
Thèmz: Nouvelle fantastique (longueur maximum : 5 pages)
Jury
Ithilarin
Owyn
Zacharias
Note de Cosma pour les archives : ce message avait été publié sur le forum à l’occasion des 21es joutes. Il m’a semblé intéressant de le conserver ici, tant il éclaire l’évolution de cette activité sur la Pierre de Tear.
“Chers jouteurs, c’est avec un grand honneur que le conciliabule rotatif, cette fois-ci constitué de Zacharias l’Ancien, Owyn la Jeune (mais néanmoins sage) et Ithilarin l’Entre-les-Deux, vous annonce le sujet de cette 21ème joute!
Les joutes littéraires entrent dans une nouvelle ère! Et à cette occasion, nous vous proposons un sujet d’un nouveau genre (haha, c’est le cas de le dire… lisez jusqu’au bout pour comprendre ).
Jusqu’ici, les sujets des joutes étaient des thèmes (“Retour de campagne”, “Prisonnier”…), et vous pouviez choisir la forme (prose, poème, pièce de théâtre, chant…).
Cette fois-ci, vous allez devoir écrire dans un genre particulier. Et le genre que nous avons choisi, c’est celui de la nouvelle fantastique. Nous avons retenu ce genre-là parce qu’il est très populaire, et que tout le monde connaît cette littérature qui a marqué la deuxième moitié du 19ème siècle et le premier quart du 20ème.
Poe, Stevenson, Wilde, Hoffmann, Mérimée, Maupassant, Lovecraft etc… seront votre source d’inspiration! Alors, avant de pousser des cris de désespoir, comprenez bien que nous ne vous demandons pas d’égaler les maîtres du genre, ni de les copier.
Nous pensons que ce serait un exercice amusant et intéressant, même s’il demandera un peu plus de travail. C’est pour cette raison que nous vous laisserons plus de temps, et que ce sujet pourra accueillir toutes les questions que vous voudrez.
Pour que vous ne vous sentiez pas perdus, nous avons fait une sorte de fiche technique pour vous rappeler quels sont les caractéristiques du genre. Il ne s’agit pas d’un cahier des charges! Vous n’êtes pas tenus de respecter ces points à la ligne. Cependant, faites bien attention à ne pas trop partir en freestyle (une histoire en 4 pages qui parlent de trucs paranormaux n’est pas suffisante ). Comprenez bien que le sujet reste très libre (le thème l’est, pour la première fois), mais cette fois-ci, la forme aura indéniablement son importance.
Voici donc une petite fiche récapitulative des caractéristiques de la nouvelle fantastique:
Tout d’abord, je pense qu’il serait utile de bien faire la distinction entre une nouvelle et un roman. Assez souvent, les textes proposés aux joutes sont des “histoires courtes”, pas des nouvelles. Une nouvelle se distingue d’un roman en ce qu’elle réfère au personnel; le roman (ou une histoire courte), quant à lui, se réfère davantage au social (l’environnement est bien défini, les personnages sont nombreux et leurs fonctions importantes; la manière dont le protagoniste évolue dans ce monde est prépondérante). La nouvelle est plutôt psychologique, pour faire plus simple.
Selon E.A. Poe (qui, il faut le savoir, fut le premier critique à théoriser la nouvelle) qualifiait la nouvelle de “forme extrêmement concentrée”: le suspens, les émotions etc… doivent être intenses sans demander des pages et des pages de développement. La nouvelle doit également former une unité d’impression, un effet global; en bref, un tout, qui se doit d’être lu en une fois.
L’histoire existe grâce à l’auteur bien sûr, mais aussi au lecteur! C’est pour cette raison que la nouvelle (et en particulier la nouvelle fantastique) subit presque toujours une narration à la première personne. Le point de vue du narrateur est interne, et le lecteur devient ainsi le témoin, le juge de ce qu’il se passe. Il vit l’histoire au travers des yeux et des émotions du narrateur. Dans une nouvelle fantastique, on se demande souvent si ce narrateur dit vrai (il y a vraiment un zombie sous son lit! ) ou s’il n’est pas tout simplement fou. En général, à la fin de la nouvelle, le mystère reste entier. C’est ce qu’on appelle une fin ouverte. Cependant, vous pouvez très bien tout expliquer de manière quasi-scientifique (“il s’agissait bien d’un monstre” ou “ce n’était pas un monstre, mais un homme d’une nature perverse et animale”).
La nouvelle est aussi une forme concentrée de figures de style: répétitions, parallèles, contrastes, motifs, métaphores… bref, ça déborde de symboles! Ca peut aller du simple (une pièce sombre = angoisse) au plus complexe (le miroir de Dorian Gray qui lui renvoie sa nature perverse sous la forme de son propre portrait affichant un rictus horrible). L’important est en fait de créer du mystère, tout simplement, et pour cela, le style narratif a toute son importance.
Pour finir, la nouvelle fantastique suggère plus qu’elle ne dit. Même si le narrateur dit voir un fantôme juste devant ces yeux, nous avons le choix de le croire ou pas. L’auteur joue de cette ambiguïté; c’est ce qui fait que la nouvelle fantastique fonctionne!
Une petite note enfin sur la notion de fantastique. La définition la plus connu est celle de Todorov: le fantastique repose sur « une intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle » (elle diffère en cela de la fantasy, qui se passe dans un monde irréel). C’est aussi une « rupture de l’ordre reconnu, une irruption de l’inadmissible ». Le lecteur hésite entre l’acceptation du surnaturel, et l’explication de ce phénomène étrange par le rationnel.
J’espère que ma petite explication vous aura éclairés. Je pense bien qu’elle ne répond pas à toutes vos questions. Donc si vous en avez, n’hésitez pas! Nous y répondrons le plus vite possible.
Et surtout, ne vous découragez pas! Nous savons bien que cette joute à des allures de challenge, mais il est loin d’être insurmontable! En fait, vous êtes tellement doués que forcément, à présent, on en attend plus de vous!
Exceptionnellement, la limite du nombre de pages a été augmentée à cinq.
Cette joute est terminée et le jury devrait rendre son verdict au plus tard le 1er Mai.”
Les textes
Pin’shae
Compagnons d’études.
6 Août, auberge de Varfuri, Carpates méridionales.
Je prends la plume afin de conserver une trace des événements terrifiants qui se sont déroulés dernièrement dans le village de Varfuri. Dieu seul sait ce qui pourrait encore se produire. Je n’y survivrai peut-être pas. Probablement pas, si, comme je le crains je dois m’opposer à Mikhail. Je doute de trouver, le moment venu, la force nécessaire pour tuer mon meilleur, mon seul ami. Si je dois succomber, je souhaite que d’autres puissent continuer nos recherches et se servent de ce qui restera dans les mémoires comme un simple fait divers.
Notre histoire commença en septembre dernier, lors de la présentation officielle des candidats au doctorat en croyances populaires. C’était également le jour où le doyen allait révéler aux élèves le nom de leur compagnon d’études. L’amphithéâtre A était bondé et le vieux Moreau, déclamait d’une voix monocorde la liste des binômes établis par tirage au sort. Nous savions tous que peu d’entre nous pourraient prétendre à se tenir dans ce même amphithéâtre, deux ans de recherches plus tard. Une grande partie des chances de chacun dépendait de la cohésion entre lui et son camarade. J’étais bien placé pour le savoir, pour avoir manqué l’admission de l’an passé à cause de ce mollasson d’Allan Quirm. Et ce parasite osait se présenter à nouveau! Je bouillais d’une rage intérieure inextinguible. Qui allait il handicaper cette année ? Une joie malsaine et froide s’insinua dans mon esprit. Peu importait qui Allan Quirm allait entraîner vers le fond, du moment que ce n’était pas moi! Ça ferait un candidat de moins. L’annonce de mon nom vint interrompre mes sombres pensées. Je me levai de mon siège, bientôt imité par un jeune homme aux cheveux et aux yeux sombres, à quelques rangées de moi. Je le saluai d’un signe de tête. Nous nous retrouvâmes après la fastidieuse cérémonie et décidâmes d’un rendez-vous pour apprendre à nous connaître et fixer nos objectifs d’études.
Rentrant chez moi, je me pris à espérer que ce garçon ne me freinerait pas dans mes recherches. Cela suffirait. Pourvu qu’il n’ait pas une trop forte personnalité, je pourrais l’entraîner dans la direction que je souhaitais.
Vint le jour du rendez-vous. Et Mikhail me surprit au-delà de mes espérances. C’était un garçon d’origine slave, de deux ans mon cadet. Il s’exprimait dans un français parfait, teinté d’un agréable accent. Nous parlâmes pendant des heures de nos intérêts pour les croyances populaires. Ils étaient bien différents mais nous pouvions apprendre tellement l’un de l’autre ! Je cherchais à comprendre ce qui poussait les gens à croire aux légendes, à connaître les déficiences affectives ou sociales qu’ils cherchaient à combler par les mythes, tandis que Mikhail s’intéressait aux explications scientifiques des phénomènes que les gens appellent para-normaux.
Mon compagnon était un être exalté, passionné, et je compris très vite sa démarche : il espérait, un jour, ne pas trouver d’explication rationnelle à l’un de ces mystères populaires et se trouver confronté à un véritable phénomène surnaturel. Je ris de bon cœur de sa naïveté, jusqu’à ce que son regard noir se teinte d’un voile de déception. Je m’empressai de m’excuser auprès de lui ; après tout, nos recherches étaient complémentaires. Je souhaitais trouver des explications culturelles aux mythes et lui, leur cherchait des éclaircissements par la science. Nous pouvions faire de grandes choses ensemble et peu importaient les motivations secrètes de mon camarade, pourvu qu’il mît son énergie au service de notre cause.
Les semaines qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de ma vie. J’avais enfin trouvé un camarade qui partageait ma passion et mon ambition, quelqu’un qui méritait mon estime et mon amitié. En plus d’être un esprit brillant, Mikhail était un joyeux compagnon, doté d’un sens de l’humour distingué. Il semblait apprécier ma compagnie autant que j’aimais la sienne, si bien que nous devînmes vite inséparables. Nous nous mîmes rapidement à la recherche d’un sujet d’études à la mesure de notre talent. Malheureusement les longues heures de recherches dans les bibliothèques, chez les bouquinistes, les libraires nous menèrent à de nombreuses déceptions. Les croyances populaires ne manquaient pas, bien entendu, mais nous avions peine à trouver un sujet valant qu’on s’y intéresse pendant plus de quelques semaines. Les mauvais esprits constituaient un sujet futile, les cas de lycanthropie avaient déjà été explicités maintes fois, les légendes sur la mort étaient de simples allégories de notre fin inéluctable. Nous crûmes, une fois, tenir un sujet intéressant, avec les sirènes et autres spectres naufrageurs, mais après une brève enquête auprès des habitants du littoral français, nous nous aperçûmes que plus personne n’y croyait vraiment. Comment pourrions nous définir les causes culturelles et scientifiques qui permettent aux croyances d’exister, si nous ne trouvions personne à interroger? L’incroyable énergie de mon ami, et ma détermination à toute épreuve nous permirent de ne pas nous décourager, et finirent par payer.
C’est un matin de décembre que nous trouvâmes le livre, dans l’échoppe minuscule d’un bouquiniste chez lequel nous avions pris nos habitudes. Le petit homme nous sauta presque à la gorge dès que nous eûmes franchi le seuil de sa boutique. Il avait quelque chose pour nous, quelque chose qui nous intéresserait sûrement, c’était très ancien, il ne comprenait pas tout, mais ça avait rapport avec nos études, c’était certain. Je regardai le libraire d’un œil méfiant. Habituellement taciturne, le vieillard semblait à présent excité, anormal bavard, presque nerveux.
– Viens voir Lucas, c’est incroyable, souffla Mikhail.
Je me penchai sur l’ouvrage, manifestement antique et passablement décrépi, mais richement illustré et rédigé dans une langue qui m’était parfaitement inconnue.
– C’est de l’ancien Valaque, et un des propriétaires y a laissé des notes. Je ne comprends pas tout, mais il s’agit sans aucun doute d’un des écrits les mieux renseignés sur le vampirisme que j’ai pu consulter jusqu’à présent. Combien ? lança mon ami, fébrile, au boutiquier.
Son excitation retomba à l’annonce du prix. Certes l’ouvrage était de valeur, mais même à nous deux, nous n’avions pas la somme nécessaire. Je tirai Mikhail hors de la boutique, à regrets, car le livre me fascinait presque autant que lui. Le jeune roumain passa les trois jours suivants à tenter de me convaincre que l’ouvrage serait une formidable piste de départ pour notre étude. Le vampirisme. Une croyance, qui avait traversé les siècles, terrifiant génération après génération. Une légende encore fortement ancrée dans les esprits à travers toute l’Europe. Un mythe dont le berceau jouxtait le village natal de Mikhail.
Peu à peu, le travail de sape de mon ami fit son ouvrage et nos recherches s’orientèrent résolument vers les croyances valaques. Nous réunîmes une importante documentation sur le sujet, et, au milieu du printemps, nous décidâmes de passer les mois d’été à Varfuri. Ainsi, nous pourrions collecter sur place les témoignages oraux des autochtones, et étudier de plus près la naissance du mythe. Mikhail rayonnait. Je le soupçonnais de m’avoir manipulé pour m’entraîner sur cette voie. L’idée me traversa l’esprit que son rêve fou n’était pas d’observer un simple phénomène surnaturel, mais de rencontrer un vampire. Mais peu m’importait. Notre travail avançait, et je tenais un formidable sujet d’études.
De fait, nous retournâmes souvent consulter l’ouvrage chez le bouquiniste, et finîmes par décider de l’acheter, dès que nous aurions réuni la somme nécessaire. Afin d’optimiser le temps que nous passerions en Valachie, Mikhail décida de faire parvenir , à son oncle Andrzej un extrait des annotations du livre mystérieux qu’il n’était pas parvenu à déchiffrer. Le libraire, voyant que nous nous intéressions à l’ouvrage, nous avait laissé l’étudier et en copier plusieurs pages. Cependant, à chacune de nos visites, il paraissait aussi plus empressé de nous voir partir, si possible avec le livre. Si le prix n’avait pas été si élevé, j’aurais juré qu’il tentait de s’en débarrasser au plus vite.
La réponse de l’oncle de Mikhail nous revint à la fin du moi de mai. Il demandait à son neveu – en termes plutôt grossiers, selon celui-ci – où il avait trouvé ces inscriptions maudites et il le priait de ne pas le mêler à ce genre d’histoires. Mon ami haussa les épaules et me lança un sourire gêné. Il m’expliqua que c’était une preuve de plus que les gens de son pays étaient superstitieux et ajouta que je rencontrerais certainement des tas de personnes intéressantes pour mes recherches lors de notre voyage, mais que j’aurais peut-être du mal à les faire parler.
Peu avant notre départ, nous avions réuni suffisamment d’argent pour acheter le précieux ouvrage. Nous poussâmes la porte de la minuscule boutique le 12 juin, et tombâmes nez à nez avec Allan Quirm. Il sortit de la librairie en me gratifiant d’un sourire mauvais. Un terrible pressentiment m’envahit. Je tâchai de ne pas m’emporter contre cet imbécile mais mon regard animé d’une haine chauffée à blanc n’échappa pas à Mikhail. Il m’entraîna vers le vieux libraire, autant pour me détourner de mon objet de colère que par empressement d’acheter « notre » livre. Le bouquiniste partit d’un rire hystérique, dément, un rire que je n’oublierai pas de sitôt.
– Mes pauvres garçons, parvint il à articuler entre deux secousses, vous venez de le manquer de peu.
La mort dans l’âme nous terminâmes les préparatifs pour notre voyage. Le livre avait pris une grande place dans nos recherches mais aussi dans nos vies. Mikhail semblait abattu par sa perte, et savoir que c’était Allan Quirm qui nous avait enlevé notre meilleure source d’information me rendait fou de rage.
La veille du départ, allongé dans mon lit, je tournai et retournai dans mes mains la copie du passage le plus obscur, celui que l’oncle de Mikhail avait refusé de traduire. Comment de simples mots pouvaient ils effrayer tout un peuple ? Nous trouverions des réponses là-bas. Des réponses qu’Allan Quirm ne pourrait jamais avoir. Yak achka oromir landze… je connaissais ces mots par cœur pour les avoir lu cent fois. Je les répétai dans ma tête, comme une litanie apaisante avant de sombrer dans le sommeil le plus profond.
Nous prîmes le train de 7h42, en direction de Bucarest. Mikhail arriva juste à temps avant le coup de sifflet libérateur du chef de gare. Les yeux brillants il me tendit un paquet dont l’emballage avait été grossièrement déchiré. Mon sang ne fit qu’un tour. C’était lui. Le livre. Notre livre. Mikhail affirma l’avoir trouvé devant sa porte avec le courrier du matin. Incrédules, mes yeux passèrent de l’ouvrage à mon ami. Il me demanda si j’étais heureux. Etrange question, mais je lui répondis avec sincérité que j’étais plus heureux que jamais. Pourquoi Allan Quirm s’en était il débarrassé ? Pourquoi nous avoir aidés en nous le remettant ? Cela ne lui ressemblait pas. Je me plongeai avec fascination dans l’étude de l’ouvrage, sa langue étrange me paraissait à présent presque familière. Mikhail voulut travailler avec moi mais vers midi, ses interruptions constantes me donnèrent mal à la tête et je le rembarrai assez durement. Son regard blessé me fit tout de même de la peine et j’allais m’excuser quand le vendeur de journaux entra dans notre compartiment.
Mikhail en acheta un exemplaire et se mit à le lire, muré dans un mutisme réprobateur. Soudain, il me tira par la manche, et je vis à son visage blême que quelque chose n’allait pas. On avait retrouvé le corps d’Allan Quirm ce matin, dans son appartement. L’enquête privilégiait la piste du meurtre. Un malaise s’installa entre nous. Mikhail n’aurait quand même pas… Et pourtant le livre était entre nos mains. Je décidai de le ranger et de profiter du paysage, mais la lumière du soleil m’éblouit et je baissai le store de notre fenêtre. Notre voyage se poursuivit dans le silence et dans la pénombre.
La nuit passa, je dormis mal et peu. Lorsque le jour se leva, nous longions une chaîne de montagnes. Les Carpates. La ligne de chemin de fer les contournait par le sud. L’abattement de Mikhail semblait s’évaporer à mesure qu’il approchait de son pays natal. Quant à moi, eh bien, je ressentis comme un soulagement étrange à la vue des interminables forêts de sapins et des cimes nimbées de brouillard. Ce pays nous attendait. Nous percerions ses mystères et démystifierions ses croyances archaïques. Je fis part des mes pensées à mon ami et son regard s’embrassa d’un feu étrange. L’exaltation coutumière du jeune homme s’y lisait à nouveau, mais s’y ajoutait une autre étincelle, qui aurait bien pu être de la terreur.
Nous arrivâmes à la gare de Targoviste en milieu de journée, sous un soleil aveuglant, mais une autre lumière bien plus vive me transperça le cœur lorsque je descendis du train. Une jeune femme élancée, brune et au visage sombre bien qu’illuminé par un immense sourire nous accueillit. Sarah. Je sus alors que je ne pourrai plus quitter ce pays sans y laisser la meilleure part de moi-même. Sarah. La sœur de Mikhail.
Nous fûmes reçus à bras ouverts par la famille de mon ami. Sa mère me traita comme un fils et pendant plusieurs jours ses tantes et cousines ne cessèrent de rire à chaque fois qu’elles me croisaient au hasard des couloirs de la demeure familiale. Mikhail m’expliqua avec un grand sourire qu’elles ne tarissaient pas d’éloges sur son ami français. Seul, l’oncle Andrzej me considérait avec méfiance et semblait adopter le même comportement avec son neveu. Nous poursuivîmes nos recherches avec acharnement. Nous parcourûmes les villages voisins dans l’espoir de collecter des témoignages oraux. Sur les conseils de mon camarade j’évitai de m’intéresser de trop près aux habitants de Varfuri. C’était une sage décision, car beaucoup de portes nous furent claquées au nez, et Mikhail ne voulait pas attirer l’antipathie de ses voisins sur sa famille. Nous parvînmes tout de même à récolter beaucoup de données et, le soir, dans notre chambre, nous tentions de les classifier et de les ordonner. Nos discussions devenaient de plus en plus passionnées à mesure que nous arrivions à croiser des observations à celles rapportées dans notre livre. Des passages autrefois obscurs s’éclaircissaient de jour en jour. L’exaltation de Mikhail devint presque palpable et son comportement devenait de plus en plus étrange. Tantôt il semblait impatient, presque avide, de se remettre au travail, tantôt il s’animait d’une crainte étrange et me refusait l’accès au bureau. Dans ces moments je partais pour de longues promenades dans les bois.
Le paysage de la région m’enchantait et je me sentais comme chez moi, mais malheureusement le climat ne me réussissait pas. En quelques semaines, mes mains et mes avant-bras se couvrirent de plaques rouges, dont les démangeaisons ne se calmaient qu’une fois la fraîcheur de la nuit installée. Les ténèbres étaient salvatrices mais je n’y trouvais aucun repos. Mes pensées allaient à la douce Sarah. Depuis peu de temps, celle-ci semblait fuir ma compagnie. La douleur d’être rejeté me crevait le cœur. Je vécus ainsi jusqu’à cette dernière semaine, où la peine et le manque de sommeil m’accablèrent plus que jamais. C’est hier soir, dans la douce pénombre de notre chambre que je me décidai enfin me confier à mon ami.
– Si tu y tiens, je lui parlerai, m’annonça-t-il en s’efforçant de paraître enjoué, mais je sentis dans sa voix une gravité qui ne lui était pas familière. Ne mets pas trop d’espoir là dedans, cependant, reprit-il.
J’eus de la peine à trouver le repos. Mikhail ne semblait pas optimiste, ni très enthousiaste à l’idée que sa sœur me plaise. Il avait même l’air chagriné. Après m’être retourné maintes fois sur l’oreiller, je tendis la main vers notre livre et en relis le contenu maintenant familier, jusqu’aux annotations obscures que nous n’avions toujours pas déchiffrées. Je tombai enfin dans un lourd sommeil sans rêve.
C’est le cri de Sarah qui me tira de ma torpeur. Je trouvai Mikhail debout, au milieu du grand salon, le visage et les mains couverts de sang, tenant sa sœur, inerte, dans ses bras. Alors que les autres membres de sa famille accouraient, je poussai un cri de désespoir.
– Qu’as-tu fais ? Pourquoi ? sanglotai-je.
– Pou…Pourquoi ? Tu… Tu la voulais pour toi tout seul, hein ? Elle ne voulait pas de toi et tu…ne l’as pas supporté. Mais il y a d’autres gens qui t’aiment Lucas, balbutia mon ami, aux portes de la folie.
Son regard était à nouveau habité de cette lueur démente. Il tremblait de tous ses membres et il serrait Sarah si fort contre lui que des gouttelettes de sang s’envolèrent en saccades de la plaie qu’elle avait dans le cou. Je compris soudain que Mikhail s’était plongé trop loin dans nos recherches. Ne trouvant pas de pistes pouvant le mener à un véritable vampire, il avait décidé d’en devenir un lui-même et avait assassiné sa sœur… et peut être Allan Quirm ? J’aurais dû le voir, j’aurais dû savoir. L’oncle Andrzej me saisit par les épaules et me murmura que je n’étais plus le bienvenu dans cette maison. Quelques minutes plus tard j’étais dehors, mon balluchon à la main, au milieu de la nuit. L’air frais me permit de reprendre un peu mes esprits, et je me mis à descendre l’allée principale à grands pas.
Derrière moi j’entendis les graviers crisser au rythme d’un pas de course. Mikhail me rattrapa et me supplia de l’attendre car il avait décidé de partir avec moi. Il me rejoindrait à l’aube, le temps pour lui de rassembler quelques affaires. Voilà comment je me retrouvai attablé dans cette auberge, à coucher par écrit mon aventure en attendant mon ami. Je sais qu’il est devenu fou. Je sais qu’il pourrait tuer à nouveau et que je pourrais être le prochain mais je ne l’abandonnerai pas, ne serait-ce que parce qu’il est un sujet d’étude trop intéressant. Je sais à présent qu’une légende peut influencer un esprit faible ou trop enthousiaste, et qu’elle peut pousser au meurtre. Peut-être que c’est ainsi que naissent les mythes.
8 août, forêt de Valachie.
Mikhail dort à présent. Nous sommes en fuite depuis l’incident de l’auberge. Ce moment de répit sera bref, mais je me dois de consigner la suite des événements, tant que je peux encore le faire.
