
Théme : épilogue
Aujourd’hui commence la 32ème joute de la Pierre de Tear ! Une joute assez particulière car en l’honneur du regretté Robert Jordan, célébrant la sortie US de l’ultime tome de la Roue du Temps, A Memory of Light, paru ce mois-ci.
Brandon Sanderson a fait un travail admirable (voir nos discussions dans le topic Spoilers), mais ce dernier tome se termine sur une touche finale émouvante pour nous tous, lecteurs : le dernier chapitre de l’oeuvre a été entièrement rédigé par Robert Jordan avant sa mort. Une belle façon de clore l’histoire.
Voici donc le thème de cette joute :
Epilogue
Ecrivez le chapitre final d’une saga imaginaire dont vous êtes l’auteur.
Limite maximum de votre texte: 5 pages
Les textes
Vouzenreviez
Dernier Chapitre
La foule commençait à s’amasser devant le Siège, le chef du gouvernement des fées et le ministre de la sécurité féérique n’allaient pas tarder à prononcer un discours.
Dans le temple, Léa se tenait droite sur sa chaise, au premier rang, elle tentait de garder ses larmes mais baissait les yeux, pour ne pas voir le cercueil de verre et ce qu’il contenait. Les gens s’asseyaient selon la coutume avec ceux de leur espèce, il ne fallait surtout pas mélanger les Naïades et les Elfes ! Sinon quoi ? Rien du tout ! C’étaient ces fichues coutumes archaïques qui l’avaient tué ! Presque tout le monde était assis. Ses parents n’étaient pas là, peut-être plus tard ? Comment pouvaient-ils ne pas venir ? Leur fille était morte en héroïne ! Léa se retourna pour vérifier si tout le monde était entré… La rangée réservée aux Xanas était vide bien sûr ! Elles préféraient sans doute noyer des hommes dans une fontaine ! Un relan de colère monta en elle, elle le refréna, elle devait tenir, Eryn n’aurai pas aimé cela, elle qui était toujours si calme, qui pardonnait toujours… La prêtresse vêtue de la tunique traditionnelle avait orné ses ailes de paillettes noires comme la plupart des gens qui étaient là. Léa n’y avait pas pensé, elle n’était même pas habillée en noir, elle avait juste mis sa tunique préférée, couleur azur. Elle était un peu gênée maintenant qu’elle s’en rendait compte. Peu importe, Eryn adorait cette tenue.
Le silence emplit le temple. Léa sentait les regards entre ses ailes, elle fixait ses yeux sur la prêtresse pour ne pas craquer, elle essayait de ne pas regarder le cercueil… On entendit les portes se fermer, dans un claquement de bois sourd… Il raisonnait dans le temple désormais parfaitement silencieux.
La prêtresse s’approcha du micro.
-Nous sommes réunis ce jour pour faire nos adieux à Eryn… Elle a disparu à un âge auquel on ne pense normalement qu’à étudier ou à s’amuser. C’est avec les déesses qu’elle est désormais, transformée en ange pour toujours… Les sentiments d’injustice et de colère se présenteront à vous facilement -elle lança un regard appuyé à Léa- mais vous ne devez pas y succomber. Eryn connaissait le risque et sa mort n’aura pas été vaine. Nous devons désormais penser à ce qu’elle aurait voulu qu’on fasse, qu’on devienne… Je vais maintenant laisser la parole à ses proches –son regard balaya les chaises vides où était supposée être installée sa famille- elle appela Léa.
Un murmure envahi la foule, Léa ne savait pas si elle avait le courage de faire ça, elle n’était pas aussi forte qu’Eryn, Au son du murmure ambiant elle se sentait défaillir. Elle pensa à ce qu’aurait fait Eryn et se leva, elle gravit lentement les escaliers et se plaça devant le micro, face au temple presque plein. Au deuxième rang elle vit Ann et Rand qui lui faisaient des sourires d’encouragement. Elle prit la parole :
-Euh… Merci à tous d’être venus… Eryn a sacrifié sa vie pour nous sauver… Elle est morte en héroïne. Pourquoi ? On aurait pu être heureuses s’il n’y avait pas eu ces lois arbitraires, dénuées de sens, dénuées de féérisme. Ces lois qui ont poussé à bout celle que j’aime, que j’aimais. Pour attirer leur attention, pour leur montrer leurs tords, elle est partie risquer sa vie. Elle est partie défier le dragon malgré mes supplications. On aurait pu continuer à vivre cachées. Eryn refusait cette vie, elle ne comprenait pas pourquoi nous devions nous cacher alors que nous ne faisions rien de mal. Un matin, elle est venue me voir avec cette idée que si elle tuait le dragon, on ne serait plus jamais obligées de nous cacher. Elle serait une héroïne respectée… Tu as réussi mon amour, tu vas être sacralisée, ils t’ont fait un beau cercueil de verre pour te mettre au panthéon… Tu es l’héroïne du royaume, nous n’avons plus à nous cacher, tu as su montrer que les gens comme nous pouvaient aussi faire de grandes choses. Tu me manques. Je n’ai personne avec qui célébrer cela… Je ne pourrai jamais profiter de cette liberté avec toi… La prêtresse l’attrapa par les épaules et lui donna un mouchoir en la guidant vers ses amis qui l’accueillirent dans leurs bras.
Les sublimes banshees montèrent sur l’estrade et se disposèrent autour du cercueil, elles le soulevèrent délicatement et se dirigèrent vers la porte suivies de Léa, Ann, Rand et le reste de l’assistance. Le cortège se dirigeait vers le Panthéon. Du ciel on pouvait voir le scintillement causé par les ailes battantes couvertes de paillettes. De l’océan montait le chant des ondines, hypnotique, merveilleux et terriblement triste… La petite silhouette azur se distinguait parmi toutes les silhouettes noires. La foule qui attendait en bas des marches du Panthéon s’ouvrit pour leur laisser le passage. Léa se retrouva sur l’esplanade sur laquelle les banshees avaient déposé le cercueil. Elle avait refusé de laisser Ann et Rand descendre. Le gouverneur se tenait là, prêt à parler au micro. Léa sentit une vague de haine l’envahir à la vue du farfadet. Lui et ses condisciples étaient la cause de la mort d’Eryn. La foule entière regardait vers eux. Le chant plaintif des ondines avait évolué vers une mélodie légèrement plus rythmée. Le gouverneur prit la parole :
-Aujourd’hui, nous avons l’honneur d’accueillir au sein du Panthéon, Eryn Dunkerk . Cette fée a sacrifié sa vie pour nous, pour que nous puissions vivre sans la crainte du dragon. C’est une héroïne et elle a largement mérité sa place au Panthéon. Le congrès et le parlement se sont demandé ce qui avait pu pousser une telle créature à braver les dangers. Elle n’était pas de nature particulièrement téméraire et aurait pu mener une vie tranquille. Qui était-elle ? Comment a-t-elle réussi là où l’armée elfique a échoué ? Au terme d’une brève enquête, il nous est apparu que cette petite fée souhaitait revendiquer son amour pour une autre fée. –un mouvement de foule se fit sentir avec des chuchotements, tous regardaient en direction de Léa, qui gardait la tête bien droite, les larmes sur son visage laissaient deux sillons brillants- Elle souhaitait n’être plus considérée comme une sous-fée et pouvoir vivre son amour en plein jour, ne plus avoir à se cacher. Elle pensait que si elle réussissait un tour de force, les gens la respecteraient. Le Farfadet se dirigea vers Léa et lui remis un bouquet de roses nacrée aux reflets multiples. Léa Gwenyfar, je vous demande, au nom du sénat, du parlement et de toute notre nation, pardon. Il a fallu que vous perdiez l’être qui vous était le plus cher au monde pour que l’on comprenne nos erreurs. Désormais les fées pourront s’aimer, il ne sera plus obligatoire de s’accoupler avec des humains. Léa, Eryn, votre bien-aimée n’est pas morte en vain. Au-delà de nous avoir protégés en tuant le dragon, elle nous a ouvert les yeux. Pour cela, Eryn Dunkerk a gagné sa place au Panthéon. Nous ne pouvons qu’espérer que le temps soulagera votre peine.
Léa était abasourdie, elle ne s’attendait pas à cela… La vie allait être complètement différente désormais. Elle regarda Rand et Ann et sentit un peu de joie en pensant que ces deux-là n’auraient pas à se cacher éternellement…
Marionne
Le médaillon perdu
Ils étaient enfin arrivés.
Après un périple de plusieurs mois à travers le monde, à parcourir des lieues et des lieues, à franchir de nombreuses rivières, à traverser plusieurs récifs montagneux.
Ils avaient souffert de la fatigue suite à d’innombrables nuits de veille où la terreur l’avait emporté sur le sommeil. Ils avaient enduré la faim et la soif là où leurs réserves de vivres étaient épuisées sur un terrain tellement hostile qu’aucune nourriture ni eau ne pouvaient être trouvées. Ils avaient enduré la douleur de blessures emportées lors de mauvaises rencontres, surtout Kraven avec sa large entaille au bras que Lena avait dû recoudre avec les moyens du bord. Heureusement, aucune infection n’avait suivi. Enfin, c’est le doute et le désespoir qui avaient été le plus fort lors de cette aventure. Toujours avancer, mais sans être surs d’en découvrir une fin. Et quelle fin ?
Les quatre compagnons étaient donc là, à des milliers de lieues de chez eux, après avoir été guidés de place en place d’après les conseils glanés au fil des rencontres. Lena, la fille du groupe. Matt, son compagnon, à l’origine de ce voyage. Ugo, le maillon qui s’était greffé au groupe par hasard. Et Kraven, le fidèle ami de Lena et Matt.
Il faisait nuit noire lorsqu’ils arrivèrent au pied de la falaise. Ainsi, leur dernière tâche devrait attendre le lendemain que le soleil soit levé afin d’avoir la clarté nécessaire pour ce qu’ils devaient faire. Faute de pouvoir continuer, ils décidèrent de monter le camp pour le reste de la nuit. Ugo et Kraven allèrent à la recherche à tâtons de quelque bois afin de faire le feu. Lena fit l’inventaire des réserves de nourriture dans les sacs. Elle avait rationné les vivres avec toujours l’espoir de prévoir assez pour entamer le voyage du retour. Matt s’assit simplement dos contre la falaise, la tête dans de sombres pensées. Qu’allaient-ils affronter demain ? Kraven avait déjà tellement souffert par sa faute, il ne pourrait supporter qu’un des ses camarades ne perde la vie. Ils étaient normalement si prêts du but. Mais ils avaient connus de si nombreuses déceptions que peut être même cette falaise au pied de laquelle ils étaient en train de monter leur camp n’était pas la bonne. Et peut être même qu’ils avaient fausse route depuis le début à la recherche de quelque chose qui n’existait tout simplement pas. Plongé dans ses pensées, Matt n’entendit pas Kraven et Ugo revenir avec du bois. Il sursauta alors qu’Ugo fit embraser le petit tas de bois par la pensée. C’était bien le don d’Ugo, un don à la fois pratique, et dangereux qui leur avait servi à maintes reprises pour faire fuir certains ennemis. Le don de Lena leur avait également rendu de nombreux services. Capable de lire les humeurs de chacun, aucun mensonge ne lui échappe, mais les vérités sont parfois d’autant plus dures à accpeter. Le don de Kraven était beaucoup plus neutre. Les fées lui avaient simplement donné le don de ne jamais être malade. Ainsi, seule une blessure mortelle ou la vieillesse ne pourront avoir raison de lui. C’est pourquoi sa blessure au bras, si impressionnante qu’elle était, avait très vite guéri. Mais alors quel don était encré au fond de Matt ? C’est justement cette quête qui les avait amenés jusqu’ici.
A la naissance de chaque enfant, les parents présentent leurs nouveaux nés aux fées les plus proches de chez eux. Celles-ci annoncent alors aux parents le don que leur bambin détient. En effet, chaque être humain a un don qui varie du tout au tout en puissance et nature. Parfois, le don est de simplement pouvoir annoncer une pluie prochaine ou cela peut aller jusqu’au don de voyance. Lorsque les dons sont trop forts, les fées demandent à élever ces enfants surdoués. Ces enfants deviendront alors des sages qui géreront des villages ou villes à leur maturité. C’est un moment déchirant pour les jeunes parents, mais ils se consolent en sachant que leur enfant recevra beaucoup d’amour de la part des fées. Mais voilà, lorsque les parents du petit Matt l’amenèrent au devant des fées du village, elles ne surent que répondre… Matt n’avait aucun don. Cela ne s’était jamais vu.
Matt avait toujours mal vécu ce « handicap ». Lena l’avait d’abord pris en pitié, elle s’était au fil du temps rapprochée de lui en percevant l’immense détresse de son camarade de classe. Puis une profonde affection était née entre les deux jeunes gens. Ils étaient voués à s’unir une fois leurs études finies. Mais voilà qu’un jour, une camarade de classe avait trouvé Matt pour lui annoncer la vision qu’elle avait eue en rêve lors de la nuit précédente. Le don de la jeune fille n’avait jamais été mis en doute, Matt ne put que la croire, renforcé par la confirmation ensuite de Lena que leur camarade ne mentait pas. En fait, les fées n’avaient pas menti à la naissance de Matt. Il n’avait aucun don… à ce moment-là. Mais son don devait lui être révélé lors de sa dix-huitième année au centre d’une caverne dite « la vérité ». Ce don serait alors le plus puissant au monde, pouvant amener l’ordre partout là même où des guerres assassines perduraient depuis des siècles.
