Archives des textes de la trente-neuvième joute.

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Thème :Trames et tissages (nano-joute)

À l’occasion du mois de novembre et de son NaNoWriMo (national novel writing month), nous vous proposons une joute un peu particulière.

En effet, au lieu des 4 pages (3000 mots) de limite habituelle, il vous sera possible de laisser libre cours à votre créativité dans un format un peu plus long. Votre nouvelle pourra ainsi s’étirer sur 8 pages, soit 5000 mots, tout en appartenant, comme d’habitude, aux genres de l’imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction).

Le thème trames et tissages est à interpréter selon vos désirs. Vos tissages peuvent être métaphoriques, factuels, narratifs… tant que les fils se croisent et se recroisent !

Petit bonus parfaitement facultatif : intégrer une description de broderies et vêtements alla Jordan (spéciale dédicace à qui vous savez).


Vous avez jusqu’au 16 décembre pour poster votre texte ICI.

À vos plumes, et que l’inspiration soit avec vous.

Les textes :

lugh

Tissage impérial

L’Impératrice referma doucement la porte. Ses suivants, gardes et courtisans, n’eurent d’autre choix que d’attendre leur maîtresse dans l’anti-chambre. Wuong étouffa un soupir. Depuis son élévation au trône du Ciel, elle ne connaissait guère de moment de tranquillité. Sans même parler d’être seule, une simple rencontre en tête-à-tête était fort rare car peu, même parmi les noble de la Cour Impériale, étaient admis au privilège d’un rencontre privée.

  • Allons, ma fille, assieds-toi devant moi, tu sais combien ma vue est basse.

Wuong sursauta. Bien peu avait le privilège de lui adresser la parole, surtout aussi familièrement. Elle s’assit dans l’unique chaise de la chambre. Le mobilier était fort strict quoique précieux : en dehors de la chaise, une commode laquée de rouge, provenant probablement du nord de Tameiv et un lit à baldaquin. Sur le lit, un métier à tisser accueillait des flottes de soie que Yhuan, la duègne tramait patiemment pour composer fil à fil les seules robes dignes de l’Impératrice. Sur le plancher, et sur la commode, par dizaines et de toutes tailles s’entassaient des bobines de fil à soie. Perdue dans l’amas de tissu, nonchalamment assise au creux des draps, Yhuan s’absorbait dans son travail

Les deux femmes restèrent silencieuses un temps, goûtant toutes deux la joie de se retrouver. Le seul bruit qui filtrait du dehors était le lourd gong des Veilleurs annonçant la procession vespérale. Dans la chambre, en écho, ne résonnait que le tambourin du métier à soie et le bruissement doux du fil sur les doigts de la duègne.
Puis, l’Impératrice prit la parole :

  • Yhuan, je t’en prie, conseille-moi encore une fois. L’Empereur s’agite en ce moment. Ses armées se regroupent près des Rivages Maudits et son attention est toute entière accaparée par les Nagas. Je reste seule pour m’inquiéter des visées des mandarins.
    La duègne interrompit le mouvement de son métier pour écouter l’Impératrice et celle-ci poursuivit, d’une voix plus ferme:
  • J’ai fait parvenir un message à l’Empereur pour solliciter la présence d’une troupe de Veilleurs mais je n’ai eu aucune réponse. Chère Yhuan, que dois-je faire pour convaincre l’Empereur de la menace sur le trône du Ciel ?
    Les fils évoluèrent à nouveau sur le métier tandis que la duègne reprenait son travail monotone tout en réfléchissant aux propos de sa maîtresse.
  • L’Empereur est sage, répondit-elle simplement.
    Wuong attendit qu’elle poursuive. Autrefois, elle s’irritait de la lenteur de sa duègne mais elle avait compris que Yhuan ne parlait ainsi que pour laisser le temps à son interlocutrice de suivre son raisonnement.
  • La menace Naga est le pire fléau pour l’Empire et il doit consacrer tout son énergie, toutes ses ressources à défendre le Rivage Maudit. Que ferons-nous si le Léviathan pose le pied sur le monde ?
    Wuong blêmit mais ne répliqua rien. Elle venait chercher conseil non des sermons.
  • L’empereur nous fait confiance pour sauver sa Cour. Même si la menace des mandarins est réelle, il ne peut nous confier de troupes. Cela l’affaiblirait et indiquerait à tous qu’il craint pour sa vie, comme un simple seigneur de guerre, conclut la duègne en s’absorbant dans son tissage.
    L’impératrice resta assise et médita les paroles de sa duègne. Un sentiment de honte colora légèrement ses joues mais elle se reprit rapidement. Inutile de perdre par deux fois le contrôle de ses émotions. Une erreur ne corrige pas une autre erreur. Encore le fruit d’un des sermons de Yhuan. De plus, ici elle était moins l’infaillible Impératrice que Wuong, la jeune princesse, qui peut se tromper. Mais pour le bien de l’Empire, pas trop souvent.
  • Comment puis-je vaincre seule tant d’adversaires, Yhuan ? Tu m’as enseigné l’art de tromper mon ennemi mais aujourd’hui je ne parviens pas à déceler mes ennemis dans la foule des courtisans. J’ai parfois l’impression que tous les mandarins, que le moindre lettré cherche à renverser l’Empire. D’autre jours, je ne veux croire qu’en la loyauté de tous les sujets.
    Cette fois, la duègne ne tarda pas à répondre.
  • Ami, ennemi, quelle distinction ? Tu le sauras quand certains chercheront à s’emparer du Trône céleste. Si tu veux vraiment les connaître alors dévoile-les en leur offrant l’occasion d’agir.
    -Une occasion ?, réagit vivement Wuong, quelle genre de …

L’Impératrice se tut. Elle devait éviter de réfléchir à voix haute. Encore un sermon. La duègne se renferma dans un silence actif. Les fils de soie se remirent en danse pour composer une nouvelle pièce d’étoffe. Selon leur règle tacite, la duègne évoquait des principes généraux, jamais une action concrète. Elle n’était pas de sang assez noble pour suggérer un plan et devenir courtisane. A part elle, Wuong songea que si on respectait l’étiquette, Yhuan n’aurait pas la hardiesse d’énoncer une simple suggestion mais les vieilles servantes ont parfois plus de liberté que leur jeune maîtresse.

L’Impératrice resta encore une décade dans le boudoir. Pour méditer le conseil de sa duègne, pour ressasser les conversations des courtisans, pour piéger les mandarins. Et aussi pour pour entendre son amie lui relater les amours futiles des servantes du palais. Pour contempler le patient dressage de la future robe impériale qu’elle porterait un jour. Si le Trône Céleste ne changeait pas.

Enfin, l’Impératrice se leva. La duègne s’inclina et la regarda partir sans un mot mais interrompit pourtant son travail. Elle n’aimait pas le laisser paraître devant sa jeune maîtresse mais elle était inquiète de la confrontation à venir. Elle attendit patiemment son prochain visiteur.
Le mandarin Ming était puissant à la cour mais prévisible. Il ne pouvait supporter d’ignorer les agissements de l’Impératrice. Il arriva quelques instants plus tard et réclama aussitôt un compte-rendu de la visite impériale.

La duègne commença alors à tisser la soie et tandis que les longs fils s’enchevêtraient pour former une étoffe fine et douce, elle attisa la curiosité du mandarin en relatant les moindres gestes de l’Impératrice sans en divulguer le moindre propos. Puis, elle s’arrêta, contempla la robe d’un air satisfait et se tourna vers Ming, qui tapotait excédé les rouleaux d’étoffe.
Rageur, il s’avança près d’elle et sortit de sa poche une bourse bien rebondie. La faisant tomber dans les coussins, il réclama :

  • Maintenant femme, dis-moi ce que je veux savoir. Dis-moi ce qu’elle projette de faire.

Yhuan escamota la bourse sous une couche d’étoffe et répondit d’une voix égale :

  • L’Impératrice agira bientôt dans votre sens. Je l’ai persuadée qu’en vous forçant ainsi la main, vous seriez surpris et déboussolés.
    Ming se détendit à ses paroles.
  • Brave servante, continue à nous servir fidèlement et tu auras d’autres récompenses. Que fera-t-elle exactement ?

La duègne haussa les épaules.

  • Je n’ai pas cherché à le savoir, je ne questionne jamais ma maîtresse. Inutile d’éveiller ses soupçons en la pressant de trop. Elle infligera peut-être un blâme injustifié à l’un des courtisans ou lèvera un nouvel impôt, qui sait ?

Le mandarin réfléchit à plusieurs hypothèses et quitta le boudoir sans saluer la duègne, qui ne s’en offusqua pas.

Il fallut attendre trois jours pour que la duègne ait une nouvelle visite protocolaire. Trois journées à entendre résonner l’appel aux armes, à sentir le sol vibrer sous les martèlements des bottes. Trois nuits de feu, où les cloches brûlaient sans répit dans la Cité éclairant moindre recoin. Avant même que ses servantes ne l’informent, la duègne avait deviné dans un sourire la source de toute cette agitation. Le Trône Céleste vacillait. Pour la première fois depuis la fondation de l’Empire, la source de la Faveur du Ciel avait quitté la Cité Impériale. La Perle de L’impératrice avait disparu.

L’Impératrice ne vint pas seule cette fois. Elle amenait son cortège de courtisans, avides d’observer ces jours troubles, anxieux d’être sujets de la colère impériale, flairant la révolte et l’odeur de la guerre. Ses gardes envahirent le pavillon de la duègne et firent irruption dans le boudoir. Faute de place, nombre de suivants furent contraints de faire antichambre mais les portes béantes permettaient à tous de voir la duègne descendre de son lit et s’agenouiller à trois reprises devant sa maîtresse. Le front baissé, Yhuan attendait que l’Impératrice daigne lui adresser la parole. Parmi les courtisan, elle avait reconnu la silhouette rebondie du mandarin Ming.

  • Servante ! Montre moi la dernière robe que tu as tissée.
    En gardant le front incliné, Yhuan se redressa et sans tourner le dos à l’Impératrice, recula vers son lit. Elle saisit une robe suspendue au baldaquin. Une robe vermeil, celle là même qu’elle tissait trois jours auparavant. Elle s’agenouilla à nouveau en tendant la robe devant elle et une servante vint l’apporter à leur maîtresse.
    Wuong y jeta un coup d’œil dédaigneux et d’un geste rageur la jeta violemment au sol.
  • Elle est tachée, et les fils s’étiolent déjà ! La qualité de tes services laisse à désirer. Tu n’es plus digne de servir le Trône.
    Et ce fut tout. La vieille duègne resta au sol, tandis que la Cour se retirait. Elle devait s’exiler loin de Tameiv le temps que passe la colère impériale ou que finisse ses jours.

