
Théme : Le vent se lève (longueur maximum : 4 pages)
Le cadre est le même que d’habitude : un texte de fantasy d’une longueur maximum de 4 pages format A4 mais nous avons rajouté un petit plus : nous aimerions que vous traitiez le sujet avec une pointe, un zeste ou, pourquoi pas, une bonne grosse dose d’humour ! Ceci n’est bien sûr pas obligatoire mais rapportera des points à ceux qui s’y seront pliés (de rire…
). La date limite pour nous soumettre vos oeuvres est fixée au 26 Septembre à minuit.
Les textes
Kellen
Destins liés, le froid et le vent entremêlés.
Le vent se lève.
Le vent : soupir d’anges ou rires de fées ? Un peu des deux et rien moins que mon désir.
Sanglots de mortels ou lamentations désespérées ? Un peu des deux et bien trop pour ce que je veux.
Le vent, toujours danse et virevolte. Toujours présent mais souvent caché, dissimulé pour mieux surprendre et effleurer.
Mais que cache le vent ? Que dit-il finalement ? Qu’est-il réellement ?
Il murmure, chantonne, entonne un refrain d’une ancienne mélopée oubliée.
Ecoute le. Je l’entends, et il m’apprend. Il me guide et me poursuit. Ses paroles rongent mes pensées, sa voix brûle et ensorcelle. Je l’écoute, fidèle.
Oui, il me guide, m’apprend et me surprend. Je le suis, lui qui me poursuit.
Je l’attends lui qui me comprend.
Rideau de poussières virevoltant, minces effluves de senteurs odorantes, il porte souvenirs et plaisirs, ma rage et mes désirs. Il montre un chemin, parcourt et découvre ce qui se doit. Je le chasse, de mes yeux je le cherche, de mes mains, je le guette.
IL est là, il se lève, il me guide. Vent sauvage, viens à moi. Vent intrépide, entends moi. Retrouve moi.
Et je me réveille.
Mes mains grattent la pierre. Mes yeux, dans l’obscurité, pleurent de ne plus voir le soleil. Mon corps est endolori de se tenir toujours ainsi, pliée en deux, ramassé sur lui-même, telle une bête. Je cherche, je convoite et espère et sombre, plus profondément encore.
Le voile entre les mondes se lève pour moi. Je vois, j’aperçois ce qui toujours est dissimulé, ce qui toujours demeure cacher. Là bas, au-delà, tout semble si beau, si paisible, si froid. Mais toujours ce paradis se tient au-delà. Oui, au-delà de la frontière, au-delà de l’interstice cruel.
Le traverser, je le sais, m’apportera ce vent que je guette et recherche. Un vent sauvage et imprévisible. Un vent de folie…
Le vent se lève.
Le vent : cris de terreur ou espoirs envolés ? Beaucoup des deux et bien trop, oui bien trop.
Le vent, larmes fugaces d’un passé oublié, déchiré ? Malheureusement, si peu à coté de ce qui m’a été ôté.
Je me tiens là, je cherche le vent. Ce vent qui toujours m’emporte, qui souvent me transporte. Mais je rêve, simplement, je ne fais que rêver. Tantôt, il me fait rire, doux, caressant. Tantôt il me fait souffrir, brûlant, mordant. Ses paroles, lames acérées de paroles autrefois prononcées, lacèrent mon cœur et engendrent la peur. Il hurle. Mais je le poursuis. Il brûle, mais je le suis.
Il est, et moi je m’efface, seule, isolée.
Il raconte ce qui était, et ce qui n’est pas, ce qui sera et ce qui est là. J’écoute, avide, empressé. Et lui raconte ce qu’on veut, ce dont on a besoin. Il écoute mes désirs et mes envies. Il m’aime et m’envie. Il m’attend et me comprend. Oui, me comprend. Il sait, il me connaît. Je le guide, de mes espoirs et de mes désirs. Il me guette, prêt à se soumettre. Il me l’a dit.
Le voilà, regarde le. Virevolter et danser, sous un rythme envoûtant, presque charmant. Mon cœur bondit à l’unisson, j’accorde mes sens à cette sensation. Il est venu à moi mais je l’ai meurtri, oui, je l’ai meurtri. Car j’ai voulu l’emprisonner, j’ai voulu le conserver. Mais il s’est sauvé, mes bras n’ont pu retenir ce qu’il avait chanté. Il m’a pincé, brûlé. Et moi je l’ai blessé.
Pourtant il a continué à chanter, mais sa voix a pris le rythme de la colère, amère, austère. Il s’est emporté, a tenté de me briser. Alors je me suis déchaînée. L’hiver m’a obéi. L’hiver m’a enfanté. Je lui dois la vie.
J’ai appelé le gel, j’ai encensé le givre, j’ai caressé le froid. Tous m’ont obéi, j’ai frappé, brisé, gelé. Les fleurs se sont fanées, elles ont pris la teinte argentée des étoiles opales. Un fin liseré de cristal s’est accroché à leurs pétales. Les arbres se sont brisés, nets, sous le poids du froid. La terre est devenu verre, matière sans vie, brûlée par la nuit des saisons.
Le vent a lutté, il a frappé. Ces bras ont tenté de m’enlacer pour me briser. Ces mains ont tenté de me griffer pour me blesser. Sa voix était cruelle, fausse et mauvaise. Furie. Il a chanté les complaintes d’un autre temps, il a brandi le fléau du temps, il a banni toute vie pour longtemps.
Ainsi nous nous sommes aimé, de haine, de fiel, quand il ne fallait pas, quand on ne devait pas. Le printemps est sacré, Bride est reine en cette saison, et pas moi, non, pas moi. Je ne devais pas, j ai défié ce qui ne se défie pas.
Nous avons tout dévasté. Nous avons trop chanté.
Et je ne me suis pas réveillée.
J’ai plongé dans un gouffre plus profond que celui de ma folie.
Etait ce un rêve, un songe oublié, une réminiscence de ma vie passée ?
Ai-je détruit ce qui était, ai-je brisé ce qui aurait pu être ?
Vent, vent de connaissance, vient à moi. Vent de savoir et d’avenir, entend moi.
Vent d’oubli prend moi.
Je sombre, je tombe. Les ténèbres me brûlent, le vent ne souffle plus. Ma chute trouvera t-elle une fin, je ne sens rien. Les étoiles s’effacent, les anges passent.
Et je ne me réveille plus.
Mon esprit tâtonne, effleure, arrache ce qu’il peut découvrir en lui, j’ai tout perdu. Le fil de ma vie est brisé, je ne maîtrise plus ce qui m’a fait éternelle. Je murmure le bruit du vent, je chantonne sa litanie tendre. Je mime le vent et ses promesses, je m’enlace d’une souple caresse de mes bras. Mais rien n’y fait. Le vent ne revient pas. Il ne me guette plus, lui que je désire tant. Il ne me poursuit plus, lui que j’attends ardemment.
Les hommes m’ont jeté dans un cachot, les hommes survivants m’ont maudite et enfermée dans une tour abandonnée. Je suis seule, isolée. Le vent ne souffle plus, il m’évite. Le vent ne se lève plus, il m’oublie. Je pleure et me brûle. Je me griffe et sombre au crépuscule. Je me mords et refuse, incrédule.
Le vent de folie me gagne, il s’empare de mes remparts, il s’insinue dans mes brèches fragiles. Et pourtant ce vent ne souffle pas, il ne se lève pas. Il chante mais n’enchante pas. Il perd et se laisse perdre. Au travers de ma nuit, les yeux fermés, je hurle et me consume. Le sol est labouré de mes mains meurtries. Je gratte et recherche, je guette et appelle.
Le temps n’a plus d’importance, la trame du destin s’est presque éteinte. Je ne la ressens plus alors que je sombre, je la sens s’éloigner, je la sens s’effilocher. Jusqu’où sombrerai je ? Le froid m’indiffère. Je ne le ressens plus comme auparavant, baiser délicat sur ma peau de marbre, souffle embrasé de mes charmes sans égales. Je perds contrôle, je perds tout.
Jusqu’au tomberai je ? … L’oubli murmure mon esprit, la folie chante mon esprit.
Vent, vient me libérer, vent de liberté, accepte moi et emporte moi.
Mais le vent ne se lève pas, il ne chante pas.
Et jamais je ne me réveillerai.
Dans mes rêves, j’entrevois et aperçois ce qui s’avère être la réalité, sans moi. Des images assaillent mon esprit, des hurlements percent le silence de mes nuits sans jour. Je sombre et le vent ne se lève plus. Où es tu ? Toi qui m’accompagnais toujours, compagnon d’infortune ? Hiver et tempête toujours ont été liés et se sont aimés ? Où est tu vent d’amour, toi sans qui je ne me relève pas quand tu ne te lève plus ? Reviens à moi.
Les jours passent, les années, les siècles. Le temps s’efface, la roue tourne, la mémoire trépasse.
Je me suis endormie, telle une louve épuisée après avoir chassé sans relâche.
Mes yeux se rouvrent, mes paupières sont lourdes. Je distingue avec peine ce qui m’entoure. Mon cachot n’est plus, je n’y demeure plus. La peau me brûle de retrouver la lumière. Je suis pâle, sombre à ma manière, glaciale.
Une femme me fait face, plus exactement trois femmes que je distingue mal. Mes vêtements ne sont plus. Le vent ne se lève plus pour soulever cette robe d’organdi étoilée. Mes lèvres s’ouvrent sur le silence, je ne sais plus parler, je n’arrive plus à m’exprimer.
Une voix usée par le temps s’éleva, suivie par ses sœurs, plus mûres et sûres d’elles même :
« – Il y a 1000 ans de cela, tu as été punie pour avoir faillit et défier ce qui ne devait pas être défié. »
« – Pour cela, tu as été emprisonnée pour 1000 ans, car tu avais osé déjouer ce qui avait été décidé.»
« – Dès à présent, ton destin va être déterminé pour les 1000 ans à venir, car tu devras à nouveau défier ce qui ne peut être déjoué.»
Une farandole étrange se met en marche, m’emportant dans une course que je ne peux soutenir. Mes jambes ne suivent pas le rythme, je m’écroule plusieurs fois, me laisse ramasser telle un fêtu de paille. Des questions assaillent mon esprit, qui n’ont aucun sens pour moi. Je tente de me relever, mais sans force, je demeure fébrile et allongée. Des bribes de phrase me parviennent, je ne comprends rien. Des rires fusent autour de moi. J’entrevois des personnages masqués, des ombres fugaces, des animaux déformés. J’aperçois la folie de mon esprit qui danse et chante alors que je ne bouge pas.
« – Suis la route de brique jaune…qu’on lui coupe la tête… vers l’infini et l au delà… »
L essence même de la folie s empare de moi. Ce venin sauvage et indomptable qui embrase les sens et barricade les frontières du jugement. Je me relève, furieuse et commence à briser la glace qui avait asséché le sang dans mes veines, emprisonnant mon venin cruel. Les 3 femmes sourient, et entament leur cérémonie.
« – Pour 1000 ans, nous te relevons. Pour 1000 ans, nous t’abandonnons. »
« – Pendant 1000 ans, ta loi sera hiver, seule et fidèle, tu répandras ton poison. »
« – Pendant 1000 ans, rien ne s’opposera à toi, mais prends garde au dernier jour de ta loi. »
Ainsi parlèrent les trois femmes, les trois tisseuses. L’une créant le fil, l’autre le déroulant et la dernière… n’achevant pas son œuvre, la suspendant pendant encore 1000 ans, jusqu’à ce qu’elles déchaînent de nouveau leurs fuseaux de pouvoir incandescent.
J’accepte, je retrouverai le vent. Je redécouvrirai le temps. Un sourire insolent se dessine sur mon visage, je me fais hautaine et fière et salue avec grâce les trois parques, leur souriant d’un sourire de haine. Elles m’avaient puni, elles m’avaient abandonné. Je me vengerai.
Je retrouve ma beauté froide, mon calme de surface sur un océan de glace, ma folie meurtrière, ma puissance de mère. Des cristaux de givre maculent le sol, des volutes de soie gelée dansent sur les murs, je retrouve mon emprise sur hiver. Une robe d’argent scintillante d’étoiles opales se drape autour de moi, me rendant plus que souveraine.
Je suis réveillée et gouverne de nouveau le monde et les terres.
Je m’en vais, déjà lointaine, un pas souple me propulsant sur le sommet d’une montagne sauvage. Des pics acérés, tels des griffes blessant les nuages, m’entourent. Un sentiment m’envahit, celui vibrant et suave de la conquête, du désir.
Les hommes m’avaient emprisonné, les Parques m’avaient puni. Les mortels avaient perdu foi et croyance en moi, ce faisant, ils m’avaient condamné à périr, oubliée, perdue, désespérée. Mais, j’étais de retour, moi la fée d’Hiver. L’esprit de la nuit des saisons, la cailleach, imperturbable.
Faerie n’était pas mort, Faerie revivrait selon ma loi. Je me vengerai.
Je ris, d’un rire de démente, sentant le vent se lever. Reconnaissant le compagnon de ma destinée. Une tempête n’allait pas tarder à briser ceux qui l’avaient oublié.
Le vent se lève, viens à moi. Je te guette, tu m’attends. Je t’épie, tu me comprends. Le vent se lève…
Mon amant, mon amour, ma vie… Embrasse l’hiver, embrasse moi.
Le vent chante, s’enroule autour d’elle. Le vent se lève….
Bébel
Le chevalier double d Ordal
Lorsque le vent se lève, les marins du Royaume ouvrent grand les voiles de leurs embarcations et partent pour cette pêche qui saura nourrir leurs familles.
Lorsque le vent se lève, les femmes des marins prient qui elles peuvent pour que leurs époux reviennent.
Lorsque le vent se lève, les vigies des postes côtiers se recroquevillent dans leurs casemates en espérant que pour cette fois la tempête sera clémente.
Lorsque le vent se lève, les chevaliers vérifient leur armure en se disant que peut-être cette fois-ci un dragon du Continent désolé sera projeté sur les côtes et qu’il faudra partir combattre.
Lorsque le vent se lève, le Royaume entier pense à cette guerre qui, un jour, débutera comme une brise et déferlera sur le monde comme le plus parfait des ouragans.
Le ciel sombre de l’automne projetait en silence quelques gouttes sur la lande abîmée. Lord Moloc réajusta sa longue cape pour se protéger du froid qui graduellement prenait possession de lui. A quelques pas de là, le fidèle Nab, déjà remis de ses émotions, avait sorti ses ustensiles et s’employait à nettoyer les armes de son maître. Un peu plus loin, la masse déchiquetée du dragon avait commencé son processus d’intégration au paysage, quelques ruisseaux de sang abreuvant la terre.
– Bigre ! souffla Nab. Je me demande bien quelles plantes pousseront ici après un tel arrosage. Ca part mal ce sang, ajouta-t-il sans transition.
– Active-toi, Nab ! pesta Moloc. Les enquêteurs vont arriver, je veux leur montrer ce que c’est qu’un chevalier après le combat.
– Oui maître.
– Et tu me brûleras cette bassine après usage.
Un léger bourdonnement s’extirpa soudain du cliquetis de la pluie, alors que sous le ciel gris une masse rouge vif peu à peu venait sur les deux hommes. Quelques instants plus tard, l’étrange véhicule fumant s’arrêta sur le champ du désastre.
