
Thème : Vous êtes coupable
*Battements de tambour*
Nous déclarons la 33ème joute ouverte!
« Vous êtes coupable »
…ou l’avez été… ou le serez…
La culpabilité peut provenir de plein de choses, de ses pairs, de soi-même, d’un acte, d’une abstention… mais en aucun cas d’une ère ou d’un lieu…
Racontez-nous, faites-nous imaginer l’histoire de votre culpabilité, au travers d’un récit imaginaire sans accroches d’aucune sorte, permettant ainsi au lecteur de décider où et quand se situe votre récit…
Gael et moi avons pris plaisir à imaginer ce sujet ensemble, si vous avez des questions ou des remarques, n’hésitez pas!
Les textes
Maneth
Le dernier prisme
La rue était éclairée par les nombreuses lumières bleues, blanches, jaunes, des échoppes mais le Centre d’Insertion Neuronale dominait les autres boutiques par sa haute structure composé en nanofibres stabilisées, les murs étaient toujours aussi immaculés que la dernière fois que j’y étais entré. En passant devant les baies vitrées, j’aperçus où j’avais effectué le test de compatibilité. Maileen… Maileen se tenait là à côté de moi. Je ressentais encore la chaleur de sa main, rassurante, douce alors que l’impatience et l’appréhension me tenaillait. Je fermai les yeux alors mon esprit sans l’ultralucidité se remémora douloureusement les cheveux blonds de Maileen effleurer ma peau. L’odeur des épis de blé envahit mes narines bien que fictivement alors que je m’imaginais toucher son visage parfait du bout des doigts. Mon pied tapa alors dans quelque chose de particulièrement dur, n’étant pas encore assez habitué à réagir sans ma C.A, je m’écroulai littéralement contre le sol. Ma face heurta le sol mouillée et par chance, une flaque suffisamment profonde m’accueillit. Trois jeunes aux cheveux écarlates éclatèrent de rire en passant près de moi et l’un d’eux me jeta une capsule de Bakvar dans la tête. « Prends ça, le pot » l’entendis-je dire alors que ses collègues, aux éclats, m’aspergèrent en marchant dans la flaque. Je me relevais lentement sans leur répondre, dégageant les gouttes d’eau de mon visage, sous le regard mystérieux et froid d’une jolie fille qui sortait d’une boutique de coiffure. Le mépris se dessina sur son visage et elle s’en alla. Aucun mot, aucune aide.
Cela n’avait plus aucune importance maintenant. Je me remis à marcher l’esprit dans le vague. Mon corps était endolori, non par la chute, mais par les coups de fouet électrique. J’arrivais la plupart du temps à les oublier. Mais pas le rire gras et sadique de ce porc de Naw quand il m’avait forcer à égorger le fils de cette Gardienne. Je regardais mes mains, sentant encore mes doigts étrangler Pil, mon chien, pour lui épargner la mort cruelle que comptait lui infliger Naw. Mes larmes s’étaient depuis longtemps taries. Alors que je grimpais les quelques marches qui menaient au quartier des affaires, je croisais deux vieux bonhommes qui discutaient des pertes de l’entreprise Lumitech que nous avions contribué à déstabiliser en dérobant les plans de la prochaine fusée. Le cours de leurs actions ont chuté dès l’annonce par le gouvernement. Je me revoyais tendre les papiers au colonel Clearson et son sourire ambitieux me remerciant d’avoir rempli le contrat. Je traversai la place parmi la foule des costumés et des traders connectés à leur ordinateur. Cela m’avait toujours étonné de voir ces personnes manipuler l’argent depuis leur banc avec comme seule support leur cerveau et me demandait comment faisaient-ils pour ne pas être submergés par les chiffres qui inondaient leurs sens. Je bouscula une femme qui jeta un regard noir avant de repartir tout aussi sèchement. Je secouais la tête. Non, non, tout ceci n’aurait bientôt plus d’importance. Je me pressai vers mon objectif dans cette marée humaine et aperçu sur une interface brillante le nom de mon objectif.
La banque Apervine. Je m’avançais en traînant des pieds vers les portes qui se dérobèrent afin que j’entre dans le grand bâtiment. Ici, pire encore que dans la rue bondée, l’individualisme était puissant et se ressentait dans les regards vides des agents banquiers et des clients tous aussi pressés. Un bruit m’interpella, je tournai ma tête vers la droite, où se trouvait le comptoir des réclamations. Un homme hurlait sur l’agent qui lui expliquait quelque chose tout en cafouillant devant la réaction de son interlocuteur.
Je ne m’en préoccupais pas plus, ce bonhomme ne savait pas ce qui l’attendait, lui, ce pauvre agent, sans parler de la ville elle-même. Ma mission approchait de sa fin, le monde vivra ou brûlera mais cela ne m’importait plus. Une femme vint me demander ce qu’elle pouvait faire pour moi, et je lui répondis que j’avais besoin de voir le contenu du coffre Bleu numéro 70. Elle hocha la tête et me demanda quel type d’autorisation j’avais pour y accéder. Je failli activer mon CA avant de me souvenir qu’il n’était plus là. Je sortis alors la clé d’uranium et l’inséra dans une borne. La toucher me serra le cœur, elle semblait s’ancrer à mes doigts. Combien de morts pour elle ? Arno, Tritia, Kimberly, oh la petite Kimberly… Mes yeux se baissèrent alors que tant de sang se projeta sur ma mémoire. Je vacillais l’espace d’un instant mais me repris. Pas maintenant. Je n’avais pas le droit de faillir maintenant. Je fus téléporté dans une salle confinée avec une unique chaise et une antique table de bois. Sur cette dernière, un boîte de la couleur du ciel portant l’inscription « 70 ». Contrairement à de nombreux coffres, celui-ci ne s’ouvrait pas par une empreinte, un code, une clé ou encore un regard. Une ouverture large de la taille d’un doigt creusait le haut du coffre. Il me semblait plus qu’évident maintenant la raison pour laquelle Maileen m’avait demandé de recueillir le sang de Kyung. La rebelle leur avait donné une chance, même dans la mort. Je versai le liquide rouge en faisant attention à ne pas faire déborder et il fut absorbé en un rien de temps. Sans un bruit, le couvercle s’ouvrit et révéla le dernier prisme. A présent, la dernier ligne était tracée.
Je refermais alors le coffre et demanda à ressortir. Le téléporteur me ramena dans la salle principale de la banque. La même agent me remercia froidement sans m’interroger sur l’objet de ce coffre et m’escorta vers la sortie.
Je ne savais plus où aller alors je me laissais conduire par le hasard. Je traversai la zone d’affaires, regagnant les bas-quartiers périphériques et le silence angoissant de la nuit. A plusieurs reprises, je crus reconnaître Clearson mais que ferait-il à me poursuivre ? Mes pas me firent voguer le long de la Route Rouge, avec ses magasins monstrueux, ses hôtels aux cents étages et ses célèbres fêtes endiablées. La musique rugissait tellement fort que mes oreilles sifflaient. Les gens sortaient dans la rue en criant et dansant. Je n’aspirais qu’à trouver un lieu plus paisible et soudainement, je repérais une figure connue. Il tenait cet instrument qu’il aimait tant jouer. Cette fois, les larmes roulèrent sur mes joues. Il me fit un geste de la main et je le suivis loin de cette cacophonie, de cette joie ambulante. Je n’osais pas approcher cette ombre et affronter sa colère. Quand il s’arrêta enfin, je me rendis compte que nous étions au bord de la mer, dont seul un muret nous séparait. La pierre était ancienne et irrégulière. Le vent soufflait doucement. Depuis un moment déjà, il n’y avait plus un bruit. Alors que je l’approchais, mon maître s’assit sur le muret et commença à jouer une mélodie dont la lamentation me tailladait le cœur. Je m’effondra devant lui, sans pouvoir dire une seule excuse. J’écrasais mes larmes rageusement, alors il posa son archet.
« Tu es traître à tout ce que je t’ai enseigné, contre quoi as-tu troqué ton arrogance ? »
Sa voix brûla les derniers lambeaux de ma conscience. Si je l’avais écouté… J’étais si imbu de moi-même, je ne pouvais pas savoir que cela ferait couler tant… Je regardais mes mains, elles paraissaient si rouges.
« Maître ! » fit-je en tentant de lui prendre la jambe. Son fantôme n’était déjà plus là. Tour à tour, les visions des enfants de la Gardienne mutilés et brisés de mes mains virent me tourmenter. Sa voix rugit, me maudissant tandis que Kyung se jeta sur moi malgré les interdictions de sa chef. Ses yeux morts me hantaient et je crus sentir la chaleur de son sang couler sur mes paumes. Elle m’avait attaqué… Les spectres des deux frères Nartor et Adam virent à leurs tours me visiter.
Ils avaient été si gentils, encore une fois j’avais trahi la confiance de ceux qui m’avaient aidé. Les ayant livré au bourreau, je dus les torturer et les assassiner moi-même tandis qu’eux m’avaient sauvé d’une mort certaine. Leur silence dans la souffrance me bouleversa à présent que j’étais libéré de la froide atonie du CA. Je ne pouvais pas réaliser qu’en plus de préserver la cause, c’était la vie de centaines de personnes qu’ils avaient couvert par leur mort. Et moi, je les avais livré en pâture à ce monstre de Naw et son chef. Mon ambition. Combien de personnes ai-je envoyé à la mort ?
Je hurlai devant l’horreur de mes actes et frappait la pierre de mes mains, les ensanglantant et les mouillant de mes larmes. Soudainement, je réalisa quel était ce lieu, et l’ironie sinistre du destin ne pouvait que m’arracher un dernier rictus désespéré. Sur ma droite, dans une zone bien éclairée, était posé la machine de mort de Clearson. Les condamnés étaient alignés, les hommes de main de la vermine les encerclait. Je n’arrivais pas à identifier les personnes. Naw était là, sa grande carrure le distinguait des autres. Il saisit un homme qui se débattait par les cheveux et lui trancha la gorge. Deux personnes crièrent et se jetèrent sur le cadavre mais furent vite maîtrisées. Son rire était toujours aussi immondes. Qui allait-être la première victime ?
Cela n’avait plus d’importance maintenant, il fallait que je me débarrasse du prisme. Ensuite, je pourrais mourir. Je sortis la lame incarnate et d’un geste rapide fendit le prisme en deux. Il n’était pas question que quelqu’un le prenne de vitesse et lui vole le prisme au dernier moment. Le cristal était détruit. Clearson n’aurait jamais la puissance du Canon.