Yhuan ne mit pas une heure à rassembler ses quelques affaires. Peu de choses en réalité puisque la soie était évidemment propriété impériale : elle n’emportait que ses peignes, quelques toilettes et deux vieux pendentifs. Elle laissait intact sa navette avec les flottes de soie prêtes. Les deux gardes à l’entrée adressèrent un salut et la duègne eut juste le temps de prendre sa pose nonchalante sur le lit avant que le mandarin Ming ne surgisse dans la pièce.

D’un regard, il vérifia qu’ils étaient bien seuls puis referma la porte vivement.

  • Servante ! Tu as déplu à ta maîtresse. Se doute-elle de tes… discours devant moi ?
  • Si elle me croyait réellement coupable de trahison, je serai déjà écartelée…, rétorqua paisiblement Yhuan. Vous n’avez pas à craindre qu’elle me soupçonne. Elle est seulement irritée et les vieilles servantes apaisent la colère de bien des façons.
    Le mandarin Ming la regarda, interloqué.
  • Tu sembles prendre à ton aise ta nouvelle vie d’exil !
    Yhuan ne répondit rien mais reprit sa place près de la navette et tissa la soie tendue devant elle. Elle s’affaira ainsi juste le temps d’exaspérer le mandarin. Puis, avant qu’il n’explose :
  • Probablement parce que mon exil sera de courte durée, fit Yhuan
  • Comment le sais-tu ?
  • J’ai rapporté une conversation. J’ose espérer pour le bien de l’Empire et celui de votre seigneurie que vous n’avez pas réuni vos partisans à l’annonce de la disparition de la Perle.
    Les poings de Ming se crispèrent. Son visage bouffi était écarlate.
  • Vous serez tout de même jugée pour trahison !
  • Wuong ne vient pas me voir sans raison. Elle juge que je suis assez sage pour la conseiller mais également pour agir à ma façon. Elle m’en veut certainement de vous avoir dévoilé certaines de ses faiblesses mais je suis sûr que cela s’arrangera.
  • Comment ?
    La voix du mandarin était atone.
  • Quand je lui expliquerai que vous êtes mort, le cou tranché pour avoir voulu défier le Ciel, conclut Yhuan d’une voix terrrible.

Hagard, Ming tenta une dernière bravade :

  • Dites-moi ce qui m’empêcherait d’en finir avec vous, vieille sorcière. Je pourrais vous étrangler de mes mains.
    Et joignant le geste à la parole, il s’approcha du lit, bras tendu comme un dément.

Yhuan n’interrompit pas le lent mouvement de la navette.

  • Deux choses : votre honneur de mandarin. Et aussi le fait qu’en tant qu’ancienne duègne, je conserve dans ma coiffe, les aiguilles empoisonnées de ma charge. La mort par le venin du serpent-rouge est bien pire que la décapitation. Voulez-vous voir si mes réflexes me permettent encore de survivre à l’attaque d’un mandarin ventripotent ?
    Le mandarin Ming pâlit et sans ajouter un mot quitta le boudoir où se tramait tant de chutes.

BradPriwin (aka saidor)

Les Terres Désolées.

Carnet de voyage de Valroth Heolan, An 117 de la Nouvelle Ere.

1er jour de l’expédition.

            Ma chère Elsine,

            Je rédige ce carnet afin d’immortaliser le plus important voyage de ma vie. Je ne peux m’empêcher de penser à toi en l’écrivant. Si jamais ce journal survit aux pires épreuves, les futurs lecteurs nous connaîtront tous les deux. Malheureusement, à cause des circonstances, tu n’as pas eu l’opportunité de nous accompagner. Sache que je ferai tout pour mener cette expédition à bien.

            Aujourd’hui est un grand jour pour moi. Après des journées de chevauchée sur la Route Oxard, j’ai enfin atteint la cité de  Kahoras. Cela faisait onze ans que je n’y avais plus mis les pieds, soit l’année où j’avais décidé de devenir aventurier. Je t’annonce avec une lourde peine que cette ville a sombré dans la décadence. Depuis que les nobles l’ont désertée, sa richesse faiblit. La délinquance et la malpropreté règnent dans les quartiers et je ne compte plus le nombre d’habitations abandonnées, couvertes de végétation et de poussière. Les années s’écoulent à une vitesse inouïe et ne nous laissent pas le temps de nous adapter aux changements. À travers l’histoire, toutes les villes ont subi des successions d’essor et de déclin, celle-ci n’échappe pas à la règle. Au sein de ce pays, il est difficile de se targuer d’une appartenance, tant les cités présentent des différences. Honios est réputé pour sa culture et Phiral pour son architecture. Entre les maisons délabrées, les mendiants en quête de nourriture, les gardes corrompus et la violence omniprésente, parcourir la ville m’a hautement dégoûté. L’Enthelian recèle des lieux fascinants, mais qui revendique fièrement son identité ? Notre calendrier est celui de l’Empire Myrrhéen, notre langue est celle de la Belurdie : nous héritons notre patrimoine des pays circonvoisins. Dès le commencement de la Nouvelle Ere, notre nation est devenue très hétérogène.

            Je pourrais m’étendre des pages entières sur la déchéance de Kahoras. Même si j’y suis né, je n’ai jamais eu l’intention d’y rester. Le monde regorge de paysages envoûtants qui ne demandent qu’à être explorés, voilà pourquoi j’ai tenu à rejoindre cette mission.

            Fort heureusement, ma sœur avait tenu à me revoir dans une auberge à peu près correcte. Durant la soirée, les clients ont été plutôt bruyants, mais la politesse des serveurs et la qualité des plats ont vite compensé ce défaut. J’ai rejoint Vilnira dans ce cadre propice, favorable à des retrouvailles de longue date. Je sais que tu ne portes pas mon aînée dans ton cœur, et après ce qu’elle t’a fait, je te comprends. Mais les liens fraternels que nous avons tissés traversent les aléas de la vie : nous avons grandi ensemble et partagé nos aventures. Malgré son caractère parfois acariâtre, elle m’a donné le goût de l’aventure et m’a guidé en des contrées dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Au moment où elle m’a vu pénétrer l’établissement, elle s’est précipitée vers moi et m’a prise dans ses bras. J’ai répondu tendrement à son étreinte, manquant d’éclater en sanglots. Elle m’avait plus manqué que je ne le croyais.

            Cependant, je te concède qu’elle n’est pas parfaite. Elle s’est entourée de mercenaires dont je doute de la loyauté. Parmi ces hommes et femmes, quelques-uns seulement m’ont paru dévoués à notre réussite. Les autres semblent uniquement intéressés par l’appât du gain. Parce qu’ils l’accompagnent depuis un certain temps, ma sœur leur accorde sa confiance. Habituellement, elle n’est pas aussi naïve, mais il lui faut bien s’entourer de compagnons. Seule la promesse d’une bonne récompense peut les motiver à s’aventurer sur un territoire aussi dangereux.

            Demain dès l’aube, nous partirons vers les Terres Désolées. Pour beaucoup, cette zone déserte représente un cauchemar. Comme personne n’en est jamais revenu, nous ne pouvons leur donner tort. Crois-moi, Elsine, ce projet n’a rien d’insensé. Mon aînée le prépare depuis des mois. Elle m’a même confié qu’elle était déterminée à percer tous les mystères entourant cette région. En une dizaine d’années, nous avons voyagé dans six pays différents et affronté moult périls. À mes yeux, ce voyage-ci constitue l’aboutissement d’une vie d’aventurier. En ce moment, je suis partagé entre l’enthousiasme et la peur. Peut-être est-ce la dernière fois que j’écris sur une table impeccable et que je dors sur un lit propre. Quoi qu’il en soit, je suis prêt à m’engager dans ces contrées pleines de secrets.

4e jour de l’expédition

            Si seulement tu avais pu voir notre départ ! Quand nous avons largué les amarres, des quidams nous ont regardés d’un air empathique. Ils s’imaginaient sans doute que nous partions pour ne jamais revenir. L’avenir leur dira si leurs craintes étaient justifiées. En attendant, la civilisation se situe loin derrière nous. Au-delà de nos repères, nous sommes prêts à découvrir pourquoi les Terres Désolées portent leur nom.

            Notre périple débute dans des conditions optimales. Vilnira a opté pour le passage du fleuve Nildar plutôt que la frontière nord, étroitement surveillée. Cela fait trois jours que nous voguons en direction de l’aval, sur un navire adapté aux eaux douces comme à la mer. Ma sœur a dû dépenser une fortune pour engager des bons marins. Au moins, nous sommes assurés de leur intrépidité. Jusqu’à notre arrivée, nous appartenons à un équipage de matelots audacieux au sein duquel nous tentons de nous rendre utiles. La capitaine, Arda Laug, est une femme brave, charismatique et expérimentée, plus accueillante qu’elle n’y paraît. Elle traite ses compagnons avec beaucoup de respect et noue même des liens amicaux avec eux, notamment avec son second et sa navigatrice. Au fond de moi, je l’envie énormément. Parfois, j’en viens même à lui vouer une sorte d’admiration. Elle use de son autorité pour tirer le meilleur de son équipage, sans jamais trop exiger de leur part. Tous les marins, voire tous les chefs, devraient prendre exemple sur elle. Avec une telle entente, la communication est favorisée et permet d’éviter les accidents. Les marins partagent tout, se disputent rarement et acceptent toujours de s’unir dans des tâches communes. Il m’est déjà arrivé de voyager en groupe, pourtant, ce doit être la première fois que je me heurte à une camaraderie aussi prononcée. Ces personnes mènent une vie idéale : libres et indépendants, ils ont visité de multiples recoins du continent. Voyageurs impavides, ils ne reculent devant aucun danger. Penses-tu qu’il existe de meilleurs sensations que d’explorer le monde, accompagnés des gens qui tiennent à nous ? Pour être franc, je pense qu’ils figurent parmi les citoyens les plus heureux de notre pays.

Usuellement, je ne m’engouffre pas dans ce type de glorifications, mais je peux t’assurer qu’elles sont justifiées. Peu habitué à la vie maritime, je pense que Vilnira a déniché le meilleur bateau possible. Bien sûr, ce n’est pas le fruit du hasard : grâce à son influence, Arda connaît plusieurs mercenaires de notre troupe et n’a donc pas hésité à nous intégrer temporairement parmi les siens. Elle ne nous différencie pas du reste de son équipage, ce qui offre des avantages comme des inconvénients. En plus de partager leurs repas, des cabines humides mais spacieuses nous servent de chambres. D’un autre côté, nous ne sommes pas non plus privilégiés. Chaque jour, nous aidons du mieux possible aux manœuvres et aux besognes quotidiennes auxquelles tout matelot est confronté. D’ailleurs, j’ai renoncé à rédiger ce carnet tous les soirs pour cette raison. Alors que je m’accoutume à cette nouvelle routine, je préfère narrer le déroulement de notre voyage quand l’envie m’en vient.

