Archives des textes de la trente-et-unième joute.

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thème : Dragons et merveilles

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La voici, la trente-et-unième joute de la Pierre de Tear ! Nous vous proposons donc de laisser votre imagination voyager au rythme de ce sujet :

Dragons et merveilles

Que vos dragons soient dotés d’écailles ou de crocs, ou bien de simples tatouages autour du bras d’un élu aux cheveux roux, nous espérons qu’ils sauront aviver la flamme de votre inspiration ! Emmenez-nous à la découverte de contrées si mystérieuses qu’elles n’existent que dans le secret de vos rêveries…

La joute 31 est terminée ! Venez découvrir nos 6 textes ici et voter ici !

Les écrivains des 5 textes ayant obtenu le plus de votes se verront offrir le tome 3 de la Roue du Temps, le Dragon Réincarné, dans le cadre de notre partenariat avec les éditions Bragelonne.

Que l’inspiration soit avec vous tous !

*

Une seule participation par e-mail et par foyer (même adresse IP) est autorisée.
En cas de participations multiples ou d’adresse e-mail non valide, la rédaction de la Pierre de Tear ne tiendra compte d’aucune réclamation et aucun lot ne pourra être attribué. Le concours est limité aux résidents de France métropolitaine, Belgique, Suisse et Luxembourg. Il se déroulera du dimanche 5 août 2012 au mercredi 29 août 2012 jusqu’à 23:59, heure de Paris. Les textes envoyés en dehors de ces dates ne seront pas pris en compte. Chaque texte sera ensuite soumis au vote des membres de la Pierre de Tear du 30 août au 12 septembre à 23:59. Les résultats seront rendus publics sur ce forum un jour plus tard. Seuls les textes envoyés via le formulaire “Soumettre un texte” de la section Grimoire du site seront valides, inutile donc de nous envoyer un mail. Les lots seront attribués aux textes ayant reçu le plus grand nombre de votes. En cas d’égalité, les gagnants ex-aequo seront tirés au sort. Les gagnants seront contactés par mail afin de transmettre leurs coordonnées à Bragelonne pour l’envoi du lot à partir du 13 septembre 2012. La Pierre de Tear s’engage à ne pas transmettre à d’autres personnes ou sociétés les données des participants. Vous disposez d’un droit d’accès, de modification, de rectification et de suppression des données qui vous concernent (art.34 de la loi ‘Informatique et Libertés’ ). Pour l’exercer, adressez-vous ici.

(note de l’archiviste cosma : ah oui pas mal les partenariat)

Les Textes

Gael

Frère de dragon

La créature attendait. Ce serait bientôt l’heure, et elle ne devait pas louper le signe. Au risque de tout perdre.

La nuit venait de tomber. Son mari venait d’éteindre les lumières pour se coucher, lorsqu’elle sentit la chaleur. La chaleur et l’humidité sur ses cuisses.
« – Chéri! Appela-t-elle sans se tourner vers lui. Chéri! Je crois que c’est l’heure! »
Thomas se tourna vers elle en grognant, sans comprendre pourquoi elle le retenait hors des doux bras de Morphée.
« – Je crois que j’ai perdu les eaux… »


La créature attendait. Ce serait bientôt l’heure, et elle ne devait pas louper le signe. Au risque de tout perdre. Couchée en boule à l’entrée de sa tanière, à l’image d’un chat, elle tendait son long cou vers l’Est, observant le ciel avec la plus grande concentration. Contre son ventre, son seul et unique œuf émettait d’impatientes pulsations lumineuses.


Après un départ en catastrophe, un embouteillage nocturne et une négociation échouée auprès de la police locale pour un passage facilité, Thomas et Sophie étaient enfin installés dans une chambre à la maternité de l’hôpital de Lagny sur Marne. L’équipe étant réduite de nuit, les sages-femmes avaient décidé d’attendre le lendemain pour l’accouchement. Entre les contractions toujours plus douloureuses et le chiche confort d’un radiateur en fonte comme oreiller, le couple essayait de dormir. Le silence de la nuit fut à cinq reprises interrompu par les cris des enfants qui souffraient de leur première respiration.


Ça faisait déjà sept fois que rien n’était venu. Sept œufs qui n’avaient donné naissance à aucun dragonnet. Et le huitième serait sûrement la dernière occasion pour la dragonne vieillissante.
Depuis dix-sept mois maintenant, elle couve cet œuf. Ne l’abandonnant que pendant ses brèves chasses dont elle ramenait des cerfs et des lapins, gardant une partie de la viande de côté pour que son petit fasse son premier repas, et dévorant le reste en quelques bouchées. Avant chacune de ses absences, la dragonne crachait quelques étincelles pour enflammer un nid fabriqué à la va-vite avec tout le bois sec qu’elle réussissait à trouver, et au milieu duquel l’œuf pourrait rester au chaud.
La naissance d’un dragonnet est un évènement très rare. Elle nécessite un rituel très précis, pour lequel une quantité d’éléments extérieurs doit être réunie en même temps et au bon moment. Auparavant, quand les dragons peuplaient la planète, ces évènements étaient fréquents, et la majorité des œufs éclosait. Aujourd’hui, les choses ont changé, et leur raréfaction a entraîné la décadence des draconidés.
La première étape du rituel commençait dès que l’œuf atteignait sa majorité, soit à 515 jours. Au début du 516ème jour suivant l’éclosion, la mère ne doit plus quitter son œuf, le réchauffant contre la chair tendre de son ventre. Pendant cinq jours, la mère doit guetter dans le ciel le signe qui lui indiquera que le moment est venu et que toutes les conditions sont réunies. Si au sixième jour, le signe n’est pas venu ou a été loupé, l’œuf se mourra, se répandant en poussière dans le vent du matin.
Ça faisait déjà trois jours que la dragonne attendait, et la certitude que le signe viendrait cette fois la rendait encore plus nerveuse à l’idée de le louper.


Au matin, le travail n’avait toujours pas débuté. Une sage-femme entre dans la chambre et propose au couple de s’installer dans la salle de travail. Elle leur fait traverser le couloir pour pénétrer dans une large pièce aux murs encombrés d’une baignoire, d’une table à langer, d’une balance, d’une lampe à UV, et de tout un tas d’accessoires voués à l’accueil d’un nouveau-né dont Thomas n’avait pas la moindre idée de l’usage. Au centre de la pièce, le lit accompagné d’un énorme appareil de monitoring sur lequel apparaitront tous les contrôles sur la maman et sur le bébé, et au fond, un large fauteuil que Thomas accueillit avec le plaisir de qui a passé la nuit avec un radiateur pour oreiller! La future maman installée, de l’ocytocine lui est administré afin d’accélérer le déclenchement du travail. Deux heures plus tard, la douleur commençant à devenir insupportable, une péridurale sera posée.

Les visites des sages-femmes s’enchaînent et se ressemblent. Le travail avance doucement alors que midi arrive. Une sage-femme se présente, accompagnée d’une apprentie, pour la visite habituelle. Habituelle à un détail près. Pendant que la sage-femme prend des notes, on pouvait lire de la peur dans les yeux de la jeune apprentie.
En l’espace d’un instant, la pièce semble exiguë, envahie de sages-femmes, d’infirmières et de médecins autant que des angoisses du jeune couple devant cet étalage de moyens. Dans la cohue, une sage-femme se voulant rassurante expliquera “On ne sait pas ce qu’il se passe, mais tout va bien se passer”. Sophie, suffoquait, incapable de respirer. Sa tension chutait en même temps que son pouls. Et en même temps que ceux du bébé. L’ocytocine fut immédiatement stoppée, et un produit orange lui fut pulvérisé à deux reprises dans la bouche. Devant l’absence de résultats, l’équipe médicale se lança dans un silence partagé. Le genre de silence qui hurle “Mais… pourquoi ça marche pas!!!” mais que tout le monde feint de ne pas entendre. Au bout de ce qui sembla des heures, la situation de Sophie et du petit se stabilisèrent. “Une contraction plus forte que les autres” sera la seule explication que recevront Sophie et Thomas. De nouveau seuls, Thomas regarda sa montre. La scène aura duré à peine 5 minutes.

Les visites s’intensifièrent. La sage-femme et son apprentie passèrent toutes les vingt minutes. Jusqu’à ce qu’elles estiment, vers 15h, qu’il n’y avait plus lieu de surveiller aussi fréquemment. “Dans une heure environ, nous repasserons et alors on devrait pouvoir commencer l’accouchement”.
Dix minutes plus tard, Thomas arrivait dans la salle des infirmières “Ma femme sent qu’il arrive!”.


Il y eut tout d’abord un flash indistinct, en direction de l’Est. Puis le signe tant attendu se fit clair. On aurait dit une étoile filante qui se serait embrasée dans une myriade de couleurs en s’approchant trop de la Terre. Sauf que cette étoile filante filait vers le sol! Elle scintillait de mille feux, telle une aurore boréale, traînant derrière toutes les couleurs de l’arc en ciel.

La dragonne comprit alors la nature de ce qu’elle observait : elle avait sous les yeux l’âme d’un frère de dragon, descendant sur Terre pour naître chez les Hommes. Ces âmes sont les seules que les dragons soient capables de distinguer aussi facilement, car elles possèdent en elles une bribe plus ou moins importante de l’héritage des premiers Hommes qui étaient intimement liés aux dragons, même si de nos jours on ne sait plus pourquoi. La deuxième étape du rituel pouvait commencer.

D’instinct, la dragonne se mit à se concentrer sur chaque nuance de couleur et de lumière qui émanait de l’âme. Dans sa gorge, les glandes qui d’ordinaire permettent à la dragonne de cracher ses flammes se mirent à enfler, devenant plus grosses même que la tête du reptile. A travers les écailles de la peau distendue, on voyait se dessiner les mêmes couleurs que dans le ciel. La dragonne recréait dans sa gorge une copie de l’âme qu’elle observait. Le temps n’existait plus. Seules existaient les deux âmes, celle du petit Homme dans le ciel, et celle du dragonnet dans sa gorge.

Une fois convaincue que l’âme qu’elle venait de créer était parfaitement identique à celle qu’elle observait, elle reporta son attention sur l’œuf contre son ventre. Celui-ci commençait déjà à se fissurer, elle avait fini juste dans les temps et allait pouvoir entamer sereinement la dernière étape du rituel : aider le petit à casser sa coquille puis lui insuffler son âme. Délicatement, à l’aide de ses griffes, elle commença à aider le dragonnet à briser la partie supérieure de son œuf et à se débarrasser des éclats, en prenant soin de ne pas endommager la fine membrane qui doit protéger le nouveau-né jusqu’au dernier instant.

Privé de sa coquille, le dragonnet reposait sur le sol, mordant, griffant, se débattant comme un fou pour essayer – en vain – de se libérer. La dragonne eut alors un réflexe qui l’effraya : elle se mit à cracher ses flammes sur son nouveau-né! Mais elle réalisa rapidement qu’en lieu et place des habituelles flammes destructrices se tenait un flot de lumières éblouissantes et colorées. Une lumière que la membrane semblait absorber, pour ensuite s’infiltrer sous les écailles du dragonnet, qui se calma d’un coup. La gorge de la dragonne se dégonflait à vue d’œil, délivrant l’âme qu’elle avait créée plus tôt pour son enfant. Quand cette gorge ne fut plus qu’une peau flasque et pendante, le souffle s’interrompit en silence. Le dragonnet réussit alors à briser son enveloppe, devenue aussi friable qu’un parchemin sec et vieux.