Je jetai un dernier regard sur le contrebas. C’était logique, cela ne pouvait être qu’elle. Pour tuer le serpent, il avait décidé par commencer par sa tête. Même si je n’arrivais pas à en voir le visage, ses cheveux blonds étaient ravissants et semblaient suspendus dans le temps. Maileen était debout sur l’estrade et dominait les autres gens. Elle tenta de parler mais Naw lui donna un coup de poing. Je voulu sauter et aller le tuer mais à quoi cela aurait-il servi ? Il la plaça dans la mécanique de la machine, la tête entravée et se mettant derrière elle, simula des gestes obscènes sous les rires sardoniques de ses sbires. Un mouvement de foule se leva mais aussitôt maté. Je portais le couteau rubicond à ma gorge et inspira une bouffée d’air. Il était vicié comme si mon existence avait pourri l’essence de la vie. Maileen n’avait pas peur et avait tout prévu. Je devais être fort aussi.
Le couperet tomba et la fin du monde arriva
Gael
Les regrets
La lourde porte à deux battants s’ouvrit enfin sur l’antichambre. Dans la pièce lambrissée de bois précieux, éclairée par quatre flambeaux figurant les saisons, un militaire en grande tenue faisait les cent pas. Cela faisait une heure que le général Vérès attendait, dédaignant les banquettes de velours garnies de coussins aux armes d’Hélion, le vin sucré mêlé d’épices, les gâteaux. Il détestait attendre. Chaque minute perdue lui paraissait une heure.
Enfin, le chambellan entra. Encore une coutume aussi idiote que chronophage. Mais depuis qu’il avait été forcé, cinq années plus tôt, de reprendre la gérance de son domaine, chaque instant de chaque journée était rythmé par ces inepties protocolaires. Comme chaque fois, il aurait pu prononcer chaque mot du chambellan avant même qu’ils n’ait le temps de les dire. Et heureusement! Comment donc pourrait-il juger une affaire sur ces quelques mots de présentation ? Mais c’était le protocole. Toujours le protocole.
- “Sir Marco de Sari, confondu par Sir Dinan le Haut pour des faits d’abus de pouvoir et d’attouchements sur sa personne alors qu’enfant il prenait des cours d’escrime auprès de Sir Marco. L’accusé a reconnu lors des entretiens préliminaires les faits et réclame l’application de votre justice au nom de dieu.”
- “L’accusé et l’accusation sont-ils an place dans la chambre du jugement, sous l’oeil et la bienveillance de dieu ?” Encore le protocole. Bien sûr qu’ils étaient là, et certainement aussi impatient que lui d’en finir. Mais dans cette campagne du sud du royaume, si loin de la capitale, la tradition était au moins aussi importante que les faits, et toute entorse rendrait le jugement totalement caduque.
- “Oui, général Vérès, ils n’attendent que vous pour présider le jugement.”
Le général s’avança jusqu’au centre de la salle, s’arrêta, puis tourna sur lui-même pour tourner le dos au chambellan, laissant au vieil homme la possibilité de déposer sur ses épaules l’étole représentative de la charge exécutive. Enfin, il allait pouvoir en finir avec ce simulacre de jugement, pourtant déjà réglé puisque l’accusé avait avoué et que le conseil des anciens avait déjà fixé la sentence. Sans compter qu’il détestait violemment avoir affaire avec ces types qui s’en prennent aux enfants, ce qui lui valait une fâcheuse tendance à s’emporter. Des efforts étaient toujours nécessaires pour s’en tenir au jugement décidé par les anciens.
ça faisait déjà une heure que Dinan attendait dans la chambre du jugement. Absorbé dans ses pensées, il ne voyait même pas la majesté de cette salle plusieurs fois centenaire. Sous un dôme couvert de vitraux représentant l’histoire d’Hélion, mêlant scènes de batailles et de martyr dans une myriade de couleurs, se tiennent tous les procès du domaine. Les murs de la pièce circulaire étaient lambrissés de bois précieux aux gravures d’oiseaux que nul n’avait vu depuis des siècles. Mais le plus impressionnant restait le sol de marbre d’un blanc immaculé, qui semblait fabriqué d’une seule pièce, avec en son centre un soleil en or massif de trente pas d’envergure, dont l’éclat pourrait faire pâlir le véritable astre. Mais Dinan ne lui jeta pas plus qu’un rapide coup d’oeil, trop occupé à étudier la petite barre située au centre du soleil. Et plus précisément, la personne debout derrière cette barre. Marco. Pendant des années, ce nom a été synonyme de tourments, de honte et de souffrance. Non pas qu’il ait jamais fait preuve de violence, les faits qu’il lui reprochait étaient plutôt mineurs. De simples attouchements. Simples. C’était toujours plus facile à dire qu’à subir, et les traumatismes étaient bien là, eux. Mais aujourd’hui, les choses étaient différentes. Vingt jours plus tôt, Dinan avait enfin trouvé le courage d’aller trouver le régent, le général Vérès, pour lui en parler. Dix années auront été nécessaires pour trouver le courage de débuter cette démarche. Et seulement dix jours furent nécessaire pour qu’une confrontation ait lieu entre Marco et lui. Oh combien redoutée, elle eut un effet assez radical sur Dinan. Lui qui s’attendait à une lutte, à des heurts, à du déni, n’a trouvé face à lui que du regret. Celui qui avait hanté tant de nuits se tenait là devant lui et un assistant du régent prénommé Telim. Pitoyable. Amoindri. Abattu. Les aveux et les larmes coulaient à flots. Cette rencontre eu l’effet d’une catharsis très efficace. La haine avait disparu, remplacée par un soulagement profond. Cet horrible secret était enfin partagé. Et surtout, l’enquête menée par la milice avait prouvé l’innocence de Dinan. Non pas qu’il s’estimait coupable de ces attouchements, ce sentiment il l’avait connu mais en était déjà revenu, mais pendant ces dix années de silence, une pensée revenait chaque jour : “M’a-t-il remplacé ? S’est-il trouvé une nouvelle victime ?” Le sentiment de culpabilité envers les autres enfants en était étouffant. Mais si Marco avait effectivement avoué pour ce qu’il s’était passé avec Dinan, il avait nié avoir touché d’autres enfants. Et la milice avait été incapable de trouver d’autres enfants concernés. Un incroyable soulagement.
Sir Marco était le seul debout de l’assemblée, et il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter les regards. Et particulièrement celui du jeune Dinan. Il méritait ce qui lui arrivait. Il regrettait terriblement ses actes envers l’enfant, et espérait secrètement pouvoir tout oublier. Ne plus jamais en entendre parler. Quand la milice s’est montrée à son domicile, seulement quinze jours plus tôt, il a cru perdre tout lien avec la réalité. Ses genoux avaient cédé en même temps que ses larmes lorsque le nom de Sir Dinan le Haut fut prononcé. Tout était remonté d’un seul coup en mémoire. Désespoir. Abattement. Désir. La douleur de cette époque trouble, l’époque du suicide de son épouse. La honte de toucher un enfant, de n’avoir jamais su s’arrêter. Le tourment d’une âme perdue dans les méandres les plus sombres de l’esprit humain.
Depuis ce jour, la seule chose qui occupe ses pensées, c’est “comment être pardonné ? Qu’est-ce qu’il m’a pris de faire une chose pareil ? Que vais-je devenir ?”. Les yeux rivés sur la massive porte derrière le bureau du juge, Marco se ressassait la confrontation de la semaine passée avec Dinan. Ces retrouvailles, il en avait mille fois rêvé, et mille fois, la situation était différente. Des fois, Dinan lui sautait à la gorge. D’autres fois, c’est Marco qui attaquait Dinan pour le réduire au silence. Mais la réalité fut bien plus sobre. Et c’est ce qu’il y avait de plus perturbant.
Cette rencontre lui a offert le portrait d’un jeune homme on ne peut plus normal : bien sur lui, de bonne éducation et employé dans une entreprise convenable, mais avec un regard… si froid qu’on se sentait pris de frissons si on avait le malheur de le croiser. Derrière ces yeux se cachait une brisure nette. Une souffrance gardée sous silence. Mais aussi surprenant que ça puisse paraître, ni honte, ni colère. Il exposait les faits un à un, sans ciller. Et mieux encore, il avait accepté ses excuses. Sans hâte, mais pas à contre coeur non plus. Il avait réfléchit un instant avant de hocher la tête, comme pour lui-même, avant de le fixer de ses yeux de glace.
Les réflexions de Marco furent interrompues par l’ouverture des lourds battants de la porte, laissant le chambellan pénétrer dans l’antichambre pour quérir le général Vérès qui présidera le jugement. Son jugement. Dans seulement quelques instants, il saura de quoi sera constitué son avenir. Si il aura un avenir. Rester debout à la barre, sans fuir ni fléchir était une lutte de chaque instant.
Vérès pénétra dans la chambre de justice. Drapé dans l’étole de la justice, il avait le sentiment de ressembler à une vieille femme, et il détestait ça. Heureusement, le pleutre qui se tenait devant lui allait lui servir de défouloir, et il le méritait.
- “Sir Marco, vous êtes ici aujourd’hui pour répondre des accusations de Sir Dinan, sous le regard, la bienveillance et la sagesse de Dieu.” La salle était constituée de telle sorte que le dôme portait la voix de la personne à la place du juge à travers toute l’assemblée, permettant à cette personne d’être entendue de tous sans pour autant avoir à forcer la voix. “Tout mensonge proféré en présence du tout puissant sera puni de mort et de la damnation éternelle. Toute omission volontaire sera punie d’enfermement à vie, et de la damnation éternelle.” Vérès fit une courte pause, laissant à l’écho de sa voix le temps de s’éteindre, et à l’auditoire d’incliner la tête en signe d’assentiment. “Sir Marco, vous êtes accusé d’attouchements à caractères pédophiles avec abus de position dominante sur la personne de Sir Dinan il y a dix ans de cela, alors qu’il était élève de votre école d’escrime. Sir Marco, que répondez-vous à ces accusations ?” La mention de la pédophilie était un ajout de son cru, que les anciens désireux de ménager un noble ne manqueront pas de lui faire regretter.