Je commence même à m’attacher aux mercenaires. Naturellement, tous ne sont pas très fréquentables, mais la bourse de mon aînée suffit à réfréner les volontés de trahison. À moins de déclencher une mutinerie, ils ne risquent pas de tenter quoi que ce soit sur ce bateau. Mais ne désespère pas, Elsine, tu sais que je ne suis pas un homme pessimiste. Lors de nos propres aventures, tu reprochais souvent, à ma sœur et moi, de nous allier à des personnes peu fréquentables. En ce sens, tu n’aurais certainement pas apprécié ces stipendiés. Toutefois, je t’assure que derrière une cupidité presque innée se cachent des individus très humains. Plusieurs défendent des valeurs dubitables, mais je te promets qu’ils n’ont aucune intention malveillante.

De jour en jour, nous nous rapprochons des Terres Désolées. Si le courant reste aussi favorable, nous devrions les atteindre d’ici quelques jours. Des signes annonciateurs présagent de l’atmosphère sinistre qu’il doit y régner. Le ciel s’assombrit, la fraîcheur de l’air s’accentue, le climat se fait plus capricieux et la température décroît progressivement. Même si la saison perd de ses bienfaits, notre optimisme ne dépérit pas. Nous connaissons notre objectif, il ne tient qu’à nous d’y parvenir sans accroc. À l’extrême nord du pays, on n’aperçoit pas l’ombre d’un village. Aucun avertissement ne nous ralentit, sinon nos propres appréhensions. Ne t’inquiète pas, Elsine : nous ne commettrons pas les mêmes erreurs que nos prédécesseurs.

8e jour de l’expédition

            Nous sommes arrivés aux Terres Désolées. Pour autant, il vaut mieux ne pas se réjouir : le plus dur est devant nous. Depuis un siècle, maintes rumeurs circulent sur ce territoire à la réputation sinistre. Force est de constater qu’elles décrivent la réalité. Jusqu’à présent, je me demandais si je devais regretter d’être venu. Sans hésiter, j’affirme avoir foulé des décors plus flamboyants, et surtout plus vivants.

            Après une semaine de navigation, nous avons dû quitter le navire. Pour cause, en nous rapprochant de notre destination, le fleuve devenait plus étroit et semblait même s’assécher. Face à cette observation, Arda a été obligée d’arrimer son bateau sur le rivage. En guise de bonne volonté, elle s’est excusée et nous a confié quelques provisions au cas où il viendrait à nous en manquer. Nos adieux ont conclu notre alliance de courte durée. Au moins, je garderai une opinion positive d’eux : ils ont accompli ce pourquoi Vilnira les avait payés. Désormais, le succès de notre expédition repose entièrement entre nos mains. Autant admettre que l’angoisse ne me quitte plus. Ma sœur a beau feindre le contraire, elle ne se sent pas sereine non plus, j’en suis certain.

            Fouler les Terres Désolées nous enferme dans la morosité. Imagine un territoire sans vie. Où que nous allions, nous n’apercevons aucune verdure. Il s’agit d’un lieu désert au sens propre du terme : pas le moindre brin d’herbe n’attire notre regard. Je ne parle pas simplement d’un pays abandonné par l’être humain où la nature aurait pu évoluer d’elle-même. Non, ici, il n’existe rien d’autre que la mort. Aucun animal ne gambade autour de nous, aucune rivière ne s’écoule paisiblement, aucun champ ne croît au gré du vent, aucun oiseau ne bat des ailes en pépiant et aucun arbre n’encadre de cours d’eaux limpides. De toutes les terres que j’ai arpentées, celles-ci sont sans conteste les pires. Un silence lugubre s’étend en permanence tandis que d’épais nuages gris couvrent le ciel. Par conséquent, l’obscurité altère nos repères à tout moment de la journée. Pour un aventurier comme moi, ce n’est vraiment pas dépaysant. J’espère que ce voyage nous apportera vraiment quelque chose. Une journée d’exploration ne suffit pas à appréhender les mystères d’un pays détruit. En attendant, tout n’est que ruine et désolation. Nous n’avons pas vu une seule parcelle de terre habitable, juste des roches grisâtres et froides qui se ressemblent toutes. Unique décor des environs, elles se déploient à perte de vue. Ces premières heures d’exploration m’ont fatigué. Comment pouvons-nous garder le moral ? Nul aventurier ne souhaiterait pénétrer dans un tel territoire.

            Vilnira, au contraire, ne désespère pas. Tu la connais : peu importe où elle va, elle ne renonce jamais à son but, en particulier si des enjeux importants rentrent en compte. Mieux encore, elle s’efforce de m’exhorter chaque fois que je perds ma motivation. Elle m’a assuré qu’avec de l’obstination, nous parviendrons à faire de fabuleuses découvertes. J’aimerais que l’avenir se dirige selon nos désirs, mais la réalité n’est jamais aussi simple.

            Ici, nous ne tirons aucun plaisir de nos habitudes de voyageurs. Les encouragements intermittents de mon aînée n’ont pas délivré les mercenaires de leur maussaderie. Elle leur avait garanti une récompense à la hauteur, mais cela ne rend pas le trajet plus agréable. Pour nous tous, s’enfoncer au plus profond de cette nation ravagée devient pénible. Contrairement à moi, les mercenaires s’efforcent de ne pas laisser leurs impressions guider leurs actions. Ils réalisent ce qu’on leur demande  et s’y appliquent par tous les moyens. Mais Vilnira n’est pas dupe : elle est consciente que l’amitié ne s’achète pas. D’ailleurs, avant de s’endormir, elle m’a même avouée qu’elle jalouse légèrement Arda. Je lui ai répondu que diriger un groupe est moins facile que d’en suivre un. Elle a acquiescé avant de s’enrouler dans son duvet. Ces temps-ci, je ne parviens pas à me consoler, alors comment pourrais-je rassurer mes proches ? Je suis désolé, Elsine. Ma relation avec ma sœur est très complexe. Avec toi, je parviens à partager naturellement mes sentiments…

            En écrivant ce carnet, je m’interroge sur la portée de mes mots. Tous mes compagnons dorment. J’enchaîne les phrases, sous une voûte céleste que je ne suis pas apte à distinguer. Je m’apprête à dormir à la belle étoile, si ce terme est approprié. Cette nuit, je ne suis pas le fier aventurier qui trépigne d’impatience à l’idée de parcourir des landes inconnues. Je crois que nous ne sommes plus que des âmes égarées.

10e jour de l’expédition

            Hier soir, Vilnira a découvert mon carnet. Pour tout t’avouer, elle a d’abord été étonnée. Je n’ai pas pour habitude de relater mes aventures, donc j’estime cette réaction justifiée. Par contre, j’ai beaucoup moins apprécié son conseil : elle souhaite que j’arrête d’écrire dedans. Après avoir consulté mes écrits en tapinois, elle a avancé plusieurs arguments  pour me dissuader. J’ai définitivement compris qu’elle n’aura jamais une bonne opinion de toi, Elsine… Là où tu es, j’espère que tu ne la hais pas : mon aînée a toujours été très possessive envers moi. Quel dommage qu’elle n’ait jamais accepté notre lien immuable. Les relations fraternelles et amoureuses présentent d’innombrables différences, mais je suis convaincu qu’elles sont complémentaires. Alors, quand bien même l’aventure n’en vaudrait pas le détour, je suis résolu à continuer.

            Malheureusement, nous n’avons pas encore trouvé d’intérêt dans notre voyage. Ces deux derniers jours se sont apparentés à des mornes errements. Nos premières craintes sont devenues fondées : nous ne décelons rien de passionnant. Il reste tant à découvrir, mais nous redoutons aussi de nous perdre. Nous manquons cruellement de repères géographiques. Même les rayons solaires peinent à traverser la masse nuageuse. En de pareilles circonstances, nos sens d’aventuriers ne suffisent plus, la prudence est de mise. Étant donné le comportement de ma sœur, elle ne rate jamais une opportunité d’éviter les soucis. Au moins, les inconvénients des traversées habituelles sont aussi peu présents que les avantages. Sans équivoque, j’affirme qu’aucune menace ne plane sur nous. Mais à cause de l’atmosphère morose des lieux, nos sens nous laissent imaginer le contraire.

            Pour ma part, je ne ressens aucune peur. En revanche, j’admets que mon enthousiasme a disparu au profit de ma mélancolie. Chacun connait les principaux événements qui ont mené au déclin de cet ancien pays. Autrefois, l’Oughonia était un pays prospère, réputé pour ses paysages montagnards et ses échanges commerciaux. Il ne fallut que quelques années pour détruire cette belle nation. Pour beaucoup, son histoire est complexe : peu de citoyens la connaissent en profondeur. Même toi, Elsine, tu ignores les tenants et aboutissants. D’après mes renseignements, le dirigeant devait choisir son premier enfant pour lui succéder, conformément à la loi en vigueur. Cependant, sa préférence allant pour sa fille cadette, il la choisit au mépris de l’aînée, déterminée à obtenir le pouvoir. S’ensuivit alors une terrible guerre qui fit des ravages partout dans le pays. Les héritières étaient des mages : elles n’hésitèrent pas à déployer toutes leurs aptitudes pour vaincre l’autre. Elles divisèrent le peuple en deux camps : les armées s’entretuèrent de ville en ville, engendrant des milliers de morts à chaque bataille. Il y eut un exode massif des rares survivants, notamment dans notre propre pays. De cette guerre, il ne reste plus que des Terres Désolées. Cela restera gravé à tout jamais dans l’histoire.