Et voilà donc comment les quatre compagnons se retrouvaient ici, au pied d’une falaise, loin de toute civilisation, au sein d’une nuit sans lune. Matt était à la recherche de son destin. Lena ne l’avait pas laissé partir sans elle. Et c’était tout naturellement que le jeune couple avait vu Kraven se joindre à eux. La venue d’Ugo était par contre surprenante. La nuit où ils quittèrent en cachette leur pensionnat, les trois amis tombèrent par hasard sur Ugo, qui revenait d’une de ses virées nocturnes. Le jeune homme était connu pour ses multiples bêtises aussi bien en classe qu’au village où il allait séduire les jeunes filles déjà sorties de l’école. Les pères voyaient d’un très mauvais œil Ugo tourner autour de leurs filles. C’est donc avec une surprise réciproque qu’Ugo rencontra le petit groupe cette nuit-là. Avide d’aventures, Ugo ne leur avait pas vraiment laisser le choix lorsqu’il demanda à se joindre à eux. Aujourd’hui, Matt ne regrettait pas cette compagnie supplémentaire, les trois amis d’enfance s’étaient fait un nouvel ami.
Cette amitié qui les reliait cette nuit était tellement forte après tout ce qu’ils avaient enduré. Ils ne pourraient plus vivre comme avant. De nombreux secrets les liaient maintenant. Chacun avait œuvré pour la sécurité et le confort des autres comme il le pouvait. Matt avait alors vécu d’autant plus mal son absence de don, il n’avait pu aider ses amis qu’avec les moyens naturels dont il déposait. Mais tout cela devait changer dès le lendemain. Il le fallait, Matt devant fêter ses dix-huit ans deux jours plus tard. S’il ne parvenait à découvrir son don le lendemain, cela voulait dire qu’il avait échoué dans sa quête. Sa camarade médium avait été claire sur ce point.
Assis tous les quatre autour du feu, à grignoter quelques morceaux de viande séchée, l’ambiance était bien calme. Personne n’osant prendre la parole le premier. Ils savaient qu’un peu de repos leur ferait du bien, mais ils se savaient tous incapables de trouver le sommeil en cette nuit si importante. Ce fut Lena qui brisa ce silence après avoir fini de se restaurer.
« Nous y sommes », dit-elle simplement.
Ce à quoi personne ne répondit.
« Que pensez-vous que nous trouvions demain ? » Continua-t-elle.
Matt savait qu’elle s’adressait surtout à lui. Elle l’avait suivi jusqu’ici car elle savait que c’était vital pour lui de savoir et de comprendre. Elle l’avait suivi car elle l’aimait et ressentait ce que Matt vivait tous les jours : le fait d’être à part, pas comme les autres, mais surtout pas entier. Ce fut finalement Kraven qui répondit à Lena.
« Reste à voir ce que nous offre cette falaise à la lumière du jour. L’oracle a dit que le chemin nous apparaîtrait comme évident une fois au pied de la falaise. Il doit y avoir un escalier, une échelle, des prises… Devons-nous tous y aller, ou bien ne devrions-nous pas laisser l’un d’entre-nous au pied afin de surveiller nos arrières ? Nous avons rencontré tellement de personnes nous barrant la route. Cela ne peut être aussi calme si prêt du but… »
Ces paroles n’étaient pas vraiment ce à quoi s’attendait Lena, et cela ne fit que renforcer la tension qui existait dans le groupe. La nuit était toujours aussi noire. Aucun son ne leur parvenait en dehors du crépitement des flammes de leur feu de camp.
« Je pense que Kraven a raison, je vais rester ici à vous attendre demain. » Ajouta Ugo.
« Matt doit bien évidemment se rendre au bout, sinon pourquoi avoir entrepris tout cela, hein ? » Essaya-il de plaisanter. Comme la plaisanterie ne semblait pas prendre, il enchaina. « Lena doit le suivre et de toute façon elle ne serait pas de taille à lutter si quelqu’un venait. Enfin, Kraven a déjà assez donné. Alors, je resterai. »
« Merci Ugo. » Dit simplement Matt. « Je ne sais pas trop à quoi m’attendre demain. L’oracle a simplement dit que je saurai une fois sur place. Nous voilà bien avancés. Je pense comme Kraven que nous verrons bien une fois que le soleil daignera se montrer. Reposons-nous le peu que nous pouvons. »
Sur ce, Lena vint se blottir dans ses bras. Chacun essaya de trouver une position confortable mais il n’était question pour aucun de dormir. Ainsi attendirent-ils les premières lueurs de l’aube.
Kraven pris alors une torche dans le feu de camp et commença à arpenter le pied de la falaise. Les trois autre l’imitèrent. Ce fut Lena qui trouva les prémices d’une échelle naturelle. C’était en effet une espèce d’escalier naturel, mais tellement abrupte que cela faisait plus penser à une échelle qu’à des marches. Malheureusement, le chemin semblait continuer si loin qu’ils n’en voyaient pas le bout. Il fut décider de ne se charger que d’un seul sac avec quelques vivres. En effet, chacun espérait que cette dernière aventure serait bien la dernière. Ugo resta alors en arrière après avoir étreint chacun de ses camarades. Il conserva le feu de camp allumé, espérant que cela l’aiderait à intensifier son pouvoir si quelqu’un venait à le surprendre jusqu’ici.
Ainsi, l’ascension débuta. Matt en première ligne, suivi de Lena, et Kraven fermant la marche. Ugo perdit vite de vue ses compagnons alors que le matin se levait à peine. Il n’avait plus qu’à patienter. Mais patienter jusqu’à quand et jusqu’à quoi ?
La montée était très difficile. Lena manqua plusieurs marches, mais Kraven veillait sur elle. Le soleil arrivait déjà à son zénith sans qu’aucun indice ne soit donné aux trois grimpeurs quant à leur but. Aucun mot ne fut échangé tant la tension était à son comble. Aucun ne voulant décourager les autres, ni manifester sa fatigue. Car en effet, les muscles commençaient à se montrer douloureux au fil de la montée. A un moment, ils arrivèrent à une plate-forme rocheuse, chacun étant content de pouvoir se dégourdir les muscles. Ils regardèrent le paysage autour d’eux, mais il n’y avait que roche partout où leurs yeux se posaient. Ils en profitèrent pour grignoter quelques morceaux de viande séchée et de fromage, et avaler quelques lampées d’eau. Lena sentait le désespoir se fondre au sein de Matt. En effet, leur temps était compté, et ils avaient déjà passé tellement d’heures à grimper sans aucun encouragement qu’il était bien difficile de lui donner tort. Elle l’embrassa simplement pour lui redonner une once d’espoir. Sans un mot, ils reprirent leur ascension. Ce fut Kraven qui donna l’alarme à ses compagnons bien qu’il soit le dernier grimpeur, mais sa vue était perçante. Il avait remarqué que des aigles nichaient un peu plus haut au dessus d’eux. Alors qu’ils n’avaient rencontré aucune trace de vie, faune ou flore, depuis la veille. Les rapaces ne se montrant pas agressifs, ils continuèrent. Ils débouchèrent bientôt sur une nouvelle plate-forme là où reposaient les oiseaux. Le soleil était très bas sur l’horizon. Lena montra alors des signes de faiblesse, et ses deux compagnons vinrent la soutenir : ils lui donnèrent de l’eau, et Matt lui massa les jambes. Il en profita pour regarder plus attentivement l’endroit où ils se trouvaient. Et il remarqua alors l’entrée d’une caverne. Un trou noir profond dans la roche, à peine aussi haut que Lena qui était une jeune femme de petite taille. Les deux jeunes hommes auraient à se courber s’ils devaient s’y engager. L’échelle était arrivée à sa fin, Matt ne vit en effet aucune autre marche creusée dans la roche. Ils étaient donc au bout du chemin. Il pensa alors à Ugo resté en arrière, et espéra qu’il ne lui était rien arrivé. Kraven avait suivi le regard de Matt, et avait commencé à allumer un feu, en récoltant les quelques brindilles séchées amenées jusque là probablement par la famille de rapaces. Il en fit trois torches. En faisant le tour de la plate-forme sur laquelle ils se tenaient, Kraven découvrit l’autre versant de la colline qu’ils grimpaient. Les plaines verdoyantes qui se déployaient sous ses yeux lui permirent de comprendre la présence des aigles, alors qu’ils n’avaient croisé aucune forme de vie depuis la veille. Cependant, il fut surpris que les rapaces ne montrèrent aucune forme d’agressivité. Ils étaient là tels des gardiens. A cette pensée, le jeune homme frémit en se demandant quel secret pouvaient bien garder les aigles…
Lena se sentant mieux, Matt lui expliqua alors qu’ils devaient continuer dans la grotte. Il ne savait toujours pas où cela les mènerait mais il avait la certitude de devoir continuer. La compagnie s’engouffra alors dans la caverne, en conservant le même ordre pour avancer. La grotte était sèche, l’air y était chaud et le silence régnait toujours en maître des lieux.
Ils avançaient depuis un bon moment à travers le boyau de pierre où la chaleur commençait à leur peser, sans voir aucun indice pouvant indiquer une fin quelconque. Soudain, Matt, en tête de fil, partit en courant, laissant derrière lui une Lena en panique. Kraven la poussa à presser le pas afin de ne pas se laisser distancer par leur camarade. Après seulement quelques pas, ils comprirent la réaction de Matt ; le tunnel faisait un coude et le nouveau tournant laissait deviner une lueur. Ils se mirent alors eux aussi à courir pour de bon de crainte de perdre leur ami dans un éventuel labyrinthe de tunnels, mais surtout c’est la peur qu’il arrive malheur à leur ami, alors seul, qui les anima. Ils n’entendaient plus que le bruit de course de leurs pas précipités, aucun autre son ne leur parvenait. Lena commença à angoisser réellement, elle ne se remettrait pas de perdre son compagnon. Enfin le tunnel s’agrandit de plus en plus, permettant à Kraven de pouvoir progresser sans se courber et finalement ils débouchèrent dans une vaste salle. La pièce toute creusée dans la roche devait mesurer au moins trente pieds de hauteur de plafond et était éclairée d’une chaude lueur telle un bon feu de camp pourrait produire. A la différence qu’aucun feu ne brûlait. Au fond de la salle, ils aperçurent Matt à genoux devant quelque chose que leur ami cachait comme il se trouvait devant. Kraven ne put retenir Lena qui courut rejoindre Matt. Il n’avait d’autre choix que de les rejoindre à son tour. Lena lâcha sa torche et empoigna Matt pour le forcer à la regarder. Ce qu’elle vit dans ses yeux la marqua au plus profond d’elle même et ce qu’il ressentait était encore plus fort. Il y avait dans les yeux du jeune homme une grande conviction, et elle pouvait enfin y lire du repos tel qu’elle en avait jamais vu auparavant. Aucune parole ne fut échangée, et cela même lorsque Kraven les rejoignit. Le fidèle ami avait pris le soin de ramasser les torches abandonnées par les deux amoureux car il voulait surtout faire le chemin en sens inverse, et éclairés car il était bien conscient que les torches leur seraient vitales puisqu’ils ne possédaient pas le don de leur nouvel ami Ugo de pouvoir allumer une flamme par la simple volonté. Kraven et Lena purent alors découvrir ce devant quoi Matt était en admiration depuis leur arrivée. Il y avait au sol une grosse pierre arrondie, comme un hôtel, sur lequel reposait un médaillon. Le médaillon émettait une vive lumière. C’était donc de cette source dont provenait l’éclairage de la pièce. Matt saisit l’objet, Lena voulut l’arrêter dans son geste mais le jeune homme brisa alors le silence : « Ne t’inquiète pas mon amour. C’est pour cela que nous sommes venus, je le sais maintenant ! ».
Il passa le cordon de cuir qui retenait le médaillon autour de son cou. Rien ne se passa. Kraven relâcha alors son souffle. Lena se mit à pleurer doucement mais c’étaient des larmes de joie. Elle savait que Matt était enfin en paix avec lui même, et non plus tourmenté par son « handicap » de naissance. Il était entier. Les trois compagnons se serrèrent dans les bras, certains d’avoir en effet mené à bien leur quête. Au bout de quelque minutes, la lumière du médaillon se mit à décliner, et donc la pièce s’obscurcit par la même occasion. Matt et Lena se levèrent, Kraven ralluma leurs deux torches à l’aide de la sienne et le groupe reprit le chemin en sens inverse. Aucun ennemi n’était venu à leur rencontre depuis qu’ils avaient quitté la Vallée des Trois Marches. Et chacun se sentait maintenant en sécurité, sans pouvoir toutefois l’expliquer. Leur quête était finie.
Matt ne savait pas à quoi le médaillon lui servirait, mais il se sentait bien et savait que tout danger était à présent écarté. L’oracle leur avait bien dit qu’une fois en possession de son don, plusieurs années s’écouleraient avant d’en avoir l’utilité et ainsi d’en découvrir les qualités intrinsèques. Le médaillon n’émettait maintenant plus aucune lumière. Il était de la taille d’une grosse pièce, de couleur bronze, avec divers motifs compliqués, imbriqués les uns au sein des autres. D’où venait-il ?
La progression au sein de la grotte parut plus courte qu’à l’allée pour chacun des jeunes gens. Et lorsque Matt franchit le seuil de l’entrée de la caverne, le jour se levait au loin. Aujourd’hui, il fêtait ses dix-huit ans…
Maneth
Epilogue
La lune éclairait la pénombre des monts Valoscor, le vent virevoltait entre les branches des cerisiers et la fumée d’un feu grisonnait vers le ciel étoilé.
Le Tornak était dressé en plein milieu de la plaine herbeuse, avec pour seuls compagnons les arbres millénaires. La tente aux toiles bleues et blanches était éclairée par les braises. Soudainement, un rire retentit et Irina jaillit du Tornak. Elle courut dans ses plus simples atours vers le feu quand les pans de la tente se soulevèrent de nouveau. Gail passa ses bras autour de la taille de la jeune femme et l’embrassa dans le cou.
– Hmm, j’aime sentir ta peau, tu sais ?
– Je n’en ai jamais douté, répondit-il en souriant.
Sa main se fit baladeuse, remontant délicatement vers le sein droit d’Irina, mais avant d’être arrivé à destination, un pincement à un endroit extrêmement intime le plia en deux. Elle sourit, en lui tapotant la joue, tandis qu’il avait toujours les dents serrées.
– Cela t’apprendra, fit-elle en tirant la langue.
