà ! Encore une soirée de fich… ! Oh m**** ! »
– Le Grand Architecte !
– Lui-même. Appelle les secours !
« Si vous le faites, John-John, votre avenir politique passera à la trappe. N’en doutez pas. Même le nom des Paxton-Berryl ne pourra rien pour vous. Car vous serez toujours celui dont la voiture a renversé le chef de la Confédération. »
« Mais ce n’est pas moi qui conduisais le taxi. Je n’y suis pour rien. Qu’est-ce que cette folie ? Comment osez-vous ? Et d’abord… »
« Non, bien sûr, puisque c’est moi qui pilote le taxi rouge. Mais vous êtes mon client : John-John Paxton-Berryl. Vos amis n’ont guère d’importance dans l’échelle sociale. Et puis… vous ne vous demandez pas ce que trafiquait le Grand Architecte, tout seul, dehors, dans le secret de la nuit ? Eh bien, il se rendait chez sa maîtresse, Librya Paxton-Jabril, la belle épouse de votre oncle. Croyez-vous que notre cher Grand Architecte sera ravi d’apprendre que vous êtes au courant au sujet de sa liaison ? Pas plus que votre oncle, d’ailleurs ! On vous enverra au vert… cultiver les navets en compagnie de votre ami Pol. Mais pourquoi pas ? C’est un mode de vie très sain. »
« Qui êtes-vous ? Oh mon Dieu ! Qui êtes-vous donc ?»
« Votre destin, monsieur Paxton-Berryl. Votre porte étroite…»
« Mais qu’est-ce qu’il fout, John-John ? Pourquoi il ne sort pas son téléphone ? Cette expression figée… Oh ! P***** ! L’autre, ce drôle de chauffeur, il doit lui parler dans sa tête, à lui aussi. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de dingue ? C’est un cauchemar… ce n’est pas possible autrement. Je dois rêver, c’est la seule explication… Aïe ! Ben, non, c’est pas un rêve. Au secours ! »
– John-John ! M****, tu téléphones ou quoi ? On peut pas laisser crever ce pauvre type !
« Réfléchissez bien, Monsieur Paxton-Berryl, au sujet des portes ouvertes ou… fermées. Réfléchissez vite. »
– C’est inutile, Pol. Il est mort. Remonte dans le taxi. Nous allons finir la soirée à Buenavista comme convenu. Il ne s’est rien passé, tu entends, rien du tout.
– Hors de question ! C’est donc ça que te dicte ta conscience de ‘Francar’ ? Tu es vraiment un beau salaud ! Toi, file si tu veux mais passe-moi ton téléphone avant !
– Les garçons ! On va rester encore longtemps ici ?
– Nayla, retourne dans la voiture. Tout de suite.
– Hiiiiiiiii ! Quelle horreur ! Un cadavre !
– Ce n’est qu’un clochard. Remonte dans le taxi, s’il te plait !

« Pol ! Regarde-toi dans la vitrine, juste derrière toi. »
– P***** ! C’est quoi ça !?… Mais… qu’est-ce qui se passe ? C’est totalement dément !
– Qu’est-ce qui t’arrive, John-John ?
– Quoi ? Je n’ai rien dit, moi. C’est Pol qui a crié. Mais… mais… c’est…
« C’est quoi, ça ? Je… ce n’est pas ma voix… Je me sens bizarre… différent, décalé.»
« John-John ! Regardez qui vous êtes désormais… Dans la vitrine, retournez-vous. Je vous ai rémunéré selon la valeur de votre conscience. »
– Non ! Non ! Non ! Oh non !
– Je ne comprends plus rien. Tous les deux, qu’est-ce qui vous prend à vous examiner dans la vitrine ? Vous me faites peur ! On dirait deux fous…
« Maman ! Je veux rentrer chez moi. Je jure que je ne sortirai plus… au moins pendant une semaine »
– Pourquoi !?
– Pourquoi !?
« Vous vous êtes tous les deux laissés guider par votre conscience. Cette petite voix qui se fait entendre en chacun vous a indiqué comment apprécier la valeur de votre choix selon une norme du bien et du mal… mais la norme de Pol le bouseux n’est pas la même que celle de John-John le ‘Francar’. Pol, ton refus t’a ouvert la bonne porte. Sous la défroque du fils Paxton-Berryl, tu parviendras au sommet, à condition de toujours écouter ta conscience. John-John, la vôtre vous disait de privilégier votre carrière au détriment de votre humanité. Il est vrai que les Francs-Architectes ne cultivent guère l’altruisme. Vous pourrez dorénavant cultiver les navets. Sur ce, mes enfants, il est temps que je vous quitte. »
« Qui êtes-vous ? »
« Oh, j’ai de nombreux noms, ici et là. Donne-moi celui qui te convient le mieux. A un de ces jours, Pol… pardon, John-John. En attendant, use consciencieusement de ton libre arbitre. »
– Eh ! Mais où allez-vous ? Il nous laisse là… avec le cadavre !!! John-John, fais quelque chose !…
– C’est un cauchemar… C’est un cauchemar… C’est un cauchemar… C’est un cauchemar… !
– Bien sûr que c’est un cauchemar ! Pol, réagis, arrête de te contempler dans cette vitre comme si tu ne t’étais jamais vu !
– Lâche-moi, crétine, et ferme-là ! Je ne suis pas Pol ! JE NE SUIS PAS POL ! Je suis John-John… John-John Paxton-Berryl !
« Le pauvre ! Il a viré complètement dingo ! Et en plus il ose me dire de la fermer ! Et il me traite de crétine ! Alors là, qu’il se débrouille tout seul maintenant, ce paumé ! »
– Pol, rends-moi mon corps !
– Eh mais ça ne va pas ! Bas les pattes ! Tu nages en plein délire, mon pauvre Pol. Personne ne croira tes élucubrations ! Tu ne réussiras qu’à te faire interner. Regarde-toi ! Ca se voit bien que tu n’es qu’une brute de paysan !
– Et toi, tu n’es qu’une sale petite ordure.
– Mon pauvre Pol, je veux bien te pardonner pour cette fois mais n’insiste pas sinon je me verrai obligé de rompre notre belle amitié et de réclamer ton déclassement.
– Je ne te laisserai pas…
– Tchhht ! Tais-toi !… Allo, le 911 ? Je vous appelle pour vous signaler un blessé grave… 36ème rue, à quatre cents mètres environ du Palais. Faites au plus vite. Il s’agit de quelqu’un de très important. De très très important… mon nom est John-John Paxton-Berryl. Oui, je vous attends. Non, je suis à pied… avec des amis… Un accident, à cause du brouillard sans doute. Nous n’avons rien vu. Le chauffard s’est sans doute enfui aussitôt.


lugh


L’humain dolent (Trésors Vénéneux)

Au fond d’un vallon en friche, une bourgade s’endort.
L’écho d’indolentes ripailles résonne sourdement
dans l’air où flotte un doucereux parfum d’encens.
Nulle brise n’agite la quiétude des rues pavées d’or.

Depuis la fin de la guerre contre les Grands Vers,
Les clameurs de joie remplacent les han de peines.
Les hommes reçurent des dragons non pas la géhenne
Mais des artefacts protégeant du monde austère.

Bordée de lys, une source mirifique affleura
Fontaine sans fin abreuve en vin les habitants.
Un dôme magique entoure la ville les isolant
Du mal ; des ravages, des guerres sauvages, des razzias.

En ce royaume du plein, la fête est de rigueur.
Pas de futile labeur, chacun goûte au bonheur.



Pourtant un enfant marche dans la nuit. Il pleure.
Ses traits sont las, sa chemise rapiécée. Il va.
Sa douleur strie la calme carapace de joie,
A sa suite semble venir une ombre de peur.

Rhoe passe, voit le bambin et arrête son pas.
« Pourquoi t’affliger ? Sur ce chemin à cette heure ?
Tes parents, tes frères ? Tourmentés par quelque malheur ?
Comment la souffrance pourrait venir jusqu’à toi? »

« Si mes joues sont humides, je le dois à mon cœur.
Ici où tout est offert par nos ennemis
J’aspire sans droit au seul bien de saveur
J’aimerai de la liberté goûter le fruit. »

Ces trésors vénéneux tissent une prison dorée.
Fortune où notre humanité est aspirée.