De joie, la mère se mit à hurler, d’un hurlement puissant et profond, par lequel s’échappaient tous ses échecs passés. Sa voix fut bientôt rejointe par une seconde, plus aigüe. Le cri de douleur de qui prend sa première inspiration.
A présent vidée de toute émotion autre que la joie de voir son petit se jeter sur la nourriture amassée ces derniers jours, la dragonne l’étreignit de son large cou.


Après dix minutes de travail, Sophie ressentit un épuisement infini. La fatigue accumulée depuis la veille réclamait son dû. Pour la rassurer sur le bon déroulement de l’accouchement, une sage-femme entreprit de l’encourager. “Vous allez y arriver! Allez-y! La tête est passée, le plus dur est déjà fait!”. Avant d’ajouter, au grand désespoir de Thomas “Venez-voir, monsieur, dites-lui!”. Après un instant de panique, il se pencha au-dessus du ventre de sa femme pour se donner du crédit alors qu’il répondrait “Oui chérie, c’est vrai, continue comme ça”. Mais en fait du spectacle de boucherie qu’il s’était imaginé, Thomas vit le visage de son fils entre les mains de la sage-femme. Une forte émotion le submergea d’un coup, un sentiment de bonheur qui le prit à la gorge, et au lieu de la phrase toute prête qu’il s’apprêtait à servir, il parvint tout juste à babiller ce qui ressemblait à “Il est là, il est avec nous!”. Quatre poussées plus tard, le bébé était effectivement avec eux, en train de prendre sa première tété au sein de sa mère, le père retenant virilement mais très difficilement ses larmes à leurs côtés.


Les frères de dragons sont par définition aussi rares que les dragons. Plus rares encore sont ceux qui ont eu la chance de rencontrer leur âme sœur, le dragon dont l’âme a été créée à partir de la leur. Mais à chaque fois que la rencontre a eu lieu, les deux âmes réunies donnèrent naissance à une amitié sans faille, ainsi qu’à un pouvoir immense qui ne laissa jamais le visage du monde indifférent. Certains furent de grands conquérants, d’autres des explorateurs, certains autres apportèrent une réelle avancée sur le plan scientifique. Reste à savoir si ce nouveau-né sera l’un de ces hommes, ou un simple inconnu qui ne rencontrera jamais son dragon.

Kvothe

Le Dragon d’Itiriel

Oyez, Oyez, braves gens ! Prenez siège, buvez un coup et écoutez… Car je vais vous conter, dans cette magnifique auberge nommée La Pierre de Tear, une histoire. Et pas n’importe quelle histoire car, l’histoire que je vous propose ce soir est celle du Dragon d’Itiriel. Oh je ne vous parle pas de ces petites histoires que vous racontez à vos enfants avant d’aller dormir ! Non, je vous parle de la véritable histoire… celle à l’origine des contes. Une histoire qui s’est passée à une époque tellement lointaine que les créatures les plus fabuleuses foulaient encore notre sol. Mes chers amis, faites silence et écoutez donc la véritable histoire… du Dragon d’Itiriel…

Il était une fois, il y a de cela des milliers d’années, un roi bon et juste. De par son éloquence et sa générosité, il avait pu conquérir l’ensemble du monde connu, et ce sans verser la moindre goutte de sang.
Cependant, alors que sa vieillesse commençait à se faire sentir, le roi n’avait toujours pas d’héritier. Sachant que son royaume s’écroulerait s’il venait à disparaitre, il organisa un bal, réunissant toutes les jeunes femmes libres du royaume. Pendant toute la nuit, il y chercha celle qui deviendrait la mère de ses enfants. Mais ces femmes n’étaient attirées que par l’argent et le pouvoir, si bien qu’au petit matin, le roi était toujours désespérément seul.
Ce n’est qu’alors, une fois toutes les prétendantes parties, que le roi remarqua une jeune servante. La seule femme à ne pas être venue danser avec lui. Quand il lui demanda pourquoi elle n’était pas venue le voir, elle lui expliqua que, même si l’épouser était son rêve le plus fou, un roi méritait bien mieux qu’une humble servante ; elle qui passait son temps dans la saleté et la misère. Le roi fut conquis devant tant d’humilité et, après avoir fait la cour à la jeune femme comme il se devait, ils se marièrent.
Jamais un mariage ne fut aussi grandiose. Pendant sept jours, la bière coula à flot, et les feux d’artifice explosèrent de mille feux, occultant le soleil lui-même.
Une année s’écoula. Une année durant laquelle le vieux roi fut le plus heureux des hommes. Et à la fin de cette année, sa femme lui annonça qu’elle était enceinte.
Mais quand vint enfin le moment de l’accouchement, la jeune reine tomba gravement malade. Si bien qu’à sa naissance, le petit bébé était déjà mort. La reine supplia les cieux d’échanger sa vie contre celle de son enfant, mais rien n’y fit. Elle mourut alors de chagrin, dans les bras de son époux.
Le roi fut complètement anéanti. Incapable de surmonter son malheur, il s’enferma dans sa salle du trône, avec pour ferme intention de ne plus jamais voir la lumière du jour. Pendant un an, plus personne ne le revit.
C’est alors qu’il se souvint d’un vieux conte qu’on lui racontait tandis qu’il n’était qu’un jeune garçon. Ce conte racontait qu’il existait un dragon qui exauçait les vœux de ceux qui arrivaient jusqu’à lui. Toujours selon ce conte, le dragon vivait au sommet de la plus haute colline d’Ird, un lieu dont aucun humain n’était jamais revenu.
Bien que tous lui crièrent que cette quête n’était que folie, le roi décida de partir, seul, vers sa dernière lueur d’espoir. Pendant quinze ans, il gravit les falaises, affronta des dangers dont même le plus grand guerrier ne pourrait se vanter, et vit des contrées que personne d’autre avant lui n’avait pu observer.
C’est seulement quand il arriva au crépuscule de sa vie qu’il trouva le dragon.
Plus majestueux que la plus grande des forteresses, ses écailles d’or flamboyaient comme un brasier enfermé dans du verre. Tandis que ses yeux, dont la beauté n’égalait que celle de la Lune, reflétait plus de sagesse qu’aucun homme ne pourrait jamais atteindre.
Quand le roi se trouva enfin devant lui, le dragon demanda alors : « Grand Roi Itérion, seigneur du royaume de Landris, tu arrives enfin au bout de ton voyage. Que me veux-tu donc ? »
« Oh Grand Dragon, seigneur du Ciel et de la Terre, je viens à toi car ma fin est proche et tout ce que j’ai bâti risque de disparaitre. Je souhaite que tu m’exauces un vœu. »
Le dragon leva sa tête et dit : « Ton vœu j’exaucerai, Grand Roi, mais avant tu vas d’abord devoir me vaincre. Nombreux sont ceux qui ont tenté leur chance, mais tous le payèrent de leur vie. Seras tu l’un d’entre eux ? »
Le vieux roi médita longuement. Puis, lentement, il dégaina son épée qu’il jeta aussitôt au sol.
« Comment pourrais-je verser le sang de celui dont je viens quérir l’aide ? Comment pourrais-je verser du sang maintenant, au crépuscule de ma vie, alors que je n’ai jamais eu à le faire de tout mon règne ? »
« Abandonnes-tu ta quête, Grand Roi ? » demanda le dragon.
« Non Grand Dragon, car il n’y a pas que par les armes que l’on peut être vaincu. Et je choisis de t’affronter lors d’une partie d’échecs. »
Un grand sourire se dessina sur le visage du dragon, qui fit apparaitre aussitôt un échiquier devant lui. « Qu’il en soit ainsi » déclara-t-il.
La partie commença alors. Pendant trois jours et trois nuits, le roi affronta le dragon, aucun d’entre eux n’arrivant à prendre l’avantage sur l’autre. Ce n’est qu’au petit matin que le roi réussit à remporter la partie. Le dragon se releva et dit alors :
« Tu m’as vaincu d’une bien belle manière, Grand Roi. Et comme promis, j’exaucerai un de tes vœux. »
« Grand Dragon, ma femme et mon fils sont tous deux morts et ce de façon injuste. Je t’en prie, rends-leur la vie. »
« Tu aurais pu me demander la vie éternelle, ou encore les pouvoirs d’un dieu, mais là encore tu fais preuve de générosité et de bonté. Je ne rendrai pas la vie à ta femme, car si elle n’était pas morte de chagrin, elle aurait succombé à sa maladie. En échange, je ferai qu’elle meure de joie en voyant naitre non pas un mais ses deux enfants. Grand Roi, construis-moi une demeure au centre de ton Royaume, et moi, Endérion, seigneur du Ciel et de la Terre, fils de la Lune et du Soleil, je m’engage à veiller et servir ta descendance jusqu’à la fin des temps. Ainsi soit-il. »
Le vieux roi n’eut pas le temps de répondre quoi que ce soit qu’il se retrouva dans son château, tenant la main de sa femme qui s’épuisait à donner la vie. D’abord naquit Voldun, celui qui aurait dû mourir avant même d’avoir pris sa première respiration. Puis vint Siminé, sa sœur et sans nul doute le présent du dragon. Tous deux avaient les cheveux rouges. Non pas roux comme l’on voyait souvent, mais rouges comme le sang. La jeune reine étreignit ses deux enfants et, après avoir embrassé une dernière fois son époux, plongea dans son dernier sommeil.
Le roi quant à lui, pouvait vivre à nouveau.
Il n’avait cependant pas oublié la demande d’Endérion. Le roi envoya tous ses travailleurs et architectes au centre de son royaume, et y fit bâtir Itiriel, la plus grande et la plus majestueuse cité que le monde ait connue. Entièrement faite de marbre, la cité dominait tout le monde connu. Plus grande que la plus imposante des montagnes, on dit même que ses tours pouvaient effleurer le royaume des dieux.
Le dragon arriva à l’instant même où la dernière pierre fut posée et s’installa au sommet de la plus haute tour. Satisfait du travail, Il confirma au roi qu’il veillerait sur ses enfants, et que quand ils auraient besoin de lui, ils n’auraient qu’à venir le voir.
Les années passèrent, et quand ses deux enfants eurent seize ans, le vieux roi sentit que le moment de nommer son héritier était venu. Car si le dragon lui avait rendu les seize années qu’il avait passé à le chercher, il ne lui accorderait pas une journée de plus. Il fit donc venir ses deux enfants près de lui. La tradition aurait voulu que Voldun, qui était né le premier, hérite du royaume. Mais le vieux roi aimait trop ses enfants pour tout donner à l’un et rien à l’autre. Il décida alors de scinder son royaume en deux. Son fils hériterait de l’Occident, tandis que sa sœur hériterait de l’Orient. Ainsi fut-il décidé et, la nuit même, le vieux roi s’éteignit dans son sommeil, le sourire aux lèvres.
Ne pouvant régner au même endroit, les deux monarques quittèrent le palais de leur père. Voldun s’installa dans la cité d’Andar à l’Ouest, tandis que sa sœur choisit la cité de Sil, à l’Est.
Les premières années de règne se passèrent dans la paix et la prospérité, mais cela ne dura pas. Furieux de ne pas avoir été l’unique héritier de son père, Voldun décida de s’emparer du royaume de sa sœur.
Sachant pertinemment qu’il ne pourrait faire cela avec les moyens dont il disposait, car leur père avait fait en sorte que l’Orient et l’Occident soient de force égale, il alla voir le Dragon et lui demanda : « Grand Dragon, exauce mon vœu ! Celui de posséder la plus grande armée que ce monde ait connu. Ainsi je pourrai marcher sur ma sœur et reprendre ce qui me revient de droit. Et que cette force prodigieuse me suive dans la tombe car jamais personne d’autre que moi ne doit pouvoir obtenir une telle puissance ! »
Ainsi fut-il. Et une armée d’un million d’âmes que seul le sang pouvait rassasier sortit alors de terre, aux pieds de la cité d’Itiriel. Et à l’instant même, Voldun lui ordonna de rayer l’Orient de la carte.
Quand Siminé apprit cela, elle se rendit au plus vite dans la cité de marbre et demanda alors à Endérion : « Oh Seigneur du Ciel et de la Terre, je t’en conjure, érige un mur tel que cette monstrueuse armée ne puisse jamais atteindre mon peuple. »
Ainsi fut-il. Du sol s’éleva une muraille de diamant, haute de mille pieds, et dont la beauté n’avait d’égale que la cité d’Itiriel. Ceinturant l’ensemble de l’Orient, l’armée de Voldun, incapable d’avancer, s’endormit au pied de l’immense structure.
Hors de lui, le jeune roi revint voir le Dragon et lui cria : « Dragon ! Je veux que tu répandes la peste et la folie dans l’Orient ! Que cette muraille censée les protéger devienne leur prison et leur tombe ! »
Ainsi fut-il. Et la peste et la folie fondit sur le peuple d’Orient, tel un ouragan déchainé.
Bientôt, seule la jeune reine fut épargnée, car le dragon ne pouvait faire de mal ni à elle, ni à son frère. Elle revint voir Endérion et lui demanda alors : « Grand dragon, je t’en prie, apporte la santé à mon peuple, maintenant et à jamais. Que jamais plus il ne doive subir la maladie et la folie. »
Ainsi fut-il. Et la peste et la folie disparurent d’Orient, et ce comme toutes les maladies du royaume.
Le frère revint une troisième fois chez le dragon et ordonna : « Dragon ! Donne-moi la vie éternelle ! Ainsi je verrai ma sœur vieillir et mourir. Et après seulement, je m’emparerai de l’Orient.
Ainsi fut-il. Et les années n’eurent plus d’effet sur le roi.
Cinquante ans passèrent et la reine, devenue vieille, se présenta devant le dragon : « mon vieil ami, j’ai encore une fois besoin de toi. Je n’ai pas d’héritier, car je considère que le sang ne donne pas le droit de diriger les hommes. Mon successeur, je le choisirai parmi mon peuple. Mais à ma mort, l’Orient sera à la merci de mon frère car ma lignée sera brisée et ta promesse à mon père n’aura plus lieu d’être. Alors je t’en prie, permet-moi de vivre jusqu’à ce que mon frère ait été vaincu. Ainsi je saurai que mon peuple sera en sécurité. »
Ainsi fut-il. Et un pommier apparu dans le jardin personnel de Siminé. « Mange une pomme de cet arbre, lui dit le dragon, et tu rajeuniras de dix ans. Prends-en tant que tu veux et, quand tu voudras enfin mourir, cesse simplement d’en manger. »
Et ainsi la reine retrouva jeunesse et beauté.
Voldun, fatigué par ce jeu, se rendit une dernière fois chez le dragon.
« Dragon, lui dit-il d’une voix lasse, à cause de toi je ne peux réaliser mon projet, car pour chaque vœu que je fais, ma sœur peut en faire un autre. Et pour cela voici mon dernier vœu : Endérion, je veux que tu meures ! »
Le dragon le regarda longuement, puis dit enfin : « Qu’il en soit ainsi, mais saches que tu viens de briser le contrat qui nous lie ! Ainsi je proclame que tu vivras éternellement, mais tu subiras les affres de la vieillesse et quand même tu seras réduit en poussière, tu ne trouveras jamais le repos ! »
Et sur ces dernières paroles, Endérion, seigneur des Cieux et de la Terre, disparu dans une explosion de lumière.
Deux siècles passèrent, et Voldun n’était plus qu’un cadavre sans chair. Dans sa folie, il avait exterminé son peuple, dans le seul but de renforcer son armée qui, liée à lui, ne pourrait mourir que lorsque lui-même rendrait son dernier souffle.
Dans un dernier sursaut d’orgueil, il marcha alors jusqu’au mur de cristal et, dans un souffle glacial, ordonna à son armée déchue qui n’avait pas bougé depuis toutes ces années, de le submerger avant de raser une fois pour toute l’Orient.
C’est alors qu’il s’éleva au sommet du mur, Endérion. Plus majestueux et lumineux que le Soleil lui-même. La Lune, filtrant derrière lui, ceinturait son crane telle une couronne d’argent.
« Tu es mort ! lui cria Voldun. Je t’ai tué moi-même ! » Et pour la première fois de son interminable vie, le roi des morts sentit la peur l’envahir.
« Je suis mort devant tes yeux, mais je suis revenu devant ceux de ta sœur, lui répondit Endérion. Car sache qu’elle a pleuré toutes les larmes son corps pour moi, pour ce que tu m’avais fait. Alors je suis revenu, pour elle et pour son peuple. Je suis revenu exaucer son dernier souhait, celui que plus jamais son peuple ne doive vivre dans la peur. Et pour cela, tu vas disparaitre. »
Il étendit ses ailes, chacune recouvrant la moitié du ciel. Puis il fondit sur les morts et, crachant un brasier de flammes d’argent, il réduisit en cendres l’armée infernale. Voldun sentit ce qui restait de son corps se disloquer puis, il disparut, tout simplement.
Ainsi, l’Orient et l’Occident furent réunifiés à nouveau. Sinimé cessa de manger les pommes de l’arbre et finit par mourir de nombreuses années plus tard, non sans avoir d’abord choisi un héritier. Endérion reprit sa place dans la cité d’Itiriel, prêt à intervenir si jamais une nouvelle menace venait à fondre sur le Royaume de Landris. Ce n’est que des siècles plus tard, quand les luttes intestines fracturèrent le royaume en une multitude d’états indépendants qui deviendront plus tard les nôtres, qu’Endérion décida de s’en aller. Selon les rumeurs, il serait simplement retourné sur sa colline d’Ird, mais personne n’a jamais pu le confirmer.
Quant à Voldun, son propre vœu d’immortalité fit que la Mort elle-même refusa de l’enlacer, le condamnant à dériver dans le néant, plongé pour l’éternité dans le désespoir et l’obscurité.