– Arrête ça immédiatement ! menaça-t-il en titubant.
– Sinon quoi ? Vas-tu te mettre à danser le mi…
Elle ne put terminer sa phrase qu’elle fut propulser à plus de cinquante pieds par une vague bleue. Il se redressa et grimaça. Ne la voyant pas revenir au bout d’une dizaine de secondes, il la chercha des yeux. Une ombre flotta à l’extrémité de son regard et il se tourna vivement. Elle tomba littéralement sur lui, ses bras et ses pieds l’agrippant sans tressaillir. Leurs visages se firent face et leurs yeux se rivèrent les uns aux autres.
– Tu crois vraiment que nous trouverons le Wattengun y est ?
– Non, mais nous lui avons promis, non ? Jan le veut, alors tâchons de bien le chercher.
– Veux-tu partir ?
– Nous avons le temps devant nous. Beaucoup.
Elle l’embrassa fougueusement et il tomba à la renverse.
Suicanj frappa le tronc de sa hache affutée. Les copeaux s’envolèrent dans les airs. Il s’essuya le front quand il entendit un cheval galoper. Il tourna la tête vers son cottage et vit une silhouette qu’il reconnut immédiatement.
– Janmar ! Que fais-tu si loin de Sélasvy ?
– Il est né, il est né ! cria ce dernier en agitant la main.
Le vieux juge resta sous le choc et jetant ses gants à terre, il se toucha les joues. Des larmes roulaient dessus, et ses yeux le piquaient. Un immense sourire fendit progressivement son visage et il courut vers Janmar. Le messager du Roi montait un cheval normal, ses vêtements semblaient rapiécés et lui-même paraissait exténué.
– Qu’as-tu fait d’Elainia ? Tu l’as mangé ?
– Jamais, jamais ! Elle se repose parmi son peuple !
– Alors à quoi ressemble-t-il ? lança Suicanj, impatient.
– Elle déjà, et bien, un cheval avec une corne, tu as déjà des problèmes de mémoire ?
– Mais non, l’enfant ! Est-ce un garçon ou une fille ? Comment s’appelle-t-il ?
Janmar descendit de sa monture et vint lui faire une forte accolade.
– Elle est magnifique, les yeux de sa mère, tout le monde le dit. Elle s’appelle Eurona, c’était le nom…
– De sa grand-mère, je sais, je te rappelle que j’ai vécu avec elle pendant plus de deux cent ans.
A ses mots, des souvenirs douloureux s’emparèrent de lui, mais il les balaya d’un mouvement de tête. Le jeune messager l’observait attentivement, et le prit par le bras.
– Maître Suicanj, le Roi m’a chargé de vous escorter au Palais.
– Pour…, hésita-t-il en levant le doigt vers l’ouest.
– Oui. Comme nous l’avions prévu.
Le juge demanda à Janmar de l’attendre devant la maisonnée, et partit préparer ses affaires. En vérité, elles étaient déjà prêtes, il revêtit juste sa tenue, et saisit sa lame. Il la tira nostalgiquement. La lame irisée luisait à la lumière du soleil et les inscriptions du Taillefer étaient toujours aussi belles. Il rangea sa casserole et la grosse marmite de soupe. Le pain trouva sa demeure dans le gros panier tressé. Il jeta un dernier coup d’œil. Le feu ! Il avait failli l’oublier. Son regard vint accoster les flammes et celles-ci s’éteignirent.
Il sortit, sous le regard de Janmar, et ferma soigneusement la porte. Il conseilla à son ami de s’éloigner et pris lui-même de la distance. Suicanj traça un amshi. Le cottage disparut. Les fleurs aimées du petit jardin s’évanouirent dans un éclat doré. Du sol jaillit un feu si intense que le juge en ressentait la chaleur, la terre s’érigea autour comme une coquille. Le terrain s’affaissa, s’effondra, et d’un coup, la falaise tout entière dégringola dans la mer. Suicanj se retourna, sans regrets, elle était toujours là de toute manière. Janmar le regardait, ébahi, pantois et bouche bée. Le juge était content de l’effet qu’il avait provoqué. Toujours un plaisir que quelqu’un apprécie le bon travail.
Il écoutait patiemment les Ecureuils, ceux-ci étaient en émoi. L’un des leurs était mort hier soir, et ils le pleuraient. Le chêne ploya sous le poids croissant des petits animaux, il en vint de partout. La guerre a été dure pour eux, nombreux d’entre eux avaient péri de la main même du Laogonar. A présent qu’il fallait rebâtir la forêt, un mort de plus ne pouvait que les consterner. Et lui avec. Ils avaient toujours cette tendance à dramatiser la situation qu’il ne pouvait que les suivre. Il s’agenouilla à côté du petit corps et l’emporta sous les cris des petits animaux. Il regarda vers le sol près de sa maison, une petite tombe se creusa dans la terre. Il y laissa le corps de la petite bête, alors que ses compères se réunirent autour de lui. Il soupira et, ne pouvant pas marcher sans trébucher sur un écureuil, il choisit de traverser le mur de sa résidence. Il continua la préparation de la potion d’immortalité avec la recette qu’ils avaient trouvée dans les sous-sols du Parc de la Reine. Il jeta la branche de chêne dans la marmite, avec la patte de renard et l’aile de rouge-gorge. Ah, le rouge-gorge, ce satané piaf ! Il avait mis plus de cent ans pour acquérir une seule aile de ce maudit oiseau ! Mais dès qu’il posa le reste de l’animal dans le chaudron, des cris humains à l’extérieur attirent son attention.
– Bon sang, que se passe-t-il encore ?! maugréa-t-il en sortant, la cuillère à la main.
– Père Daran ! Père Daran ! La fille de Jan est née ! cria une voix qu’il identifia tout de suite comme celle de Janmar.
Le père Daran sentit son coeur battre la chamade mais se reprit.
– Comment va-t-elle ? Est-elle saine ? Tiens-toi tranquille, abruti de gamin !
– Oui, mon père ! Elle est en parfaite santé, Sélana aussi. Vous devez venir vite ! s’écria-t-il en tirant sur le bras du vieux sorcier.
– Doucement, je n’ai plus quarante ans.
Il jeta un dernier regard à sa maison et aux écureuils qui l’observaient attentivement, vérifia qu’il touchait bien le jeune homme. Et ils disparurent.
Le Palais de Sandis était arrosé des lueurs incandescentes du soleil couchant. Ce jour-ci, la mer montait très haut et frappait les digues d’obsidienne comme si les chevaux de Néipondo le Vert étaient en course. De la haute Tour, on pouvait distinguer les ambassades venues d’Istangor, de la Gorge des Dragons, et celle spécialement menée par Nini. La jeune princesse avait voulu venir en personne la nouvelle née. Jan et Sélana agitèrent la main, en sachant que Nini ne pouvait pas les voir. Le Roi prit sa femme par la main et la regarda précautionneusement. Elle avait rapidement perdu ses formes, et semblait aussi mince qu’avant d’être enceinte. Trop mince même.
Il se retourna, pensant entendre le cri d’Eurona, mais elle n’était pas là. Leur jeune servante la berçait au Palais. Strictement interdit, avait répondu Mérénise, si vous la sortez, et qu’elle attrape froid, je ne m’en occupe plus, quand il avait proposé de faire voir le coucher de soleil à sa petite fille. Le portrait craché de sa mère. Une petite peste avec des cheveux roux, des yeux verts, et un nez à faire fondre n’importe quel père. Surtout lui. Il sourit en s’imaginant la porter dans ses bras, peut-être l’amener à la chasse plus tard, il ne fallait pas que sa mère l’adoucisse trop. Sélana lui pinça le bras afin de le ramener sur terre.
– Hé, ho, parlerais-je tout seul ? fit-elle, la bouche plissée.
– Je réfléchissais, ma mie. Notre fille sera reine un jour.
– Je le sais, crois-tu que ta reine soit si peu intelligente que tu doives lui rappeler cela ?
Il voulut répondre, mais face à un regard noir royal, rien ne vaut mieux qu’un détournement. Comme l’explosion extrêmement sonore dans un ciel noir et clair annonçant la venue du plus vieil homme du Royaume.
Le père Daran fut présenté à la petite Eurona. Elle l’adopta dès qu’elle le vit. Sélana était étonné par une telle situation. Après avoir été accueillir et longuement embrasser le Maître des sorts de Sélasvy, le couple royal l’avait escorté jusqu’à le petit être qui venait de naître. Le sorcier s’était approché avec délicatesse et une douceur jaillit de ses yeux. Il avançait précautionneusement, un pas après l’autre, mais dès qu’il vit l’enfant, il fut plongé dans un monde noir. Il tomba à travers un gouffre sans fond, il s’écrasa contre ses souvenirs, des plus sombres à ceux qui lui étaient les plus chers. Le visage de Janmar, le cadavre du petit écureuil entre ses doigts, les dépouilles de derniers héritiers de l’Empereur, les cadavres des cent mille hommes qui jonchent au sol, rougissant la terre et le ciel du sang versé. Il ne sentait pas tomber étrangement, mais remonter le long d’un puits noir. Les visions reprirent dans les couloirs du château impérial, le groupe courait sans regarder en arrière, Sélana volait dans les airs, la lame d’ébène céleste dans le cœur de Song, le petit Jabrel les yeux vitreux, la dernière Guerre, les siècles de service auprès de son Eurona. Il fut de nouveau renvoyé à sa réalité, dans ce gouffre inversé où ses pleurs noyaient ses cheveux d’une amère saveur. « Eurona, Eurona, pourquoi m’as-tu laissé ? » Un flash le ramena dans son rêve : la culture des champignons hallucinogènes, les lanceurs de feux de l’Ouest, le chanteur de l’Auberge sur le port, les lames brûlantes des Chauves sur sa peau, les années d’errance, la guerre de l’Initiation, les ruelles étroites de Damaco, le visage de sa mère, la chaleur originelle et après une éternité de songes, le néant.
Il ouvrit les yeux. Il était près du berceau et une petite main touchait son nez. Deux yeux verts bien ouverts le noyaient d’affection, le jour renaquit dans sa tête. Sa peau fondit dans la lumière.
Owyn
De sang et de plumes
Je les regardai qui s’élevaient dans le ciel en longs rubans gracieux. Certains s’enroulaient autour de leurs congénères pour supporter l’effort de l’ascension. La guerre les avait trop affaiblis. Les pâles irisations de leurs écailles, de leurs plumes, disparaissaient sous les sillons de sang laissés par des blessures béantes.
Tant de sang versé pour atteindre le fleuve… Les écailles et les plumes arrachées recouvraient le sol, et la brise leur tirait des murmures de feuilles mortes tombées avec l’automne. Elles en avaient l’écarlate profond. Seules les eaux rapides pouvaient se targuer d’une limpidité déjà retrouvée. Les cadavres, charriés par les courants, se trouvaient loin en mer… Tant de sang, tant de morts… Pourtant, cela en valait la peine. Rien que pour les voir, une ultime fois, s’élever vers les cieux. Là où leurs enfants ne pourraient les rejoindre.
Tournant la tête sur le côté, je vis encore une fois le corps de Rin, le bleu poignant de ses anneaux alanguis parmi les roches aiguisées. Seul son buste humain portait des blessures, dont celle qui l’avait tuée, la terrible cavité sanglante au milieu de sa poitrine. Mais son visage lui, semblait paisible, caressé de quelques plumes de cette crête azuréenne qui faisait son succès. Je lui souris, avant de reporter mon regard sur le ciel. Nos pères volaient à présent parmi les rayons du soleil ; on ne distinguait plus que leurs ombres sinueuses, et je laissai échapper quelques larmes à tenter de les regarder encore. La vision était trop belle pour que je me sente triste. Nous avions tant lutté pour en arriver là… pour qu’ils en arrivent là. Ce n’était même pas si grave si nous étions tous morts. Ils nous avaient créé dans ce but, après tout… leurs enfants hybrides, voués à les protéger des humains dans leur glorieuse ascension.
Je me demandai si les humains les regardaient aussi, où s’ils s’étaient détournés, amers. Malgré leur défaite, ils devaient bien en rester qui soient en vie… ils étaient si nombreux. C’était déjà un miracle que nous ayons réussi à les contenir jusqu’à l’estuaire. J’en entendais qui rôdaient encore parmi nos cadavres, cherchant peut-être un dernier souffle de vie de la pointe de leurs lances revanchardes. Ils me trouveraient sans doute bientôt, mais je préférais m’éteindre avant. Sur la vision de nos pères qui s’envolaient…
J’inspirai, profondément. Je regardai Rin et étirai mes anneaux vers elle. Nos plumes se frôlèrent une dernière fois, et je déplorai un peu que mon sang ait souillé son corps d’un bleu inaltéré. Je reportai mon regard sur eux.
Je ne les voyais plus à présent. Disparus dans le soleil… Je pensai qu’ils avaient dû atteindre leur but. Tout ceci n’avait pas été vain…
Nous y étions parvenu, Rin, nous les avions guidés vers leur renaissance. Nous qui avions douté, nous avions finalement accompli notre mission.
Nous n’existions pas pour rien.
Peut-être nos derniers souffles les atteindraient-ils encore…
Demiandre
Ce qui a été fait et refait
Je crois que tu es échec et mat » Annonça avec satisfaction Eidmos en posant son pion sur l’échiquier.
Dalaya regarda le plateau, surprise. En observant plus attentivement, elle commença à froncer les sourcils. Elle agrippa son menton inélégamment. Malgré les années, ce tic ne l’avait pas lâché. Elle était devenue sublime, de profonds yeux bleus, des boucles dorées autour de son visage aux traits toujours aussi fins. Certains arguaient que son nez pût être un peu trop court, lui donnant une frimousse enfantine. Cela accentuait pour d’autres sa candeur et sa pureté.
« Tu as raison… Dis moi, je croyais que tu ne savais pas jouer, Grand-père ! » Elle leva la tête vers lui, toujours en fronçant les sourcils. Elle croisa les bras sous sa poitrine. « Mais je veux quand même savoir pourquoi tu as disparu si longtemps ! ».