- “Je reconnais”, annonça Marco, provoquant une vague de murmure dans le public. Sa voix tremblante trahissait son attitude stoïque. “Et je regrette de n’avoir pas fait pénitence plus tôt.”
- “Je vois en effet dans votre dossier que le lendemain de votre confrontation avec Sir Dinan, vous avez tenté de vous donner la mort.”
- “C’est vrai.” Marco était visiblement décontenancé que ce sujet vienne sur le tapis, son expression déconfite déclenchant un léger sourire chez le général. “J’ai essayé de mettre fin à mes jours en nouant un sac en plastique autour de ma tête. C’est mon fils qui m’a trouvé ainsi et qui m’a empêché de recommencer.” Se redonnant une contenance, il ajouta : “Je suis prêt à entendre ma condamnation. Quelle qu’elle soit.”
- “ça va venir, Sir Marco, ne précipitez pas les choses. Il est également consigné que vous avez été entendu par les psychologues royaux, je vais vous donner lecture de leur compte-rendu.” Levant devant ses yeux un document manifestement froissé, le général commença la lecture. “Sir Marco de Sari, maître d’arme du domaine François, a été entendu par le professeur Tansi, psychologue royal. Le patient semble incapable d’expliquer clairement l’origine des actes qui lui sont reprochés. Un contexte dépressif pourrait expliquer ces agissements, le patient était alors très atteint émotionnellement par le décès de son épouse, qui a succombé après plusieurs années de lutte contre sa maladie. Le patient semble avoir cherché refuge en recherchant des sensations d’une époque moins troublée, en l’occurrence la pré-adolescence du patient, durant laquelle il avait pour habitude de participer à des jeux à caractère homosexuel avec ses camarades.” Vérès fit une courte pause pour observer Marco. Celui-ci était prostré, comme s’il cherchait à rentrer en lui-même pour se cacher, hochant légèrement la tête en regardant ses pieds. “Le professeur précise que, bien que le cas de Sir Dinan soit isolé, la récidive n’est pas exclue.” Un silence pesant tomba sur l’assemblée. Tous les yeux étaient braqués sur Marco. “L’une ou l’autre des parties souhaite-t-elle ajouter quelque chose ?”
- “Oui.” Intervint Marco. “Je souhaite encore une fois, sous le regard de Dieu, présenter mes excuses auprès de Sir Dinan.” Il plongea ses yeux dans ceux du jeune homme, qui hocha le tête, ses lèvres si serrées que sa bouche n’était qu’une fine ligne sur son visage, son regard fuyant celui de Marco.
- “Très bien.” Tonna Vérès après un court instant pour laisser à Dinan le temps de réagir également. “Je vais à présent me retirer avec le conseil pour délibérer. Veuillez patienter un instant.”
Sur ces mots, la double porte située dans son dos s’ouvrit, et le général s’y engouffra, suivi de près par les quatre anciens du domaine, les battants se refermant sur le dos du dernier d’entre eux. Le chambellan, que l’attitude cérémonieuse ne semblait jamais quitter, s’adressa à l’assemblée : - “Le conseil interroge l’opinion de Dieu. Puissent-ils interpréter justement sa volonté.”
Le choc. Jusqu’à cet instant, Dinan n’avait jamais pensé à autre chose qu’à sa douleur ou aux “autres” qui auraient été victimes après lui. A aucun moment il n’avait pensé que Marco puisse souffrir lui aussi! Et l’image du fils et de la fille de Marco, faces à leur père détruit par ce procès. Eux n’avaient rien demandé, rien fait qui ne mérite d’avoir à supporter ce tourment. Et pourtant, ils étaient les victimes collatérales de la dénonciation que Dinan avait faite devant l général Vérès. Il avait fait vivre l’enfer à ces deux innocents. Et combien de proches de Marco seraient-ils touchés ? Avait-il des petits-enfants ? Des frères et soeurs ? Combien recevront sur eux la honte d’être le proche d’un criminel ? Combien seront-ils à être pointés du doigt dans la rue, parce qu’ils seront frère, fils, ami, voisin de Marco le pédophile ?
Ce procès, qui était sensé lui apporter une certaine tranquillité d’esprit prenait une tournure inattendue. Lorsque Marco lui adressa à nouveau des excuses, Dinan du se mordre les lèvres pour se retenir de lui présenter les siennes. A présent, il ne voulait plus qu’une chose : en finir au plus vite, et oublier tout ça.
La lourde porte s’ouvrit encore une fois dans un grincement de gonds mal huilés. Le général Vérès pénétra seul dans la salle et s’installa derrière son bureau, sans s’asseoir. Les quatres anciens étaient restés dans l’antichambre et l’observaient à travers la porte laissée ouverte. La tradition voulait qu’elle soit refermée, mais les récents écarts du général les avait enclin à faire quelques incartades au protocole pour s’assurer que le jugement annoncé était bien celui prévu.
- “Les sages ont interprété la volonté de Dieu, et je me fais leur porte-parole.” L’assemblée retenait son souffle, tous les yeux étaient braqués sur lui, même ceux paniqués de l’accusé. “Sir Marco! Au nom de Dieu, le conseil vous condamne à deux années de sursis d’enfermement, à un enregistrement éternel au registre des prédateurs sexuels, à dix années de suivi psychiatrique intensif, à quinze années de honte et de réprobation publiques – toute insulte passé ce délai sera condamnable pour diffamation. Vous êtes interdit à vie de toute pratique auprès d’enfants, et enfin, vous devrez faire aveux et excuses en place publique. Sur ce dernier point, sauf avis contraire de Sir Dinan, le conseil estime que vous avez ce jour assumé cette peine.”
Après un rapide coup d’oeil au soulagement général de l’assemblée, et s’être assuré que Dinan ne remettrait pas en cause le verdict, le général se retourna et retourna sans un mot dans l’anti-chambre. Les battants se refermant derrière lui pour la dernière fois dans ce procès. Perdu dans ses pensées, il n’accorda pas un seul regard aux anciens assis sur les délicats coussins de l’antichambre. Il se dirigea directement vers ses appartements pour se débarrasser de cette tenue d’apparat. Son esprit était concentré sur ses dernières paroles. Le jugement donné était-il vraiment juste ? N’avait-il pas laissé courir un dangereux prédateur ? Il ne pouvait pas croire qu’il n’y avait eu qu’un seul enfant, un esprit tordu ne peut se contenter d’une seule victime. Et Dinan, n’allait-il pas se sentir trahi ? Il lui avait pourtant promis de la mettre sous les barreaux… Ah, qu’il était dur d’être le porte parole de ces anciens, parfois trop durs, d’autres fois trop laxistes, trop rarement en accord avec ses propres principes. Difficile dans ces conditions de garder l’esprit tranquille en se couchant le soir.
Sordon
Orgueil et tourments de Daniel
“Daniel, Je vous déclare coupable de la mort de treize milliards d’humains, de l’extinction de près de 90% de la faune terrestre et de l’état global de dégradation des infrastructures mondiales.”
“Coupable!” Après toutes ces années, le seul fait de penser à l’air qu’avait le juge lorsqu’il a prononcé ce mot me donne des aigreurs d’estomac, sans compter le reste. En particulier ma condamnation ;
“Daniel, Je vous déclare coupable de la mort de treize milliards d’humains, de l’extinction de près de 90% de la faune terrestre et de l’état global de dégradation des infrastructures mondiales.”
Prononcée avec le ton qu’il venait d’utiliser pour condamner l’homme qui avait volé des pommes à son voisin. Un sacré péteux oui!
Enfin bon ! Mon nom est Daniel Granborough. Si je suis en train d’écrire ces lignes, c’est dans l’espoir qu’un jour, quelqu’un puisse me pardonner.
Coupable, c’est effectivement ce que je suis. Le plus grand meurtrier que la terre ait jamais porté. Et je dois ma survie au seul fait que, suite à mes actes, la peine de mort ait été mondialement abolie, pour la pérennité de l’espèce. Ou peut-être parce que je suis probablement le seul capable de guérir la terre de son affliction.
Si vous lisez ces lignes, alors probablement que pour vous le monde vous parait normal comme il est, mais sachez que ce n’est pas le cas. Par le passé, la terre comptait plus de quinze milliards d’habitants, la société d’alors, fondée sur le contrôle des courants telluriques et la puissance industrielle promettait à tous une vie meilleure, pour autant que l’on s’applique. L’apogée du capitalisme en quelque sorte.
Comme le témoignent les innombrables vestiges enfouis sous la jungle, l’humanité était alors capable de véritables miracles. On ne comptait plus les merveilles qui s’élevaient vers les cieux, tout comme, désormais, on ne compte plus les ruines.
Les promeneurs qui flânaient dans les rues étaient plongés dans un constant émerveillement. Les jeux de lumières et de courant d’énergie ésotérique, apportaient bonheur et entrain à tout un chacun. Partout où se posaient vos yeux, se trouvait une œuvre d’art, que cela soit de la sculpture, de l’architecture, ou, le summum, une œuvre d’illumino-thaumaturgie, une association de magie et de photons se modifiant au grès des pensées des passants..
Après des siècles de guerres, famines, misère et maladie, l’humanité avait enfin évolué vers une société garantissant le bonheur de tous.
Partout, la lumière permettait à l’homme de jouir de sa vue, de se réjouir d’être vivant. Et le plus important : Tout le monde pouvait partager librement ses impressions avec son entourage. Car en ces temps révolus, la lumière ne tuait pas. L’homme, alors créature diurne, était l’apogée de la vie. Nous transcendions tous ce que la nature pouvait alors imaginer. Et pourtant terrible a été notre chute; par ma faute.
Par le passé, j’étais un esothéro-physicien de renom, enfin j’étais le plus grand des esothéro-physiciens. Mes confrères et moi étions chargés de faire surgir du néant de la non-réalité divers objets impossible à produire par des moyens purement physiques, pour la plus grande gloire des arts et des sciences.
Le monde ne me paraissait alors pas assez merveilleux. C’est pourquoi je me suis attelé à l’œuvre de ma vie : Je voulais sublimer l’art de la communication, rendre la moindre parole visible, un voile diaphane de couleur se propageant en volutes colorées, nues éthérées portant les messages et les émotions d’une personne à une autre. Durant huit années, j’ai mis à contribution une vie d’étude des arts thaumaturgiques, un héritage de connaissances physique et la totalité de mon intellect pour cristalliser ma volonté au sein même de la matière. Je tentais alors de modifier la nature profonde des photons afin de rendre mon rêve réel.