« Que chantes-tu là? Quelle étrange complainte, ingrat !
Le Dôme nous préserve du mal, crée le paradis
La Fontaine nous contente et nous sommes nourris.
Quelle bienveillance dans ces présents de bon aloi ! »

« N’as-tu aucune honte à être serf de ta vie ?
Un prince s’abaisse par des propos éteints.
Je croyais ton coeur plus ferme et ton âme d’airain.
Ne vois-tu pas s’enrouler leur chaîne de mépris ? »

« Tant de bienfaits méritent bien une contrepartie
Notre bonheur est total, nous sommes servis comme rois
Nous travaillons quiets et sereins, l’âme sans émoi
Il faut faire un geste, il est juste de dire merci. »

Le pacte des Dragons ne demande nul prix ; Sauf un.
S’agenouiller une fois par an et un par un.



Rhoe se lève, ses songes miroitent dans l’aube blafarde.
La cérémonie va débuter, il s’apprête.
Une tunique en soie, du pain dans sa musette
Il va s’agglutiner à l’amas de la harde.

Dehors, la cohue se presse en aveugle serpentin.
Rhoe suit le flot, fébrile comme un copeau de bois.
Il dérive sous l’autan blanc, aubier sans poids.
Et rejoint, la plèbe, les innommables citadins.

Sur la place, embouchure des rues formant une toile
Le Grand Ver les attend, arrivé dès l’aurore.
Ses majestueuses écailles que le soleil dore
semblent un manteau parsemé d’étoiles.

Quand dans la nasse ne résonne plus aucune parole,
Alors la bête adresse sa voix aux têtes folles.



Son discours rappelle des siens la quiète volonté.
Paisible, il est élogieux des hommes si sages
venus rendre à la paix et son nom un hommage
Gages de paix, d’aisance et de félicité.

Puis, chacun à son tour, à l’appel de son nom
On vient et devant lui, sitôt, on courbe l’échine.
Ballet que le dragon dévore de ses rétines
Où dansent, avides, les flammes de la raison.

Vient le tour de Rhoe. On le presse, il s’avance.
On attend que fléchisse la tête de l’homme debout.
On s’impatiente, la vermine gronde et crie au fou.
Car Rhoe dit : « La liberté prévaut l‘abondance ».

Le peuple cesse de s’esbaudir et le conspue
Le Ver sans mot dire prend son envol à sa vue.



Aussitôt, le Dôme s’efface et la source tarit
Douleur ! Désolation ! Haro sur le coupable
Vite, on discute du châtiment convenable
Propre à extirper de la cité, l’impie

Pour un cas si abject, nul besoin d’avocat
L’un veut l’étriper et mettre à jour sang et os
L’autre préfère le bûcher pour purger sa peau
On décide que le lapider est un bon choix

Chacun s’empare d’une pierre, participe à l’affaire.
Personne ne s’apitoie quand l’homme n’a plus de corps,
Chacun retourne à son trantran puis s’endort
Personne ne mit les débris du coupable en terre.

La cité se réjouit quand le dragon revint.
Je pleure sur ces gens et leur triste destin.


Cerise


Récit d’une Fin

Sujet choisi : Récit d’une fin


Ce soir là, le Roi fêtait en son château une nouvelle victoire sur le Sud. Les habitants l’avaient accueillit en héros l’après-midi même, lorsque l’armée avait remonté la ville jusqu’au château. Au dîner, la Reine était assise près de lui et de l’autre côté se trouvait son fils de quinze ans qui l’avait accompagné lors de la bataille contre le Sud.
La salle avait été décorée depuis la veille avec les couleurs du Roi, bleu et noir, et son armoirie, cousue sur un drapeau, ornait le mur derrière lui. Le repas était magnifique, des cuisiniers de tout l’Ouest étaient venus pour honorer le Roi en lui préparant leurs meilleurs mets. Plus de mille convives remplissaient la salle, les hommes habillés de noir et les femmes de bleu comme le voulait la tradition. Certains mangeaient et discutaient des dernières nouvelles du royaume, d’autres dansaient devant les musiciens qui jouaient des airs connus de tous. Un ménestrel vêtu de l’habit rouge et jaune arrivé des Lointaines Terres racontait des histoires venant du bout du monde.
Dans la soirée, le Roi fit honneur à ce ménestrel en lui demandant de conter sa meilleure histoire à tous les convives. Le silence se fit dans la salle et tout le monde s’apprêta à l’écouter.
« Mes Dames, mes Seigneurs, je tiens, pour vous remercier, à vous conter une histoire que vous n’avez jamais entendu auparavant j’en suis sûr. Cette histoire la voici :
« En des temps anciens, inconnus de vous tous, quand les peuples des Quatre Terres vivaient en harmonie, la tradition voulait que le premier fils du Roi de l’Ouest et que celui du Roi de l’Est soit échangé entre les deux peuples afin que la paix perdure et qu’ils restent toujours attachés et unis.
Un jour, cette tradition ne fut plus respectée car la parole des hommes est parfois bien faible et se détruit avec le temps.
Mais cette loi fut écrite et signée par le sang des Seigneurs de l’Est et de l’Ouest afin que le pacte soit scellé pour toujours et l’on raconte que celui qui retrouvera le dit document pourra réclamer cet échange »

« C’était l’histoire du Pacte Oublié »

L’assemblée accueillit silencieusement la fin de ce conte, attendant que le Roi parle car chacun savait qu’il était superstitieux.
Le Roi se leva en faisant basculer sa chaise.
« Ménestrel, m’annonces tu ici un mauvais présage ? Est-ce la une mise en garde ? Tout le monde ici sait que le Roi de l’Est est un vil sorcier voulant faire main basse sur tout le territoire des Quatre Terres et plus s’il le pouvait ! Cela fait des années que nous repoussons de notre courage ses attaques répétées et maléfiques.
– Mon Seigneur, je n’ai voulu en aucun cas vous effrayer et …
– M’effrayer ? Moi ? Tu outrepasses tes libertés Ménestrel en venant me menacer de tes histoires et en m’insultant devant mon assemblée ! Gardes, mettez cet homme au cachot en attendant que je décide de son sort.
– Mon époux, souffla la Reine à l’oreille de son Roi, n’oubliez pas que c’est un Ménestrel des Lointaines Terres, ses libertés en sont donc d’autant plus grandes. Il ne faudrait pas l’insulter.
– Vous avez raison ma douce, lui murmura t-il dans un sourire et, d’une voix plus forte et pleine d’autorité il ajouta pour tous : Gardes ! Relâchez le Ménestrel. Mais il sera confiné dans ses quartiers jusqu’à nouvel ordre. »
La soirée s’arrêta là. Le Roi, soucieux, quitta la salle avec son épouse et son fils.

Le Roi ne dormit pas cette nuit là, repensant à ce qu’avait raconté le ménestrel. Est-ce qu’un tel document existe ? Est-ce là une menace ou au contraire le ménestrel a-t-il voulu me prévenir de quelque chose ? Et si le Roi de l’Est détenait déjà ce document, ô malheur ce serait terrible ! Mais, j’y pense, le Roi de l’Est a-t-il un fils ? Tant de renseignements manquent à son sujet car ils sont si difficiles à obtenir ! Il me faut m’entretenir avec mes conseillers.
Les réflexions du Roi durent s’arrêter là car on frappa à la porte de sa chambre.
« Que se passe t-il donc aussi tard dans la nuit ? demanda le Roi au garde qui se présentait devant lui.
– Mon Seigneur, le ménestrel est parti, il n’est plus dans sa chambre.
– Comment a-t-il réussi son tour ? Il y avait bien des gardes pour le surveiller ? Ils n’avaient pas désertés leur poste au moins, sinon gare à leurs têtes !!
– Non Majesté, les gardes étaient à leur place. Le ménestrel était dans sa chambre, bien fermée, quand un bruit violent s’est fait entendre. Ils sont donc entrés mais le lit était vide et à la fenêtre un magnifique oiseau coloré s’est envolé.
– Vous êtes en train de me dire que le ménestrel s’est changé en oiseau pour pouvoir nous échapper ?
– Je ne sais pas Majesté… mais après ce qu’il s’est passé ce soir avec cette histoire du Roi de l’Est….», lui répondit le garde.
Encore sous le choc de ce qu’il venait de se passer, il s’assit au bord de son lit.
Tout ceci est bien mystérieux et me dépasse…Le ménestrel ne pourra répondre à aucune de mes questions maintenant. Mais je suis sûr que s’il est parti ainsi c’est que son histoire me concernait bien. Peu de gens possèdent le Pouvoir et beaucoup d’entre eux sont ralliés au Roi de l’Est…Profitons des dernières heures de cette nuit pour réfléchir. Et cette nuit là, le Roi de l’Ouest décida qu’il éloignerait son fils du château, en secret, afin que rien ne puisse lui arriver.