            J’écris rarement, et encore moins du passé, mais je me devais de l’évoquer. Je suis certain que tu partages mon avis, Elsine. Un sentiment de nostalgie m’envahit lorsque je foule ces terres. Ses derniers habitants étaient déjà morts que nos aïeuls n’étaient pas encore nés. Rien que d’y penser, cela me glace le sang. J’aurais tellement voulu que l’Oughonia ne subisse pas ce destin. Hélas, qui suis-je pour juger ? Seulement un aventurier, rôdant dans les vestiges d’une civilisation perdue…

            De nos jours, la destruction de ce pays est un argument fortement utilisé pour accuser les mages de tous les méfaits, chose que je dénonce. Selon moi, le véritable responsable de cette catastrophe irréversible est la folie humaine et la soif de pouvoir. Les héritières avaient beau être sœurs, elles n’avaient pas hésité à provoquer une guerre meurtrière pour s’emparer du pouvoir. N’est-ce pas malheureux ? Elles auraient dû s’entraider et partager leur titre de dirigeante. Notre histoire est d’une tristesse sans nom : nous répétons inlassablement les mêmes erreurs. Il viendra peut-être un jour où la mésentente n’existera plus et où nous vivrons tous en paix et harmonie. Tu vois, je place encore trop d’espérances en l’avenir… Impossible de nous dérober à notre nature.

17e jour de l’expédition

            Les Terres Désolées ne sont pas seulement inhabitables. Elles le resteront à tout jamais. Si seulement le lieu n’était que malsain, une nouvelle civilisation aurait pu émerger après la chute de l’ancienne. Mais nous devons reconnaître les faits : ce territoire est tout bonnement invivable. Pire encore, il risque de causer notre perte à tous.

            Je pensais qu’il n’y avait plus rien à écrire sur cet endroit. En une semaine, nous avons découvert de nouveaux panoramas. Bien que plus vastes, ils nous ont autant déprimés que les précédents. De plus, ils ont mis notre vigueur à rude épreuve, puisque nous sommes montés en altitude. S’engager dans les hauteurs             représente une voie ardue ainsi qu’une décision lourde en répercussions. En conséquence, les volontés ont commencé à se diviser. Il m’est inconcevable de convaincre Vilnira de renoncer. En même temps, cette expédition lui tient vraiment à cœur. Dans son entêtement, elle n’hésiterait pas à s’aventurer dans les zones les plus dangereuses. Par contre, les mercenaires suivent un autre raisonnement. Pour obtenir l’argent promis, ils préfèrent rester en vie.

            Le premier drame est survenu ce matin : un mercenaire est mort. Je ne devrais pas te l’annoncer aussi froidement, car le trépas n’est pas à considérer à la légère. Même si je n’étais pas attaché à lui, je juge son décès malheureux. Hier soir, quelques symptômes trahissaient sa maladie : un teint livide, une fièvre prononcée et des tremblements continus. Sur ces terres, nous n’avons pas pu l’enterrer décemment. Cela a failli entraîner la discorde dans notre groupe. Quatre mercenaires nous ont abandonné et trois autres ont voulu les suivre. Si même l’environnement est capable de nous tuer, qu’adviendra-t-il de nous ? J’en deviens paranoïaque. Loin de notre foyer, nous mourons à petit feu. Une maladie sans remède agresse notre corps. Comme nous ignorons sa provenance, nous ne savons pas s’il existe un remède. Autrement dit, je pense que nous sommes condamnés. Les effets de la magie ne risquent pas de s’estomper de sitôt.

 Nous aurions dû écouter les avertissements et emmener un guérisseur avec nous, voire d’autres personnes plus adaptées. Peu de citoyens souhaitent vagabonder ici, et les rares courageux tels que nous se heurtent à la terrible réalité. Nos découvertes insignifiantes n’ont pas valu la peine d’effectuer le déplacement. Elsine, sache que je regrette tellement…

J’échoue dans toutes mes tentatives de dialoguer avec Vilnira. Les conséquences de nos deux années de séparation surgissent aux pires moments. Je te promets que j’essaie, mais je ne parviens jamais à consoler mes proches ni à prodiguer les bons conseils. Plus que jamais, mon aînée a besoin de moi. J’aimerais tellement parvenir à lui transmettre le fond de mes pensées… Fut un temps où j’alliais au minimum le geste à la parole. Ma dépendance aux autres provient de mon enfance. Mon statut de cadet a bâti l’homme que je suis aujourd’hui. De temps à autre, je me montre curieux et passionné, mais jamais je n’ai été entreprenant. Vilnira dirige notre fratrie depuis toujours. J’ai toujours adhéré à ses idéologies, je me suis conformé à ses choix et je n’ai exprimé que rarement mes désaccords. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Si j’avais eu plus de tact, j’aurais soutenu les mercenaires dans leur opposition. Mais je suis son frère : nous avons tissé un lien indéfectible. Qu’importe mon opinion, mon devoir est de la soutenir. J’aurais juste voulu la retrouver dans de meilleures conditions. Les idées prometteuses sont vite rattrapées par les désillusions.

 Depuis notre arrivée, Vilnira enchaîne les actions incongrues et développe une mentalité égoïste. Elle doit être désespérée, parce que cette attitude ne lui ressemble pas. J’en viens même à me demander si elle a perdu le goût de l’aventure. Les Terres Désolées étaient censées représenter la quintessence de nos voyages, mais elles ne ressemblent en rien à nos aventures précédentes. Voilà pourquoi je peine à défendre ma sœur : elle refuse d’abandonner alors que cette expédition est un fiasco complet. Les maigres trouvailles ne justifient pas tant d’acharnement. Jusqu’à présent, les ruines noirâtres ne nous ont révélé aucune information sur l’Oughonia de jadis. Pourtant, Vilnira ne cesse d’insister. D’après elle, ce pays devait sa réputation aux cités resplendissantes juchées le long des flancs des montagnes. À présent, je pense qu’il est peu probable de les atteindre un jour…

22e jour de l’expédition

            Vilnira a fondu en larmes, ce matin. Je me suis cru retombé en enfance : elle a chuté dans mes bras et s’est excusée pour ses erreurs passées, notamment ce terrible accident… Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas autant extériorisé ses sentiments. Durant nos premières aventures, nous ne négligions jamais l’aspect moral de nos quêtes. Puis nous sommes devenus de simples voyageurs, inaptes à émettre des jugements. Là, j’ai retrouvé ma sœur telle que je la connaissais. Dans un lieu de désolation, nous cherchons à nous raccrocher à ce qu’il nous reste. Ne sois pas jalouse, Elsine, notre accointance est elle aussi immortelle. Mais je connais ma sœur depuis ma naissance. Lorsqu’elle se confie ainsi, j’appréhende totalement ses regrets. Hélas, comme d’habitude, mon rôle a seulement été passif. Depuis trois semaines à errer dans les Terres Désolées, je me suis senti mieux. Bien sûr, ce plaisir a été succinct et égoïste. Mon aînée ne me blâme pas, parce qu’après tout ce temps, nous avons réalisé toute l’étendue de notre relation. Nos proches définissent ce que nous sommes.

 Je vais devoir  l’admettre, Elsine… Notre expédition a échoué. La nuit dernière, trois autres membres de notre compagnie ont décédé de cette maladie étrange, y compris une amie proche de ma sœur. Les mercenaires restants ont considéré que cela justifiait leur abandon. Ils ne nous ont pas juste faussé compagnie,  ils se sont aussi emparés de la majorité de nos provisions. Espèrent-ils survivre sans être capable de se repérer ? Je ne saurai jamais l’avenir qu’ils ont tracé.

Notre groupe est définitivement dissout. Il ne reste plus que mon aînée et moi, et j’ignore combien de temps nous tiendrons. Vilnira a renoncé à gravir les montagnes déchiquetées qui se dressent dans l’horizon septentrional. Sombrant dans le désespoir, je pense qu’il sera ardu de retrouver notre chemin. Au mieux, nous retournerons sur nos pas en direction du sud, dans l’attente d’apercevoir un coin de verdure. Sans repères, les possibilités de retomber dans un lieu familier sont extrêmement minces. Je m’évertue à m’opposer à la fatalité, tu peux me croire. Cette aventure aurait pu mieux se dérouler, c’est certain. Si ma sœur n’avait pas autant accordé sa confiance aux mercenaires, si nous avions renoncé à temps, si nous avions pris en compte les avertissements, la mort ne se serait peut-être abattue sur nous. Vilnira ne mérite même pas les reproches. Au nom de notre fraternité, j’aurais dû manifester mon désaccord. Je n’ai pas osé, et je me suis embarqué vers un voyage trop idéaliste pour se dérouler sans incidents. Ces derniers jours, nous avons été frappés par le malheur, la mélancolie et la mort.

Les Terres Désolées portent définitivement bien leur nom. Aux basses hauteurs, au-delà des routes érodées et des édifices délabrés, nous avons aperçu des ossements éparpillés. Cela a confirmé l’ensemble de nos intuitions : ce lieu maudit dépeint une véritable désolation. Quand on s’y engouffre, il devient impensable de s’en extirper. Tout a été détruit, rien n’a été épargné. Nos fouilles nous ont menés à des déceptions. Cette accumulation d’efforts et de préparatifs auront juste servi à découvrir des évidences. Nous sommes tous coupables d’avoir voulu y dénicher une quelconque vérité tapie dans l’obscurité et la poussière. Les remords m’envahissent, il semblerait.

Où qu’il soit, notre foyer me manque. J’ai passé la décennie la plus active de mon existence à voyager d’un pays à l’autre, fasciné par les mystères de notre humanité. Comme chaque aventurier, ma curiosité s’est transformée en aveuglement. Ma sœur a abouti à la même conclusion. Pendant notre enfance, nous rêvions d’exploration, or, nous connaissions parfaitement les risques. Combien d’aventuriers ont péri à cause de malencontreux incidents ? Beaucoup trop, à mon avis.

De notre côté, notre déclin approche lentement. En manque de nourriture, nous économisons au maximum nos restes, afin de survivre quelques jours de plus. Je n’évoquerai même pas l’eau, aussi peu présente que notre motivation. Nous marchons sans relâche vers le sud, mais ces contrées semblent nous retenir ici. Les heures se succèdent sans que la moindre lueur ne se manifeste. Nous allons passer une nuit supplémentaire dans le froid, à espérer revenir sur nos pas. Je ne peux te promettre de retourner à notre civilisation, puisque je n’en suis même pas convaincu. Oh, Elsine ! J’ignore ce que je fais. La présence physique de ma sœur et ta présence symbolique m’empêchent d’échoir pour de bon. Même elle ne croit plus en rien, et moi non plus.

24e jour de l’expédition

            Je ne survivrai pas et j’en suis désolé. Mon destin sera le même que celui des aventuriers précédents : les Terres Désolées constitueront mon tombeau.