Après que mon ami m’eût rejoint à l’aube nous décidâmes de nous reposer quelques heures. Au réveil, le jour tirait à sa fin et nous descendîmes dîner dans la salle commune. Mikhail se décida à me parler en ces termes :
– Tout le monde l’a vu, Lucas. Ils avaient tous peur. Sarah aussi avait peur de toi, même si elle t’aimait bien. Je le savais, mais je ne pouvais rien te dire… Tu sais, je t’aimais trop pour te faire voir ce que tu étais devenu, mais tu as préféré Sarah. Je sais que ça ne se commande pas. Oui j’étais furieux et jaloux que tu sois tombé amoureux de ma sœur mais ce n’est pas moi qui lui ai fait ça, Lucas. C’est toi.
Je ne compris pas tout de suite. Mikhail me tendit un miroir qu’il avait caché dans sa poche. Je ne vis pas de reflet. Tout me revint. La lumière du jour si brûlante. La peur et la fascination dans les yeux de Mikhail. L’excitation à la nuit tombée. Le livre et son incantation mystérieuse. Quirm. Sarah. Sarah. Le goût du sang. Sarah. Un hurlement de douleur sortit de ma cage thoracique, ma fureur enfla, enfla jusqu’à emplir la pièce et tout s’enchaîna. Une femme hurla et son cri se perdit dans un gargouillis de sang chaud. Le tenancier, les clients. Les cris. La fuite dans la forêt.
A présent le calme est revenu, et Mikhail m’a suivi, par amour. Il sait pourtant que bientôt la folie viendra et que je devrai me nourrir, mais il reste, fidèle à son devoir d’ami et de compagnon d’études.
Aelghir
On the road never again
La clef refusa avec maussaderie de tourner dans la serrure. Je lui imprimai un coup sec, brisant net sa risible résistance. Du pied, je poussai le battant et jetai un regard cauteleux sur la chambre minable de ce motel égaré au fin fond de la cambrousse, à une bonne centaine de kilomètres de Minneapolis. La première chose qui me sauta au visage, ce fut l’odeur de cave, un infâme, subtil et captivant mélange de toutes les vies défaites, de toutes les défaites viles qui s’étaient succédées dans cet antre hasardeux sans jamais se croiser.
Je fis un pas en avant. On dit qu’il n’y a que le premier pas qui coûte. Pourtant, les pas suivants coûtent autant et c’est ce qui en fait le prix. Mais c’est vrai que peu à peu, insensiblement, à petits pas, la valeur est transcendée en saveur, j’étais bien placé pour le savoir.
Comme dans un mauvais film, le mobilier pleurait sa misère. Un lit au matelas avachi en son milieu, une table de chevet au vernis lépreux, une commode aux tiroirs de guingois et une table ornée des tristes cercles laissés par d’anciennes bitures m’accueillirent dans un morne silence. Pas même de chaise pour poser mon cul ou mon sac. Je lançai celui-ci sur la table. Je n’allais pas rester ici assez longtemps pour le défaire. Puis je posai à côté de lui la bouteille de scotch que j’avais achetée dans l’unique magasin de ce bled paumé où personne ne songerait à venir me chercher.
C’était une agglomération toute en longueur, de part et d’autre d’une route enlisée. Au-delà, il y avait des étendues couvertes d’armoise, et des collines aux pentes abruptes. Et à la sortie du patelin, agonisait ce motel, un cube de bois rouge qui avait viré au rouille sous les assauts conjugués des intempéries et de la négligence. Il n’avait pas de nom, ou plus sûrement ce dernier s’était-il effacé tout comme ces bouts d’existences échouées là un jour puis reparties sans faire de vagues. Je ne savais pas non plus celui de la bourgade. Qui pourrait me retrouver dans un endroit dont j’ignorais moi-même le nom ?
J’avais mal aux pieds. Je m’assis sur le lit. Il tenait ses promesses : un grincement obscène m’accueillit et me promit une nuit peu confortable. De toutes façons, je ne comptais guère dormir. A chaque fois, la nuit suivante, je ne trouvais pas le sommeil. Il me fallait repasser dans mon esprit toutes les péripéties, avec minutie, afin de les graver dans ma mémoire aussi bien que sur une pellicule. Néanmoins, j’appréhendais inlassablement cet instant d’intense solitude. Ce n’était qu’après maturation que je pouvais enfin me griser au vin puissant de ma liberté.
J’ôtai mes chaussures. Elles étaient tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. De plus, j’en changeais régulièrement. Si, par mégarde, je laissais des traces de pas, du genre de ceux qui me coûtaient de moins en moins, elles n’aideraient pas à m’identifier. Je souris largement en affichant mon irrévérence envers la loi et ses représentants et balançai mes chaussures sous la table.
Les constellations des taches sur la moquette fanée racontaient des bouts d’histoires sans grand intérêt et m’attiraient vers le dernier rebondissement de ma propre histoire, vers la pléiade de gouttes écarlates projetées sur l’écran blanc d’une nuit poisseuse, au plafond d’une chambre désormais mortuaire. Quelques heures auparavant, j’avais écris comme d’autres peignent, avec ferveur et évidence, un nouveau chapitre du livre de ma vie ivre, le dernier en date mais explicitement pas l’ultime. La revendication vibrait à nouveau en ma chair tumultueuse.
Je m’étendis, les mains croisées derrière la tête. Le traversin mou se creusa, n’offrant que peu d’appui à mon crâne transpercé d’éclairs rouges. Pour comble de cliché, l’enseigne du motel clignotait juste au dessus de la fenêtre et m’inondait par intermittence de sa nauséeuse lueur verdâtre.
Je fermai les yeux. Je n’avais pas faim. « Ma nourriture est une nourriture que vous ne connaissez pas. » J’avais lu ça quelque part, je ne savais où, il y avait très longtemps. Dans une autre vie. Mais je trouvai que ça m’allait comme un gant. Je ricanai.
Par contre, l’envie de boire me dessécha soudain la gorge. Je soupesai un instant ma lassitude à l’aune de ma soif et celle-ci finit par l’emporter. Je me levai et en titubant presque, fis les quelques pas qui séparaient le lit de la table. J’empaumai la bouteille de scotch et dévissai le bouchon. La tête en arrière, je m’envoyai plusieurs lampées dans le gosier. L’alcool m’incendia comme si j’avais eu la gorge à vif. Pourtant ce n’était pas moi qui avais passé les dernières heures à brailler. Ses dernières heures… Mon rire se noya dans le scotch et je faillis m’étrangler. Je recrachai un peu de liquide sur la moquette qui n’en était plus à ça près et retournai m’allonger. Je posai la bouteille sur la tablette à côté du lit, afin de l’avoir à portée de main.
Il faudrait bien à un moment que je me relève pour aller uriner. J’en profiterais pour me laver les mains. Je venais seulement de remarquer qu’il me restait du sang sous les ongles. Le réceptionniste au teint blafard avait à peine levé les yeux de son Playboy fatigué lorsque j’avais réglé une nuit d’avance. Puis il avait jeté la clef sur le comptoir. Les filles nues sur papier glacé l’intéressaient plus que moi. Je ne lui en voulais pas. Moi, c’étaient plutôt les filles glacées sur plancher nu qui avaient ma faveur. Sans doute, la désinvolture du péquenot lui avait-elle sauvé la vie. Ou peut-être pas.
Je tendis la main pour m’emparer de la bouteille. Mes doigts frôlèrent alors un objet que je ne me souvenais pas avoir vu sur la table de chevet. Je tournai la tête, vaguement intrigué. C’était un livre.
Je soupirai. Il n’y avait pas de télévision dans ce miteux motel. Du moins pas dans les chambres. J’avais aperçu à la réception un vieux poste sûrement infesté de parasites face à deux ou trois fauteuils gibbeux. Très peu pour moi. Alors autant lire. Même si ce n’était pas mon activité préférée… quoique j’étais assez doué pour compulser les entrailles comme ces Romains, comment les appelait-on déjà, haruspices, je crois. Ils y déchiffraient l’avenir. Moi, j’y recherchais plutôt les racines étroitement emmêlées de la souffrance de mes proies et de mon délictueux plaisir.
La couverture noire du bouquin avait été usée par de nombreuses mains au point que le titre était énigmatique. Les pages, très fines, n’étaient pas en reste, jaunies, écornées. Qu’attendre de plus dans ces lieux qui correspondaient à mon humeur du moment ? « Post coïtum animal tristum. » dit-on. Après la curée, l’excitation retombe.
Non ! Pas ce livre-là ! J’aurais dû m’en douter. Mais je me décidai quand même à le feuilleter. Il ne fallait pas m’en réclamer plus. Juste parcourir quelques feuillets, pour occuper le temps. Je venais d’effeuiller une effeuilleuse, la dénudant bien plus qu’elle n’en avait l’habitude. Je ne faisais que retarder de peu l’instant d’extraire le suc doux-amer de mes souvenirs les plus inédits.
Je l’ouvris à la première page. Et je lus :
« Au commencement, la terre était informe et déserte et il y avait des ténèbres sur la surface de l’abîme d’eau »
Au commencement, mon esprit était informe et désert et baignait dans les ténèbres. De mémoire, j’avais toujours été le même, mais à partir de mon abîme revendiqué, je m’étais construit résolument, cimentant ma personnalité avec le sang de mes victimes.
Je tournai deux pages et tombai sur ce passage :
« Mais quant à manger le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous ne devez pas en manger, non, vous ne devez pas y toucher, afin que vous ne mourriez pas.’ Cependant le serpent dit : ‘Vous ne mourrez pas du tout.’ »
Nous avons tous un fruit interdit. Avec, ancrés en nous, la peur ou le défi de transgresser. C’est selon. Et toujours une menace suspendue au-dessus de nos têtes. Moi, j’avais écouté mon serpent, et comme il me l’avait promis, je n’étais pas mort du tout. Loin de là ! Je ne me sentais jamais aussi vivant que lorsque je touchais et je mangeais les fruits prohibés par la bonne conscience collective ! D’autre part, si jamais on m’attrapait et qu’on ouvrait la trappe sous mes pieds enchaînés, ma réputation me survivrait et ferait frissonner les âmes sensibles.
Un lent glissement hanta un instant mon esprit. Il me sembla qu’un reptile au ventre lisse et froid rampait sur ma chair excitable. Un frisson flou me parcourut à sa suite. L’étrange et satisfaisante impression ne s’effaça pas tout de suite.
Je poursuivis mon intéressante lecture. Je sautai plusieurs pages et pointai du doigt le haut d’une colonne. Le hasard me guidait comme lorsque je partais en chasse.
« Seulement, ne faites rien à ces hommes car c’est pour cela qu’ils sont venus à l’ombre de mon toit. Mais ils dirent : ‘Ecarte-toi de là !’ Et ils ajoutèrent : ‘Cet homme solitaire est venu ici pour résider comme étranger et pourtant il veut vraiment faire le juge ! Maintenant, nous allons te faire plus de mal qu’à eux !’ »
Je fronçai les sourcils. Le hasard n’avait peut-être rien à y voir. C’était bien trop proche de ma propre histoire. Un sourire découvrit irrésistiblement mes dents de carnassier tandis que j’explorais mentalement cette zone frontalière de la réalité. Une évocation presque fortuite me fit vibrer violemment, bien mieux qu’une décharge sexuelle. Ma mémoire avait extrait de ses trésors un grand gars blond-blanc, un jeune flic un peu plus malin que les autres mais pas assez… Il avait cru pouvoir m’amener devant mes juges. Mais c’était moi qui l’avait jugé et condamné sans appel. Il pleurait au moment imminent de sa mort. Des larmes de peur et de douleur se mêlaient à son sang capiteux. J’avais léché sur ses joues infléchies son inflexible chagrin de lâcher prise.
Du gras du pouce, j’essuyai machinalement ma propre joue. Une larme imprévue y traçait son chemin, brûlante. Allais-je me mettre à geindre sur ce prétentieux exécutant ? Intrigué, je considérai mon doigt. Il était rouge. Sans doute, cette goutte inopinée avait-elle dilué le sang encroûté sous mon ongle. Je haussai les épaules et réintégrai le livre noir.
« Tu te tiendras éloigné de la parole mensongère. Ne tue pas l’innocent et le juste car je ne déclare pas juste le méchant. »
Cette injonction s’adressait-elle à moi ? Si tel était le cas, c’était en pure perte. Je n’y allouai aucun crédit. Car il n’y a sur Terre ni innocent ni juste. En tous cas, moi, je ne déclarais personne innocent. Tout le monde dévie sans cesse d’un droit chemin forcément aléatoire. Ca, c’est une parole véridique. Même le nouveau-né n’est pas innocent. Ne fait-il pas effroyablement souffrir sa mère en se frayant un chemin sanglant dans sa chair pour parvenir jusqu’à la lumière ? Une lumière qu’il maudit en hurlant de tous ses poumons dès qu’il y accède ! Et moi, par mes actes, je témoignais que j’étais juste parce que je faisais venir mon jugement sur des injustes.
A ce moment-là, la lumière de l’applique vacilla au point que je crus qu’elle allait s’éteindre. Il ne manquait plus que cela ! Allais-je devoir me lever et secouer ce crétin de réceptionniste pour qu’il remplace l’ampoule moribonde ? Heureusement, avec un petit grésillement, le pitoyable luminaire se remit à remplir son office et je me replongeai dans ma lecture, ayant sauté plusieurs pages.
« Yoab prit trois flèches dans sa paume et les enfonça dans le cœur d’Absalom alors qu’il était encore vivant, suspendu au grand arbre… finalement, on prit Absalom, on le jeta dans la forêt et on éleva sur lui un gros tas de pierre. »
J’éclatai franchement de rire. A croire que j’avais lu ces attrayantes chroniques avant de passer à l’action ! Ni les Fédéraux, ni les journalistes ne m’avaient encore affublé d’un surnom racoleur pour la bonne raison que personne n’avait encore relié entre elles mes proies. Je ne me coulais pas dans le moule. Je n’avais pas de mode opératoire bien défini. J’improvisais. Je me déplaçais beaucoup. Je fonctionnais, comment dire ? … au feeling, à l’inspiration.
‘Yoab’ ! Ca me serait bien allé comme nom de scène. Parce que j’avais eu mon Absalom moi aussi : une prostituée anonyme que j’avais pendue par ses longs cheveux roux aux branches d’un chêne centenaire et que j’avais lardée de coups de couteau. Ensuite, j’avais enseveli son cadavre encore chaud sous ‘un gros tas de pierres’. De rire, les larmes me montèrent aux yeux.
Le vent soufflait fort. Les feuillages bruissaient comme des mains se frottant hâtivement les unes contre les autres. Je ne riais plus car je venais de me souvenir qu’il n’y avait pas d’arbres autour du motel, juste une vaste étendue nue et poussiéreuse, des champs abandonnés à l’hiver. Je retins ma respiration. Ce vent-là existait-il vraiment ? C’était comme une plainte s’insinuant sous la porte. Puis soudain, il n’y eut plus que le silence. Sans doute n’y avait-il jamais rien eu d’autre. Juste ma claustration et ma fatigue. Et puis, j’avais une imagination généreuse. La dénommée Carlotta aurait pu vous renseigner à ce sujet. Mais malheureusement, c’était désormais impossible. Elle n’avait plus de langue. C’était pour elle un moindre mal. J’avais opéré une séparation entre sa tête et son corps, avant d’abandonner le tout dans une sordide ruelle de Minneapolis. Sans la langue…
J’aurais dû reposer le livre et essayer de trouver le sommeil. Mais je continuais à tourner les pages, mû par un sentiment d’inéluctable. Je voulais savoir… mais savoir quoi ? Ca, je l’ignorais. Je lus et relus ces lignes :
« Ce que la transgression déclare au méchant est au milieu de son cœur. Il n’y a pas d’effroi de Dieu devant ses yeux. »
Incontestablement, je ne craignais ni Dieu ni les hommes ! Cela faisait déjà trois années que je violais les hypocrites interdits de la société soi-disant policée. Mais il n’y avait rien au milieu de mon cœur… ‘Tu n’as pas de cœur, tu me feras mourir avant l’heure’ criaillait continuellement ma pauvre mère. Jusqu’au jour où je lui donnai raison. Elle fut la première, ma genèse et ma révélation.
‘Et qui n’a pas de cœur n’a pas peur !’ Pourtant, à l’instant même où je me gargarisais de cet adage personnel, un grand froid me descendit des omoplates jusqu’aux reins. Ce fut comme si quelqu’un avait brusquement ouvert la fenêtre sur la nuit lugubre de l’hiver ou, bien plutôt, sur la noirceur de la route jalonnée de cadavres qui m’avait mené jusqu’à ce motel sans nom.
Je ne croyais pas aux fantômes. Mes morts n’étaient guère plus que de la chair déliquescente, tout à fait inaptes à bouger le moindre petit os pour tirer réparation de moi et ensuite reposer en paix. Et pourtant, pourtant, ce goût acre dans mon arrière-gorge, je compris que c’était bien celui de l’effroi. Je saisis la bouteille et ingurgitai une longue gorgée d’alcool. En même temps, je décrétai que je n’avais aucune raison d’avoir peur. Peur de qui ? C’était aux autres de grelotter devant moi, à commencer par cet abruti de réceptionniste qui avait certainement laissé la porte d’entrée ouverte, ce qui expliquait le frisson qui m’avait glacé le dos. Je me couvris les épaules avec la courtepointe piquetée de brûlures de cigarettes et continuai ma lecture avec une fascination morbide.
« Sédécias était âgé de vingt-et-un ans lorsqu’il commença à régner. Il faisait tout ce qui est mauvais aux yeux de Yahvé… et il arriva que le roi de Babylone vint avec toutes ses forces militaires et mit le siège devant Jérusalem… Alors on saisit le roi et on le fit monter devant le roi de Babylone pour qu’on prononce sur lui une décision judiciaire. On aveugla les yeux de Sédécias après quoi on le lia avec des entraves de cuivre et on l’amena à Babylone. »
J’avais entrepris mon saignant périple à l’âge où ce Sédécias était devenu roi. Tous deux, nous avions fait avec conviction ce qui est mauvais aux yeux de Dieu… Je resserrai le couvre-lit autour de mes épaules. Il faisait vraiment froid, le chauffage avait dû tomber en panne. L’autre débile allait regretter d’être né !
Mais moi, contrairement à ce roi juif, je ne tomberais pas aux mains de mes ennemis, aucun flic ne pourrait se vanter de m’avoir passé les menottes. J’étais bien trop compétent.
« Si ton œil est méchant, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien sont grandes ces ténèbres ! »
Pourquoi chaque passage sur lequel je trébuchais ressemblait-il à une accusation ou à une mise en garde ? J’avais tourné un grand nombre de pages en espérant lire autre chose que des reproches. Ce n’était qu’un livre que j’avais juste ouvert pour me distraire. Je m’esclaffai mais mon rire résonna désagréablement à mes oreilles. Alors, je me mis à défier je ne savais qui, probablement moi-même puisque j’étais seul dans cette chambre.
– Oui ! Je les revendique, mes ténèbres ! Mes actes magnifient ma native obscurité. Car je plonge à jamais dans les ténèbres ceux qui ne sont que des lumières factices !
Je voulus jeter le livre noir mais quelque chose me contraignit à le parcourir encore. Mes mains s’engourdissaient et je claquai des dents. De froid, bien sûr, pas de peur. Rien ne pouvait m’effrayer ! Ni personne ! J’avais choisi et suivi ma voie sans me soucier des sentiments et des jugements d’autrui. J’étais libre et je m’affirmais dans un univers à ma mesure.
Ce fut d’une voix hachée que je lus à voix haute une brève et frappante sentence :
– « C’est avec la mesure que vous mesurez qu’il sera mesuré pour vous, oui il vous sera encore ajouté. »
Je mesurais le monde à l’aune de ma sensibilité. Certes, une sensibilité bien particulière. Peut-être que le terme réceptivité conviendrait mieux. Je ressentais les affres et les souffrances de mes proies avec tant de sensitivité que j’aurais dû créer une échelle de mesure pour en quantifier toutes les intensités. L’échelle de Yoab ! A ma manière, j’étais un créateur. Un démiurge. J’arpentais puissamment la nuit et j’édifiais des ossuaires à ma mémoire. Et un jour, quelqu’un prendrait la véritable mesure de mes performances et ajouterait mon nom à la légende. Un large sourire détendit mon visage. Je refermai le livre noir et le jetai sur la moquette malodorante. Je tendis la main vers la bouteille avec la ferme intention de la terminer.
J’allais rapidement mesurer à quel point mon interprétation était erronée.
Dans ce minable motel au bout de la route, personne n’entendit mes hurlements. En tous cas personne n’intervint.
Le gars qui avait loué cette chambre avait payé la première nuit mais n’avait pas réglé la suivante. Alors le réceptionniste qui était aussi l’homme à tout faire du motel venait réclamer son dû auprès de son seul et unique client. Il n’était pas franchement de bonne humeur. Le postier lui avait apporté le nouveau numéro de sa publication favorite et il avait hâte de se replonger dans la contemplation béate des charmes opulents de la playmate du mois. Il frappa sèchement à la porte défraîchie sans remarquer que ça serait bien d’y repasser un coup de pinceau, insista, se demanda si son seul et unique client ne s’était pas tiré sans payer, se dit que non, parce que la voiture de l’étranger était toujours sur le parking, pas loin de la rangée de poubelles, et se décida enfin à tourner la poignée. En vain. Bien sûr, c’était fermé à clef. Il toqua à nouveau, de plus en plus fort. Sans résultat. Se mordillant la lèvre de contrariété et peut-être aussi de désarroi, il se décida à utiliser son passe. Il ouvrit précautionneusement la porte, fit un pas en avant, un seul.
Et il hurla, couina, vagit puis régurgita son petit-déjeuner sur la moquette qui en avait vu d’autres.
Par contre, le vieux lit défoncé n’avait jamais connu quelque chose d’aussi incontestablement écœurant : sur la courtepointe gorgée de sang, le locataire gisait, plus que mort; éviscéré, démembré… Chacune des articulations avait été tranchée net. Les os d’une blancheur tumultueuse jaillissaient des moignons. Et la calotte crânienne découpée comme avec une lame très affûtée laissait entrevoir la masse accablante de la cervelle.
Le réceptionniste-homme à tout faire se courba pour vomir à nouveau et son regard tomba sur la Bible ouverte, tout près de son pied gauche. Un passage était souligné en rouge. Il plissa les yeux et lut :
« La parole de Dieu est vivante et puissante. Elle est plus acérée qu’aucune épée à double tranchant et elle pénètre jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, des jointures et de leur moelle et elle est à même de discerner les pensées et les intentions du cœur. »
Le plus étrange dans tout cela, c’était que pas une seule goutte de sang n’avait taché la moquette.
Arwen-la-fée
Quelque part en France…
Lucie dort paisiblement… Le décors de sa chambre est sommaire… Lucie n’a jamais aimé les futilités. Des rideaux blancs cachent négligemment la vue, la fenêtre donne sur le rivage. Sa maison est isolée et cette plage rarement visitée; on entend le remous des vagues et de l’eau qui tombe sans fin sur le sable. Ce son répétitif se mêle au son régulier de sa respiration, ils ne forment plus qu’un. Parfois son souffle s’accélère, pourtant son visage est paisible. Lucie semble être en train de rêver.
A l’autre bout du monde…
Alex se réveille en sueur…
-This dream !!!!
-What happened ! Did you have a nightmare?
-No, no. It was a dream… Not exactly a dream… It seems to be so real! Did you make me anything?
-No! I was sleeping!
-I’ll take a shower, I come back.
Parfois Lucie rêve. Ses rêves sont comme une seconde vie pour elle, une vie qui n’aurait aucune limite. Ces derniers temps ses rêves sont particulièrement intenses. Elle y repense en regardant l’océan, cette eau l’inspire.
Il y a longtemps, elle a renoncé à vivre avec d’autres personnes, elle a préféré la solitude de sa maison au milieu des rochers de la côte atlantique. Pour occuper ses journées elle met sur papier ses pensées et regarde la télévision. Cela lui permet de se sentir moins seule. Cependant au moment de s’endormir, cette solitude lui pèse, elle ne saurait dire pourquoi car elle n’a jamais aimé dormir avec quelqu’un.
Le sommeil d’Alex est agité. Son corps est trempé, agité de tremblements. Sa respiration est saccadée.
-Alex! Alex! Wake up! You’re having another nightmare! Honey!
-What? Oh! Yeah, this dream!
-A dream? Look at you!
-It was so strange! I feel wet.