Pin’shae

Envol

« Mais t’avais dit que tu m’achèterais un jeuuuuu…

  • Un jouet, chéri, j’ai dit un jouet » répliqua le père avec un sourire en coin, en poussant la porte de la boutique.

Le jeune garçon se renfrogna. Un jouet, ça ne marcherait pas sur sa Ludic’Box ni sur sa Divinity portable, il en était sûr. Quelque part, Joffrey sentait bien qu’il s’était fait avoir. Il avait promis de se tenir tranquille pendant les courses hebdomadaires en l’échange de quoi papa lui offrirait quelque chose sur le chemin du retour. La prochaine fois, il lui ferait préciser la nature du cadeau AVANT, car il semblait désormais évident qu’il ne trouverait pas de jeu vidéo dans l’échoppe en question.

Déjà, lorsque son père avait pris la direction de la vieille ville au lieu de couper à travers l’immense parking du complexe commercial, en direction du MicroZone le plus proche, cela lui avait semblé louche. Papa s’était ensuite garé dans une rue pavée, bordée de maisons à colombages, comme celles que mamie aimait tellement peindre depuis qu’elle était en maison de retraite. Une rue pour vieux, quoi.
Après quelques pas – et de nombreux soupirs de Joffrey – le père et le fils s’étaient arrêtés devant un minuscule magasin, coincé entre les boutiques d’un marchand de porcelaine et d’un chausseur pour dames. S’il était passé seul devant la devanture, le garçonnet n’aurait pas deviné que la vitrine obscure dissimulait un magasin de jouets. Une enseigne de bois peint, représentant une créature ailée, se balançait doucement au dessus de la porte et annonçait « Dragons et Merveilles », un nom somme toute assez peu explicite.

Une clochette de cuivre tinta lorsqu’ils franchirent le seuil. L’intérieur de la boutique était étonnement clair : de doux rayons de soleil obliques pénétraient à travers le quadrillage de boiseries qui formaient la vitrine. La pièce, de dimensions modestes, semblait saturée d’étagères et de présentoirs. Un petit homme aux cheveux blancs sortit d’une arrière salle et saluant les nouveaux venus, vint se placer devant son comptoir. Son visage couvert de rides était celui d’un très vieil homme qui avait beaucoup souri, mais ses yeux noirs et vifs semblaient démentir cet âge avancé.

« Soyez les bienvenus ! Oh. Attends jeune homme, je te connais… Nicolas, n’est ce pas ? »
Papa sourit de toutes ses dents. Lui non plus n’avait pas oublié sa dernière visite au vieux marchand, et pourtant elle ne datait pas d’hier.

En tous cas, pas l’ombre d’un jeu vidéo dans le magasin et ce vieux machin devait même en ignorer l’existence, songea Joffrey, de plus en plus maussade. Pendant que son père discutait avec le marchand, le garçon parcourut du regard les présentoirs de la boutique. Le mur de droite exposait des boites de jeux de société aux noms tarabiscotés. Joffrey ricana. Il avait passé l’âge de jouer aux petits chevaux depuis longtemps et ce genre de jeu réclamait d’inviter des copains, copains qui ficheraient de lui s’il leur proposait autre chose qu’une partie multi-joueurs de Maxikill Tournament 3 ! Hors de question de se taper l’affiche avec un plateau de jeu, des pions et des dés. Ca c’était bon au vingtième siècle – et encore…

A l’autre bout de l’échoppe, la conversation allait bon train entre le marchand de jouet et son ancien client.
« Alors qu’est ce qui t’amène ? Ton fiston, sans doute… Pourtant il me semble bien âgé. N’a-t-il pas déjà découvert…

  • Hélas non, soupira papa, je crois que sa mère et moi avons été trop faibles. On a bien essayé avec des livres, mais ça n’a pas marché. « L’île au trésor » c’est « périmé ». Les bouquins de Roald Dahl c’est « débile ». Les comics c’est mieux en film. Même Harry Potter c’est « bon pour les filles » !
  • Ne te blâme pas, c’est le monde qui évolue ainsi, répondit le marchand, compatissant. J’espère juste qu’il n’est pas trop tard pour lui. » poursuivit-il en glissant un regard lourd à Joffrey.