– Lord Moloc ! éructa un des Enquêteurs Royaux en jaillissant de la machine. Vous êtes sauf ! Quelle joie ! Quelle joie ! répéta-t-il de sa voix criarde.
– Oui, en effet, acquiesça le chevalier en s’efforçant de rester calme.
Deux autres enquêteurs sortirent à leur tour, éberlués.
– Vous avez vaincu un dragon à vous seul !?
– Oui, il devait être mal en point après la traversée.
L’enquêteur eut une moue incrédule et s’approcha à pas mesurés de la carcasse inerte.
– Les membres du Conseil n’y croiront pas …
De fait, lorsque le soir même Moloc se présenta devant le Conseil des Douze, il ne fut pas surpris de l’air fermé affiché par ses hôtes en une inquiétante unanimité.
– Lord Moloc … soupira l’Illustre Ger Huuk. Nous sommes bien embarrassés de vous recevoir.
Moloc s’était présenté à eux dans son plus riche costume de velours croisé. Le fil d’or du blason de sa famille brillait doucement à la lumière des torches. Huuk ne sembla pas s’en émouvoir. Il était membre du Conseil depuis la fin de la Guerre Préultime. Dans le langage populaire, Huuk avait « tout goûté, tout mâché, tout mangé ». Le vieil homme se servit un grain de raisin, repoussa la coupelle en or et poursuivit, calme et suspicieux :
– Un dragon, ce n’est pas rien. Nous connaissons tous leur puissance. D’habitude, quand l’un d’eux profite d’une tempête pour traverser l’océan, il faut bien dix chevaliers … Mais celui-ci, Lord Moloc, celui-ci ! Les Enquêteurs avaient emporté des poulets Kahl avec eux. La déhenne de ce dragon a parlé : il a été terrassé par une attaque magique de forte intensité. Une attaque magique, Lord Moloc.
– De forte intensité, appuya Lady Kopp, qui fixait le chevalier d’un œil horrifié.
– Je n’ai jamais cru à ces poulets Kahl. Pauvres petits volatiles qui s’agitent dans leur cage …
– Tu vas ravaler ta morgue ! explosa le jeune Fed Huuk.
– Calmez-vous, le coupa Ger Huuk. Les poulets Kahl sentent la magie comme aucune autre créature de ce côté-ci de l’océan, vous le savez très bien.
– Vous savez très bien, vous aussi, que jamais aucun de ces poulets n’a réagi en ma présence. Je n’ai jamais pratiqué la magie, et je ne le ferai jamais, pour la simple raison que je n’ai jamais essayé, ni reçu la moindre leçon magique. Je ne serais jamais devenu chevalier sans ma neutralité réglementaire.
Les conseillers opinèrent. Pour un homme du rang de Moloc, dire la vérité était un devoir incontournable. Fed Huuk revint à la charge.
– Ecoute-moi, Moloc. Tu jures que tu n’as pas usé de magie pour tuer ce dragon ?
– Je le jure. J’ai tué cette bête avec mon épée. Par ailleurs, si vous continuez à me tutoyer, Excellence, j’en serais froissé (la façon dont il massacra ce dernier mot incita le conseiller à changer de registre).
– Hum, oui, bon, admettons. Mais la magie est-elle intervenue dans votre combat ?
– Cette question est ridicule.
– Etait-ce de la magie blanche ?
– Je suis offensé.
– Etait-ce de la magie noire ?
– Non.
Debout à la proue du bateau, tanguant au rythme des vagues, Lord Moloc cherchait dans la grisaille les premiers signes de l’arrivée des terres. Les hommes d’équipage s’affairaient dans son dos, s’efforçant de faire disparaître sur le pont les traces de la tempête. La mer restait forte, mais n’avait plus rien à voir avec le déchaînement liquide qui avait menacé de briser l’embarcation. L’engin oblong avait résisté, et les hommes, sanglés dans les soutes, aussi. Le prodigieux moteur à vapeur, gloire du Royaume, avait repris son vrombissement rassurant.
Moloc ne parvenait pas à se dérider. Son bannissement était logique, mais il aurait aimé convaincre le Conseil. Leur prouver qu’on pouvait s’appuyer sur la magie pour sortir du refuge insulaire et reconquérir le Continent. Peine perdue ! Les Douze étaient restés inflexibles. Depuis la fin de la Guerre Préultime, les derniers Ordaliens avaient banni toute forme de magie. Trop de déceptions, trop de défaites. Et tous ceux qui osaient remettre cette politique en cause étaient implacablement écartés. La grande loyauté du chevalier, ses antécédents lui avaient permis d’éviter la mort, mais cet exil en terre ennemie valait-il mieux ?
– Pour ça oui ! s’exclama Nab.
– Qu’as-tu donc, Nab ?
– Ah, maître ! Le jeune homme que voilà me demandait si nous avions une chance de survivre sur cette terre !
A côté du serviteur, un marin se retourna en maugréant.
– Nab ! Laisse-les faire leur travail, ton service est à mes côtés. Profite de nos derniers instants de calme pour te reposer. Je compte sur toi pour ramer tout à l’heure.
– Comment ça ? Le vapeur n’accoste pas ?
– Bien sûr que non, andou … en douceur nous descendrons pour éviter à nos amis de se faire repérer. La côte doit regorger de bestioles telles que ce dragon. Et elles n’ont plus à traverser l’océan pour essayer de nous gober !
Dans le regard de Nab brilla comme une lueur de défi : « qu’elles y viennent » semblaient souffler ses pupilles sous ses sourcils froncés. Puis il serra son manteau sous sa gorge pour contrarier les courants d’air qui le refroidissaient.
Fidèle à son ordre de mission, le capitaine avait lancé une chaloupe à la mer dès que la vigie avait signalé le premier oiseau dans le ciel. Et Nab souquait.
– Allez, mon ami, courage ! Le ciel est bien gris !
– Je … han … ne vois pas … en quoi … han … ça peut me … réconforter.
– Ah ah ! Par beau temps nous aurions aperçu notre premier volatile hier déjà. Les côtes ne sont sûrement pas loin !
Effectivement, après cinq malheureuses heures de nage les deux hommes accostèrent.
– Il n’y a rien ici !? souffla Nab en s’écroulant sur la plage.
– Tu ne t’attendais pas à un petit combat de bienvenue !? L’océan est si dangereux qu’ils ne craignent pas l’envahissement. Allez, relève-toi, tu t’es assez reposé. Fais-nous du feu pendant que j’examine la carte.
Nab s’ébroua, frotta le sable sur sa tunique, puis joignit les mains en un mouvement souple. Une flammèche apparut entre ses deux index et sauta sur le sol où elle se maintint. Si des poulets Kahl s’étaient trouvés là, ils auraient sûrement essayé de fuir de leur pas titubant. Sans attendre, Moloc s’était élancé sur la dune pour essayer de se dégager l’horizon.
– Nous avons de la chance, revint-il annoncer à son serviteur, je crois avoir repéré le Mont Jorig vers l’est. Ca veut dire que la ville de Vaalerh est à moins d’une journée de marche. Prenons un petit repas et mettons-nous en route. Il faudra se débrouiller pour se faire recevoir par le Gobernor. Et ensuite … nous verrons. Mais !? Tu dors ?
Moloc fut ravi d’arriver à Vaalerh si vite, et surtout sans mauvaise rencontre. Sa précieuse carte semblait fiable. Il semblait que la configuration des lieux n’eût pas trop changé depuis les derniers relevés cartographiques. Habillés comme de vulgaires colporteurs, les deux représentants du Royaume passèrent inaperçus dans le flot vespéral des ouvriers, des marchands et des lavandières. Prudent, Moloc guettait l’apparition du moindre uniforme entre ces maisons vétustes aux murs de torchis grossier. La poussière soulevée par les badauds achevait de donner à la cité côtière une atmosphère maladive, comme si les forces vitales s’étaient retirées des vieilles murailles abîmées par le vent marin.
– C’est bizarre, remarqua Nab. Je croyais voir plus de soldats.
– Pas si fort, nig … ni gardes, ni mercenaires.
Moloc pensait aux avenues de La Nouvelle Ordal, si bien dessinées, tellement remplies de soldats, à cause de cet interminable service militaire.
– Trouvons une taverne, Nab.
– C’est vrai ! Nous avons bien mérité de goûter à la boisson locale.
Moloc soupira. Mais il n’avait pas envie de toujours tout expliquer.
– Voilà, c’est ça.
Ils entrèrent dans le premier estaminet venu.
– Qu’est-ce que ça s’ra pour les deux cocos ? leur lança une jeune fille vulgaire qui les dévisageait sans vergogne en se tenant les hanches avec aplomb.
– Ton meilleur tord-boyaux ma mignonne ! répliqua Nab, très heureux de sa repartie salée.
Moloc n’écoutait pas. Lui qui n’aimait pas les bars de La Nouvelle Ordal, il était servi.
A cette heure peu avancée, l’établissement n’était qu’à moitié plein, et pourtant l’air semblait déjà saturé de fumée, de graisse et de gaz organiques. Dans un coin, un vague troubadour braillait une chanson paillarde au beau milieu du vacarme.
– Tiens, c’est curieux fit Nab, il se trompe dans les paroles. C’est « J’ai renversé une bille dans un fossé » cette chanson ! Pas « une f… »
A cet instant un groupe d’hommes en armes surgit dans l’établissement, provoquant des cris supplémentaires. Un homme en armure se dirigea vers Nab et Moloc.
– Vous deux, suivez-nous.
Lord Moloc n’eut que le temps de se lever, déjà les soldats étaient autour de lui. Devant l’opposition, il jugea plus sage de laisser son épée au fourreau. Parmi les clients, un ivrogne s’écroula. Il fut aussitôt transpercé par l’épée d’un des gardes. Cela incita l’assistance à rester immobile.
Les deux sujets du Roi suivirent les gardes à travers la ville et arrivèrent au pied d’un immense escalier de pierre blanche. Les alentours étaient désertés.
– Toi, le grand, monte ces marches, le Gobernor t’attend. Lui, il reste avec nous.
Moloc réprima un sourire. L’occasion était trop belle. Il affecta de prendre un air résigné pendant que Nab lui lançait un clin d’œil complice et commença l’ascension. Les deux gardes qui l’escortaient le conduisirent au pied d’une construction noircie de crasse mais qui restait impressionnante de par ses dimensions cyclopéennes. Un homme habillé de noir, le visage pris dans un masque blanc, l’attendait. Il ordonna d’une voix fluette :
– Laissez-nous ! J’ai à parler à cet Ordalien.
– Comment savez-vous … ?
– La chaloupe a mis du temps à venir, chevalier. Nous avons eu le temps de prendre nos dispositions devant … l’invasion (il pouffa). Vous savez, parfois nous nous demandons ce que vous devenez, sur votre rocher minable.
Moloc pensa à tout l’effort de guerre déployé depuis trente-cinq années, ces progrès techniques, ces machines à vapeur qui leur permettaient de rivaliser avec le bestiaire incongru créé par la puissance de la magie noire, et parfois même de le dépasser. Il se dit que le Gobernor ne serait pas déçu.
– Eh bien ? Qui vous dit que je ne suis pas venu en ami ?
Le Gobernor eut un rire méchant qui trancha avec l’immobilité du masque.
– Allons, allons, pas de plaisanterie. Vous autres, Ordaliens, toujours la même engeance ; vous vivez dans l’espoir du retour à l’ancien temps, celui de cette magie d’amuseur de foires, la lévitation, les tempêtes spontanées … C’est fini. Le Grand Maître règne sur le Continent. Lorsque nous auront écrasé les derniers résistants de la montagne, votre rocher sera brûlé et détruit.
En contrebas, Moloc crut entendre des exclamations et des cris de terreur.
– Vous semblez sûr de vous.
– Allons, c’est tout vu, mon pauvre. Souvenez-vous de Dos Huuk, votre grand Mage. Souvenez-vous de ce qu’il a fait lorsque sa propre magie l’a submergé ! Votre cause a été anéantie ce jour-là. Mais que vois-je ? Vous semblez sourire ? Vous pensez que votre comparse va arriver pour me tuer ? Comme c’est drôle ! Je connais votre astuce du chevalier double, le guerrier dans la lumière et le magicien dans l’ombre. Ce garçon ne peut rien contre moi, ce palais est un sanctuaire dédié à la magie noire. Tous ses pouvoirs d’allumeur de feu de camp sont inhibés.
Et Nab surgit à l’entrée du Palais, une épée à la main, lame, visage et vêtements noircis de sang.
– Pardon, maître, ils étaient nombreux.
Il rejoignit Lord Moloc qui avait dégainé son épée. Nab-Moloc, le chevalier double, se mit en position de garde.
– Lorsque vous serez morts, hurla le Gobernor, je composerai un joli Trolloc avec vos carcasses.
Et Nab-Moloc se jeta sur lui.
Les gardes n’avaient pu que constater le carnage qui avait souillé les marches de la Gobernora. En ordre serré, ils affluèrent vers le palais qui avait subitement retrouvé le silence. Au sommet des marches, le Gobernor apparut, chancelant, ensanglanté, affaissé, comme ratatiné par l’épreuve. Il glapit :
– Où étiez vous ? Où étiez-vous ?
Puis il se retourna vers les deux corps derrière lui.
– Brûlez le corps du magicien. Et soignez l’autre. Dès qu’il sera rétabli, je veux le torturer moi-même.
Alors le Gobernor s’ébroua, frotta le sang sur son habit, puis joignit les mains en un mouvement souple. Une flammèche apparut entre ses deux index et sauta sur le sol où elle se maintint. Deux des gardes allèrent ramasser le corps en charpie et le jetèrent sur la flamme. Le feu s’aviva et enveloppa la chair, envoyant au néant le magicien vaincu.
La première cendre s’éleva en l’air, hésita, repartit et plongea vers Vaalerh. Observant sa danse muette, un des gardes murmura :
– Le vent se lève.
DarkShadok
Tempête
Avant même qu’il ne se réveille, Pépin sut qu’il allait passer une mauvaise journée. Le bruit du vent s’engouffrant dans la cheminée et les craquements incessants de la charpente s’étaient mués dans son cauchemar en un concert macabre, crissements d’os et gémissements lugubres de morts-vivants. Le pire avait été cette goule qui s’était approchée de lui, lentement, inexorablement, alors même qu’il ne pouvait plus bouger. Elle avait ouvert une bouche immense, découvrant une rangée de dents pointues, et hurlé d’une voix stridente : « Debout là-dedans ! ».
Le brouet de la matrone était fade, mais tenait au corps. Pépin l’engloutit rapidement, sans se préoccuper des quelques morceaux qui croquaient bizarrement sous ses dents. Certains de ses compagnons de tablée se montraient plus circonspects, sans doute habitués à plus de faste et de décorum. L’un d’eux avait même planté un petit parasol en papier dans la substance gélatineuse, sans grande conviction. Peu à peu, cependant, ils avalèrent leur petit déjeuner, aidés en cela par la diablesse en jupons qui les menaçait d’une grande cuillère en bois. Pépin jeta un coup d’oeil circulaire à la grande salle aux volets clos, éclairée par quelques lampes à huile. Au fond, deux rangées de lits étroits et défaits. Près de la cheminée, la longue table où lui et ses compagnons subissaient l’assaut culinaire de la maîtresse des lieux. Quant à cette dernière…
« Alors, on n’en reprend pas ? On veut mourir de faim avant midi ? » Le dragon se trouvait derrière Pépin, qui sursauta et ne put empêcher une gigantesque louche de remplir à nouveau son assiette. Il attendit un instant qu’elle s’éloigne puis grommela : « Jamais je n’aurais dû accepter ce boulot… enfin, ça paye bien.