-Sure! Have you fever? Are you Sick?
-No, no, this dream… I will have a shower, or maybe a bath.
Dans son bain, Alex se demandait quelle pouvait être la signification de ce rêve si étrange et pourquoi cela lui arrivait! Plus Alex essayait de comprendre plus le malaise l’envahissait, son rêve semblait si réel…
Lucie se réveilla ce matin avec une faim énorme et une envie de cigarette. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu de pulsion pour cette vilaine drogue, en réalité, cela datait de ses derniers jours dans le monde des vivants comme elle l’aimait l’appeler. Cette vie était loin derrière elle et pourtant certaines choses lui rappelaient parfois que tout n’était pas mauvais. Elle prit place sur le sable, une tasse de café à la main, elle repensa à son rêve…
Alex eu beaucoup de mal à s’endormir la nuit suivante. Ce rêve hantait ses pensées, une peur déraisonnée lui empêcha pendant longtemps de trouver le sommeil; à côté, Lili dormait paisiblement. Un sentiment de culpabilité avait envahi son esprit. Il ne fallait plus faire ce rêve. Non il ne fallait surtout pas…
Alex se réveilla en sursaut. Son corps était trempé de sueur. Encore une fois, ce rêve avait surgi au milieu de la nuit, il semblait vouloir jaillir dans sa vie, son corps trahissait ses pensées et surtout ses rêves. L’envie de se laver, de se nettoyer s’imposait comme une envie d’effacer ce qui venait de se passer.
Dans son bain, les sensations du rêve était encore trop présentes.
This dream! How can it be possible? It seems so real! These hands were touching me, I could feel them, I wake up so wet, and this girl I’ve never met! Who is she?
Alex passa le reste de la nuit à essayer de comprendre ce qui lui arrivait. Entre le sentiment de culpabilité et la frustration de ne pas réussir à se rappeler où cette jeune femme avait pu être rencontrée, le souvenir du plaisir ressenti était omniprésent; ce plaisir non voulu, non réclamé était là, presque palpable. Son corps s’en remettait à peine, chaque parcelle de peau semblait avoir sa mémoire propre comme si chaque partie de son corps essayait de lui rappeler son infidélité onirique.
Quand Lucie se réveilla, le soleil ne s’était pas encore levé. Elle enfila rapidement une robe en voile de coton et entreprit de marcher jusqu’au village le plus proche. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas adressé la parole à qui que ce soit. L’envie de cigarette était si forte qu’elle était prête à affronter sa plus grande peur pour assouvir son désir.
Lorsqu’elle arriva au village, le café-tabac venait juste d’ouvrir, très peu de personnes devaient se trouver là à cette heure-ci.
-Bonjour, un paquet de Marlboro light s’il vous plait.
Un voix rauque sortit du fond de sa gorge, cela faisait trop longtemps qu’elle n’avait pas parlé. A part le propriétaire du café, trois hommes et deux femmes se trouvaient là. Ils avaient arrêté de siroter leur café quand ils l’aperçurent. Elle se sentit inspectée par leurs regards, tous semblaient regarder à travers sa robe pour admirer ses courbes. Le voile de coton n’était pas assez opaque pour cacher sa beauté, on devinait qu’elle ne portait pas de sous-vêtements mais quelque chose d’autre les attirait, ils ne pouvaient détacher leurs yeux de la vision qu’ils avaient devant eux. Elle leur inspirait le désir. Ses lèvres semblaient vouloir accueillir un baiser et plus encore et sa peau semblait humide de plaisir. Lorsqu’elle partit du café, tous transpiraient, personne ne parla, tous étaient occupés à rêver éveillés. Lucie avait juste senti des regards pénétrants, elle s’était défendue de croiser le regard de qui que ce soit, elle espérait que ça suffirait…
Ce soir là, Lucie eu peur de s’endormir, ce n’était pas la même peur qu’Alex ressentait. Elle avait peur de rêver de ces gens qu’elle avait croisé à l’aube. Elle finit par s’endormir devant sa série préférée. Alex avait fini par tomber de fatigue, deux heures de sommeil la nuit précédente n’avaient pas suffit à reposer son corps, plus que ça, ces deux heures avaient eu l’effet inverse, son rêve avait été épuisant. Alex espéra juste ne pas refaire ce rêve, cette jeune femme…
Elle était là, elle caressait Alex, elle promenait ses mains sur son corps, l’effleurait de ses lèvres et à chaque fois que la main de la jeune femme frôlait sa peau, l’effet d’une décharge électrique se faisait ressentir. Chaque mouvement, chaque effleurement faisait monter son désir. Alex ne voulait pas, non, il y avait Lili, Alex ne voulait pas lui faire ça, ne voulait pas la tromper avec une inconnue, mais aucun mouvement pour se débattre n’avait abouti. Alex se concentra pour fuir ce rêve, penser… penser à autre chose, une plage, des palmiers, mais… Alex était maintenant en train de caresser la jeune femme, sa peau était douce, dorée, sucrée, elle frémissait sous ses caresses, elle en redemandait. Alex ressentait autant de plaisir à en donner qu’à en recevoir puis la jeune femme lui fit l’amour, elle n’avait jamais eu autant de plaisir, chacune de ses caresses était source de plaisir, elle but cette source comme certains se jetteraient sur une fontaine de jouvence, elle était devenue insatiable, cette source de plaisir, Alex ne voulait plus la quitter. Elles firent l’amour encore et encore. La fatigue inexistante ne pouvait pas les interrompre. A certains moments, Alex eut l’impression d’avoir vu des gens qui les observaient mais ils disparaissaient aussitôt, non vraiment, rien ne pouvait les interrompre…
-Alex? Alex! What are you dreaming about? Alex! Wake up!
Alex ne comprit pas ce qui se passait, elle était en train de faire l’amour à la jeune femme quand elle entendit la voix de Lili, un sentiment d’insécurité et d’incompréhension l’avait envahie, suivis d’une immense sensation de culpabilité quand elle ouvrit enfin les yeux. Elle aimait profondément Lili et ne comprenait pas son rêve, elle s’était laissée aller, en faisant l’amour à la jeune femme elle avait trompé Lili. Alex avait été parfaitement consciente de ses actes et ne savait dire pourquoi elle ne s’était pas débattue. Comment avait-elle pu faire une telle chose? Ce rêve semblait si réel, elle sentait encore les mains de la jeune femme parcourant son corps, son odeur, ses cheveux soyeux qui avaient effleuré son dos… Alex alla prendre une douche froide pour essayer d’oublier ce rêve, certaines idées un peu folles lui avaient traversé l’esprit. Et si elle était somnambule? Cela expliquerait les sensations qu’elle avait ressenti, c’était trop réel pour être un rêve…
Lili la regardait d’un air étrange … Et si elle avait parlé pendant son sommeil ? Et si Lili l’avait entendue gémir de plaisir? L’inquiétude avait pris place aux cotés de la culpabilité dans l’esprit d’Alex… Pour essayer de penser à autre chose, elle se plongea dans le travail en attendant que la journée commence, elle ne voulait plus dormir mais les dernières nuits avaient été éprouvantes, elle alla s’allonger avec un manuscrit auprès de Lili qui s’était rendormie…
Alex déambulait sur la plage, elle ne savait pas trop ce qu’elle faisait là mais l’endroit était magnifique, une plage de sable blanc totalement déserte. L’océan était déchaîné, les vagues hautes explosaient avant de retomber sur le sable, la falaise semblait avoir été éparpillée tout au long de la plage et au milieu des rochers mêlés aux dunes se trouvait une maison. Alex se dit que les habitants de cette maison étaient chanceux, puis elle la vit, là, devant la maison, la jeune femme était assise sur le sable. Elle voulut faire demi-tour, partir loin mais elle ne put résister à une force qui l’attirait dans la direction de la jeune femme. Alex était consciente de ses actes mais ne pouvait aller à l’encontre de ce qui avait été, semble-t-il, décidé pour elle. Elle ne parla pas, elle regarda la jeune femme puis la prit dans ses bras. Celle-ci ne semblait pas surprise, elle se leva puis embrassa Alex, elle lui releva les cheveux afin de déposer de langoureux baisers au creux de son cou, ses mains commençaient à effleurer sa poitrine. Alex enlaça la jeune femme, puis posa ses mains fermement sur ses hanches, elle la saisit brusquement pour sentir sa poitrine contre la sienne. Cette étreinte n’avait plus rien à voir avec leurs étreintes précédentes, elles se firent l’amour sauvagement, leur respiration saccadée semblait avoir pris le rythme des vagues qui explosaient de plus en plus vite, on pouvait voir l’océan monter puis redescendre violemment laissant apparaître une nouvelle vague prête à exploser à son tour. Alex n’avait jamais ressenti autant de plaisir, un plaisir sauvage, interdit, violent…
-Alex! Alex! What are you doing ! You’re dreaming! Doing a nightmare or anything else! Please wake up! Alex! You have a shooting today! You have to go!
Alex eut beaucoup de mal cette fois-ci à laisser la jeune femme, elle ne voulait pas partir, aucune pensée pour Lili n’était venue troubler leur bonheur d’être à nouveau réunies, le plaisir de ne faire qu’une seule entité avec cette étrangère et une extase jamais ressentie jusqu’alors… La voix de Lili la tirait de ce rêve fantastique qu’elle n’aurait voulu quitter pour rien au monde…
-Oh, the shooting, yes, I go to the bathroom, quickly take a shower and I leave.
Alex n’avait pas pu regarder Lili dans les yeux, un sentiment de culpabilité immense s’était emparé d’elle. Alors qu’elle se déshabillait, elle vit son reflet dans le miroir, des traces se trouvaient sur son dos, des marques de griffures d’où s’étaient écoulées quelques gouttes de sang…
Lucie se réveilla, elle était habituée à ces rêves étranges qu’elle faisait, ces rêves qui l’avaient obligée à fuir la vie civilisée pour vivre en ermite; elle savait qu’elle ne pourrait plus aller au village au risque de croiser ces gens qui s’étaient invité dans son rêve… Elle était furieuse que son rêve ait été ainsi écourté, elle aurait aimé qu’il dure encore et encore… Elle prit une cigarette et alluma la télévision. C’était l’heure de la rediffusion de sa série préférée, elle allait pouvoir voir son actrice préférée Alex Petterson.
Lecteur
L’étrange Pr. Gonoreux
…..I…..
J’écris ces mots à la hâte dans le train qui me conduit de Paris à Berlin – profitant du peu de temps qui m’est imparti. Plaise à Dieu que ce manuscrit échoue entre les mains d’un homme de bonne foi, qui lui, aura la présence d’esprit et encore la force pour prendre les mesures qui s’imposent – libérant notre monde de cette créature inhumaine, de cette chose… l’entité indicible que j’ai côtoyé tant de mois. Cette chose… je ne puis la nommer; le simple souvenir des événements qui ont provoqué ma fuite la nuit dernière, et qui m’ont amené à partir par le premier train pour m’en éloigner – ce simple souvenir me glace d’effroi – aussi dois-je me forcer à ne pas repasser dans mon esprit les images, les visions, qui m’ont ébranlé – je dois tâcher d’en faire un récit clair, qui je l’espère, sera utile à quelqu’un pour renvoyer cette chose en Enfer, où se trouve sa due place.
Je m’appelle Olivier Lambert. Je suis assistant de laboratoire, et savant; mes lecteurs ayant suivi l’actualité scientifique se souviendront sûrement de mes contributions dans divers domaines de la biologie – en particulier mon innovante technique d’obtention et de purification d’un sérum-vaccin contre la rage, bienheureux fruit de ma collaboration avec Louis Pasteur à la suite de ses travaux débutés en 1880. Les plus au courant parmi mes lecteurs se remémoreront également mes travaux sur le noble fluide vital – le sang – aux balbutiements de cette fière et novatrice discipline qu’est l’endocrinologie. Ceci, je pense, saura témoigner de ma sanité d’esprit – bien que depuis ces récents événements, j’en viens à croire que mon cerveau aura été échaudé, et comme trop usé par mes jeunes travaux, abrumit mes capacités de réflexion. Je venais, en ce mois de mai 1890, de quitter le laboratoire de l’éminent Monsieur Pasteur – les retombées sociales et politiques de ses découvertes l’ayant propulsé au devant de la scène internationale, occupant et dévorant littéralement son temps, l’empêchant alors de se consacrer autant qu’auparavant à la Science; je jugeais qu’il me valait mieux rester dans l’ombre, aspirant à une vie paisible toute entière au service de cette Science qui me faisait frémir. Fort des nombreuses relations que j’avais tissé au cours de ces années, je n’eus aucun mal à rencontrer des scientifiques dont les recherches nécessitaient un assistant supplémentaire, et ma solide expérience jouait incontestablement en ma faveur.
…..II…..
C’est ainsi que je fus recommandé au Pr. Gonoreux qui avait installé son laboratoire dans une petite maison à la Porte d’Orléans. C’était un ancien médecin militaire, qui avait servi sous le Second Empire; blessé en 1870 à Sedan contre les Prussiens, il se consacrait désormais corps et âme à la Science. Je n’avais jusqu’alors pas eu ouï-dire de ses recherches, mais il se révéla que de nombreux amis le connaissaient quelque peu, ou l’avaient croisé; le professeur était un original, discret, et avait une réputation scientifique excellente – il avait étudié la physiologie avec l’illustre Claude Bernard, et la médecine légale auprès d’un élève de Mathieu Orfila. Le professeur me reçut à son laboratoire quelques jours plus tard; il me présenta son équipe, qui comprenait un de ses amis chercheurs le Dr. Pagnol, Bérénice son assistante de laboratoire, et un jeune étudiant en thèse, Aurélien Durocher.
La première chose qui m’avait frappé en pénétrant dans le bureau du professeur, était la sensation étrange que l’on éprouvait à la vision du désordre qui régnait dans la pièce – une sensation presque suffocante, tant les vieux volumes reliés étaient nombreux – disposés négligemment çà et là – et les revues scientifiques éparses. Le Pr. Gonoreux était à l’image de son antre: la peau parcheminée par l’âge et l’air sévère; son port altier évoquait son passé au service de l’Empire. Le manque d’expressivité de son visage m’était déroutant – les membres de son équipe me confessèrent par la suite avoir ressenti le même étonnement que moi lorsqu’ils l’avaient rencontré pour la première fois. Nous nous entretînmes de longues heures de ses récentes recherches, et j’appris alors qu’il se consacrait désormais principalement à l’étude des tissus épithéliaux, en particulier la peau. Le fait que je connaissais – bien que grossièrement – l’organisation de ce tissu, sembla lui plaire; et à la fin de notre entrevue, le professeur me dit que je lui semblai être le candidat idéal – son équipe était récente, et un second assistant de laboratoire la compléterait admirablement. J’acceptai – mon Dieu, que n’ais-je alors refusé ce poste maudit!
…..III…..
Les premiers jours au laboratoire du Pr. Gonoreux se passèrent au mieux: j’avais été agréablement accueilli par la petite équipe, qui se montra de bonne et joyeuse compagnie. Aurélien m’avait partagé son bureau pour que j’y installe mes affaires, et il y avait assez de paillasses dans le laboratoire pour que chacun puisse y travailler sans gêner les autres. Grand et vigoureux, il se montra également d’une aide appréciable lorsque j’amenai quelques savants volumes fort lourds, de notre art des alliés précieux qu’il était utile d’avoir à portée de main. Au bout de quelques semaines, je m’entendais au mieux avec toute l’équipe, et j’avais commencé à prendre une part importante dans les expériences du professeur; nous étudiions l’effet de nombreux composés chimiques sur la peau – soit de singe, soit d’espèces murines, en particulier Mus musculus. J’arrivai en fait au bon moment – du moins je le croyais à l’époque – au laboratoire: l’un des anatomistes Université de Paris connaissait bien le professeur et pouvait lui fournir en toute légalité des échantillons sur des cadavres humains frais; le Pr. Gonoreux accepta tout de suite, souhaitant depuis longtemps étendre l’étendue de ses recherches – ce qui nous apporterait des connaissances pouvant s’avérer fort utile dans le traitement de nombreuses dermatoses. J’étais tout à fait heureux de cette nouvelle orientation, car j’avais de bonnes raisons de penser que nous pourrions traiter, au moins partiellement, certaines maladies graves de l’épiderme – comme par exemple le Xeroderma pigmentosum. Nos travaux commencèrent bien et les résultats préliminaires étaient très encourageants.
C’est alors que les événements commencèrent à prendre un tour singulier, que je qualifierais de morbide – à entendre au sens scientifique du terme. Au fur et à mesure des semaines, je m’aperçus d’un changement dans la physionomie et la vitalité d’Aurélien Durocher – son corps se courbait, et il semblait la proie d’une obscure mélancolie; ses contacts avec nous se firent plus rares, et plus distants. Et moi qui pensait que seules les difficultés techniques que nous rencontrions en étaient la cause! En vérité, nous ne nous aperçûmes que très progressivement de ce changement singulier, car il était lent, mais surtout fluide – le Dr. Pagnol me confia lui-même par la suite qu’il ne s’était presque rendu compte de rien.
J’étais sincèrement peiné de voir mon collègue et ami en tel état; je décidai alors de m’entretenir sérieusement avec lui de son état, un soir où nous n’étions plus que tous les deux au laboratoire, à la suite d’une longue expérience. A la fin de celle-ci, il était bien dix heures passées; nous prîmes un café ensemble, et je profitai de cette occasion pour lui parler. A ma grande surprise, il se montra très réticent et aussi peu communicatif qu’au cours de la journée – il pouvait me faire confiance et une peine est moins lourde à supporter à deux, lui dis-je! – mais de son mal il ne parla qu’à peine, et en termes aussi voilés qu’incompréhensibles. Il balbutia de façon confuse, qu’une sorte de miasme vampirique le poursuivait, cherchant sans relâche à l’étouffer, le suffoquant de son influence maléfique – impressions délirantes et fiévreuses qui me rappelèrent les hallucinations habituellement associées aux états de surménage et aux maladies mentales. Je pensai que son état était probablement du à la prise d’une drogue, et lui conseillai fortement de mettre fin à cette habitude s’il s’avérait que cela était l’origine de son mal – je ris de sa peur du laboratoire, et lui expliquai qu’au contraire c’était le lieu le plus sûr dans lequel il puisse se trouver, un lieu d’exaltation de l’esprit – et tant que nous étions là, nous pouvions l’empêcher de s’adonner à son vice. Nous nous quittâmes, et je ne le revis jamais. Le lendemain, il ne se présenta pas.
…..IV…..
Nous étions tous fort peinés du départ d’Aurélien Durocher – nous ne reçûmes aucune nouvelle de lui, et n’avions eu aucun mot de sa part pour expliquer ce geste. A l’incompréhension s’ajouta l’inquiétude lorsque le Pr. Gonoreux et moi-même apprîmes de la propriétaire de l’appartement d’Aurélien que ce dernier était introuvable. Une enquête fut ouverte; rien ne fut découvert dans les papiers retrouvés à son domicile qui laisserait supposer un départ à la hâte – au bout de peu de temps, nous comprîmes que nous ne saurons jamais ce qui lui était arrivé. La douce résignation dans laquelle nous dûmes nous plonger, ne nous motivait guère à travailler – et il ne fallut que peu de temps pour que notre bureau soit plongé dans un certain état d’abattement.
Le décès d’un parent proche m’éloigna quelques jours de Paris – et Dieu merci, ce n’est qu’à cet événement que je dois le fait d’être encore en vie; ceci pourtant me déchire le cœur, car je n’aurais jamais pensé devoir remercier Dieu de la mort d’un être cher. C’est en effet en rentrant de province que – par contraste entre les atmosphères, sûrement – je pus réellement sentir l’air singulièrement lourd dans lequel baignait le laboratoire; pour la première fois, je touchais du doigt ce miasme vampirique sur lequel avait déliré Aurélien l’autre soir, l’esprit échaudé. Cet air m’étouffa; et au bout de quelques jours – alors que je croyais qu’il s’estomperait et n’était que pure création mentale après les tragiques événements passés – je me sentais imprégné d’une profonde nostalgie… en vérité, comme avant mon départ, seulement à présent j’en étais conscient! Je constatais effaré, ma motivation et mes forces vaciller, une sombre apathie et le vice de procrastination s’emparèrent progressivement de mon être. Je n’étais pas le seul affecté par l’éther impie: Bérénice me semblait si fatiguée qu’elle me paraissait avoir dix ans de plus, le Dr. Pagnol était bien blême et avait l’air d’un anémique… Seul le Pr. Gonoreux ne ressentait apparemment pas les effets de l’air vicié en sa chair – au contraire, il était assez énergique, et son esprit vif imaginait mille expériences passionantes, qui témoignaient non seulement de la parfaite possession de ses moyens mais également de sa profonde intelligence. Nous avions, dans notre dépression, parfois du mal à le suivre – et le retard qui s’accumula sur certaines de nos manipulations n’était pas pour aider à nous sortir de cette douce léthargie. Bérénice commençait à décréter que le laboratoire était maudit, et lui ôtait jusqu’à la moindre de ses forces – je riais d’elle, mais j’imputai ceci à un cercle vicieux de démotivation qui nous frappait tous depuis la disparition d’Aurélien Durocher; c’est pourquoi je tentai de sortir de ce cercle vicieux en travaillant bien plus qu’à l’accoutumée.
…..V…..
J’en viens aux événements traumatisants que je vécus la nuit dernière; cela faisait quelques temps qu’essayant de lutter contre la sourde apathie qui s’emparait de moi et de l’équipe, je me tuais à la tâche, restant de très longues heures au laboratoire en fin de journée – bien au-delà de l’heure où tout le monde rentrait chez soi. Je me forcai à accomplir de nombreuses expériences chaque jour, puisant l’énergie au plus profond de mon être pour ne pas me laisser baigner dans une douce léthargie – un état d’inactivité qu’au fond de moi je redoutais, et que je méprisais donc. Le Pr. Gonoreux avait remarqué mon ardue disposition au travail – il m’avait même enjoigné de prendre un peu de repos, afin que ma santé n’en souffrît pas. J’ignorai cependant son conseil, et décidai de venir avancer mon travail à des heures où personne ne pouvait me déranger, au milieu de la nuit; c’est ainsi que je m’introduisis fort tard – il devait être minuit passé – la nuit dernière au laboratoire, ne pouvant trouver le sommeil.
Je passai par une petite porte à l’arrière du bâtiment – porte que nous empruntions en dehors des heures habituelles de travail – qui donnait sur une petite pièce servant d’entrepôt de produits chimiques, et qui se continuait directement sur une aile de notre laboratoire. Je m’approchai dans la pénombre des paillasses, et fûs surpris de voir que celle d’Aurélien était dans le plus grand débarras – les fioles sorties et à peine rebouchées, une grande colonne de distillation encore montée, et un mortier encore plein d’une substance vermeille peu ragoûtante, fraîchement pilonnée. Sans allumer la lumière, je m’approchai rapidement de notre bureau, m’attendant à revoir l’étudiant et m’apprêtant à le saluer sympathiquement, heureux de son retour… mais notre bureau était sombre – et vide. Une fois ressorti vers le couloir principal, je fûs étonné d’aperçevoir une faible lueur dans le bureau du Pr. Gonoreux – et comme par instinct une appréhension sourde gronda, s’éleva en moi – que diable pouvait bien t-il faire ici à cette heure de la nuit? Je m’approchai à petits pas, faisant le moins de bruit possible, obéissant à mon curieux sixième sens. La porte du bureau était entrebaillée et l’on avait laissé à même le couloir une grande caisse, me dépassant d’une tête, contenant de la verrerie et des pièces du nouveau microscope que l’on avait commandé – elle m’offrait une cachette idéale, d’où je pouvais, tapi dans l’ombre, observer une petite partie du bureau du professeur.
Il était hors de mon champ de vision, mais je pouvais voir que son bureau était sens dessus-dessous; un grand espace au milieu de la pièce avait été aménagé – les innombrables volumes et papiers scientifiques repoussés dans les coins. Je fûs frappé de stupeur en voyant sur le sol des tracés étranges à la craie, représentant des signes cabalistiques dans un vaste et singulier pentacle – que signifiaient ici ces choses fort peu chrétiennes? J’entendis la voix rauque du professeur murmurer des mélopées bizarres, dans des langues inconnues de moi – aux sonorités effrayantes; ces incantations me glacèrent d’effroi… mais ce n’est que lorsqu’il se déplaca et entra dans mon champ de vision que je manquai défaillir: le professeur avait l’air d’un halluciné, entièrement nu et couvert de la tête aux pieds d’une substance vermeille qui ressemblait à du sang – mon Dieu! la même substance que j’avais trouvé sur la paillasse d’Aurélien, et qu’il avait du lui-même préparer à des fins inavouables… Le professeur reprit de plus belle ses étranges invocations, auxquelles je ne compris goutte – jusqu’à ce qu’il se mît à parler en français, et ce que j’entendis alors m’aurait suffit à prendre la fuite – même si ce n’est qu’après, lorsque j’eus conscience de la chose, que ma terreur dépassa tout entendement et me fit prendre les jambes à mon cou, de façon tout à fait réflexe.