            J’ai vécu la pire aube de ma vie. Je le craignais depuis un moment, mais Vilnira s’est suicidée. Elle s’est égorgée avec son propre poignard pendant que je dormais… Nous avions consommé toutes nos provisions et la presque totalité de notre eau. Elle s’est échappée de cette réalité cruelle d’une manière courte mais brutale. Vilnira méritait tellement mieux que de se donner la mort ici… Ainsi s’est achevée sa vie d’aventurière. Personne ne se souviendra de nous. À l’avenir, si des voyageurs nous découvrent, nous aurons rejoint les ossements qui jonchent ces terres désertes. Je ne sais pas pourquoi je continue à rédiger ce carnet. J’ai dans l’espoir que, dans un futur lointain, il soit récupéré par des aventuriers aguerris. Peut-être qu’ils atteindront leur objectif et rendront ces terres de nouveau habitables. Pour notre part, ce mois d’expédition a été un fiasco absolu. Aucun mot ne saurait décrire l’intensité à laquelle mes larmes coulent. J’ai à peine la force d’écrire…

            Maintenant, Elsine, tu dois te demander pourquoi je me suis résigné si facilement. Après l’incident, beaucoup de voies m’ont été proposées, j’ai pourtant choisi celle de la mort. Tu sais pourquoi je me suis engagé sur ce chemin. Je n’ai aucun regret, sauf de finir ma vie sur un échec. J’ai agi par égoïsme, convaincu d’y échapper en retrouvant ma sœur. Bientôt, la faim et la soif me tueront, si l’air nauséabond ne m’emporte pas avant. Je n’ai pas bougé depuis des heures. Je me contente de fixer le cadavre ensanglanté de Vilnira, victime de mon chagrin. Le destin a été vraiment implacable avec nous. Nous avons beau tenter d’égayer notre vie par tous les moyens, le malheur finit toujours par nous rattraper. Mes passions et mes liens me maintiennent encore en vie pour quelques instants… Elles périront d’ici peu, comme tout le reste.

            Mon amour, je viens te rejoindre dans la mort.

Aramina

Agapanthe et la Vieille Souche

Agapanthe frissonnait et le froid de l’hiver n’était pas le seul responsable. Il s’avait que ce n’était plus qu’une question de minutes. Tout le monde le savait d’ailleurs, à en juger par les centaines d’yeux tournés vers lui. Il avait essayé. Longtemps. Très fort. Il s’était appliqué. Il y avait passé jours et nuits et 100 fois il s’était remis à l’ouvrage, espérant un signe ou un encouragement. Mais rien n’y avait fait.
Agapanthe était une araignée qui ne savait pas tisser.
Autour de lui les chuchotements s’intensifièrent et toutes les araignées filèrent au centre de leur toile. Il arrivait. Agapanthe avait beau savoir qu’il ne faisait plus aucun effort et qu’il ne pouvait donc pas réussir, ce moment était toujours douloureux pour lui. Une vieille araignée velue apparut au détour d’une feuille morte, l’air aussi sec et acariâtre qu’un vieux bout de bois. Le silence se fait instantanément.
Le major Ortie traînait ses grosses pattes entre les toiles pour l’inspection du matin. Son verdict était à la fois net et sans appel.
« Correct ! »
« Manque de rosée ! »
« Moyeu excentré ! »
« Regardez la toile de Pétunia. Parfaite ! C’est ça que vous devez viser ! ».
Agapanthe ne regarda pas. Les toiles de Pétunia étaient toujours les mêmes, toujours parfaites. Lui visait juste une toile, même approximative.
Les bouts de vieilles pattes apparurent devant ses yeux baissés. Agapanthe soupira. Le major Ortie laissait toujours un silence gênant s’installer avant de s’en prendre à lui. Les chuchotements avaient repris et des centaines de petites pattes crissaient d’excitation face au spectacle tant attendu. S’il avait pu rougir, Agapanthe aurait ressemblé à une toute petite tomate cerise. Le major Ortie se mit à tourner autour de sa création. Du bout de la patte, Agapanthe tenta sans succès de recoller un bout de fil pendouillant, comme si cela pouvait changer quelque chose au résultat.
« Aucune structure. Aucune solidité. Les fils sont cassants et collent encore moins qu’une herbe sèche. C’est l’exemple même de toutes les erreurs à ne pas faire. Venez tous ici pour bien regarder et ne jamais reproduire une horreur pareille ! »
Rapidement des dizaines d’araignées se retrouvèrent au pied de la triste toile, chacune allant de son commentaire.
« Maintenant que tout le monde a vu, démonte moi tout ça. Il est hors de question qu’un insecte de la forêt tombe sur une toile aussi pitoyable. »
Agapanthe s’exécuta et enroula tous ses fils devant les regards de ses camarades où se mêlaient pitié et jubilation de ne pas être à sa place. Une fois fini, les yeux toujours baissés, il revint se placer devant la vieille araignée.
« Mon garçon, il serait tant de faire des efforts. Penses à tes parents et à ce qu’ils doivent ressentir en voyant ton travail. Ne les aimes-tu pas pour continuer à bâcler tes toiles ? Poursuit comme ça et tu finiras à la Vieille Souche ».
Des centaines de mandibules ricanèrent à l’évocation de la Vieille Souche et le silence retomba au fur et à mesure que les araignées retournaient à leurs tâches.
Agapanthe se retrouva seul et malheureux. Bien sûr qu’il pensait à ses parents, sinon il ne tisserait plus depuis longtemps. Mais quelle honte d’avoir une araignée non tisseuse ! Alors il poursuivait, bâclant de plus en plus ses nœuds et redoutant l’inspection du matin. Perdu dans ses noires pensées, Agapanthe n’avait pas vu que ses fines pattes l’avaient bien éloigné de son point de départ. Il serait bien rentré chez lui, se reposer dans un cocon comme seule sa maman savait les faire. Mais il n’était pas du tout parti dans la bonne direction et le retour lui semblait bien long. Or non loin de là trônait la Vieille Souche. Des bruits de conversations sortaient des fissures et nul autre abri ne semblait disponible. Peut-être était-ce le destin. Depuis le temps qu’Ortie lui prédisait qu’il finirait dans cet endroit… Agapanthe hésita devant l’entrée. La Vieille Souche était connue pour accueillir tous les ratés, les exclus, les sans avenir dans leur communauté. Mais c’est comme ça qu’il se sentait, alors il poussa l’écorce qui fermait l’accès et entra dans son nouveau monde.

Une seule grande table occupait l’espace au centre de la souche. Ses occupants accueillirent Agapanthe avec un sourire et lui firent une place sans poser de question. Il rejoignit la petite assemblée et s’intégra tant bien que mal à la conversation. René, une chenille un peu miteuse, tricotait à toute vitesse et semblait être le sage du groupe. Il parlait peu mais toujours avec justesse et beaucoup de philosophie. Lili la petite fée semblait nerveuse et elle gigotait en permanence sur son caillou. Elle parlait de tout, rapidement, et lançait sans cesse de nouveaux sujets. George, un moustique zozotant et féru de botanique, buvait sirop de fraise sur jus de kiwi. Enfin, Boo, un bousier sous sa carapace étincelante possédait l’humour le plus fin qu’il n’ait jamais entendu. Les heures passèrent et les langues et autres mandibules se délièrent. Les heures devinrent des jours et les jours une semaine. Tous les matins, après son humiliation quotidienne, Agapanthe fonçait à toutes pattes retrouver ses amis de la Vieille Souche. Des rumeurs commençaient à circuler parmi les araignées sur sa présence ici, et on le regardait avec de plus en plus de dégout. Il espérait juste que cela ne blesserait pas trop ses parents. Malgré tout il était toujours présent au rendez-vous des exclus qui était devenu son oasis de bonheur dans un désert de tristesse.
Un matin Agapanthe osa enfin poser la question qui le taraudait depuis son arrivée :
« Mes amis, vous êtes tous des gens formidables ! Comment vous êtes-vous donc retrouvés à la Vieille Souche ? »
Un silence tomba, épais comme seuls peuvent le rendre les souvenirs douloureux.
« Si nous sommes là c’est que les nôtres ne nous ont pas jugés digne d’eux. C’est comme ça qu’on finit à la Vieille Souche » lui répondit la chenille René.

  • Vous ? Mais vous êtes les plus chouettes copains que je n’ai jamais eus ! Que peut-on vous reprocher ?
    La chenille sourit doucement.
  • Etre gentil, drôle ou cultivé ne suffit pas toujours à répondre aux attentes des siens…
  • Moi j’ai une aile plus petite que l’autre le coupa Lili la fée. Du coup quand je vole je fini toujours par tourner en rond ». Lili replia un peu plus ses ailes derrière elle, comme si le fait d’en parler réveillait une honte ancienne et tenace.
  • Et moi je ne supporte pas la saleté dit Boo le bousier. Rien qu’à l’idée de poser mes pattes sur une boule de… brrrr, je ne veux même pas y penser. Une fois mon cousin est entré en cachette dans ma chambre et il a vu que je collectionnais les jolis cailloux qui brillent. Ma famille a tout jeté et on se moque encore de moi pour ça. Mais moi, je les ai tous retrouvé et je leur ai trouvé une nouvelle cachette secrète, bien meilleure. Une grosse larme roula sur la carapace de Boo.
  • Ze zuis Végan, zozota le moustique en poussa un lourd soupir.
  • Et toi ? Demanda Agapanthe à René la chenille. Tu es l’insecte le plus sage et le plus doux que je connaisse !
    La chenille jaunit, signe d’embarras dans son espèce.
  • Moi j’ai un très gros handicap. A l’inverse de toutes les autres chenilles je n’ai que deux pattes arrière, toutes les autres sont des pattes avant. Alors je reste là à tricoter dans la Vieille Souche. C’est la seule chose que je sais bien faire. »
    Agapanthe les regarda avec de multiples grands yeux.
    « C’est tout ? Mais vos problèmes sont si faciles à résoudre ! Lili tu n’as qu’à devenir une fée spéciale ! La fée des vœux par exemple. Le soir venu, tu pourrais chercher des humains pensifs et t’envoler en cercle vers les étoiles en emportant des lumières. Ils adorent les trucs comme ça. Si tu veux on ira t’attraper une luciole. Et toi Gorge, pourquoi ne te peints tu pas des rayures ? Tu pourrais postuler chez les abeilles, tu connais toutes les fleurs par cœur ! Quant à toi Boo, et si tu mettais des gants et une écharpe autour de ton nez pour ne rien sentir ? René pourrait te tricoter ce qu’il faut. Enfin René, après avoir tricoté tout ça tu pourrais te faire des chaussons et apprendre à marcher aussi sur tes pattes avant, comme un acrobate ! Tout le monde n’y verra que du feu. Comme ça vous pourriez vivre heureux parmi les gens comme vous. »
    Tous les insectes restèrent sans voix. « C’est une superbe idée ! » dit Lili. « En tout cas ça se tente » lança Boo. « Avec un peu d’entrainement murmura » René… « Pourquoi n’y avons-nous jamais pensé » rebondit George. « Parce qu’on nous a toujours dit et répété que nous n’y arriverions jamais répondit René, mais jamais que nous pourrions le faire d’une manière différente des autres. A notre manière. »
    Tous s’imaginaient déjà dans leur nouvelle vie et de l’espoir perdu depuis longtemps brillait dans leurs yeux.
    Agapanthe laissa échapper un gros soupir de désespoir.
    « Vous allez me manquer quand vous n’aurez plus besoin de venir à la Vieille Souche. Vous avez été mes premiers et seuls vrais copains. »
    Tous les insectes s’exclamèrent en même temps :
    « Mais on ne va pas te laisser, toi aussi tu es notre ami !
  • La chenille renchérit : crois-tu vraiment que nous allons abandonner celui qui a peut-être résolu tous nos soucis ? A nous de réfléchir à la façon dont nous pourrions t’aider.
    Toute la journée les idées, les discussions, les plans fusèrent. De grandes quantités de sirop et de jus de kiwi furent bues. Cette nuit-là, ni Agapanthe ni ses amis ne rentrèrent chez eux. Mais dans la Clairière-aux-Toiles on entendit bruissements et battements d’ailes, rires étouffés et parfois un ou deux jurons.