Il sourit. Elle était aussi toujours aussi tête de mule apparemment. « Un pari est un pari » Répondit-il en se rasseyant dans son fauteuil. Il commençait à avoir mal au dos à force de rester courber sur le jeu. Et ces années de voyages, de fuites et de combat n’arrangeaient rien.
« Dans ce cas, je veux ma revanche ! » Dit-elle en replaçant les pions à leur place. « J’ai failli t’avoir »
« Ah ah, peut-être que oui. Mais tu manques d’expérience et de patience. Ou de prudence, cela revient quasiment au même. Comme pour les raisons de mon absence. Je te raconterai quand tu en sauras plus sur ce monde. Je sais que tu as lu beaucoup et appris énormément, mais la réalité n’est pas de l’encre sur un papier. C’est avant tout ce que tu vis et ressens. Et ça personne ne peut te l’apprendre. Tu dois le découvrir par toi-même. » Expliqua t’il paternellement.
« Tu n’as pas changé. Tu arrives toujours à me faire la morale en parlant d’autre chose. Et esquiver ma demande… »
« Je sais… Mais c’est un sujet trop vaste et trop complexe pour toi. »
Il repensa à ce dernier instant, quand le temps s’est figé autour de lui. Il avait alors vécu mille expériences extraordinaires, vu mille futurs et exploré mille connaissances. Il n’arrivait toujours pas à mesurer l’ampleur de cet instant. Des… « choses » semblaient scintiller quand il fermait les yeux. Certaines plus que d’autres, avec plus d’ardeur. Il avait compris que ces dernières correspondaient à ses pensées. Des sortes d’anecdotes plus ou moins importantes, indexées dans son esprit. Le pari n’était même plus un pari quand le premier pion fut bougé. Les mouvements lui étaient familiers, et des stratégies fulgurèrent devant ses yeux.
« Bon, je vais rejoindre ton père. Il doit être en train de m’attendre. »
Il l’aida à ranger, lui souhaita une bonne nuit et la barda dans son lit. Il ferma la porte doucement avant de descendre les marches de la maison en direction du salon.
« J’ai couché Dalaya. C’est fou comme elle a grandi. Elle te ressemble de plus en plus. A part les cheveux, mais ça, heureusement pour elle ! » Annonça Eidmos en s’asseyant à côté de son fils. Celui-ci semblait soucieux, son regard posé au fond de son verre. Ses cheveux devenus longs tombaient en cascades noires sur ses épaules.
« Merci papa. Mais tu sais très bien d’où viennent mes cheveux. D’ailleurs, où sont passés les tiens ? » Dit-il en levant les yeux vers lui, un sourire timide et contrit sur les lèvres. « Dis-moi…Est-ce que tu m’en veux pour ce qu’il s’est passé ? Je ne pensais pas du tout que cela se passerait ainsi… Je veux dire… ton corps… il a littéralement fondu devant nos yeux ! Comment as-tu fait ? »
Il voyait la culpabilité dans les yeux de son fils. En même temps, cela était plus ou moins vrai, puisque son entrée dans le cercle magique avait démarré le processus. Mais ils étaient tous sains et saufs maintenant.
« Je me suis concentré sur ce que je suis. Mon identité, Dalaya, ta mère, toi. Mes amis, mes proches, et tout ce qui m’a construit comme je suis. Je n’en sais pas plus… Même si tes actes ont blessé du monde, ils n’étaient pas entièrement maléfiques. Les idéaux derrières furent nobles, mais entachés par l’honneur et l’avidité. Je ne t’en veux pas du tout. Je n’ai pas su mieux te guider. Je n’ai pas été là pour toi comme je fus absent pour Dalaya. J’ai mes propres torts. Mais maintenant, nous avons le temps d’être tous ensemble, et la force de construire nos rêves, chaque jour, un pas devant l’autre. Le chemin sera long, mais nous serons ensembles jusqu’au bout cette fois. »
Des larmes coulaient sur les joues de son fils. Il le prit dans ses bras et le serra contre lui.
« Ne t’inquiètes pas. Tout ira bien ».
Il ferma les yeux, et une lueur brilla, éclipsant toutes les autres. Il sourit en voyant ce qu’elle signifiait.
« Oui. Tout ira très bien »
lugh
Affrontement
Kiem s’éclipsa sans bruit et retira son uniforme. Vêtu d’une redingote de cuir et armé seulement d’une épée sans fioriture, il pouvait passer pour un simple soldat. Inutile d’alerter les autres généraux, ils préparaient la guerre à leur manière. La Cité était imprenable pour une armée régulière, seule la menace du Léviathan rendait l’invasion rebelle périlleuse.
Il sortit de la tente de commandement. Wuong l’attendait, assise en tailleur. Elle voulut parler mais Kiem l’arrêta d’un geste. Sa tenue, sa démarche disaient assez qu’il partait seul au combat loin de ses troupes et loin d’elle. Pour ne pas montrer son trouble ni laisser sa détermination fléchir, il s’enfonça dans la nuit sans un regard.
Tuan se déplaçait à présent, portant la Perle. Ce fou croyait passer inaperçu de tous, il utiliserait probablement les tunnels de la Caverne du Dragon pour se faufiler au cœur de la Cité et déclencher sa magie. Un seul Veilleur pouvait le localiser à présent. Lui seul pouvait l’arrêter.
Il dépassa les sentinelles sur le qui-vive. Certaines, particulièrement vigilantes, parvinrent même à le détecter tandis qu’il se mouvait à travers les ombres du crépuscule. En le reconnaissant, elles s’inclinèrent sans bruit.
Lorsqu’il parvint dans la Caverne, il sut qu’il n’aurait pas à attendre longtemps son adversaire. Déjà, le jeu des ondes sonores répercutait sur les voûtes millénaires l’écho de pas empressés. Tuan déboucha courant en foulée légère comme s’il s’entraînait. L’espace d’un instant, Kiem le revit comme son ami d’autrefois, jeune, fougueux et plein d’entrain. La lueur surnaturelle de la Caverne le transfigurait, il semblait joyeux. Puis, Tuan le vit et son visage prit une teinte sombre. Invoquant sa magie et le nom du Léviathan, il créa une sombre aura autour de lui.
– Tu ne saurais te mesurer à moi, Kiem. En aucune manière. Alors laisse-moi passer.
Tuan ajouta de son ton espiègle :
– Tu n’auras qu’à dire que tu ne m’as pas vu passer.
Kiem ne bougea pas. Son attitude n’était pas menaçante mais son sabre était prêt.
– J’ai vaincu Pei, ton maître.
Tuan le fixa, interloqué. Il avait dû constater par lui-même la folie de son maître mais croyait pourtant que sa maîtrise de la magie le rendait invincible.
– Tu n’as jamais su mentir alors je suppose que je dois te féliciter. Soit tu as enfin réussi à… t’accommoder avec la réalité, soit tu as appris à frapper dans le dos. Pourtant, c’est étrange, je n’ai rien ressenti lors de sa disparition.
– Je ne l’ai pas tué, je l’ai vaincu, répondit Kiem, espérant que cela soit vraiment la réalité. Le suicide de Pei était la cause des actes mais non sa faute.
– Tu l’aurais vaincu, hum. Inutile de demander comment puisque je vais le découvrir. Tu m’attends pour me contrer car c’est ce que tu as toujours fait. Servir tes maitres comme un chien fidèle, voilà ta vie. Tu crois aider l’Empereur mais regarde-toi, touche ton front, ta marque d’infamie, ta seule récompense pour ta loyauté.
Tuan admonesta encore de longues minutes son ancien ami. Aucun d’eux n’était pressé, la bataille ne débuterait qu’aux heures les plus sombres de la nuit. Aussi Tuan, fidèle à lui-même, parlait, tentant d’enrôler Kiem, d’endormir sa vigilance, d’affaiblir sa résolution ou à défaut de comprendre son but. Les belles paroles s’émoussèrent en vain.
– L’Empire doit tomber, conclut Tuan. L’Empereur est trop faible pour châtier les mandarins fautifs alors nous devons les vaincre nous-mêmes.
– Tu peux poursuivre la rébellion. Je ne l’approuve pas mais je ne m’y oppose pas.
Tuan eut un sourire satisfait.
– Merci, petit frère. Après la bataille, tu seras un de mes conseillers, je te le garantis.
– En revanche, tu dois me remettre la Perle, Tuan. Elle doit retourner à la famille impériale. Tu dois cesser de répandre la magie du Léviathan.
Un sourire méprisant vint flotter un instant sur le beau visage de Tuan.
– C’est bien de toi, cela. Il faudrait faire la guerre, sans faire couler de sang ? Tu ignores tout du Léviathan !
– Au contraire, Tuan. Je l’ai rencontré. Par le Dragon, je sais qui il est, qui il était.
– Il veut la Perle, sa Perle. Je la lui donnerai, ce n’est que justice.
Kiem n’eut pas besoin de forcer sa voix pour la charger d’incrédulité et de reproche.
– Tu possèdes la Perle depuis si longtemps et tu ne l’as toujours pas examiné ?
Tuan dégaina son sabre.
– Tu en sais beaucoup, petit frère. Beaucoup trop pour que je t’épargne mais pas assez pour me vaincre. J’ai examiné la Perle et j’y ai trouvé le pouvoir.
– C’est l’âme du Dragon, sa dernière parcelle, rétorqua Kiem. Cet objet est plus qu’un artefact de pouvoir. Le donner au Léviathan livrerait le monde à son appétit.
– Tu mens ! Ce n’est qu’une excuse de plus pour abandonner la lutte.
Plus un bruit ne résonna dans la caverne. Les ombres s’épaissirent autour de Tuan, le nimbant d’un halo de noirceur. Elles attendaient de prendre forme, avides de s’incarner, avides de dévorer son opposant.
Kiem était désespéré. Il pensait combattre un homme qui comme Pei avait choisi l’ombre plutôt que la Lumière. Cela lui aurait facilité la tâche. S’il ne pouvait le convaincre de renoncer au pouvoir du Léviathan, il devrait le couper de la magie. Mais au risque de déchirer son âme.
– Même si tu disais vrai, à quoi reconnait-on une essence de Dragon ?, demanda Tuan, ironique.
Pour sauver l’Empire et conserver une chance à Tuan, Kiem s’efforça au calme. L’image des dernières minutes de Pei revenaient dans sa mémoire. Il ne voulait pas revivre cela.
– Le Léviathan fournit une magie chaotique, le Dragon rétablit l’ordre. Il est très simple de vérifier que tes pouvoirs magiques ne sont pas augmentés par la Perle, c’est tout le contraire. Le Léviathan se rue vers toi quand tu l’appelles avec la Perle au creux de ta main. Tu ne l’entends pas qui te crie de la lâcher, qui t’ordonner de la détruire ? C’est une voix stridente, n’est-ce pas ? Puissante mais chargée de tonalités démentes t’enjoignant de lui remettre la Perle.
Tuan raffermit sa prise sur la Perle. Le doute se lisait sur son visage mais une fois de trop, il ne prit pas au sérieux les explications trop tragiques de Kiem.
– Le Léviathan est fou, tout le monde sait cela. Cela ne transforme pas un bout de pierre en âme sacrée, répondit Tuan.
– S’il s’agissait d’un simple bout de pierre, la Perle ne pourrait pas m’aider à couper ton lien avec le Léviathan.
Tuan se raidit et lança aussitôt ses ombres à l’assaut. Kiem n’eut alors plus le choix et, serein, fit son œuvre. Les ombres ne parvinrent pas jusqu’à lui, elles se dissipèrent, comme privées de force dès qu’elles s’éloignaient de Tuan. Ce dernier luttait, tentant de contraindre l’obscurité environnante à se former pour lui.
Kiem restait immobile mais ses traits étaient tendus. Trancher le lien qui retenait Tuan au Léviathan s’avérait beaucoup plus compliqué qu’avec Pei. Pei était fou et son esprit déjà à demi-vaincu. En réalité, il n’avait peut-être fait que le pousser vers l’abîme. Tuan luttait et son esprit même imprégné du Léviathan restait fort.
La luminosité de la Caverne reflétait l’affrontement silencieux, le ballet d’ombre qui accompagnait les efforts de Kiem et Tuan. Plusieurs minutes s’écoulèrent et peu à peu, les ombres s’étiolaient et le lien s’effaçait. La présence du Léviathan se faisait plus ténue mais Kiem s’affaiblissait et lorsque le lien s’estompa enfin, Kiem s’effondra à genoux.
Tuan, la rage au cœur, dégaina sa lame. Dans la lueur renouvelée des roches, elle jeta un éclat étincelant.
– Au sabre, je suis toujours le meilleur. Tu me paieras cela de ta vie.
Avec un sourire las, Kiem répondit que c’était une issue probable. Il se releva péniblement, dégaina à son tour et se mit en garde.
Ce ne fut pas un très beau combat. Kiem avait toujours été moins doué à l’escrime et couper le lien du Léviathan l’avait exténué. En furie, Tuan pressait le Veilleur d’estocades. Il était plus fort et plus aguerri et Kiem reculait sous les coups, récoltant au passage de nombreuses estafilades aux bras. Ses mouvements ralentirent et après une feinte de corps, il ne parvint pas à parer une attaque sur son flanc droit.
Son sang jaillit. Rouge, clair, sinistre.
Kiem s’effondra, lâcha son sabre qui retentit comme un gong sur le roc de la caverne.
Tout à sa fureur, Tuan ne prit même pas conscience que son adversaire était mortellement blessé. Il s’acharna et poursuivit ses attaques, jusqu’à ce que Kiem s’effondre, pour toujours.
Alors seulement, il se rendit compte que la voix puissante qui l’accompagnait depuis Majiin s’était éteinte et Tuan fut abasourdi par le silence que cela provoqua en lui.
Alors seulement, il se rendit compte que son ami était mort, massacré par sa main.