– Ah vous trouvez ? Remarquez, à voir les haillons dont vous êtes vêtu, cela ne m’étonne guère. »
L’homme qui avait parlé était assis à la gauche de Pépin. Des favoris roux encadraient un visage joufflu et maussade. Il portait une robe coûteuse mais toutefois de fort mauvais goût et arborait l’inévitable chapeau pointu décoré de croissants de lune et de petites étoiles. Tout en lui hurlait : Mage de Cour ! Comble de coquetterie, il possédait une de ces petites créatures à la mode, un minuscule coffret monté sur pattes qui ouvrait de façon menaçante un rebord garni de dents pointues dans la direction de Pépin.
Celui-ci répliqua avec un sourire narquois : « Oh, pardonnez-moi, Messire. Il vous faut donc être tombé bien bas pour vous trouver en si triste compagnie. » D’un reniflement hautain, le mage se leva, arrima d’un sort son chapeau à son crâne et sortit.
Cela déclencha le signal du départ. Les invocateurs, élémentalistes, enchanteurs et autres alchimistes quittèrent la salle en ordre dispersé. Pépin n’avait aperçu aucun membre de son ordre; cela ne lui déplaisait pas, il ne se mêlait que rarement à ceux de son espèce. Sous l’oeil réprobateur de la cantinière, il prit une inspiration et franchit la porte à son tour. Elle se referma derrière lui avec un claquement sonore. Le vent, qui avait soufflé toute la nuit, n’avait pas perdu de sa puissance. Les quelques arbres nus qui parsemaient la plaine étaient continuellement balayés par les bourrasques. La poussière du sol s’élevait par vagues, masquant la visibilité et déclenchant larmoiements et quintes de toux. Pépin saisit d’une main ferme la corde dont le cheminement commençait à la porte du baraquement pour se terminer au château, ou plutôt au chantier.
Lors de sa pénible progression face au vent violent, ses mains ne quittant jamais la corde tendue et son esprit développant soudainement une phobie des objets coupants, Pépin aperçut à travers la poussière trois silhouettes blanches qui se déplaçaient librement et sans aucune difficulté dans la même direction que lui. Il s’immobilisa un instant et crut reconnaître, vêtus de leur habituelle robe immaculée et les cheveux flottant au vent, trois druides. Ceux-ci le dévisagèrent en silence; Pépin se sentait jaugé par leurs regards perçants. Au bout d’un moment le premier, le plus grand, déclara d’un ton sentencieux : « Le vent se lève ! ». Le deuxième, plus petit, répéta avec un sourire rêveur : « Le vent se lève. ». Quant au dernier, le plus corpulent des trois, il jeta un coup d’oeil interrogateur à ses collègues et marmonna quelque chose qui laissa Pépin perplexe. A travers le hurlement du vent, il aurait juré avoir entendu : « Quand est-ce qu’on mange? ». Mais cela ne pouvait être ça, pensa-t-il en secouant la tête. Non.
Les travaux avaient déjà bien avancé. Les remparts, enfouis sous des tombereaux de terre, n’arrivaient plus qu’à hauteur d’épaule. Le plus difficile avait été d’enterrer les douves tout en conservant leurs miasmes et leur pestilence. Car comme le disait le Roi, sans douves, pas de pont-levis, et sans pont-levis, à quoi bon avoir un château ? C’est à ce souci du détail qu’on reconnaît un souverain. Pépin arriva donc devant une forteresse dont seules les tours de garde et le donjon dépassaient de terre. Tout le reste, cour, cuisines, écuries, salle du trône, était sous le niveau du sol. La rampe qui permettait d’accéder au pont-levis désormais souterrain était occupée par une file de sorcières et mages de tous âges et de toutes conditions, que l’alléchante annonce avait attirés en ces lieux. Lorsque vint le tour de Pépin, un intendant au visage grisâtre l’interrogea.
« Nom ?
– Pépin, répondit-il d’une voix taciturne.
– Grade ?
– Magicien indépendant.
– Spécialisation ?
– Nécromancien. »
A ce dernier mot l’intendant verdit, ce qui donna à son visage une intéressante teinte de lichen desséché. Il reprit néanmoins : « Est-ce que… qu’est-ce que vous pouvez faire?
– Vous avez bien un cimetière?
– Nous… oui, sur la colline, mais… il est inaccessible, oui, c’est cela, bien trop dangereux à cause de la tempête, vous voyez… »
Pépin ferma les yeux et retint un soupir. Il pensa à la récompense. Évoqua dans son esprit un monceau de pièces d’or, une cascade de pierres précieuses. Laissa finalement ce soupir s’échapper à la pensée plus réaliste d’une bourse bien remplie. Il foudroya des yeux l’intendant qui semblait vouloir prendre la couleur du mur situé derrière lui. Croyant sentir dans son dos les sourires narquois des autres magiciens qui attendaient leur tour, il prit une voix forte et déclama : « Par les pouvoirs qui m’ont été conférés ! Par le livre maudit ! Par les divinités chthoniennes qui attendent leur heure ! Je ferai revenir d’entre les morts une multitude de créatures, qui sortiront de terre pour se mettre à mon service ! Elles seront le bras armé de ma détermination à voir ce château rejoindre les profondeurs, puisque telle est la volonté de votre Roi. ». Laissant son annonce faire son effet, il s’éloigna d’un pas tranquille.
Les adeptes des arts magiques s’affairaient tout autour de l’immense excavation. Pour autant que Pépin puisse le voir, ils étaient tous assez jeunes, c’est-à-dire qu’entre les passes de mains ou les mines concentrées par l’effort, on pouvait discerner un tressautement d’enthousiasme, un écarquillement d’yeux ou un soupir d’ébahissement mal contenu. Il fut même accosté par un mage à la robe simplement décorée d’une demi-douzaine de pompons et de rubans (ce qui dénotait la sobriété d’un goût non encore fait aux us du métier), qui lui déclara avec candeur que c’était sa première vraie mission, puisqu’auparavant ses seules tâches avaient été de retrouver un livre dans une botte de foin ou de tuer des rats qui infestaient une cave.
Tout cela était si… plein de vie. Avec une moue de dégoût, Pépin s’écarta des élémentalistes qui invoquaient de petits tremblements de terre, des golems qui claudiquaient lourdement, des mottes de terre qui jaillissaient çà et là, pour trouver un endroit isolé. Lorsqu’autour de lui ne se fit plus entendre que le sifflement lugubre de la tempête, il se mit à l’oeuvre. Il ne fit pas de mouvements de bras emphatiques, ni ne traça de runes maudites sur le sol nu. Il resta là, les yeux fermés, luttant simplement pour garder son équilibre face à la poussée du vent. Soudain, le sol se mit à trembler, d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, jusqu’à ce que des centaines de minuscules silhouettes s’en extirpent, fouissant de leurs pattes griffues, creusant, fouillant, excavant. Revenues d’entre les morts, les taupes-zombies attendaient les ordres de leur maître.
Les taupes étaient d’une surprenante efficacité. A la fin de la journée, les remparts et les tours de garde avaient déjà disparu. Le donjon ne dépassait du sol que d’une douzaine de pieds, seule excroissance livrée aux assauts du vent violent à des lieues à la ronde. Les druides avaient prédit une tempête d’une ampleur jamais vue, et ils ne s’étaient pas trompés. Qu’est-ce qui avait poussé le Roi à les écouter ? Pourquoi n’avait-il pas considéré leurs avertissements comme des divagations de vieillards illuminés, ainsi qu’il le faisait habituellement ? Ces questions étaient sur toutes les lèvres des habitants du château de Tempête-Millénaire.
Pour célébrer la fin des travaux et honorer l’assemblée d’estimés magiciens et sorcières qui avaient daigné exercer le sommet de leur art pour sauvegarder ce lieu, phare qui éclairait le royaume en ces temps troublés (du moins c’est ce qu’affirmait l’invitation qui avait été criée à la cantonade au coucher du soleil), on avait organisé un banquet dans la plus grande salle du château, qui avait désormais des allures de crypte. Pépin s’y sentait à son aise, au contraire de ses estimés collègues qui, du sommet de leur art, se jetaient des regards inquiets dans la lumière falote des chandeliers qui éclairaient à grand peine l’immense salle dans laquelle se réverbéraient les échos troublés de leurs chuchotements.
On avait mis les petits plats dans les grands, dans d’autres plats encore plus grands, étant bien connu que la gourmandise était la principale faiblesse de la plupart des mages, avec la paresse, la luxure et l’orgueil (et quelques autres comme l’avarice, l’envie et la colère – mais c’étaient de bons bougres globalement). Le menu était principalement à base de poisson et de crustacés, car des pluies abondantes sur les villages côtiers avaient rendu la récolte fructueuse. En effet depuis le début de la tempête, quelques mois auparavant, la pêche était devenue inutile, et il suffisait d’attendre les pluies de poissons, tout en redoutant les chutes de grenouilles et autres animaux. Une averse de vaches avait fait des ravages il y avait quelques jours.
Les serviteurs du château allaient et venaient dans la pénombre, ployant sous le poids des assiettes et des pichets de vin. Pépin mangeait en silence, exténué par les efforts qu’il avait fournis pendant la journée. Alors qu’il finissait son verre, une servante s’approcha. Ses mouvements d’une raideur cadavérique attirèrent l’oeil du nécromancien. De longs cheveux de jais faisaient un écrin à son visage d’une exquise pâleur et d’adorables cernes soulignaient son regard sombre. Comme elle se penchait maladroitement pour remplir son verre et répandait du vin sur la table, il lui adressa un sourire.
« Comment vous appelez-vous, belle enfant? »
Pépin n’avait jamais été très à l’aise dans ce genre de situations; il s’était heureusement procuré le Guide du Prince Charmant (vendu dans toutes les bonnes échoppes, six sous seulement) et en suivait la méthode.
« Ciselle » marmonna-t-elle tout en étalant la tache de vin qu’elle avait faite sur la nappe.
« Et que fait une si belle rose parmi tous ces chardons? » dit-il d’un ton qui se voulait inspiré (Conseil numéro 14, la métaphore florale).
« Vous savez, je vous ai vu, aujourd’hui. Avec les taupes. C’était impressionnant. Tout ce que j’arrive à faire, c’est animer un squelette de rat.
– Oh. Vous faites de la nécromancie?
– Oui. Enfin j’essaie. Je n’ai pas beaucoup de temps à moi. » Elle jeta un bras en direction des serviteurs qui s’empressaient tout autour des tables.
« Alors pourquoi continuez-vous ce travail ingrat?
– Il faut bien vivre », fit-elle d’un ton morne. Elle esquissa un sourire puis ils partirent tous deux d’un rire lugubre.
Le repas ne fut interrompu qu’une seule fois, lorsque les trois druides se présentèrent dans la salle du banquet. Le plus grand, en tête, avança d’un air décidé au centre de la pièce, tandis que le deuxième alla présenter ses hommages au Roi et à la Reine, et le troisième les siens aux plats regorgeant de nourriture qui trônaient, eux, sur les tables. A en juger par le murmure de protestation qui s’éleva alors, chacun avait déjà pu entendre leurs avertissements à l’un ou l’autre moment de la journée. A quoi bon prévenir de l’arrivée d’une tempête, quand elle était bel et bien là ? Ils réitérèrent cependant leurs admonitions sibyllines. « Le vent se lève, disaient-ils. Demain, le Vent se lèvera. Ce n’est pas le commencement. Mais c’est un commencement. » Le silence se fit sur ces paroles confuses, bientôt brisé par le cri libérateur que tout le monde attendait : « Et si on commençait par boire? ». Le festin reprit alors de plus belle.
On avait attribué une chambre à chacun des invités; il était hors de question de les faire retourner aux baraquements dans la tourmente. L’idée avait bien été soulevée par l’économe du château, afin de se passer de la distribution de la récompense, mais le risque était trop grand qu’un mage mesquin lance une malédiction posthume sur plusieurs générations. On veilla donc tout particulièrement à la santé des sorcières et sorciers, un domestique les suivant à la trace pour prévenir le moindre de leurs souhaits. Pépin se débarrassa sans mal de son larbin par un tour très efficace bien connu de la profession appelé « voilà-pour-vous-mon-brave-allez-vous-payer-un-coup-à-ma-santé ». Il suivit rapidement un couloir sombre, prit le premier couloir à gauche puis descendit un escalier, pour se retrouver à l’endroit convenu. Ciselle l’attendait, un mince sourire sur les lèvres, les yeux brillants d’excitation.
L’aube pointait sur le royaume de Tempête-Millénaire. La nuit battant en retraite découvrait un paysage morne et nu, comme recroquevillé sous les assauts de la tempête. Le château avait fait l’objet de toutes les attentions, mais la ville qui l’entourait ainsi que les villages qui parsemaient la plaine jusqu’à la côte n’étaient pas en reste. On avait barricadé portes et fenêtres, des filets recouvraient toits et balcons. Les tours et les clochers avaient été escamotés, parfois démontés pierre par pierre. Des paravaches avaient été installés par les plus prévoyants. La population s’était réfugiée dans tous les abris disponibles, caves, tranchées, grottes. L’ouragan soufflait déjà depuis assez longtemps, gagnant en puissance de jour en jour, mais ce matin-là semblait chargé d’expectative.
Ciselle et Pépin n’avaient pas dormi. Ils étaient agenouillés l’un en face de l’autre dans la pièce située au sommet du donjon, seul endroit où ils savaient qu’ils ne seraient pas dérangés. Le mugissement du vent rendait toute communication orale impossible, c’est pourquoi Pépin tenait dans ses mains celles de Ciselle, la guidant pour effectuer les gestes nécessaires. Entre eux deux, à peine visible dans le jour naissant, gisait un cadavre de rat sur la pierre nue. Il tressautait cependant au rythme des passes de la jeune femme et bientôt il dansa une gigue maladroite et raide sur ses pattes arrière, pour retomber aussitôt alors que sa marionnettiste s’affaissait d’épuisement. Elle et Pépin se redressèrent au son des voix qui se firent soudain entendre, couvrant le vent au dehors. D’abord indistinctes, elles gagnèrent en clarté alors même que Pépin reconnaissait leurs propriétaires.
« Le Vent… se lève ! Le Vent… se lève ! Le Vent… se lève ! »
Les trois druides scandaient à l’unisson, alors qu’ils s’avançaient hors de l’abri du château. Comme un écho, un grondement se fit entendre dans le ciel. Levant la tête, Pépin vit une nuée qui recouvrait son champ de vision, plus bas que les nuages. Une nuée constituée de minuscules silhouettes blanches.
« Le Vent… se lève ! »
Les druides couraient maintenant, sans cesser de crier à pleins poumons.
« Le Vent… se lève ! »
Ils écartaient les bras, sautaient, ballottés par les rafales.