« Ô Cenecis, voici venu le vingtième jour du sacrifice… par vingt fois j’oignis ma peau de celui-ci… cruor victimæ me unguebat… Accorde-moi la Vie! Remplis-moi de leur vigueur, de leur jeunesse! J’ai respecté ma part du contrat, en t’offrant les myrtes mêlées aux entrailles de monsieur Durocher! Fais-toi connaître de moi, et opère promptement! Sois rassasié de ta faim, ô Cenecis, toi pour qui j’ai ici encore de nombreux autres sacrifices en devenir! Ia! Ia! … »
Aurélien était mort – le professeur dans sa lutte contre les ans, s’était badigeonné de son essence; et voilà que nous étions tous promis au même sort! Je fus ébranlé de cette révélation. Mais mon état d’hébètement ne dura pas longtemps, car c’est alors que j’ourdis la chose – le vent se transforma en une voix d’outretombe qui semblait provenir de tout autour le laboratoire, et qui n’avait absolument rien d’humain. L’articulation était lente, mais je pus discerner l’unique mot ainsi prononcé: « Accordé ». C’est alors qu’un frisson d’épouvante me parcourut l’échine, et que je me sauvai le plus vite possible – ne faisant même pas attention au bruit que je fis à quelques reprises en me cognant contre des cartons de matériel, et renversant même des produits chimiques de ma paillasse. Je courus dans la nuit sans pouvoir m’arrêter, parcourant d’une traite le chemin entre la Porte d’Orléans et la gare de l’Est. Couvert de sueur et ayant à peine repris mes esprits, je pris un billet pour le premier train en partance pour Berlin.
Suis-je fou? Je ne trouve pas le sommeil, et ma peau me semble se parcheminer – et les forces me quitter. Suis-je condamné? Je peux m’échapper de Paris, mais comment échapper à la chose indicible et inhumaine avec laquelle le professeur fit un pacte diabolique? Mon Dieu, il me semble maintenant discerner des syllabes dans le vent qui gronde au dehors… ! Que Dieu me sauve!
(manuscrit retrouvé dans les documents de monsieur Olivier Lambert, dont le cadavre étrangement dépecé fut retrouvé au bord du chemin de fer à une douzaine de kilomètres de Magdebourg)
Lino
Le Signal de Pierre
Dans le grenier de notre maison d’Ambert où je passe mes vacances, j’ai retrouvé ce récit que ma grand mère Monard avait écrit dans sa jeunesse vers 1934. Elle prétend rapporter ce que lui ont raconté ses parents peu de temps avant leur mort à propos de son oncle Pierre.
En mission
Depuis qu’en ce froid matin d’avril, il était monté dans la micheline de Saint Etienne, Pierre Monard se sentait revivre ; sa montagne lui sautait au cœur. Les yeux rivés sur les forêts encore enneigées qui défilaient doucement derrière la fenêtre du wagon, il reprenait peu à peu possession de lui-même. Dans le wagon, deux ou trois voyageurs de son âge se serraient au coin des banquettes dans de grands manteaux militaires et fumaient calmement en contemplant le paysage des plateaux. Deux paysans endimanchés faisaient circuler leur fourme avec des tranches de pain et un vin rouge râpeux.
Quatre ans auparavant, le 15 mars 1915, Pierre avait suivi le même chemin vers un destin de fracas et de deuil qui le hantait en permanence. L’atroce guerre en Champagne, le froid, la boue et les camarades morts revenaient sans cesse dans ses pensées ; la disparition inexpliquée de son jumeau Joseph, quelques jours avant le 11 Novembre 1918, portait un coup supplémentaire à son énergie. En janvier, il avait repris sans zèle son emploi d’enquêteur au Puy en Velay, mais ni le travail ni l’affection de ses parents n’étaient jusqu’alors parvenus à le distraire de ses sombres pensées. Ce matin, c’était sa première sortie, un timide début de printemps.
Comme le train ralentissait parmi les congères, il sortit de sa torpeur et saisit sa serviette dans le filet au dessus de lui. Il délaça le gros dossier de papier brun qu’elle contenait et se mit à le parcourir sans hâte, un crayon à la main. Le Commissaire lui avait ordonné ce déplacement pour tenter d’élucider les disparitions successives de trois hommes jeunes dans la région de la Chaise-Dieu : Gaspard Pourrat, 25 ans, d’Arlanc, disparu en décembre, Philibert Mantrat, 33 ans, de La Chapelle-Geneste, qu’on n’avait pas revu depuis fin janvier et Jules Petitfeu 28 ans, un moine de l’Abbaye de Saint Robert qui s’était semblait-il perdu à la fin du mois de mars. C’est ce dernier cas qui avait décidé les autorités du Chef-lieu à lancer une enquête approfondie ; pas seulement pour la répétition, mais plutôt parce qu’on disposait enfin de témoignages fiables, ceux des Frères et du Père Abbé.
Pour les deux premiers disparus, les rapports des gendarmes s’avéraient au départ très circonspects ; dans ces temps incertains, beaucoup de combattants n’étaient pas rentrés du front ; des mères et des épouses les attendaient toujours avec un fol espoir, quitte parfois à imaginer leur retour ou à le vivre en rêve. Une enquête approfondie sur le nommé Mantrat Philibert avait cependant confirmé sa présence chez lui dès l’été 1918 ; il avait été démobilisé à la suite d’une amputation de la jambe. Sa femme, entendue avec ses deux petits enfants, avait témoigné de son arrivée en juillet, de ses difficultés physiques et morales et de sa brutale disparition en janvier. Certains on-dit faisaient aussi état du retour de Pourrat Gaspard qu’on aurait aperçu à Brioude à la foire de la Saint Michel. L’un de ses voisins, berger comme lui, prétendait même l’avoir vu errer en forêt et racontait qu’il avait perdu un bras, emporté par un obus sous Verdun. Il ne s’occupait plus guère de son troupeau et buvait beaucoup. Il n’avait pas reparu depuis Noël. Mais dans le cas du moine Petitfeu Jules les renseignements étaient plus précis ; de retour au monastère dès décembre, il s’était évanoui dans la nature un après-midi après avoir signalé son intention de faire une marche dans la campagne enneigée. Ne le voyant pas revenir en soirée, le Père Abbé avait déclaré sa disparition dès le lendemain et entrepris des battues avec les gendarmes de la Chaise. Sans succès à ce jour…
Ayant quitté le train à Sembadel, Pierre gagna la Chaise-Dieu en voiture et arriva près de l’Abbaye alors que midi sonnait. Son plan était tout tracé : d’abord voir les moines et sur leurs indications, s’efforcer de refaire l’itinéraire suivi par Petitfeu cet après-midi là en mettant à profit la fonte de la neige. Il poursuivrait son enquête près d’Arlanc le lendemain et à la Chapelle-Geneste le surlendemain.
A l’Abbaye
Pierre ouvrit la porte de l’église et entra. L’édifice lui parut austère et froid, d’un style gothique un peu lourd. La nef était vide mais dans le chœur, assis dans des stalles en bois ciré, quelques moines psalmodiaient l’Office de Midi. Une lumière parcimonieuse filtrait des vitraux et jetait sur leurs habits blancs quelques taches colorées. Pierre se glissa silencieusement sur un banc et attendit. Mais peu après : …
“Les personnages dansaient devant lui, comme entraînés en une ronde infernale laissant des traînées de lumière rouge. Pauvres ou bourgeois, vieux ou jeunes, gras ou squelettiques … tous, le regard hébété et tragique, se laissaient porter vers un destin inexorable par des diables goguenards. Il participait encore à cette scène étrange tandis qu’éclatent comme un tonnerre les claquements de pupitres et que se glissent des ombres le long des travées.”
Monsieur !… Monsieur !… Réveillez vous ! Pierre sursauta. Près de lui, dans son grand manteau sans manches, le Père Abbé s’était approché et lui tapa sur l’épaule : Vous vous êtes assoupi devant notre “Danse Macabre” ? Il reprit : En ces siècles du Moyen Age, ils connurent eux aussi l’hécatombe, la Grande Peste et la Guerre de Cent ans ; la mort, encore la mort, toujours la mort ! Ce fut une époque de profond désespoir pour beaucoup ! Pierre se taisait, saisi par son rêve et les paroles du moine. Celui-ci enchaîna sans transition : Nous vous attendions Monsieur Monard ; la disparition de notre Frère Jules nous a tous beaucoup touchés ; depuis son retour de guerre, il n’était plus le même ; mobilisé dans les “Corps Francs”, il avait dû parfois affronter des Allemands en combat rapproché et en avait tué à l’arme blanche… il ne s’en remettait pas. Il ne cessait de dire que son passé ne l’autorisait plus à prier avec nous et il ne se décidait pas à revivre que ce soit au monastère ou dans le monde. Il avait pris l’habitude d’errer des après-midi entières dans les forêts enneigées des alentours. Tenez, ce jour là, il voulait se rendre au Signal de Saint Claude en pleine tempête de neige. Vers sept heures, à l’Office du soir, il n’était pas revenu … je crois que son désespoir l’a attiré loin de nous à jamais…
Pierre, sans dire un mot, avait le renseignement qu’il était venu chercher mais ne prit pas immédiatement congé du moine. Il lui semblait que l’Abbé avait encore quelque chose à lui dire, quelque chose qui lui répugnait et qu’à l’avance il se mit à redouter. Un silence se fit, s’installa, presque assourdissant. Il entendit enfin comme dans un brouillard le moine lui annoncer : Monsieur Monard…, je vous attendais encore pour autre chose …, je reviens moi aussi de la guerre…, j’ai été trois ans le capitaine de Joseph Monard…, il y a une semaine environ j’ai reçu une lettre de là bas…,elle m’apprend qu’on a retrouvé leurs corps, le sien et ceux de ses compagnons de la patrouille perdue, ensevelis sous les décombres d’une gare bombardée….le 10 novembre dernier.
Vers le Signal
Pierre ne se souvenait plus des instants qui avaient suivi ; il était brusquement sorti de l’église tandis que l’Abbé, profondément ému, murmurait : ne perdez pas l’espoir ; ne vous laissez pas entraîner… ! Il s’était brusquement retrouvé en pleine forêt, marchant dans un chemin boueux vers le Signal. Il ne parvenait pas à reprendre ses esprits, incapable de surmonter une nouvelle qu’il pressentait pourtant depuis longtemps… Quant à sa mission, loin de lui paraître dérisoire après cette annonce, elle prenait curieusement pour lui une importance renouvelée, comme s’il saisissait un lien mystérieux et charnel entre lui et les trois pauvres disparus, aussi désespérés sans doute….
L’après midi s’avançait ; il croisa des troupeaux qui rentraient vers le bourg et regarda machinalement sa montre ; il avait encore le temps d’atteindre et d’explorer le sommet avant de reprendre la micheline du soir. Il progressait très lentement, submergé par l’émotion et le chagrin, sans prêter attention au vol des oiseaux ou aux multiples signes que le printemps nouveau semait autour de lui. Tout au plus, essaya-t-il un court moment de se concentrer sur les traces laissées par les marcheurs autour du sentier ; il y renonça très tôt ; la piste était trop vieille, complètement brouillée, les passages ayant été trop fréquents lors des battues précédentes. Quand il arriva à mi-pente, les rayons du soleil faiblissaient déjà et il se sentit soudain très seul. Au loin, les cloches de l’Abbaye égrenaient quelques notes graves appelant à Vêpres. Il le perçut comme un message. La pensée de ses parents faillit lui faire rebrousser chemin et il s’arrêta un moment au cœur d’un petit bois de hêtres. Il était désormais trop tard pour reprendre la micheline…
Les loups
Il sortit du bois et aperçut le sommet au delà des pierrailles. La nuit était déjà là mais chose étrange, il lui semblait que les pierres rougeoyaient encore, de l’intérieur, comme incandescentes. Il se glissa le long du sentier et se sentit brusquement propulsé en avant, violemment attiré par les pierres rouges ; celles-ci roulaient comme des vagues puis semblaient remonter en une ronde infernale produisant de grands craquements. Il courait maintenant de plus en plus vite vers les pierres, sans marquer la moindre fatigue mais dans un tourbillon incroyable de sensations puissantes, de l’odeur des roches chauffées au bruit du vent roulant sur les arbres des puys, du froid des neiges amoncelées à la saveur âcre des nuages de poussière qui retombaient sur les pierres en folie. Sa dernière pensée d’homme fut que les pierres du Signal aimantaient son désespoir et l’entraînaient inexorablement vers le chaos qui précède le néant et la paix. En un court instant, il comprit que sa mission était remplie, qu’il en vivait lui-même l’explication …
C’est alors qu’il les vit : Trois loups venaient silencieusement à sa rencontre, très lentement ; deux d’entre eux avaient la patte cassée et clopinaient misérablement le long des rocailles ; le troisième suivait derrière, le museau abaissé vers le sol. Ils s’arrêtèrent au sommet, près de la grande croix de fer, trois silhouettes noires se détachant sur le brasier des pierres. Il se rapprocha, ralentit sa course et se mit au milieu d’eux…
Épilogue
Dans une enveloppe jaunie, ma grand mère avait aussi glissé quatre coupures de journaux de la région, datant de 1919 et 1920. En voici quelques extraits.
“La Montagne”du 15 avril 1919
De notre correspondant permanent au Puy en Velay :
“Une nouvelle disparition mystérieuse près de la Chaise-Dieu” : On est toujours sans nouvelles du policier chargé d’élucider l’énigme des trois disparitions survenues dans la région depuis quelques mois… Pierre Monard, enquêteur au Puy, a été vu pour la dernière fois alors qu’il se dirigeait vers le Signal de Saint Claude … Certains témoins ont fait état de son extrême agitation en quittant la Chaise … On évoque à regret la possibilité qu’il ait mis fin à ses jours… ; son corps n’a pas été retrouvé, ni celui des autres personnes disparues avant lui …”
Communiqué dans l’“Écho de la Haute Loire” du 17 avril 1919
“Battue aux loups “ : Les paysans de la région sont inquiets pour leurs troupeaux et plus particulièrement en cette période pour les agneaux nouveaux-nés, depuis que des traces de passage d’un petit clan de loups ont été découvertes dans certains bois de la région entre Arlanc et La Chaise-Dieu. Une grande battue sera organisée samedi prochain 20 avril ; départ des chasseurs à cinq heures sur la place devant la Mairie d’Arlanc ; un autre groupe est constitué dans le bourg de la Chaise-Dieu : rassemblement devant l’Abbaye Saint Robert à cinq heures et demie”.
L'”Écho de la Haute Loire” du 22 avril 1919
“Quatre loups abattus près du Signal de Saint Claude” : ” La battue organisée dans la région de la Chaise-Dieu a été couronnée de succès ; quatre bêtes ont été tuées samedi dernier. Aux dires des participants, plus d’une cinquantaine, la traque a été particulièrement facile ; ayant été repérés dès l’aube dans l’espace découvert près de la croix du Signal, les quatre loups n’ont pas cherché à fuir, donnant même plutôt l’impression de venir au devant des fusils ; certains d’entre eux portaient d’anciennes blessures. On se doit de féliciter chaleureusement les deux groupes de chasseurs qui se sont retrouvés ensuite autour d’un repas offert par la Mairie de la Chaise”
“La Montagne” du 20 septembre 1920
De notre correspondant permanent au Puy en Velay :
“Un nouveau monument aux morts inauguré dans le département de la Haute-Loire”
Monsieur le Député de la circonscription et les Conseillers Généraux des cantons du Nord du Département se sont retrouvés autour du nouveau monument érigé à La Chaise Dieu en hommage aux enfants du pays morts pour la France…. Ce beau monument représente un glorieux poilu de bronze sur un socle de pierres de grès rouge extraites des flancs du Signal de Saint Claude tout proche…. Rappelant les souffrances et les deuils des soldats et des populations, le Maire de la Commune a terminé son beau discours par des paroles de réconfort évoquant tout à la fois, je cite :” ces pierres rouges qui ne sont plus seulement des pierres du désespoir et du sang mais qui donnent aujourd’hui aux générations futures, par le sacrifice des braves, un signal de paix et d’espérance”.
Kellen
Evocation dans un vitrail
Sonorous to my ears are the words form’d by thy tongue;
Conquer me! – Waylay me! – Swathe me ‘twixt thy arms!
Make me sense the wine which is drunk by queens,
And let it flow white and full in tast o’er my lips.
Le refrain de cette chanson tourne et tourne encore dans ma tête. Les mots défilent, les paroles s’entrechoquent, le sens… pourtant m’en échappe… Réaction chimique inefficace, sans lendemain, sans refrain… Tu sais pourtant combien j’ai aimé cette chanson, qu’autrefois elle savait m’apaiser quand j’étais nerveuse et seule, si seule. Car tu n’ignores rien de moi…
Aussi, depuis quelques jours, elle occupe toutes mes pensées. Je ne fais que la répéter. Comme si ma vie en dépendait. Comme si mon esprit respirait ces mots avec avidité, à la recherche de ce simple terme qui, jamais, ne s’est entonné… Depuis quelques temps, je ressens ce besoin de, non pas vivre, je ne vis plus de toute façon, mais de survivre. Comme si je savais que bientôt plus rien ne serait pareil… Plus qu’une sensation, c’est un appel. Un appel vers quoi ? Vers toi… Je l’ignore. Mais la réalité est parfois plus étrange que la fiction…Je te vois sourire. Tes yeux pourtant demeurent froids. Tu ne me crois pas… ou ne le veux pas. Toutefois, écoute-moi. J’ignore de quoi il est question et j’avoue ne pas le comprendre encore. Cependant, démêler les sensations est un art qui se consomme avec prudence et passion… Cette passion qui m’envoûte, m’ensorcelle, à toi, rien qu’à toi… Ecoute-moi, car voici ma version… Je ne serai plus seule désormais…
[…]
Tout a commencé il y a trois jours, sans que je me rende compte. Les souvenirs, d’eux-mêmes s’étiolent, comme le parfum des fleurs fanées, lentement, s’envole. Tu connais cette maison. Tu y es né. Tu l’as toujours habité. Tu sais que parfois le vent chante dans le creux de la cheminée, que les ombres dansent sur les contours du quotidien qui, imperturbable, toujours le même, jamais ne s’efface, que les couleurs imprègnent chaque chose de leur teinte passée qui, toujours, enlace. Et tant de souvenirs, désormais flétris, perdus… Tu connais, comme moi, cette atmosphère pesante, cette ambiance d’autrefois qui s’éternise, imposante, fascinante… Silence d’encre, dans lequel plus aucun rire ne vient rompre l’éloquence. Aussi parfois, lorsque l’orage éclate ou que la pluie compose sa litanie sur les cordes de nos esprits, un coeur fragile, ou aisément impressionnable, pourrait se laisser aller à l’irraisonnable. Mais pas moi, et tu le sais. L’inconcevable et l’irrationnel sont deux muses dont je renie l’inspiration. De toute façon, je n’ai plus d’inspiration. Ils étaient mon souffle, ma vie et je suis désormais toute seule, abandonnée… Si seule depuis des mois que je pourrai, aisément, tout imaginer…
Et ce soir là, il y a trois nuits de cela, seule, quelque chose changea. L’orage éclata, la pluie tomba, le vent s’engouffra et mon quotidien, moribond, à s’effriter, commença… Je me mis à déambuler dans les couloirs. Solitaire, comme à mon habitude chaque soir. A la recherche du soleil couchant, tel un amour renaissant, qui vient embrasser l’aile ouest de ses baisers de condamné, couleur de sang… Dans un dernier adieu, les vitraux aux saveurs d’absinthe et d’or s’illuminent de façon théâtrale, rendant la lumière fade comparée à ses feux. Tel un opéra de sang, ils enflamment les sens… Je te montrerai… Je profitai donc de l’instant qui, je le savais, bientôt s’enfuirait, et observai le décor, qui je dois bien l’avouer, n’avait pas encore reçu l’examen qu’il méritait de droit.
Le vitrail, qui faisait alors l’objet de mon étude, représentait une scène tant de fois contée, tant de fois interprétée… Au centre, telle une épine sortant de son cadre, prête à déverser son poison si on s’y piquait, grandissait un arbre couleur d’absinthe parsemé de taches de sang vermillon… De part et d’autre, deux êtres. L’un vêtu de la parure obsidienne de la nuit, comme si Nyx elle-même, la déesse du vertige, l’enlaçait de ses lèvres pâles et passionnées. De l’autre, une femme, à la silhouette tissée d’incertitude et d’hésitation. En souffrance. En attente. Une décision en suspend, telle la fascination…
Je caressai le verre coloré, tentée moi aussi et dans mon examen, mes doigts heurtèrent un objet que je pris au départ pour un joint de plomb fissuré par le temps et l’affront. Cependant, la douleur que je ressentis alors au bout de mes doigts me fit réexaminer plus attentivement cette aspérité que j’avais dénigrée. Quelques gouttes de sang perlèrent alors de mes doigts, dessinant sur la surface de glace des détails imaginaires et imaginés, et j’entrepris de toucher plus avant ce qui m’avait blessé. Regarde, j’en garde encore les traces. Elles semblent d’ailleurs ne pas, ne plus vouloir s’effacer… Se pourrait-il que tu me croies si je te disais, qu’en lieu et place du joint que j’avais imaginé, se trouvait une aiguille. Une simple aiguille comme l’on en voit souvent dans les horloges de l’ancien temps… J’avoue que l’exprimer rend cette affirmation étrange, comme infidèle, comme altérée, et pourtant… C’était bien une aiguille, effilée, acérée, qui, dans la lueur du soleil couchant sur le printemps de ma vie, me faisait penser à une épine, à un croc… affamé.
La surprise passée, un élan absurde me fit me reculer pour embrasser dans son ensemble l’objet de mon étonnement. Je faisais en fait face à une horloge dont le cadran était composé du vitrail qui avait retenu mon attention, et j’avais heurté l’aiguille des heures dans mon examen attentif, rompant l’équilibre du temps, arrêtant la course des heures qui jamais ne s’altère, éternelle. J’avais… oui, j’avais cassé l’horloge… L’aiguille ne tournait plus désormais, immobile. Droite comme l’absolu, elle attendait. Quant à moi, ma tête me tourna. Peut-être était-ce le sang qui coulait de ma blessure ? Peut-être était-ce un pressentiment, un appel qui avaient cessé de chanter et qui déjà me manquait… Ils me manquaient tant… Je jetai un dernier regard à cette œuvre du temps que j’avais écorché et m’en retournai à ma chambre, le spectacle de fascination étant terminé. Pourtant, alors que je m’engageai dans l’escalier, un léger bruit me fit me retourner pour, une dernière fois, observer ce qui m’avais retenu si longtemps. Un tic-tac, semblable à un souffle gémi, s’enroula autour de mes sens et j’en frissonnai. Je crus que quelqu’un était là, quelqu’un que j’avais attendu, espéré. Mais je m’étais trompée. Je pensai alors que l’horloge s’était remise en marche, son état de veille en partie dû à sa vieillesse et sa fatigue à toujours compter, encore compter et ne jamais s’arrêter, mais je me méprenais. L’aiguille n’avait pas bougé et ne bougerait jamais plus, comme eux ne reviendraient plus. J’étais triste, peinée, mais je m’en allai, la course du temps arrêtée à mes pieds. J’allai me coucher…
A dais’d bridge o’er the ghyll, In which a river bottomless
I would have drowned, Yet thou drewest me out soaking!