Quel orgueil j’avais alors! Je me prenais réellement pour un dieu. Je croyais mon talent et mon savoir absolus. Tout était à ma portée. Et cette œuvre aurait dû me porter aux nues. L’humanité toute entière m’aurait alors reconnu comme le plus grand homme de tous les temps, l’artiste suprême, leur prophète sur la voie de la science.
Pourtant, tout ce que cela m’a apporté, c’est le mépris universel, l’humanité toute entière connait mon nom. Non pas comme je l’espérais, mais comme étant le plus grand monstre humain de tous les temps. Je voulais être prophète de la science suprême, mais je ne suis parvenu qu’à devenir un symbole vivant de la déchéance. Rejeté unanimement partout sur terre, haït universellement pour mes actes. Condamné à l’exil par ma propre espèce.
Peut-être pourrais-je réparer ce que j’ai brisé, mais sachez que c’est volontairement que je n’en ai rien fait. Aujourd’hui je me rends compte à quel point il est dangereux de jouer à l’apprenti dieu. Par le passé déjà j’ai failli détruire le monde car je ne comprenais pas parfaitement ce que je faisais, il n’y a donc pas de raison pour que je réussisse mieux de nos jours.
Le monde a changé et bien que la magie soit toujours dans l’air et la terre, les lois de la physique sont irrémédiablement altérées. Les voies de l’ésothéro-physique me sont désormais obscures, emplies de mystères que je redoute. A vrai dire, avec la connaissance des faits que je possède, certain jour je suis même pris d’angoisse rien qu’au fait de penser. Car je sens bien de quelle façon désormais les pensées des gens s’enroulent autour des idées dans les tissus du non-réel, déformant celui de la réalité. Ces pensées qui, liées à un son libèrent des milliards de photons, invisibles projectiles tueurs qui brûlent littéralement tout ce qui se trouve dans la zone d’influence de l’esprit qui leur a donné naissance. .
Paradoxalement, lors du jour de la grande débâcle, notre esprit fut à la fois notre sauveur et notre Némésis. Il nous a très vite permis de comprendre qu’il ne fallait pas parler dans un flux de photons trop intense. Enfin, pas trop compliquer me direz-vous de le comprendre alors que tous ceux qui se trouvaient éclairés en ce jour maudit mourraient sous les yeux de ceux qui étaient à l’ombre. Malheureusement, plus un esprit est fort plus il déforme le tissus de la non-réalité, favorisant ainsi la réaction entre photons, esprit et son. Cette réaction de combustion instantanée, responsable de la mort de tant de personnes.
Il m’arrive fréquemment de sentir à l’aide de mon sens thaumaturgique, la réalité qui flanche sous le poids de mes pensées. Alors par réflexe, mon esprit s’accroche à la trame du réel, forçant la non-réalité à refluer là ou est sa place. Mais plus je me concentre pour contrôler mon environnement, plus le poids de mes pensée force le non réel à se mêler au monde physique, approchant dangereusement du point ou les pensées explosent en milliards de photons.
Jamais je n’aurais cru, un jour, devoir apprendre à me concentrer pour être distrait.
(Par ailleurs, j’ai joint à la fin de ce document, la description de la discipline mentale que je m’inflige pour stabiliser le réel.
J’en ai tiré un rituel que deux ou trois chamanes ou autres personnes avec des affinités au non-réel peuvent réaliser pour stabiliser localement la trame du monde physique, permettant ainsi à un petit groupe de personnes de communiquer en plein jour et de penser intensément.)
Je repense sans cesse à ce moment catastrophique, où soudain, les poils de mon dos se sont dressés, qu’un frisson terrible naissait au sein de ma colonne vertébrale. Car ma volonté tenait fermement un électron, j’y changeais la nature profonde des charges magiques qui gravitaient autour. Lorsqu’un photon, soudain attiré par une force irréversible, est entré en collision avec mes pensées. La réalité fut totalement déchirée, mon esprit soudain attiré par un vide sans fond. Alors j’ai relâché tout contrôle. J’ai accroché mes pensées à moi-même. A ce moment précis, mon sixième sens à très clairement vu ce photon, soudain modifié, transpercer le voile qui sépare l’imaginaire du physique. L’irréel s’est alors effondré, provoquant une réaction en chaine, qui, telle une onde de contagion a modifié irrémédiablement l’univers.
Et j’ai également vu autre chose, une chose qui torture mes nuits depuis toutes ces années. J’ai vu, simplement à l’aide de mes yeux, plusieurs milliers d’humains soudainement s’embraser, innombrables sphères de lumières aveuglantes, un cercle lumineux, dont j’étais l’origine, qui se propageait parmi la foule. J’ai physiquement ressenti toute la souffrance des millions de personnes qui, protégées par l’ombre ou leur oisiveté, ont été irradiées et brulées par leurs congénères.
L’onde de magie a prit une demi-heure pour submerger totalement la terre, et trente secondes plus tard, la moitié de la vie terrestre avait cessé. La plus grande majorité des survivants étaient blessés, incapables de bouger, incapables d’appeler à l’aide sans mourir à leur tour. Et plus un secours sur tout le globe. Plus aucunes infrastructures en état de fonctionner.
Dans les mois qui suivirent, des milliers de villes furent les proies des flammes. Tentures enflammées par les sphères de lumières, conduites de gaz qui explosèrent, défauts électriques… Et plus de pompiers pour stopper la chute des civilisations.
Les personnes les plus gravement blessées moururent dans les heures qui suivirent la chute de l’humanité. D’autres dans la semaine, mais ce que nous ne savions pas encore, c’est que quasiment tout le monde avait été irradié. Dans les années qui suivirent, un fléau que l’humanité croyait vaincu réapparut : le cancer. Des petits groupes parvinrent toutefois à survivre dans la campagne, là où la destruction avait été moins radicale. Puis, petit à petit, certains retournèrent même dans les petites villes. Personne toutefois, comme vous le savez probablement, ne s’approche des ruines des grandes métropoles, pièges géants pour les imprudents.
J’ai pu, lors de mon voyage d’exil, constater par moi-même l’étendue des dégâts infligés aux grandes villes. Le feu, la nature et le temps, se sont ligués pour mettre à bas les merveilles du passé. Les buildings, emportant dans leurs chutes nombre d’autres bâtiments. Les banlieues, ravagées par les flammes ne sont plus que des déserts noirs, vastes étendues de bâtiments calcinés, cernés par des formes chimériques de véhicules piégés dans du goudron fondu. Les anciennes œuvres d’illumino-thaumaturgies, jadis merveilles pour les sens, sont, désormais privée des esprits de leur créateur et de leurs attaches physiques, de mortels pièges d’énergies, dérivant entre les ruines de ce qui était jadis les centres les plus peuplés du monde.
Au début, personne ne savait que j’étais responsable du désastre. Pour les autres survivants, j’étais juste un miraculé provenant de la zone maudite. Avec un groupe d’une centaine de personnes, j’ai quitté ma ville natale. Utilisant mes dons et mes connaissances pour aider au mieux la communauté. Nous avons fondé à environ une centaine de kilomètres de la ville la petite communauté de Nouveau Destin. Par chance, nous avions parmi nous un ingénieur et quelques techniciens, qui ont été capable de remettre en état les infrastructures du village qui nous a servi de base pour la reconstruction.
Comme vous l’a probablement enseigné la légende, nous avons alors réussit à remettre en service une station ansible qui nous a permis de reprendre le contrôle des satellites, puis de là, communiquer avec la plupart des gens sur le globe au travers des différents postes radios sur le monde. Puis, lors des années qui suivirent, de plus en plus de personnes réussirent à remettre de petites infrastructures locales en service. Jusque au jour où un nouveau système d’administration centrale fut établi. Localisant la plupart des groupes de survivants.
La nature qui reprenait ses droits finit par rendre les déplacements entre communautés difficiles. Nous n’étions tout simplement pas assez nombreux pour entretenir les voies de communications. Malgré les échanges radiotélévisés, les communautés se sont petit à petit repliées sur elles-mêmes. Ce fut pour moi un moment décisif. Au début, j’étais trop occupé à aider les autres pour songer à mes actes. Mais lorsque je me suis retrouvé années après années à ne côtoyer plus que les mêmes personnes, le poids de ma culpabilité devenant insoutenable, j’ai tout dévoilé. Cela aussi est resté dans la légende, je le sais. Mon message radio, diffusé au monde entier, proclamant :
“Moi Daniel Granborough avoue être responsable des évènements qui ont tués tant de personne vingt ans plus tôt. Aujourd’hui, Je ne suis plus capable de cacher mes fautes. Mon remord me pèse trop, et même si j’ai jusqu’ ici gardé pour moi ma culpabilité, je ne puis plus supporter les autres. On me considérait comme un miraculé, comme une aide précieuse pour la communauté, car mes dons d’ésotéro-physicien ont grandement contribué à l’établissement d’un nouveau monde. Mais à chaque fois que l’on me remerciait pour quelque chose, je ne pouvais m’empêcher de penser que sans moi, jamais nous n’aurions eu besoin de reconstruire quoi que ce soit. Alors aujourd’hui, je me confie à vous en homme torturé par ses démons. Je m’en remets à vous et vous demande pardon.”
Évidemment, cette révélation ne m’a pas rendu populaire… Dans les dix minutes qui suivirent la diffusion de mon message, une foule enragée à débarqué à la centrale et m’aurait probablement mit en pièces sans l’intervention de notre leader. Il m’a donc, comme au temps jadis mit en état d’arrestation, puis il a convoqué une assemblée mondiale pour rendre mon jugement. Il a fallu une semaine pour réunir pour la première et la dernière fois la totalité du monde. Mon procès s’est déroulé dans la salle de transmission de la communauté, salle que j’avais personnellement aidé à réparer. Là, un juge venu expressément à Nouveau Destin pour me condamner à rendu la sentence que j’ai citée au début de ce document. Ainsi, vingt ans après le désastre, j’ai tout perdu à nouveau. Ma culpabilité m’avait empêché de renouer toute forme d’amitié, toutefois l’isolement de l’exil fut pour moi une terrible épreuve. Non seulement, on m’avait refusé le pardon, mais, me retrouvant seul, je ne pouvais plus partager le poids de ma souffrance avec un autre. Mon esprit se torturait, ressassant sans cesse ces images de mort et de désolation dont j’étais responsable. Et croyez-moi, la survie en solitaire n’est pas chose aisée. Même pour une personne comme moi.