« Le Vent se lève ! »
Ils s’élevèrent dans les airs pour rejoindre la multitude de leurs semblables, portés par la fantastique tempête, qu’ils n’avaient eu de cesse d’attendre depuis si longtemps.
Aelghir
Goliath contre Malemort
(amusette sans prétention)
Le vent se lève. En même temps, des voix s’élèvent. Tout autour de moi. Me cernant. J’ai traqué Malemort pendant des heures. J’ai tenu tête à sa belle-mère armée d’un rouleau à pâtisserie clouté. J’ai défait ses vils complices un à un, et j’ai gravi des escaliers quatre à quatre. J’ai dû affronter des nyctalopes cornus qui me barraient le chemin. Je suis vanné. Je suis perclus de douleurs comme un vieillard. Grâce à mes courbatures, je découvre que je possède des muscles dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Je dois aussi posséder désormais le double du nombre d’os que j’avais avant de me lancer dans cette folle aventure. J’agite mes doigts raides en serrant les mâchoires. Puis je les repose sur mon arme. Mon regard d’aigle survole l’arène où m’a conduit cette folle course-poursuite.
Charmant paysage ! Au sortir du Castel du Mage Huscule, me voici donc projeté dans un lieu auprès duquel le cadre de ma dernière aventure apparaît soudain comme la villégiature idéale pour un héros qui en a plein les caliges. Certes, les Homoncules vampires se sont montrés particulièrement agaçants à vouloir à tout prix me mordre les mollets. Mais leur canton ne manquait pas d’attraits, dans le genre bucolique. Pas de quoi attraper la colique ! Tandis que là ! Que des cailloux ! Du grain de sable au mégalithe ! Et tout ça dans une teinte uniformément ocre rouge. Un peu de vert par ci, par là aurait quand même apporté de la gaieté à l’ensemble, non ? Je me retrouve donc au centre d’un vaste cirque minéral. Mais je ne vais pas me laisser miner le moral ! Que le spectacle commence !
Le vent forcit. Des grains de sable crépitent sur ma cuirasse et lardent mes jambes nues. Je transpire sous mon casque emplumé. Ce n’est pas la tenue rêvée pour crapahuter dans le Désert Rouge mais je n’ai pas eu le temps d’en changer. A peine si j’ai pu enrouler une écharpe devant mon visage. Et ça continue de piailler autour de moi sans que je n’y comprenne un traître mot !
Je pensais être maître du jeu mais j’ai bien peur que Malemort ne m’ait attiré sur son propre terrain… Le Chaudron de l’Enfer. Rien que le nom, j’aurais dû me méfier. Mais c’est tout moi, ça : foncer épée dégainée et tête baissée dans les ennuis. Bah ! On ne se refait pas et puis la vie serait tellement mortelle sans imprévus !
Je traite donc le sable par le mépris. Il a beau vouloir m’emplir la bouche et les yeux, il a beau s’insinuer entre mes orteils et fabriquer un inconfortable coussinet entre la plante de mes pieds et la semelle de mes caliges, je ne me laisserai pas intimider. Le plus désagréable, c’est le hululement du vent qui masque les autres bruits. Je ne m’entends même pas claquer des dents. Ha ! Ha ! Ha ! Au moins, je n’ai pas perdu mon sens de l’humour.
Va distinguer quelque chose avec les tourbillons roussâtres qu’il fait gicler dans tous les recoins de ce cirque érodé par ses soins durant je ne sais combien de millénaires ! Les rochers monolithiques apparaissent et disparaissent comme des fantômes drapés dans des linceuls ensanglantés. Manquerait plus que l’autre affreux surgisse de derrière l’un des blocs en faisant « Hou ! Hou ! ». Tiens ! Mais qui vois-je justement ! Mon charismatique rival ! En chair et en os. Surtout en chair d’ailleurs…
Bon, Malemort sait quand même se tenir. Pas de froufrous, juste lui au naturel. Remarquez, ça suffirait à coller la pétoche à plus d’un héros arpentant la Contrée de Chéqueuspyre. Pour seul vêtement, il porte un pagne d’écailles en corne d’aurochs et un pectoral de bronze cliquette sur son ample poitrine. Aussi large que haut, ce qui n’est pas peu dire, on dirait une motte de saindoux recouverte de fourrure. Mais ses replis de graisse sont trompeurs. Sous les longs poils roux se cache une hargne à toute épreuve. Sans doute en veut-il au monde entier à cause de sa laideur. Ma splendeur doit donc lui paraître un véritable affront. Pour un peu je m’apitoierais. Mais la massue démesurée qui arme ses battoirs me convainc de ne pas verser dans le lacrymal. Bien plutôt d’entamer sans tarder une danse pour me mettre hors de portée des coups dignes d’un bûcheron que me porte l’hideux colosse. Ni une ni deux ! Oups ! Le vent qui siffle maintenant à mes oreilles, c’est celui du gourdin hérissé de pointes qui voudrait bien tâter de mon crâne. Toujours à la pointe des innovations en matière d’armement, le Malemort ! Mais surtout dans le créneau de l’épate… Poils aux pattes ! Bon, il ne faudrait pas qu’il s’imagine qu’il m’impressionne. Je mouline de mon épée, arme conventionnelle mais efficace lorsqu’elle est bien maniée, de haut en bas puis de droite à gauche, de gauche à droite et ensuite de bas en haut. A son tour de sentir le vent de mon acier. Désorienté, il recule. Quelques poils roux s’envolent joliment, se mêlant aux grains de sable rouge soulevés par les bourrasques. Je cherche à mettre à profit mon avantage mais sa contre attaque est fulgurante malgré sa masse. On dirait une montagne en mouvement. « Si tu ne vas pas à la montagne, la montagne ira-t-a toi », dit-on du côté de chez moi. J’ai toujours trouvé ça stupide. Jusqu’à aujourd’hui. Sous l’avalanche de coups, je commence à me dire que la montagne partie en excursion pourrait bien m’écraser. D’un retrait du corps, j’évite, de peu, la batte qui vise mon estomac et je riposte par un coup de taille éblouissant. Mon adversaire saute en arrière et retombe lourdement, soulevant un nuage de poussière. Il me fait irrésistiblement penser à un gigantesque crapaud-buffle velu. Ce n’est pas le moment de rire ! Il repart à l’attaque… La vache ! Je me retrouve assis par terre avant de comprendre ce qui m’est arrivé. Il m’a au moins brisé l’épaule, le sagouin ! Je me relève précipitamment pour éviter de me retrouver émulsionné avec le sable ocre à grand renfort de gourdin. Quelques pas en arrière, style décrochement stratégique afin d’examiner les options qui se présentent à moi. Je n’en entrevois pas des masses, mon horizon étant un peu bouché par la massue de sa massive majesté des morpions. Parce que, excusez-moi, mais ça doit grouiller plus qu’un peu dans l’hirsute toison du bonhomme !
Voilà que je digresse au lieu de dégraisser mon ventripotent concurrent ! Et pendant ce temps, il a changé d’armes sans que je m’en aperçoive. Il brandit maintenant une lance et se protège derrière un bouclier. Il aurait pu choisir le calibre au-dessus parce que, à part son monstrueux nombril, la rondache ne dissimule pas grand-chose. Mais les Entités qui nous fournissent en matériel tranchant et/ou contondant ne doivent pas avoir sa taille en magasin. Toutefois, ses poignets sont enserrés par des bracelets de fer artistiquement ornés de piques. Sauf que ce n’est pas pour la décoration, ça c’est sûr. Parer et éventuellement blesser, voilà leur utilité.
Moi, je garde mon épée. J’ai toute confiance en elle et en mon talent pour en tirer le meilleur. J’attends Poilu de pied ferme. Il s’élance vers moi, la mine farouche. On le sent convaincu. Ses vociférations censées m’impressionner se confondent avec les hurlements du vent qui a encore forci. Ce dernier beugle sans discontinuer dans les crevasses et les galeries qui percent le Chaudron comme un vieux fromage grignoté par des souris géantes. Et puis ces cris insistants qui bourdonnent en contrepoint. Je fais comme si je ne les entendais pas.
Malemort vise ma gorge de la pointe de sa lance. Je la dévie du plat de l’épée. Je me jette en avant et mon bras gauche, cerclé d’un large bracelet de bronze, frappe à la volée sa trogne grimaçante. Dans le même mouvement, alors qu’il me croit sans doute déséquilibré par le porte à faux, je pivote et lui assène un coup de taille visant le milieu du corps. Il a juste le temps de parer avec son bouclier joujou mais ma lame remonte et lui entaille profondément le bras. Le sang jaillit. Je m’étonne brièvement de le découvrir aussi rouge que le mien. Je l’aurais plutôt imaginé jaunâtre.
Il continue à dévier mes coups à l’aide de ses bracelets. Mon attention se focalise sur les piques acérées de ces derniers. Elles me frôlent d’un peu trop près. Soudain son pied atteint mon genou droit tandis que sa lance se fraie un passage vers mon abdomen. Ouille ! Mon genou ! Je trébuche, ce qui a pour effet de me mettre hors de portée de la dangereuse pointe. Cette fétide limace a mal calculé sa man½uvre, heureusement pour moi. Mais boiter, ce n’est pas l’idéal pour une danse ! Je porte mon poids sur ma jambe valide et effectue un moulinet enveloppant avec mon épée pour gripper le bois de sa lance. D’un coup sec, je le désarme. Mais il lui reste quelques atouts. Deux pas en arrière et d’un geste étonnamment vif, il extrait un poignard de dessous ses poils. Mince alors ! Quel arsenal planque-t-il encore sous son épaisse toison et dans les plis de sa bedaine ? Il se précipite sur moi, ajustant mon épaule. C’est une feinte ! Il se baisse soudain en balançant sa jambe. Aïe ! Je n’ai pas vu venir son coup en traître ! Rien ne devrait m’étonner de sa part. Je roule à terre, je parviens à me relever malgré mon genou deux fois touché et je recule de quelques pas. J’ai lâché mon épée ! Crétin abyssal ! Je m’injurie intérieurement. Et copieusement. Sans quitter des yeux mon maléfique adversaire, j’arme ma main d’un poignard, pétale d’acier trempé qui luit dans le soleil voilé par les nuées fauves. Bon, d’accord, j’ai fait appel aux Entités malgré mon engagement de me satisfaire de ma seule épée. Et la pression des circonstances, hein, ça ne compte pas pour rien !
Malemort m’attaque sur mon côté affaibli, le chien ! Il s’est débarrassé de son bouclier et ses deux mains armées de couteaux s’opposent à mon unique lame. Lancerai-je mon poignard sur cette cible mouvante certes mais difficile à manquer ? Je ne suis pas mauvais à ce jeu-là mais si j’échoue à l’abattre au premier coup, je serai désarmé. Pas sûr que les Entités me concèdent une nouvelle arme ! Je peux toujours essayer de récupérer mon épée qui gît plus loin sur ma gauche, à la limite de mon champ de vision. Tout en repoussant les assauts du mammouth, je me déplace subrepticement sur le côté. Au moment venu, j’effectue une vive reculade et projette ma lame en direction de son épaule droite qu’il m’offre à découvert. Il lève le bras mais ne peut éviter la blessure. Il a lâché l’un de ses poignards mais lance l’autre sur moi avec toute la force de sa rage. Je me jette à terre dans une roulade brouillonne qui m’éloigne de Malemort. Le souffle court, je me relève aussitôt. Le vent hurle autour de nous. Ricanant. Malfaisant. Gonflant, franchement !
Les voix se font désormais plus nettes, de plus en plus agressives aussi. Je ne distingue pas ce qu’elles crient mais je sens bien qu’elles en ont après moi. On croirait entendre brailler ma grand-mère quand j’entre chez elle sans m’essuyer les caliges au paillasson !
Comme si je n’avais pas assez à faire avec ce cinglé de Malemort ! Je ferme mes oreilles aux criailleries qui, à l’évidence, cherchent à me faire perdre ma concentration. Des alliées de mon ennemi, c’est sûr ! Sans doute des sirènes, ces bonnes femmes affublées d’un corps d’oiseau. Déjà qu’elles en ont la cervelle ! A coup sûr, Malemort a réussi à les appâter en leur promettant ma viande au menu de leur repas du soir. Rêve ! Mon superbe corps n’est pas pour elles, je le réserve à une vraie femme.
En tous cas, l’exécrable personnage compte sur un moment d’inattention de ma part pour me sauter dessus. J’ai beau avoir plusieurs vies, je ne tiens pas à me faire tailler en pièces. Trop humiliant ! Et en plus, il faudrait que je reparte à zéro…
Ah ! Malemort semble avoir récupéré et s’avance posément vers moi. Il agite devant lui un énorme cimeterre. Il va finir par épuiser son crédit auprès des Entités ! Je grince des dents en détaillant la lame aussi longue que les doléances de mon père quand je ramène son char avec une aile un peu cabossée et assurément aussi tranchante que la langue de ma s½ur aînée. Par les tripes de Marmaglup ! Où est passée mon épée ? De toutes façons, elle n’aurait pas fait long feu contre la sienne. Et à sa place, une lanière de cuir souple, plus large en son milieu, pendouille au bout de mes doigts, telle justement un boyau de ce pauvre Marmaglup l’Etripé. J’ai l’air fin avec ce machin ridicule. Je vois déjà ma fière tête quitter le socle rassurant de mes larges épaules et rebondir sur les petits galets ronds… petits… galets… ronds ?! Bon sang ! Mais c’est bien sûr !
Je me baisse, prends une pierre bien ronde, bien lisse, la place dans la fronde, fais tournoyer celle-ci au-dessus de ma tête et flap ! je la lance avec une telle force qu’elle s’enfonce dans le front de Malemort. L’affreux lâche son cimeterre, pousse un glapissement comique et tombe sur sa laide face. L’onde de choc se propage jusque dans mes jambes. Ce n’est pas celui qui a la plus grosse qui l’emporte, hein, l’abominable homme des sables ! Avec seulement une fronde et un petit galet rond, je suis le meilleur ! Un exploit à inscrire dans les annales de Chèqueuspyre !
Ce n’est pas le moment de me reposer sur mes lauriers. Je me mets à courir et je me penche sur Malemort : pas question qu’il reprenne du poil de la bête, l’animal. Je tire mon épée de son fourreau. Tiens ! Elle est de nouveau à sa place. Je le mets à mort de façon manifeste : en lui tranchant la tête. Puis je brandis le macabre trophée en tournant sur moi-même afin de le présenter aux quatre horizons.
Les flancs incurvés du Chaudron de l’Enfer m’enserrent toujours de toutes parts mais j’en suis maintenant le maître. Une autre mission, un autre lieu me verront bientôt affronter un nouvel adversaire.
A cet instant, je me rends compte que le vent est tombé. Mais ce n’est quand même pas le silence complet. Les voix continuent à former un fond sonore sur lequel se détache soudain cinq mots qui caresse mon amour-propre dans le sens du poil :
« Goliath, tu es déclaré vainqueur ! »
Mais alors que je savoure ma victoire, une autre voix, glaçante, me fige. Elle hurle dans mes oreilles avec la force d’un ouragan.
« David ! C’est la dixième fois que je te dis qu’on passe à table ! » tempête ma mère, vraiment en rogne.