Je me réveillai le lendemain matin –sauvée de la douleur dans laquelle, plus profondément, chaque nuit, je me noyais– par la lumière qui envahissait ma chambre au travers du vitrail qui composait ma fenêtre. Une lumière couleur de suie pourpre et violine caressait ma peau, dessinant les contours d’un lierre rampant autour d’un grenadier aux fruits étrangement violacés. J’ai l’habitude de ce réveil empreint de sévérité. Pourtant, ce matin là, j’eus la sensation que quelque chose était différent, que quelque chose avait changé. Je perçus encore un bruit, tel un tic-tac lointain, comptant ces heures qui s’étaient hier tues, un étage plus haut. J’écoutai plus attentivement, incrédule. Un souffle glissa le long de mon cou. Je réprimai un nouveau frisson. Puis, reprenant mes esprits, je chassai cette sensation sûrement tout droit sortie de mon imagination…
Je m’habillai et c’est presque en courant que je sortis de la maison pour aller travailler. Autant dire que je n’ai rien suivi de la journée. L’empreinte du temps qui, pour moi s’était arrêtée suite à cet accident, tictaqua dans ma tête imperceptiblement, occultant tout autre son qui aurait pu me paraître bien plus intéressant. J’eus la sensation étrange d’avoir déjà vécu quelques événements, d’avoir déjà assisté à certaines conversations. Mais, mettant cette illusion sur le compte de la fatigue, je l’oubliai bien vite. Je retournai à la maison tard ce jour là, vers la solitude de ma vie, blessure contre laquelle on ne pouvait rien, l’humeur orageuse et l’esprit soucieux, toujours chantant cette chanson que j’aimais tant.
Pourquoi étais-je d’ailleurs dans cet état, tremblante, en attente ? Le simple fait d’avoir casser un objet, certes de collection pour ma famille perdue, n’aurait certainement pas pu m’affecter à ce point. Alors pour quelle raison réagissais-je ainsi ? Je l’ignorais… A peine arrivée à la maison, je me mis à monter quatre à quatre les marches de l’escalier menant à mon œuvre brisée et entrepris de l’observer de nouveau, en silence. Ce soir-là, le soleil était absent. Ses rayons ne vinrent pas réchauffer de leur or, tel du métal en fusion, l’éclat étrange des vitraux couleurs de folie. Dans cette pénombre sans éclat, au cœur même des ombres fragiles, celles qui n’ont pas de nom, qui n’en ont plus, le dessin m’apparut différent.
Le tracé était le même, l’ambiance en était intacte, mais les couleurs aux dominantes de vert poison et de sang sucré étaient pâles, blafardes. Malgré tout, le dessin n’en paraissait que plus réel. Plus vivant, vibrant reliquat d’une vie passée dont j’avais moi-même porter le mortel et dernier coup. Je caressai le visage de cette ombre habillée de nuit qui incitait à la fascination et rencontrai le contact chaud et presque brûlant d’une surface qui naguère n’avait été que givre et glace vive. Je réprimai un mouvement de recul, pour le moins étonnée que le vitrail soit aussi chaud en cette occasion, car il n’y avait aucune raison. Mon regard tomba ensuite sur l’aiguille qui avait cessé de compter le temps, brisée, et c’est alors que je ressentis une douleur au cœur même de mon être. L’instant sembla durer mille ans, tant il s’étira en longueur, infini, tel un incendie. Mon esprit fut envahi par un sentiment de terreur. Etait-il possible que le course du temps se soit arrêtée ? Que je me sois introduite dans un interstice où le temps même n’avait pas l’illusion de danser ? Au fond de moi, je connaissais la réponse, mais mon premier geste fut celui du refus, encore et toujours… Depuis longtemps, de toute façon, le temps ne comptait plus, depuis cet instant où j’avais su… Parfois je refuse la réalité…
Alors je caressai une nouvelle fois le vitrail et en guise de pardon, sans le vouloir, sans le savoir, je rouvris ma blessure qui saigna de nouveau sur l’aiguille, sur le verre désormais brûlant et sur l’être de nuit toujours plus fascinant… Ceci fait, toujours plus pâle, je fuyai la lumière du jour, sinistre, et m’en allai chercher le repos de mon lit. Je dormis mal cette nuit là, ne réussissant à trouver le sommeil qu’entre deux cauchemars, revivant ce drame. L’illusion du lierre, rampant et m’étouffant doucement, plus imposante à chaque fois que je posai mes yeux sur le vitrail de ma chambre… Je me souviens d’ailleurs d’avoir goûté, en rêve, à quelques grains de grenade interdite : le fruit des morts… Puis, finalement, épuisée mais ne désirant pas le sommeil, je me levai alors que l’ombre chatoyante du lierre glissait doucement sur les draps blancs, linceul dénué de prières. Au passage, je captai mon reflet dans le miroir et d’un geste impulsif, sans raison, j’en brisai la surface pour qu’elle ne me réponde plus… Ceci fait, je m’empressai de briser tous les miroirs de la maison, sans savoir pourquoi, pousser simplement par un pressentiment qui s’insinuait dans mes veines tel un poison. Ce fut comme si j’avais eu peur de mon reflet, comme si je refusais d’affronter quelque chose qui, je savais, était caché au-delà du miroir, au-delà de la réalité.
Ceci fait, je me préparai à aller en cours, l’humeur sombre et l’esprit naviguant dans les eaux troubles de mes doutes. Tout comme la veille, je ne suivis rien, ne fus attentive à rien si ce n’était à ce tic-tac que j’entendais de plus en plus distinctement. J’eus la sensation que les événements s’entremêlaient autour de moi comme si je n’existais pas. Comme si, et ne souris pas, je les avais déjà vécu… Mon cœur battait, je le sentais, mais de façon étourdie, comme essoufflé, comme prêt à s’assoupir. Il s’emballait, entraînant mon esprit sur une pente que je ne voulais pas descendre. Celle de l’imprudence, de la tentation à laquelle bientôt je succomberai… Et malgré cet isolement des sens, malgré cette impression fuyante que tout m’échappait, je perçus une présence… Pourtant, je savais que cette présence était, pour le moment, absente, qu’elle n’était pas près de moi. Comme eux ne le seraient plus jamais… Je commençai à percevoir un parfum enivrant, un toucher fugace qui se goûtait sans pour autant s’éterniser. Je sentis le parfum menthe poivrée d’un sentiment nouveau. L’obsession. L’émotion pure et poignante. La fascination… J’étais en manque de quelque chose… de vie, d’amour, d’envie… Je le compris petit à petit et cette pensée une fois précisée, s’imprima en moi en lettres de feu, de sang, m’imposant la suite des événements avec délice… Je m’en allai, fuyai. Tremblante, affamée et toujours suivie par cette présence, par cette chanson, je courus à la maison, je courus au vitrail. Prête à faire couler mon sang, prête à perdre la raison…
La suite, tu la connais. Ombre de mon cœur, toi qui est comme mon reflet que je n’ai plus. Mais laisse-moi la poursuivre, revivre ces sentiments dont l’instant même d’avant, je doutais… Les exprimer les rend si fragiles, et pourtant… si tangibles…
Je grimpai les escaliers quatre à quatre, poussée par des ailes d’ange déchu que je n’avais pas et arrivai au pied de l’horloge que j’avais cassée, immortelle quoique brisée. Ma respiration était courte, chaque battement de cœur insufflant à mon être l’impatience du temps qui s’était arrêté. Doucement, simplement tentée, ma main trouva de nouveau le chemin de l’aiguille. Mes yeux se posèrent sur l’ouvrage de verre, presque insensibles désormais, comme habitués de cette aura qui, imperceptiblement, s’affadissait. Pourtant l’arbre couleur de folie irradiait et l’être de nuit me fascinait de plus en plus, prenant forme et sortant du tableau avec, je le sentais, envie, faim, besoin… Mon sang coula sur l’aiguille, glissant lentement sur la surface de verre qui brûlait toujours de ce même feu qu’hier… Le tic-tac de l’horloge se fit de plus en plus distinct. Cloches sans sonneur qui résonnaient dans ma tête et mon esprit comme un appel. J’attendis. Pâle, fébrile, excitée. J’attendis jusqu’à ce que tu arrives, jusqu’à ce que tu me souries.
Et enfin tu arrivas. Alors que le jour mourrait, brisant l’horloge qui ne comptait plus le temps depuis longtemps, brisant l’illusion de l’instant en suspend. Tu es sorti du vitrail. Tu es venu à moi, nimbé de la non couleur de tes cheveux de nuit, tout de tentation et de fascination vêtu. Au départ, je n’y crus pas, incrédule, hésitante quant à la marche à suivre, épuisée. Nous sommes restés au pied du vitrail brisé et de l’horloge détruite à jamais. Toi immobile par défi. Moi immobile par nécessité, incapable de bouger. Ton regard ne se porta pas tout de suite sur moi. Tu as d’abord posé tes yeux sur le décor, tantôt appréciateur, tantôt dénégateur… Puis tu m’as regardé et tu n’as rien dit, juste souri. Je n’étais plus seule désormais. Bouche bée, incertaine de la réalité des faits, je demeurai toujours immobile, ne relachant pas la tension de ma main que je serrais fort. Faisant couler mon sang sur le parquet, goutte à goutte, tic-tac de vie, de ma vie, qui m’échappait. Alors que mon esprit affrontait la contradiction qui régnait, en cet instant, entre ta présence et son origine, tu t’es éloigné, me faisant revenir à toi, me ramenant à ta présence. Je t’ai suivi d’un bond, curieuse de t’accompagner, mais incapable de te toucher, acte impuissant et impossible tant j’étais fascinée. Tu as parcouru les couloirs sombres, descendu les escaliers comme une ombre, silencieuse, imprévisible et belle, si belle. Et toujours moi, dans ton sillage et celui de ton parfum, je t’ai suivi. Tu as souri à la vue des miroirs brisés. Tu as ri même, à la vue de toutes les horloges de la maison arrêtées, endormies, assoupies alors que toi tu étais réveillé. Je n’avais d’ailleurs pas remarqué ce détail. Ce ne fut qu’au moment où tu le soulignas toi-même que je le perçus. Mon cœur rata un battement. Etait-ce possible ? Tu m’as alors gratifié d’un sourire en coin, suave, délicat, répondant à ma question par une sensation impénétrable, imperturbable. Et tu as continué ta course, effleurant, caressant, murmurant. Et toujours ce tic-tac qui résonnait dans ma tête malgré l’absence du temps, malgré l’absence de ce moment. Quelque chose en moi avait fui, quelque chose de moi était perdu, oublié, brisé. Tes yeux, malgré ton sourire, étaient froids. Et jamais tu ne me touchas. Jamais tu ne me caressas. Jamais tu ne t’approchas et la nuit passa ainsi, entre entrechats et enfilades de pièces de-ci delà.
Pourtant, tu sais tout de moi, tu connais tout de moi, sang de mon sang. Pourquoi ? J’ai tant besoin de toi, d’une présence…
Sonorous to my ears are the words form’d by thy tongue;
Conquer me! – Waylay me! – Swathe me ‘twixt thy arms!
Make me sense the wine which is drunk by queens,
And let it flow white and full in tast o’er my lips.
Maintenant, en cette fin de nuit si terrible, tu demeures là, à écouter cette musique, près de moi. Tu me regardes, tu attends. J’ignore quoi. Désormais c’est toi qui me suis. Mais tu ne dis toujours rien, ou si peu. Impassible, quoique tes yeux trahissent tes envies. Ombre de mon cœur, dis-moi ce qui t’a amené ici, ce qui t’a poussé à venir. Je t’en prie, j’ai brisé le temps et les reflets. Offre-moi la réponse à ce que je t’aie donné… Dis-moi qui es-tu vraiment… Bien que je le devine, un seul mot de toi suffira. S’il te plait, dis-moi… Je souffre de ton silence, je souffre de toi. L’éternité vaut-elle ce prix ? Tu réagis enfin, caressant ma main blessée, cette main dont le sang coule encore car la blessure ne cicatrise pas. Non, j’ai encore mal, ne l’ouvre pas… Que fais-tu ? Pourquoi ce regain d’intérêt pour moi ? Bois si tu le veux. Prends si tu le désires. Mais dis-moi, parle-moi. Je le vois dans tes yeux couleurs de la nuit noire, tu as soif, tu es affamé… Tiens…
Tu bois désormais… Ton venin… il brûle… Ombre de mon cœur… je brûle… Reste … Ici…
Make me sense the wine which is drunk by kings,
And let it flow red and full in taste o’er my lips.
Ne t’arrêtes pas, je t’en prie. Tu m’en dis plus ainsi que par ton silence… Mais où m’emmènes-tu maintenant ? Je me sens si faible. Ne va pas si vite. Ombre de mon cœur, sois patient… Mais pourquoi remontes-tu toutes les horloges de la maison ? Que fais-tu ? Désormais le temps n’a plus d’importance entre nous… Nous n’avons pas besoin de compter… Compter le temps qui passe, compter l’éternité… Pourquoi souris-tu ?
Oh, nous sommes devant le vitrail sur lequel danse le soleil levant, jumeau inversé de celui duquel tu es sorti. Pourquoi m’as-tu emmené ici ? Il va bientôt faire jour, tu ne peux rester ici. Viens avec moi, retrouvons le refuge de la nuit, l’oubli des ombres sur lesquelles le temps ne compte pas, ne compte plus. Tu sais que j’ai peur du temps qui passe, allons-nous en… Non. Pourquoi non ? Je ne veux pas retourner en arrière, je t’en prie, reste avec moi… Tu souris toujours, mais tes yeux trahissent la tristesse que, moi, je ressens… Je t’en prie, écoute-moi, ne pars pas. Je ne veux pas rester seule, je ne veux plus perdre quelqu’un… Je veux te garder près de moi, qu’importe ce qui arrivera. Toi qui est comme mon reflet, je ne veux que toi… quelqu’en soit le prix… Je veux l’éternité, un rêve… immortel…
Let it adamant be – A dream that will sojourn eternally –
Empty the flagon in me! In which theatre I will act!
[…]
C’était il y a quelques jours… J’y crois à peine… A l’instant où ces derniers mots ont effleuré mes lèvres, tu m’as prise dans tes bras et j’ai senti le froid m’envahir, mon sang se cristallisant en givre et mon corps frissonnant de plaisir. Tu as porté ma main blessée à tes lèvres et tu as encore bu, bu jusqu’à ce que le vertige s’empare de moi, qu’un tourbillon d’émotions envahisse mon esprit. Puis, alors que le froid et la nuit déposaient petit à petit leur venin en mon sein, tu as déposé quelques gouttes de ton sang, vin sirupeux et entêtant, sur mes lèvres souriantes.
Make me sense the wine which is drunk by queens,
And let it flow white and full in tast o’er my lips.
Plus qu’un présent, tu m’as lié à toi. Tu as brisé le ruban que les parques avaient posé sur moi et tu l’as noué au tien, en un nœud, étonnamment simple. Le soleil s’est ensuite levé, dardant ses rayons blafards sur la fenêtre aux verres colorés. La scène qui se révéla à moi fut plus troublante que tout ce que j’avais espéré. Ce vitrail-ci, tout en camaïeux de bleu incendiaire et de pourpre suave, revêtit alors sa véritable apparence, celle que je n’avais jamais comprise et qui maintenant devenait limpide. La jeune femme, représentée sur le vitrail ouest, en attente, indécise et tentée, avait ici décidé, remplaçant l’incertitude par la fascination. Elle avait succombé à la tentation, [/i]poussée par la douleur…[/i] Comme moi, comme toi. Je t’ai cherché alors, j’ai voulu partager avec toi l’émotion qui m’étreignait le cœur. Mais tu n’étais plus là. Je t’ai cherché partout, je t’ai attendu, croyant que tu m’avais fuie par défi. Mais je ne t’ai pas retrouvé, et j’ai pleuré. Les horloges se sont remises en marche, comptant le temps, encore et encore. Je n’entends plus désormais le tic-tac incessant du temps qui passe, qui s’efface… Le temps a repris son cours, dansant, chantant… Mais pour moi, compte-t-il encore ?
Je suis revenue au vitrail qui t’a donné naissance, je me suis de nouveau blessée à l’aiguille, mais rien ne s’est passé… Tu n’es plus là, tu as disparu du vitrail…Etrangement il se fissure et l’horloge ne fonctionne plus. C’est la seule de la maison d’ailleurs qui dort encore… Seule… Comme moi… Me reviendras-tu ? J’avais peur du temps qui passait, mais maintenant qu’il ne compte peut-être plus pour moi, je ne veux pas le voir défiler seule… Reviens moi, Ombre de mon cœur. Je veux savoir, je veux comprendre. Je veux croire… Prouve moi que je n’ai pas rêvé… J’ai si froid maintenant, si faim, si soif. Trop soif de toi, de ta vie, de sang… Je ressens ce besoin et ma blessure ne guérit pas, ne guérit plus, saignant toujours… Et mon cœur ne bat plus, brisé en milles morceaux de t’avoir perdu, d’avoir perdu ma vie… Me réveillerais-je un jour ? Mais je sais que tu reviendras… je t’attendrai, ombre de mon cœur, je t’attendrai… Le temps ne compte pas, ne compte plus pour moi grâce à toi… Je suis folle… de toi… fascinée… J’ai succombé… Ils sont morts avant toi, ils m’ont laissé… mais pas toi… tu reviendras ! Mon sang coule, je le bois, je le sens, il t’appelle… Je me blesse encore et toujours, plus profondément, plus passionnément, pour que tu me reviennes…
[…]
La solitude est la première source d’inspiration… L’illusion devient alors compagne d’une vie, dissipant la peur du temps qui passe, de se retrouver seule pour toujours… A la recherche de l’ombre de son cœur… Qui croire ? L’espoir fantastique et irréaliste ou la fatalité, la folie… triste…
Ce n’est que quelques jours plus tard, que l’on retrouva la jeune fille, sans vie, vidée de son sang par une blessure au poignet. Son corps, marqué de-ci de-là par d’étranges marques rappelant des morsures, gisait au pied d’un vitrail qui, autrefois, comptait le temps mais qui avait, dès ce moment, cesser de le compter pour éterniser l’heure probable d’une mort assurée. Une aiguille en fer forgée, coupante, aiguisée, aussi dure que l’absolu, ou la solitude, gisait à ses côtés… Malgré l’horreur du spectacle théâtralisé par la lumière blafarde des vitraux couleurs d’absinthe, la jeune fille affichait un sourire satisfait, duquel perlaient quelques gouttes de sang.
Sa mort resta un mystère…
Les voisins s’étaient plains, plusieurs jours durant, de cris et de pleurs, de sanglots empreints de folie et d’illusions… Mais conscients du drame que vivait la jeune fille, suite à la perte de sa famille dans un incendie, ils s’étaient persuadés que celle-ci ne faisait que cauchemarder…
Désormais, ils se plaignent de visions et de cauchemars…
La jeune fille est désormais enterrée auprès de siens, enfin…
La maison, elle, demeure inhabitée.
Depuis ce drame, une rumeur court comme quoi, elle serait hantée par deux esprits qui se chercheraient sans se trouver, se tourmentant l’un l’autre… au rythme d’une chanson où perlent la tristesse et la détresse, intimement liées dans une étreinte mortelle… Sweet art thou… Un refrain pour deux êtres qui s’aiment et se cherchent, un chant cruel d’abandon et de perte, une folie douce entre deux rêves… Un théâtre de tragédie…
lugh
Altruisme
Les bourrasques fouettent pesamment l’air devant moi projetant d’invisibles poussières glacées. Malgré cette escorte venteuse de décembre, j’arpente la ville depuis longtemps. Du moins, je le crois. Ma puissante musculature ne saurait être endolorie sans un parcours pédestre de plusieurs centaines de mètres. Mais, pour être franc, je ne me rappelle plus l’objet de mes déambulations. Qu’importe les frimas ou la fatigue, je suis entraîné. Qu’importe le lieu de ma destination, j’y suis entraîné. Les passants me jettent des regards étonnés, effrayés ou amusés selon leur humeur. Peut-être aussi selon mon apparence qui évolue. Ma démarche claudicante parfois se raffermit quand j’abandonne la lutte et que je laisse l’autre me contrôler. Mes yeux inversent le sens de leur ronde orbitale et repartent pour une nouvelle sarabande endiablée. Et mon hôte un instant délaisse mon souffle puis le reprend. Vous ai-je parlé de lui ? Oui, sûrement. Je ne vais pas commencer par radoter. Ce ne serait pas bon signe, n’est-ce pas ?
Mes pas se dirigent vers une destination insolite : un gala où se produit un prestigieux orchestre philharmonique. Je passe devant plusieurs fois comme si je n’étais pas sûr de moi. Lorsque enfin, il me décide à entrer, il n’y a pratiquement plus de places. Je suis contraint d’acheter un billet aux emplacements les moins chers, ce dont j’ai d’habitude horreur. Le cœur étreint par l’angoisse et la honte, je m’assieds en m’interrogeant sur mes intentions. Je la sens ramper en moi, sangsue d’âme et de sang qui mollifie ma volonté. Vautour qui picore les pensées embrouillées de mon cerveau. Il grignote mon esprit comme un écureuil facétieux et folâtre. D’accord, l’image est sûrement mal choisie mais songez que la plus grande part de mon intellect est sous le contrôle d’un être sournois et malveillant. Difficile dans ces conditions d’exprimer la quintessence clairvoyante de mes habituelles réflexions, je suis forcé de m’en tenir à un verbiage diffus, tamisé au contrôle abject d’un envahisseur. Chut ! Je l’entends qui revient.
Je n’aime pas la musique classique. Surtout lorsqu’elle est livrée en pâture à n’importe quel godelureau grassouillet qui se décharge de sa médiocrité en s’imposant une écoute mensuelle. Tous ces bourgeois nauséabonds qui achètent leur ticket pour le concert avec la même envie qu’ils payent leur pain de mie entourant de la viande hachée au restaurant monsieur canard du coin. Pensant élever leurs âmes aux sonates reconnues par le simple fait d’asseoir leur pesant postérieur sur des coussins moelleux. Feignant de s’abîmer dans les vertiges de l’élévation intérieure. Fainéants, oui ! Je les observe tous, ces Juda ! Ils ne valent pas un sou ni même trente pièces d’argent.
Après le concert, je gagne la loge du premier violon. J’ignore son nom, sa réputation et je n’ai guère profité de sa prestation. Pourtant, un flot de diatribe sort de ma bouche, éloges pompeux et rocambolesques inspirés à l’instant des discussions assommantes de mes voisins. Dans un élan, je lui tends une main amicale et fervente. Qu’il serre fichtrement, le bougre. Je sens alors mon âme revivifiée, irriguée à nouveau par le cours tumultueux de mes pensées. Mon corps m’obéissant, je me mets à pleurer. Puis, je vois le visage du violoniste et mes larmes redoublent car d’effroyables rictus tordent sa face blême de souffrance. Sans mot dire, il rabat le battant de la porte et me laisse pantois.
Quelques jours après, remis de cette aventure, je m’apprête à goûter avec délice aux joies simples de la vie. Assis à la terrasse d’un café gothique, je commande un café au lait, reçoit en retour un regard noir de la serveuse et un breuvage du même tonneau. Toutefois, je sifflote un air enjoué, heureux de la joie simple d’être moi. Moi et mon quotient cérébral intact ou peu s’en faut. Moi et tout ce qui fait mon identité unique et incomparable. Moi, moi et re-moi, quel bonheur ! Oublié l’odieuse étreinte spirituelle. Elle est passée, n’en parlons plus et profitons de ce repos médical décrété par des praticiens précautionneux.
La lecture du journal, d’ordinaire fastidieuse pour un homme de mon envergure pressé par le temps, est aujourd’hui un luxe que je m’offre. Ma sérénité granitique trempée au seau un, des, les billes qui roulent n’amassent pas mousse. Je suis parfaitement guéri. Je suis gai, ris. Je parcours les nouvelles avec avidité et m’aperçois avec une certaine surprise que la terre continue de tourner malgré mes absences. Soudain, quelques lignes suscitent en moi un intérêt certain et même un irrésistible attrait. La curiosité piquée au vif, je découvre avec attention la plume acerbe d’un journaliste courageux – il s’appelle P.M – qui relate le brusque accès de folie d’un violoniste. L’homme serait sorti de la fosse pour serrer la main du ministre venu assister, soi-disant incognito, à la représentation. Bien qu’inoffensif, l’homme aurait été ensuite raccompagné par la sécurité non sans provoquer un certain remous dans la salle. Décidément, conclut l’article, le remaniement ministériel provoque bien des vagues si même les violonistes s’invitent au jeu des chaises musicales.
La boutade me laisse de marbre. On pourrait même dire qu’elle ne fissure en moi aucun atome d’hilarité, aucun photon comique et nul électron zygomatique. Tous ensemble, mes quarks et moi, nous restons imperméables à l’humour pourtant ravageur qui se dégage de cet entrefilet de premier choix. Un peu tendre peut-être. Ainsi, il est de retour. Pis encore, cet être destructeur et implacable étend dorénavant ses tentacules visqueuses jusqu’aux serviteurs de la nation. Son ombre rampante progresse et s’affermit faisant courir une menace létale sur notre bonne vieille terre qui en a pourtant vu des vertes et des pas mûres, allez.