Alors seulement, il se rendit compte qu’une part de lui était restée auprès du Léviathan. La part qui peut s’émouvoir et pleurer.
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Hong et Tang trouvèrent les deux combattants gisant dans une mare de sang. Kiem était livide, figé dans un masque horrible. Tuan était prostré sur le sol en proie au délire et secoué de tremblements nerveux. Ils relevèrent leur maitre et s’enfuirent avec lui. Les deux frères n’échangèrent pas un mot, ils avaient noté l’absence d’aura sombre autour de Tuan. L’absence d’ombre. Hong portait Tuan sur son dos tandis que Tang ouvrait la marche, un flambeau à la main. Ils remontèrent piteusement vers la surface.
La bataille était déjà perdue avant d’être livrée. Sans la magie du Léviathan, les troupes impériales prendraient inexorablement le dessus sur les paysans et ouvriers que Tuan avait enrôlé. Seulement comment se résoudre à abandonner la lutte ? Comment expliquer aux troupes conquérantes, galvanisées par la proximité de la Cité, par l’audace de leur chef que l’assaut était voué à l’échec ? Impossible pour Hong et Tang de s’y résoudre, devancés par leur légende des frères noirs. Impossible pour Tuan même de s’y résigner. Ils allèrent à la mort, tous en hurlant leur haine de l’Empire et de ses mandarins honnis.
Les lanciers impériaux les attendaient et se groupèrent en nasse mortelle. Chaque soldat impérial portait une cuirasse en métal, une lance à hampe rigide et trois javelots à tête de fer. Sur leurs fronts étaient ceints le diadème de leur maison mère. Chacun d’eux avait erré des semaines durant dans les forêts de l’Empire au gré des embuscades, guettant un ennemi qui se dérobait sans cesse. Alors comme une nuée, ils s’amoncelèrent et déversèrent sur les rangs de l’armée rebelle leurs milliers de javelots.
Tuan se remettait à peine de son engourdissement. Le choc provoqué par la perte de son pouvoir et par la mort sauvage de Kiem s’estompait à peine qu’il était plongé dans la bataille qu’il avait tant désiré. Incapable de prendre la moindre décision, il tira seulement son arme, hébété et brandit le poing. Cela suffit pourtant, dans la fièvre du combat naissant, à galvaniser ses troupes. Hong sonna la charge et lança les troupes à l’assaut du premier muret intérieur. Par trois fois, l’élan de la charge fut brisé et repartit, droit dans le mur des lances ennemies. Tuan le vit tomber, empalé par tout un peloton. Il ne pouvait rien faire pour son fidèle lieutenant. La magie de Tuan s’était évaporée. Son espoir également car les mandarins l’avaient trahi. Tuan reconnaissait les diadèmes au front des lanciers, il avait côtoyé ses couleurs, ses maisons, ses maîtres. La rébellion avait vécu sous leurs ombres protectrices et à présent les mandarins Ming, Han et Rohn le combattaient.
Tout était perdu : sa magie, son âme et l’honneur de l’Empire mais il pouvait encore tomber dignement. Tuan se surpassa dans l’art du sabre ce jour-là. Dansant avec les lances, il fauchait les rangs des soldats et regroupait ses combattants autour de lui. Noyau isolé, au cœur d’une lutte inégale et sans merci. De simples paysans ne pouvaient rivaliser avec la fine fleur des troupes impériales. Les plus désespérés, les pauvres hères qui avaient tout quitté étaient les plus farouches. Ils se dressèrent une dernière fois le fléau à la main, bouillant d’emporter un guerrier auprès du Dragon.
Tuan fut fier de ses combattants. A la mode des barbares Tameiv, aucun ne recula. Pas un ne cria grâce, pas un ne rompit même lorsqu’il devint évident que le combat était perdu, même lorsqu’on offrit le pardon impérial. Comme Tuan, ils moururent au pied de la Cité, sans même regretter de l’avoir atteinte.
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Le lendemain, la cité impériale bouillonnait d’activité quand Ming sortit de ses appartements. Il n’adressa qu’un coup d’œil distrait aux serviteurs, juste pour s’assurer que les derniers vestiges de la bataille étaient camouflés. L’avance au cœur de la Cité des troupes rebelles était son idée. Pour rendre plus crédible, la menace que constituait Tuan, il aurait fallu qu’il parvienne au moins jusqu’au premier muret. Ming escomptait que Tuan balaye les premières troupes envoyées à l’aide de ses sortilèges. L’absence de magie l’étonnait.
Ming avait revêtu sa robe de cérémonie en brocart vert. La Lumière du Ciel l’avait convoqué et il remonta l’allée à pas mesurés. Ne pas donner le moindre signe d’impatience ou de nervosité, songea-t-il.
Il marcha sur une immense tenture, recouvrant l’allée autrefois fleurie. Probablement qu’en ce lieu, trop de sang avait coulé et incrusté la pierre. Il faudrait la patine du temps pour réparer tout à fait les dégâts. Peu importait, du temps, ils en avaient à présent.
Il franchit sans encombre le cercle des gardes impériaux sur le qui-vive, encore armés pour la guerre. Leurs yeux cernés et leurs traits fatigués n’échappèrent pas à l’œil vigilant du mandarin. Ils n’avaient pas rejoint leur lit depuis la bataille et personne ne les avait relevés. Avec un peu de chance, la garde impériale considérait peut-être cette escarmouche comme une vraie bataille.
Ming ne patienta qu’une seule fois, arrivé dans l’antichambre même de l’Empereur. Cette faveur insigne indiquait à elle seule son triomphe. Le chambellan prit même la peine d’échanger quelques amabilités avec lui avant de le laisser patienter.
Quand il entra dans la chambre, la Lumière du Ciel se reposait, allongé sur un baldaquin. A ses pieds des missives décachetées gisaient éparses. Deux courtisanes massaient les pieds de leur souverain et jetèrent un bref regard au mandarin. Ming ne s’abaissa pas à leur prêter attention mais était parfaitement conscient de leur rôle de protectrices. Wuong aurait pu le tuer, ces deux frêles jeunes filles ne le rateraient probablement pas s’il menaçait la Lumière.
– Les nouvelles affluent de tout l’Empire, mon bon Ming. La magie semble avoir disparue et les rebelles partout sont écrasés.
L’Empereur marqua un temps, plongé dans ses réflexions.
– Les Nagas se retirent également de nos rivages. Surprenant, n’est-ce pas ?
A quarante printemps, la Lumière du Ciel en paraissait soixante. Vieilli par les soucis de sa charge ou par l’excès de libations, ses cheveux blancs et ses traits ridés le faisaient ressembler prématurément à son oncle.
– Je présume que les Nagas continuent d’obéir à leur logique serpentine. L’Empire est fort, ils rampent devant lui.
– Intéressante métaphore. L’Empire a vacillé pourtant. La flamme impériale aurait même pu être soufflée sans de courageuses interventions.
– Votre majesté est trop bonne, fit Ming en s’inclinant légèrement.
Le pari était risqué mais Ming savait qu’il n’avait pas le choix. Il fallait être compté parmi les vainqueurs tout de suite ou il ne parviendrait pas à évincer ses rivaux. Sans parler d’effacer les traces de son complot.
– J’ai vu vos bannières flotter, Ming. Au moment crucial, vous étiez là. Continuez de surveiller les Nagas, ils risquent de frapper lorsque nous serons les plus faibles, selon leur logique serpentine. Mais je peux vous assurer que l’Ordre des Veilleurs sera rebâti.
Gael
L’ascension du roi dragon
L’armée était déjà sur place quand Gabriel arriva. Pour une fois, ils avaient pris ses menaces au sérieux car pas loin de 150 000 hommes entouraient la place de l’Etoile et descendaient le long de l’avenue des champs Elysées, avec des hélicoptères près au décollage au sommet de la grande Arche et des blindés en contrebas.
Comme le jeune homme l’avait prévu, ils scrutaient tous le ciel, s’attendant à essuyer une attaque depuis le ciel. C’est donc en toute tranquillité qu’il put sortir du métro : seule une poignée de gendarmes était postée là pour empêcher les badauds de s’aventurer à l’extérieur, et ils étaient tellement occupés à gérer la masse de touristes que se faufiler sans combat fut d’une simplicité affligeante.
Il se tenait donc à présent au pied de la grande roue, faisant face à l’armée française entière qui ne l’avait pas encore aperçu. A peine plus qu’un petit défi pour lui, il décida donc de pimenter un peu les choses. Concentrant sa magie ses flux de puissance dans sa poitrine, il inspira profondément avant de lâcher un hurlement de provocation si puissant que les vitrines se brisèrent une à une jusqu’en haut de l’avenue, ébranlant l’ensemble des soldats postés là. Ce cri les déstabilisa un moment, cherchant furieusement son origine. Ils ne pouvaient bien sûr pas le voir depuis leur poste, il mit un moment avant de s’en apercevoir, puis décida d’y remédier en déployant ses ailes éthérées. Histoire de s’assurer qu’ils le voient, il leur ajouta une bonne dose de luminosité. Ainsi il serait visible de quiconque n’a pas de mur pour occulter sa vision, même à des kilomètres de distance! Et il semblerait que sa petite mise en scène ait eu l’effet escompté car les hélicoptères commencèrent à s’élever, et les chars à s’avancer. Les blindés formèrent une ligne serrée face à lui, et s’arrêtèrent pour ajuster leurs tourelles. A leur distance, ça voulait dire qu’ils attendaient que lui s’avance avant d’ouvrir le feu. Comme pour confirmer son intuition, les hélicoptères décrivirent un grand arc de cercle pour venir se placer derrière lui.
Il n’y avait plus moyen de faire marche arrière. Ces meurtriers allaient enfin payer pour le meurtre de ses parents. Il se retourna pour faire face aux hélicos qui prirent ce mouvement comme un signal pour ouvrir le feu. Dans le même mouvement, Gabriel s’accroupit et plaqua la main gauche au sol, diffusant son pouvoir à travers l’asphalte qui jaillit devant lui pour former un bouclier gigantesque. De la main droite, il réussit à atteindre la plaque d’égouts la plus proche, et c’est un râtelier garni de lances de 2 mètres qui jaillit. Il se saisit de la première et la projeta de toutes ses forces contre le première hélicoptère qui fut transpercé de part en part. L’engin n’eut pas le temps de s’écraser, il explosa en plein air, les débris emportant un deuxième hélico dans une chute mortelle dans les rayons de la grande roue. Alors qu’il empoignait une seconde lance d’acier, un obus explosa à 3 mètres de lui, et un morceau arraché à la route le heurta à la main. Il pesta contre lui d’avoir été assez bête pour ignorer les tanks pour s’amuser avec les hélicoptères. Il mit un terme aux tirs en lançant une puissante bourrasque contre eux, les envoyant valser sans aucun contrôle à plusieurs dizaines de mètres. Flèche s’occuperait de ça plus tard, mais il n’était pas encore le moment pour elle d’apparaître. Il allait devoir les supporter encore quelques instants, et en attendant, il était urgent de gérer ces tanks. Une première ligne s’était avancée à moins de 1 000 mètres. 7 tanks de front : 6 étaient encore en train d’ajuster leurs tirs tandis que le premier rechargeait. Quand trois d’entre eux firent feu, des écailles brillantes apparurent sur les bras de Gabriel, ainsi que des serres au bout de ses doigts. D’un geste vif, il attrapa les deux premiers obus avant d’esquiver le troisième. D’un pas assuré, accéléré par l’afflux de puissance qui rugissait en lui, il commença à remonter l’avenue en laissant tomber les deux obus au sol comme s’ils étaient de simples fétus de paille. Et l’instant d’après, ce fut une véritable salve qui s’abattit sur lui, la deuxième ligne de blindés, ainsi qu’une troisième s’était jointes à la fête et les hélicoptères étaient déjà de retour. Pour éviter de trop s’ennuyer de ces derniers, Gabriel déploya ses ailes. Quant aux tirs des blindés, ils passaient autour de lui comme si l’air était devenu solide, les éviter en devenait aussi difficile que d’éviter de simples poteaux. Et pourtant, la vitesse à laquelle il se déplaçait l’amena en quelques secondes au niveau de la première ligne de tanks. Gabriel ne leur accorda aucune espèce d’importance : se retourner et tirer revenait à tirer sur leurs propres troupes. Il pénétra donc les lignes adverses et fit face aux fantassins qui n’hésitèrent qu’un instant avant d’ouvrir le feu.
C’est alors qu’il fit jaillir du sol deux nouvelles lances de pierre qu’il attrapa une dans chaque main avant de se lancer dans une sorte de danse qui lui permit de se frayer un chemin sanglant parmi les soldats toujours plus nombreux autour de lui. Véritable danseur entouré d’or, Gabriel enchaînait les passes d’armes avec ses deux lances, esquivant certaines balles, en repoussant d’autres de ses ailes éthérées, jusqu’à arriver sur la place de l’Etoile, au pied de l’Arc de triomphe envahi de militaires. Des snipers installés au sommet du monument travaillaient à leur oeuvre sans plus de succès qu’aucun avant eux : Gabriel était dans son élément au milieu de toute cette violence, comme si il avait passé sa vie au coeur de batailles. Au bout d’un instant, il s’arrêta d’avancer, à environ 10 mètres du pied du gigantesque monument, continuant de faire tournoyer ses armes autour de lui, tranchant mains et pieds autant que gorges et viscères. Pendant quelques instants à tournoyer sur lui-même, le jeune homme se mit à créer des flux d’air autour de lui, les concentrant au maximum pour qu’ils prennent plus d’inertie et de puissance à chaque tour. Il se baissa ensuite d’un seul coup sur un genou, relâchant ses flux d’air, ce qui créa une gigantesque bourrasque envoyant voler les soldats dans tous les sens, laissant un espace vide de 15 mètres tout autour de lui.