Celui-ci venait de passer en revue le rayon des panoplies. Des épées et boucliers en bois, des tiares de princesse, un costume de sheriff, et même une armure en plastique doré rangée dans un étrange coffre cubique au relief évoquant un équidé portant un arc… Qui voudrait porter un truc pareil ? Et même pas le moindre flingue. Craignos quoi.
Soudain, quelque chose attira l’attention de Joffrey. Quelque chose qui ressemblait à un cri. A la fois strident et rauque, ce bruit semblait être celui d’une voix puissante, mais tellement atténuée ou tellement lointaine qu’on l’entendait à peine. Si faible que pouvait être ce cri, on y distinguait toutefois un mélange de majesté et de désespoir.
Intrigué, Joffrey se mit à la recherche de l’origine de ce son, contournant distraitement un présentoir de figurines. Il jeta un regard par-dessus son épaule, en direction du comptoir, mais ni le marchand ni son père ne semblaient avoir entendu, trop absorbés par leur conversation.

« Allons, hauts les cœurs, tu as sans doute réagi à temps, reprit le vieux commerçant. Et toi ? te souviens tu de ta Rencontre ? Si j’ai bonne mémoire c’était un cheval…

  • Oh, vous vous souvenez d’Éclair ? dit le père, sa voix s’étranglant légèrement.
  • Bien sûr ! Un cheval à bascule, blanc, avec des grelots suspendus aux rênes… Je me souviens de chaque enfant qui a fait sa Rencontre dans cette boutique. Évidemment, cela ne concerne pas tous les enfants, et cette aptitude se rencontre de moins en moins aujourd’hui. »

Joffrey tendit l’oreille et se concentra pour ne plus être gêné par la discussion des adultes. Se retournant vers la source du bruit, il heurta maladroitement l’étagère des figurines. L’une d’entre elles tomba sur le sol en tommettes de la boutique. ll grogna. Sa maladresse lui avait valu de perdre la trace de cette voix étrange. Se baissant pour ramasser le petit dragon à deux têtes, il fut saisi par les détails peints sur l’animal. Les écailles dorées semblaient luire d’un éclat presque métallique. Une selle qui paraissait en véritable cuir, réaliste jusqu’aux craquelures dues à l’usure , se nichait entre la nuque et les ailes de l’animal. Celles-ci paraissaient presque diaphanes et en regardant plus bas on aurait dit que les flancs rebondis de la bête se gonflaient à intervalles réguliers. Allons bon ! Ce n’était qu’un jouet ! Joffrey secoua la tête et entendit la conversation reprendre.

« J’espère qu’il fera un bon choix, soupira papa.

  • Rappelle toi, reprit le marchand, ses yeux noirs pétillants de malice, c’est le jouet qui choisit son enfant, pas l’inverse…
  • Oui, c’est vrai. D’ailleurs, ça avait été mouvementé, avec Éclair. Ça va, Joff ?appela le père, soudain inquiet. Je ne vois plus ce sacré gamin !
  • Euh, ouais, t’inquiète pas ! » répondit l’enfant, le souffle court. Il tendit la main vers le dragon, afin de le replacer sur le présentoir.

L’instant d’après il hurlait.
Son cri se mêlait à la voix qu’il avait entendue dans la boutique. Sauf qu’il n’était plus dans la boutique mais en plein ciel. Sur le dos d’un dragon bicéphale. L’animal poussait un hurlement déchirant qui semblait se teinter à présent de douleur. Le hurlement de Joffrey, lui, se teintait surtout de terreur.

« Où… où… suis-je ? parvint-il à articuler, se cramponnant au pommeau de la selle, cette fois-ci bien réelle.

  • Sur mon dos je crois. Comme si j’avais besoin de ça dans mon état. Ce qui est certain c’est que tu es comme nous, dans une belle galère! lui répondit une voix profonde et bourrue.
  • Allons, inutile de l’effrayer encore plus. Ne vois tu pas que nous avons trouvé notre dragonnier ? reprit une voix tout aussi caverneuse, bien que plus aimable. Nous sommes dans le ciel, au dessus du royaume d’Aerie, territoire des dragons. »

Sonné, Joffrey mit du temps à réaliser d’où venaient les voix. Alors qu’il sentait le souffle de puissants battements d’ailes dans son dos, loin devant lui, à l’extrémité de deux longs cous dorés et épineux, les deux têtes du dragon venaient de s’adresser à lui. Et ils l’avaient appelé « dragonnier ».

« Mais qu’est ce que je fais là ? gémit le garçon.

  • Pour l’instant pas grand-chose d’utile, bougonna la tête de droite. Nous n’avons pas le temps d’écouter tes jérémiades en pleine attaque de harpies, vois tu!
  • Des harpies ? C’est quoi ? questionna Joffrey, les dents serrées.
  • Derrière nous… répondit brièvement la tête de gauche »

Se retournant, Joffrey sentit le vent lui plaquer les cheveux sur le front et ainsi prit la mesure de la vitesse extraordinaire à laquelle il voyageait. Ainsi que du vide vertigineux sous sa monture. Nauséeux, il se sentit défaillir. Puis son regard s’arrêta sur une horde de créatures ailées, ressemblant à des femmes hideuses avec des serres qui leur tenaient lieu de mains. Légèrement en surplomb du dragon, elles semblaient prêtes à donner l’assaut. Terrifié, l’enfant détourna le regard et remarqua que l’animal qu’il chevauchait portait de nombreuses traces d’attaques précédentes. Certaines saignaient, et l’une, sur le flanc gauche, avait l’air plus sérieuse que les autres.

« Comment on va faire pour s’en sortir ? Tu es blessé et… et il en vient de partout ! s’exclama Joffrey, constatant soudain qu’un deuxième groupe de harpies avait surgi d’un nuage, droit devant.

  • C’est à toi de nous le dire, dragonnier, reprit avec calme la voix de gauche.
  • Tu vois bien que ce garçon ne sait pas s’En servir. Elles sont trop nombreuses. On est fichus ! grogna celle de droite.
  • Allons, laisse lui le temps… répondit la voix aimable.
  • On a des ennuis et tu me parles de temps ! rugit la seconde tête.
  • Dragonnier, je crains que mon camarade n’aie raison, soupira la première. Tu vas devoir nous indiquer que faire, et vite. Sers t’En.»

S’en servir ? Se servir de quoi exactement ? Pas de manette de jeu à l’horizon et c’était bien dommage. Là il aurait su quoi faire ! XXBAY et elles auraient moins fait les malines…
Joffrey, paniqué, s’aperçut que les harpies avaient à présent encerclé le dragon doré. Plus moyen de faire demi tour, ni d’avancer, ni même de reculer. Hésitant, il saisit les rênes et cria : « On plonge ! »

Son cœur sembla s’arrêter et bondir à la fois follement dans sa poitrine, tant le piqué de sa monture ressemblait à une chute vertigineuse. Le sol s’approchait vite, bien trop vite. Serrant ses jambes de toutes ses forces contre la selle, l’enfant tira d’un coup sec sur les rênes, imposant au dragon un rétablissement rapide et salutaire. Pour quelques secondes de plus, la créature s’empalait sur la cime des arbres du royaume d’Aerie…

« Ahah ! Tu vois qu’il commence à s’En servir ! C’est bien lui, notre dragonnier ! triompha la tête de gauche.

  • Tu as peut être raison en fin de compte, répliqua la tête ronchonnante. Mais c’est encore trop peu. Il doit nous En montrer plus s’il veut qu’on s’en sorte ! Les harpies ne tarderont pas à revenir à la charge.
  • Mais de quoi parlez-vous, à la fin ? De quoi dois je me servir ? demanda Joffrey.
  • De ton Imagination, pardi ! Attention, elles arrivent !»

Un concert de cris stridents transperça l’atmosphère. Les harpies semblaient furieuses et surtout deux fois plus nombreuses qu’avant le grand plongeon. Cette fois –ci, coincé au ras du sol, le dragon n’avait aucune chance d’échapper à l’attaque piquée des harpies.

« Il faut faire face, cria le garçon ! Pourquoi vous n’utiliseriez pas votre souffle de feu ?

  • Ah bon, on sait faire ça ? demanda la tête de droite, sincèrement surprise.
  • Ben, je l’espère… hésita Joffrey
  • C’est toi qui décide, reprit la voix de gauche, encourageante, c’est ton Imagination, pas la nôtre…
  • Alors… Feu ! »

Sur l’ordre de l’enfant, les deux têtes se levèrent simultanément et crachèrent une gerbe de flammes si puissante qu’elle roussit les plumes des premières harpies. Certaines s’écrasèrent en hurlant, privées de leurs ailes, tandis que les autres s’enfuirent dans la plus grande anarchie.
Joffrey entama un cri de victoire, mais le vol de sa monture devint soudain chaotique. L’épuisement de la bataille et les nombreuses blessures avaient eu raison de son endurance et la bête se posa lourdement dans une clairière. Joffrey, affolé, sauta de sa selle et s’approcha des deux têtes.

« Tu as réussi mon gars. Je n’aurais pas parié là-dessus… Maintenant, si tu veux rentrer chez toi, tu dois nous nommer… lui souffla la tête bourrue, les paupières mi-closes.

  • Courage, dragon, on va te soigner, quand on sera rentré à la maison, dit l’enfant, le cœur battant la chamade… Et après, on reviendra leur flanquer une bonne raclée ! »
    Couché sur le cou du dragon, caressant d’une main les écailles lisses et tièdes, l’enfant ferma les yeux et murmura quelque chose de presque inaudible…

Debout dans le magasin de jouets, Joffrey regardait, hébété, le dragon en plastique qu’il tenait au creux de sa main. Un nouveau monde s’offrait à lui.
Il sursauta lorsque quelqu’un lui posa la main sur l’épaule.
« J’ai choisi, papa. » dit-il en souriant. Le vieux monsieur échangea un regard complice avec son père, puis avec l’enfant.

Puis, rougissant, Joffrey ajouta :
« Papa, je sais bien qu’on avait dit UN jouet… mais… je peux prendre aussi la harpie ? Thal-Rok et moi on a une revanche à prendre… »

Demiandre

Les Dragonniers

Ou comment les Dragons partent en guerre

Les deux hommes restaient silencieux, au fond de la salle commune d’une auberge plutôt miteuse. Nídhögg avait sa capuche large relevé sur sa tête, ne laissant voir qu’une barde taillée sur un visage anguleux. Il bougeait à peine, sauf pour attraper son gobelet en étain et boire sa bière au goût fade. Il écoutait attentivement la discussion en cours au comptoir de l’auberge, se demandant s’ils en apprendraient plus. Sans bouger la tête, il pouvait observer une grande partie de la salle. Une position idéale. Son compagnon, en face de lui, dissipait partiellement la suspicion.