Aux premières lueurs de l’aube, il rencontra le Chef des Renseignements et lui confia pour mission de savoir si le Roi de l’Est avait un fils. Au Chef des Bibliothèques, il demanda de chercher dans ses livres des renseignements sur ce fameux Pacte Oublié. Et, en dernier, il convoqua un de ses soldats pour une entrevue.
« Entre Aïghan, je t’attendais.
– Pour vous servir mon Roi, dit Aïghan, main sur le cœur et tête baissée devant son Roi. En quoi puis-je vous être utile ?
– Tu étais près de moi lors de la bataille hier, je t’ai vu combattre. Tu manies bien ton épée et tu comprends vite les situations grâce à ton expérience. Dis moi, as-tu de la famille ici ?
– Non Majesté, ma femme et ma fille sont mortes quand nous avons été attaqué il y a cinq ans par le Sud.
– Il est vrai que la Guerre des Deux a fait beaucoup de morts. J’en suis désolé, lui dit le Roi…Bien sûr, tu sais tout ce qu’il s’est passé hier soir et cette nuit.
– Oui, Majesté. Les histoires courent très vite et se déforment tout autant.
– Tu as raison, Aïghan. J’ai une mission de la plus haute importance pour toi. »
Le Roi expliqua à Aïghan qu’il voulait faire partir son fils du château, en secret, pour le protéger du Pacte Oublié. Et que son souhait était qu’Aïghan l’accompagne pour le protéger et l’aider à se cacher. Aïghan accepta la mission, fier de pouvoir aider son Roi.
« Vous partirez donc ce soir, au couchant. Je te donnerais un cheval et de l’argent afin que vous puissez subvenir à vos besoins. Bonne chance Aïghan, je compte sur toi»

Le soir venu, Aïghan et le prince se retrouvèrent à la Petite Porte du château avec leurs chevaux, le Roi les accompagnant pour dire au revoir à son fils.
« Mon fils, reste bien avec Aïghan. Il nous est fidèle et il te protègera. Tu reviendras quand le danger sera écarté. Soyez prudent. »
Et c’est ainsi qu’ils descendirent vers les portes de la ville. Toutes les maisons étaient éteintes. Seules des auberges avaient encore des lanternes allumées. Ils ne croisèrent personne. Ils passèrent les portes de la ville et s’avancèrent sur le chemin devant eux.
« Avançons jusqu’au matin pour nous éloigner du château » dit Aïghan et il lança son cheval au galop vers le nord.
Au lever du jour Aïghan proposa au jeune Prince de s’arrêter pour reposer les chevaux et manger un peu. Ils s’assiérent dans l’herbe, Aïghan observant le Prince. Il ressemblait beaucoup à son père ; les cheveux longs et bruns, tenus par un lacet de cuir, les yeux verts, un nez court et la mâchoire carrée. Toutefois, Aïghan se dit qu’il y avait une différence entre le Roi et son fils.
« Mon prince, n’êtes-vous pas trop triste d’avoir dû partir ? lui demanda t-il, en lui tendant une miche de pain et de la viande séchée.
– Pas du tout soldat, la vie de château est parfois si dure entre les apprentissages, les réceptions… Vous n’avez pas autre chose à manger, je ne suis pas un mendiant ! Déjà que je dois porter ces horribles vêtements ! »
Aïghan se rendit compte que la différence entre le Roi et son fils était cet air hautain et insupportable que venait de prendre le jeune Prince.
« Mon Prince, ceci est tout ce que nous avons comme vivres pour le voyage et porter ces vêtements est ce qu’il y a de mieux pour que personne ne vous reconnaisse.
– Q’importe, à la prochaine ville, nous nous arrêterons pour faire un grand repas !!
– C’est impossible mon Prince. Nous allons éviter les villes car des soldats du Roi de l’Est ont été aperçus sur le trajet que nous allons emprunter. Il faudra nous faire discret.
– Les soldats de l’Ombre, les hommes du Roi sorcier !! Ces guerriers sans visage, tout habillés de noir et armés d’épées à lame courbe. Ces apparitions qui arrivent sans un bruit et emportent leurs victimes, parfois des familles entières en laissant des maisons vides !! Pourquoi passer par là si c’est si dangereux ?
– Nous allons nous diriger vers le Nord où j’ai l’intention de trouver un groupe de Marcheurs auquel nous mêler.
– Des Nomades ? Vous savez qu’ils ne reconnaissent aucun souverain comme leur Chef !
– Justement. Vous apprendrez à vous mêler à des gens simples qui chassent pour manger et se racontent des histoires autour du feu. Allez mon Prince, continuons notre voyage.
– Sachez, soldat, qu’en rentrant, je raconterai à mon père tous les risques que vous m’aurez fait prendre. Il regrettera de ne pas m’avoir gardé au château mais surtout vous serez châtié comme il le faut !
– Mon Prince, vous n’êtes pas là devant un de vos précepteurs que vous pouvez menacer à votre guise ! Je suis là pour vous cacher au Roi de l’Est et je n’ai pas l’intention d’échouer ma mission à cause d’un jeune homme insouciant et peureux !! Quand comprendrez-vous qu’à partir de maintenant, vous ne pouvez plus vous comportez comme un enfant gâté ? A présent remontons à cheval et continuons ! »

Et c’est ainsi que continua leur voyage. Le prince se plaignant à chaque occasion et Aïghan qui s’énervait de plus en plus, se demandant pourquoi il avait accepté cette mission. La seule chose qui le retenait était la promesse qu’il avait faite au Roi.
Le voyage durait déjà depuis presque deux semaines, traversant les Terres Fertiles et les Bois Dodus. La frontière avec le Nord se rapprochait. Le temps leur permettait de dormir dehors sans problème et ils avaient assez de nourriture en réserve.
Un matin de plus, Aïghan se réveilla à l’aube. Le Prince dormait encore. Quelque chose n’allait pas, Aïghan le sentait. Il n’y avait aucun bruit ; aucun oiseau ne chantait, aucun souffle de vent ne faisait bruisser les feuilles des arbres. Récupérant sa ceinture et son épée, il décida d’aller contrôler les alentours, laissant le Prince dormir. Sortant du bosquet où ils avaient passé la nuit, il remonta la colline pour avoir une meilleure vue et se coucha dans les herbes. Au début, il ne distingua rien car le soleil commençait à peine à se lever. Mais il finit par voir une dizaine de silhouettes, un peu plus loin en contrebas.
Ils se déplacent vite alors qu’ils sont à pieds. Mais qu’est ce qui brille comme ça à leur ceinture ?…des lames courbes ! Des hommes habillés tout de noir ! Je ne peux pas me tromper, ce sont les soldats de l’Ombre. Vite, je dois écarter le Prince !
« Dites-moi que ce ne sont pas les…les soldats…les soldats du Roi de l’Est ?
– Que faites-vous là ? Et parlez plus bas, vous ne voudriez pas qu’ils vous entendent.
– Je croyais qu’on devait les éviter, n’êtes-vous même pas capable de ça ? Mon père se sera trompé lourdement sur le choix de mon accompagnateur c’est sûr.
– Si vous pensez faire mieux, je vous propose de vous laisser ici, tout seul, ainsi nous verrions comment vous vous débrouillez.
– Non…Surtout pas. Vous avez vu leurs armes, je ne veux pas que ces hommes sans visage me touchent !!
– Alors partons. Pour l’instant ils ne s’orientent pas par ici. »
Ils levèrent le camp et repartirent vers le Nord au galop.
Si nous croisons un groupe ici, il est fort possible que plusieurs patrouilles ratissent le secteur. Je ne pensais pas en voir si rapidement. Nous allons devoir être extrêmement prudent. Il faut que j’arrive à mettre le Prince à l’abri.
Durant deux jours ils chevauchèrent jusque tard dans la nuit et ne dormirent que quelques heures avant de repartir, laissant à peine leurs chevaux se reposer. Par quatre fois ils virent des soldats du Roi de l’Est et arrivèrent à les contourner. Mais Aïghan savait que leur chance ne pourrait durer ainsi. Il fallait qu’ils atteignent les Marcheurs avant d’être repérés par les soldats de l’Ombre, là-bas ils seraient en sécurité. Les Nomades accueillent tout le monde, sans poser de questions, et personne ne pourrait reconnaître le Prince.