On ne m’avait laissé pour tout matériel qu’un fusil et ce que j’étais capable d’emporter sur moi. Les premières semaines, je n’ai quasiment pas été capable de me nourrir, ne connaissant rien à la botanique et ne sachant pas chasser. Mais malgré toute ma souffrance, malgré mon désespoir, je me refusais à abandonner la vie. Petit à petit, j’ai appris à survivre. Malgré la terreur que cela m’inspirait, j’ai utilisé le pouvoir de mon esprit pour soigner mes blessures, réparer mon équipement et me fournir ce que je ne pouvais pas fabriquer de mes mains. De très nombreuses fois, je suis passé à un cheveu de la mort par combustion alors que je sollicitais trop l’irréel pour améliorer ma condition.
Après quelques années, j’ai trouvé un petit village qui survivait tant bien que mal. Il faut dire que contrairement à mes compagnons d’infortune, les habitants n’étaient que peu nombreux et sans connaissances techniques. Ils ne savaient donc pas qui j’étais. Je leur ai parlé du monde, de mes voyages. Puis, après une journée passée à les aider, je leur ai révélé ce que j’avais fait. Je m’attendais, comme par le passé à ne rencontrer que leur hostilité, mais non, bien qu’ils ne puissent pas me pardonner mes actes, ils m’ont dit que je n’étais plus l’homme d’autrefois, qu’aujourd’hui, je les avais aidé et leur avais rendu l’espoir de revoir un jour d’autres humains. (Il faut dire, que privés de tout moyens de communications, ils ne pouvaient que supposer l’existence d’autre survivants. Ils ont même été assez surpris de savoir qu’un nouveau gouvernement mondial se chargeait de coordonner plus ou moins les actions des différentes poches de civilisations.
Je suis resté avec eux une année durant. Jamais je n’ai pu bien m’intégrer au groupe, car malgré tout, Je restais quand même l’homme responsable de leur malheur. Finalement, je ne puis plus supporter d’être considéré comme une sorte de paria sans en être un vraiment. J’ai donc fait mes adieux. Avant de partir, grâce à mon esprit et à la technique mentale pour contrôler le réel, j’ai fait surgir du néant une petite radio. Puis je suis reparti en exil.
Mais cette fois, je savais ce que je cherchais. Je voulais une place ou je pourrais vivre seul en paix pour tenter de réparer mes fautes. Il m’a fallu cinq ans pour revenir à ma ville natale. Mais je savais que personne ne viendrait jamais ici. Car en plus des dangers que l’on trouve dans les grandes villes, celle-ci est considérée comme maudite. A raison! Mais m’étant damné je ne saurais faire tache sur le tableau. J’ai donc bravé les pièges de cette ville. Plusieurs fois des ruines instables ont failli me coûter la vie. Plusieurs fois, des anciennes œuvres thaumaturgiques dégénérées ont failli m’arracher l’esprit ou désintégrer mon corps. Finalement, je parvins à rejoindre ce qui était par le passé le parc de mon institut de recherche. Et depuis, je m’y suis installé, isolé des humains par plusieurs kilomètres de béton maudit. Protégé des dangers de la magie par les matériaux des murs de l’institut et protégé de l’effondrement par mes efforts d’entretien. Petit à petit, j’ai renvoyé dans le néant les poches de magie résiduelle de la ville, mon but était de trouver une technique facile qui permettrait aux hommes de se réapproprier leurs anciennes demeures. Peut-être ne puis-je pas réparer la physique, mais au moins je peux contribuer à rendre aux humains leur grandeur passée.
Je ne me rappelle plus depuis combien de temps je vis ici à étudier la mort lente de ma ville natale.
Aujourd’hui, si j’écris ce document, c’est parce que j’ai enfin fini ma tâche. J’ai mis au point une technique simple pour dissoudre les reliquats de magie. Je comprends mieux comment fonctionnent les nouveaux courants thaumaturgiques.
Et je sais que l’humanité est capable de réparer ce qu’elle a perdu. Je sais que la civilisation peut renaître de ses cendres, rendue plus forte et plus solidaire que jamais par l’épreuve traversée.
Je lègue aujourd’hui mon savoir à l’humanité en espérant qu’il puisse servir les générations futures. J’ai tout consigné dans une archive que je joins à ce document.
Sachez que dès que j’aurai transmis ce document, j’irai en paix, sachant que j’ai fait tout mon possible pour réparer mes erreurs, je quitterai ce monde pour l’au-delà. J’emporte avec moi le savoir qui a détruit le monde et je lègue l’espoir aux survivants. Une dernière fois, je demande pardon pour ce que j’ai fait et je vous dis adieu.
Daniel Granbourough
Caldazar (Caldoue)
J’aurais beau me dire que c’était un accident, qu’il était déjà bien vieux et qu’il serait mort naturellement dans pas longtemps, quelques semaines au mieux, ça ne changera rien.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Je l’ai connu quand il était tout petit. Bien sûr, il a vieilli plus vite que moi, mais je le savais et je m’étais fait à cette idée qu’il mourrait le premier. Mais je ne pouvais imaginer que ce serait de ma faute.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Je ne pourrais jamais oublier le bruit. Il est terrible le bruit des os qui crissent et se brisent. Il est terrible ce bruit quand il remue dans votre tête. Il vous hante et vous n’osez plus bouger, de peur que ça recommence, de tout revivre.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Ca aurait pu se passer au début, quand il est arrivé et qu’on ne se connaissait pas encore. C’eut été tout aussi horrible mais il n’y aurait pas eu ce sentiment de perte, de vide horrible qui m’étreint toute la journée et ma conscience qui trouble mes nuits.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
C’était mon ami. Je ne lui ai jamais dit, je crois. Mais il le savait, j’en suis sûr. Il était toujours là pour moi, pour m’écouter quand j’en avais besoin, pour me soutenir. Evidemment, il était pas bavard mais sa simple présence suffisait à me remettre d’aplomb. Et maintenant…
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
C’est peut-être égoïste de ma part, mais je veux penser que pour lui aussi j’étais quelqu’un d’important. On se voyait tous les jours et jamais il ne m’a dit ou fait comprendre que je le dérangeais, qu’il avait mieux à faire.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Il n’a pas crié, il y a juste eu le choc et le bruit des os. Il est terrible ce bruit. Il y a son regard aussi. Le dernier. Il n’a pas compris ce qui lui arrivait. Mais ce n’était pas exprès ! Il n’aurait pas dû être là !
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Je préfère croire qu’il n’a pas eu conscience de ce qui s’est passé, qu’il est mort sur le coup. Et qu’il m’aurait pardonné, ce que je ne peux pas faire, ce que je ne veux pas faire. Je me refuse à accepter, de peur de commencer à l’oublier.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Car je me dis que c’est un accident, mais ça reste de ma faute. J’aurais dû regarder où j’allais. J’étais pressé, j’avais juste fait demi-tour pour vérifier que j’avais rien oublié, je devais repartir pour ne pas être en retard.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Forcément, j’ai été en retard. Je ne pouvais pas le laisser comme ça, au sol, broyé. Je lui devais ça, pour le temps passé ensemble. Je l’ai ramassé, j’ai nettoyé et je suis resté là, à me souvenir de ce que nous avions vécu ensemble.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
…
…
…
Non seulement j’ai raté mon examen, mais en plus, j’ai marché sur mon lapin nain.
Il est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Galain
Le Meurtre
Le temps est compté.
Ce meurtre ne m’a finalement rien apporté de plus. Ils ont laissés dans la chambre la lumière éteinte. Ils ont laissés les meubles, les tableaux et les livres. Ils ont laissés la pièce morte et son linceul et sa poussière et son silence, partout. On voit encore, au centre du grand lit, la tâche grise qui signe mon geste. Tout est pareil et je ne puis maintenant rien faire d’autre que répéter, le regard sur la fenêtre, les membres froids, encore et encore, que le temps est compté et qu’il passe, là, avec la pluie ou avec le vide obscur de ma rue. Peut-être est-ce cette lassitude qui me poursuit depuis des mois maintenant ou peut-être est-ce simplement de voir ces millions d’éclats d’eau, cette bruine phosphorée glisser du ciel au trottoir, quelque chose en tout cas creuse une grande fosse dans mon cœur à chaque fois que je respire. Une ironie brûlante. Une liqueur inspiré dans l’air et qui ouvre de l’intérieur mes poumons et mes veines. Je suis là, à regarder mon cadavre, à sentir cette odeur de rien qui me caractérise, et j’écris un « là » dont le cynisme m’étouffe et me fait exister. Que me faudra-t-il faire pour que ce « là » ne conduise plus à personne ? Assassiner Pierre Kirilinov ne me donne que plus de densité et ce poids, cette charge, déploie un grand sourire dans ma tête quand j’y pense. Ma rature était un geste si lourd qu’il a tout déchiré. Et je suis là, maintenant, là sur ma fenêtre, et je ne puis rien faire d’autre que combler cette faille large et sombre en pensant, encore et encore, que le temps est compté et que je dois mourir.
Ce tremblement qui m’empêchait d’écrire « je », conduis dorénavant le moindre mes mots, de mes gestes. Vacillante, ma main ne peut ni trancher ni nouer quoi que ce soit et je suis pratiquement incapable de vivre. Les murs se sont lentement rapprochés de moi. Ils m’embrassent presque dans mon sommeil. Ils se penchent, imperceptiblement, sur mes yeux clos et ils pressent mes paupières, ils tombent sur mon visage ; si bien qu’en dormant je peine à respirer et qu’ouvrir les yeux, m’éveiller, est totalement impossible. Il me reste le sursaut. Le corps moite et la nuit entière basculée sur ma ville, je surgis de mon rêve au milieu du noir, je respire, à grand coup de gorge, jusqu’à me sentir « là », et tout recommence, tout reprend, les choses marchent une nouvelles fois vers le même bord du monde. Elles disent toutes que le temps est compté, que l’or de la pluie fine criblée sur ma fenêtre, que le roulement inouï du fleuve qui s’approche, que tout cela n’est qu’un appel répété à l’horloge et au fait qu’aucun meurtre, aucun assassinat, aucun mensonge ne pourra pallier à mon irrévocable chute vers la mort, vers mon cadavre et ma tombe.