Darkan
Quatre Saisons
Printemps. Le vent se lève et m’enivre de douces senteurs. J’aime cette nature florissante. Le renouveau de la vie, il n’y a que ça de vrai ! Je me promène le nez en l’air, tous les sens en éveil, inspirant lentement cette vie qui grandit. Je m’appelle Vald al’ Thor et je vis dans un petit bourg nommé Les Trois fleuves. J’aime le retour du printemps et la fête qui l’accompagne : BelTine où j’irais danser avec mes amis du Pré de Raymond et flirter avec ma douce EggOuaine.
Ca y est, le grand jour est enfin arrivé ! Rien n’est venu gâcher la préparation de cette grande soirée et j’attends fébrilement que le feu d’artifice soit lancé. Mais avant nous dansons. La nuit commence seulement à tomber et déjà de grands brasiers illuminent le Pré et réchauffent les cœurs, quelques tonneaux d’Ale aidant !
EggOuaine est venue rapidement jusqu’à moi et m’entraine danser sans relâche, ne me laissant aucune minute de répit. Elle est rayonnante ce soir. De fines tresses de liseron sont entrelacées à ses cheveux et elle rit aux éclats à chaque fois que je la fais tourner. Le feu d’artifice est somptueux, avec elle.
La soirée touchant à sa fin, elle me regarde tendrement et dans un sourire me dit : « Avec toi, je ressens vraiment ce qu’est la Vie Valdounet ! »
Eté. Je profite de la douce chaleur montante de la terre. Le léger souffle du vent me file entre les doigts et chasse les derniers nuages encore présents dans ce ciel du mois d’août. EggOuaine et moi sommes mariés et attendons notre troisième enfant. Elle est devenue femme en si peu de temps que je me donne l’impression d’être un balourd au début de son adolescence … La vie suit son cours et nous sommes heureux.
Rien ne nous poussant à quitter nos Trois fleuves, nous nous sommes tout bonnement installés près de la forge de notre ami Ain qui est père depuis peu. D’un regard empli de fierté je contemple notre maison. Elle n’est pas spacieuse mais sera suffisante pour cette famille qui s’agrandit.
La main sur son ventre rond, EggOouaine m’attire contre elle et me glisse à l’oreille : « Tu m’offres la plus belle des Vies mon bon Valdan. »
Automne. Les feuilles mortes récemment tombées s’élèvent en tourbillonnant au fil des pérégrinations d’un vent capricieux et trop souvent violent. Elle vieillit. Je le remarque maintenant en voyant notre dernière fille quitter le nid. Elle ressemble tellement à sa mère au même âge ! Notre grand Tom a décidé de voir le monde et, d’après les dernières nouvelles, il se perfectionne à l’épée dans les Marches. Je suis heureux qu’il ait trouvé sa voix. Peut être un jour reviendra-t-il dans son village natal pour fonder une famille…
Je crois bien être un homme comblé. Arrivé à un âge qualifié de mûr, je prends plus de recul sur mon petit monde et me sens satisfait de ce que j’ai bâti. Bon, je ne crois plus être dans la force de l’âge mais je me maintiens en forme par de longues promenades avec mes moutons. EggOuaine me regarde partir le matin, et sourit lorsque je bougonne et que mon souffle s’épuise. Elle m’envoie un baiser depuis le pas de la porte en me lançant : « Vieillir est une étape de la Vie mon Valdoch. »
Hiver. Je ne sens même plus les morsures profondes de ce vent terrible qui se lève, apportant toutes les froideurs de la Grande Dévastation. Mon EggOuaine est allongée près de moi et fredonne une vieille rengaine. Notre chaumière est depuis longtemps marquée de grandes fissures que je ne peux réparer. Le toit prend l’eau, la porte grince et je n’arrive plus à me lever mais malgré tout nous sommes heureux. Je crois avoir droit à un peu de repos après toute une vie bien remplie.
Elle me regarde, caresse mes cheveux et, dans un souffle me murmure : « La mort fait partie de la Vie Valdi. »
katar
Invoquation
Tout avait commence plutôt bien, en fait. Les potes étaient là, et les potes des potes aussi, bien entendu. Tout le monde avait fait monté suffisamment son taux d’alcoolémie pour faire baisser la gêne ou la timidité générale. On aurait du boire beaucoup plus ou pas du tout, c’est mon avis.
D’abord, Fred a fait tomber la chaine stéréo en expliquant à Nina de quelle façon s’était produit le malheureux accident au cours duquel la superbe BMW de son père avait, hélas, été transformée en presse purée. Enfin, à peu de choses près. La chaine ne fonctionnait plus, en conséquence, plus de musique, plus de danses. Il a fallu trouver autre chose… Cet ahuri fini de Didier osa proposer un monopoly, ce qui fit rire tout le monde sauf lui: un monopoly c’est pas branché. Ben tenta le coup, depuis le temps qu’il fantasmait là-dessus, et lança la discussion sur une partouze. La discussion fut courte, en raison de l’air lugubre des filles, à l’exception de Nath qui reluquait Ben toutes les deux secondes environ, depuis trop longtemps pour accepter d’attendre encore. Ils partirent donc s’isoler pour tenter de partouzer en couple, sûrement une fameuse idée, à les regarder courir vers une pièce tranquille. Si je ne m’abuse, c’est berty qui a dit à ce moment là :
– “Eh ! On pourrait invoquer démon… Ca c’est branché!”.
Je dis bien : si je ne m’abuse, parce que j’ai eu le temps de parler à Berty, depuis, et il prétend que c’était de moi, cette idée. Nina a entendu Sylvie, Joce dit que c’était Didier, bref, on est toujours dans le doute.
Les “hommes” ont poussé les meubles, selon le croquis du livre de démonologie que j’avais vu dans la bibliothèque un peu plus tôt, un très vieux bouquin poussiéreux dont le titre était “Necronomicon”. Une trouvaille de mon père avant sa disparition: il était grand voyageur, mais fort discret sur ses motifs. Nous avons même enlevé les tapis pour dessiner un pentacle suffisamment grand pour qu’on puisse y tenir tous, puisque la personne qui invoque doit absolument se protéger de la “créature”. Dés que la préparation fut achevée, nous nous serrâmes tous au centre, les filles en pouffant, les garçons en ricanant. Tout le monde était excessivement excité, par la peur et par le contact plus que proche de personnes de l’autre sexe. Nous étions collés, serrés, imbriqués les un dans les autres, malgré la place restante aux abords du centre du pantagramme.
Au premières phrases de l’invocation, rien ne se passa évidemment. C’est Fred qui lisait, en reprenant toujours le même passage. En dépit de notre excitation, la voix de plus en plus monotone, basse et hypnotique de Fred nous calma d’abord, puis l’effet exaspérant du rythme et du ton de ses mots porta sur nos nerfs. Je lui dis d’arrêter, sans succès. Je lui redis trois fois, puis hurlais dans son oreille droite: “ta gueule”. Nous étions tous effrayés de voir ses yeux vides ainsi que son absence d’expression. Nina a dit qu’il avait du s’autosuggestionner et que la meilleure manière de procéder revenait à l’installer sur un lit ou un divan, et lui mouiller le visage. Mais elle semblait surprise car cette qualité d’hypnose lui était inconnu malgré ses études de psychiatrie et l’intérêt que provoquait chez elle ce sujet. Donc nous avons amené Fred sur le canapé de mon père.
A peine posé sur celui-ci, il stoppa son monologue répétitif, et nous fit un grand sourire d’un air surpris.
A cet instant précis, nous avons entendu la voix fluette nous dire: “salut!”.
J’ai sursauté et me suis retourné avec les autres. Dans la pièce, un petit bonhomme observait la scène avec un visage hermétique. Je ne saurais dire lequel d’entre nous lui demanda ce qu’il faisait là, et qui il était. Il répondit que nous l’avions appelé, et que son nom était Lenot, du septième cercle. Enfin, il n’a pas dit Lenot, mais comme son vrai nom était imprononçable, on l’a surnommé Lenot. Le temps de comprendre, je plongeais vers le pentacle. Lenot sourit, il fit un signe de son index et je fus ramené à ma place comme si j’avais été tiré par douze éléphants pratiquants la musculation.
Les autres me regardaient d’un air totalement abasourdi, puis détaillaient Lenot avec appréhension. Ils n’avaient pas vraiment l’attitude de personnes qui ont tout compris. Reprenant tant bien que mal mon calme, je leur expliquais que ce Lenot était bel et bien un démon, un vrai, de l’enfer. Fred résuma l’opinion générale en faisant remarquer que ce type ressemblait plus à un guichetier quelconque qu’à un démon. Nos palabres devaient l’ennuyer, car il prit la parole pour confirmer son origine infernale. Cet abruti de Didier lui dit que ses trois voeux étaient les suivants… Mais je l’interrompis en lui disant qu’un démon n’était pas exactement une fée, ou un bon génie, et que vu la situation, on pouvait tenter de ménager sa susceptibilité. Didier s’énerva, criant qu’un démon devait servir le grand magicien qui l’avait invoqué. Lenot le refroidit en demandant seulement si on était au centre du pentacle. Didier saisit enfin, les autres aussi si ce n’était pas déjà fait.
Je m’assis, m’interrogeant sur les intentions démoniaques de notre hôte. Il ne ressemblait certes pas aux descriptions classiques des êtres du mal : petit, avec un visage maigre et fade, rien ne le distinguait d’un humain très moyen. Lenot parla de lui avec une fierté évidente. Ce démon était gravement atteint de pêché d’orgueil. Nous comprimes que chez lui, on le considérait comme un démon de troisième zone, de septième zone plutôt, puisque son origine infernale laissait à désirer. De plus, il ne s’était jamais distingué particulièrement par une action d’éclat. Il n’avait été invoqué qu’une seule fois, par un mage véritable qui l’avait franchement tourné en ridicule avant de le renvoyer chez ses pairs. Son ressentiment envers les hommes et les êtres surnaturels en général me déclenchait des vagues de frissons dans le dos. Ce démon était plutôt frustre, à l’évidence, mais gravement atteint.
Interrompant son monologue, je me risquais à lui demander en quoi consistaient ses intentions. La crainte qu’il nous inspirait lui faisait un bien immense, et j’essayais d’avoir l’air aussi terrorisé que possible, ce qui n’était pas difficile. Lenot n’avait pas de plan à long terme pour faire le mal sur terre, ses seules intentions se résumaient à nous emmener chez lui comme esclave pour l’éternité, ce qui rehausserait considérablement son prestige. Ses paroles me déplaisaient profondément, ainsi qu’aux autres. Il fit un sourire dans lequel je reconnus un peu mieux son origine et qui suintait de triomphe et de joie anticipée. Lenot nous intima l’ordre de nous réunir contre le mur du fond et alla se placer dos à la porte de la pièce en contournant avec une prudence exagérée le pentagramme. Celui-ci représentait manifestement un danger pour lui. Puis il expliqua avec grandiloquence qu’il nous transférerait en enfer avec toute la pièce, car nous n’avions pas encore fini notre temps de vie terrestre, et donc nous ne devions pas souffrir de la chaleur d’en bas, pas tout de suite, ajouta-t-il d’un air cabotin.
Lenot fit trois grands mouvements des bras, se concentra, et nous fumes plaqués contre les murs, immobilisés, incapables de bouger. Sa voix s’éleva, l’air s’alourdit, se refroidit, et les murs semblèrent trembler et frissonner. A cet instant, la porte sur laquelle s’appuyait Lenot s’ouvrit avec violence, en projetant Lenot au beau milieu du pentacle où il s’englua comme une mouche dans une toile d’araignée. Je me trouvais libéré du charme qui m’immobilisait avec les autres. Ben apparut dans l’encadrement avec un air stupéfait. Je me précipitais pour le tirer à l’intérieur, car les murs paraissaient pris de frénésie maintenant. Nath le suivit, elle regarda Lenot, interloquée, alors que je fermais la porte. Sa voix étouffée commandait d’effacer le pentagramme. Didier expliquait à Ben et Nath la situation. Je dis à Lenot de la fermer, ce qu’il fit, et l’interrogeait sur ce qui se passait. Quand il termina ses explications, j’étais consterné. Nous étions dans les limbes, entre le monde réel et l’enfer, car Lenot n’avait pu finir son incantation. D’autre part il était prisonnier du pentagramme, alors que lui seul pouvait nous ramener sur terre. Ma confiance en lui, relativement limitée, me soufflait qu’en cas de libération nous serions dirigés de préférence en enfer, ce qui me tentait fort peu.
Lenot est toujours englué dans le pentagramme. Nous n’avons pas osé invoquer un de ses collègues, parce que la place qui nous reste dans la pièce ne permet de tracer qu’un tout petit pentacle monoplace, ce qui reviendrait à sacrifier les autres, je suppose. Dans le doute… Alors on a écris notre histoire, et grâce à la seule autre formule du livre que nous avons réussi à faire fonctionner, nous l’envoyons sur terre, comme le naufragé envoie une bouteille à la mer. Si vous me lisez, aidez-nous je vous en supplie. Pour nous trouver, c’est simple : nous sommes dans les limbe. Il vous suffira d’un exemplaire du Necronomicon, aux éditions d’Arkkam. Nous attendons avec impatience…
Mélisande
Vent de désilusion
Pour les historiens, tout commença lorsque le roi promis belle et forte récompense à qui lui ramènerais la tête de la chose, bien que certains membres de cette illustre profession fassent remonter le début des évènements à l’hiver phénoménal qu’il y avait eu en Laryngie cette année là. Pour les anciens, tout commença lorsque la mère de Liam –une jolie fille mais à peu près dépourvue de cervelle – s’était laissée courtisée par un étranger la bouche en cœur et les boucles soyeuses mais sans rien dans le crâne –. Que le fils soit un bon à rien n’avait donc rien d’étonnant. Quant à Liam lui-même, il fit remonter tout cela au jour où au lieu de ramener de l’eau à sa mère, il s’arrêta à la taverne alors particulièrement animée.
Ici nous devons prendre un moment pour ouvrir les yeux de notre lecteur. Nous comptons faire un récit des évènements tels qu’ils se sont réellement passés. Si vous avez entendu parler de princes héritiers de royaumes défunts, d’épées magiques, de destriers immaculés ou de Destinée, ceci est absolument faux. Nous n’y pouvons rien si les ménestrels sont de fieffés menteurs et qu’ils ont la fâcheuse manie de transformer les ânes en fidèles destriers. De plus, ce destrier là était un mulet. Pucelles, ranger vos mouchoirs, ceci n’est pas une épopée mais l’Histoire.
Or donc, ce jour là, Liam entendit chanter et rire dans la taverne du village. Ce lieu, chargé de tentations et de promesses d’orgies sans fin pour le petit paysan qu’il était, semblait lui ouvrir les bras. Posant les lourds seaux d’eau il répondit à l’appel.
La taverne était une longue pièce mal éclairée. Au comptoir, l’aubergiste époussetait des verres tout en jaugeant la capacité d’absorption de ses clients et quand il était temps de les mettre à la porte. La clientèle se composait de quatre chevaliers en armure immaculée –si l’on ne tenait pas compte de la poussière et de la boue accumulée par le voyage- , d’un colporteur itinérant à l’air miteux, de deux ou trois forestiers, de quelques villageois et d’un manouvrier de passage. Celui-ci se trouvait par hasard être le propre père de Liam qui s’apprêtait à repartir, non sans avoir ajouté deux futurs demi-frères à la trentaine que Liam avait déjà sans le savoir. Le manouvrier semblait avoir la fâcheuse habitude de semer graine à tout vent.