Un après-midi, alors qu’ils chevauchaient, la monture du prince se mis à boiter. Aïghan descendit de son cheval pour constater ce qu’il craignait. En tâtant la cheville du cheval, il sentit qu’elle était enflée.
« Nous allons nous arrêter ici pour aujourd’hui, votre cheval ne pourrait pas continuer ainsi.
– Ah. Parce qu’en plus vous ne savez pas choisir une bonne monture, dit le prince en descendant de cheval »
Aïghan se releva avec la ferme intention de répondre au Prince mais en se retournant, il ne put voir qu’un horrible tableau. Ils étaient cernés par une cinquantaine d’hommes sans visage, braquant leurs épées courbes vers eux.
Aïghan ramena le Prince près de lui et sortit son épée. Les hommes de l’Ombre s’approchaient d’eux tout doucement. Une dizaine de soldats noirs se détacha du reste du groupe, prêts à se battre. Le Prince, accroché à Aïghan, tremblait et n’arrivait même pas à sortir l’épée que son père lui avait donnée.
« Je ne vous le laisserait pas facilement, un soldat du Roi de l’Ouest se bat avec honneur jusqu’à son dernier souffle.
– Dans ce cas prends ta dernière respiration, lui dit un des soldats de l’Ombre qui levait son épée sur Aïghan.
Alors le combat s’engagea entre les deux hommes. Aïghan savait se battre au moins aussi bien que l’homme sans visage. Il para plusieurs coups et arriva à détourner la lame courbe de son adversaire. Aïghan avança son épée, sa lame entra dans le ventre de son adversaire mais là où il y aurait dû avoir du sang, il n’y avait rien. Alors Aïghan comprit que jamais il ne pourrait tuer ces hommes. Mais il continua à se battre pour le Prince qui se tenait toujours derrière lui, pour son Roi. Les autres hommes noirs, les laissaient se battre. Aïghan commençait à être fatigué, il portait des traces de coupures sur ces vêtements et son visage était balafré. Par contre son adversaire ne montrait aucun signe d’épuisement. Dans un moment de relâchement, l’homme de l’Ombre réussit à le toucher sur son flan droit. Aïghan lâcha son épée, tomba à genoux, la main sur sa blessure. Il entendit le Prince crier, et à ce moment là il perdit connaissance.

Où suis-je ? Il fait si noir et j’ai tellement mal.
« Ah enfin vous vous réveillez.
– Où suis-je ? Et qui êtes-vous ? Où est le Prince ? demanda dans un souffle Aïghan qui était couché à terre.
– Je vais tacher de répondre à chacune de vos questions. Ne vous inquiétez pas pour le Prince, je lui ferais le moins de mal possible. Cela dépend de lui en fait. Sinon, vous êtes dans mon château, et moi je suis le Roi de l’Est. Mes fidèles soldats vous ont retrouvés comme prévu. Ils sont plutôt efficace non ? Le Roi de l’Ouest est très gentil de vous avoir mis tout de suite sur ma route. Il suffit que j’envoie quelqu’un lui raconter des sornettes pour que ce fou y voit là un message de danger immédiat pour son fils. En fait, il a réagit exactement comme je l’avais prévu »
Aïghan se retourna tant bien que mal pour voir le Roi sorcier. La pièce était ronde et très haute et n’avait aucune fenêtre. Aucun objet ne venait la décorer. Seuls étaient présents les hommes sans visage. Il réussit à repérer la silhouette du Roi de l’Est. Il était habillé d’une grande robe à capuche noire. Une couronne d’argent sertie de rubis reposait sur sa tête. Il avait un teint aussi pâle qu’un mort et des yeux si noirs que la pupille et l’iris ne faisaient qu’un. Son long nez était fin et pointu, et sa peau vérolée. Contre la paroi à sa gauche, Aïghan repéra le Prince. Il était enchaîné au mur par les poignets. Inconscient, sa tête retombait sur son torse.
« Ainsi le ménestrel travaillait pour vous…Qu’allez-vous faire de nous à présent ? demanda Aïghan.
– Je suis quelqu’un d’ambitieux soldat. Mon royaume est devenu trop petit pour moi. Ton Prince va m’aider à arranger ça. J’ai de grands projets pour lui, bien sûr, il faudra seulement que je revoie un peu son éducation… Quant à vous guerrier, dit le Roi en se rapprochant d’Aïghan, tu vas apporter un message à ton Roi. Mes soldats ne voudraient pas soulever une guerre tout de suite en essayant de rentrer dans son château. Mais par la suite, évite de recroiser mon chemin, il se pourrait que je sois moins indulgent la prochaine fois. »
Le Roi de l’Est donna un grand coup de pied dans la blessure d’Aïghan qui hurla de douleur et perdit de nouveau connaissance.


Thismardoch


Folie millénaire

Sujet choisi : Steppe honnie.


” Je fus offert à ton ancêtre il y a plus de cent générations, acceptant de protéger la maison de ceux qui nous avaient aidé au jour de la souffrance, quand nous étions attaqués de toute parts. Mais bien vite, le souvenir de cette amitié s’est perdu, tous ont oublié ce que je faisais pour eux. Je n’étais plus qu’un arbre parmi tant d’autres, un peu plus grand, un peu plus beau, mais un simple arbre.
Un jour, l’un d’entre vous, lisant l’histoire de son peuple, apprit qui j’étais. Il vint me voir plus souvent, me parler, m’amadouer, me demander de me réveiller, voulant mieux me connaître. Je l’entendais, bien sûr, mais je préférai attendre un peu, pour mieux le jauger, comme on estime la politesse d’un écureuil avant d’accepter de l’abriter pour l’hiver. Il fut infiniment patient pour un homme, continuant d’avoir pour moi la même attention qu’au premier jour de sa demande. Je le fus plus encore.
Il décida de tenter de nouvelles méthodes pour me ranimer, beaucoup plus désagréables. Un jour j’en eus assez. Je le lui dis. Alors me vint de lui une vague de joie, mêlée d’un relent sombre, suintant de son âme maléfique. Je connaissais bien cette odeur que tous les hommes ont, et je ne pris pas garde à l’ampleur qu’elle prenait en celui-là. Je n’avais côtoyé depuis bien trop longtemps que des jardiniers qui haïssaient leurs maîtres, et des princes qui assouvissaient leurs passions mécréantes dans ce jardin où je vivais. Les hommes sentaient très fort ici.
M’étant réveillé, j’acceptai de lui parler de moi et de mon peuple. Ce fut une grave erreur.
Je lui racontai tout ce dont j’avais le droit de parler, mais cela ne lui suffit pas. Je me refusais fermement à divulguer la moindre parcelle de certains savoir immémoriaux réservés à mon peuple. Il décida de m’y forcer. Et ce fut l’enfer.
Toi qui es des siens, rachète-le. Va dire à mon peuple que je souffre : *Jen’dr Lohhot*.”