_ « Sûr, Drachjäger Lerne. Tout le monde en a entendu parler. Mythes et Légendes, je vous l’dit. Y’en a pas un qu’a été vu depuis des lustres. Hé, y’a quand même quelques minables qui palabrent en disant qu’ils en ont aperçus à tel ou tel endroit, mais c’est de la gaze, pour sûr. J’ai beaucoup bourlingué vous savez, j’ai ouvert des échoppes dans bien des villes, sur bien des continents. J’ai exploré dans mon temps des endroits reculés. Les Dragons, s’ils ont un jour existé, sont plus d’ce monde, j’le garantis»

L’Aubergiste, un homme corpulent et propre sur lui, semblait légèrement tendu. Il essuyait le zinc d’un geste machinal. Il parlait depuis quelques instants déjà avec quatre soldats en armure de plaques de Mithril qui venaient d’entrer dans l’auberge. Les spalières et le casque du Drachjäger étaient ornés de pointes, tout comme les cubitières et les genouillères. Les plaques étaient décorées d’émaux, rouge et or. Ses trois subordonnés, les Wyverns, portaient eux des armures plus pleines, bleu et argent. Cinq autres, des Guivriers en armure de cuir bouilli, attendaient dehors, guettant les alentours et gardant les chevaux caparaçonnés, portant de lourdes hallebardes. Tout le monde savait qui étaient ces hommes. Leur apparence les trahissait. Personne ne voulait avoir affaire avec eux. Les autres clients avaient déjà repris leurs discussions et trinquaient à nouveau, qu’ils soient marchands ou simple amateur de ales ou de vins, quoique ceux-ci furent de piètre qualité ici.

_ « Savez-vous si certain de ces ‘minables’ comme vous dites, traînent dans le coin ? Nous pourrions avoir à recueillir leurs témoignages pour les archives… »

L’aubergiste regarda le Drachjäger nerveusement, prenant son chiffon pour essuyer la sueur qui perlait sur son front. La forte chaleur de la journée ne devait pas aider l’homme grassouillet qui se faisait interroger par le Drachjäger en personne. Les Chevaliers Dragons ne plaisantaient pas, toujours profondément sérieux, mais ils disposaient cependant d’une morale et d’une intégrité à faire pâlir un banquier. S’il s’en souvenait bien Lerne était le deuxième Drachjäger de cette 15ème Unité de Dragonniers, un ordre de soldat vieux de plusieurs siècles.

_ « Y’en a un ou deux plus au sud si j’me souviens bien, en direction de la Chaine de Felikon. Et… Je me souviens aussi d’un noble, à Velgron, il y a une vingtaine d’année. Il avait l’air de s’y connaitre. Il parlait de métamorphose, d’évolution et d’une bestiole bizarre. Et j’me souviens qu’il parlait de Melgirand Eli’Albakrine, l’autre vieux d’y a plusieurs siècles. Mais j’me souviens pas des détails. Vous savez bien que j’vous cacherais aucune information. Les histoires ne font pas marcher une auberge. On a des ménestrels pour cela. J’entends, mais j’me préoccupe pour sûr de mes affaires que des racontars».
_ « Je suppose en effet. Nous connaissons le comte Helgir. Sa théorie sur les U’b’Onnims est fort intéressante mais nous poursuivons un autre chemin. Nous sommes la 15ème Unité de Dragonniers. Nos prédécesseurs l’ont déjà questionné plus en profondeur, et les conclusions finales n’ont rien donné. Les recherches du grand Eli’Albakrine dont il ne reste qu’un fragment et l’extinction – ou devrions-nous dire génocide – de l’espèce empêche de faire toute la lumière sur cette théorie. Cependant, ce fragment est en effet évocateur. Les évolutions morphologiques de l’U’b’Onnim pourraient faire croire à une longue succession de mutation des Dragons. Cependant, nous ne sommes pas venus ici pour ressasser les travaux de la 14ème Unité. Nous allons donc continuer notre route. Si jamais vous entendez quelque chose de nouveau, envoyez mot à la Tour de Filvhanduir. Vous aurez tout notre soutien»
_ « J’y manquerai pas, Drachjäger Lerne. Merci beaucoup pour votre visite.»

Le Drachjäger salua et tourna les talons sans autre regards, faisant signe aux Wyverns de le suivre. Ils restaient en retrait, formant un losange dont le Drachjäger était la pointe avant. Ils sortirent et rejoignirent les cinq Guivriers restés en retrait. Des bruits se firent entendre alors que Lerne donnait les ordres et qu’ils montaient à cheval. Bientôt, le claquement des sabots sur le dallage de la route se fit entendre, et la procession passa au pas devant les fenêtres de l’établissement
L’aubergiste, surpris par la fin brusque de la discussion semblait ravi que les soldats ne décident pas de rester se requinquer. Il regarda les hommes passer, jeta de brefs coups d’œil à ses clients. Il lança un regard suspicieux à lui et son compagnon. Son attention se reporta tout aussi vite sur son comptoir, et le chiffon qui pendait sur son épaule fut de nouveau mis à contribution pour lustrer le bar. Les clients profitèrent du départ de la troupe pour se faire resservir les verres vidés le temps de la discussion, n’osant pas interférer dans la discussion.
Nidhögg finit son verre d’une traite et se leva pensif, suivit par son accompagnateur qui releva sa capuche. Ils se rendirent à l’étable et l’un harnacha les chevaux, tandis que l’autre préparait le fourgon contenant leurs affaires et diverses marchandises. Quand tout fut prêt, ils prirent la direction de la Chaine de Felikon.

_ « Je me demande quelle piste ils vont suivre, Faf’ » Dit-il pensivement.
_ « Je ne sais pas. On verra quand on l’apprendra. En ce qui me concerne, le Drachjäger m’a irrité. Parler de Génocide quand on traque les Dragons pour les exterminer, c’est un comble. J’aimerai lui faire comprendre à quel point d’ailleurs. Je pourrais plaider la légitime défense » Répondit Fafnir.
_ « Ne t’énerves pas ainsi. Ce n’est plus de ton âge. Si nous pouvons éviter de tuer une nouvelle Unité de Dragonnier, cela aiderait notre cause. Je pense que le fait que 7 Unités aient disparu dans d’étranges circonstances a déjà trop nuit à notre discrétion. Et éveillé trop de soupçons de la part des Oracles»
_ « Nous n’aurions pas à faire ça si ces rejetons de l’enfer n’essayaient pas de nous tuer tous. Ils arrivent après, et cherchent à prendre notre place. Vas-tu te laisser faire, Nídhögg? J’espère que nos frères sont moins débonnaires que toi. On dirait un lâche»

Fafnir était irrité à juste titre. Les Dragons existaient depuis des milliers d’années avant les Hommes. Ceux-ci étaient fragiles, pourchassés par de nombreux prédateurs. Mais les Dragons leur ont fourni le feu pour se protéger. Ils les avaient observés se développer, évoluer, pour au final devenir leur principale menace.

_ « S’il faut agir, je n’hésiterai pas. Mais n’en as-tu pas assez de te battre ? Repenses aux premiers jours. Sans les hommes. La tranquillité et la liberté. Puis ils vinrent avec le fer, le feu et le sel. On ne sait d’ailleurs toujours pas comment les Oracles ont découvert cela… »
_ « Nos cousins brûlés vifs. Ils ont fait quelques expériences avant de tous les tuer. Les U’b’Onnims ne pouvaient pas respirer dans l’océan. Une simple déduction… Mais ce n’est pas le sujet. S’ils découvrent quelque chose, il nous faudra agir. Les Anciens ont décidé que notre rôle était de cacher le fait que nous existions toujours. Mais je n’apprécie pas de ne devoir punir ces insectes qu’en cas de défense »
_ « Ce que je veux dire, c’est que grâce aux sacrifices de quelques-uns, des milliers peuvent vivre en toute liberté. Et cela en soit est récompense suffisante pour moi » Philosopha t’il.
_ « Peu importe. Quand le moment sera venu, je me chargerai de Lerne ! »

Pendant une demi-journée, Fafnir ne parla plus, perdu dans ses pensées. Les Dragons n’avaient pas la même perception du temps que les humains. Quand on peut vivre plusieurs dizaines de siècles, que sont quelques jours après tout. Lui-même repensa à la réussite de leur plan, jusqu’à ce que Melgirand Eli’Albakrine n’éveille la curiosité des Oracles quant à la disparition des Dragons. Après avoir compris l’origine des U’b’Onnims, ils avaient créé l’Ordre de Filvhanduir pour traquer leur espèce jusqu’à l’extinction. 4 Unités de Dragonniers avaient trouvés d’autres cousins, des évolutions parallèles. Les Vouivres, les Komodos, les Squames, les Varans. Certains périrent avant que les Dragonniers ne puissent être arrêtés. 3 avaient eu des soupçons sur les Dragons comme Fafnir et lui.
Quand la nuit ne tarda pas à tomber, ils montèrent leur camp, allumant un feu, préparant à manger. Alor que le soleil allait bientôt disparaître derrière les montagnes de la Chaine, Des branches craquèrent autour d’eux, des feuilles bruissant alors qu’elles se trouvaient éjectées de leur position. Ils réagirent immédiatement, se levant et se collant dos à dos. Des Guivriers se mirent en cercle autour d’eux, les lances pointant vers leur poitrine. Ils étaient cernés. Les officiers, derrière les lanciers, tenaient leur main prête sur le manche de leurs épées.

_ « Voici donc la fameuse première génération. Je me doutais que nous ne serions pas seul dans notre périple » dit Lerne en s’avançant entre les lanciers. Les deux Dragons lui firent face. Les Drachjäger n’étaient pas à prendre à la légère…
_ « Nous aurions dû y penser plus tôt. Certains Dragon de votre âge n’ont jamais été tués par nos soins. Ils devaient donc être toujours vivants, vu que les évolutions observées chez vos confrères découverts étaient définitives. Mais ces yeux rouges, ces visages anguleux, cette peau semblable à du cuir par endroit… Je présume que vos ongles pourraient déchiqueter ma gorge en un instant ? »
Fafnir grogna de son côté. Il murmura à son oreille
_ « Tu te souviens ce qu’on a décidé à son propos ? Je crois que nous n’avons plus le choix… »
_ « Je le pense aussi. Mais à deux, nous ne nous en sortirons peut-être pas… »
_ « C’est la seule chose qui nous reste donc à faire »

Ils se lancèrent en avant, sortant lames ou griffes, à l’assaut du Drachjäger qui sourit en les voyant attaquer. Il sauta sur le côté et dégaina en une fraction de seconde, levant son épée avant de l’abaisser sur le cou sans défense de Fafnir. Ce dernier esquiva au dernier moment, utilisant la puissance phénoménale de ses jambes pour se propulser en un instant derrière la barrière de soldats.