Qu’ai-je donc gagné avec ce meurtre ? Que pourrais-je faire de cette histoire qui est bien plus grande que moi ? À moitié défait par les lignes que je trace à longueur de nuit, je suis un gros défaut, un manquement, une blessure pour les pages que j’empile. Elles sont là, elles aussi. Elles ont cette manière d’être qui est mienne : volage et pesante. De biais, elles me disent aussi des mots et tout comme les murs elles ont une tendance à l’approche discrète et sournoise. Je fais des colonnes. Deux cases étendues vers le bas de la feuille où j’accumule, au hasard de mes suffocations, les raisons innombrables de mon incapacité à être « là » sans mourir. Mais, alors que je fais cela, en même temps que s’amplifie mon répertoire et que ce meurtre qui était le mien devient de plus en plus réel, je ne peux faire autrement que de sentir, de nouveau, le poids d’un mensonge monstrueux. Et j’écris encore, parce qu’il est nécessaire de gouter, même deux heures, au refuge, au vertige, jusqu’à ce que ce mensonge dressent ses têtes charmantes ou hideuses et qu’ils m’hurlent au visage, entre les murs de ma pièce, contre la fenêtre d’or, que le temps est compté et qu’il m’en reste trop peu encore pour faire ce que je dois.
Je repense à toutes ces choses qui me conduisent à la tombe et il me semblerait plus juste de tout arrêter. Mes gestes passés ne peuvent plus justifier ma respiration et la vie appelle dorénavant autre chose que cette présence, farouche et souveraine, plaquée contre l’adversité. Ce n’est pas l’autre qu’il fallait tuer. Ce n’est pas son visage qui devait aller à la tombe. Je ne pouvais pas racheter ma honte en détruisant la sienne et s’il m’est impossible maintenant d’échapper à la culpabilité, c’est parce cet assassinat était sans justification. J’ai déjà oublié son nom, sa face, son poids et le cri qu’il poussait bourdonne à peine. Il n’existe plus et tout ce qui me poussait, jusqu’alors, à dire que j’avais bien fait disparaît du simple fait que je suis incapable de dire comment il s’appelait. Si le temps m’est compté, l’espace l’est aussi ; il l’est parce que je sens que les murs se rapprochent et que la masse des gens qui me disculpaient s’est peu à peu dissoute avec le jour.
Il me fallait peut-être quelque chose pour attendre et justifier mon souffle. Quelque chose pour conduire encore un peu mes gestes et faire porter ma voix. L’espoir déchu et ma désillusion ne pouvaient être alors que la confirmation du fait que je ne me sauverais pas. Un meurtre ne peut remplir une vie : et ni la mienne ni celle que j’ai perdue, que je cherche, ne se rattrapent avec un couteau plantée dans une artère. Un cadavre sur les bras ou laissé sur le sol aurait pu couvrir un temps, pensais-je, le scandale du mensonge que je suis. Mais je n’avais pas songé que, me trainant moi-même depuis des lustres et sur des kilomètres, un cadavre n’aurait pas plus de saveur ou de densité que mon reflet dans la glace. Je n’ai donc rien gagné avec ce meurtre, sinon la confirmation du fait que je ne peux rien perdre et qu’il n’y a rien à jouer. Ma vie même a fini par ne plus être à moi et cette fuite que je pouvais jusqu’alors entrevoir et qui consistait à retourner mon projet contre moi-même et à m’arracher quelque chose de si grand que rien ne pourrait venir le remplacer, ce projet lui-même, est avortée en même temps que ma volonté.
Je ne veux plus rien et ne peux plus rien faire. On ne pouvait me prévenir du fait que ce visage que j’ai oublié m’enchaînerait toutefois plus terriblement que n’importe quoi d’autre. Que ferais-je, dans la mort, de mon meurtre ? Je ne compte rien laisser derrière moi et je ne veux surtout pas de trace. Comment puis-je mourir avec cette énorme flaque de bois imbibée d’un sang noir et que tous ont maintenant admirée ? Toute ma vie est signée par cette tâche, par ce lac rouge. Toute ma mémoire est salie par une boue écœurante et immonde. Or, je ne crois pas que la mort soit un oubli complet et une déchéance de tout ce qui peut autrement se justifier. Et, alors que je sais que le jour va venir, que la corde va tomber ; alors que je sens l’âcre sueur de la peur et mes tremblements, je réalise que j’existe de telle sorte, depuis mon crime, que je suis présent de telle manière que je ne peux faire que ma mort devienne autre chose qu’une grande fête.
Une tombe et un « souviens-toi », greffés contre la terre. La mer, en contrebas, silencieuse et fluente. Autour, des petits groupes de personne qui me regarderont me pencher sur la glaise tendre et ils se diront que c’est moi qui était coupable et ils porteront, jusqu’entre mes derniers murs, toute le poids de mon erreur et de ma monstruosité. Ce sera cela ma fuite et mon recours à la vie. Je pourrais bien me persuader que quelque chose s’oubliera finalement et que je pourrais dormir tranquillement : le fait est que de sommeil il n’y en aura aucun et que ce genre de mémoire ne s’altère jamais. Tous les jours viendront des masses de visages et le ciel crachera sur eux des millions de gouttelettes, comme pour appuyer la haine et le dégout. Une ombre et un « souviens-toi », apposé sur mes yeux clos.
S’il me fallait donc quelque chose pour justifier encore peu mon pas, mon corps et tout ce qui fait que l’on me reconnait : je dois admettre que ce crime était une erreur qui me pousse maintenant à un autre meurtre, plus grand encore que le premier, dont la portée est telle que le moindre objet qui m’entoure, qui m’observe, murmure, encore et encore, à moi et à tous ceux qui peuvent entendre, que le temps est compté et que le jour se lève.
Marionne
Amitié et abandon
« Vous êtes coupable ! ». Je l’entends encore crier cela à mon encontre. Je revois son visage sur lequel je lis tout à fait sa haine. Il me déteste, c’est sûr… et je ne peux lui en vouloir.
« Vous êtes coupable ! ». Je l’entends encore crier cela à mon encontre. Je revois son visage sur lequel je lis tout à fait sa haine. Il me déteste, c’est sûr… et je ne peux lui en vouloir.
Je me rappelle la première fois que j’ai aperçu Ivan. C’était un beau jour de printemps. Les senteurs multiples de la saison arrivaient presque à faire oublier à tous la dureté de cet hiver atroce. Un hiver dévastateur qui avait fait régner la famine dans de nombreuses campagnes de par sa longueur exceptionnelle, ne laissant rien présager de bon. Ivan était en visite dans les vergers avec son père, l’Ambassadeur. Une visite officielle soit disant pour encourager les travailleurs des champs, redonner le moral. Mais nous, campagnards, n’étions pas dupes. Nous savions que les familles nobles n’avaient pas souffert de cet hiver. Ils ne connaissaient pas la faim et avaient toujours de quoi alimenter les feux de leurs cheminées. Il était là avec une guirlande de fleurs dans les cheveux, comme le voulait la coutume pour fêter l’arrivée du printemps. Vu la sévérité de son expression, cet accoutrement n’avait pas l’air d’être à son goût. Mais un ordre de l’Ambassadeur est un ordre, même s’il s’agit de votre propre père.
Mais dorénavant, je n’ai plus que mes souvenirs de lui et je lutte pour ne pas devenir fou. Fou de douleur tant le chagrin me ronge, et cela sans parler de la culpabilité qui me dévore un peu plus chaque jour. Comme un venin se propageant dans les veines, allant corrompre jusque profondément votre organisme. Un venin pour l’âme. Car oui, sans moi, il serait toujours là. Quelqu’un d’autre l’aurait secouru, c’est sûr. Quelqu’un d’autre se serait porté au-devant des griffes de la harpie qui le menaçait. Et alors il aurait continué sa vie de jeune noble, aurait épousé une jeune fille de son rang. Il n’aurait pas fui pour découvrir le monde avec moi, cette fuite qui a causé sa perte. Je n’ai pas su le protéger au moment opportun.
J’ai agi comme un lâche, lorsqu’il m’a supplié de le laisser, je n’aurais pas dû. Je l’entends encore me crier : « sauve-toi, sauve-toi ! je suis perdu, mais pas toi, sauve-toi ! ». Je l’ai laissé… mais qu’ai-je donc fait ? Je continue à respirer, à voir le soleil se lever, se coucher cédant sa place à la lune, alors qu’il n’est plus là. Et c’est ma faute. Je suis coupable.
Je le revois suivre le cortège officiel. Il se rapprochait, suivant son père et le reste de la troupe en visite. J’entendais les personnes à mes côtés qui commençaient à s’agiter, la tension montant de plus en plus. Les visites des Ambassadeurs étant plutôt chose rare. J’entendais mon père rappeler à chacun comment se tenir, comment répondre si des questions nous étaient posées. Cependant, au dernier moment, l’Ambassadeur changea sa trajectoire et choisit de se diriger vers les pommiers, ignorant notre secteur des poiriers. Ivan suivit docilement son père et le reste du groupe. Mais je me rappelle, il tourna la tête dans notre direction et comme pour excuser l’attitude de son père, il nous fit un signe de la main et lorsque ses yeux croisèrent les miens, j’y lus de la curiosité. Je paierais cher maintenant pour savoir à quoi il avait pensé à cet instant précis. Je ne lui avais pas posé la question le temps qu’on a passé ensemble. Je ne pouvais me douter que jamais plus je ne pourrai la lui poser. Ce fut un court moment d’égarement car déjà son père, ayant dû remarquer que son fils traînait, l’appela et lui demanda de se presser. Alors il détourna son regard et s’empressa d’obéir.
Si je m’en étais tenu là, je n’aurais pas semé le malheur sur lui-même et mes proches. Aujourd’hui il n’était plus là. Mon père non plus n’était plus là. Il avait succombé aux atroces tortures que les gardes du corps de l’Ambassadeur lui avaient fait endurer pour savoir où se trouvait le fils de leur maître. Mes amis m’avaient tourné le dos. Pourquoi ai-je choisi de l’écouter à ce moment-là car je savais que ma vie ne serait plus que solitude et errance. Un paria… voilà ce que j’étais devenu et à juste titre. Et pourtant lorsqu’il me cria « sauve-toi ! », je pris mes jambes à mon cou sans plus un regard derrière moi.