C’est cet instant que choisit Flèche pour se montrer. Éclair d’émeraude dans le ciel bleu, la dragonne qui n’était nulle part un instant auparavant se posa dans un tremblement de terre à côté de Gabriel, finissant d’insinuer la panique au coeur des soldats assez valides pour se relever. Pour la première fois de sa vie, la dragonne n’était pas la proie mais la chasseuse pour les humains, et ses yeux de braise brillaient d’une haine et d’un sentiment de supériorité qui glaça tous ceux qui croisèrent ce regard. Après avoir laissé les hommes observer son regard froid, ses crocs et ses griffes longs comme des couteaux, elle se tourna vers l’Arc de triomphe et se baissa ventre contre sol, ses ailes déployées à la verticale au-dessus d’elle. Gabriel qui n’avait pas encore bougé pendant tout ce temps se redressa et se plaça sous l’aile droite de la dragonne, assez près pour poser sa main contre son dos et insuffler dans ce contact toute la puissance qu’il possédait en lui. Dans le même temps, il promena son regard sur la foule de soldats déstabilisés. Il surveillait que la peur était toujours maîtresse en eux, car il le savait : tant qu’il offrirait sa puissance à Flèche, il serait aussi vulnérable que tout autre adolescent de 17 ans. Histoire de donner au change, il faisait extrêmement attention à garder assez de puissance en lui pour garder visible ses ailes dorées, mais qu’une seule balle l’atteigne, et elle les traverserait, ses ailes et lui, sans plus de mal qu’en traversant un nuage de fumée.
A côté de lui, La dragonne se mit à cracher son souffle contre la pierre. Un trait de feu liquide, aussi fin qu’un cheveu au sortir de sa gueule immense, mais vaste de plusieurs mètres en s’écrasant contre le monument. La chaleur devint immédiatement insupportable. Les soldats les plus proches jetèrent au sol des armes fumantes, et les plus éloignés dégoulinaient de sueur. Gabriel restait impassible, il devait se montrer aussi dur qu’un roc s’il voulait que son plan se déroule jusqu’au bout sans anicroche. S’il ne voulait pas qu’un soldat se rende compte de sa faiblesse et lui loge une balle dans la tête. L’Arc de triomphe rougeoyait derrière lui, la pierre se changeant lentement en verre. Trop lentement à son goût. Mais avant que quiconque n’ait repris ses esprits, la dragonne se redressait, mettant fin à la fournaise et permettant à Gabriel de reprendre possession de sa puissance. Il parcourut une dernière fois du regard les soldats amassés autour d’eux, et d’un seul geste, il se retourna et s’avança vers l’amas de verre en fusion qui se dressait là où se trouvait un instant plus tôt une arche en pierre de 50 mètres de haut. D’un pas lent et assuré, il s’avança vers cette montagne rougeoyante. Au moment de poser un premier pied sur le verre en fusion, il concentra des flux d’air pour créer une minuscule bourrasque glacée qui figea le verre en une marche translucide parcourue de craquèlements blancs. Et à chaque pas supplémentaire, une nouvelle marche se formait, formant un escalier neigeux en plein centre de la montagne de verre rouge orangé. A mi-chemin, Flèche le suivit dans son ascension, avalant les marches 5 par 5 grâce à ses puissantes et longues pattes, ondulant gracieusement au cours de son ascension. A seulement quelques pas du sommet, Gabriel forma une bourrasque plus puissante que les autres, et plus complexe également, qui fit apparaître sous ses pieds une plateforme de 5 mètres de diamètre, au centre de laquelle se dressait un trône. Des pieds terminés sur des griffes de dragon, des accoudoirs formés par des dragons enlacés, et un dossier surmonté de deux ailes en arabesques ajourées. Ce trône était assez imposant pour que tout le monde sur la gigantesque place de l’étoile puisse le voir. Gabriel s’assit sur ce trône, le menton posé contre son poing et la jambe gauche passée nonchalamment au dessus de l’accoudoir. Flèche le rejoint sur la plateforme, en fit le tour et s’allongea derrière le trône, sa queue écailleuse pendant le long des marches, menaçant quiconque aurait la mauvaise idée d’essayer de grimper, et sa tête dépassant de l’autre côté du trône pour reposer aux pieds de Gabriel.
Au pied de l’escalier, les hommes commençaient peu à peu à se remettre sur pied, évitant de regarder en l’air de peur de devoir faire face à une réalité trop effrayante pour eux. “A GENOUX DEVANT LE ROI DRAGON” ordonna le jeune homme sur son trône, et tous sans exception se jetèrent au sol. Certains plantant un genou au sol en regardant leurs pieds, les autres sur leurs deux genoux avec le front au sol. Ce sentiment de supériorité était tout bonnement délectable, son coeur battait la chamade, mais malgré ça, sa haine n’était toujours pas rassasiée, sa soif de sang en rien apaisée par la centaine de corps qui gisaient au milieu des militaires courbés. Maintenant tant bien que mal une voix posée, Gabriel servit aux soldats le discours qu’il s’était entraîné à répéter. “Vous tous qui avez survécu jusque là!” tonna-t-il d’une voix juste assez amplifiée par le pouvoir pour que tous les soldats l’entendent. “Vous tous êtes les témoins du début d’une nouvelle ère. Une ère où les dragons vont repeupler la planète. Une ère où je régnerai sur tous les peuples et mes descendants après moi. Est-ce que l’un d’entre vous souhaite à nouveau lever son arme contre moi ?”. Cette première tirade fut accueillie par un silence de mort. “Beaucoup sont morts aujourd’hui, mais le bain de sang n’est pas terminé. D’autres voudront également m’arrêter, et tout comme vous, ils y gagneront la punition adéquate.” Des phrases courtes, lui avait dit l’enchanteur. Les phrases courtes sont plus facilement acceptées et plus difficilement contredites. L’excitation fit faire une embardée à sa voix alors qu’il prononçait ces derniers mots : “A présents, ramassez vos morts, et amenez devant moi pour qu’ils soient jugés ceux qui ont ordonné l’enlèvement et le meurtre de mes parents! MAINTENANT!”. Les gradés furent les premiers à reprendre leurs esprits, hurlant des ordres pour organiser la libération de la place, et une équipe fut envoyée à la recherche des intéressés.
Il fallut plusieurs heures pour que la place et l’avenue soient enfin dégagées. Le soleil commençait à décliner, et la faim commençait à se faire sentir quand un hélicoptère pointa le bout de son nez. A son bord, Gabriel le savait, devaient se trouver le président de la république, le ministre de l’intérieur, ainsi que le général Pitz, le militaire gras comme un porc qui avait appuyé sur la détente de l’arme qui avait tué ses parents sous ses yeux. L’enfoiré qui avait tué ses parent et sonné le début de cette guerre qui aura duré 2 ans. Enfin il était à portée de main. L’hélicoptère se posa juste à l’entrée de l’avenue des champs Elysées, à bonne distance du trône de verre. A la grande surprise de Gabriel, c’est le président qui sortit le premier, suivi comme il s’y attendait du ministre de l’intérieur, du général Pitz, et d’un autre militaire qu’il ne connaissait pas, mais dont les décorations devaient peser la moitié du poids de l’homme. Le président attrapa ce dernier par la manche et le poussa en avant, et les autres suivirent quand bien même il semblait prêt à les tirer chacun par l’oreille jusqu’au centre de la place. Ils s’arrêtèrent tous les quatre au pied de l’escalier, et le président prit la parole. “Puissant seigneur, vos hommes nous ont informé de votre écrasante victoire de ce matin.” De la sueur coulait le long de ses tempes malgré la chaleur estivale, et il ne cessait de passer sa langue entre ses lèvres et de frotter ses mains les unes contre les autres. “En signe d’acceptation de votre pouvoir, et d’obéissance, j’ai comme vous l’aviez demandé amené les responsables du terrible meurtre de vos parents. Vous avez ici le ministre de l’intérieur qui a donné l’ordre de les faire assassiner, le général Marlaw qui était responsable de l’équipe qui a mené l’enlèvement, ainsi que le général Pitz qui a levé son arme contre vos vénérés parents. Je me fais une joie de vous livrer ces scélérats.” Les trois autres étaient vraisemblablement atterrés par ce discours, mais aucun n’éleva d’objection et tous plantèrent un genou à terre. “Meurtriers, menteurs et manipulateurs.” Cracha le jeune homme depuis son trône. Il se tenait penché en avant pour mieux les voir. “Vous mériteriez tous que je vous liquide sur le champ. Cependant il ne sera pas dit que je suis un monarque dénué de compassion. Ainsi, si vous gravissez ces quelques marches et que vous prêtez serment de servitude, je saurai vous pardonner et vous laisser la vie sauve.” Comme il s’y attendait, le ministre de l’intérieur et le général Pitz se précipitèrent, grimpant les marches quatre à quatre. En bas, le président tentait de convaincre Marlaw de les imiter en faisant de grands gestes. A peine les deux premiers avaient-ils atteint la première moitié de l’escalier que Gabriel se leva. Hurlant sa rage, il déchaîna le pouvoir en lui comme il ne l’avait encore jamais fait, faisant chauffer l’air aux pieds des deux hommes à une température qui fit fondre à nouveau le verre. Ils tentèrent quelques instants de s’échapper, mais le verre fondu collait à leurs chaussures, et leurs efforts frénétiques pour se sauver ne leur permirent que de trébucher la tête la première dans le verre en fusion. Une mort expéditive, mais Gabriel n’en resta pas là, il continua de le faire chauffer jusqu’à ce que les deux corps soient complètement enfoncés dans la montagne de verre, preuves intangibles s’il en fallait de la puissance de la colère du roi dragon. Haletant, exultant, Gabriel se força à reprendre le contrôle sur ses émotions. En prenant son temps, il recréa les bourrasques qui avaient formé les marches afin de réparer les dégâts qu’il avait causés. Quand ce fut fait, il retourna s’asseoir sur son trône. “Marlaw”, appela-t-il, sa voix trahissant son euphorie, “Pourquoi ne pas être monté en même temps que tes co-accusés ?”. Le militaire, qui devait avoir une bonne cinquantaine d’années, ne se redressa pas pour répondre, il ne haussa pas la voix non plus. “Monsieur, ou seigneur, quelque soit le titre que vous souhaitez que les gens vous donnent, je suis effectivement le responsable de l’équipe qui a enlevé vos parents, mais ce faisant je n’ai fait que suivre les ordres. J’ai toujours vécu dans la droiture et l’honneur, je préfère donc mourir en me sachant innocent que de vivre soumis comme si j’étais coupable du meurtre dont je suis accusé.” Son discours était bien rôdé, sa voix ne fit aucun écart pendant qu’il parlait, et sa nuque baissée semblait attendre la lame du bourreau. Gabriel fut réellement impressionné par le calme qui habitait cet homme, surtout en comparaison du président tout miteux qui se tenait à ses côtés : le pauvre homme avait souillé son pantalon en voyant les deux autres hurler à la mort. “Marlaw, tes arguments me semblent assez justes, et il faut dire que dès le départ j’étais surpris de vous voir ici. Si vous vous estimez réellement innocent et que vous acceptez de continuer à vivre sous mon règne, vous pouvez sans crainte me rejoindre sur la plateforme.” C’était cruel de tester ainsi ses nerfs, mais Gabriel avait besoin d’hommes de confiance, et si quelqu’un pouvait grimper ces marches après avoir assisté au spectacle précédent, cet homme ferait preuve d’un courage sans bornes. Et c’est ce que fit Marlaw. Sans un regard vers les deux cadavres, il monta l’escalier en regardant droit devant lui, droit dans les yeux du jeune homme. Une fois en haut, il s’agenouilla et baisa la main tendue du roi dragon. D’un geste, ce dernier lui fit signe de se lever et de se placer à sa gauche. Alors qu’il s’exécutait, le militaire laissa apercevoir les gouttes de sueur qui coulaient sur son visage. L’ascension avait donc été plus effrayante qu’elle n’avait semblé, Gabriel ne put s’empêcher de sourire à cette idée. Réprimant un sourire, il lança au dernier : “Monsieur l’ancien président, veuillez monter vous aussi.” Soulagé par la vision de Marlaw à côté du trône, en vie, le président n’hésita pas avant de se lancer sur les marches de verre. Passant au-dessus des deux cadavres, il dût réprimer un violent haut-le-coeur, mais continua de monter et s’agenouilla pour baiser la main de son seigneur. “Savez-vous pourquoi vous avez pu monter jusqu’ici ?” L’interrogea Gabriel. “Parce que je suis aussi innocent qu’un nouveau-né, puissant seigneur dragon” débita l’intéressé, “parce que je serai votre fidèle serviteur, magnifique souverain.” Un sourire crispé déformait son visage, de la sueur perlait sur son front, et ses yeux clignaient frénétiquement comme pour chasser l’image des cadavres coulés dans l’escalier. “Tu as tout faux” fut la réponse langoureuse de Gabriel. “Si tu es ici encore en vie, c’est parce qu’en plus d’avoir fait tuer mes parents, tu as osé te présenter devant moi en te prétendant innocent. En prétendant m’apporter les véritables coupables.” Des tremblements parcoururent le président. Il songea un instant à s’enfuir, puis l’image des corps s’enfonçant dans le verre en fusion chassèrent cette idée. “Si tu es ici vivant, c’est parce que je te réserve un sort bien pire qu’à tes deux collègues!” Et ce disant, il se releva brusquement, attrapant l’homme à la gorge et le tenant en l’air à bout de bras. Usant de la magie des dragons que lui avait enseigné Flèche, il plongea sa main libre dans le ventre de l’homme qui se tortillait, et en ressortit une masse vaporeuse multicolore : l’espoir, l’amour, l’envie et la raison venaient d’être enlevées du corps de l’ancien président, ne lui laissant plus que la faim, la peur, la haine et la folie. C’est donc un être hagard qui tomba au sol quand il relâcha ses doigts, un homme brisé qui dévala les marches de verre, un homme sans but qui repartit en marchant le long de l’avenue des champs Elysées.