Liam s’avança timidement vers le comptoir, déçu d’une certaine manière de ne pas être dans l’antre de la luxure décrit par les Anciens. D’une voix qu’il tenta désespérément de rendre plus mâle, il demanda au tavernier de lui servir son alcool le plus fort. A y réfléchir, c’est sans doute à ce moment là que tout débuta véritablement.
En effet, à ce moment là, à peine Liam eu-t-il fini la pinte d’alcool grumeleux qu’il avait du avaler cul sec comme le lui avait ordonné l’un des chevaliers en se gaussant, qu’un horrible bruit se fit entendre. Un bruit tel qu’on aurait cru entendre le Malin au fond de son antre au cœur de la terre se raclant la gorge avant de prononcer son discours de bienvenus aux nouveaux arrivants.
Le raclement se fit entendre pendant plusieurs minutes avant de se transformer en un sifflement prolongé. Un coup de tonnerre se fit alors entendre et le vent se leva.
Tout d’abord ce fut une brise légère qui souleva la poussière en direction de l’est, la faisant tournoyer dans la lumière matinale. Puis, petit à petit, le flot s’accéléra et la légère brise se transforma en un vent fort qui mua à son tour en une sorte d’ouragan. Tout se mis à glisser sur la route, les seaux de Liam, un mouchoir abandonné, un chaton et le gros chien du maire, les montures des chevaliers commencèrent à avancer vers l’est, tentant de résister mais incapables de lutter face à la force qui les entraînaient. Le vent s’amplifia, s’accéléra, creusant un sillon au milieu de la rue poudreuse désormais vide. Ce vent créait un rugissement gigantesque tel qu’on pouvait craindre quant à la solidité des maisons. Le silence se fit soudain. Toutes les fenêtres étaient remplies de têtes angoissées, guettant la suite.
Après cette fugace pause dans la tempête, un vent plus monstrueux encore que celui qui avait précédé se déclencha en sens inverse. Un torrent de poussière envahi la rue dans un grondement de fin du monde puis se dissipa, dévoilant une scène de cataclysme. L’unique rue du village était sans dessus-dessous, jonchée de terre et de poussière, envahie d’ustensiles en tout genre qui avaient valdingués en tous sens sous l’action du vent. Un chêne centenaire déraciné occupait dorénavant la majeure partie de la rue, trois vaches et deux des chevaux meuglant et hennissant désespérément dans ses branches.
Las, les villageois rabaissèrent leurs rideaux, les clients habituels de l’auberge se rassirent et reprirent leurs chopes tandis que les étrangers sortirent dans la rue ébahis devant un tel spectacle. Petit à petit, les gens du village s’attroupèrent autour d’eux, prenant le groupe à témoin de leur malheur.
« Cela ne peut plus durer, commença l’un d’entre eux au bout d’un long moment de silence.
-Trois fois, cela fait trois fois aujourd’hui !
-Rien que cette semaine nous avons eu douze alertes et bien deux fois plus la semaine passée.
-Le lait des vaches tourne
-Les enfants ne dorment plus, nous même manquons de sommeil
-Vous devez faire quelque chose ! Vous êtes des Messers ! »
Ces derniers mots s’adressaient aux quatre chevaliers qui, l’air grave, se consultaient à voix basse. Enfin ils redressèrent la tête et l’un d’eux s’adressa à la population tendis que les trois autres tentaient de calmer leurs cheveux affolés. Le quatrième s’était brisé l’échine durant la tempête.
-Nous sommes venus ici dans le but de vous aider braves gens. Malheureusement le spectacle dont nous venons d’être témoins nous montre bien que nous avons été téméraires de nous y aventurer en si petit nombre. Même les Messers sont vulnérables et à quatre avec seulement trois chevaux… Nous ne sommes point couards loin de là, mais là nous ne sommes point de taille. Nous retournons à la capitale et allons organiser une armée. Nous reviendrons d’ici quelque temps –trois semaines sans doute- et déferont cette vile bête. Adieu ! Prenez votre mal en patience, tout cela finira bientôt.
Sur ces mots et sans écouter les véhémentes protestations des villageois furieux, ils montèrent à cheval. Les ménestrels racontent qu’ils partirent la tête basse, rouges de honte de leur couardise mais la vérité est qu’ils repartirent tout aussi fiers et hautains malgré les tomates et le purin que leur lancèrent les villageois. Leur lâcheté leur fut d’ailleurs profitable car Liam les récompensa plus tard d’être sans le vouloir à l’origine de sa gloire. Comme quoi, il n’y a de morale que dans les contes.
Les discutions allaient bon train pour qu’une solution se dessine, lorsque Liam pris la parole. On ne peut qu’espérer que ce soit le désir d’aider son village qui lui fit ouvrir la bouche mais il s’agissait hélas plus probablement de l’alcool qu’il avait bu. Toujours est-il qu’il déclara que puisqu’il en était ainsi, lui partirait pour lutter contre l’effroyable bête qui hantait la contrée. Les gens ricanèrent puis reprirent leur conversation animée sans lui prêter plus d’attention. Mais avec la détermination propre aux ivrognes, Liam alla chercher son mulet, le sella, pris un panier à linge et le battoir de sa mère en guise de bouclier et d’épée et commença à se diriger vers l’est. A sa décharge il faut noter qu’il eut la décence de ne pas s’attifer d’une casserole ou d’une marmite en guise de heaume. Nul ne prêta attention à son départ sauf le colporteur qui le rejoint en trois enjambées à la sortie du village.
« Vous partez voir la bête ? lui demanda-t-il.
-En effet se vanta Liam encore sous l’euphorie de l’ivresse.
-Peut être alors ais-je quelque chose qui vous sera utile. Je suis médecin itinérant et pour moi tout cela est clair comme eau de roche. Mais là bas ils ne m’écoutent pas.
-Serais-ce un baume miraculeux au cas où je serais blessé ? demanda Liam en tournant et retournant entre ses doigts la petite fiole verte.
-Rien de tout cela, sourit le médecin. Il s’agit simplement d’un remède souverain contre la toux. »
Liam sembla dubitatif sur l’utilité que pourrait avoir cette potion dans son aventure mais il l’accepta. Il chevaucha son mulet avachi pendant des heures, dessaoulant peu à peu et réalisant ce qu’il avait déclaré. Après avoir régurgité l’alcool précédemment ingurgité, il pris la décision de continuer. Selon lui, le village tout entier devait attendre son retour dans l’angoisse, craignant pour sa vie et priant pour sa réussite, tous effondrés et guettant vers l’est. L’idée qu’ils ne se soient même pas aperçus de sa disparition ne l’effleura même pas. Il devait sauver son village et rentrer auréolé de gloire. Le cœur léger et la tête haute il enfourcha son mulet. C’est alors que le vent se leva à nouveau.
Ainsi donc, le vent se leva et Liam et sa pitoyable monture se sentirent entraînés vers l’est et les montagnes sans pouvoir lutter contre ce courant invisible. Il mis peu de temps avant de se rendre compte qu’il était attiré vers une grotte à l’ouverture gigantesque. Les sabots de sa pauvre bête ripaient sur le sol inégal et elle brayait tandis que Liam hurlait de terreur pure alors que le vent s’accélérait. Il ferma les yeux et ne les rouvrit même pas lorsqu’il sentit un choc qui l’arrêta. Il s’accrocha désespérément à ce qu’il sentit sous ses mains tendis que le tonnerre éclata et qu’il sentit la poussière partir dans tous les sens. Il mis quelques temps à recouvrir une bonne vision, celle-ci étant perturbée par la couche de poussière qui volait dans tous les sens.
Quand enfin il put distinguer autre chose que ses mains, il redressa la tête. La première chose qu’il vit alors fut deux grands yeux jaunes à l’air fiévreux,, lesdits yeux étant sertis dans une tête de dragon. Un spécialiste aurait pu lui dire qu’il s’agissait là d’un Mélantrope de Zorganz à condition qu’il ne se soit pas enfui en hurlant en reconnaissant l’objet de ses études et de ses cauchemars. Le dragon le contemplait en louchant à moitié. Une voix enrouée s’éleva, demandant au petit humain ce qu’il faisait là.
Liam trembla de tous ses membres et tenta de répondre, bafouillant sans vraiment réussir à s’exprimer. Dans tous ces balbutiements le dragon réussit à comprendre que le garçon venait pour lui trancher la tête et qu’il s’excusait. Le dragon ne semblant pas spécialement perturbé ou excédé par cette annonce, Liam continua plus clairement, expliquant que plus personne ne dormait et que le lait tournait à cause de l’horrible bête qui terrifiait la contrée –lui sans vouloir le vexer-.
Alors le dragon éclata de rire, un rire qui se transforma en une toux sèche –et à quelques lieues de là, un arbre fut déraciné-. Il se détourna le temps de fouiller sur un surplomb de pierre puis se retourna vers Liam en tenant une théière et deux tasses entre ses griffes acérées.
« Une tisane mon cher ? Vous avez bien raison de refuser, c’est une lavasse imbuvable. Je ne suis pas très doué pour la préparation de la tisane je le crains… Voyez-vous, je ne comprends pas l’obstination des villageois à vouloir couper la tête des dragons. Notre cou est solide et tout ce que les paysans y gagnent c’est une tendinite ou des courbatures. Voyez-vous, nous le renforçons magiquement avec des sortilèges et …»
Mais le dragon s’interrompit en voyant Liam s’agiter nerveusement sur son siège. Il eut un petit sourire et s’excusa humblement auprès de son hôte de son bavardage.
« Voilà que je fais une vrai commère, mais il y a tellement longtemps que je n’ai pas eu de compagnie. Je vous dois une explication je crois.
Voyez-vous mon jeune ami, je me trouve dans une situation difficile. Oyez donc ma saga. Je suis un dragon noble et de bonne famille, je puis vous l’assurer. Malheureusement, la consanguinité fort présente dans la famille, m’a fait naître doté de bronches particulièrement fragiles. Or la Laryngie fut assiégée d’un hiver particulièrement long et tenace, qu’on aurait pu croire éternel tant il fut rude. Tout mourrait et ni homme, ni bête, ni dragon ne trouvait plus de quoi subsister. Et moi, pauvre que je suis, ait pris cependant la décision de sortir avec des amis. Nous avons passé une agréable petite soirée, à brûler des chaumières et éventer des bovins. Mais je suis fâcheusement sorti sans écharpe et j’ai attrapé une grosse rhino-pharyngite. Le monde est vraiment injuste n’est-ce pas ?
Toujours est-il que j’ai alors décidé de prendre des vacances pour me soigner dans un pays du sud, et j’ai choisi la Pharyngie, et votre région. Mais hélas, à mon rhume s’est additionné un chaud et froid et une malencontreuse allergie aux foins, et nous sommes et pleine période de moissons. Je demeure donc ici depuis lors, attendant désespérément ma guérison. Je ne puis décemment rentrer chez moi la tête basse et la goutte au nez n’est ce pas ? Je serais la risée de toutes les dragonnes à cent lieus à la ronde ! »
Liam exprima sa compassion pour le dragon et se rappela soudain la fiole donnée par le médecin. Il la tendis au dragon en lui expliquant qu’il s’agissait là d’un remède miraculeux. Celui-ci la saisit entre deux griffes et s’empressa de l’avaler.
Pourvu que cela ne lui donne pas le hoquet pensa Liam. Mais heureusement pour lui, le dragon ne fut pas saisi par une crise de hoquet ou une nouvelle crise de toux et se sentit immédiatement mieux. Ils prirent alors congé et rentrèrent dans leurs pénates. Quand Liam annonça qu’il avait affronté la bête et qu’il l’avait vaincu, nul ne le cru. Ce ne fut que lorsque au bout de quelques semaines, lorsqu’il fut certain que le dragon avait véritablement disparu, que les villageois acceptèrent le fait et prirent conscience des possibilités que cela ouvrait. Ils se mirent alors à accuser le roi de ne pas s’être préoccupé de son peuple. Liam avait tué le dragon, il devait donc conformément à la règle immémoriale prendre le trône et l’héritière. Des révoltes se formèrent dans la région et Liam fut mis sur le trône.
Ceci est la vérité. Liam n’était pas un prince no le fils d’une fée. Il n’affronta pas le dragon avec une épée de lumière, ni ne ramena sa tête au roi avant de prendre le trône. Quant à la princesse, elle était bigleuse et avait un bouton sur le nez qui la défigurait presque. C’est là l’Historien non la légende, l’Histoire telle que la narrent les historiens. Du moins ceux qui n’ont pas été achetés par les descendants de Liam.
Ô vous qui lisez cette histoire, ayez une pensée pour le pauvre historien mort pour son métier et pour la vérité. Et sauvez-vous, car maintenant que vous savez, les gardes de Liam III vous pourchasseront. Vous les entendez ? Ils sont déjà à votre porte… Ils toquent…
Khyra’fyn
Extrait d’une Non-Vie
Le personnage entrait à présent un couloir dont les imposants murs de pierre donnaient non seulement l’impression d’être infranchissable mais aussi, et c’est ce qui inquiétait le plus l’arrivant, de “vouloir” être infranchissables…
En effet Pat’Ron, apprenti aux basses fosses en qualité de démon de troisième classe ressentait de façon fort désagréable le regard de toute la maçonnerie se concentrant sur lui.
Pourtant, en tant qu’immortel, il avait quelques dons… enfin, appelons ça des pouvoirs, aléatoires certe, mais efficaces. Il pouvait ainsi traverser les murs et faire taire les belles mères. C’est d’ailleurs à cela qu’il passait son temps. Sur son bureau… enfin, sa caisse renversée, on pouvait lire : Responsable Général à la PBD. C’est ce qui l’avait séduit quand on lui avait présenté le poste. Bien sur, il ne savait pas alors que PBD signifiait Punition des Belles mères Damnées et qu’il ne serait pas plus estimé que le stagiaire photocopieuse d’une entreprise humaine. Bref, tout cela l’amenait à se dire que même ces « dons » ne l’aideraient pas à se sortir de la situation actuelle.
Afin de se changer les idées, il se força à détacher les yeux des deux grandes portes de roche qui venaient de se refermer derrière lui d’une façon qui disait quelque chose comme « tu y es, tu y reste » et avança lentement le long du couloir. S’efforçant d’oublier la pierre il porta son attention sur la décoration… Les quelques tapisseries semblaient être faites d’un alliage entre de l’aluminium et des tendons humains…en tout cas, rien qui ne ressembla à du tissu… L’hybride détourna le regard, ce qu’il regretta aussitôt, quand il s’aperçu que c’était cette même matière qui composait les tapis rouges sang qui couraient le long du couloir.
Encore quelques pas et il arriva à un coude, tourna et passa la grande porte boisée ; sinon à la hâte, du moins, d’un pas plus pressant qu’il ne l’aurait souhaité.