Nídhögg se retourna pour faire faire au chevalier et s’arrêta en voyant Lerne de près, éclairé par le feu qui brûlait au milieu du champ de bataille. Un œil rouge lui faisait face. Les traits de son visages étaient carrés et fins. On aurait dit…

_ « Ha haha j’aime ce regard ! Quoi de mieux pour lutter contre les Dragons qu’un autre Dragon ? Votre sang court dans mes veines, ainsi que celles de Leviath et Yamata, les deux autres Drachjäger. Les Oracles ont jugé bon de nous doter de vos capacités. Jörmungand n’a pas été une proie facile, pour sûr. Mais la 7ème Unité a péri pour ça. Le serpent de Midgard nous a raconté pas mal de choses. C’est la raison de notre présence ici. Les reptiles ont mordu à l’hameçon » annonça Lerne dans un sourire radieux. Ils avaient donc osés. Jörmungand était aux mains de l’ennemi. Ou alors mort, tué par l’orgueil sans fin des humains.
_ « Du sang de Dragon avec celui des humains ? Et vous vous croyez meilleurs que nous, Drachjäger ? Haha ne me faites pas rire » dit Fafnir, la peau de son corps se déchirant, révélant des écailles d’un brun tacheté de noir en dessous. Les membres s’allongèrent, des ailes crûrent dans son dos et son visage s’affina et s’allongea, des cornes apparaissant sur son crâne.
_ « Tu connais les risques, Faf’ » annonça Nídhögg, inquiet
_ « Oui mais nous devons les exterminer. Et de toute façon je n’en pouvais plus de cette soi-disant carapace. Laisse-moi Lerne et laisse les sous-fifres à la gloire de Shenron»

Il se propulsa en l’air grâce à ses gracieuses ailes, surplombant le camp. Il ouvrit la gueule et cracha un feu d’une chaleur inouïe, brûlant indifféremment arbre, terre, pierre ou soldats. Les Wyverns et les Guivriers s’écartèrent à toute vitesse, tandis que Lerne et Nídhögg restèrent à leur place, attendant le moment propice. Quand le feu toucha le sol, Nídhögg, toujours « humain », se jeta sur le reste des troupes tandis que Lerne sauta en l’air pour attaquer Fafnir, les deux protagonistes ne ressentant pas la chaleur.
Les Wyverns et les Guivriers s’étaient reformés, prêt à parer l’assaut du Dragon. Armes hautes, dégainées et heaumes sur leur tête. Nídhögg dégaina alors sa propre épée de derrière son dos. Une longue lame fine et irrégulière sur un manche ouvragée. Cette épée ne possédait pas de garde. Elle ressemblait à un enchevêtrement de différents morceaux de lame courbées et acérées. Les soldats firent un pas en arrière en la voyant.

_ « Je vois que vous reconnaissez cette épée… Shenronszähne, l’héritage du premier Dragon. Elle est faite de ses dents. Ne vous inquiétez pas, vous ne souffrirez pas » dit Nídhögg en s’avançant. Il tourna la tête et vit Fafnir, toujours en train de voler, à plusieurs centaines de mètre de là.
_ « Vous ne comprendrez donc jamais. Nous sommes la première génération. Nous ne sommes pas comme nos fils ou nos cousins. Je dois reconnaitre que nous avons été surpris que vous ayez eu Jörmungand, même avec une Unité complète de Dragonniers. Mais là, s’attaquer à deux Dragons avec comme seul atout un peu de sang de Dragon… C’est simplement suicidaire. Maintenant… Il est temps d’en finir !» Finit-il en criant.
Fafnir s’en sortait bien, esquivant toutes les attaques du Drachjäger. Mais ce dernier parvenait tout aussi facilement à esquiver le Dragon, même dans les airs. Le Dragon se mit alors à chanter une mélopée douce et grave, résonnant tout autour d’eux. Nídhögg chantait lui aussi en chœur. Ils récitèrent alors un chant funèbre.
_ « Oh, Shenron, Père des Cieux. Que ta sagesse nous guide à travers les Ages. Ceux qui se présentent devant nous ont rompu le pacte de Prométhée. Ton Châtiment tombera sur eux. Qu’ils périssent par tes crocs, qu’ils meurent sous ton regard. Tu es le témoin de la Justice.» Entonnèrent-il ensemble.

Une étrange clarté nimba la clairière tandis que Shenronszähne dessina un cercle quand Nídhögg coupa horizontalement le front ennemi. Fafnir brilla d’une éblouissante lumière blanche qui semblait se concentrer en lui. Une vague de ce qui semblait être de la lave liquide fondit sur Lerne, pendant que tout fut tranché en deux à 200 mètres autour du reste des soldats.
Quand la lumière revint à la normale, Fafnir et Nídhögg se tenait au milieu des cadavres. De Lerne il ne restait aucune trace.
_ « Nous sommes issus du Soleil et du Ciel. Des créatures terrestres ne peuvent nous exterminer aussi facilement. Allons-y Fafnir, il faut en finir une bonne fois pour toute. Deux autres Drachjäger nous attendent. Et je pense que Shenron voudra goûter à leur chair » dit Nídhögg en repositionnant l’épée dans les sangles sur son dos. Ils s’en allèrent, laissant derrière eux sang et cendres. La première génération s’en allait enfin en guerre contre Filvhanduir…