Gabriel se sentit soudain plus léger. Sa haine folle s’était calmée en même temps que sa vengeance arrivait à son terme. A présent, le plus dur restait à faire s’il voulait redonner au monde son visage d’antan, quand les dragons régnaient sur les cieux à la place des dieux. Le règne du roi dragon commençait.
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Le plan
[…]
Demain.
Demain, je détruirai deux mondes.
Jour 836
Ce seront mes derniers mots dans ce journal de bord. A bien des égards, il semblera au lecteur que ces lignes appartiennent plus à un journal intime (même si maintenant que vous arrivez aux dernières pages, cela vous semble déjà évident…). Disons qu’il s’agit d’un mixe des deux, dans la mesure où j’ai autant relaté mon expérience que mes états d’âmes.
J’ai essayé d’être aussi honnête que possible, de n’avoir rien enjolivé ou exagéré, même si je sais que fondamentalement, tous nos écrits sont teintés de partialité.
836 jours. Si mes estimations sont correctes, cela correspond à environ quatre ans sur Terre. Même après tout ce temps, même après tout ce que je viens de vivre, même après mon évolution, j’ai encore du mal à croire que cela fait si longtemps. Inutile de revenir sur tout cela. Si un jour, lecteur il y a, il lui suffira de reprendre la lecture au début de mon journal pour se rendre compte de l’effet que cela me fait, maintenant que j’écris ces lignes.
Après tout, cela ne fait qu’une dizaine de cahiers de deux cents pages…
Comme je le disais, j’ai essayé d’être honnête le plus possible. Néanmoins, au cours de ces dernières semaines, un projet… un objectif, s’est dessiné. Pas exactement un objectif, même. Plutôt une nécessité (encore qu’en fait, le mot projet ne soit pas si éloigné du concept que j’ai en tête). Et le lecteur se demandera pourquoi il n’en a pas connaissance, pourquoi cela ne lui évoque rien.
Cette nécessité découle d’une pensée que j’ai eu, je pense, au cours de la première apparition d’Antarès. Évidemment, le lecteur se posera la question suivante : “Quoi ? Mais à ce moment-là, il avait des troubles de la mémoire… comment peut-il s’en souvenir ?”
Et puis, j’imagine qu’il se reprendra dans la seconde qui suit. Après tout, j’ai fait un compte rendu détaillé à l’époque. Si j’ai pu écrire dans ces cahiers, qu’est-ce qui m’empêchait d’écrire sur d’autres, qui n’entrent pas dans la continuité ?
Je ne me suis jamais gêné pour démolir le Quatrième Mur. Je ne vois pas pourquoi je commencerais maintenant.
Cher lecteur, j’espère pour toi que tu as bien emporté toute la caisse de cahiers. Parce qu’au fond de celle-ci, parmi les cahiers vierges que tu trouveras, il y en a un, bien caché, avec toutes mes notes de projets depuis la première fois où j’ai vu le satellite géant de cette planète.
Si Mira était apparue avant Antarès, le contenu de ce journal de bord aurait sûrement été entièrement différent. Il est même probable que je ne l’aurais jamais tenu.
Néanmoins, j’imagine que maintenant que j’écris ces derniers mots, autant en profiter pour finir en beauté.
Le jour se lève. Enfin.
Fiak dort toujours. Mon maudit compagnon à plumes ronfle du sommeil du juste. Il est loin de s’imaginer ce que je m’apprête à faire. Et s’il savait, de toute façon, que pourrait-il faire ?
Il m’arrive en le regardant de me demander s’il se souvient que je l’ai pratiquement tué. Et fatalement, à chaque fois depuis que j’ai décidé de la date pour mener mon projet, je me demande si ce que je vais faire sera bon pour lui et les siens. Et pour la planète, dans son ensemble.
Malgré mon évolution, malgré l’amélioration de ma compréhension, de mes perceptions et de mes facultés, je n’arrive toujours pas à savoir si je vais réussir. Cela me tourmente mais pas tant que cela. En réalité, ce qui me tourmente le plus, c’est plutôt l’ignorance.
Admettons que j’échoue. J’en meurs. Passons, cela a toujours été une évidence, quelque soit l’issue. Mais admettons que j’échoue. Quelles seront les conséquences pour ce monde ?
Aucune idée. Cela seul justifie mon tourment.
Pire. Admettons que je réussisse. J’en meurs aussi. Je l’ai déjà dit. Que le lecteur se rassure, je m’y suis fait. Mais les conséquences ? À court terme, bonnes. À moyen termes, bonnes. À long terme… ? La théorie du chaos reprend ses droits.
Pire encore. C’est moi et moi seul qui qualifie les conséquences à court et moyen termes de bonnes. Mais est-ce que j’ai le recul et le droit d’agir sur la seule base de ma conviction ?
Même avant d’arriver ici, je me suis toujours considéré comme ouvert d’esprit. Depuis mon arrivée ici, cette ouverture a beaucoup augmenté. Le lecteur le sait. De même qu’il sait aujourd’hui quelles sont mes limites.
Une compréhension supérieure ne signifie pas pour autant un jugement supérieur. Encore moins l’accès à toutes les réponses.
Je crois que jusqu’à mon dernier souffle (qui, cyniquement, n’est pas si loin que cela), je serai hanté par cette recherche du sens de l’univers.
Vous comprendrez mieux mon tourment si je vous dis que mes calculs statistiques prennent forcément en compte la probabilité infiniment petite de l’existence d’une force supérieure.
D’accord, il est également probable que mes agissements aient été prévus par cette force supérieure. Mais en regard de l’extrêmement faible probabilité que cette force existe, la probabilité que mes actes ont été prévus est tout simplement ridicule. Si ridicule que cela ne vaut pas la peine d’être mentionné.
Alors pourquoi le mentionner ? (est-ce que, après tout ce temps, je dois encore m’excuser pour ce genre d’anticipation ? ):
_je fais partie d’un plan, qui vise à l’anéantissement : j’ai tort d’y contribuer.
_je fais partie d’un plan, qui vise à la continuité : j’ai raison d’y contribuer.
_pas de force supérieure, mon jugement manque de recul : j’ai tort d’agir.
_pas de force supérieure, mon jugement a assez de recul : j’ai raison d’agir (à court OU moyen OU long termes…)
Avec toutes les déclinaisons possibles et imaginables pour les deux premières possibilités. Il peut y avoir non pas une mais deux entités supérieures ou plus, et donc par conséquent, non pas un mais deux plans (ou plus) par entités.
D’un point de vue statistique, si je mentionne les quatre possibilités ci-dessus, c’est parce que selon la définition que je donne à « court », « moyen » et « long » termes, la dernière englobe les trois autres, de sorte que les probabilités des trois premières suivent une courbe asymptotique.
Autrement dit, en simplifiant à l’extrême, que je réussisse ou que j’échoue n’a pas d’importance, j’ai une chance sur deux de faire ce qu’il faut.
Alors pourquoi ai-je décidé d’agir, malgré le doute ?
_parce que je le peux.
_parce qu’au cours des 835 jours que j’ai vécu ici, je n’ai rien vu qui justifie la destruction ce de monde.
_parce qu’une incertitude de la vie vaut mieux qu’une certitude de mort.
_parce que de mon point de vue, la vie sur cette planète a le droit d’exister.
La grande question étant plutôt : si je dois en mourir, à quoi bon ?
Simplement ceci : je n’ai pas trouvé de raison de vivre plus longtemps. J’ai la certitude de ne jamais pouvoir rentrer chez moi par mes propres moyens. Les chances pour qu’une intervention extérieure s’en charge sont minces et quand bien même, dans l’hypothèse où mon absence n’ait pas été remarquée, je doute de pouvoir me réintégrer à la société. Pas après ce que j’ai vécu ici.
Du reste, je ne vois pas bien l’intérêt de continuer à vivoter sur cette planète jusqu’à la fin de mes jours. Ou pire, pour l’éternité. Puisque j’en suis capable, autant que mes facultés servent à quelque chose.
C’est pour cela que j’ai décidé d’agir.
C’est pour cela que Mira et Antarès doivent disparaître.
C’est pour cela que dans quelques heures, quand Mira et Antarès seront au zénith, je les détruirai.
C’est pour cela que demain, je mourrai.
Peut-on vraiment cesser d’aimer quelqu’un ?
À Mira, avec ton mon amour.
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Peu après avoir refermé son journal sur ces ultimes mots, Nathan alla le poser dans la caisse en plastique. Mécaniquement, il en referma le couvercle sur son précieux contenu. Probable que les cahiers ne seraient jamais lus, mais aux yeux du jeune homme, ils avaient plus de valeur en ce monde que n’importe quoi d’autre. La valeur de la dernière preuve de son existence.
En se relevant, les yeux fermés, il prit une profonde inspiration. Le flux vert turquoise qu’il avait nommé « Anaeri » emplissait l’air depuis la veille. La vie se répandit dans ses poumons puis, grâce à la circulation sanguine, s’insinua en lui, renforçant encore plus sa compréhension.
Nathan sortit de sa grotte, caressant avec affection les murs qu’il avait lui-même excavé. Le contact de la pierre tiède lui rappela les efforts qu’il avait fournis pour tailler son foyer, les coups de marteau sur le burin qui résonnaient dans son bras, la sueur qui perlait sur tout son corps, les morceaux de roches se détachant à chaque impact. Un souvenir en rappelant un autre, Nathan se revit en train d’extraire le fer du minerai, dans son premier haut-fourneau, quand il lui fallait encore tâtonner pour réaliser quoi que ce soit. La brûlure des muscles qui travaillent, la chaleur intense du brasier, le plaisir à l’idée de redécouvrir ce que les hommes du passé avaient fait.
Des centaines d’autres souvenirs lui revinrent en tête. Tous mêlés de joie, de peine, d’émerveillement, de douleur, de tristesse. Tous surpassés par la sérénité qui l’avait gagné au fil des mois. Et même, d’une certaine manière, au fil des années.
Plus il respirait, plus Nathan sentait la vie et la compréhension s’insinuer en lui. Il s’abreuva à cette source, comme il s’était abreuvé dans l’eau d’un torrent, peu après son arrivée sur cette planète, alors qu’il mourrait de soif. La plus petite fraction d’Anaeri pouvait, de son point de vue, faire la différence au moment crucial.
Face au soleil levant, le jeune homme ouvrit les yeux. Malgré l’étendue des connaissances et de l’ouverture d’esprit que lui conférait la substance turquoise, malgré la pratique et le questionnement qu’il s’était imposé depuis des mois, Nathan n’avait jamais réussi à percer le mystère de son arrivée, ni celui de sa présence sur cette planète. Seule des déductions intuitives avaient permis d’entrevoir des réponses. Mais jamais de moyens de retour.
En regard des facultés et connaissances qui étaient siennes sur cette planète, la solitude et l’ignorance avaient été une torture sans nom, l’amnésie, une bénédiction à égale mesure.
Tout cela relevait à présent du passé. Nathan avait besoin de la totalité de ses ressources, besoin d’être entier, d’être en pleine possession de ses moyens. Et si les vagues de questions, de ressentiment et de tristesse revenaient l’assaillir, il s’en servirait pour alimenter le brasier de ses émotions.
Il sortit de la grotte, accordant un bref coup d’œil à la forêt luxuriante en pleine floraison et se téléporta à l’à-pic. Le haut de la falaise jouerait un double rôle. La vue qu’elle offrait sur la plaine continentale contribuerait à l’apaisement tandis que la hauteur permettrait à Nathan d’avoir accès à plus de Calabi, la substance violette tueuse de vie.
Il s’assit au rebord du vide, face aux Étendues Verdoyantes, ferma les yeux, et entrepris de chasser les derniers doutes de son esprit, de contrôler sa respiration, de discipliner le torrent de ses pensées.
Le temps passa.
Antarès continuait, inlassablement, sa course dans le ciel. Mira, déjà présente, semblait l’attendre patiemment. Les deux astres semblaient dévorer l’horizon, gigantesques de par leur taille. L’un bleuté aux reflets turquoise, l’autre rougeâtre sombre. La spirale d’Anaeri allait bientôt atteindre son apogée. Bientôt, Antarès serait suffisamment proche pour que le Calabi commence à s’échapper.
Ce n’était plus qu’une question de seconde.
Nathan chassa les dernières pensées parasites de son esprit et ouvrit les yeux. Les premières volutes de Calabi s’élevaient devant lui. Il élança son esprit vers elles et s’en saisit, avant de commencer à tirer sur la source. La puissance affluant en lui, il étendit son esprit en une bouche ouverte sur le sol, qu’il agrandit de plus en plus, aspirant toujours davantage de Calabi et d’Anaeri.
Les forces antagonistes, qui luttaient de façon destructrices en ce monde ne pouvaient rien face à cette faim dévorante. Elles ne se pliaient pas à la volonté du jeune homme, elles étaient consumées par l’esprit de cet intrus en ce monde. Plus il en aspirait, plus sa compréhension et ses connaissances augmentaient. Plus il en aspirait, plus les mâchoires de son esprit grandissaient. Plus il en aspirait, plus il pouvait en aspirer.
Bientôt, la base de la spirale d’Anaeri se rétrécit, les courants à l’intérieur devenant plus denses sous l’effet de l’augmentation de l’intensité. Et toujours, Nathan aspirait, dévorait les deux substances, l’une provenant de Mira, l’autre s’échappant vers Antarès. Il consumait une fraction de ces flux pour les contenir en lui-même, une autre pour augmenter la taille de sa bouche, une autre encore pour aspirer plus encore des deux flux.
L’effort mental lui crispa le visage.
Bientôt, les vagues de compréhensions, d’émotions, de sensations et de pulsions s’estompèrent, les unes après les autres. Ne resta plus qu’une pensée, avec derrière, l’instinct.
La spirale d’Anaeri se réduisit en colonne, la base supérieure s’élevant jusqu’à Mira, la base inférieure se rétrécissant toujours plus.
Nathan retint un grognement tandis que la crispation atteignait les épaules.
L’instinct de survie commença à protester.
Un grondement sourd s’éleva et un début de vibration vint faire trembler la terre. La roche craquela et d’inquiétants bruits de fissures se firent entendre.