Je revois la scène. Un détail m’avait mis la puce à l’oreille. Derrière le brouhaha des voix et des cris que suscitait la visite, les bruits quotidiens n’étaient plus là : pas de pépiement d’oiseaux, pas de petits cris d’écureuils. Mon oreille habituée perçut le changement : un silence régnait au-delà du bruit que faisaient les humains. Je fus tout de suite en alerte et en fis part à mon père. Il n’y avait en effet pas prêté attention, obnubilé par les circonstances. Il guetta le ciel lui aussi. Mais nous n’eûmes même pas le temps d’en informer d’autres personnes que la harpie débarqua et piqua droit sur Ivan. Malgré les cris de mon père, je courus et bondis vers le groupe d’Ivan. Attrapant au passage une pique qui était plantée dans le sol. Les visiteurs ayant aperçu la harpie et compris le danger encouru criaient, les gardes du corps encerclaient le jeune fils de l’Ambassadeur mais ne savaient que faire. En ville, ils n’ont pas à affronter les monstres qui peuplent nos campagnes : basilics, mâtins, gobelins, harpies et autres créatures leur sont inconnus. Pour certains, avant ce jour, c’était même seulement des créatures imaginaires ! J’arrivais enfin près du groupe, Ivan était blessé, il se tenait le bras où l’on voyait une longue estafilade sanglante. Je saisis une grosse pierre et la lançais en direction du satané volatile pour attirer son attention. Le premier coup fît mouche, j’étais réputé pour la justesse de mes tirs. La harpie se détourna de sa proie, je pouvais voir le sang goutter de ses serres acérées comme des lames de rasoir car si Ivan était seulement blessé, deux gardes étaient déjà à terre, l’un éventré, l’autre se tenait encore la gorge d’où des flots de sang chaud jaillissaient, ce n’était plus qu’une question de secondes avant qu’il ne connaisse le repos éternel. Je grimpais en haut d’un pommier et attendis que la harpie se rapproche, et lui envoyant quelques fruits au passage afin qu’elle maintienne son attention sur moi. Enfin, lorsqu’elle fonça sur moi, je lui sautais sur le dos et sans perdre de temps – je n’avais certes aucune envie qu’elle m’emmène avec elle jusqu’à son nid ! – j’enfonçais ma pique derrière son crâne, lui transperçant le cou. Elle poussa un cri à glacer le sang, se débattit et alla s’écraser un peu plus loin. Mais j’avais déjà sauté dans un autre arbre avant qu’elle ne finisse son dernier vol.
Je revois le regard d’Ivan, je pouvais y lire une profonde gratitude. Une douzaine de gardes n’avait pas su le protéger alors qu’un seul jeune campagnard était venu à bout du monstre ailé. Il me fit signe de m’approcher, il se tenait toujours le bras, un garde lui faisant un bandage de fortune, surtout afin d’arrêter le sang de couler. Les gardes me laissèrent approcher, mais conservaient leur méfiance envers moi, je pouvais le voir dans leurs yeux ainsi qu’au fait qu’ils maintenaient leurs mains sur le pommeau de leurs épées, prêts à dégainer si besoin. « Merci infiniment, je te dois la vie aujourd’hui. » ma lança Ivan. Je ne répondis rien, me remémorant les consignes de mon père, et mis un genou à terre devant le jeune homme espérant que mon geste ressemblait bien à une révérence. « Relève-toi » dit –il aussitôt. « Tu as fait preuve d’un grand courage, quel est ton nom ? ». Je me relevais et lui répondit « Eliott ». On pouvait entendre de nouveau les oiseaux chanter, le calme étant revenu dans les vergers. Mais notre échange fut interrompu par les cris de l’Ambassadeur qui accourait vers son fils. Il avait été tenu à l’écart de l’attaque par une partie des gardes qui ne l’avaient libéré qu’une fois la harpie belle et bien morte. Je pus lire un bref instant dans les yeux d’Ivan la révulsion qui lui inspirait son père.
Et voilà comment tout commença. Une belle amitié venait de naître mais elle était vouée aux problèmes dès le début : les classes sociales n’ayant pas à se mélanger et d’autant plus qu’il était fils d’Ambassadeur et moi simple fils de paysan. J’aurais dû écouter mon père ce soir-là. Tout d’abord, il me félicita de mon action héroïque, il était fier de son fils. Dans un second temps, il me mit en garde. L’Ambassadeur était réputé pour sa dureté et par ses gestes parfois cruels. Il me prévint alors de ne pas croire aux belles promesses faites ce jour-là et de conserver les pieds sur terre. J’avais en effet sauvé la vie de son fils aujourd’hui mais l’Ambassadeur risquait de ne pas s’en souvenir dès le lendemain.
Mon père était quelqu’un de posé, de droit et très sage. Pourquoi n’avais-je pas hérité de ses qualités ? Pour ne l’avais-je pas écouté ce jour-là ? Je n’en serais pas là où j’en suis maintenant. Il serait toujours en vie. Ivan aussi… Ces pensées me revenaient chaque jour, je ne passais plus aucune nuit paisible. Des cauchemars me réveillaient toutes les nuits me laissant tout en sueur : mélange de scènes passées et imaginaires dans lesquelles la harpie et les gobelins revenaient régulièrement comme un rappel, et les visages de mon père et d’Ivan se succédaient. Ma solitude n’était qu’un grain de sable comparé à mes remords. Je finissais les nuits replié sur moi-même, la tête au creux des genoux, sanglotant. Telle était ma punition. J’avais été égoïste et lâche, la sagesse m’avait manqué.
L’Ambassadeur emmenait son fils avec lui, sans même un regard vers moi. Je sentis une main se poser sur mon épaule, je n’avais pas besoin de me retourner pour savoir qu’il s’agissait de mon père. Nous avons regardé ensemble le cortège s’éloigner. Finalement, en fin d’après-midi, un messager fut envoyé avec une missive à l’attention de mon père ; nous étions conviés au banquet du soir, qui se tenait à la mairie, en remerciement de mon geste. Nous mîmes nos plus beaux habits ce soir-là afin de rendre honneur à la prestigieuse invitation. A table, nous fumes placés assez loin de l’Ambassadeur et de son fils. Plusieurs personnes vinrent me féliciter. Ce dernier leva finalement son verre à mon intention et fit un rapide discours de remerciement. Ivan acquiesça d’un signe de la tête et fut le premier à applaudir, repris aussitôt par le reste de la salle. Je me rappelle mon embarras, j’aurais voulu disparaître à ce moment-là. L’Ambassadeur ne promit pas de récompense pécuniaire, mais insinua que mon geste de bravoure ne resterait pas sans suite. Après les desserts, qui avaient suivi d’innombrables plats, des ménestrels vinrent animer la salle de leurs arts : chants, musique et autres tours de magie. Les personnes se levèrent de table et se baladèrent ainsi au gré de leurs envies. Ivan vint me rejoindre rapidement. Mon père était en pleine discussion avec le maire et quelques autres personnes que je ne reconnaissais pas. Ivan me remercia encore et s’excusa de l’attitude distante de son père, il m’apprit que leur relation était très tendue. « Et toi, comment cela se passe à l’école ? » enchaîna-t-il. Je lui répondis : « Je n’y vais plus depuis trois ans… tu sais, l’école n’est obligatoire que jusqu’à douze ans. Au-delà, nous finissons pour la plupart aux champs pour aider nos familles. Nous manquons toujours de paires de bras. ». Son visage s’était assombri pendant ma tirade. Il s’écria « Je suis idiot ! ». Sur ce, je ne répondis rien, ne sachant quelle attitude adopter avec un personnage de son rang. Car malgré le fait que nous ayons le même âge, beaucoup de choses nous séparaient. Après un long silence gêné, je lui demandai s’il avait déjà voyagé. Je n’avais jamais quitté mon canton, et les quelques livres de géographie que j’avais pu consulter lors de ma scolarisation avaient ouvert une fenêtre sur un monde que je ne connaissais pas. Je rêvais de voir les montagnes enneigées, ou encore de me baigner dans l’immensité de l’océan. J’appris alors à ma grande surprise qu’Ivan n’avait jamais quitté son domaine non plus, c’était même la première fois qu’il accompagnait son père lors d’une de ses visites officielles. Il adorerait lui aussi parcourir le monde mais il savait que le seul voyage qu’il pourrait effectuer serait celui qui le conduirait à aller chercher une épouse. Une épouse qu’il n’aurait pas choisie. Je me rappelle son regard lorsque je l’écoutais, il semblait pensif, comme s’il réfléchissait à quelque chose de précis tout en me parlant. « Choisissez-vous vos épouses ici ? » me demanda-t-il. Comme j’étais embarrassé! Je n’avais jamais discuté de ces sujets-là, et encore moins avec un noble. Ivan, lui, semblait tout à fait à l’aise à mes côtés. Je bredouillais finalement quelque chose : «Théoriquement rien ne s’y oppose. Mais dans les faits, nos familles ont déjà décidé de nos futures unions dès notre enfance… ». Ivan rétorqua : « Finalement, ce n’est pas si différent pour nous et pour vous ! ». Nous continuâmes à discuter de choses et d’autres pendant un moment. C’est finalement mon père qui vint interrompre notre conversation car il était plus que l’heure de rentrer. Je saluais Ivan en les remerciant encore, lui et son père, de leur invitation. Son visage s’assombrit encore une fois, je commençais à connaître cette expression. La bonne humeur qui avait animé notre discussion s’était éteinte en un seul battement de cils. Il me salua à son tour, et demeura un moment à me dévisager, comme s’il attendait quelque chose. Nous rentrâmes chez nous tranquillement à pieds, dans la fraîcheur de cette nuit de printemps. Mon père avait passé une agréable soirée, et avait beaucoup apprécié les plats servis ! Il n’avait jamais rien mangé de comparable et ce n’était pas près de se reproduire. Il me demanda de quoi nous avions parlé avec Ivan. Je me rappelle qu’il avait le front soucieux, et il revint sur les paroles de l’Ambassadeur selon lesquelles je serai remercié. Il me dit de ne rien attendre de ses propos. Tant mieux si un jour j’avais quelque chose, il serait heureux pour moi, mais il insista sur le fait de garder la tête sur les épaules, et me rappela que les champs nous attendaient dès le matin suivant.