Le matin venu Agapanthe était à son poste pour l’inspection des toiles. Tous les regards étaient toujours tournés vers lui, mais ce jour-là on y lisait de la stupéfaction. A l’arrivée d’Ortie il n’était plus question de baisser les yeux ou de tricoter des pattes de honte. Agapanthe bomba le torse et attendit fièrement son tour. Après avoir inspecté Lotus et Coquelicot, critiqué Fougère et encensé Pétunia, la vieille araignée s’approcha lentement de la toile d’Agapanthe.
« C’est la toile la plus étonnante et la plus fantastique que je n’ai jamais vue. Et ces fils… comment as-tu fais ça ?

  • C’est du tissé-tricoté, une nouvelle technique que j’ai inventée.
  • Et la manière d’accrocher là rosée la haut… On dirait de petites pierres précieuses !
    Lili et George s’agitèrent pour se faire remarquer.
  • Tu as même attrapé des proies… Mais c’est une fée dans ce cocon ! De mémoire d’araignée, jamais personne n’avait encoconné de fée ! Que tout le monde salue l’exploit !
    Des centaines de mandibules claquèrent en cœur. Agapanthe vivait son moment de gloire.
    Ortie lui-même se fendit d’un hochement de tête.
    « C’est bien mon garçon, tu t’es bien repris en main. Continue comme ça ».
    La première inspection réussie d’Agapanthe pris fin. Il y en eu bien d’autres.

Même si personne n’y prenait garde, un observateur attentif remarquerait que la Forêt-aux-Insectes avait légèrement changé. Une nouvelle abeille, la taille encore plus fine qu’une guêpe avait rejoint la Ruche-aux-Rayons-de-Lune. Elle connaissait le nom et les particularités de toutes les fleurs, elle était devenue une référence dans les alvéoles, et jamais le miel n’avait été aussi bon. Sur le Chemin-qui-Monte, parmi les bousiers il s’en trouvait un avec de touts petits gants et une grosse écharpe, quel que soit le temps. Parfois sa boule faisait un petit détour pour accrocher un joli caillou brillant. Une vieille chenille avait lancé une mode en se baladant avec des chaussons bariolés. Toutes les chenilles se battaient pour se faire tricoter les mêmes et chacune venait demander conseil à René sur la couleur qui leur allait le mieux aux pattes. Il n’avait plus assez de toutes ses pattes pour tricoter assez vite, alors il était devenu professeur de tricot et donner des cours. Tous les soirs des dizaines d’humains venaient déposer des fleurs fraîches, du sucre et des tous petits cadeaux à l’orée de la forêt dans l’espoir d’attirer l’attention de la fée des vœux. S’ils avaient de la chance, elle s’approchait à petits pas, prenait une offrande et s’envolait en cercle jusqu’aux étoiles pour qu’il se réalise. Juju la luciole était un peu barbouillée à cause de toutes ces pirouettes mais il aimait bien que Lili le serre fort contre elle. Et puis elle sentait bon. Et une minuscule araignée avait enfin arrêté de regarder ses pieds pour relever la tête et voir tout ce qu’elle pourrait encore accomplir.

Mani

(note de Cosma: texte retiré à la demande de l’auteur)

Bébel

On m’appelle Ludmilla.
Longtemps, j’ai insisté pour que les gens me nomment par mon vrai nom, Ludila Morienna Milla. Mais les habitudes … Un charmeur une fois m’a dit qu’il s’embrouillait toujours à prononcer ces trois mots. “Ludmilla ! ” clamait le charmeur. Avec les années, les charmeurs se sont raréfiés, reste Ludmilla.
Je suis la responsable des tissus au château. Enfin, plus officiellement, Tisseuse Générale. Même si je ne tisse plus beaucoup ; c’est toujours comme ça, avec les années, on délègue, on délègue, on s’éloigne de ce qui fit notre talent. On n’est plus cuisinier ou maître d’armes ou maçon, on devient chef, la belle affaire.
Sous ma direction, les tisseurs du château fournissent les couturiers royaux en étoffes diverses : laine, coton, moliste, lin, boulin, il en faut pour tous les goûts et toutes les occasions. Mais le plus compliqué, ce qui explique qu’on ait besoin d’une tisseuse confirmée à la navette, c’est le Code des Couleurs. Chaque grande famille dispose de ses propres couleurs, et celles-ci figurent obligatoirement sur tous les habits et toutes les parures, non seulement de tous les membres de la famille, mais aussi de tous les habitants du comté appartenant à cette famille et qui peuvent s’offrir ce tissu.
Quand, dans la rue, on voit passer quelqu’un sans couleur à ses vêtements, on peut dire : “Voilà un gueux”. Dans le cas contraire, on sait de quel comté il provient, à quelle famille il doit service et honneur. Ou du moins, on le sait si l’on connaît le Code Couleur. Et, pour notre bonheur à tous, le royaume s’est singulièrement agrandi ces dernières années. Nouveaux comtés, nouvelles couleurs. A l’heure actuelle, il faut gérer l’approvisionnement de sept cent vingt-quatre comtés ! Sept cent vingt-quatre codes, pas de doublons, pas d’ambiguïtés. Non, bien sûr, les tisseurs du château ne sont pas les seuls à produire les centaines de tissus différents, chaque comté possédant ses artisans. Mais aucun artisan du royaume ne peut fournir aucune maison sans l’autorisation de la Tisseuse Générale. Sans cette contrainte, des relâchements arriveraient, des nuances se perdraient, des erreurs surviendraient, et des confusions naîtraient. Et de la confusion naît le désordre, et du désordre naissent les dissensions, et des dissensions …

Ce matin-là, les métiers à tisser bruissaient de toute la force de leurs pédaliers, lorsqu’un garde dépenaillé ouvrit brusquement la porte de l’atelier et s’exclama : “Maîtresse Ludmilla ! Nous avons besoin de vous !”
Voilà bien une apparition qui ne parvint pas à me garder de bonne humeur. Evidemment, qu’on avait besoin de moi ! Et depuis trente-cinq ans, encore ! On avait tellement besoin de moi que je n’avais pas le loisir d’interrompre ma tâche pour répondre à ce freluquet. Et puis cet énoncé ! Maîtresse Ludmilla ! Pourquoi pas Sa Seigneurie Lulu, tant qu’à faire ? Je n’étais Maître de personne, et les gardes imberbes avaient pour devoir de me donner du “Dame Milla”.
J’allais lâcher mon “Hé bien, jeune homme ? Que signifie ?” lorsqu’une silhouette familière apparut dans l’embrasure. C’était Sigmus Almoro Miniachké. Sami. L’enchanteur du royaume, ancien tueur de goules, ex-neutraliseur de vampires, aujourd’hui affecté à la sécurité magique du roi. Ce Sami-là, c’est un ami.
“Pardonne cette intrusion, Ludmilla, intervint-il de cette voix chaude, à peine essoufflée, et qui continue de faire effet auprès des femmes convenables.

  • Quelle intrusion ? répondit une voix enjouée que je reconnus être la mienne.
  • Nous avons vraiment besoin de toi. C’est une affaire grave et urgente.”
    Que répondre à l’appel du devoir ?
    Je suivis Sigmus et son garde à travers les interminables couloirs du château, trottinant derrière le pas long de l’enchanteur. Tout en marchant, je cherchais à me rétablir une contenance. Sami n’avait pas l’air de plaisanter. Non qu’il fût d’ordinaire le plus déluré des boute-en-train, certes, mais son sérieux avait pris ce matin-là une sévère amplitude.

Nous atteignîmes enfin une petite cour malpropre, juste à côté des écuries. Celles-ci étaient dans un sale état : la porte principale avait été réduite en morceaux, et on voyait tout autour les traces noirâtres et fumantes d’un incendie tout juste maîtrisé. D’ailleurs une citerne d’intervention rapide était positionnée juste à côté.
” Qu’est-ce que c’est que ça ? m’exclamai-je.