Je repose mon journal en savourant ma tasse de café. Après tout, le soleil brille toujours et l’estaminet ne désemplit pas. Il règne une fragrance de printemps invincible, un air de candeur indétrônable. Devant le marchand de glace, un père pouffe avec sa fille en riant aux éclats. S’éloignant d’eux, un vieux monsieur marche en agitant les bras comme pour s’excuser d’emprunter ce trottoir. D’accord, l’air tiède s’appesantit un peu des fruits des pots d’échappement. Et sur le trottoir encrassé quelques mégots flottant dans le caniveau nous remémorent sans cesse la délicate harmonie des actions combinées du tabagisme et de l’incorrection. Pourtant, je suis bien. Libre et insouciant, je veux profiter de ce matin. Du monde. Des matins du monde et de leur cortège de midi. L’heure du goûter est aussi très importante. Et le temps des fleurs, l’instant fugitif, le moment de vérité. Toutes ces étapes qui rythment la vie d’un homme, je voudrais les croquer morceau par morceau. Mais je ne peux laisser mon hôte accomplir son destin. Trop d’innocents souffriraient en vain. Comme en rêve, je vois leurs menues menottes me supplier du regard ce qui, en plus de demander beaucoup de souplesse, constitue un des quatre summum de la quémande avec les fleurs, la débauche et l’intimidation physique. Bouleversé par cette vision, j’entame une marche triomphante vers le sommet personnifié de l’Etat et me laisse avaler par la plus proche bouche de métro.
Sur le parvis de l’Elysée, l’heure de la traditionnelle et néanmoins hebdomadaire réunion ministérielle approche à pas de loup. « Pas de louvoiement, pas chasser » scande une banderole verte en remontant la rue. Elle est blanche en réalité. La banderole pas la rue. Mais c’est une couleur politique. Les manifestants sont en effet très remontés contre le dernier projet de loi visant à l’extermination des mites dans les pulls. La survie des pauvres bêtes soulève dans tout le pays un tollé général et néanmoins légitime pour sauver les teignes de la spirale législative. En réalité, cette histoire n’est qu’un vaste malentendu et un communiqué élyséen précisera par la suite : il s’agissait de chasser les mites et ranger les armes. Ou bien parlent-ils d’un défunt président, nul ne sait tant les diatribes politiciennes sont parfois absconses et sibyllines.
Mais revenons à nos moutons de panurge qui derrière leur pancarte vermoulue, nous procure un abri confortable. Cette agitation populaire est-elle noble au sens pascalien du terme ? Je ne sais et pour tout dire, je suis surtout aise de profiter de l’aubaine électorale qui sert admirablement mes plans. Le destin vociférerait-il ses intentions ? Me mêlant à eux comme un têtard dans un bocal de poisson rouge, je m’approche subrepticement et superbement du portail donnant sur la cour politique. Quelques journalistes avec leurs perches à son et caméra au poing piaffent d’impatience en agitant frénétiquement des calepins avides. A l’arrivée imminente des ministres, chacun s’efforcera de puiser un bon mot, de pêcher une phrase assassine ou d’attraper un commentaire ravageur qui provoquera remous et marées dans le bocal à poissons. La présence des manifestants augure un espoir de tomate avariée qui colorerait radieusement la journée d’une teinte rouge. On ne va pas leur refuser ce plaisir, n’est-ce pas ?
En contrebas de l’avenue, un vélo apparaît. C’est le ministre du développement durable qui peine à remonter la pente. Sourire forcé plaqué sur les lèvres, le digne serviteur de l’Etat ahane péniblement. Il semble rêver à une prompte nomination au ministère des transports qui lui permettrait d’évoluer vers un portefeuille ministériel plus garni, un fauteuil plus confortable et surtout un véhicule de fonction plus en accord avec sa bedonnante jovialité. Il est d’ailleurs dépasser par de prestigieuses voitures emplies de serviteurs dont la modestie s’accommode d’un certain confort. Par défaut, ce courageux cycliste est une cible de choix pour les manifestants attroupés qui scandent son nom sans l’acclamer. Très proche du peuple, le ministre descend de sa monture et harangue la foule d’une diatribe passionnée sur l’écoute dont il est prêt à faire preuve. D’ailleurs, lui aussi estime qu’il y a trop d’autoroutes en France. Une délégation est même invitée séance tenante à s’exprimer devant le gouvernement. Je saute sur l’occasion et le micro d’un bond magistral gagnant.
L’euphorie et l’allégresse de la victoire peuvent terrasser l’homme peu habitué à leur présence. La fébrilité s’empare souvent des pusillanimes lorsqu’ils s’approchent du but mais peuh ! Retroussant mes manches, j’observe fugitivement les ministres encore présents dans la cour pour tenter de détecter – à l’aide mon flair infaillible et au moyen de questions précises et finaudes – le fameux ministre que je subodore être à la merci de l’envoûtement. Je l’aperçois enfin. Ciel, qu’il est laid ! Malgré la présence des policiers, je m’approche de lui en souriant. Heureusement pour moi, il ne me voit que trop tard. Je lis dans ses yeux qu’il me reconnaît alors que je n’ai jamais eu le loisir de le rencontrer. Est-ce cela la célébrité ?
Mon poing percute sa trachée artère avec toute la violence dont je suis capable. Et je suis capable. J’y mets sans doute une part de haine car ma vue se brouille de sang et l’homme s’écroule. Moi aussi. Frappé et ceinturé par deux colosses, je ne peux plus guère me mouvoir ni latéralement ni en profondeur ni même en roulant. Mais le bien est fait. J’entends résonner les cris de stupeur et d’effroi de la plèbe qui s’agite follement. Ah, les inconscients, ils ne comprennent pas que je les ai sauvés.
Interné en cellule psychiatrique, je reçois un courrier abondant de lettres insultes. L’imagination épistolaire dans le but d’injurier un inconnu est sans doute une des perversions majeures de l’être humain. Avec son goût immodéré pour la tisane et le shopping aux heures de pointe bien sûr. Pourtant, je me réjouis du fond de ma prison car un journal fait écho à mes pensées : « Le vent de folie qui a soufflé sur l’Elysée a provoqué un assassinat tragique ; Comment ne pas frémir en songeant que le chef de l’Etat, chef des armées aurait pu être touché ? » Boum.
Nephtali
Le chant des vagues
Marc sonna à la porte. Des bruits de pas se rapprochèrent et des rires étouffés se firent plus distincts. Je plaquai sur mon visage le masque parfait que j’avais travaillé depuis de longues heures: un mélange de sérénité et d’enthousiasme. Parfait. Tout allait être bien évidemment parfait. Marc à mes côtés me sourit, amusé, et prit ma main dans la sienne pour me forcer à me détendre, et je dois avouer qu’il y réussit plutôt bien. Enfin la porte s’ouvrit:
_ « Marc! Salut! Ça fait plaisir de te revoir! Bonjour. »
Ça, ce « bonjour », c’est à moi qu’il est adressé. Je bafouillai la réponse adéquate, qui dans ce genre de situation ressemble bel et bien à un autre « bonjour, je suis enchantée », tandis que Marc me jetait littéralement dans la fosse aux lions. Sylvie, la charmante personne de la porte, était en réalité une amie d’enfance de Marc qui organisait une soirée « entre intimes » avec d’anciens amis de lycée. Cette introduction dans le cercle social de celui qui devait être dans quelques mois mon tendre et cher époux, et ce jusqu’à ce que la mort nous sépare, m’avait terrifiée je dois l’avouer. Marc était intarissable sur cette jeunesse qu’il chérissait et sur ses amis d’alors, tous merveilleux, des gens « sympas, décontractés, intelligents et super super doués dans tous les domaines ». Cette soirée allait être un cauchemar. J’avançais timidement dans le salon où tout était préparé tandis que Marc saluais déjà les invités qui étaient tous arrivés.
_ « Mes amis, voici Louise, qui partage ma vie depuis maintenant plus de deux ans, et qui m’a fait l’immense honneur de bien vouloir devenir ma femme. »
On nous félicita comme il se devait et la discussion s’engagea sans transition sur la difficulté de trouver un bon traiteur dans la région. Certains commentaient les derniers débats politiques avec moult haussements d’épaules, de petits rires et de grognements insatisfaits, d’autres expliquaient en détail leurs projets de vacances, qui, c’était sûr, allaient être fantastiques. Cette dernière conversation me plaisait bien étant donné que notre voyage de noce était prévu en Argentine, et que j’avais pratiquement appris par cœur tous les guides touristiques qui m’étaient tombés entre les mains. Je commençais finalement à me sentir à l’aise, quand Éric prit la parole, un brin éméché:
_ « De toute façon, ‘faut pas prendre les gens pour des imbéciles, moi, ce que je crois, c’est que le gouvernement, la NASA, les services secrets et tout le reste, ils nous cachent des trucs. »
Ce genre de discours arrive toujours au beau milieu d’une discussion quand le niveau des bouteilles commence à baisser. Aussi, nous hochâmes tous la tête en prenant l’air le plus sérieux que nous pouvions. Cela eut l’air de l’agacer.
_ « C’est toujours pareil, vous ne voulez rien entendre. Je vous ai jamais raconté ce qui s’est passé en novembre dernier? »
_ « Ecoute Éric, on la connait par cœur ton histoire, alors si on peut éviter de passer la soirée à la réentendre, ça nous arrangerait. »
Le fait est que je ne la connaissait pas, moi, et ma curiosité s’était piquée: Depuis toute petite je raffolais d’histoires d’ogres, de fées et de lutins qui apparaissent aux humains, j’avais la tête pleine d’E.T, et j’adorais me raconter des histoires fabuleuses où je devenais l’intrépide héroïne victorieuse de quelque dragon lâché en pleine ville. Bref, les secrets jalousement gardés de la NASA me tentaient bien.
_ « Moi ça m’intéresse, intervins-je, qu’est-ce qui t’es arrivé? »
La plupart des invités soupirèrent ou roulèrent des yeux, Éric se contenta de me regarder et de me faire signe de le suivre.
_ « Allons sur la terrasse, je m’en voudrais de déranger tous ces braves gens. »
Je le suivis, plus amusée qu’intriguée, et allumai une cigarette une fois sortie. L’air était frais mais agréable. La nuit était tombée et les ombres jouaient gaiement dans les branches à l’aide d’un vent léger. J’étais bien. Je regardai Éric qui scrutait les arbres. Son air était sérieux et il paraissait tout-à-fait dessoûlé à présent.
_ « Ils me prennent tous pour un désaxé. »
Je ne répondis rien à cela et attendis patiemment qu’il débute son récit.
_ « Novembre dernier, le 16 ou peut-être le 17, en tous cas un samedi. Je rendais ma traditionnelle visite annuelle à ma mère à Argol dans le Finistère. Comme d’habitude, personne, il faisait froid, et la brume recouvrait une bonne partie des champs, comme si des nuages étaient venus rendre visite aux vaches. Je ne sortais pas, ou peu, du salon rassurant de la petite maison de mon enfance, me contentant des chocolats chauds que tenait à me préparer ma mère et profitant de l’occasion pour relire une troisième fois la collection complète des Agatha Christie. Dans ce genre de cas, les jours s’écoulent et se ressemblent. Je n’aurais rien d’autre à raconter si je n’avais pas entendu cette étrange mélodie dans mon sommeil cette nuit-là. Je m’étais endormi tard dans la nuit, ou plutôt, tôt le matin, la tête pleine de contes bretons d’un livre que je venais de découvrir au grenier, coincé entre deux piles de polars. Ce n’était pas le lourd grimoire que l’on imagine dans ces cas-là, mais un mince feuillet aux pages décharnées et jaunies, le genre d’ouvrage que l’on ne remarque pas. Ma mère était d’ailleurs étonnée de le savoir chez elle, mais étant donné l’ordre très relatif de son grenier, il n’y avait rien d’étonnant à cela. Cette nuit-là, mes yeux venaient à peine de se fermer que je fus comme happé par un rêve. Je me trouvais au beau milieu d’une lande baignée de rosée argentée. La lumière y était à la fois pâle et éclatante, déchirant les yeux et éclairant les herbes hautes d’une teinte féerique. Les feuilles des buissons bruissaient sous le vent, mais rien à part elles ne bougeait. La lande était comme morte. Moi, j’étais paralysé, ou plutôt comme n’ayant plus de corps du tout. J’étais là à regarder la scène, étranger à cette beauté. Au milieu de cette vision s’éleva une note, pure, simple et cruelle, qui fut la première d’une mélodie vibrante. Je ne saurais te dire si elle me ravissait ou me révulsait, un savant mélange des deux faisait de moi un pantin, un être sans volonté ni liberté, manipulé par elle. A un moment donné, alors que je tentais de m’extraire du rêve, je devinais comme un corps devant moi. Il était allongé, immobile, blanc, et ses longs cheveux étaient recouverts de givre. Je m’approchais de la silhouette sans maitriser le moindre de mes mouvements, la musique s’intensifiait. Quand je fus assez proche d’elle je pus voir ses paupières, bleues et emprisonnées par la glace. Ses yeux s’ouvrirent.
Le rêve prit fin et je me réveillai, glacé. Sept heures n’avaient pas encore sonné. J’étais exténué.
Contrairement à mon habitude, je sortis ce matin-là. J’allai sur la côte pour observer le roulement des vagues. J’étais brumeux, le chemin m’apparut bien plus long que dans mon souvenir, mais peut-être ai-je simplement fait un détour sans m’en rendre compte. La mer était grosse, les vagues violentes. Elles s’écrasaient sur les rochers noirs en faisant voler leur écume comme des flocons et déversaient leur mousse généreuse jusqu’à mes pieds, se retirant ensuite vers les profondeurs, insaisissable, et revenant à la charge. Et ainsi de suite, encore et encore. Je ne me lassais pas de ce spectacle, je n’avais jusqu’alors jamais prit le temps de regarder avec quelle force, quelle puissance, mais aussi quelle légèreté les rouleaux, dans un bruit de tonnerre, venaient abreuver la terre. Cet instant reste gravé dans ma mémoire, je me souviens de la moindre senteur iodée de goémon, de chaque souffle d’air sur mon visage. Le ciel était lourd et menaçait de crever sur moi d’un instant à l’autre, mais je restai, là, immobile. Je rêvassais, peut-être même que je m’assoupis. Le vent devint perçant, agressif, il s’engouffra dans mon cou et ma nuque dans un sifflement strident. Je ne bougeais pas, une langueur me tenait captif. Quand, portée par le vent, une mélodie se fit entendre. Une note unique. Pure. Simple, et cruelle. Elle était nette, survolant le tumulte de la mer grondante. Ma bouche s’assécha. J’écoutai cependant. La mélodie vibrait, elle emplissait l’air et léchait la côte et ses flots, caressant les herbes folles et le granit. Elle vint à moi et ne se retira pas, la mer aussi. »
Il s’arrêta. Ses yeux n’avaient pas cessé un instant de fixer les arbres dans l’ombre. Pas une fois il n’avait cillé. Il était immobile, exactement tel qu’il s’était décrit un instant plus tôt. La nuit était froide à présent, je frissonnai. Je glissai cependant dans un souffle:
_ « Et après? » Je n’avais pas envie de rire ou de me moquer, il me semblait même étrange que d’autres aient pu le faire auparavant. Il répondit, lentement.
_ « Après… Après j’ai cherché, cherché à me libérer. J’attends. Depuis, plus rien. »
Alors je le vis se tourner vers moi, les iris blancs, et plaquer sa main sur ma bouche en m’empêchant de me débattre tandis qu’il posait son front sur le mien. Dans l’air glacé de la nuit, ce fut comme un feu violent, une décharge brûlante que je reçu de plein fouet. Je crois que je perdis connaissance.
Je m’éveillai dans un lit qui m’était inconnu et regardai le plafond, perdue.
_ « Elle est réveillée. » Deux personnes entrèrent dans la pièce, Marc et Sophie.
_ « Comment te sens-tu? » Ils m’observaient d’un air étrange et la voix de Marc était comme enrouée, bien plus rauque qu’à l’ordinaire.
_ « Que s’est-il passé? Que m’est-il arrivé? »demandai-je, soudain saisie à la gorge par l’angoisse. Un temps passa avant la réponse de Sophie.
_ « On vous a retrouvé tous les deux à terre. Toi, inconsciente, et Éric… Éric, le corps à demi putréfié, trempé, les cheveux pleins de sel. » Sa voix se brisa.
Le regard qu’ils posaient sur moi était un mélange d’horreur, de dégoût et de peur. Oui, la peur. Je pouvais presque la sentir dans leurs haleines, je pouvais la voir infecter leurs corps.
Alors s’éleva une note. Pure. Simple, et cruelle.
Quand je quittai la maison de Sophie ce matin-là, je pouvais encore entendre son cri. Car c’était cela, un cri, non un chant ni une mélodie, mais un cri d’un horrible désespoir, d’une puissance à la fois légère et virevoltante. Un peu comme les vagues.
Bébel
Le grand blanc
Le vert des arbres est pur, l’air embaume les brassées de lilas qui pendouillent aux fenêtres, j’avance dans la rue, le cœur vif et léger.
Haut, bas, haut, bas, ma jupe s’envole et se dépose, s’envole et se dépose au rythme de mes enjambées. Le soleil ce soir adoucit la ville, l’enveloppe d’orange. Les passants sereins, les enfants gambadent ; un moment propice.
Une mèche de cheveux s’invite sur mon front, je la dégage négligemment, entre mes doigts soudain un visage, à quelques pas, et deux yeux d’un vert de jade. Un visage doux et souriant, harmonieux, un croisement rapide. Ma main retombe, je me retourne mécaniquement, la silhouette n’a pas ralenti, mais il tourne la tête lui aussi, ses yeux sont si vert jade ! Le sourire est toujours là, plus doux peut-être encore. N’a-t-il pas esquissé un salut de la tête ? J’ai déjà repris ma marche, un peu tremblante, troublée. Sur mes lèvres, un franc sourire.
Je me retrouve attablée avec mes amies, mon « petit clan fétiche ». Au milieu du bruit, nous discutons, encore quelques feuilles de salade dans nos assiettes. Depuis la rue orangée, depuis les senteurs de lilas et les yeux de jade, rien, rien qui mérite qu’on s’en souvienne, des moments sans saveur, invisibles, comme une peinture maladroite passée à la chaux. Entre les lilas et la salade, un espace blanc.
– Qu’est-ce qui se passe, Ju ?
– Oh ! (une impulsion de choisir ce moment très précis pour tout raconter) Il m’est arrivé quelque chose d’étrange, hier soir. J’ai croisé un jeune homme (leurs yeux s’agrandissent) dans la rue, je l’ai à peine vu, mais c’est comme si …
Je ne trouve pas mes mots.
– Qu’est-ce qui se passe, Ju ?
– Oh ! (une impulsion de choisir ce moment très précis pour tout raconter) Il m’est arrivé quelque chose d’étrange, hier soir. J’ai croisé un jeune homme (leurs yeux s’agrandissent) dans la rue, je l’ai à peine vu, mais c’est comme si tout autour de moi avait changé.
Elles ne peuvent s’empêcher de sourire. Mais quoi ? Parce que d’habitude je ne leur parle pas de garçons ? Je m’esclaffe sottement.
– Nous nous sommes croisés, il y avait quelque chose d’étrange dans l’air. Comme … quelque chose d’étrange dans l’air. Comme un parfum de destin. N’allez pas imaginer … (je me sens ridicule) ne dites pas …
– Très bien ! Tu ne veux pas en dire plus, ce n’est pas grave, respire à fond, et finis ta salade, c’est très bon dans ton état !
Et elles éclatent de rire ; je ris aussi.
– On se croit fortes, entame Céline. On se croit à l’abri de ces mignons petits séducteurs. On se croit modernes, libérées. Et surgit un homme dans la rue, comme l’inconnu devant Julie. Et on se rend compte à quel point nous sommes vulnérables, fragiles et désarmées. Des petites Cendrillon qui rougissent devant leur prince.
Son intervention est arrivée sans prévenir, étrange péripétie au milieu d’un banal repas d’amies, un lundi quelconque d’une semaine sans couleurs. Autour du visage de Céline, tout s’est fait flou, comme si elle seule existait en ce monde. Le brouhaha même de la cafeteria s’est dissout, englouti par l’étrange densité des paroles de mon amie. A croire qu’elle aussi a ressenti cette impulsion de sincérité et qu’elle livre enfin ce que son esprit faisait mûrir depuis longtemps.
Un charme étrange s’est emparé de notre tablée.
– … on réalise avec effroi qu’il est déjà trop tard.
Elle conclut sa tirade par un pauvre sourire.
– C’est exactement ça ! bondit Sophie, dont le visage retrouve miraculeusement sa netteté. Elle doit penser que c’est le moment rêvé pour nous révéler enfin la vérité sur son « histoire » avec David.
Céline maintenant n’existe plus, le visage de Sophie est la seule chose qui compte autour de la table, dans la salle, dans le monde même semble-t-il. J’ai l’impression exacte d’être dans un rêve, spectatrice léthargique de la scène, tout entière tournée vers Sophie, ses paroles et ses mimiques d’actrice.
Puis nous éclatons toutes de rire.
Un tunnel blanc, je me retrouve dans la rue, au même endroit que dimanche dernier. Je me suis persuadée que l’inconnu reviendrait ici, une semaine après, même lieu même heure, fidèle à ce rendez-vous invisible. Quelques instants s’écoulent. Extraordinairement lucide, je me remémore tout ce qui compte dans ma vie, mes chagrins, mes espoirs, mes rêves, un bilan d’une profondeur inédite. Mais une telle clairvoyance ne m’étonne pas. Ni l’apparition de l’inconnu aux yeux verts, cet étrange vert de jade qui m’avait tant émue dimanche dernier. Il ne m’a pas vue, son allure est nonchalante, les mains dans les poches de sa veste. Tout en moi indique que je ne l’ai pas remarqué non plus, j’ai un air absent et un quart de sourire sur mes lèvres. Un chien surgit, tirant un enfant avec sa laisse. Le chien me bouscule, c’est un gros chien, baveux, je me prends les pieds dans la laisse, j’entraîne le petit garçon dans ma chute. Personne autour de moi n’a réagi, le petit enfant pleure sur son genou en sang, et yeux-de-jade est penché sur moi, prévenant, attentionné, délicat. C’est un gentilhomme à l’ancienne, il me vouvoie, m’aide à me relever avec mille précautions, ses manières sont d’une grande discrétion, d’une grande sincérité.
Je suis extraordinairement gênée. Je me sens toute idiote et niaise. « Merci beaucoup. Je … je m’appelle Julie » sont mes seuls mots. Il s’incline, comme s’il venait d’être présenté à la reine de Saba. « Mes amis m’appellent Sam. » est sa réplique. Malheureusement, il s’en va : « Passez une bonne journée, Julie. »
C’est le début de … Je vis des moments étranges, cristallisés autour de cet intrigant jeune homme. Comme si ma vie s’estompait pour ne retrouver son énergie qu’à des moments précisément choisis, un peu comme si ma personnalité accumulait les sensations, les sentiments et les maintenait prisonniers, pour ne les libérer qu’en petites explosions.
Je revois Sam, au hasard, mais toujours dans d’étonnantes circonstances. Le hasard devrait frapper aussi dans la banalité, il se cantonne à l’insolite. Après le chien qui m’a renversée, c’est ce malheureux, en haut du pont, les yeux exorbités. Sam, silhouette incroyable, qui s’avance doucement vers lui, prenant des risques fous, tout ça parce que la vie de cet inconnu lui paraît plus précieuse que tout, que sa propre vie même. Le désespéré, indifférent à la foule qui des deux rives suit le drame, rabroue le courageux jeune homme, semble décidé à sauter, hésite, prête l’oreille aux paroles du héros. Et se tourne vers lui, recule, veut redescendre. Glisse. Il meurt. Et se tourne vers lui, recule, veut redescendre. Glisse. Sam a plongé et lui attrape la main in extremis. Mais il est lui-même en fâcheuse posture. Les gens autour de moi sont pétrifiés, les secours sont loin, j’avance comme un automate, les gens semblent me laisser passer. Sam, dans sa douleur, me voit ; une énergie surhumaine lui fait hisser l’homme qui se balançait dans sa main. Ils sont sauvés, le désespéré s’est mis à pleurer. Je crois que nous pleurons tous.
Un long espace blanc.