J’aurais dû l’écouter. La jeunesse n’excuse pas tout. J’aurais dû l’écouter car aujourd’hui je suis de nouveau dans les champs mais lui repose six pieds sous terre. Cette nuit fut décisive pour moi, mon père et Ivan. Si j’avais pris la bonne décision, Ivan et mon père seraient toujours en vie. Je n’avais rien gagné dans cette aventure. J’avais trouvé un ami, mais je l’avais condamné. Tout comme j’avais condamné mon père. L’Ambassadeur n’a pas pu prononcer de jugement à mon encontre car j’étais mineur. Ce n’est pas l’envie qui devait lui manquer, mais en tant que représentant de la loi, il ne pouvait se permettre de bafouer des lois pour lesquelles il s’était lui-même battu. De fait, j’étais condamné à vivre avec le poids de mes actes passés, dans le canton où j’étais né avec la solitude pour seule compagne car tous les jours, je pouvais lire les reproches, la haine aussi dans les yeux de tous. Je pense que j’aurais préféré être condamné à mort. Ainsi, tout serait fini. Je n’aurais pas à ruminer cela jour après jour. Je me dégoûtais, alors je ne pouvais en vouloir à personne des sentiments qu’ils me portaient.
Tous les détails de cette nuit sont gravés dans ma mémoire. La bonne humeur de mon père suite à la soirée passée. La fraîcheur de la nuit. Je me rappelle que je mis du temps à trouver le sommeil une fois arrivés chez nous. Et je me remémore comment tout a basculé. Je n’entendis pas les premiers gravillons venant heurter le volet de ma chambre, je ne devais pas être endormi depuis longtemps. Mais au bout de plusieurs fois, le bruit inhabituel m’extirpa de mes songes. Encore embrouillé par le sommeil, j’attendis que cela se répète, pas tout à fait sûr de ce que j’avais pu entendre. Le bruit se reproduisit et je perçus même mon prénom comme un murmure. Les sens en alerte, j’approchais pas à pas du volet et regardais entre les lattes afin d’apercevoir l’origine des bruits. Quelle ne fut pas ma surprise de voir Ivan accroupi près d’un buisson ! J’ouvris aussitôt les volets. Sans réfléchir. C’était bien cela ma grosse erreur : ne pas réfléchir avant d’agir. Mon père me le répétait pourtant suffisamment. Ivan s’engouffra dans ma chambre par la fenêtre, et d’instinct je refermai le volet aussitôt. Ivan souriait. Je lui demandai, à voix basse ne voulant pas réveiller mon père, ce qu’il faisait là et comment il pouvait être seul à cette heure-ci. Il commença à rire ! Son amusement devint communicatif et je ris de concert avec lui, mais toujours en lui faisant signe de demeurer discret, cela valait mieux pour tous les deux que mon père ne nous surprenne pas. Enfin calmés, Ivan me raconta qu’il s’était enfui de la maison du maire où la plupart des membres de la cours étaient logés. Il s’était décidé à aller découvrir le monde car il savait bien que jamais son père ne l’autoriserait à voyager autrement. Il s’était fait un petit paquetage et avait emmené une bourse qu’il avait dérobée plus tôt dans la nuit à son père. Je n’avais pas le temps d’en placer une, il parlait sans s’arrêter en me regardant avec une résignation farouche. Il savait qu’il devait mettre un maximum de distance entre ici et lui avant le matin car la garde se mettrait à sa recherche aussitôt son absence découverte. Alors, il me demanda : « Veux-tu venir avec moi ? » et je répondis du tac-au-tac, toujours sans réfléchir : « oui ». Nous rîmes encore pendant que je me constituais un paquetage. Je passais prendre quelques provisions dans la cuisine. Mon père avait dû abuser sur le vin lors du banquet car il ne se réveillât pas. Et je suivis Ivan dans la nuit, en route pour une aventure que j’espérais merveilleuse et ne laissais pas même un message à mon père.
Il avait toujours été là pour moi. Ma mère était morte en couches pour me donner la vie. Je lui avais ravi sa femme, je n’avais jamais manqué de rien et je ne l’avais jamais remercié pour tout ça et je ne le pourrai plus jamais, car ce fut cette nuit-là que je vis mon père pour la dernière fois.
Nous marchâmes vite au début. La tension montait au fur et à mesure que nous voyons le jour poindre à l’horizon. Malgré l’urgence, nous avons beaucoup ri. Il ne fallait pas grand-chose pour activer nos rires ; la jeunesse, et surtout la bêtise je le pense maintenant, nous faisaient nous esclaffer de tout et de rien. Nous grignotâmes quelques fruits de ci de là ce premier jour, nous ne voulions pas nous arrêter de peur d’être rattrapés. Nous n’avions pas de destination précise, nous nous dirigions seulement en direction du sud. Le premier soir, nous installâmes notre camp tardivement mais la fatigue l’emportât finalement sur la prudence. Nous nous restaurâmes en piochant dans les provisions prises chez mon père et assurais à Ivan que je lui apprendrais à chasser et pécher dès le lendemain. Nous avions choisi de descendre vers le sud car il y avait peu de villes sur ce trajet, ainsi nous serions plus discrets. Et de plus c’était le chemin le plus court pour arriver sur les bords de l’océan. Nous déciderions de l’étape suivante plus tard. Les jours se succédaient, nous nous amusions toujours autant ! Je ne pensais pas à mon père. J’étais tout à fait égoïste, je ne pensais qu’à m’amuser et contempler le monde qui m’entourait. Nous étions libres. Enfin, l’océan fut sous nos yeux. C’était immense, avec tout ce bleu à perte de vue, rien à l’horizon. Je me rappelle encore nos sourires béats devant cette vision, nous avions réalisé un de nos rêves. Nous restâmes plusieurs jours dans une grotte naturelle en bord de plage et nagions tous les jours. La tension se relâcha, nous ne pensions même plus aux gardes qui devaient être à notre recherche. Après l’océan, nous décidâmes de la prochaine étape : les montagnes. Il nous fallait remonter en direction du Nord-Est pour cela. Je rappelais à Ivan qu’il fallait alors des vêtements plus chauds que nous pourrions acheter dans une prochaine ville avec des pièces de la bourse.
Nous ne parvînmes même pas jusqu’aux montagnes car l’attaque se passa à mi-chemin. Le relief commençait à s’accentuer bien que les Montagnes soient encore assez loin. Nous marchions le long d’un sentier en hauteur, avec la vallée juste à pic à notre droite. Sur le flanc gauche, on pouvait distinguer plusieurs petites ouvertures dans la roche comme des grottes. L’attaque nous surprit tous les deux. L’insouciance s’était installée au cours de notre périple comme nous n’avions rencontré aucun garde, aucun obstacle. Une volée de flèches atterrit à quelques pas devant nous, et nous entendîmes en même temps des cris stridents, des paroles prononcés dans une langue inconnue. Nous reculâmes devant les flèches, et vîmes alors nos assaillants. Un groupe de gobelins nous avait pris en revers, et nous menaçait. Nous ne pouvions plus avancer du fait de la multitude de flèches plantées dans le sol. Les flèches et les gobelins faisaient comme une prison autour de nous, nous étions faits. Les petits êtres malfaisants devaient être sortis de la multitude de grottes que nous avions aperçues auparavant. C’était la première fois que je voyais un gobelin. Notre seule voie de secours était de nous précipiter dans la vallée, la pente était plutôt abrupte et nous risquions de chuter mais cela valait mieux que de finir entre les mains des gobelins, qui étaient réputés pour torturer leurs proies avant de les faire rôtir. D’un regard, je montrai le fond de la vallée à Ivan, qui comprit mes intentions. Je lui attrapai la main pour l’emmener avec moi dévaler la pente. Les gobelins hésitèrent un moment au niveau du sentier, le vertige leur faisant probablement peur, ils lancèrent des flèches mais nous étions déjà hors de portée, alors quelques-uns d’entre eux nous primes finalement en chasse. Je ne me rappelle pas de tous les détails, la peur me tenaillait le ventre, j’étais concentré sur notre course. Nous chutâmes quelques fois mais sans mal. Nous entendions les cris des gobelins derrière nous qui se rapprochaient, ils étaient plus rapides que nous. Enfin, Ivan chutât, et dégringolât sur plusieurs dizaines de mètres en direction du fond de la vallée; je le vis basculer derrière un rocher. J’arrivai alors à son niveau et découvris une crevasse, Ivan était accroché au rebord d’une paroi à environ cinq mètres plus bas, il tenait juste à la force des doigts. Je ne pouvais l’atteindre, je me rappelle qu’il avait le visage en sang, il avait dû se cogner à la tête lors de sa chute. Un trait de flèche siffla à mes oreilles, et c’est alors qu’Ivan me dit : « sauve-toi, sauve-toi ! je suis perdu, mais pas toi, sauve-toi ! ». Et je repris ma course sans un regard derrière moi. Je ne sais pas ce qui se passa exactement pour Ivan…
Je courus pendant un moment. La peur et la honte se mêlant comme un moteur m’entrainant toujours plus loin, plus loin d’Ivan, et plus loin des gobelins. La nuit tombant, je me rappelle m’être réfugié dans un petit bosquet. Le lendemain, je restais prostré à ce même endroit, sans manger. Je n’osais pas revenir sur mes pas pour aller inspecter les lieux de l’attaque. J’avais abandonné Ivan, et je savais qu’il ne serait plus sur place. Le jour suivant, je décidai de rentrer chez l’Ambassadeur afin de lui conter la fin de son fils. Plusieurs jours de marche me furent nécessaires pour arriver au Palais. J’appris alors que cela faisait sept semaines qu’Ivan était disparu. Notre amitié n’avait donc même pas duré six semaines. L’Ambassadeur hurla de rage et de douleur. La douleur de perdre son fils unique. La rage à mon encontre car il me jugeait coupable d’avoir perverti son fils en l’incitant à la fuite, et par conséquent responsable de sa mort car je pense qu’il ne croyait pas vraiment en mon histoire. Je fus emprisonné pendant plusieurs jours, mais finalement relâché car la justice avait retenu mon récit, et j’étais de toute façon mineur. Je rentrai chez moi, et apprit la mort de mon père et les mots de l’Ambassadeur prenaient encore plus de sens : « Vous êtes coupable ! ».
Résultat
1- Caldazar _ Texte D : Il est mort
2- Marionne _ Texte F : Amitié et abandon
3- Gael _ Texte B : Les regrets
3- Galain _ Texte E : Le Meurtre
3- Sordon _ Texte C : Orgueil et tourments de Daniel
6- Maneth _ Texte A : Le Prisme