Il n’était pas bon qu’il soit ou paraisse pressé, ceci pour deux raisons… La première : Il devait garder un peu de dignité s’il voulait un jour arriver a faire quelque chose de sa vie… La seconde, beaucoup plus importante : Il redoutait de tomber sur pire que ce couloir morbide, et le « pire » en question –muni d’yeux et d’oreilles, lui– n’apprécierai pas un signe de précipitation, de malaise, d’indécision ou d’irrespect…
En fait, notre démon se sentait un peu comme un employé qui, ayant utilisé la même excuse « ma-mère-est-malade » trois fois dans la même semaine, se retrouve dans le bureau du responsable du personnel pour lui demander congé en lui expliquant que sa mère est réellement malade…
– Salut… ?? hasarda-t-il après quelques secondes d’attente silencieuse
Un léger ronflement lui répondit provenant du bureau de fer rouge derrière le moniteur. L’appareil semblait de pointe, une tête de mort ornait le coin gauche, divisée en quatre, chaque quart étant d’une couleur différente : Windead, la société la plus répandue sur les bureaux ici (plus) bas… Si on demandait son avis au démon, cela devait faire partie de la damnation.
Fuyant ses pensées, il décida d’attendre patiemment le réveil de son supérieur plutôt que de le provoquer. C’est ce qui lui paraissait la réaction la plus courtoise à adopter… et la moins mortelle.
Une minute après environ, un serviteur en livrée entrait dans la pièce. Il jeta un regard à l’hybride qui attendait, debout, et lui fit un signe de tête l’engageant à s’asseoir dans le fauteuil similicuir face au bureau du maitre de maison. Pat’Ron s’exécuta, le domestique lui fit un clin d’œil complice accompagné d’un petit sourire sadique puis avec précautions, s’approcha tout près du fauteuil de son maître. Le démon troisième classe, lui, était inquiet et se tordait les mains nerveusement. Il redoutait que…
Le serviteur hurla aux oreilles du dormeur –pouvait-on appeler « oreille » un appendice d’environ 15cm qui abritait des poils aussi longs que des cheveux humains ? Bref, là n’est pas la question. Celui-ci s’éveilla, furieux.
– Aarg !!! recommence une fois ça et je te tue !!
– Je sais Seigneur. répondit le dénommé Arg avec une grimace sarcastique, Votre apprenti aux basses fosses est ici.
– Je suis là. ajouta tout à fait inutilement Pat’Ron.
Le « Boss » comme on l’appelait dans les dortoirs des troisièmes classes congédia son majordome et s’adressa au démon mal à l’aise assis face à lui tout en pianotant sur son moniteur pour obtenir ses informations…
– Alors… j’ai sous les yeux votre fiche… Pat’Ron, démon apprenti troisième classe bla bla bla… Ah ! Vous êtes bien celui que je cherche. Vous êtes nul. Parfait !! vous me serrez très utile ! J’ai ici le dossier d’un ange…
C’est alors que la pièce parut tout à coup beaucoup trop étroite et exigüe au gout de l’hybride. Il prit alors pleinement conscience qu’il n’avait aucun recours et se mit à paniquer… Son interlocuteur, ne se laissant pas distraire par les grimaces censées aider le pauvre diable à articuler une excuse valable, continua sur sa lancée.
– C’est très simple en fait. Comme vous le savez, tous les employés ici proviennent de là (plus) haut…
Devant l’ahurissement évident du diablotin à cette annonce, il fut forcé d’appeler à lui toute sa maîtrise pour ne pas le flamber sur place façon torche. Mais de fait, cela confirmait une chose : Pat’Ron n’avait rien suivit des cours de premier siècle… Il joignit les griffes dans un signe d’impatience et expliqua d’un ton acerbe :
– Bien entendu : vous, votre voisin de bureau, votre supérieur… tous êtes tombé du ciel, à travers les nuages. Le service de récupération, situé au Rez-de-Vie se charge d’amortir la chute puis de vous effacer la mémoire. Tout ceci pour éviter l’espionnage industriel bien sur… C’est l’autre là haut qui y tient !
Le jeune démon eut alors une réminiscence de souvenirs de ce qu’un vieux faune chauve racontait lors de son premier siècle de formation. Il avait redoublé cette classe mais le deuxième centenaire ne l’avait jamais vu présent aux cours et il n’avait pas donné suite aux missives de réinscription. Au moins, il savait pourquoi il était déchu.
– Bref, cet ange va être envoyé sur terre. Votre mission, si vous l’acceptez –et autant vous prévenir, vous n’avez pas le choix– est de monter au Rez-de-Vie et de le rencontrer. Apparemment, c’est votre analogique là haut… Un niais.
L’employé aux basses fosses se retint de protester que, contre toutes apparences, il n’était pas niais, simplement… conservateur et chauvin envers son enveloppe corporelle. Et les bizutages continus de ses camarades a coup de pénétration de pensée où l’on vous forçait à écouter des groupes de musique humain, regroupant en général 3 à 5 filles… il ne pouvait le tolérer pour sa propre existence.
Ensuite, lui vint l’idée de faire du cirage de pompes en faisant une remarque du genre : « Moi j’ai un avantage sur lui, je suis ici (très) bas » mais, vraiment, c’était pas son genre. Son genre c’était en général plutôt de hurler une fois retourné dans son placard tout en cherchant un moyen d’échapper à la mission. Pendant ce temps, le Boss continuait son briefing et tout ce qu’il disait s’inscrivait automatiquement sur une fiche blanche devant lui.
– Ne vous prenez pas pour l’antéchrist ! Votre but est de le faire déchoir afin de nous ramener une nouvelle recrue. Il sera affecté au même poste que vous, considérez cela comme la récompense, vous ne serez plus seul au département de la PBD. On manque cruellement de personnel… hum… qualifié, pour ce genre de poste donc c’est vous qui allez le chercher. Maintenant, sortez.
Il lui tendit la page, couverte d’une écriture rouge sang, Pat’Ron la retira délicatement de la griffe acérée sur laquelle le démon la lui présentait, murmura quelque chose et disparu dans un « pouf » évocateur.
Il réapparut dans les couloirs, maudissant les pouvoirs, trop grands selon lui, de son patron. L’éjecter de la sorte, c’était pas cool quand même… Et puis cette mission… Corvée serait plus exacte…
Il tenta de se repérer mais il était dans un couloir qu’il ne connaissait pas, mais il distingua alors une mention sur la porte face à lui qui lui fit cracher un juron.
« Rez-de-Vie »
Tous ceux qui y avaient été se plaisaient à raconter que le vrai enfer était là. Il ouvrit la porte et un coup de vent vint le frapper en plein visage (oui, il s’aperçoit alors qu’il a une apparence toute simple d’humain, adieu langue et queue fourchue, adieu griffe et peau rouge). C’est alors seulement qu’il réalisa qu’on se débarrassait purement et simplement de lui tant qu’il ne revenait pas avec une nouvelle recrue…
Au cours d’une année 2007 une année un peu passée, un peu présente, un peu à venir, le vent se lève. Ce vent n’était pas le commencement –en fait c’est carrément la fin… Il n’y a ni commencement ni fin dans les méandres de l’imagination d’un conteur. Cependant c’était bien une fin. Du moins, celle de mon histoire, car la suite des événements doit vous être cachée pour votre propre sécurité.
Sachez simplement que les basses fosses ont pignon sur rue, que Pat’Rond, le diable Niais rode encore parfois de ci de là, déchargeant sa frustration sur l’employé lambda en cherchant à le corrompre, et que la porte d’entrée du Rez-de-Vie peut se situer au Rez-de-chaussée de d’importe quelle entreprise humaine. Aléatoirement, les envoyés du mal surgissent de l’une où l’autre de nos sociétés sans que personne ne s’en rende compte. De même que vous risquez parfois, en allant au travail, si vous tombez au mauvais moment, de mettre un pied en enfer. Rassurez vous, c’est l’ange qui gagne à la fin. Enfin, il parait…
The end
Windead
Nayla
Mini rock n roll de petit nuage à la crème
Je m’appelle Odylle. Oui comme « oh » et comme « deal ». Ça ressemble à Idylle, et pourtant… Oh pourtant ! Je n’aime pas l’existence, et en particulier la mienne. Ça m’horripile de vivre, comme… Comme un poisson qui devrait manger des dragées. Oui même ceux avec du chocolat, ceux qui ont du goût. D’ailleurs je n’aime pas les dragées. Je m’étouffe à chaque fois avec. Et puis on a l’air bête quand on s’étouffe avec un dragée ! La dernière fois, c’était au mariage d’Hugues, mon cousin. Oui Hugues c’est moche comme prénom ! Pourtant il a réussit dans la vie lui ! Alors avec Odylle, ça devrait passer ! Mais non… bref, j’ai donc goûté un dragée, pour lui faire plaisir. Seulement voilà. Voilà mon dada, youpla boum, tralala ! Là je m’étouffe, on me dit « bois un coup ! » je prend le premier verre qui vient, c’était du vin, j’aime pas le vin, et là je recrache tout, et paf, le blanc, l’incroyable, le subjugueux, ou gant, je sais plus, le subjuguant blanc de la robe de la mariée est… Souillé. Remarquez, fallait bien que ça arrive. Mais bon on a jamais envie que ça soit nous-même hein ! De toutes façons, s’il fallait que l’on en est envie, pour faire des bêtises, ben on n’en ferait pas souvent, mais quand on en ferait, ça serait des belles ! Des grosses ! Des monstrueuses ! Mais des prévisibles. La beauté d’une bêtise bien faite réside dans sa spontanéité, n’est-ce pas ? Ah je devrais toujours sortir des phrases comme ça. Ça en jetterait du parmesan sur les pâtes, ça ! Ah ah ! Ah ça oui ! Mais en fait. Les pâtes. Sans parmesan. C’est dégueulasse !! On est bien d’accord ? Bon. Alors, si je suis d’accord avec moi-même, tout va bien. Au moins sur le parmesan. Non, oui parce qu’avec tout ça, une fois que vous êtes devant votre assiette et qu’on vous tend le parmesan, il faut SAVOIR, si oui ou non, on veut, on souhaite, on désire du parmesan dans ses pâtes ! Si on sait PAS ! Ben on hésite, on reste planté pendant un quart d’heure à fixer le paquet de parmesan que votre voisin a finit par poser à côté de vous. S’il le pose ! Parce que sinon vous allez devoir bousculer toute la table pour av…
« – Qu’est-ce que tu fais Odylle ? demanda Jacques, le responsable du service, avec un air vaguement inquiétant et inquiété.
– Ah… je euh je pensais. Mais il arrive ce rapport, il arrive, vous inquiétez pas ! … Ahah ! Ah non hein vous inquiétez pas je vous assure tout va bien ! Très très bien ! »
Il prit un air suspicieux légèrement méprisant et s’en alla en grommelant des choses comme « folle », « pas normale » et « bizarre ».
Dès qu’il fut hors de vue, elle se détendit et poussa un grand soupir.
« – Qu’est-ce qu’il est pète-dent lui ! J’en ai marre ! Qu’est-ce que j’en ai marre de ce boulot ! J’en ai marre ! Mais maaaarre ! Et même pas de malabars. Pfffffffff….
– Pourquoi tu les laisses pas couiner dans leur coin ? Pourquoi tu quittes pas ton travail ? Il a pas l’air gentil ce monsieur… »
Odylle tomba en arrêt presque cardiaque devant la chose qui lui avait… parlé. La chose… était un être vivant, disons… qu’elle en avait à peu près l’air. Il y avait de petits yeux jaunes sans éclat, juste jaunes, une fente qui semblait être une bouche, pas de narines, mais d’énooormes oreilles tombantes et poilues. Le corps était fait d’une… matière étrange, flasque mais ferme, couverte de très courts poils. C’était une espèce de cylindre en constante déformation, avec de petites pattes très habiles.
« – Ah tu me vois ? Ça fait longtemps que j’essaie de te faire réagir pourtant ! Ce n’est que maintenant que tu te décides… Bon quoi qu’il en soit, je t’emmène, t’as besoin d’air.
– Euh…
– Ah pardon. Je m’appelle Émile ! Je suis un Tronsore. Ça va pas beaucoup t’avancer mais fais moi confiance ! Allez viens. »
Il se leva sur ses petites pattes, alla se chercher du wiskas dans le dernier tiroir du bureau de sa collègue et déplia de délicates ailes. Il battit un peu en l’air puis vint derrière Odylle. Il poussa dans son dos pour la faire lever. Elle obéit, sans trop comprendre.
Elle arriva dehors sans savoir comment elle avait descendu les six étages et surtout, surtout, comment elle était passée devant tout le monde sans qu’on remarque sa fuite ! Il lui semblait avoir volé, comme dans un rêve. Mais elle était bien là, réelle et matérielle, avec toute sa tête ou presque, et toute sa graisse. Elle sentit une brise s’élancer dans la rue, jusque dans ses cheveux. Le « Tronsore » flottait toujours dans l’air. Il se retourna et lui lança ce qui avait l’air d’un sourire.
« – Le vent se lève…
– Euh, oui… Et sinon, qu’est-ce que je fais là moi en fait ?
– Tu verras bien.
– Ah ! Parfait ! Très bien. Euh oui vraiment.
– PARFAIT ! Ils vous plaisent mes d’sous d’bras ? Hiiihihi.
-…
– Ta phrase était aussi utile et intelligente que la mienne.
– Ah… Vous n’êtes pas très gentil.
– Tu ne t’énerves jamais ?
– Euh… Ben si ! Tout le temps !
– Ah oui tu gardes ça à l‘intérieur. Faut évacuer de temps en temps tu sais. »
Odylle prit une pause et réfléchit à ce que la Chose avait dit, tout en le suivant machinalement comme si… comme si c’était une vraie personne !
C’est vrai ça. Pourquoi je ne m’exprime pas ? Je devrais… Ça m’aiderait sûrement…Oui ! Pourquoi pas ? Après tout…
Elle regarda autour d’elle : personne dans la rue.
Le Tronsore avançait, ruminant sa mission. Il n’était pas sûr de lui, mais il ne devait pas le montrer. Leuvhan n’allait pas être très content s’il abandonnait son projet en cours… Il devait donc poursuivre, et finir.
Il soupira, et soudain, s’arrêta de respirer. Il fit même un bond vers le haut. Derrière lui, Odylle était à genoux et continuait de gueuler à pleine voix tant qu’elle avait du souffle.
Émile lui demanda si elle avait mal quelque part.
« – Nononon ! Répondit-elle avec un sourire d’extase. C’est que… Vous m’avait dit de sortir ma colère alors…
– Ah… Je vois. En fait je ne pensais pas vraiment à ça. Ta colère, c’est à chaque fois qu’il faut la montrer ! Mais de manière polie et respectueuse. Tu signifies calmement que tu n’es pas d’accord avec ce qui se passe. Ainsi tu t’exprimes, mais tu… tu ne sèmes pas une épidémie de crise cardiaque, tu comprends.
– Euh… D’accord. »
Elle avait l’air déterminée. Elle ne posait pas de questions sur ce conseiller improbable, elle ne s’étonnait qu’à peine et acceptait les prédications qu’il lui donnait. À l’inverse, Émile était troublé. Quelle incroyable humaine…
Bientôt ils arrivèrent sur les quais, et non pas sur le pont, le pont d’Avignon où on y danse tous en rond. L’Ergot, vaste, tranquille, imposant et magnifique, fendait la ville en deux par le nord, et se divisait plus au sud, pour donner aux Lumoussois un espace privilégié : l’Entre-deux-Rives. C’était la portion (ou barquette, comme les barquette de fraise à six euros le kilo, c’est cher !) de terre entre les deux bras du fleuve qui se divisait au centre de la ville. Il était préservé des touristes, et des foules en général. Le département avait décidé que ce serait un lieu d’écologie, de préservation et de bien-être. Les médecins pouvaient prescrire dans le cadre d’un arrêt de travail, un séjour d’une semaine sur cette terre fertile et bienfaisante, à raison d’un quota très stricte. On l’appelait l’Entre-deux-Rives pour certains, Lulu pour d’autres, et c’était la Mahouchkynye pour les originaux.