  • Le château a été attaqué, répondit Sami.
    Cette nouvelle me coupa la voix.
  • Mais, je … c’est … enfin … ce n’est pas …
  • Nous n’y comprenons rien.”
    Il y avait de quoi. Treize ans de paix ! Ce n’est pas rien. Le royaume avait éteint tous ses rivaux : beaucoup de diplomatie, quelques guerres, un mariage malin, … Les centaines de comtés qui, ces dernières années, avaient rejoint le royaume n’avaient aucun intérêt à susciter notre courroux.
    ” Mais enfin, pourquoi n’ai-je rien entendu ?
  • Les agresseurs ont agi très vite. Et puis, le matin, il y a beaucoup de bruit dans le château.
    Il n’osa pas rajouter : “… et encore davantage dans votre atelier” mais j’avais compris.
  • Mais enfin, comment sont-ils arrivés ? Et partis ?
  • Les brûlures sur la porte, la vitesse, ce sont les signes d’un dragon, il n’y a pas de doute là-dessus.
  • Mais enfin, on l’aurait vu arriver, ce dragon, non ? Je ne pense pas grand-chose de nos gardes (le freluquet me remercia d’un coup d’œil), mais enfin ils ne sont pas aveugles ? Si ?
  • Je me suis mal fait comprendre, Ludmilla. Le dragon venait des écuries. C’est lui qui a été volé.”
    Je n’osai pas poursuivre mes protestations, de peur de passer pour une gourde (il y a un âge pour tout). Et je n’étais pas en charge de l’affaire, à moins qu’on me demandât de redécorer les écuries avec du tissu neuf. Sigmus prévint mes questions en me désignant le carnage :
    ” Regarde, les débris de la porte sont dans la cour, à l’extérieur. Elle a donc été détruite de l’intérieur. C’est Goulmyr lui-même qui l’a soufflée.
    Il me donnait son nom, comme si j’étais censée m’intéresser à la vie de ces bestioles puantes et dangereuses. Goulmyr ! Les dragonniers ont de ces idées ! La conversation m’échappait.
  • Je te remercie de me tenir au courant de ces événements, Sami. Mais en quoi suis-je concernée par cette affaire ?
  • Hé bien, un témoin a assisté à la scène. Et il a repéré le vêtement du voleur. C’était un vêtement coloré. Nous avons besoin de tes talents pour identifier sa maison.
  • Mais enfin, vous croyez vraiment qu’un voleur de dragon se serait affiché avec le tissu de sa maison ? Ce qu’il a fait, cela vaut bien au moins quatre condamnations à mort !
  • Je n’en sais rien, Ludmilla. Disons que c’est un élément à prendre en compte. Une fois la maison identifiée, les enquêteurs verront ce qu’ils feront de l’information.
  • Et qui est le témoin ?
  • Tu le connais bien, c’est Loudelin.”

Loudelin ! Le meilleur soldat du royaume ! Il n’avait pas l’aisance vocale des grands chefs, ni leur recul stratégique, mais il n’y avait pas homme plus sûr, plus assuré, plus rassurant. “Loudelin et sa lame, ma bonne dame, ça vaut bien deux dragons” était devenu une maxime populaire. Loudelin passait son temps à patrouiller dans le château, car il n’y avait que cela qu’il sût faire. Il n’était pas loin des écuries lorsque l’attaque avait été déclenchée. Il avait couru, avait vu le dragon sortir de l’écurie, avait lancé son épée en avant, peut-être touché le voleur, mais celui-ci, recroquevillé sur le dos sellé de la bête, avait pu s’enfuir. Loudelin ne savait pas ne pas quoi faire dans ces cas-là. Il avait hurlé vers les gardes, et cinq d’entre eux étaient partis en chasse vers le nord-ouest, sur leurs chevaux. Lui, Loudelin, avait foncé vers les appartements du roi, mais c’était inutile car aucun danger n’était venu troubler la matinée du souverain.
Il revenait sur les lieux du drame, sa tête forte de barbe dépassant la mêlée des serviteurs, et sa carrure dégageait la place devant lui. Loudelin n’éveillait pas en moi les mêmes sentiments qu’en la plupart des autres habitants du château. Il était le fils de l’une de mes tisseuses, et bébé il avait vomi sur mes genoux. Cela suffisait pour que je ne visse pas d’abord en lui le guerrier redoutable, mais cet ancien bébé qui faisait ses besoins dans les paniers de lin. Je n’avais pas envie de traîner là, car on a beau être dans le bain depuis longtemps, cette ambiance funeste m’oppressait. J’allai directement vers Loudelin. Lui aussi avait gardé mémoire des paniers de sa mère. M’apercevant, il baissa la tête. Les gardes qui l’accompagnaient dispersèrent les importuns qui auraient bien voulu suivre l’interrogatoire du champion.

” Bonjour, Loudelin. Il paraît que tu as vu le … le malfaiteur.

  • Hé bien, euh, il me tournait le dos. C’était un homme, pour sûr, et les cheveux bruns sans doute.
  • Et son vêtement ?
  • Oui, euh, je l’ai vu, oui.
  • Alors ? Je t’écoute.
  • Hé bien, disons que c’était un tissu très joli.
  • Mais encore ? De quelle couleur était-il ?
  • Hé bien, euh, c’est difficile à dire. Il y avait plusieurs couleurs, je crois …
  • Comment ça, je crois ? Mais ça n’a aucun sens ! C’était un vêtement arc-en-ciel ? Il y avait une couleur dominante ?
  • Hé bien, euh, …
  • Et si tu pouvais arrêter de commencer toutes tes phrases par “Hé bien euh” on gagnerait du temps !
  • Oui euh, hé bien, euh, c’était quand même plutôt rouge. Il y avait du sang, c’est pour ça aussi.
  • Donc, je résume, beaucoup de couleurs, mais rouge dominant ?
  • Non, non, en fait, c’était un manteau un peu dans les bleus, mais rouge à cause du sang. Et un peu orange-mauve sur les côtés …
  • Orange-mauve ? Orange et mauve ?
  • Oui, euh, non, une couleur un peu entre les deux, comme un coucher de soleil quelquefois …”
    Le brave Loudelin ne put aller plus loin dans ses explications. Dans la foulée, le Sénéchal me fit mander. C’est lui qui était en charge de l’enquête.

Je fus conduite dans ses salons privés. Le Sénéchal Holmorien m’attendait, assis, ou devrais-je dire vautré, dans un de ces divans modernes cent fois trop moelleux. Le comble, dans sa main brillait un verre de vin !
“Alors, commença-t-il d’un ton condescendant, que vous a dit ce brave Loudelin ?

  • La description est confuse, Messire. Les couleurs annoncées ne sont pas précises. Néanmoins la présence de bleu semble certaine, ce qui écarte toute la moitié sud du royaume. Cela correspond à la direction nord-ouest prise par le fugitif.
  • Merci pour cette remarque fort pertinente, Ludmilla ; je vous demanderai néanmoins de vous concentrer uniquement sur votre champ de compétences.
    Le Sénéchal n’hésitait jamais à étaler son arrogance (oserai-je lui rappeler un jour qui tissa ses langes ?).
  • Loudelin m’a parlé d’une couleur oscillant entre le mauve et l’orange.
  • Voyez-vous ça …
  • Entre le mauve et l’orange, il y a le rouge, Messire. Loudelin parle aussi de rouge, mais semble penser que cela venait du sang du malfaiteur.
  • Oui, oui, j’ai déjà pris cet élément en compte, s’agaça le Sénéchal.
  • De plus, le rouge au soleil tire sur l’orange, et à l’ombre devient mauve, surtout si le tissu est dans une matière rugueuse comme le moliste. Mes conclusions … si vous me les demandez …
  • Eh bien oui, Ludmilla, oui, je vous les demande ! répondit Holmorien en haussant légèrement la voix.
  • Mes conclusions sont que cet habit est fait de moliste rouge et bleu, et qu’il appartient bien sûr …
  • … à un habitant du Domaine Royal ! Belle perspicacité, en vérité. Je vous remercie infiniment, Ludmilla. Ces informations nous seront très certainement précieuses. Vous pouvez retourner à vos importantes occupations.”
    Il resta là, un instant, à considérer son verre, hésitant sans doute à m’en proposer un, puis, s’avisant que le pichet était vide, me sourit maladroitement et je m’en fus. Je n’aimais pas cet homme, et je suis certaine qu’il me le rendait bien. Cependant, on ne pouvait lui dénier une certaine habileté dans les affaires judiciaires dont il avait charge.
    Je retournai à mon atelier, songeuse. Ce château, cela faisait si longtemps que j’y vivais ! Penser qu’un ennemi avait osé voler un des dragons royaux dépassait ma compréhension. Ce n’est pas que je tienne ces bêtes en haute estime, mais l’audace et la violence du geste me glaçaient le sang. De retour devant les ouvrières, je tentai tant bien que mal de redonner mes ordres habituels, mais je ne parvenais pas à chasser ces pensées froides de ma tête.

Le soir venu, n’y tenant plus, je me rendis dans l’atelier de Maître Miniachké, ce brave Sigmus. Son apprenti était en voyage depuis une dizaine de jours, et il se retrouvait seul à ranger ses bocaux et passer le balai. Qu’un Maître comme lui soit contraint de réaliser lui-même ces basses besognes, et surtout qu’il accepte cet état de fait, me surprenait toujours. Il parut surpris de me voir :
“Ludmilla ! C’est bien toi ? Que t’arrive-t-il ?