Marionne

Le dragon et la fée

Comme tous les soirs, Emmie se couche au coin du feu avec son compagnon afin de passer la nuit. Emmie est une jeune et jolie fée, aux cheveux si blonds qu’ils en sont presque blancs, aux reflets argentés lorsque le soleil vient les baigner de ses rayons. Ses ailes sont assorties à sa chevelure, aux différentes nuances de blanc et d’argent. Son compagnon, Tristan, était un beau jeune homme avant que la malédiction ne s’abatte sur lui. Un grand jeune humain en apparence, brun aux yeux noisette, mais quelque chose de particulier le différencie des autres hommes : le sang des dragons coule dans ses veines comme dans celles de tous les mâles de la famille. Malheureusement, un de ses ancêtres a abusé de ses merveilleux pouvoirs, et une malédiction a alors été jetée sur la famille condamnant le dernier représentant mâle à demeurer, tout au long de sa vie, sous sa forme reptilienne. Emmie et Tristan se connaissent depuis sept ans au début de l’histoire que je vous conte. Ce fut un vrai coup de foudre entre ces deux là, et Tristan avait alors sa forme humaine. Mais la mort prématurée de son père a eu pour conséquence de le figer à jamais en dragon. N’ayant que des sœurs, il était en effet le dernier représentant mâle de sa famille. C’était il y a trois ans. La relation entre les deux jeunes amoureux était déjà porteuse de difficultés, le peuple des fées étant très sectaire, Emmie avait été à l’encontre de ses parents pour pouvoir vivre son amour avec Tristan, en quittant sa forêt natale et protectrice, et jusqu’à sa propre famille. Emmie n’a jamais regretté son choix, même à cette époque quand son compagnon était dragon. Fascinée par toutes les merveilles de cette prestigieuse race, elle restait éperdument amoureuse de Tristan. Le dragon était de taille moyenne, du moins de ce que je peux en juger pour un tel être. Il avait des écailles noires et rouges scintillantes, de fines ailes aux mêmes teintes, et des yeux cuivrés avec leur pupille verticale, particularité reptilienne. Cette somptueuse créature contrastait avec le blanc immaculé de la jeune et menue fée. Malgré la métamorphose de Tristan, les deux jeunes gens pouvaient toujours communiquer par la pensée. Héritage du peuple fée pour elle, et héritage de la race des dragons pour lui.
Emmie se contentait de cette vie. Mais il en était différemment pour Tristan. Obsédé par cette malédiction qui le frappait par le fait des erreurs de ses ancêtres, il ne supportait plus l’idée de ne pas pouvoir serrer sa chère et tendre dans de simples bras humains. Et enfin et surtout, il était tourmenté de ne pas être capable d’offrir à Emmie les enfants dont elle rêvait tant, même si elle ne lui en avait jamais soufflé mot.
Il existait pourtant une issue à cette situation, mais Emmie avait toujours été contre. Pour lever la malédiction, Tristan n’avait d’autre choix que de partir à la recherche de l’être à l’origine de la formule. Cette personne était une sorcière, habitant une grotte au bout du monde, au-delà des montagnes blanches. Cette dernière, autrefois alliée des sages, avait alors créé cette malédiction à leur demande après la déception causée par l’arrière-arrière grand-père de Tristan. Celui-ci avait abusé de ses pouvoirs de dragon en avilissant un village tout entier, le soumettant complètement à ses ordres en y faisant régner la terreur absolue. Ainsi, il vivait dans un univers de luxe, sans avoir besoin de chasser pour se nourrir, et ne faisant que se reposer. En outre, plusieurs humains étaient à ses petits soins pour subvenir à ses moindres désirs, lui lustrer les écailles, et l’abreuver de compliments que la race des sauriens aime tant. Et tout cela en amassant un trésor d’or et de joyaux qu’il ne se lassait pas d’admirer. Il envoyait les humais dans de périlleuses missions pour agrandir son trésor… de nombreux villageois ne revinrent jamais de ces missions : ont-ils péri ou ont-ils fui ? Lorsque les sages eurent vent de cette terrible situation, ils décidèrent de punir le dragon. Les dragons devaient donner une image de grandeur, de beauté, de pouvoir et de respect, et non inspirer la peur.
Les sages ont presque tous disparu depuis que cette malédiction a été jetée mais nul ne sait ce qu’il est advenu d’eux. Par contre, les ouïe-dires laissaient à penser que la sorcière, quant à elle, demeurait toujours dans sa grotte. Si Tristan pouvait alors parvenir jusqu’à elle, s’il pouvait la convaincre qu’il n’est pas vil comme son ancêtre, peut-être le libérait-elle de l’emprise du malheur qui le frappait. Mais Emmie trouvait qu’il y avait beaucoup trop d’inconnues et de dangers dans cette option. Elle ne supportait pas l’idée de le perdre à tout jamais…
Trois années étaient passées depuis la transformation du jeune homme; trois années à ressasser le passé. Sa décision était maintenant prise. Il n’eut pas le courage d’en parler à sa jeune compagne, de peur de lui briser le cœur, et de s’engager dans une discussion aussi longue que douloureuse, alors qu’il en connaissait l’issue. Il partirait au cœur de la nuit, lorsqu’Emmie serait dans un sommeil profond. Il avait étudié les cartes pour mémoriser le chemin jusqu’à la sorcière. Au moins, le trajet de l’aller ne devait pas être trop long, ses puissantes ailes de dragon le porteraient jusque là, et il pourrait chasser en cours de route. Après, le plus difficile serait de dénicher la cache de la sorcière, de lui parler. Cette partie s’avérait très périlleuse, personne ne connaissant réellement cette vieille dame, au caractère légendaire si lunatique. Enfin, s’il parvenait à la persuader, il lui faudrait faire le chemin retour avec ses moyens humains : une longue route, aux conditions climatiques difficiles, et sans réserve de nourriture. Beaucoup de mystères attendaient Tristan dans son périple.
La journée était finie, Tristan et Emmie s’étaient retirés dans leur caverne au creux de la colline, en amont d’un petit village paisible. Emmie était très mélancolique ce soir là. Tristan ne sut jamais si elle savait ce qui l’attendait dès le lendemain ; ses dons de prémonition de fée avaient dû la mettre en garde contre un malheur à venir. Mais dans tous les cas, elle n’en dit rien. Emmie s’endormit comme tous les soirs, pressée contre le flanc de son tendre compagnon. Une fois la jeune femme profondément endormie, Tristan partit sans un bruit au milieu de la nuit. C’était une belle nuit, la lune était presque pleine, éclairant le monde de sa douce lumière. Tristan fila vers l’est, se repérant aux étoiles. Un villageois qui ne dormait pas à ce moment là, vit le vol de dragon mais il se dit qu’il partait chasser, jamais il n’imaginait qu’il pouvait délaisser sa si belle et si gentille compagne fée…
Au petit matin, Emmie se réveilla doucement. Elle constata qu’elle était seule, et elle sut qu’elle le serait pour longtemps. Elle pleura toutes les larmes de son corps, ne pouvant admettre que Tristan avait finalement décidé de tenter sa chance. Elle savait que c’était en partie pour elle qu’il faisait cela, mais elle en avait pourtant le cœur meurtri. Qu’allait-elle faire ?
Elle ne voulait pas se résigner à retourner parmi les siens, ce serait admettre qu’ils avaient eu en partie raison. Par ailleurs, Tristan était l’homme de sa vie, et si elle retournait parmi son peuple, elle serait forcée de prendre un compagnon fée. Elle décida de rester ici, auprès du village. Elle était aimée de ses habitants, elle aidait la guérisseuse et la sage femme, et beaucoup de villageois se tournait vers elle pour obtenir des conseils, la sagesse des fées étant chose universellement reconnue. Se frotter à ces nombreux souvenirs tous les jours en restant dans la caverne ne serait pas facile, mais telle était sa place selon elle. Et de plus, Tristan la retrouverait-elle si elle quittait la caverne? Car oui, Emmie ne vivait que dans l’espoir de voir un jour réapparaître son âme sœur. Se pouvait-il que la vie leur offre une seconde chance ?
Après plusieurs jours à se morfondre seule dans sa caverne, Emmie se dirigea vers le village afin de voir s’ils avaient besoin d’elle. Personne n’osa demander où était passé son fabuleux compagnon dragon… la tristesse se lisant sur les traits de la jeune fée suffisait comme réponse. En effet, le visage de la jeune femme était éteint, même la brillance de ses cheveux avait disparu, et ses ailes étaient elles aussi ternies. Les villageois partagèrent la peine de la jeune fée, tellement ils l’adoraient. Ils redoublèrent d’effort pour l’occuper, la faisant passer beaucoup de temps parmi eux, ceci comblait de joie les enfants qui n’en revenaient pas de jouer avec un être si merveilleux. Emmie était la seule fée à être s’aventurer dans cette partie du monde. Les villages voisins traitaient parfois de menteurs leurs semblables lorsqu’ils relataient qu’une jeune et jolie fée partageait leur quotidien.
Plusieurs années passèrent ainsi, sans atténuer la tristesse apparente d’Emmie, et sans lui rendre son éclat blanc et argenté propre à ses traits de fée. Chaque soir, elle voletait jusqu’à sa caverne, refusant les nombreuses propositions de gîtes des villageois. Les plus jeunes enfants qui n’avaient jamais vu Tristan ne croyaient pas vraiment en l’existence des dragons puisqu’ils n’avaient jamais été témoins d’un de leurs merveilleux vols. Le fait de côtoyer une fée devrait les rendre plus cléments à croire en la réalité de cette race, cependant, Emmie était toujours le seul et unique être non humain dans leur vie. Certains jeunes allaient même jusqu’à remettre en cause l’existence d’un peuple entier composé de fées. Emmie ne répondant jamais à ce genre de questions, cela ne faisait que les conforter dans leurs doutes. Elle ne s’étendait en effet jamais sur ces sujets car cela lui faisait trop mal. Trop de peine à se rappeler sa famille perdue, et surtout trop de douleur à songer à son amour envolé…
Tant d’années de solitude… Que pouvait-il être devenu ? Devait-elle continuer à espérer, ou son amour était-il perdu à tout jamais?
Après douze années, Emmie se réveilla étrangement de bonne humeur. Elle se sentait apaisée, en paix avec elle-même. Au village, les habitants furent tout aussi surpris du changement opéré chez leur amie. Elle avait regagné son éclat argenté, ses longs cheveux attrapaient les rayons du soleil et les reflétaient, ses ailes étaient redevenues scintillantes, et dans ses yeux ne se lisait plus cette profonde tristesse à laquelle ils s’étaient malgré tout habitués. Emmie se dit que peut-être elle avait fait son deuil, que douze années avaient été nécessaires pour tourner la page. Les fées ayant une vie bien plus longue que les humains, elle avait encore de nombreuses décennies devant elle. Les villageois ne se posèrent pas tant de questions, ils étaient simplement heureux de retrouver leur amie dans toute sa forme et toute sa splendeur. La journée se passa dans la joie, c’était un beau jour de printemps, au climat doux, avec une nature pleine de couleurs et baignée de senteurs de saison. Les enfants étaient encore plus émerveillés qu’à l’accoutumée devant la beauté rayonnante d’Emmie.
Lorsque le soleil commença à décliner, étirant de plus en plus les ombres sur le sol, l’activité du village retomba. Les soirées et les nuits étaient encore fraiches en ce début de printemps, chacun se préparait à rentrer dans la lumière et la chaleur de chez soi. Une personne au loin aperçut le village au détour d’un chemin. La vue de ce bourg familier lui réchauffa le cœur, signe promettant la fin proche de son périple. Un périple de douze ans. Tristan était enfin de retour chez lui.
Il força l’allure, la joie lui redonnant des forces alors que son corps était au bout de ses réserves, fatigué par une très longue marche. Lorsqu’il arriva aux premières maisons du village, la nuit avait déjà tout englouti. Il se dépêcha de traverser le bourg, très discrètement afin de ne pas attirer l’attention, de peur que la curiosité d’un des habitants ne retarde les retrouvailles qu’il attendait depuis si longtemps. Enfin, il arriva au pied de la colline, il pouvait voir la lumière danser au rythme des flammes témoignant que quelqu’un se trouvait bien dans sa caverne. Son cœur battait fort dans sa poitrine. Il gravit la pente de la colline, et se retrouva enfin sur le seuil de la caverne. Au coin du feu, il vit sa belle endormie dans une couverture. Il s’approcha doucement d’Emmie, ses mains tremblaient d’émotion tant il avait imaginé ce moment. Il la prit dans ses bras, tournant le visage de la jeune femme vers lui. Emmie se réveilla alors. Elle crut d’abord qu’elle était encore endormie, en train de rêver, mais le rire de Tristan finit par la convaincre que c’était bien la réalité : une douce réalité ! Les larmes lui montèrent aux yeux et elle rendit alors à Tristan son étreinte. Ils passèrent la nuit ainsi, lovés au coin du feu, n’osant parler de peur de rompre le charme de l’instant.
Au petit matin, Tristan raconta son histoire à Emmie. Il avait mis presque deux années à se rendre au bout du monde, mais c’est surtout dénicher la grotte de la sorcière qui lui prît le plus de temps. Sept longues années lui furent nécessaires pour convaincre la vieille magicienne de lever la malédiction : il dût vivre à ses côtés pendant tout ce temps, lui raconter sa propre histoire, lui prouver la pureté de son âme. Enfin elle décida d’annuler la malédiction, redonnant sa forme humaine à Tristan, définitivement. En effet, c’était la condition qu’il devait accepter pour qu’elle prononce la bonne formule : il devait renoncer à tout jamais à la forme de dragon et à tous les merveilleux dons de la race. Tristan se plia très facilement à cette requête car pour lui la seule et unique merveille existant à ses yeux était l’amour d’Emmie. Une fois la malédiction levée, Tristan mit presqu’une année à se réapproprier sa forme humaine, reprendre le contrôle de son corps, se remettre à parler. Il n’avait dorénavant plus que ses facultés humaines pour entreprendre le voyage de retour et devait prendre le temps de se préparer au risque de ne pas y survivre. Enfin prêt, il quitta la grotte de la sorcière pour rejoindre sa caverne. Le retour fut très difficile de par le nombre de lieues à parcourir et de par les nombreux obstacles à franchir.
Il avait passé douze années loin de sa belle fée. Le changement opéré chez Emmie devait finalement être dû à son don de prémonition; au fond de son être, elle devait sentir que Tristan n’était plus très loin. Les villageois furent heureux de retrouver le Tristan dont ils se rappelaient: un grand jeune homme brun aux yeux noisette. Image fidèle au souvenir qu’ils avaient de lui, un souvenir datant de quinze ans. Les plus jeunes furent déçus car jamais ils ne connaitraient Tristan sous sa forme de dragon mais ils aimaient tant leur amie fée qu’ils acceptèrent néanmoins le jeune homme.
Et voilà comment mon histoire touche à sa fin. Emmie et Tristan vivent toujours un amour tranquille dans leur petite caverne. Mais les années passent et les souvenirs d’un merveilleux dragon s’effacent avec…