Ylena reposa le parchemin, songeant à ce qu’elle avait lu. D’où donc pouvaient venir ces quelques lignes ? Qui avait bien pu écrire ce texte ? Elle tenta de se souvenir comment elle s’était retrouvée en possession du parchemin. C’était avant son départ d’Erouded.
Elle rêvait d’un arbre, immense, seul relief d’une plaine herbacée qui s’étendait à perte de vue. Le ciel n’était qu’un immense tourbillon de terre et de grêle. Son seul espoir résidait en l’abri que formaient les racines de l’arbre millénaire. Il fallait pour l’atteindre traverser le rideau de branchages qui claquaient, agités par le vent. Lapidée par le ciel, elle approcha de l’arbre, et ce fut pire encore. Ses branches la frappaient furieusement, lui refusant l’abri si proche. Elle percevait une terrible souffrance, des milliers de pensées envahissaient son esprit…
Elle se réveilla brutalement dans un jardin abandonné, entre les bras sans vie d’un prince aux yeux hagards. Oui, le lieu était bel et bien maudit. Derrière elle un arbre trônait, majestueux malgré ses branches brisées et broyées, malgré l’écorce arrachée et brûlée, malgré la sève violacée qui coulait de ses innombrables plaies purulentes. Elle crut reconnaître en ce cadavre desséché l’arbre de son rêve. Elle sentait en lui le même déchirement, une sorte de folie émanait du colosse vaincu.

Alors elle avait vu ce parchemin abîmé par les ans. L’ayant lu, elle avait décidé de le croire, et de partir à la recherche du peuple rHam’n. De toute façon, elle devait s’en aller si elle ne voulait pas être pendue pour le meurtre du prince. Elle avait donc volé un cheval et quelques bourses bien garnies, et avait suivi les indications du parchemin jusqu’ici.
Mais celles-ci s’arrêtaient net alors qu’elle arrivait à l’orée d’une steppe immense, étendue infinie d’herbe haute. Elle décida de poursuivre tout de même dans l’inconnu, plein est, misant sur la chance pour la guider. Au moins, je ne risque pas de me retrouver bloquée dans un cul-de-sac, ici.


Voilà maintenant six jours qu’elle cheminait seule. Un matin, elle avait retrouvé son cheval les pattes enserrées par des sortes de racines qui montaient du sol. Elle n’était pas parvenue à le tirer du piège, et avait du continuer à pied. Les herbes étaient désormais si grandes qu’elles dépassaient sa tête. Elle était tout à fait perdue. Les provisions se faisaient rares.
Alors elle se souvint de la fin du parchemin : “va dire à mon peuple que je souffre”, et elle passa la fin de la journée à crier “Jen’dr Lohhot” de toute la force de sa voix. Rien ne se passa. Elle installa enfin son campement pour la nuit —deux couvertures et un sac pour seul confort— alors que le soleil était déjà descendu loin sous l’horizon.
Elle se réveilla avant l’aube, prise d’un sentiment d’oppression, pour se voir encagée : des bras végétaux sortaient de terre tous les quelques pouces autour d’elle, se rejoignant loin au-dessus des herbes. Pour s’enfuir, il faudrait qu’elle taille son chemin à travers. Hélas, sa seule arme, un petit poignard, se brisa avant la première racine. Elle était bel et bien coincée. Le végétal, lui, restait stoïque, et ne ripostait pas. Depuis quand est-ce que je m’étonne qu’un végétal ne réagisse pas ?? Je deviens folle, c’est sûr ! Les quelques heures qui suivirent furent parmi les plus difficiles de sa vie. Elle hésitait à en finir, n’ayant aucun espoir que quiconque passe et la voie, lorsqu’elle entendit le murmure d’une lointaine mélopée.

” Dans les longues nuits,
Gardien des plaines hivernales,
Je briserai le gel létal.

Dans les longues nuits,
Gardien des terres engourdies,
Je serai là comme aujourd’hui.

Dans les longues nuits,
Gardien des princes et des rois,
J’abriterai du vent, du froid.

Et au matin cl… “


“JEN’DR LOHHOT !” Le cri était sorti tout seul. Le chant s’arrêta. Quelques longues minutes plus tard surgirent devant elle les hommes armés qu’elle avait entendu chanter. Les racines se séparèrent, se rétractèrent en terre, et lui rendirent la liberté. Qui fut aussi tôt reprise par les guerriers qui l’entouraient. Ils la menèrent devant un vieil homme, qui lui fit signe de parler.
– Jen’dr Lohhot !
– Grhut’lin na ‘ehiOm ven’delyy. Roën il’ledn…
– Je ne parle pas votre langue, tenta-t-elle.
– Vous parlez la langue d’Erouded ?
– Oui. Qui êtes-vous donc ?
– Je me prépare à m’enraciner. Ainsi je continuerai à protéger mon peuple comme je me le suis juré dans ma jeunesse. En attendant, je sers de sage à mon village, car au contact des il’ledn — les enracinés —, j’ai appris des langues que nous ne parlons plus, des histoires qu’eux seuls n’ont pas oublié. Enfin. Le temps presse, nous avons beaucoup à dire. Vous me dites que Jen’dr souffre. Nombreux sont ceux qui ont oublié cela, mais en effet, l’un des nôtres a accepté, il y a plusieurs millénaires, d’aller s’enraciner en Erouded, seul.
– C’est ce que dit le parchemin que j’ai reçu, s’exclama-t-elle, en lui tendant le parchemin qui l’avait lancée dans cette aventure.
– Seul Jen’dr peut être à l’origine de cela ! Certains de ces signes ne sont connus que des il’ledn, et c’est le seul qui soit parti d’ici, s’exclama-t-il, joyeux, avant de réaliser. Alors, hélas, ce que vous dites doit être vrai. Jen’dr Lohhot… L’avez-vous vu ? Comment vous a-t-il donné ce parchemin ?
Elle lui dit tout ce qu’elle savait.
– Oui, vraiment, en m’approchant de cet arbre, des milliers de pensées étrangères sont entrées dans mon esprit. Je pense que c’est ce qui a tué le prince, conclut-elle.
– Le roi, Horgoi XXVI d’Erouded. Notre salut est en sa mort. Pouvez-vous l’approcher, pourrez-vous l’éliminer ?
– Pourquoi ? demanda-t-elle, assez peu encline à tuer un des hommes les plus séduisants du royaume. Un peu vieux, mais séduisant.
– Depuis quelques mois, des dizaines d’entre nous perdent la raison, tuant les rHam’ne — nos petits frères les hommes —, dans leur fureur ravageuse. Les il’ledn ont du combattre d’autres il’ledn, pour les neutraliser, et laisser nos frères les brûler au cœur. Les temps sont durs. Dans leurs rares moments de lucidité, les enracinés enragés nous ont appris l’origine de leur mal : le roi d’Erouded. Il est, dans leur souvenir, nimbé d’une aura noire tourbillonnante. Tous ont les mêmes images impersonnelles de grêle, qui ressemblent à votre rêve. Je pense qu’il a rendu fou Jen’dr de la même façon. Un être aussi abject ne mérite que la mort.
– Je l’ai bien connu, répondit-elle, les yeux dans le vague, repensant aux nuits passées avec cet homme, bien plus agréables qu’avec tant d’autres. Je l’ai connu de cœur, et bien aussi d’ailleurs. Je l’ai trouvé bon, pourtant…
Un bref sourire espiègle passa sur son visage. Elle reprit :
– Oui. Je pense que je peux l’approcher. Mais je ne sais pas si je pourrai le tuer. S’il est capable de briser la volonté d’un arbre millénaire, combien plus facilement pourra-t-il m’arrêter, moi, si jeune ?
– Vous avez peut-être raison. Mais j’ai un espoir. Le prince qui était avec vous, cette nuit là, a été submergé par la folie de Jen’dr. Vous-même avez été frappée fortement par ses émotions. Et pourtant vous n’aviez rien senti venir en arrivant, la veille, au pied de ce même il’ledn. Je pense que le sommeil rend l’esprit infiniment plus réceptif et malléable. Si Horgoi n’a pas protégé…
– Oui, je me souviens, j’avais très mal dormi cette nuit là, coupa-t-elle. C’est sans doute cela qui m’a sauvée.
– Acceptez-vous de nous aider ?
– Oui. Je dois laver la honte de mon peuple.
– Alors voici, dit-il en lui tendant un flacon contenant une pâte mauve, une mixture qui endormira et diminuera les défenses de quiconque en ingerera. Faites attention, elle agit vite, mais pas sur le champ. Adieu.
Et il disparut. Elle était seule avec un rHam’n, qui lui fit signe de le suivre. Sous ses directives elle revint jusqu’à l’endroit où elle était entrée dans la steppe. Usant de son charme, elle “emprunta” un cheval à un aubergiste, et arriva en quelques jours aux portes de la ville. Tout était encore à faire.
On n’avait pas oublié la mort du prince alors qu’elle était avec lui. Elle put cependant vendre le cheval au marché noir. Elle paya les gardes du jardin interdit, en espèces, et en nature, pour qu’ils la laissent entrer. Là, elle attendit, dissimulée dans un buisson voisin de Jen’dr, espérant que Horgoi arriverait avant qu’elle ne s’endorme. Après une nuit de veille, elle sentait ses forces l’abandonner, elle sentait l’assaut de l’esprit fou sur son esprit, lorsqu’elle reconnut le pas appuyé du roi. Il était seul. Elle mit un peu de pâte dans sa bouche, et sortit, bien peu vêtue, de sa cachette.
Elle se dirigea droit vers l’arbre, d’un pas décidé.
– Non, ne fais pas ça ! s’écria-t-il, en courant pour l’arrêter.
Il la prit fermement dans ses bras avant de poursuivre :
– Ylena ! Tu ne sais pas à quel point cet arbre est maléfique. Il a forcé en moi la haine qu’il avait pour la steppe qui l’a vu naître, qui l’a obligé à s’enraciner, lui qui voulait parcourir le monde. Il a pu choisir un endroit loin de la steppe qu’il honnit, mais cela ne lui a pas suffit. Il a attendu qu’un sot comme moi s’intéresse à lui pour me prendre mon esprit. Je suis puissant, Je peux briser les armées et détruire les villages. Mais je lui suis soumis comme un agneau. Bien sûr, au début, j’ai tenté de résister. Il a beaucoup souffert pour me dresser. Mais je souffrais encore plus, et je n’ai pas supporté. Il m’a volé l’honneur, et la paix de mon peuple. Il ne me volera pas un amour d’avant qu’il ne me brise. Ylena, Ylena, pars, avant qu’il ne t’arrive quoi que ce soit !
– Je… je ne sais… pas…je… voudrais… rester dans tes bras… plus longtemps… Embrasse-moi…
La fatigue d’une nuit de veille, et la pâte qu’elle gardait dans sa bouche commençaient à faire effet. Et Horgoi tente de briser ma détermination de le tuer… Mais… il ne sait pas que je le veux… Il doit dire la vérité ? Alors l’il’l… l’il’ledn ? Elle sentait les lèvres d’Horgoi contre les sienne. Sa langue cherchait la sienne, frôlant le dangeureux dépôt mauve. Non ! S’il dort lui aussi, nous serons à la merci de l’arbre ! Et elle avala tout, avant se s’effondrer, envahie de fragments dissolus de souvenirs fugaces.