La colonne d’Anaeri rétrécissait de plus en plus. Déjà, son bord le plus éloigné ne recouvrait plus que les terres. Les flux verts en son sein gagnaient toujours plus en intensité, virant progressivement au bleu, puis au jaune. Sur le chemin des bords de la colonne, la vie semblait exploser sous toutes ses formes, les arbres grandissant démesurément, la végétation comme prise d’une furie titanesque.
Les nuages se formèrent de nulle part, englobant ainsi les cieux, l’atmosphère se nimba de bleu sombre, les limites entre le ciel et la terre s’estompant. Le grondement sourd se transforma en un roulement de tonnerre, faisant écho aux gémissements de la terre.
Partout, le sol s’ébranla, laissant s’échapper des faisceaux de lumières violacées. Les crevasses s’ouvrirent autour de Nathan. Les crevasses devinrent des failles, gagnant en largeur, se rejoignant les unes les autres, avalant des pans entiers de falaises, vomissant le Calabi comme un volcan libère son magma en fusion.
Nathan était prostré sur lui-même, luttant de toutes ses forces, de toute son âme, de tout son être pour consumer Calabi et Anaeri. La tension lui vrillait tous les muscles du corps, menaçant de le déchirer. L’instinct de survie lui cognait les tempes au rythme des battements de son cœur. Il prit l’inspiration la plus profonde de toute sa vie. L’instinct de survie prit de la vigueur, luttant pour lui faire lâcher prise.
La falaise continuait de s’écrouler sous Nathan, maintenant recroquevillé sur lui-même, tremblant mais insensible aux changements autour de lui. La roche sur laquelle il se trouvait se déroba, ouvrant la gueule monstrueuse d’un maelström démesuré de Calabi. La lumière violette s’échappant de l’abîme vira lentement au noir profond, teintée ici et là par les courants de flux.
Dans un ultime gémissement, cieux et terre se figèrent dans le silence et l’immobilité, terrassés par la tension. Seuls restaient encore le cône noir de Calabi et la colonne d’Anaeri, l’un comme l’autre rétrécissant de plus en plus, leur point focal centré sur Nathan.
En quelques secondes, la colonne d’Anaeri devint un unique rayon de lumière tandis que le cône de Calabi s’estompa, les deux dévorés par la volonté du seul être humain de l’univers.
L’instant d’après, Nathan musela la petite voix dans sa tête et relâcha la tension en un hurlement inhumain, d’une puissance effroyable qui dura une éternité. L’atmosphère claqua telle une corde qui se rompt et dans le même temps, le jeune homme se saisit des deux corps célestes.
Aux premiers instants, il sembla que rien ne se produisait. Mais il devint rapidement visible que les deux astres se rapprochaient, la distance les séparant se réduisant de plus en plus vite. En quelques minutes ils étaient sur le point de se toucher. Nathan puisa dans ses dernières ressources et dans un dernier râle d’effort, obligea Mira et Antares à entrer en collision.
Calabi et Anaeri disparurent.
Nathan n’en su jamais rien. Au moment même où Mira et Antarès s’étaient effleurés, la vie avait quitté le jeune homme. Son corps tomba dans le gouffre ouvert quelques instants plus tôt.
Dans les dernières secondes d’accumulation des flux de vie et de mort, Nathan s’était servi de la toute puissance mentale du moment pour calculer les angles et vitesse d’impact de sorte que sa lune soit envoyée sur une orbite stable autour du soleil. Cela avait nécessité l’essentiel de ses ressources, plus encore qu’il ne lui en avait fallu pour dévier les courses d’Antarès et de son satellite géant, Mira.
A présent, Terra, la terre sur laquelle il avait vécu 836 jours n’était plus une lune mineure autour d’une géante gazeuse, mais une planète à part entière autour de son soleil, à distance viable et orbite stable, avec ses propres satellites.
Et la vie pourrait maintenant s’y développer en paix.
Je pense que c’est ce qu’il aurait voulu. Il aurait voulu que les dernières pages de son cahier de bord relatent ses derniers instants. Je lui devais bien ça.
Je suis le maudit compagnon à plumes qu’il appelait Fiak.
Et je ne suis pas censé savoir écrire.
Pardonne-moi, mon ami.
Galain
Le saut
Il n’avait fait aucun bruit.
Au milieu de ses draps pourpres, c’était à peine si l’on avait entendu le bruit sourd qu’avaient émis ses cervicales en rompant. Il semblait dormir paisiblement, la tête légèrement vrillée, un sourire aux lèvres. Le silence était presque complet dans la chambre marbrée : il n’y avait que le régulier cliquètement d’une horloge à pression pour venir troubler l’aphonie générale. Dehors, la pluie secouait sans bruit les ombres et de la fenêtre l’on apercevait, loin en contre-bas, Thrance, étale et lumineuse, saupoudrée d’éclats phosphorés. Aldris était seul maintenant. Lui, fils de l’Empereur, était seul avec le cadavre de son père posé sur le grand lit. C’était une sorte de rêve que d’être maintenant orphelin. Il y avait pour lui quelque chose de profondément bouleversant dans cette pièce absentée du monde ; la chaleur diffuse du corps assassiné de son père rayonnait encore doucement des draps pourpres et contrastait avec la fraicheur discrète du palais à cette heure.
Cela avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru : ce n’était finalement qu’une étreinte que de tuer. Il fallait penser à ses mains et laisser faire le reste ; deux sursauts de rage entre les poings creusés, deux éclats de lumière dans les orbites closes, et puis plus rien. Albanide IV, Empereur d’Elgaranad, était mort doucement entre les mains du fils. Aldris était seul maintenant. Il goutait au vertige de l’absence du père. Il savourait l’étrangeté de n’être plus tout à fait un fils et d’avoir entre les mains, pour quelques instants encore, le pouvoir de déchirer le monde. Sa respiration était lente et reposé : il songea qu’il n’avait jamais été aussi calme. Les lieux lui étaient subitement familiers : les dorures des arcades de pierre soutenant le plafond, les lourdes étoffes d’Eleïsdin, les fresques chamarrées d’ombres et de lumières, tout lui était proche et intime.
Parcourir la pièce, frôler les objets et les meubles, sentir l’odeur du vide et le froid s’insinuant par les murs, les fenêtres. Aldris marchait lentement au milieu des souvenirs du père et dressait la géographie feutrée des mémoires de l’Empereur. Des cartes affichées sur les murs témoignaient de la taille de l’Empire, des bibelots exotiques parlaient des conquêtes passées dans les terres éloignées de Thrance, tout semblait porter crédit au mythe d’Albenide IV, plus grand conquérant de l’histoire d’Elgaranad. Aucun visage humain dans cet amoncellement de trophées : juste l’insistance des victoires et du pouvoir accumulé par un homme, juste l’évocation d’un royaume sans limite parcouru de feux et de ruines blanches. Aldris pensa que la mort de son père était un juste retour de cendre, qu’il fallait s’y attendre, qu’il n’y avait là qu’une forme de justice anonyme dont il n’avait été que le bras. Le fait que son père ait été son père ne changeait rien au problème ; il avait été le seul à pouvoir approcher l’Empereur sans avoir autour de lui une cohorte de la milice impériale et avait donc été le seul à pouvoir rétablir l’équilibre en brisant le cou délicieusement sombre du vieil homme.
Il ouvrit la fenêtre et une bourrasque de pluie et de vent mélangés vint s’engouffrer dans la pièce. Dehors, c’était le froid mordant de l’automne ; la nuit sans lune était secouée de gouttes de pluie furieuse et du haut de la plus haute tour du Palais des Six, le visage d’Aldris se dessinait à peine dans les liquides grumeleux de la tempête nocturne. En bas, très loin, Thrance brillait. Une large baie luminescente traversait la ville et, autour de cette cicatrice lumineuse, s’épandait ici ou là des foyers grésillant de torches presque éteintes. Plus loin encore, fuyant vers l’horizon invisible et montagneux, l’on apercevait des fluorescences fragiles, perdues dans la noirceur globale du paysage, gites égarées dans ce qui devait être la forêt de Méleïvine.
Plus que le territoire lumineux de la capital, ce qu’Aldris contemplait à la fenêtre de la chambre du père mort, c’était l’annonce d’une ruine annoncée. Demain, lorsque la nouvelle du décès de l’Empereur Albanide IV d’Elgaranad et de son fils Aldris, Prince d’Abrumie, se sera répandue, Thrance sera vacillante. La mort du dirigeant et de son héritier portera un coup d’une terrible rudesse sur l’Empire et, de proche en proche, les Royaumes d’Estis, la Principauté d’Argondy, les Duchés des Combes, se révolteront. Des armées se lèveront d’entre les forêts et les monts d’Elgaranad. Les provinces s’agiteront de nouveaux. La ferveur des armes sera d’autant plus grande que le joug de l’Empire était fort et des régions entières s’embraseront. Thrance vivra un temps, absentée du reste et lointaine encore. Mais, bientôt, dans les troubles des guerres, elle chutera elle aussi du souffle des conflits. Le Palais des Six croulera sous les armes des voisins vengeurs et l’or des plafonds, les ambres et les rubis des fresques d’orfèvre, seront fondus pour nourrir la soif des armes et du sang.
En se juchant sur le bord de la fenêtre, Aldris sentit contre lui, une nouvelle fois, la caresse amère de la mort et, dans le vent de l’automne, sauta
FIN
Kyr
Les Terres d’Auxence – Tome 7
Le Dôme résonnait des conversations de l’ensemble des dignitaires qui étaient venus pour l’occasion.
Elin déambulait parmi les groupes en parfaite hôtesse. Anticipant les inquiétudes des femmes, promettant aux hommes que l’ensemble de l’histoire serait racontée par ses acteurs de première ligne. Légèrement à l’écart des belles robes et pourpoints brodés, riant plus fort et vociférant même pourrait-on dire, les Compagnons du Chiard comme ils s’étaient eux même désignés fêtaient leur retrouvailles. Ils s’accordaient sur la version qu’ils conteraient ce soir aux convives à grand renfort de plaisanteries grivoises ou de railleries, chacun ayant sa version du rôle qu’il avait réellement joué.
Lorsque la porte s’ouvrit sur Lyan, son manteau maculé de neige encore sur les épaules, les moqueries des Compagnons sur le « retard des rois » moururent sur leurs lèvres. Il était seul. Elin parla haut, masquant sa surprise et en faisant mine de ne pas remarquer que le Reskiat étalait la boue de son voyage sur le marbre givenien de la grande salle :
« Reskiat Lyan des plaines de Verk, soyez le bienvenu. Avec votre arrivée, la Compagnie pour l’Enfant est pratiquement au complet et nous pourront régaler nos invités du récit détaillé de l’accomplissement des présages. »
Le visage masqué jusque-là par son hadirl, Lyan semblait hésitant. Les convives qui n’avaient pas participé à l’aventure eux-mêmes savaient que le Reskiat était attendu plus tôt dans la semaine et qu’il aurait dû être accompagné de l’Alreskiat. La curiosité propre aux gens familiers de la diplomatie avait du mal à se maquiller derrière le masque d’intérêt poli qu’ils portaient au nouvel arrivant.
Sans qu’il n’élève la voix, les paroles de Lyan, semblant comme étouffées ou contenues résonnèrent dans le silence qui s’était installé.
« Aucun Compagnon n’arrivera plus, je suis le dernier que vous verrez ce soir passer cette porte. »
Le groupe des héros s’anima sous le coup de la nouvelle, s’inquiétant, demandant des détails…
Comme las, fatigué de devoir annoncer cette nouvelle à la joyeuse assemblée qui attendait ses réponses, Lyan retira lentement son casque, baissant la tête.
Lorsqu’il releva le visage, ne pouvant plus se contenir plus longtemps il annonça :
« Iréïna et mon frère attendent un joyeux évènement ! »
Ce sur quoi, n’y tenant plus, il laissa éclater la bonne humeur qui l’avait toujours caractérisée et encore amplifiée par l’idée que les plaines de Verk auraient rapidement un nouveau Reskiat. Il allait être oncle mais surtout, il pourrait retourner courir le monde à sa guise loin des responsabilités dont se chargeraient bien l’Alreskiat Finer et sa femme.
Son regard d’émeraude balaya l’assemblée du regard, se ravissant de ce qu’il lisait chez ses amis du Chiard. Leurs têtes outrées d’avoir été bernées mais en même temps ravies de la nouvelle qu’il annonçait valaient mille fois les efforts qu’il avait dût fournir pour ménager son effet.
« Bien bien bien… Finer m’a chargé de trinquer avec chacun d’entre vous à sa santé et celle de son petit Grivin à venir avant de me choisir femme moi-même. Pour ce qui est de trinquer, je vais obéir à mon Alreskiat mais pour le reste… »
Mimant le désarroi, il tourna son regard espiègle vers Elin,:
« La Tenante du Dôme Elin en personne m’a dit un jour que seule une artésienne pourrait jamais avoir raison de moi et me prendre pour époux… Et je n’en vois aucune pour l’heure donc… »
Avec, à l’attention d’Elin, un clin d’œil dont la désinvolture choqua plus d’un propre-sous-les-sabots présent, il se rua dans le groupe de ses amis qui l’attendaient déjà, prêts à l’assaillir de questions, de sarcasmes et de boisson.
Bientôt, lorsque sonnerait l’Heure de l’aube et que l’enfant viendrait ouvrir la cérémonie, ils auraient leur heure de gloire en récompense de ce qu’ils avaient accompli pour les Terres d’Auxence.
1 : Le plan – Rhav’
2 : L’ascension du roi dragon – Gaël
3 : Affrontement – Lugh
4ea :
Le médaillon perdu – Marionne
Ce qui a été fait et refait – Demiandre
Chapitre XXXII Le saut – Galain
5ea :
Dernier Chapitre – Vouzenreviez
Épilogue – Maneth
De sang et de plumes – Owyn
Les Terres d’Auxence Tome 7 – Kyr