Plic. Je me sens mal. Il est tôt. Je suis plic dans la cuisine avec mon père. Le plic café goutte bruyamment. Mon père, cet plic électricien au regard si doux plic, lui qui est si content, d’habitude, plic de discuter football avec son plic petit garçon manqué, s’est décou plic vert sans prévenir des ambitions plic politico-religieuses, et de plic sa mâchoire resserrée sortent des plic mots terribles où surnage un immense plic sentiment de méfiance envers les plic étrangers en général et les musulmans en particulier. Ses mots me pénètrent le cerveau avec la même dureté que les gouttes tombant dans le café. J’ai l’impression de me survoler, de me voir, assise là, la tête baissée, triturant mon pain toujours pas tartiné, subissant l’ascendant moralisateur, vulnérable et impuissante.
Le café est prêt. Mon père s’arrête de parler, il me sert, semble redevenu lui-même, enchaîne directement avec les résultats de la trente-deuxième journée, pourtant ce matin ma boisson n’est qu’un ruisseau d’amertume.
Hier fut une soirée folle. Sortie entre filles, ma petite bande au grand complet, encore beaucoup de gaieté et de rires. Et, au ralenti, cette nouvelle : j’ai appris que le mystérieux Sam était une connaissance de Céline, elle a travaillé avec lui. Et qu’il s’appelle Samir. Un musulman vrai de vrai, pieux, pratiquant. Cet homme fin, cultivé, extrêmement poli, courageux. Peut-être l’homme qu’au fond de moi je n’aurais jamais rêvé de rencontrer. Mais ce matin, je me rappelle brusquement qui je suis. Cette petite étudiante tranquille, peut-être banale, mais qui attend tellement de sa vie. Qui rêve d’un métier passionnant, de rencontres formidables, et qui voudrait toucher le bonheur du doigt. Mais chrétienne. Fougueusement, joyeusement chrétienne. Pas musulmane, chrétienne.
J’aurais dû penser à lui plus tôt. Le père Francis est l’aumônier des étudiants. C’est un homme qui pourrait avoir l’âge d’un jeune oncle. C’est un ami.
Je le trouve en train d’écrire à son bureau.
– Bonjour, Julie, comment vas-tu ? m’accueille-t-il.
J’attaque sans préambule.
– Ca ne va pas, mon Père.
Il dresse un œil interrogateur. J’avais fini par l’appeler par son prénom. Je poursuis.
– J’ai l’impression que ma vie m’échappe.
Je lui parle de Sam, de Samir. Le prêtre veut me rassurer, me parle de tolérance, de … Je le coupe. Pas vraiment dans mes habitudes.
– Non, mon Père. C’est plus grave que ça – et ça y est, les belles phrases repartent.
Je lui explique cette impression que le temps, mon temps, s’est séparé en deux parties distinctes. Entre des moments d’extrême acuité sensorielle et de longues plages indéfinies dont je ne retiens que l’essentiel, c’est-à-dire si peu. Les mille et une petites sensations quotidiennes qui tissent la trame de notre existence s’estompent en moi, comme si je n’étais que la spectatrice de ma vie et qu’il n’y avait pas grand chose à retenir d’un aussi pauvre spectacle.
– Un peu comme si ta vie était écrite par quelqu’un, si je comprends bien !?
Je reste à le regarder. Il a formulé ce que je n’arrivais pas à définir. Je bafouille un au revoir, je le quitte précipitamment.
Seule dans la rue, j’examine l’hypothèse du père Francis. Peut-être ne voulait-il faire qu’une métaphore, mais je prends cette idée au pied de la lettre. Cela cadre tellement avec toutes mes sensations actuelles ! Je me rends compte que si quelqu’un avait voulu imaginer pour moi une histoire d’amour contrariée, il aurait été en peine de trouver quelque chose de plus mordant que cette différence religieuse. Et ces étranges scènes qui supplantent tout le reste de ma vie. L’étonnant hasard qui fait bondir le chien sur moi, qui fait intervenir Samir si opportunément, l’épisode vingt fois vu ailleurs du sauvetage de désespéré. Mon père qui fait des discours. Des « brassées de lilas » aux fenêtres ?! Et des yeux d’un vert de jade ?!
Mon Dieu, où es-tu là-dedans ? N’es-tu qu’un personnage dans cette fiction maladroite ? Ou bien es-tu au-dessus de l’écrivain, donc dans ma vie, malgré tout ?
Moi qui espérais en Toi. Qui croyais en la Vie Eternelle. Peut-être que toute ma vie n’est qu’un brouillon d’auteur, un brouillon dont on réécrit les passages insatisfaisants. Peut-être finirai-je un jour dans les pages d’un livre, héroïne d’une bluette vite oubliée. Mon éternité descendra d’un cran. Ma seule façon de survivre sera d’exister dans la mémoire des lecteurs, qui garderont le souvenir de cette petite Julie. Peut-être me lit-on déjà, en souriant, distraitement.
Personne dans la rue. Je suis seule, la seule automate sur le bitume. La seule, parmi tous ces automates répétant inlassablement les mêmes répliques, pleurant mille fois les mêmes larmes, le rire figé des poupées.
Je m’écroule, le cœur fourmillant. On se penche sur moi. Je comprends que mes petites aventures, espacées de petites coupures, vont se finir. Que le livre va se fermer. Ce n’est pas la mort qui arrive. C’est le néant. Les mots, qui rapportaient mon univers, qui rendaient compte de mon existence, vont se terminer. Les lignes couraient le long des pages et donnaient la vie à tous ces gens. Mais là-bas, mon Dieu, les lignes semblent s’arrêter. Je ne vois qu’un espace blanc, un grand espace blanc, le vide, le néant, la fin de tout, la fin du monde, de notre monde, la fin des fleurs, de l’amour, mes souvenirs d’enfance, le sourire de ma mère, mon frère.
On se penche sur moi, les visages sont inquiets. Ils ne comprennent pas. « Mademoiselle, mademoiselle, … »
– Mais lâchez-moi ! Vous ne voyez pas que les lignes vont s’arrêter ! Le grand blanc arrive ! Il arrive ! La mort ! Le grand blanc ! Il nous engl
Cosma note : je ne sais pas si il manque la fin ou si cela est normal ^^’
Mélisande
La maison dans le vallon
De loin, la vieille demeure respirait la mélancolie et la tristesse. Enfoncée dans l’étroit vallon, elle semblait écrasée par la forêt millénaire, luttant pour conserver un peu d’espace face à la tentaculaire marée verte. Les derniers rayons du soleil d’août frôlaient les tuiles rouges du toit. La bâtisse baignait ainsi dans une aura sanglante, effrayante de beauté.
D’un commun accord, nous arrêtâmes les trois voitures sur le bas côté de la route poudreuse qui nous mènerait à l’ancienne ferme. Nous en descendîmes silencieusement. Alors que le voyage depuis Paris avait été empli de rires et de chansons, un silence révérencieux s’était établi depuis que la vieille demeure était apparue entre les arbres. Nous étions tous des amoureux des vieilles pierres et cette ferme avec son long corps de logis aux pierres blanches, ses dépendances aux pierres abîmées par les intempéries et la mousse qui l’envahissait de toutes parts telle une flétrissure à sa beauté, nous ramenait quelques siècles en arrière.
Pour ma part, je suis immédiatement tombée amoureuse de cette demeure. Je la désirais de toute mon âme et rêvais de pouvoir l’acheter et en faire un havre de paix et de tranquillité où me réfugier pour fuir le monde et mes démons.
Je redescendis sur terre et rejoignis les autres pour les aider à décharger les bagages. Gabriel me sourit d’un air complice. Il connaissait mon amour de la région et de ses trésors et avait sans doute saisi le cheminement de mes pensées.
Nous ne sortîmes que nos sacs et le strict nécessaire, essentiel pour passer une première nuit dans cette maison. Chargés comme des baudets, nous nous engageâmes sur le chemin qui menait à l’ancienne ferme, évitant en coupant à travers champs le long détour par la route.
Nous marchions silencieusement, abrutis par la fatigue de longues heures de route. J’avançais lentement, étreinte par une angoisse indéfinissable. Je crus d’abord être la seule à avoir ce sentiment mais un coup d’œil aux autres me permit de saisir une même angoisse dans leur regard et une même ride d’angoisse semblable à la mienne à leur front. Le silence devenait pesant et lourd, et chacun de nous ressentait une gène impalpable, mais bien réelle et qui se renforçais à mesure que nous approchions.
Le silence fut fort heureusement brisé par Camille qui sortit une de ces blagues idiotes dont elle avait le secret. Elle prit la parole d’une voix d’abord chevrotante mais qui reprit rapidement de l’assurance. La blague n’était guère bonne, à dire vrai, mais nous rîmes. A ce moment là, nous aurions ri de tout, pourvu que cela nous libère de cet oppressant sentiment.
Quelques minutes plus tard, nous franchissions le porche de la cour.
C’était décidément un magnifique bâtiment que cette ancienne ferme. Le long corps de logis était doté d’une attenance en forme de L, servant sans doute de grange, d’atelier ou d’écurie au temps de l’exploitation de la ferme. Elle rejoignait le porche de pierre, formant ainsi une cour carrée fermée sur trois côtés. Le quatrième était clos par une pente assez raide qui rejoignait en contrebas un ruisseau au doux gazouillis. Au milieu de la cour herbue, un puits carré fermé par une plaque de fer rouillée devait jadis puiser à une petite source souterraine qui alimentait sans doute également le ruisseau, épargnant ainsi de pénibles allés et retours aux habitants de la ferme.
Traversant la cour, nous pénétrâmes dans une immense pièce rectangulaire encadrée de deux cheminées et faisant office à la fois de salon et de salle à manger. Près de l’une des deux cheminées, une porte menait à une ancienne bergerie incluse dans le corps de logis et divisée dorénavant en deux parties, une cuisine et une salle de bains. A l’étage nous découvrîmes une assez vaste pièce faisant office de chambre et de salon et six chambres. Toutes étaient éclairées par des vasistas ; des cloisons de bois formaient la séparation entre les différentes pièces. L’étage tout entier baignait dans une douce chaleur très différente de la froideur que dégageaient les larges murs du rez-de-chaussée.
Une fois les chambres distribuées et les bagages posés, nous redescendîmes dans la pièce principale nous attabler autour des restes du déjeuner. La soirée fut fort agréable. Peu d’entres nous avaient eu l’occasion de se revoir depuis que nous nous étions dispersés à la sortie des partiels, les provinciaux rejoignant leurs familles et les Parisiens fuyant la capitale pour quelques temps. Nous ne nous étions plus guère contactés que pour les dernières mises au point du séjour.
Notre groupe s’était formé trois ans auparavant. En première année de fac j’avais fait la rencontre de Gabriel, historien comme moi et passionné d’art médiéval, et de Camille, une étudiante en psychologie folle de littérature arthurienne. A nos discussions passionnées sur le sujet se joignirent assez rapidement Louisa, une amie férue de couture et de costumes anciens, Sophie et son amour des lais et Christophe, attiré à nous par ses études sur les mystères médiévaux. De trois nous étions passés à six puis à une quinzaine de passionnés du Moyen-Age, de son art, de sa littérature… Vint alors assez rapidement l’idée d’organiser un jeu de rôle lié à cette période. Ce séjour en Dordogne était déjà notre troisième expérience de ce genre.
La soirée ne s’éternisa pas. Fatigués par la route, la plupart d’entre nous montèrent rapidement se coucher. Louisa, Christophe, Paul et moi étions les derniers à nous attarder en bas, finissant la vaisselle tout en bavardant. Les derniers bruits de conversation commençaient à s’éteindre doucement au-dessus de nos têtes quand nous entendîmes un cri suraigu.
Quelque peu effrayés par ce cri, nous nous précipitâmes dans l’étroit escalier. La chambre salon sur laquelle il donnait était pleine. Tout le monde entourait Patricia, secouée par des sanglots silencieux. Après avoir tenté sans succès de la calmer, Jérémie et Sophie l’emmenèrent dans sa chambre et revinrent quelques minutes plus tard, l’air soucieux.
-Je ne savais pas Pat sujette à des crises de nerfs, murmura Sophie. L’un de vous était au courant ?
Nous hochâmes tous négativement la tête. Jamais Patricia ne nous avait dit qu’elle avait des ennuis de santé de ce genre. Mais, guère bavarde, elle pouvait fort bien avoir gardé cela pour elle. Camille tenta alors de nous expliquer ce qui s’était passé.
-J’étais dans la chambre à côté quand elle a crié. Je n’ai pas réussi à lui tirer des paroles vraiment cohérentes avant qu’elle n’éclate en sanglots. Elle ne faisait que répéter qu’elle avait vu « quelque chose ». Quoi que ce soit, ça l’a terrifié.
-Une araignée peut être ? Il y en avait une très grosse dans mon placard, proposa Sophie en éclatant de rire.
Nous lui fîmes chorus puis rejoignîmes nos lits, remettant au réveil de Patricia la suite de la conversation.
J’eus un sommeil agité cette nuit-là. Je mis longtemps à m’endormir, étouffée par la chaleur de la journée que les boiseries de la chambre avaient accumulées et restituaient enfin. J’avais l’impression dérangeante d’être observée par une présence invisible. Je cédais enfin à la fatigue et m’embarquais pour des mers démontées issues de mon imagination exacerbée par cette angoisse inexplicable qui m’assaillait depuis mon arrivée.
Le réveil fut difficile le lendemain matin. Aucun de nous ne se leva avant que onze heures n’aient sonnées et seule l’odeur du pain grillé persuada les plus récalcitrants de se lever.
Patricia ne fut guère prolixe sur l’incident de la veille. Elle affirma avoir vu quelque chose mais se fermait dès qu’on lui demandait de préciser sa pensée. J’oubliais vite ses peurs. Nous passâmes la journée à vider les bagages et nous installer, à faire les repérages pour le jeu de rôle et à faire les dernières retouches sur les costumes. La sensation d’oppressement que j’avais ressentis la veille n’avait pas disparue, mais le soleil éclatant rejetait ces ombres de mon esprit à l’arrière de mes pensées.
Mais dès l’apparition des premières ombres vespérales, mes absurdes angoisses revinrent. Je voyais des formes tremblantes dans le feu, les tentures, et les ombres projetées sur le mur. Cette maison que j’avais trouvée si belle et accueillante me paraissait soudain sinistre et dotée d’une malignité pernicieuse. Tout autant que moi les autres semblaient atteints par cette atmosphère oppressante. Souvent au cours de nos conversations le volume sonore diminua, laissant place à un murmure étouffé et empreint d’inquiétude. Même si les conversations reprenaient rapidement, sur l’impulsion des uns ou des autres, cette seconde soirée fut rapidement raccourcie.
Je fus parmi les premiers à aller me coucher. Pendant quelques temps je fus bercée par les bruits de conversation qui montaient du rez-de-chaussée avant de m’endormir.
Je me réveillais brusquement avec la désagréable impression d’être observée. Je tournais la tête et vis une forme humaine agenouillée à côté de moi. « Ça » avait l’apparence d’une jeune fille, à peine sortie de l’enfance et trop vite poussée, mais son regard était plus vieux que les collines qui entouraient l’ancienne ferme. Elle était vêtue d’une simple chemise de nuit en lin ou en toile qui la couvrait jusqu’aux pieds. Elle était échevelée et trempée, des gouttes d’eau glissaient le long de sa chevelure et de ses joues avant de se perdre dans les plis de son vêtement. L’ombre me toucha la main qui me parût brûler tant la sienne était froide. Elle semblait me supplier de la suivre et, terrifiée, je me réfugiais sous ma couverture en la suppliant de me laisser tranquille. Alors que je fermais les yeux de toutes mes forces, espérant ainsi faire disparaître l’apparition, j’entendis Louisa grogner et maudire les gens qui parlaient dans leur sommeil. Je rouvris alors les yeux mais la jeune fille avait disparu. Notre contact visuel n’avait duré que quelques secondes, si bien que je crus à un rêve.
Je ne fus plus dérangée de la nuit et dormis comme une souche jusqu’au matin, ne gardant de cette scène que le souvenir confus d’un songe. Cependant, les trois nuits suivantes je fus à nouveau réveillée par l’ombre juvénile qui à trois reprises tenta de m’inciter à la suivre.
J’interrogeais précautionneusement mes amis mais nul ne semblait avoir fait semblable rêve, nul n’avait vu d’ombre errante et désespérée une fois la nuit tombée. Je commençais à me demander si j’avais bien toute ma tête. L’apparition me semblait trop réelle pour n’être qu’un rêve. Je devais être folle pour voir croire ainsi voir une morte à mon chevet. Et accepter que cette vision nocturne soit réelle était encore plus dérangeant encore que le contraire.
Mais même si je n’osais me l’avouer, je croyais à la réalité de cette apparition. C’était bien trop réel pour un rêve. Je me réveillais toujours glacée par le souffle de l’apparition, la main ou l’épaule gelée à son contact. Et aurais-je gardé des souvenirs aussi précis de la scène si ce n’était qu’un rêve ?
Je me mis à dormir mal. A ma crainte d’être réveillée par l’ombre s’ajoutèrent des cauchemars où je voyais la jeune fille qui hantait mes nuits, pendue, décapitée, noyée, mourant de milles morts et toujours en me suppliant du regard. La maison que j’avais trouvée si belle m’apparaissait également, baignée d’une lumière rouge malveillante et semblant vouloir me broyer entre ses murs. L’antique demeure me faisait dorénavant frissonner et ses pierres froides m’oppressaient et me noyaient dans un carcan glacial.
Vint enfin le jour du grand jeu. Nous nous réveillâmes enthousiastes, les angoisses des jours précédents parties en fumée avec les dernières traînées de brume matinale. Une fois la maison aménagée pour le jeu, nous enfilâmes nos costumes et, devenus seigneurs, dames et manants du XIVème siècle, nous nous dirigeâmes vers la cour.
Trois camps étaient en présence. Nous avions localisé notre jeu à l’époque des affrontements entre Français et Anglais le long de la Dordogne sans hésiter à broder assez largement autour de l’Histoire. Le comte de Gageac joué par Jonathan accueillait chez lui le Dauphin Charles et ses troupes ainsi que le Prince Noir et son escorte, tous deux désireux d’obtenir le soutien du comte et la possibilité de traverser la Dordogne en toute sécurité sous la protection du vieux castel.
Traîtrises et retournements d’alliances se succédèrent toute la journée. Dame d’honneur de la Dauphine, je réussis à mettre et le comte et le prince dans ma poche avant de trahir le second. L’année précédente tous avaient réussi à me manipuler et je prenais enfin une douce vengeance.
Alors que minuit venait de passer, j’égorgeais le « garde » Camille posté devant la chambre de la Dauphine avec une arme accusant le Prince Noir. Un peu plus tard, j’empruntais le passage avec la comtesse et la dauphine afin de découvrir accidentellement le corps et retourner l’alliance des Gageac.
Au lieu de découvrir Camille allongée, nous la vîmes en train de fixer l’intérieur de la chambre avec effroi. Je regardais par l’entrebâillement et je la vis. L’ombre était là, éclairée par la faible lumière du couloir, parcourant la pièce en long et en large et semblant bercer quelque chose entre ses bras. Nous entendant, elle leva les yeux vers nous et son regard douloureux et hagard me transperça le cœur. La seconde suivante, elle n’était plus là. Nous demeurâmes un instant à nous fixer en silence puis nous redescendîmes rejoindre les autres et reprendre le jeu. Jamais je n’oserais leur demander si comme moi elles avaient vraiment vu quelque chose cette nuit là.
La soirée se termina très tardivement. Il devait être presque trois heures du matin lorsque je posais ma tête sur l’oreiller, épuisée et heureuse.
Je fus réveillée par une sensation de noyade. Hoquetant comme une perdue, j’ouvris les yeux sur un visage translucide et ruisselant d’eau et de larmes. Une fois encore, elle m’incita à la suivre et cette fois là, mue par une impulsion subite, je la suivis. Derrière elle je descendis silencieusement l’escalier, suivant du regard les gouttelettes d’eau ruisseler le long de ses vêtements et se dissoudre dans le sol sans laisser aucune trace. Elle me conduisit à l’extérieur et s’arrêtât près du puits carré recouvert d’une lourde plaque de fer scellée dans la pierre par une couche de béton.
L’ombre releva la tête vers moi et me supplia du regard en tordant ses mains dans un geste de désespoir. Elle semblait tellement triste et perdue que mon cœur se déchira.
Je ne saurais dire pourquoi je la suivis cette nuit-là. Jusque là, j’étais persuadée – ou plutôt je me persuadais- qu’elle n’était que folie et fantasmagorie de mon esprit, mais la réaction de mes amies plus tôt dans la soirée finissait de me persuader que mes yeux voyaient peut être quelque chose de réel. J’espérais qu’elle l’était me rendis-je compte en la contemplant. Car alors ce n’était pas moi qui sombrais dans la folie. Peut être était-elle une âme en peine, errant en quête de pardon ou de pitié. Je ne pus la laisser ainsi pleurer et souffrir en silence. Je n’aspirais plus qu’à l’aider et à lui donner l’apaisement auquel elle aspirait.
Dans une sorte de brouillard, j’avançais vers le puits et m’attaquais à la plaque de fer, tentant de l’arracher ou de la transpercer à coup de poings. Constatant l’inefficacité de mes efforts, je tombais à genoux et creusais la terre avec mes mains, tentant de déloger les énormes pierres de leur gangue.
Je creusais longtemps, revenant par vagues attaquer la plaque de fer. Je me blessais et me coupais sans même m’en apercevoir ni en souffrir. Rien n’aurait pu m’arrêter. Tel Sisyphe je m’attelais à une tache impossible, vaine et sans fin, mais peu m’importais. Progressivement, je perdis toute conscience de moi-même et de mon environnement.
Je ne sais combien de temps je pus bien rester là, à me déchirer les mains sur la plaque rouillée. Quand on me retrouva, mes bras et mes jambes étaient en sang et mes ongles s’étaient cassés sous l’effort. La pluie d’été qui s’était déclenchée pendant ma perte de conscience me trempait jusqu’à l’os sans sembler me perturber plus que cela. Alors que mes amis se précipitaient vers moi et m’entouraient, tentant d’atteindre mon esprit perdu, je continuais ma tâche en haletant sous l’effort.
Je revins à moi lorsque Christophe m’arrachât à mon ouvrage. Je balbutiais des mots sans suite, suppliant qu’on me laisse continuer et désignant l’ombre du doigt en lui demandant pardon. Je la voyais parfaitement, tendant mes bras vers moi et m’implorant de continuer, en larmes. Mais personne ne sembla la voir.
Nous partîmes dès le jour venu. Durant les quelques heures qui séparèrent mon aventure de notre départ, je demeurais couchée, pleurant et tremblant sous les attaques de la fièvre qui ne me quitta pas de la semaine.
Plus tard, nous reparlâmes souvent avec plaisir de ce séjour mais nul ne mentionna jamais nos craintes nocturnes ou cette dernière nuit. Etait ce par crainte de réveiller des peurs encore présentes en chacun de nous ou bien voulaient-ils m’épargner en évitant de me rappeler la folie qui s’était emparée de moi durant ces quelques jours ? Etais-je folle ou avions nous tous partagé le même cauchemar ? Aucun moyen de le savoir à moins de leur poser la question. Et cela, je n’ose pas. Cette incertitude me rend folle je le crains. Chaque jour qui passe, je me sens sombrer un peu plus. Je n’ai plus aucune certitude et j’erre parmi les ombres de mon esprit malade. Folle, je le suis peut être. Peut-être. Mais peut être est-ce simplement l’incertitude qui me rends malade.
Tout ce que je sais, c’est qu’un jour j’achèterais la vieille bâtisse. Et ce jour là je briserais la plaque du puits. Que l’ombre qu y demeure soit un spectre ou un songe, ce sera le seul moyen pour nous deux de trouver la paix. Même si celle-ci se trouve dans la folie. Que je sombre alors !
Galain
Tempête.
Musique : Escape. Philip Glass
Heroes (Aphex Twin Remix). Philip Glass
Koyaanisqatsi. Philip Glass.
(trouvable sur le site Deezer : http://www.deezer.com/fr/#music/result/Philip%20Glass)
Tempête.
Tout était calme.
Le vent gonflait la grande voile blanche, ma petite embarcation fendait joyeusement les eaux limpides et légèrement agitées. Quelques moutons blancs faisaient des taches dans le vert émeraude de l’océan. Quelques fois, une troupe d’intrépides oiseaux de mers ; mouettes, sternes, ou autres fous de bassan, traçaient dans les airs de superbes pirouettes et, poussés par les vents, leurs cris retentissaient de façon presque mélodieuse.
Tout s’accordait.