“…Le vent souffle, et se tord, et entortille encore autour de tes racines des fouets cinglants et forts. Et dans le froid glacial de la steppe hivernale tes larmes se dessinent sur une écorce rude, écorchée par le gel. Puis la pluie, puis la grèle, lentement te dénudent. Mais tu vis. Tu exultes…”
“…Jendrai, tu es trop doux. Il faut partir dans le monde, forger ton corps à la vie dure…”
“Tu es revenu… Où t’enracineras-tu ?”
“Tu as choisi Erouded. Adieu !”
“…Et toujours depuis lors tu as honni la steppe.”


Néant.

Et Horgoi hurla.
Et Horgoi mourut, emportant avec lui l’il’ledn.



L’enfant qui regardait la ville vit, au loin, d’immenses flammes jaillir soudainement, puis disparaître aussi vite. Plus tard il entendit son père : “Crénom de Boudiou ! La ville ! Ils dis’ que la ville est plus là, plus que des cendres !”


Galain


Pour la Rose…


Sujet : Récit d’une Fin





Mon âme.

J’entend déjà mugir les tambours qui demain rugiront au devant des rempart de Valarine, ils piaffent, ils s’impatientent, ils n’ont pas compris que ce sont les reflets de la Fin qui luisent au clair de la rouge Lune. Ils ne savent pas que demain la fureur dépassera les armes, dépassera les corps en luttent des
simples anges, ils n’ont rien comprirs, les bienheureux.
Mais le Chaos savoure déjà son règne imminent, il sait lui que demain verra l’avènement d’une nouvelle ère, où l’âbime, le néant et la mort seront les maîtres. Le seigneur Ourdour, lui même, n’a pas compris que cette bataille qu’il voulait et qu’il aura demain ne fera que précipiter une fin qui pour lui était déjà proche.
Mais les mots que j’écris là non pas d’importance.
Ma fin, elle aussi viendra demain, je le sais, il n’y a rien à faire pour cela, au destin je n’ai jamais crû mais cette fois si, sa triste réalité est une lame que je ne peut contrer.
Aussi, les phrases qu’avec ma plume je trace ce soir, cette écriture que tu lis, mon amour, c’est le cris d’un ange qui sait que son Eternité se termine.
Mais toi, ma rose. Toi à qui le destin à épargné son couroux, toi qui restera vivante là où beaucoup seront mort, toi que j’aimais tu aura une mission.
Mission difficile, impossible peut-être mais qui sera de toute façon ta seul raison de vivre.
Refonder des forces, rassembler les anges perdus, regrouper tout les Damnés, et lutter contre le Chaos qui tentera d’étendre son empire sur les cieux inférieurs seront tes missions.
Cette Mission que tu ne voudra pas, tu l’acceptera pour moi et mon amour, pour nous et notre amour, pour que la Rose ne perde pas plus de pétales et que cette douce ambre qui fait sa couleur ne se change pas en ombre.
Tu sera la Fleur contre les ronces, ta lueur contre les ténèbres.
Voilà, de mon amour, de ma Fin, du crépuscule de cette Eternité et de la prochaine qui arrive, de ces choses que je devais te dire et que je t’écris. De ces choses que je n’ai faites et qui ne se feront, sur les débris fumant du crépuscule qui s’annonce et de l’aube qui attend, je te laisse en errance.

Elmaïra.



La vue brouillée, Elmaïra, Seigneur Archange de Vaëlar, posa sa plume au coté de la chandelle presque consummée totalement.
Des rayons de Lune traversaient les hautes fenêtre du palais royal et glissaient vers la lame posée sur son présentoir, celle-ci luisait légerement sous les caresses de la douce lumière. Cette épée avait remporté de nombreuses batailles, le Rois Dëis lui même était tombé sous les coups de la lame aux reflets d’argent. Elle se nommait Öear’mea, ce qui signifiait Fragment de Lune.
Soufflant sûr la flamme vacillante de la bougie, Elmaïra plongea la chambre dans une obscurité bienveillante, seul la lueur éthérée d’Öear’mea éclairait chichement la pièce.
Il regarda la lame.
Demain tu livrera ton ultime combat. Pensa t’il

« Demain. demain sera Mon ultime bataille, » rajouta-t-il d’une voix mélancolique.

Une larme glissa sur la peau blanche de l’ange, au moment où elle s’écrasa au sol un énorme vrombissement retenti au dehors, quelque cris lointains troublèrent le silence qui avait suivi l’énorme grondement. Elmaïra attendis autre chose, rien ne vint. La bataille serait demain, pas aujourd’hui…demain.
Le prince se détourna et s’engoufra dans la caverne acceuillante qu’étais sa couche.
L’épuisement que provoque la tristesse eu tôt fait de plonger l’ange dans un sommeil profond.

Tout ne fut que lumière, un instant et l’air embrasé brûla d’une clarté divine, aux narines d’Elmaïra vinrent les effluves chaudes d’une fournaise trop proche.
Son esprit, roussi par les flammes invisibles, par les caresses de l’effroi qui s’agitait en lui, mis du temps à se rendre compte du danger et lorsque cette conscience en sommeil s’éveilla, les jambes du prince se mirent en mouvements sans autre ordre que celui de fuir le plus loin possible.
Mais il n’y avait pas de haut, pas de bas, pas de vent, pas de mouvement, il n’y avait que cette lumière et toujours cette terrible chaleur.


Que faire ?

La question, impérieuse, souveraine, avait envahi sa tête.

Que faire ?