  • Je voulais te voir, Sami, car cette histoire de dragon volé me hante depuis ce matin.
  • Je te comprends … Mais je suis certain que tout va s’arranger. Les gardes du roi sont toujours à la poursuite du dragon, et à mon avis ils le rattraperont.
  • Leurs chevaux sont quand même moins rapides …
  • Hé, oui, sauf bien sûr si …
    A son sourire, je compris.
  • Mais oui, bien sûr ! Ils ne sont pas partis le ventre vide, n’est-ce pas ?
  • On ne peut rien te cacher …
    Sigmus, entre autres qualités, avait les moyens de rendre les courses de chevaux très énergiques, et courtes.
  • Je ne comprends pas pourquoi le voleur a pris autant de risques pour un dragon ?
  • Hé ! Un dragon est un animal plus que précieux ! N’as-tu jamais vu ces bêtes sur un champ de bataille ?
  • Oui, mais, justement, nous ne sommes pas en guerre ! Et pas près de l’être !
  • Qui sait ?
  • Et que penser de l’habit du voleur ?
  • Ludmilla, c’est toi qui l’as identifié. Es-tu vraiment certaine de ton analyse ?
  • Comment l’être ? Mais tu connais Loudelin mieux que moi. Il y a peut-être plus subtil, mais pas plus honnête : ce qu’il a vu, il me l’a dit.
    Sigmus ne répondit pas tout de suite. Assis sur un vieux tabouret, il semblait réfléchir. J’aurais pu m’en aller, le laisser tranquille, mais je sentis que je ne le dérangeais pas.
  • Admettons que le voleur soit un Royautin, dit-il enfin.
  • On ne peut pas, sur la seule foi, …
  • Mais admettons. Admettons que Loudelin ait bien vu, admettons que tu aies bien interprété, admettons que je sois encore capable de comprendre certaines choses … Notre voleur est un Royautin, j’en suis quasiment certain. Il était très risqué de se procurer l’habit d’un autre. Cet habit était le sien, et il l’a gardé pour plus de discrétion, pour accéder aux écuries. Il espérait que personne ne le verrait sur le dragon, mais c’était sans compter sur le zèle de Loudelin.
    Il fit une pause, sembla repartir dans ses rêves, et revint.
  • Il y autre chose. Je connais bien Goulmyr. On a toujours besoin de moi pour domestiquer ces bêtes. Je ne comprends pas comment le voleur a pu le maîtriser si facilement, le faire cracher si simplement, le diriger, lui faire prendre le bon cap. Nous avons affaire à un bon dragonnier, et plus que cela …
    J’avais peur de comprendre ce qu’il voulait dire.
  • Un bon dragonnier Royautin ? Familier de … de Goulmyr ? Mais tu …
    Je n’eus pas le temps d’aller au bout de ma question. Les portes de l’atelier s’ouvrirent brusquement. Le Sénéchal en personne, escorté de trois gardes, fit irruption dans la pièce.
  • Maître Miniachké ! Je vous prie de me suivre ! Nous avons besoin de vous !
    Sami me lança un regard interrogatif, et s’avança vers le Sénéchal. Aussitôt les gardes se jetèrent sur lui et le maîtrisèrent, sans difficulté puisque l’enchanteur ne tenta pas le moindre geste. C’en était trop ! Sans réfléchir, je hurlai avec toute l’énergie dont j’étais capable :
  • Mais que faites-vous ? Vous êtes fous ? Lâchez-le !
    Les gardes semblèrent hésiter, mais le Sénéchal répliqua posément :
  • Ils ne vont certainement pas le lâcher, Ludmilla.
  • Mais enfin ! Mais enfin !
    Je devais être belle à voir !
  • Ma dame (le ton était plus doucereux et arrogant que d’habitude). Regardez l’habit de Sigmus.
    Je réalisai soudain que l’enchanteur portait un vêtement bleu, liseré de mauve et d’orange. Le vêtement de son comté, l’Albigette, au nord-ouest du royaume.
  • N’avez-vous pas fait le lien entre ce que vous a dit Loudelin et l’Albigette ? Entre l’Albigette et l’enchanteur ? Entre l’enchanteur et le dragon ? Car moi je l’ai fait, ce lien ; je l’ai tissé !
    Son ricanement ne me toucha pas ; je ne savais pas quoi répondre. En effet, la description du garde pouvait correspondre à un tissu gettalbin. Fallait-il que j’eusse été si aveugle !
  • Mais vous voyez bien que Sigmus est ici, pas sur le dos d’un dragon !
    Le Sénéchal Holmorien souriait de ses belles dents blanches.
  • Oh, je ne dis pas qu’il est l’auteur de cet exploit. Son apprenti, Gettalbin lui aussi, est fort opportunément en tournée actuellement. Et si Maître Miniachké lui avait confié une autre mission, plus secrète et moins avouable ?
  • Vous vous trompez complètement, Holmorien ! Je n’ai rien à voir dans cette histoire ! Galus est en voyage à Moredon.
    Mais déjà les gardes l’entraînaient avec eux.
  • Il faut me croire, Ludmilla ! essaya-t-il une dernière fois.
  • Comment avez-vous osé ? protestai-je auprès d’Holmorien. Comment pouvez-vous condamner cet homme sur si peu de … sans aucune preuve ?
  • Ne soyez pas si inquiète, ma dame, nous l’interrogerons avec les formes. Nous savons qui il est. S’il est innocent, il n’a rien à craindre.”
    Ce furent ses dernières paroles, et il referma la porte, me laissant seule au milieu des bocaux.
    Je devais agir ! Mais que faire ? Et comment ? Je ne pouvais pas croire en la culpabilité de mon vieil ami. Je dus attendre de retrouver ma chambre pour tenter de remettre mes pensées en ordre. Lorsque Sami s’était fait arrêter, il était sur le point de comprendre quelque chose … Nous étions sur la piste d’un dragonnier très familier des écuries, un Royautin … Sami devait les connaître, tous, et mieux que moi. L’un d’entre eux devait être le coupable. Mais pourquoi aucun d’entre eux ne manquait au château ? Je m’endormis sur ces considérations sans issue.

Le lendemain, le château se réveilla dans les rumeurs qui provenaient d’au-delà des collines : le voleur de dragon avait été rattrapé ! On courait, on s’interpellait, on attendait, on espérait. Et soudain, à l’horizon, apparut la silhouette du dragon, saluée par les mille exclamations d’une foule qui s’était massée sur les remparts. Perdue dans le flot, inquiète, je regardais cette silhouette grandir, et l’on vit bientôt sous elle les chevaux des gardes qui avaient rempli leur mission, l’un d’eux tenant au-dessus de lui la laisse qui maintenait le dragon, le brave Goulmyr, serein dans son vol. Sur l’un des chevaux, le voleur emmailloté et dont on ne distinguait pas les traits, même lorsque les cavaliers furent arrivés sous les remparts et que les dragonniers, sortis de leurs écuries, se furent saisi de la laisse du dragon.
“Laissez-les passer ! Laissez-les passer ! hurlait Loudelin qui était sorti du château pour les accueillir et les escorter.”
Tant bien que mal, le cortège rejoignit le donjon où les attendait le Sénéchal. Sur le balcon central, tout en haut, le roi sortit pour assister à la scène, et en réponse les cris de la foule redoublèrent. On applaudit et on hurla des bravos, et des “Longue vie au roi” fusèrent. Profitant de ma position au sein du château, je m’étais engouffrée à la suite des cavaliers. Notre groupe déboucha sur la petite place des écuries, déjà nettoyée de la veille. Les dragonniers s’attelaient à attacher le dragon sur un poteau provisoire et le brave Goulmyr se laissait faire en regardant d’un œil curieux ses maîtres s’activer.
Le Sénéchal arriva enfin. Il avait l’allure triomphante. Me reconnaissant dans l’assistance, il me lança :
“Je suis certain que vous êtes impatiente de connaître l’identité de notre voleur.

  • Autant que vous, Messire, et j’essayai d’y mettre du sarcasme.
  • Pouvez-vous me jurer que cet homme conduisait le dragon lorsque vous l’avez rattrapé ? s’enquit-il, faussement inquiet, auprès d’un des cinq gardes.
  • Je vous l’affirme, Messire.
  • Hé bien, dégagez-le, que nous puissions voir sa triste figure !”
    Et le garde dégagea son prisonnier, et bien que celui-ci gardât la tête baissée, personne n’eut de mal à le reconnaître : il s’agissait de Galus, l’apprenti de l’enchanteur.
    “Voyez le visage de la trahison ! Le sous-fifre de l’enchanteur !” triompha Holmorien.
    La foule était maintenue à l’écart par un cordon de soldats, mais des éclats de voix saluèrent cette nouvelle. J’étais consternée. Les soupçons du Sénéchal se trouvaient confirmés de la plus indiscutable des manières.
    Désespérée, je fixais le prisonnier avec intensité, cherchant un je-ne-sais-quoi qui aurait sauvé mon ami. Et c’est là que m’apparut un élément, tout simple, évident de simplicité. Aussitôt, je quittai le rang, cherchant à garder le peu de sang-froid qui me restait encore, et interpellai le félon :
    “Galus ! Galus, mon ami !
    Il releva la tête. Ce n’était pas vraiment mon ami, et pour tout dire nous nous connaissions à peine. Je n’ai pas pour habitude de frayer avec les petites gens.
  • Que faites-vous, Ludmilla ? intervint le Sénéchal. Vous vous égarez.
  • Je n’en aurai pas pour longtemps, Messire. Vous portez un bel habit, Galus. Un bel habit de moliste, très bien taillé.
    Le pauvre diable ne répondit pas. Il avait rabaissé la tête.
  • Messire, regardez ! De quelle couleur sont ces vêtements ?
  • Ils sont bleu … et rouge, hésita le Sénéchal.
  • Tout à fait ! Pourtant, on croirait presque y discerner des reflets mauves et oranges. C’est l’ombre et la lumière qui se battent sur du moliste. Mais ce tissu est bleu et rouge. Bleu et rouge. C’est un habit de Royautin, Messire. Mais Galus n’est pas Royautin, il est Gettalbin !
  • A quoi cela nous mène-t-il ? soupira le Sénéchal.
  • Il a pris le vêtement d’un dragonnier Royautin, Messire, pour que le dragon n’ait pas peur de lui et pour pouvoir le manœuvrer facilement ! S’il avait agi sur ordre de son maître, celui-ci aurait pu lui prêter un de ses habits, mais il ne l’a pas fait. Galus est coupable, oui, mais son Maître n’a rien à voir là-dedans ! C’est un des dragonniers qui a donné son habit pour permettre le vol ! C’est un des dragonniers ! Ce n’est pas l’enchanteur ! L’enchanteur n’a rien à voir là-dedans !”
    Je devais être belle à voir ! Pris au dépourvu, le Sénéchal si arrogant fit rentrer les gardes et le prisonnier dans le donjon, et ordonna qu’on fît disperser la foule, sous le regard du brave Goulmyr.

Il fallut plusieurs jours encore pour démêler l’affaire. Galus ne voulait pas avouer, car il avait tout à gagner à n’être considéré que comme le complice de l’enchanteur. Les dragonniers se rejetaient tous la faute l’un sur l’autre. Mais les hommes du Sénéchal savaient mettre la pression sur des suspects, et finalement l’un d’entre eux finit par avouer, alléché par une évasive promesse d’amnistie, qui ne fut pas tenue.
On finit par apprendre les motivations des voleurs : ils se croyaient assez forts pour s’occuper discrètement du dragon pendant quelque temps. Galus ne serait jamais revenu de son voyage à Moredon, et son complice aurait mystérieusement disparu quelques semaines plus tard. Un jour, ils auraient revendu Goulmyr au plus offrant. Mais ils n’avaient pas prévu que les chevaux des gardes auraient rattrapé le dragon, ni qu’un témoin inopiné aurait permis de disculper l’enchanteur.
Le Sénéchal n’eut pas trop à souffrir de cette affaire : certes, il s’était montré expéditif en internant l’un des personnages les plus estimables du royaume, mais il avait quand même attrapé les voleurs et récupéré le dragon, aussi le roi ne lui tint pas rigueur de ses quelques maladresses. En revanche, il serait faux de dire que cet épisode a amélioré mes relations avec ce personnage.

Je poursuis aujourd’hui ma charge de Tisseuse Générale. Depuis cette affaire, le royaume s’est encore agrandi, et l’on approche dangereusement des huit cents comtés. Certains seigneurs commencent à évoquer la nécessaire évolution du royaume vers l’empire, ce qui ne me remplit pas de joie : cela impliquerait en effet la refonte complète du Code des Couleurs.

Classement

1 – Aramina – Texte C : Agapanthe et la Vieille Souche
2 – Bébel – Texte E : Ludmilla
3 – Mání – Texte D : Le 113e Pèlerinage
4 – BradPriwin – Texte B : Les Terres Désolées
5 – lugh – Texte A : Tissage impérial

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