Il y avait du monde sur les quais ce jour-ci. C’était vendredi, jour de marché. Soudain Odylle eut peur. Et si on voyait sa Chose ? Elle jeta des regards sur les gens comme une enfant jette des pierres sur le vilain chienchien. Elle se détendit. Elle sourit en pensant que c’était rare pour une femme de se poser cette question. Personne ne voyait sa Chose. Ça l’inquiéta aussi un peu. Pourquoi elle, elle le voyait alors ? Émile poursuivait, sillonnant dans la foule sans toucher personne. Et puis cette pensée l’abandonna pour aller faire du camping en Haute-Savoie, avec ses cousins et Alfred, le chat. (peut-être un jour, la pensée se rendrait compte de son erreur, lâcherait sa canne à pêche et courrait sauver Odylle, peut-être…) Odylle se concentra sur une seule chose : ne pas perdre la Chose, ou plutôt Émile, dans la cohue du marché. Ils débouchèrent sur un endroit plus calme, un peu en hauteur, d’où on voyait le haut du fleuve qui s’élançait, bien brave, dans ses péripéties écumeuses. Elle remarqua qu’ils avaient marché un certain moment, plus qu’elle ne l’aurait estimé, et qu’ils étaient arrivés à la Cassure. En effet, à sa gauche s’élevait, majestueux, le Fard, surplombant l’endroit ou l’Ergot se disputait pour choisir entre la gauche et la droite. Le débat, rude et acharné, semblait le faire sourire, du haut de ses pierres ocres. Odylle avait toujours eu beaucoup de respect pour cet édifice, construit en 1389 par Jean l’Hirsute.
Émile se retourna, et lui montra d’un coup de tête peu élégant, la passerelle, frêle et jolie comme de la dentelle, et pourtant aussi belle qu’un falafel fait à la truelle. Une pelle gisait sur l’échelle en deçà de la ruelle. Cela n’enchantait guère la jeune femme, mais elle se laissa entraîner et traversa un bras du fleuve.
Lorsqu’elle posa le pied sur l’Autre Terre, elle ressentit un bref pincement au ventre. Comme un souffle évinçant, une entaille invisible. L’impression s’enfuit en courant et poursuivit sa cavalcade avec ses amis les émotions.
« – J’ai mal aux cheveux, osa tout de même dire Odylle.
– Tu t’y habitueras, c’est normal.
– Ah ? … bon.
– Ne t’inquiète pas, on est bientôt arrivé. »
Émile n’en revenait pas. Il avait pratiquement accompli sa mission. Et aucune résistance, aucune difficulté. Tout s’était passé comme tous les Commis en rêvaient. Il avait été chargé d’amener cette humaine à Leuvhan, eh bien on y était presque. Il se réjouissait déjà du festin qu’il pourrait s’offrir avec la récompense.
Le chemin était remplis de pierrailles qui farfelussaient avec les herbes poussant ci et là, lit et ça. Des fourrés bordaient allègrement le sentier qui avait un air de bohème, un air d’automne rougeoyant. On y sentait la terre noire avec ses millions de minuscules cadavres d’insectes et de divers végétaux qui faisaient d’elle une terre très fertile. L’humus, à ne pas confondre avec le houmous du libanais (c’est très bon avec du pain de seigle, ou simplement du pain arabe, à déguster accompagné d’un verre de vin et une musique douce), dégageait plus qu’une odeur, c’était une ambiance, presque un refrain musical. La jeune femme observait tout ceci et se ragaillardissait.
« – Au fait… Où on va ?
– Ne t’inquiète pas, ça va être bien.
– Euh… bon. »
Enfin, ils arrivèrent.
Le vent était retombé. L’air s’en trouvait comme lavé, frotté, recyclé, bref, écologique. Il faisait presque froid. Le soleil s’affaissait doucement sur l’horizon, sentant la fatigue de la journée peser sur lui. Il songeait à s’inscrire aux syndicats qui lui faisaient renifler les trente-cinq heures.
Odylle observa autour d’elle. Ils étaient dans une sorte d’affaissement du terrain, comme une cavité à ciel ouvert, mais énoooorme. L’environnement semblait bizarre. Elle eut le sentiment que quelque chose clochait. Mais pas une petite cloche de vachette ! Non une vraie, une grosse, une énooorme cloche de cathédrale, Notre-Dame par exemple.
Émile s’était retourné. Il lui faisait face, si on peut dire. Sa flasque matière dansait encore sous l’effet du mouvement. Il souriait, mais c’était peu réconfortant.
« – On est arrivé ! Je te présente, Leuhvan. »
En effet, une… Chose était maintenant devant Odylle. Ça ressemblait à une chèvre qu’on aurait tagué. Son pelage affichait sans honte une palette de couleur digne du premier drapeau homosexuel qu’on peut trouver sur le rebord des fenêtres. Et ses cornes… Car elle était dotée de cornes, mais frontales, étaient en plume. Son regard détenait une lueur à la fois malsaine et intelligente. Odylle commençait à s’inquiéter de plus de plus. La Chose était assise. Émile reprit les présentations.
« – C’est un Tronsore aussi.
– Tais-toi.
– …
– Bonsoir Odylle. Savez-vous pourquoi vous vous trouvez dans cet endroit ?
– Euh ben…
– Nous les Tronsores, sommes un peuple de commerçants, comme vous le savez déjà peut-être.
– Ben pas vraiment… Pas tout à fait. C’est-à-dire, il ne m’a pas beaucoup parlé vous voyez…
– Je vois oui. Bon il n’est pas important que vous soyez au courant de tout. Je vais donc vous dire l’essentiel. Nous souhaitons faire de vous une marchandise potentielle. »
Un hoquet de stupeur vint réchauffer l’air ambiant.
-… Nous souhaiterions commercer avec les Balajahalah. Longtemps nous n’avons pas pu commercé avec eux, seulement c’est un des plus grand peuple, et c’est pour ainsi dire, des clients en masse. Ils sont … pas comme nous, vous voyez ce que je veux dire ?
– …
– Bien.
– …
– Maintenant, tâchez de vous reposer, demain, nous devrons effectuer un voyage éprouvant. Ne pensez plus à tout ça. Vous verrez nous serrons très gentil avec vous. »
Sur ces douces paroles, Leuhvan se leva et s’en alla comme un prince.
Odylle ne comprenait rien, mis à part qu’elle n’aurait plus de rapport à faire avant un bon moment. Elle avait bien dormi. Les Tronsores avait fait du mieux qu’ils avaient pu pour lui refaire un lit quasiment humain. Il y avait de tout. En réalité la caractéristique principale de leur race était qu’ils pouvaient adopter la forme qu’ils souhaitaient, moyennant certaines conditions bien spéciales qu’on étudie dans les écoles primaires Tronsores en premier cycle, dans de gros volumes en feuilles de lycra. Odylle s’amusa beaucoup le soir à contempler les formes étranges que prenez leurs corps.
Au premier salut impérial des rayons du soleil, les Tronsores s’étaient mis en branle. On avait tout préparé. Il existait un moyen très direct et rapide de relier la base de chacun des peuples de la Bulle. Seulement cela nécessitait une certaine organisation. Tout d’abord il fallait qu’un Chef le veuille vraiment. Ensuite il fallait une bulle. Puis il fallait que le Chef touche toutes les personnes qu’il souhaitait amener avec lui, ou bien que toutes se touchent et qu’elles soient toutes relié par un contact, y compris le Chef, cela va de soi.
« – Élémentaire , ma chère Odylle ! S’exclama Bill, un Tronsore-tortue-avec-d’immenses-jambes-et-de-toutes-petites-ailes-toutes-mignonnes qui avait sympathisé avec elle. Mais le contact n’est pas le plus difficile. Ensuite il faut que le Chef réussisse à passer son doigt dans la bulle sans l’éclater. Là il doit penser au peuple que nous désirons visiter, et hop, on y est ! Tous les Chefs ont un entraînement spécial pour ça. C’est très délicat !
– Ah… Euh tu crois que je peux encore prendre de vos tartines là…
– C’est pas des tartines ! Combien de fois je dois te le dire ? Ça n’a rien à voir c’est tellement mieux.
– Je peux en reprendre avant qu’on y aille alors ?
– Pfff vas-y. »
Il y eu comme une brève sonnerie mais qu’on ne pouvait pas manquer. Tout le monde s’avança vers le Chef et établie un contact jusqu’à lui. Ce qui avait l’air d’être le Second du Chef Leuhvan souffla dans quelque chose et une bulle apparue, relativement grosse. Le Chef se concentra. Il se saisit de la bulle, sans la briser, et doucement, comme un artiste, fit entrer son doigt à l’intérieur. Bill avait soufflé avec admiration à Odylle que leur Chef était un des meilleurs dans cet art. La seconde d’après, ils se trouvaient en un tout autre lieu. La végétation était plus luxuriante, plus apostrophante.
Les Balajahalah avaient exigé qu’Odylle porte un voile, ainsi que des bouts de cotons dans les oreilles et qu’elle soit enfermée dans une pièce spéciale où elle oublierait comment et pourquoi elle avait atterrit là. Les Chefs des deux peuples étaient partis discuter dans un salon dédié aux invités, autrement dit, poussiéreux.
« – Il n’en est absolument pas question. Vous ne respectez rien de nos principes, vous venez ici en violant consciemment nos lois et vous avez l’audace de nous demander de commercer avec vous ? Et pas simplement du commerce, mais … Alfred, le Chef Balajahalah s’étouffa. Il avait du mal à y réaliser l’immensité du sacrilège opéré. Il n’arrivait même pas à imaginer qu’on puisse lui VENDRE un humain, pour ‘observations et expériences’. C’était un pur scandale.
– Allons, réfléchissez c’est tout bénéfique pour vous ! Et puis pour le premier, nous ne connaissons pas vos critères alors je vous l’offre ! C’est pour essaie. Essayer donc ! Vous verrez vous allez vite y prendre goût.
– NON ! »
Un silence marcha sur les orteils de Leuhvan. Alfred lui faisait actuellement un petit peu peur. D’une voix d‘enfant frustré, son confrère commerçant dit faiblement :
« – Mais qu’est-ce qu’on va en faire si vous la prenez pas ?
– Ça vous regarde ! C’est votre problème. Vous vous êtes avancés à prendre un humain sans savoir si vous alliez en faire quelque chose ou pas ! C’est votre problème. »
Leuvhan soupira. Le vent se leva et il n’était plus l’heure des négociations. Tous les peuples de la Bulle, même s’ils ont eu un différent, s’honorent toujours d’un festin, car ils ne sont pas rancunier. Ils sont très hospitaliers, même si ça ne leur sert pas toujours à quelque chose. Ils sont volontiers amicaux et une fois leurs affaires réglées, aiment faire la fête ensemble, car cela arrive rarement que deux peuples se rendent visites, surtout les Tronsores et les Balajahalah.
« – Eh bien il me semble que la dernière fois je vous avais battu au Minilop, mon cher Alfred ! »
Ce dernier sourit malicieusement.
« – Alors il est temps que je prenne ma revanche, Leuhvan ! Tu ne t’es toujours pas décidé à faire des enfants ?
– J’aime pas ça, j’aime pas ça ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Tiens je reprendrais bien du thé. J’en ai besoin si je veux te remettre cet échec brûlant dans tes petites mâchoires !
– Allons, allons, pas d’insultes !
– Je ne t’insulte pas, tu sait très bien que vous êtes un peuple nain ! Alors tout est petit, y compris vos mâchoires. C’est scientifique.
– Mouais, fais gaffe quand même hein. »
Ils rirent de bon cœur et les cinq nuits que les Tronsores passèrent sur le territoire des Balajahalah furent fort jouissives. On organisa des bals de bulles, des jeux de balles, des jeux de mains, jeux de vilains, des alexandrines, alexandrins, et tout un tas de fatras bien fous. Odylle ne voulu pas retourner chez les humains. De plus, son cerveau était tellement pauvre que les effets amnésiques furent nuls. Les Tronsores lui proposèrent un contrat, qu’elle signa sans saisir en quelle langue il avait été écrit. Bill se proposa pour être son tuteur. Et il ne se privera pas d’étaler les progrès de la science tronsorienne et même bullaire en général à son élève qui elle, profitait des progrès en matière culinaire. Ils profitèrent tous allégrement des festivités et repartirent guillerets, prêts pour continuer leurs vies bullaires.
Thismardoch
Éventre une tombe, et tombe éventré.
Archives d’Irthaïn, manuscrit Eream Toev
“Le Vent se lève
Devant ces lièvres.
Le Vent, seul et vieux,
Devant sept envieux,
Volant, silence épais
Devant ceux qu’Il épiait.
Le vil linceul hissé
Seul les lie, ces villains :
L’un vit ce sceau scellé
Laissé sans voile au monde.
Violant silence et paix,
Il éventre la tombe.
Steve entra, et, tremblant,
Il cria “Compagnons!
Des draps lourds, brodés d’or,
Trente-quatre rubis!”
Le premier drap extrait,
Le caveau s’effondra.
Écrasés, trois périrent.
Les quatre autres, grimpant à travers le désert, crurent vaincre le Vent.
Mais, fureur déchaînée, érodant les rochers, le vent en fit des sabres.
Il brandit leur tranchant.
Les bandits, emportés,
Tombèrent éventrés.
Limpide Éole, viens éventer nos trahisons! Saint Éole, Lampe éternelle, Vent éclatant, daigne, Espoir vivant, accepter nos tourterelles! Chronos est sournois. Laisse, immortelle Étincelle, venir rafales et sirocco!
Limpide Éole, viens éventrer nos traîtres! Saint Éole, unique liberté, en ton visage illuminé erre un xérus, doux écureuil vif, au noir tégumène*. Calme et sûr, Saint et puissant, tu corriges un peuple idiot d’ennemis sauvages.
Viens ouvrir les armées nous tuant! Sois intrépide et leste, emmène nos corps encore, et puisse ainsi Irthaîn sombrer”, demanda Elpoïê, voyant avancer nos troupes. “C’est un xérus qui usera Irthaïn”, lut Elpoïê**, puis il attendit. Il tremblait.
Las! Elpoïê vit Irthaïn lynchant les innocents nus, crimes effrayants. Une larme. Hésitants, immobiles, ses soldats étripés. Sans espoir. Une laisse l’étrangle. Sans l’immortel Éole, certains espoirs se voilent. Il lappe l’amer inthre noir***. Suicide.
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*en réalité, le tégumène (la peau) du xérus est grise, mais pour l’accrostiche…
**lecture du livre du prophète Isdret.
***poison (les personnes tuées par ce poison sécrètent après leur mort une odeur susceptible d’attirer les xérus, qui, lorsqu’ils sont trop nombreux, se comportent un peu comme nos rats en ville…)