Son échos s’éternisait, les limbes froides de son intelligence l’accueillir et Elmäira se réveilla de sa torpeur, qui l’avait emporté.
Une image sembla alors se dessiner dans le brasier, dansante, mû par une force terrible ; Elmaïra le ressentait au plus profond de son âme. La peinture de feu se fit plus claire, plus distincte ; une bataille, des anges, des flèches et des lames, du sang blanc ruisselant dans les ravines creusées par les corps, et une ville ; aux flèches nuageuses, aux coupoles d’or, aux pavés d’opales, brûlant d’un feu stellaire.

Ma ville !

L’Archange voulu s’avancer, comme pour entrer dans cette vision, mais ses jambes, ses pieds, ses membres ne répondaient plus.
Le silence se fit.
Le tumulte, le prince ne le remarqua que quand il cessa, le silence était tellement suprême qu’il ne pouvait avoir eu qu’un brouhaha monstrueux avant. Les flammes se figèrent, Elmaïra le supposa ; il ne ressentait plus les léchures brûlantes.
Puis s’envolèrent les feux, se déchirèrent en milles petit brasero qui bien vite explosèrent en gerbes liquides qui elles même se fondirent dans le sol.
Le sol.
Froid.
L’amoureux goûta quelque instant à cette sensation de fraîcheur, divine après les brûlures.
Puis scruta les alentours.
Ils étaient sur une plate-forme de marbre, semblant flotter dans les cieux, sa femme était sur le rebord, de dos.

Mon amour, pensa-t-il.


Je l’étais, répondit-t-elle, sans se retourner.

La réponse était empreinte d’une note fatale, elle sonna comme un glas dans les pensées, devenu joyeuses, du prince des Anges.
Il voulu aller vers elle, l’aimer encore, mais il ne pouvait pas, une règle absurde de son esprit embrumé le lui interdisait, il ne savait pourquoi mais il ne pouvait pas.
La voix féminine repris, cette fois sa voix rugissait de rage, de colère, de haine même, tout cela tapis sous des monceaux de tristesse.



Pourquoi ? Qu’elle était la raison, en existait il une ? Ou n’était-ce qu’un caprice de prince, une stupide question d’honneur ? Pourquoi…


De quoi parle tu mon amour, qu’ai-je fais de si terrible…


Sans prêter attention à l’interruption, la femme continua ;


Tant de morts, tant de prisonniers et toujours il faut comprendre. Tant de colère et de feux, d’arme et de meurtre, de viol et de pleurs. Tant de rivière de larme, tant de fruits du désespoir poussent sur les vergers de notre royaume.
Pourquoi ?
Pour des folies de Rois, des volontés d’Archanges ?
Pour le destin ? Est-ce ça ? Le destin des grands face aux vies absurdes des petits, l’orgeuils des puissants écrasant les existences des faibles, tu les avait combattu toute ces idées, tu ne voulais pas être comme eux !


Elle se retourna.

Mais tu n’est plus qu’un d’eux !
Je ne veux plus comprendre, je ne veux plus accepter. Accepter c’est bon pour les autres, moi je ne suis pas comme cela et tu le sais, je ne veux pas de ça.

Le dernier mot resonna dans le crane d’Elmaïra pendant un instant, hébété, perdu dans des mots qu’il ne comprennait pas, parce qu’il était corrompu, parce qu’il n’était que amour et parce qu’il rêvait.

Tu es mort et je le serais aussi.

Sans un mot de plus, elle s’approcha du rebord et s’élança dans le vide.
En bas, tout en bas, gisait le corps de son mari ; mort dans son sommeil, à la veille de la bataille du siècles. Les anges laissés seuls faces à leurs ennemis ne purent vaincre et la ville de pierres fut détruite, brûlée. Rien ne resta de l’histoire d’Elmaïra, prince des anges, amants de La femme et songeur de vérité.

Rien ne resta du Royaume sinon la lettre de La femme, princesse des anges, qu’elle avait laissé avant de partir ;

Sublime et rouge Lune,
Des roses que éclairaient
Les reflets carmin de la Dune
J’étais sous les feux, et errait.

Prince de froid, de sang,
L’instant parfait des amants ;
L’ultime élan des âmes,
Quand la rose fane
Fane…


Mille visages


Un équilibre fragile.

Récit d’une fin :

Chapitre 1


Depuis l’aube le paladin attendait aux pieds des murailles pour accomplir son devoir.
Quand les gardes sur le parapet de la cité interdite l’avaient aperçu dans les premiers rayons du soleil, ils avaient déclenché l’alerte mais cela n’avait pas dérangé pour autant les activités matinales de la citadelle.
Le défenseur de la lumière patienterait plus de deux heures avant de pouvoir combattre le premier monstre envoyé par le seigneur démon.
Aucune porte ne s’était ouverte dans la haute paroi de granit, recouverte à certains endroits de runes ancestrales.
Plusieurs combats plus tard, une petite troupe de soudards apparut sur le chemin pour venir à sa rencontre. Ils ne l’épargnèrent pas en quolibets et sarcasmes de toutes sortes à la différence des autres cohortes venues le défier précédemment. Ils insultaient sa mère, raillaient son armure étincelante, des plaisanteries offensantes fusaient sur la croix sculptée sur son plastron de métal blanc.
Non vraiment, il n’était qu’un contre temps fâcheux dans leur journée de rapines et de viols.
Arrivé à quelques mètres de l’homme en armure, le chef « Ragtorr » se détacha du groupe et le désignant de son doigt noir et rabougris, il l’apostropha dans un cri rauque :

_Décampe devant nous soldat de l’ordre, fuis car nous serrons sans aucune pitié pour toi.

_Ton agonie sera pénible et douloureuse. Nous n’aimons pas les gens de ton espèce. Détale donc, inconscient ou pauvre fou.

A ces mots la tête incliner du paladin, le menton reposant sur la collerette du jaseran, se redressa doucement. Quand elle finit sa course, elle montra le visage aux yeux fermés d’un jeune homme dont les traits n’avaient pas encore été abîmés par le poids des ans et de la guerre.
Ragtorr décidément en pleine euphorie verbale ne put s’empêcher de continuer à le ridiculiser:

_Je vois, ta confrérie n’a donc plus de chevalier autre que de jeunes pourc…

Les yeux du paladin s’ouvrirent soudainement, Ragtorr dont le regard rencontra les yeux gris vert fixés sur lui entra dans un mutisme forcé puis au bout de quelques secondes d’un combat intérieur intense, tira sa rapière de son fourreau et chargea dans un hurlement bestial. Les soldats sous ces ordres l’imitèrent sans aucune hésitation.
La vague de fureur et de bruit vint mourir sur l’écu blanc planté à la droite du paladin. Emporté par leur élan et entassé les uns sur les autres, leurs assauts farouches mais incontrôlés n’atteignirent que le bouclier aux arêtes recourbées.
Ragtorr d’abord coincé par ces propres compagnons contre le pavois put se dégager en mettant les genoux à terre dans la flaque de sang noir formée depuis peu par la mort de ces congénères.
Il avait déjà combattu des hommes de cette confrérie, il connaissait leur point faible.
Dans l’armure existait une petite ouverture entre jambes et plastron laissant la place pour enfoncer une épée fine comme la sienne.
Profitant de la cohue au-dessus de lui, il s’avança entre les cranes émergeant du liquide poisseux pour être au plus prés de sa proie. Il entendait toujours ces guerriers au-dessus de lui essayer de reprendre à leur avantage, un combat fort mal engagé.
Ragtorr à quelques centimètres du but leva la tête, pour ajuster son geste si délicat à exécuter.
Les dernières images dont ses iris fendus s’empreignirent avant de mourir fut l’absence totale d’ouverture dans l’armure devant lui et surtout avant d’en ressentir la douleur tout au long de son corps, la lame noire au milieu de son visage finissant sa remonter vers son cerveau.
L’épée s’échappant de la tête de Ragtorr dans un filet de sang noir, alla couper celles des plus proches assaillants du paladin.
Les autres combattants voyant enfin une brèche s’entrouvrir dans la défense du jeune homme, redoublèrent d’effort pour finir rapidement leur besogne.
Malheureusement pour eux l’arme à la couleur de jais nullement rassasié de leurs sangs, repartit avec plus de plaisir et d’avidité vers leurs cous mal protégés.