Calyss

L’Objet

La caverne était vaste. Très vaste. Et pleine comme la Place des Trois Empereurs le jour du grand marché. Il ne savait où commencer. Comment trouver un trésor au milieu de tant de trésors ?
Ríon rejeta en arrière sa cape roussie et essuya son visage sali par la suie d’un revers de la main. Il se sentait frustré, terriblement frustré. Tant d’obstacle surmonté pour parvenir jusque là, et il risquait d’échouer à cause de cette maudite grotte aux merveilles ?
Bien sûr, s’il avait disposé de plus de temps… Il avait bien assez de provisions avec lui pour passer plusieurs jours dans la caverne. La fouiller au peigne fin, retourner chaque coupe étincelante, ouvrir chaque coffre recouvert de pierres précieuses. Mais son temps était compté. Le Gardien de ce lieu allait finir par se montrer.
Mettant de côté son abattement, il s’avança entre les piles d’objets. Il connaissait la légende, savait que depuis des siècles, le Gardien venait entreposer là des objets dérobés à travers les cinq continents. Objets qui venaient s’ajouter au trésor originel, celui du Roi Fou.
Mais une telle quantité… Il secoua la tête.
Et la quantité n’était pas la seule chose impressionnante, en ces lieux : ce n’étaient pas un simple entassement de pièces ou d’argenterie, qu’il y avait là. C’étaient des objets rares, uniques. Et recherchées. Par des générations d’aventuriers et de pilleurs – cela ; de toute façon, revenait au même. Qu’ils n’aient jamais touché au but ou aient périt en l’approchant. La valeur de ces trésors était surtout due à leur renommée.
Il regarda l’épée qui pendait à sa hanche, dans son fourreau de cuir usé, sans doute indigne de l’arme qu’il protégeait, mais il ne voyait pas l’intérêt de le changer.
C’était la légendaire Talimëa, la seule véritable merveille qu’il ait jamais croisée sur sa route. Elle avait bien plus de valeur pour lui que toutes les pièces d’or, toutes les pierres étincelantes qui habitaient ce lieu. C’était sa seule femme, son seul enfant.
Il l’avait découvert, presque par hasard, cinq ans plutôt, et les cinq années écoulées depuis aurait suffi à combler la plus longue des vies. Elle lui avait ouvert un monde. Un monde fait d’aventures et de danger.
Des aventures qui l’avaient conduit, il y avait à peine trois mois de cela, à faire la rencontre de Liésande. Et des dangers qui, parvenue aux oreilles de la prêtresse, l’avaient convaincu qu’il était à même de conduire cette quête.
Il était de passage dans la capitale, installé dans une auberge. On lui avait fait parvenir un message, dont le sceau, inconnu, représenté un dragon enroulé sur lui-même. C’était celui de Liésande, qui lui demandait de venir la voir. Elle lui avait beaucoup parlé, et il ne savait combien de temps cela avait duré. Quelques heures ? Une journée entière ? Il n’en savait rien. Peut être même était-il resté dans ses appartements plusieurs jours. Et il ne se rappelait pas de la moitié de ce qu’elle lui avait dit.
Il était donc parti, quelques jours plus tard, à la tête d’un groupe de héros recrutés dans les auberges de la capitale. Groupe des plus hétéroclite, comme il se devait, et le genre de compagnie qu’il aimait, élevé comme il avait été aux son des balades épiques. Ainsi, il s’était entouré de deux guerriers chevronnés, d’un assassin revêche mais efficace, d’une petite mage – qui avait d’ailleurs passé plus de temps à tenter de séduire les hommes qu’à pratiquer son art –, d’un maître archer, et même d’un barde. Il n’était certes pas d’une très grande utilité dans les situations difficiles, mais il avait su charmer leurs oreilles, et l’idée même d’avoir un compagnon de ce genre était plaisante.
Le dernier d’entre eux – l’archer – avait trouvé la mort trois jours plus tôt, alors qu’ils pénétraient dans la vallée où se trouvait l’entrée de la grotte.
Lui avait survécu avec à peine une égratignure de temps en temps. Le fait de Talimëa, bien sûr, puisqu’il ne se connaissait aucun don particulier qui l’aurait aidé à échapper à ce qu’il avait eut à affronter. Cette épée n’appréciait pas perdre son propriétaire, à ce que l’on disait.
Il continua d’avancer, s’enfonçant vers le cœur de la grotte. Une idée, qui était déjà venu le visiter a de multiples reprises depuis qu’il avait débuté son voyage, revint lui chatouiller l’esprit : la légende racontait qu’aucun homme n’était jamais revenu vivant de cet endroit. Hors, comment une légende peut-elle se propager, et avec une telle exactitude – la grotte, comme le trésor, se trouvaient après tout bel et bien là – si personne n’est jamais revenu des lieux qu’elle décrit ?
Cela voulait dire que les contes mentaient sur ce point.
Soit, donc, ils provenaient d’aventuriers tels que lui qui avaient survécu à leur visite de la caverne, soit de gens pourvus du même don que Liésande. Des gens capables d’ouvrir des fenêtres sur des réalités présentes ailleurs. Il l’avait vu faire cela. Elle avait ouvert devant ses yeux un espace de la taille d’un miroir, ou d’un tableau donnant sur l’extérieur, et lui avait montré des scènes qu’aucun jeu de reflets produit par trucage n’aurait pu lui faire voir. Mais la prêtresse était incapable de traverser ces fenêtres, sinon l’affaire aurait été beaucoup plus simple, et elle n’aurait eut qu’à venir cueillir l’objet de ses désirs elle-même.
Ou peut être que le Gardien aimait raconter des histoires à l’oreille des hommes endormis, lors de ses innombrables pillages dans le monde commun.
Il espérait vraiment que la première hypothèse, celle des explorateurs revenus de leur grandiose découverte, était la bonne. Cela augmentait quelque peu ses propres chances de réussite.
Il continua à arpenter la caverne.
Sur son chemin, il vit plus qu’aucun roi ne pouvait contempler en une vie de faste et de richesse. Il vit la masse de Trandur, l’armure de Valanra la Haute, le coffre d’Iktar, la cape d’Estross, la paire de poignard de Therin l’Ombreux, le Cor d’Akonel, la coupe de Shadra… Tous reconnaissables à quelques signes particuliers décrits dans les histoires. Comme il aurait aimé s’arrêter pour les regarder, peut-être en ramasser certains. S’il le faisait, s’il les ramenait avec lui, il aurait sans doute aucun été le plus grands des héros, celui qui aurait apporté l’objet de tant de quêtes.
Mais il ne pouvait pas. Liésande, aussi éloigné qu’elle était, ne lui en laissait pas le choix. Il ignorait qui – ou plutôt, ce qu’était la prêtresse, exactement, mais elle avait bien plus de pouvoir qu’aux premiers abords. Elle s’était arrangé, il ne savait trop comment, pour que l’objet de ses désir devienne celui de Ríon. Depuis leur rencontre, il ne rêvait plus que de cela, alors même qu’il n’avait qu’une vague idée de ce à quoi il pouvait bien ressembler. Il ne repartirait pas sans lui. Et il n’avait le temps de se préoccuper que de lui.
Il ne savait même pas vraiment pourquoi la prêtresse tenait tant à s’en emparer. Elle lui avait dit que son obtention réjouirait le Grand Prêtre, ce qui, si elle ne lui avait pas mentit, voulait dire que cet objet avait un lien avec l’Eglise. Ou alors – mais cette théorie n’était sans doute que l’invention du cerveau à l’imagination fertile de Ríon – elle avait un lien particulier avec le Grand Prêtre et ils étaient complices dans une machination visant à se procurer un objet de pouvoir…

Le soulagement s’empara de lui lorsqu’il vit le piédestal, et l’objet qui y reposait.

C’était une petite sculpture, de peut être un pied de haut, ou à peine plus. De pierre noire et luisante, et sculptée si finement que la créature en paraissait vivante.
En la voyant, Ríon se rendit compte qu’il en avait déjà entendu parler, avant même de rencontrer Liésande. C’était un très vieil objet, qui datait d’avant même le Roi Fou. On en trouvait la trace dans un certain nombre de légende. Jamais comme sujet principal, mais souvent mentionné de façon anecdotique.
C’était évidemment l’objet qu’il recherchait. Tout son être le lui criait. Grâce à Liésande, bien sûr. Il ne doutait plus maintenant que la prêtresse – ou la sorcière, il ne savait plus trop – lui avait effectivement lancé quelque sorte de malédiction, qui le rattachait à la statue.
Mais alors qu’il allait s’avancer vers l’objet de sa quête, quelque chose, venu de l’entrée de la caverne, arriva.
Ce fut comme un grand vent froid, comme une immersion dans un lac gelé. Il fut transi jusqu’à la moelle des os. Titubant sous l’effet du froid soudain, il se retourna.
Il s’attendait à sa venue, mais ce fut tout de même surprenant. Beaucoup de rumeurs couraient à propos du Gardien. C’était un homme, C’était une femme. C’était autrefois un homme mais il était maintenant défiguré par une malédiction. Il était d’une incroyable beauté. C’était un animal.
Le Gardien avait l’air d’un fantôme, fait de brume ou de fumée, forme vaguement humaine. Il était grand et menaçant, se tenant entre Ríon et la statue.
Il lui parla.

  • Ríon, fils de Madryn, chuchota l’apparition d’une voix de glace. Tu as finalement décidé de venir… Sache que tu as scellé ton destin en prenant part à cette quête.
  • Je le savais lorsque j’ai accepté. Tu ne m’apprends rien, Gardien.
    Le spectre émit un long ricanement qui résonna dans la caverne comme le gémissement d’un vent froid. Un frisson parcouru Ríon, du bout de ses orteils endoloris par des jours de marche jusqu’au sommet de son crâne.
  • Oh non, fils de Madryn. Tu ne sais rien du sort qui t’attend, rien que pour avoir pénétré en ces lieux.
    Il ricana à son tour, plus par bravade que par réelle conviction.
  • Tu sais, Gardien, pour venir ici, j’ai affronté le désert brûlant, les montagnes gelées, plus de brigands que je ne saurais en compter, des chamans psychopathes (Il leva les yeux vers le plafond de pierre, ceux là leur avaient donné du fil à retordre)… Et enfin, cette fichue vallée humide et pourrissante. Même les flammes de tes chiens de gardes, ces grotesques salamandres qui tentent vaillamment de se faire passer pour des dragons n’ont rien pu contre moi. Et toi, spectre désincarné, comment pourrais-tu m’arrêter ?
  • Je vois que tu n’as toujours pas compris, humain à l’esprit limité ! Je n’ai rien à voir avec le sort qui sommeille en ces lieux. Le trésor que tu convoite, c’est lui qui est la cause de tout. Il a sa volonté propre, et il est avide. Très avide. Il réclame la souffrance, et il n’est pas de pire destin que celui qu’il donne à ceux qui veulent se l’approprier.
  • Donc, cet objet n’est pas qu’un simple trésor…
    Il s’en doutait. On ne lance pas une quête pareille pour une simple babiole.
  • Et c’est donc pour cela qu’on m’a demandé de partir à sa recherche.
    Si le Gardien avait possédé un visage, un grand sourire, sans doute plein d’ironie, serait apparu dessus.
  • Bien sûr, sinon, quel intérêt aurait-il ? Sache que cet objet renferme l’esprit de l’être le plus maléfique que cette terre ait connu, vois-tu de quoi je parle ?
    « Je ne le vois que trop bien pour ne pas être effrayé », songea-t-il.
    Et c’était bien la première fois qu’il l’était vraiment, depuis le début de sa quête. Mais il ne savait trop ce qui lui faisait le plus peur. Etait-ce l’idée de ce qui était enfermé dans l’objet recherché, ou la question qui résonnait maintenant dans son esprit.
    Qu’est-ce que l’Eglise voudrait faire d’un pareil démon ?

Mais le Gardien ne lui laissa pas le temps d’approfondir son questionnement. Interrompant le fil de ses pensées, il déclara.

  • Je vois à ton expression que tu m’as compris, fils de Madryn. Il est donc venu le temps de ta fin. Prépare-toi à accueillir ton destin.
    Les volutes de brumes qui composaient le Gardien se firent soudainement plus sombres, et il commença à avancer vers Ríon.
    Talimëa sortit de son fourreau, comme de par sa propre volonté, pour atterrir entre ses mains gelées, et Ríon la brandit face au spectre.
    Mais devant ses yeux, la lame levée attrapa soudain le reflet de la statuette. Le peu qu’il en vit le plongea alors dans une terreur telle qu’il n’aurait jamais cru ressentir un jour. L’objet en lui-même n’avait pourtant rien d’extraordinaire. En tout ca, pas plus que la première fois qu’il avait posé les yeux sur lui. C’était l’aura de noirceur qui, tout à coup, le nimbait… Elle donnait au petit dragon sculpté un air infiniment menaçant. Sous cette aura sombre, les minuscules piques qui hérissaient le dos de la créature se faisaient tourmentées et vicieuses. Ses muscles de pierre étaient tels des boursouflures malsaines et ses ailes à demi ouvertes paraissaient prêtes à se déployer sur le monde comme la plus lourde des chapes de plomb.
    Ríon ne pouvait détacher le regard de ce spectacle de cauchemar. Les yeux fixés sur la lame de son épée bien aimée, il ne vit pas le Gardien se déplacer. Tout ce qu’il perçut de l’approche de son destin fut le souffle glacial que causa le déplacement du spectre et, au dernier moment, le gémissement de mille âmes.

Son âme fut arrachée à son corps, et ce fut pire que tout ce qu’il avait jamais connu.

Il fait maintenant parti d’un tout hurlant et gémissant. Il fait partie du Gardien, et son destin est de veiller sur le Dragon de pierre noire jusqu’à ce que le monde cesse d’exister.

Tandis que le Gardien reprend sa tâche millénaire, à terre git Talimëa, qui rejoint en ces lieux dragon et merveilles.

Les résultats

1 – Calyss: L’Objet
2 – Gael: Frère de Dragon
3 – Pinshae: Envol
4 – Kvothe: Le Dragon d’Itiriel
5 – Demiandre: Les Dragonniers
6 – Marionne: Le Dragon et la Fée

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