J’étais, sur mon navire, partis depuis deux jours maintenant, seul au large des côtes bretonnes, tanguant sur une mer douce et maternelle que j’avais toujours chéri. Tout était au diapason, moi, la mer et le reste autour.
La nuit tombait.
Déclinant, le jour sombrait dans les flots, les irisant d’une chatoyante lumière irréel; orangée, rouge, jaune et de mille nuances entre ces trois couleurs. Les nués, au ciel, se drapaient de leurs étoffes de fêtes. Au loin, un vols d’oiseaux passa devant l’astre rouge. Lorsque ils eurent transpercés le cercle lumineux de gauche à droite alors tout commença.
La brume explosa partout.
Il n’y a pas d’autre mots pour décrire se phénomène. Au moment précis où se vol noir eu finis de passer devant l’attelage de Phébus, la brume, comme une masse énorme et grise attendant son heure, bondis sur l’océan.
Tout était poisseux.
Humide, liquide. Chaque bouffée d’air devint pour moi un calvaire, chaque aspiration était une gorgée d’eau, et je voyais à mes expiration s’agiter la brume, comme une onde. Le moindre geste était lent, douloureux, ralentis par cette énorme créature moite, par ce frimas océanique. Mes pensées devinrent molles, elles aussi, comme pourrissant sous l’effet rapide de l’eau, de l’air, de l’air devenu eau. Je voguait dans un songe, une transe étrange, sondant avec ennui la mystérieuse brumaille.
Soudain, les murmures.
Des feulements, presque animaux, presque minéraux, mais rien de tout cela. Ballottant entre plusieurs mondes, entre plusieurs tonalités. Des murmures, par dizaines, par millier, par centaine de millier. Si nombreux que les définir même comme murmures étaient difficile. S’était une symphonie, une musique venu de si loin qu’elle n’était plus que l’essence des sons, la matière première des bruits, l’ultime substrat, la véritable âme de l’onde sonore.
J’eus un immense dégoût de moi même, une honte de mon existence, de ma présence. Je ne voulais plus rien, je ne croyais plus rien, je n’étais rien et la perfection absolue du Murmure était le révélateur de ma futilité. Je n’eus même pas l’idée de me suicider, bien que la haine qui me consumait, la haine contre moi-même, dépassait humainement acceptable. Le suicide aurait été l’Acte de trop.
Et le Murmure grandit.
L’orchestre s’enflamme, la rage monte et les voix, les Voix.
Partout, transpercent, coupent, déchirent, ravagent, malaxent, meurtrissent, saignent, mordent, pincent, tuent mon esprit, ce que je suis…
Que suis-je ?
Je ne suis qu’une oreille, je ne suis que l’ouïs, je ne suis qu’un tympans ; je suis, je suis, je suis, je suis, je suis…
Au bord de la folie, comme surplombant un gouffre, j’attend et hésite. Le bateau n’est plus, je ne suis plus. Tout se mélange, tous se compresse, se presse en une espèce de forme, immense et occulte. Je me fonds dans cette forme, je deviens elle. Je suis atome dans la structure, je suis poussière. Mon esprit n’existe presque plus, je suis murmure du Murmure.
Je voyage, je fais le tour du monde. Je suis Tout et je vois Tout. Les hommes qui s’agitent, les villes, les montagnes, les plaines, les sons, les lumières, les sensations. Étrange ballottement, entre plusieurs mondes. Étrange sensation de plenitude, d’absolu, d’achèvement. Ce n’est pas que je vois, à proprement parler, en vérité, je suis et ressens Tout. Sans borne, sans limite, sans frontière, sans arrêt. Je vais éclater. Je vais …
J’éclate et je comprend, enfin :
Tempête !
Je suis sur mon navire. Assis à la même place. Autour la brume se dissipe. Je crois voir des ombres dans le gris des fumerolles, des ombres nombreuses, courant, volant, dans la fumée et semblant hurler un mot, mais je ne le comprend pas, je ne l’entend plus.
Puis je vois les vagues. Elles sont grandes, immenses. Le vent est un blizzard, des gouttes de pluies s’abattent sur ma carcasse. L’instant est long. Ma voile se déchire. Mon mat craque et dans un gémissement terrible tombe dans les flots rageurs.
Quand soudain une vague gigantesque me cache les cieux, devenus visible alors avec la disparition de la brume. Son rugissement la précède.
Voilà où est l’éternité; dans cette seconde avant le choc.
Elle se rabat.
Moi, les restes de mon navire, tout est écrasés.
Je suis sous l’eau.
Je suffoque.
Je suffoque…je suffo…
FIN
Musique : Escape. Philip Glass
Heroes (Aphex Twin Remix). Philip Glass
Koyaanisqatsi. Philip Glass.
(trouvable sur le site Deezer : http://www.deezer.com/fr/#music/result/Philip%20Glass)
Kiara
Il faut y aller
Il faut y aller. Il est déjà tard. Je pars.
C’est comme à chaque fois. La même joie, les mêmes angoisses.
Mon grand-père m’attend. Il est loin, très loin… Je ne l’ai jamais vu.
Depuis toujours je me l’imagine… Libre, aventurier, découvreur de trésors… Tous les enfants rêveraient d’un grand-père comme lui ! Il remplissait à lui seul toute ma bibliothèque… Ses récits de voyages, ses photos, ses fabuleuses découvertes, ses rencontres improbables… Comment ne pas l’admirer ?
Je vais enfin savoir, ou du moins je l’espère…
Trois fois déjà il m’a invité à le rejoindre, parce qu’il avait besoin de mes « merveilleux » talents : je suis incollable sur tout ce qui concerne les écritures anciennes, en particulier les hiéroglyphes. Je suis passionné par ça depuis ma plus tendre enfance, peut-être à cause de lui et de ses fouilles à Thèbes quand j’avais une dizaine d’années. J’avais dévalisé toutes les bibliothèques du Nord de Paris. J’allais chaque semaine au Louvre, espérant découvrir, ou comprendre, quelque chose que personne n’avait vu… J’étais un peu avec lui quand je scrutais ces sarcophages et ces parchemins millénaires…
J’ai conservé cette passion, et me suis lancé à mon tour dans des études d’archéologie.
J’en suis donc là. Je vais prendre un avion qui va me mener au Mexique. Mon grand-père m’y attend. Enfin, c’est ce qu’il m’a écrit dans sa dernière lettre.
J’ai toujours eu la malchance d’arriver trop tard. Il est tellement dur à joindre, tellement libre et mobile, que je me suis retrouvé dans des endroits où il avait séjourné, mais qu’il venait de quitter sans laisser de message. Mais à chaque fois, de retour à Paris, une lettre d’explications m’attendait. Il avait toujours de bonnes raisons de partir précipitamment, et d’oublier mon arrivée prochaine… Pour les fois où il avait su que j’arrivais… Car quand il était en pleine forêt guatémaltèque il y a deux ans, il n’avait pas reçu ma lettre annonçant mon arrivée, il était donc normal qu’il ne m’attende pas !
Bref, cet homme a une part d’insaisissable qui m’intrigue beaucoup… J’ai hâte de le connaître enfin.
Prendre l’avion est une chose que j’aime beaucoup ! Beaucoup de gens en ont peur, car ils s’y sentent plus vulnérables. Moi, au contraire, je m’y sens plus fort. Le poids de mon éducation occidentale sans doute… Cette puissance, cette maîtrise qui nous a permis de voler, de dominer le ciel, de défier les distances et le temps, n’est-ce pas la plus grande conquête de l’homme ?
J’en suis donc là. Comment est-il ? Je le sais, ou à peu près. J’ai vu des photos. Elles datent toutes de vingt ans au moins, mais un homme ne change plus beaucoup passé un certain âge… Il est solitaire et aventurier, aux dires de mon père, qui n’a pas beaucoup profité de sa présence étant enfant… Il entretient d’ailleurs beaucoup de rancunes à ce sujet… Je ne le comprends pas vraiment. Il aurait voulu être du voyage, souvent, certainement, mais il a eu une chance inouïe d’avoir un père explorateur, découvreur ! Il laissera sans doute son nom dans l’histoire, peu de personnes ont cette chance ! S’il ne l’emmenait pas dans ses voyages c’était pour lui offrir une vie plus stable, confortable, à Paris, avec sa mère, et avec la possibilité de fréquenter les meilleures écoles! C’est dommage qu’ils se soient fâchés pour de vieilles rancoeurs ! Ils n’ont plus de contact depuis 10 ans, depuis la mort de grand-mère. Je suis le seul à qui mon grand-père donne encore régulièrement des nouvelles. Il m’a même invité à le rejoindre, une fois de plus ! Dire que mon père me disait qu’il ne le ferait jamais !
Le voyage est long. Les heures passent trop lentement. L’hôtesse me propose de regarder un film, mais je n’ai pas la tête à ça. Je ne pense qu’à lui. A ce qu’il va bien pouvoir me demander. J’ai apporté plusieurs ouvrages très complets sur les traces laissées par la civilisation Maya. Je les ai déjà tous lus mais j’en ai pris quelques uns avec moi, en cabine, pour le plaisir d’y replonger.
J’aurais voulu avoir plus de détails sur les recherches en cours, le type de traces, mais grand-père n’a pas donné beaucoup d’informations. Il pense avoir à faire à un expert, mais je suis avant tout un passionné, et plutôt spécialiste d’écritures hiéroglyphiques. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. J’ai peur de le décevoir. Je l’admire tant ! Malgré mes doutes, pour rien au monde je n’aurais renoncé à aller le rejoindre !
On arrive bientôt. Mon cœur bat plus fort.
Peut-être sera-t-il à l’aéroport ? Peut-être aura-t-il fait envoyer quelqu’un ?
Je n’ose l’espérer !
J’ai été tellement déçu les autres fois…
Mon ventre se serre. Plus que quelques minutes.
J’y suis. Je suis en Amérique. C’est comme la première fois. C’est une impression étrange. C’est un peu symbolique. Cette terre d’accueil. Cette terre de tous les possibles… Le sera-t-elle pour moi aussi ? Je vais bientôt pouvoir m’en rendre compte…
La chambre est petite et la chaleur y est suffocante, mais le prix était très raisonnable. Le gérant m’a dit que j’avais le droit de prendre plusieurs douches par jour si je voulais. Comme si c’était un luxe suprême ici !? Je pense que vu la moiteur qui me submerge déjà, ce sera un luxe que je me permettrai avec bonheur.
La ville de Mexico est comme je l’avais lu dans les guides : grouillante, chaude, sale et polluée. Je regrette déjà le bon air de Paris !
Le dépaysement est total, et ce n’est pas pour me déplaire ! J’adore les voyages, les gens, différents. J’aime les sonorités de cette langue que je n’ai pas l’habitude d’entendre, l’attitude des gens dans la rue… Les sourires, la joie de vivre qui semble habiter chacun d’entre eux…
J’ai toujours été surpris de constater la même chose dans tous mes voyages : plus les gens ont l’air pauvres, plus ils ont l’air heureux d’être là! Y aurait-il un quelconque lien ? La pauvreté permettrait-elle de mieux percevoir l’essentiel ?
Je me mets donc en quête de mon cher grand-père. Je dois d’abord trouver une carte suffisamment précise pour situer son lieu de fouilles, et ensuite trouver le moyen de l’y rejoindre. Je ne sais pas encore si cela va être difficile ou pas. Je dois d’abord prendre un vol intérieur pour Cancún.
Mon espagnol approximatif me permet malgré tout de comprendre l’essentiel et de me faire comprendre. C’est toujours très rassurant de voir à quel point on est capable de s’entendre sans saisir le sens des mots !
Cancún. La carte m’a coûté bien cher pour ce que c’est, mais c’est visiblement la seule carte précise de la région. Le «RTIM » (Red de Transporte InterMexicano, réseau de transport mexicain) me propose un car qui s’arrête à dix kilomètres du camp. J’en aurais pour cinq heures de car et deux de marche, sous le cagnard… J’hésite. Le prix est très abordable bien sûr. Mais je peux aussi y aller en taxi pour trois fois plus cher, en quatre heures, à condition de trouver quelqu’un qui veuille m’y emmener. Je ne sais pas si j’ai très bien compris ce que m’a dit l’hôtesse pour ce point de détail…
Aux vues des conditions météorologiques, très clémentes, certes, mais un peu chaudes pour le pauvre petit parisien que je suis, je vais plutôt opter pour le taxi.
La compagnie de taxis s’appelle « La vie en rose », serait-ce un signe ? Je me suis toujours demandé ce qui pouvait s’exporter de notre culture à l’étranger, j’en ai un exemple.
Néanmoins, il faut relativiser la chose ; le gérant me fait comprendre qu’il ne sait pas ce que ça veut dire, mais qu’il sait juste que c’était le nom d’un film italien très célèbre dont il avait entendu parler à la télé… Quel dommage… Je renonce rapidement, devant sa véhémence, à lui expliquer que c’est du français, et pas le nom d’un film…
La destination pose problème. Je pense qu’il est agacé à cause de cette histoire de vie en rose, mais j’ai l’impression qu’il y a autre chose… Aucun de ses chauffeurs n’accepte de retourner dans cette région. J’essaye de savoir pourquoi, mais il semble gêné. Je ne comprends pas. Le Mexique abrite-t-il encore des régions tenues par des troupes rebelles ou ce genre de choses ? Je croyais que c’était un pays à peu près sûr… C’est bizarre. J’insiste. J’explique que mon grand-père est là-bas, sûrement avec toute une équipe. Il a peut-être entendu parler de ce lieu de fouilles… ? Il ne répond plus. Que se passe-t-il ? Il va dans son « arrière-boutique ». Il parle avec une femme. Elle semble affolée. Je ne comprends rien de ce qu’ils se disent. Je commence à m’inquiéter sérieusement.
Elle revient avec lui. Elle essaye de m’expliquer quelque chose mais je ne comprends pas. Elle parle trop vite. Il me répète plus lentement. Ils parlent de choses « raras », rares ? Oui, mon grand-père a peut-être trouvé des choses rares, quel rapport avec leur angoisse ? Des mots me font tressaillir : « muertos inexplicables ».
Je ne veux pas sombrer dans l’angoisse sans en savoir plus. Ils ne veulent pas m’accompagner, j’irai voir ailleurs. Mais avant il faut que je comprenne ce qui se passe dans cet endroit.
Je ne sais pas où aller. A la mairie ? Ou autre chose d’officiel ? La police ? Ils vont me prendre pour un illuminé. Je n’ai peut-être rien compris, je ne peux pas les déranger inutilement. Mais je ne connais personne.
« El sol de Cancún , periódico » : un journal, je pourrais peut-être y trouver des informations.
Je me présente et essaye tant bien que mal d’expliquer les choses. La carte est très éloquente. La réceptionniste est déjà toute affolée. Elle m’indique le bureau d’un certain Ramón Reyes. C’est un gros bonhomme brun, moustachu. Un vrai mexicain comme on se les imagine !
Je lui réexplique, je lui montre la carte. Il prend un air inquiet. Il me dit que mon grand-père ne peut pas être là. Il s’y est passé quelque chose.
Il y a deux mois de ça, plusieurs hommes ont été retrouvés morts dans cette région. Ils étaient dans différents endroits, sur une zone d’environ cinq kilomètres de diamètre. Ce qui est étrange, c’est que les causes de leur mort demeurent inexpliquées. Aucune trace de violence, ni d’empoisonnement.
C’est pour cela que depuis deux mois, les rumeurs vont bon train et la plus répandue est que c’est l’âme des guerriers mayas qui serait venue se venger des hommes qui ont pillé leurs tombes. Les croyances autour de toutes les traces du passé sont très nombreuses et font souvent référence à des phénomènes surnaturels. Le journaliste est sceptique sur cette explication. Moi aussi bien entendu. La dernière lettre que j’ai reçue date d’il y a deux mois et demi, soit seulement quelques jours avant le drame. Que se serait-il passé entre temps ? Mon grand-père faisait-il partie des hommes retrouvés morts ?
Ce journaliste est sympathique finalement. Il propose de m’accompagner au commissariat pour avoir plus de renseignements. Il semble surtout très intéressé par mon l’histoire de mon grand-père. Moi, je suis très inquiet mais je ne veux pas croire à de telles bêtises.
Au commissariat central, on me fait attendre plusieurs heures. Ils ne veulent pas croire à mon histoire. Ils ne veulent surtout pas que des journalistes étrangers ébruitent cette histoire, le tourisme est trop important pour le Mexique. Je dois leur montrer les lettres de mon grand-père, auxquelles ils ne comprennent rien, bien entendu. Je ne sais plus quoi faire, je perds patience ! Ces heures d’attentes ont aiguisé mon angoisse. Je dois menacer de prévenir l’ambassade et promettre de ne rien révéler à la presse pour qu’ils me laissent enfin accéder au fichier contenant les noms des victimes retrouvées.
Albert Girard. Je cherche, un nœud au ventre. Je ne trouve pas. Il y a bien quinze noms, mais que des noms mexicains. Pas d’Albert Girard.
Je veux y aller. Il n’est pas sur la liste, c’est qu’il est encore là-bas. Il ne sait peut-être même pas ce qui s’est passé. Il m’attend sûrement.
Ramón est d’accord pour m’accompagner. Il n’a pas peur. Je lui demande pourquoi il n’y est pas allé avant. Il me dit qu’il y est allé, mais pas précisément sur le site où se trouve mon grand-père. Je ne sais pas si je dois le croire. Mais je n’ai personne d’autre.
Je décide quand même d’appeler mes parents avant de partir à l’aventure. Au cas où… Il n’y a personne, tant mieux, je leur laisse un message. J’imagine déjà maman me faire une crise d’hystérie au bout du fil pour que je rentre immédiatement en France !
Nous partons très tôt. Nous avons beaucoup de route, une dure et chaude journée qui nous attend.
Mon coéquipier est très bavard. Il me raconte tout un tas de faits divers arrivés dans le coin ces dernières années, et cette tendance, qu’ont les gens d’ici à mettre de la magie et des mauvais esprits dans tout… Je ne le lui dis pas, mais toutes ces histoires me rassurent, et me permettent de relativiser encore d’avantage cette histoire d’esprits mayas.
Plus nous nous approchons, et plus l’atmosphère devient étrange et inquiétante.
C’est idiot de se dire ça. C’est tout simplement l’angoisse qui me le fait ressentir ! Je ne dois pas tomber là dedans !
Nous y sommes. Une sorte de campement semble se dessiner au loin. Nous nous approchons. Je suis mortifié ! C’est trop calme.
Il n’y a personne. Aucun bruit. Des tentes sont dressées. Dessous on entrevoit des tables, des couchettes de fortune.
Je pleure.
Il n’est pas là, je ne le vois pas…
Nous faisons un tour sous les tentes, non sans peur. Ramón m’a donné un couteau, au cas où. Il a un pris un fusil. Je n’aurais jamais pensé à apporter ce genre de choses ! Il a l’air d’un vrai personnage de film américain.
Il y a des choses un peu partout. Des vêtements, de la nourriture, en bien mauvais état. Des livres, des cartes, des dessins d’objets étranges. Je ne sais pas si tout cela appartenait à mon grand-père. Il me faudrait une trace, un nom, une photo…
…Une lettre… Ramón me tend une lettre. Je reconnais mon enveloppe aux bords tricolores, mon écriture… Il était donc bien là.
Mais qu’a-t-il pu se passer ? Où est-il ?
Nous faisons un tour plus complet du camp. Je rassemble quelques affaires que je pense appartenir à mon grand-père. Il n’est pas là. Il n’y a personne.
Nous avançons ensuite vers ce qui devait être le principal lieu de fouilles. Des ruines. De vieilles pierres ensevelies sous la végétation. De quoi peut-il bien s’agir ? Cela ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire dans mes livres sur les mayas.
Des outils sont éparpillés tout autour des ruines.
Ramón prend des photos, soulève quelques pierres pour essayer d’en trouver plus. Mais on ne comprend pas. Personne. Il n’y a personne.
Nous devons dormir sur place. Je préfère dormir dans la voiture. Cet endroit me fait peur, surtout sous cette lumière crépusculaire, parmi ces objets, laissés brutalement à l’abandon sans explication.
Je dors mal.
Il n’est pas mort. Je ne l’ai pas trouvé, il n’est pas mort.
Nous devons repartir en ville. Expliquer aux gens qu’ils peuvent y aller sans crainte puisqu’on en est revenus.
Il faudra essayer de comprendre.
Je vais rentrer.
Une lettre m’attend sûrement à Paris.
Belgarion21
Burn
The sky is red, I dont understand,
Past midnight I still see the land.
People are sayin the woman is damned,
She makes you burn with a wave of her hand.
The citys a blaze, the towns on fire.
The womans flames are reaching higher.
We were fools, we called her liar.
All I hear is burn!
La femme était arrivée en ville sans rien de plus que sa robe noire et sa chevelure d’ébène. Elle s’installa à l’auberge, où elle commença à prêcher. Elle disait à qui voulait l’entendre que les hommes s’étaient mal conduits, que le Mal avait plus d’influence que jamais. Elle disait qu’un jour viendrait où l’envoyé des Ténèbres ferait payer ses crimes à cette ville. Bien sûr, personne ne la cru. L’aubergiste finit par la jeter dehors, disant qu’elle faisait fuir ses clients. Elle continua de prophétiser la destruction de la ville, nuit et jour, sans repos. Elle ne semblait pas avoir besoin de dormir, de manger ou de boire. Elle alpaguait les passants, leur conseillant de se repentir avant qu’il ne soit trop tard, mais elle était sans cesse repoussée.
Un jour vint où son discours changea. Elle disait maintenant qu’elle était l’envoyée du Mal, et qu’elle détruirait quiconque ne se repentirait pas à elle, faisant brûler tout ce qui se présenterait à son regard. Les gens rirent d’elle, la traitèrent de folle et de menteuse. Certains lui jetèrent des pierres, d’autres la maudirent, mais personne ne suivit ses instructions. Les idiots.Le jour annoncé vint.
Je n’étais qu’un simple fermier, vivant au dehors de la ville dans mon exploitation, avec ma compagne et mes ouvriers. Je n’allais pas souvent à la ville, aussi n’ais-je pas eu l’occasion de rencontrer la femme. Mais cette nuit restera gravée dans ma mémoire jusqu’à la fin. La journée avait été rude, et nous nous étions tous endormis rapidement, épuisés et appréhendant la journée du lendemain. Je ne sais pourquoi, cette nuit là, je me réveillai et me levai. Je sortis prendre l’air, et c’est là que tout changea. Le ciel était rouge, et je pouvais voir la campagne environnante comme en plein jour. Je ne comprenais pas. Puis mes yeux se posèrent sur la ville, à quelques lieues au nord, et je vis, emplis d’effroi, que tout brûlait.
Les flammes s’élevaient dans les cieux, accompagnées par des hurlements inhumains. Mes jambes me dirigèrent d’elle même dans cette direction. S’il y avait des cris, il y avait de la vie. Peut-être restait-il quelqu’un à sauver, me disais-je. Le temps que je parvienne aux murs de la cité, les tours s’étaient effondrées, le pont brûlait, et il n’y avait plus que douleur. J’entendis alors une voix infiniment triste prononcer ce simple mot : brûle. Puis je vis un homme en flammes traverser une rue en criant, et se jeter dans les douves pour tenter de calmer le feu qui le dévorait. Je ne comprenais pas. Je regardais, à droite et à gauche, et ne voyais que cendres et flammes. Une femme encore vivante m’aborda, mais ses paroles n’avaient aucun sens pour moi. Elle disait que la femme les avait prévenus, mais que personne ne l’avait écouté. Ils en payaient maintenant le prix. Puis elle s’enflamma à son tour, et tituba jusqu’aux douves, où elle finit de se consumer. C’est alors que je l’aperçus. Au milieu des décombres incandescents, au milieu des flammes, la femme se tenait droite, ses cheveux noirs ébouriffés et ses yeux exprimant une grande tristesse. Elle se tourna vers moi, et murmura “brûle”, d’une voix lasse. Elle n’aimait pas ce qu’elle avait à faire, mais elle n’avait d’autre choix. Elle avait été choisie pour cette tâche par une entité supérieure, que personne d’autre qu’elle ne pourrait jamais comprendre. Mais je ne pris pas feu. Alors son teint s’illumina, elle sourit, même. Elle avait enfin trouvé ce qu’elle cherchait. Une âme non souillée par le péché. Fasciné par son regard, je ne vis qu’elle se consumait que lorsque ses yeux disparurent. Elle avait terminé sa mission, purgé cette ville de ses démons. Alors le mal l’avait rappelé à lui.