Son poing levait vers le haut de la muraille en signe de provocation, la tête en arrière pour crier sa haine contre les hordes du cercle, sa furia plaquée le long de sa jambe d’où un fluide noir et poisseux s’écoulait lentement vers des cadavres décapités à ses pieds, le paladin pouvait enfin savourer sa victoire.

Chapitre 2


_Pavel. Oh ! Pavel, où es-tu infâme vers de terre, n’essaye pas de te cacher dans les recoins de cette salle, je te trouverais et tu le sais.

_Je suis là mon roi vénéré, toujours à votre service pour vous contenter.

_Je me moque de tes belles paroles Pavel, mes horribles sont en train de me raconter ce qui se passe depuis ce matin à la muraille des escaliers morts. Ils m’expliquent les combats se déroulant depuis les plus matinales heures du jour. Ils me racontent la fin de chacun des soldats de mon clan, la disparition de mes champions avec lesquelles j’ai combattu si souvent sur les routes de la victoire.

_Mon prince, je n’ai fait que suivre vos ordres, vous le savez bien ?

_Tu oses me couper la parole, vermine infâme, alors que j’énumère ma tristesse.
Lorsque j’apprends l’exécution à l’instant de mon favori, ma chose, mon frère, l’essence même de mon âme. Comment cette force funeste à put être vaincue par un humain ?
Sais-tu comment cet homme à tuer mon âme sœur, ce géant de trois mètres sans cœur, cette montagne de muscles et de chairs, non ?
Il l’a terrassé lorsqu’il franchissait la rune de passage. Ce maudit chien en à profiter pour lancer son épée vampire dans le cou de mon fils pour le piéger dans la muraille externe. Et le pis Pavel le connais-tu ?

_Non-Seigneur, je ne suis pas aussi bien informé que vous.

_Sur de lui ce chevalier est venu avec la pointe de son écu se tailler une porte d’entrée dans la chair de ma chair. Il a réussi à s’infiltrer dans l’enceinte de ma ville simplement en passant au travers de mon mignon. Ma cité interdite dite inviolable, voir imprenable. Voilà qu’un simple être humain cours et remonte les rues avec comme seul arme une hampe de drapeau. Il se déplace si rapidement dans celle ci. Si aisément qu’il donne l’impression de la connaître depuis toujours. Pavel comment à t’on put en arriver-la ?

_Tout a été fait selon vos propres désirs mon maître mais si vous voulez pour vous soutenir dans ces moments funestes, j’ai fait venir de vos geôles votre captive, à ces mots Pavel envoya dans un geste brusque vers le large canapé où se tenait son roi, une grande fille rousse en guenille qui s’étala sur le ventre devant la mine perplexe du maître des lieux.

_Encore elle, je ne pensais plus là voir. Pavel tu n’avais pas des ordres la concernent ?

_Oui, tout a été fait selon vos souhaits, relevait lui la tête et appréciait le travail. Le roi démon d’une main faites de griffes attrapa le jeune menton et le souleva sans ménagement, sur le visage hébété de la prisonnière, la bouche était suturée par trois rangées de fil grossier cousu dans les lèvres devenues violacées.

_Beau travail mais suffit Pavel ne changeons pas de sujet, tu en sais plus que moi et tu me caches la vérité. Car maintenant cet homme monte les escaliers de cette tour. Sans armure, il se défend contre mes loyaux sujets avec son seul porte oriflamme. Dans quelques minutes il va se tenir là devant nous sur le seuil de mon antre, de mon royaume. Comment cela est-il possible Pavel ?

_Je ne sais pas, Maître.

Chapitre 3


La douleur lance ces bras cruels vers le haut de mon visage, je peux tout juste garder mes yeux ouverts. Dans des cauchemars teintés de murmures et hurlements, je sens ma raison vaciller, je la laisse marcher sur un fil fragile, elle oscille entre folie et réalité. Mais les souffrances infligées à mes lèvres me font revenir par instant dans cet endroit de ténèbres.
Je suis allongé sur le ventre au pied de ce monstre soi disant roi. Son corps adipeux s’étend sans grâce sur un canapé défoncé recouvert de ses poils noirs et sales. Le seigneur démon regarde ma bouche en souriant et me laisse là à ses pieds. Il parle avec un autre démon. Je ressens une certaine fébrilité dans la façon de communiquer entre eux. Le roi et son vassal font apparaître des images au bout de leurs griffes. Un homme jeune et grand presque nu apparaît de plus en plus souvent dans leurs dialogues illustrés.
Malheureusement mon esprit plonge à nouveau vers le gouffre des mes tourments. Je tombe lentement le long de ces parois abruptes tapissées de bouches aux lèvres violacées, je glisse vers ce fond d’où je sais ne jamais revenir. Je m’enfonce dans un bref soupir de soulagement dans cette mer d’oubli. Lorsqu’une silhouette grise, me prends dans ces bras luminescents, pour me ramener à l’orée de mon esprit.
Je me retrouve une fois de plus allongé sur les dalles froides de ce lieu maudit.

Debout sur le seuil de la pièce se tient un homme entouré d’un halo de lumière, ses pieds et jambes sont nus, seul une tunique blanche recouvre le haut de son corps.
Son visage est caché derrière une oriflamme en mouvement. Je sursaute, le tissu de ce drapeau vierge de dessin vient de claquer comme pour souligner le début d’un évènement.
Effectivement le deuxième claquement me surprend de nouveau soulignant la traversée instantanée de la salle par notre nouvel arrivant. Le troisième claquement prend sa conclusion quand celui-ci, les deux jambes autour du corps énorme de mon hôte, enfonce la hampe en métal blanc dans sa poitrine velue. Le roi démon lance ses bras en de larges moulinets pour tenter d’arracher l’arme de son cœur car déjà un liquide épais et noir s’échappe de son corps pour remonter le long du tube pour être absorbé par les mains de son agresseur.
Je sens les forces obscures de la salle, converger vers nous dans un tonnerre de murmures courroucés.
Je ferme les yeux, sur du châtiment qui vont nous infliger quand se lève dans une voix caverneuse les mots d’un étonnant discours:

_Moi, Lanas chevalier de la Confrérie des Justes dit le Paladin Gris.

_Rejeté par les miens, bafoué par les forces des ténèbres.

_Je brise l’équilibre entre bien et mal.

_En recevant ce présent maudit, je renie mon serment et mes croyances.

_Je deviens le seul représentant du premier cercle sur terre.

_Toi démon Sh’fhert je te renvoie à tes maîtres, moi Sh’anas le paladin noir je prends ta place.

_ Pavel et tous les habitants de cette ville vous êtes libérés du pacte vous liant à votre ancien maître pour venir grossir les rangs de mon armée.

_Et toi fillette retrouve ta bouche d’antan car pour ma future reine point de souffrance.


Surprise de ne plus ressentir aucune douleur, j’ouvre les yeux pour voir un étonnant spectacle. Sur l’ancien emplacement de la couche du roi démon son disposer deux trônes en acajou. Un chevalier en armure noire penché vers moi semble me regarder car je ne puis voir ses yeux, sa tête est recouverte d’un heaume sans fentes. Derrière lui en un large demi-cercle son agenouillé dans un salut silencieux de nombreux chevaliers portant la même armure. Au-dessus d’eux un drapeau flotte légèrement dans l’air de la pièce où parfaitement esquissé en son centre un heaume change de couleurs à chaque claquement sec du sombre tissu.

De nouveau la voix sourde et puissante s’élève parmi nous pour s’adresser à moi:

_Ma dame veuillez vous asseoir à mes côtés.

_Installons-nous confortablement pour recevoir les hommages de nos gens.

_N’ayez crainte ma garde est là pour nous protéger.

_Prenez place et prenez mes mains car je les entends venir.


Sur le fauteuil de bois prés de lui, mes mains dans les siennes, attendant ma nouvelle vie, je sens pousser sous les chairs de ma tête et tout au long de mon visage des plaques dures et froides qui commence à transpercer ma peau.
Pendant que tout au long de mon corps l’acier prend position et avant le noir total devant mes yeux.
Je regarde par les meurtrières de ma nouvelle demeure,la fin de ce jour.

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